Pas besoin de dire adieu
Et l’échancrure du maillot
Je n’ai pas eu d’enfant.
C’est nouveau, cette formulation au passé. Ça s’est installé progressivement. Avant, avec Dalia, nous disions : « Pas encore d’enfant. » Puis un jour j’ai laissé tomber l’adverbe, j’ai fait ça tout seul, sans la consulter. « Je n’ai pas d’enfant. » C’était peut-être un peu le début de la fin. Maintenant qu’elle est partie, j’utilise le passé. Marquant un choix, une irrévocabilité.
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Je n’ai pas eu d’enfant, mais j’ai aimé beaucoup. Dalia dirait « trop ». C’est drôle, quand même. Depuis notre rupture, je n’ai plus envie de fréquenter le salon de massage ni d’écrire des textos coquins à Adrienne. Une petite tristesse flotte dans la maison. Il y avait longtemps que je n’avais pas ressenti ça, cette petite tristesse douce : je ne la déteste pas. Une douleur en sourdine, peut-être féconde.
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Pourtant, j’aime bien les enfants, ou en tout cas je n’ai rien contre eux. J’en ai connu quelques-uns. D’abord mon neveu, que ma sœur a eu jeune. Presque un homme maintenant. J’aimais son rire de gamin, indomptable, irraisonné. Il l’a perdu, c’est dommage. Avant ça, j’ai été moniteur de camp de jour. Je ne crois pas que j’étais tellement doué avec eux, ils ne m’écoutaient jamais. Je me souviens d’avoir été passablement soulagé quand j’ai quitté l’emploi. Je n’ai pas été tenté de recréer ces tumultes sous mon toit. Mais en y repensant aujourd’hui, j’ai eu de l’affection pour certains de ces petits êtres insoumis.
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Pour sortir de ma torpeur, je m’oblige à relire ma liste. Je l’avais enfouie au fond du tiroir où je garde mes bas chauds. Plus d’une centaine de noms s’alignent sur la feuille, certains sont presque effacés. Quelques-uns incluent prénom, nom, parfois même numéro de téléphone ; d’autres sont plutôt inventés, comme Blondie Waterpolo. Des noms que j’ai créés à partir de l’information divulguée et d’une caractéristique évidente, comme la couleur des cheveux ou la grosseur de la poitrine. Je repasse chaque nom minutieusement en tentant de visualiser la femme. Certaines de ces conquêtes remontent à près de vingt ans.
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Parfois, les noms déclenchent une sensation fugace qui appartient à une autre période de ma vie. Plus qu’un souvenir, mais moins précis en même temps. Une impression vague du passé. Le mélange d’un parfum, de la texture d’un vêtement et d’une chanson qui jouait à ce moment-là. Ça ne dure qu’un instant, ça m’échappe tout aussi subitement que c’était venu. C’est plutôt agréable.
Amina Taille +. Un travail d’équipe rapidement expédié. Les toilettes de la bibliothèque. Des courbes à rendre fou.
Baby Spice Parachutiste. Dormir dans un hôtel de Laval, exténué. Avoir hâte au déjeuner gratuit.
Marie-Andrée du bureau. L’interdit. L’excitation à son comble. Un sentiment de vide à la fin.
Sonia Happy Ending. Une chanson calmante qui s’intitulait sans doute Lotus, pourquoi pas.
Eugénie Coach Piscine. L’odeur entêtante du chlore sur sa peau se mélangeant à celle d’un savon parfumé à l’eucalyptus. Petit poisson glissant.
Cougar NYC. Une conférence d’un ennui mortel qui prend une tournure très intéressante. Un sourire irrépressible dans l’avion, au retour.
L’air de Mambo No. 5 me trotte en tête.
