Pas besoin de dire adieu
Les gentilles se font manger la laine sur le dos
Les gentilles se font manger
la laine sur le dos
Les mains toutes moites, le bras un peu tremblant, tu tends la lettre de démission à ta patronne en regardant environ à la hauteur de son plexus solaire. Tu retiens ton souffle pour ne pas laisser déborder tes larmes.
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Tu n’as jamais été passionnée par la publicité. En fait, avant de débuter à l’Agence, tu n’y connaissais rien. Dans le vaste univers des communications, c’était sans doute l’industrie que tu considérais comme la plus inaccessible. Un monde d’élus refermé sur lui-même. Tu n’avais pas la prétention de pouvoir en faire partie. Ça te semblait hors d’atteinte.
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Un bon jour, tu décroches cet emploi, un genre de coup de chance. Avant, tu travaillais dans une boîte minable où tu étais devenue directrice de comptes à vingt-trois ans. Ça t’a permis de gonfler un peu ton CV et d’obtenir ce poste. Tes amies du bac ouvrent de grands yeux quand tu le leur annonces. Tu te réjouis doucement de leur jalousie.
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Tu es gentille. Ce n’est pas une bonne chose. Les gentilles se font manger la laine sur le dos. Alors tu apprends à mépriser. Les incompétents, les collègues trop beiges, les clients bornés. L’idée, c’est de ne pas être méprisée par les autres. Et la condition numéro un pour t’en assurer, c’est de passer dans le camp des méprisants.
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Tu n’as jamais été portée sur la mode. Les dernières tendances, les vêtements chers, très peu pour toi. À ton embauche, tu te fais dire qu’à l’Agence il n’y a aucun code vestimentaire. Ça tombe bien. Tu jubiles à l’idée de venir travailler en mou. Bien vite, tu entends toutefois certains échos concernant ta tenue. Tu réalises que le mou n’a pas tellement la cote.
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Quand tu portes tes nouvelles bottes de cuir très hautes, tu reçois beaucoup de compliments. Tu commences à acheter des accessoires dernier cri chaque semaine. Ça gruge une bonne portion de ta paye, mais ça vaut le coup.
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Tu aimes faire la fête. Sur ce point, tu te sens ici comme un poisson dans l’eau. Tu débouches des bouteilles de vin que tu piges dans le grand cellier sombre le mercredi à 18 heures et tu sers des verres à tous ceux qui sont encore au bureau. Tu te dis que ce n’est pas si mal parce que tu ne prends pas de drogue les soirs de semaine comme d’autres le font. Tu as une « hygiène de vie ».
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Tu veux séduire les garçons. Ça te vient comme ça, un bon mardi. Cette volonté subite de les conquérir ne te quitte plus. Le matin, en te préparant, tu retrouves des ambitions datant de l’école secondaire : le désir de te faire belle, de te mettre en valeur. D’éclipser les autres. Tu te dessines des sourcils à la Kardashian. Ça devient ta marque de commerce.
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Tu passes beaucoup de temps au bureau. Tu participes à des activités extracurriculaires avec tes collègues. Ces activités impliquent souvent de finir la soirée au bar, ce qui est bien sûr une nécessité pour décompresser après des journées stressantes passées à présenter des idées avant-gardistes à des clients idiots qui ne savent pas les apprécier.
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Tu es du comité qui organise le party de Noël. Vous avez un budget de soixante-dix mille dollars. Il n’y a que cent personnes à l’Agence : vous leur en mettrez plein la vue. Tu commences déjà à magasiner ta tenue en octobre. La mode, tu t’y connais de plus en plus, simple question d’observation.
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Tu abuses du café gratuit au bureau. Trois, quatre fois par jour, tu vas remplir ta tasse de l’expresso un peu aqueux et industriel que crache la grosse machine et tu le noies dans le lait chaud. Chaque après-midi, tu as mal au ventre. Mais tu mets ça sur le compte du stress de performance, une faiblesse de caractère dont tu seras bientôt débarrassée en travaillant plus fort sur ta confiance en toi.
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Tu sens une compétition s’instaurer entre toi et d’autres filles du bureau. Ça te plaît et tu t’investis dans cette lutte. Tu veux te faire voir. Que toute l’Agence sache ton nom.
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Tu te soûles à en perdre la tête durant les partys. Il y en a presque chaque semaine. Jeudi dernier, c’était le party d’huîtres annuel. Tu as bu une douzaine de verres de mousseux bon marché et vers 21 heures, tu étais à quatre pattes dans les toilettes du bureau en train de vomir des mollusques. C’