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J’avais oublié celle-ci : Claire (Lalou) Colombie. Je mets quelques secondes à la reconstruire mentalement, certains bouts reviennent dans le désordre, sa nuque, un grain de beauté, un pied aux ongles rose foncé. Et l’échancrure du maillot. C’était à Cali, ville chaotique et chaude, j’avais vingt-six ans, l’auberge débordait de backpackers et l’ambiance était survoltée. Elle était française. Nous buvions de l’aguardiente dans de petits verres au bord de la piscine. Je la regardais sans trop m’en cacher et elle l’avait remarqué. Nous avions dansé au cours de salsa gratuit de l’auberge. Je l’avais laissée me guider, défiant les consignes du maître, ¡Son los hombres que guían !, je suivais plutôt ses pas, elle était bien meilleure que moi. J’avais suivi ses pas jusqu’à sa chambre. Privée, de surcroît.
Sans savoir pourquoi, il me prend l’envie de rechercher cette Claire sur Facebook. Seulement elle, et non une autre. Lalou, était-ce bien son nom de famille ? Je trouve une Claire Lalou, mais son profil est confidentiel. On distingue une femme souriante sur la photo, la quarantaine environ, mais c’est un peu flou, je ne suis pas certain que ce soit elle. Sans trop y réfléchir, j’envoie une demande d’amitié.
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Dalia aurait aimé avoir un enfant de moi. Vers la fin c’était devenu une obsession, elle avait mené une campagne d’influence auprès de tous nos amis et de nos familles pour qu’ils l’appuient dans sa quête, ainsi je me retrouvais quotidiennement bombardé de part et d’autre de petits commentaires insidieux visant à me faire changer d’idée. À me donner le goût de la paternité. Ma sœur ne manquait jamais une occasion de déclarer que le bonheur d’avoir un enfant ne pouvait se comparer à rien d’autre, et je lui répondais du tac au tac qu’elle avait passé les cinq premières années de sa vie de mère dans un état pitoyable à osciller entre la dépression et le surmenage, ce qu’elle balayait du revers de la main. Chaque fois que les meilleures amies de Dalia venaient à la maison avec leurs nourrissons, elles faisaient tout pour limiter leurs cris, leur donnant le sein toutes les demi-heures s’il le fallait. Si leurs chérubins avaient le malheur de pleurer quand même, elles haussaient le volume de la musique, riaient fort en les berçant énergiquement comme si de rien n’était, et je me disais toujours qu’elles devaient les secouer pour les faire taire lorsqu’il n’y avait personne pour les voir. Même mon beau-père m’avait fait de gros yeux quand j’avais mentionné au souper du jour de l’An que la parentalité m’attirait peu. Le traître, je savais bien qu’il s’était fait tordre un bras, lui aussi.
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Je me réveille tôt. Plus tôt que d’habitude. J’ai reçu quelques textos d’Adrienne et comme je suis de bonne humeur aujourd’hui, j’ai envie de lui répondre. Peut-être que je lui rendrai visite plus tard. J’imagine que c’est la lecture de ma vieille liste qui m’a stimulé ainsi, qui m’a redonné l’appétit, en quelque sorte.
En ouvrant Facebook, je constate que j’ai une nouvelle amie : Claire Lalou. Curieux, je m’empresse de cliquer sur la photo. C’est bien elle. En lorgnant son profil, je me souviens de certains détails. La canine un peu croche, mignonne. Les taches de rousseur, étonnantes avec des cheveux brun foncé. Je remarque qu’un garçon apparaît sur quelques-unes de ses photos. Un gamin. C’est étrange, il me rappelle quelqu’un, ses traits me sont familiers. Je continue à faire défiler les images et soudain j’arrive sur une photo plus récente du petit. Un malaise me prend subitement au ventre. Ma gorge se serre, je peine à avaler ma salive.
Immédiatement, je sélectionne l’option « Retirer de la liste d’amis » sur le profil de Claire. Une grande fatigue m’a envahi et je me suis mis à trembler, à claquer des dents. Je retourne vite au lit et je ferme les yeux.
Tout va bien.
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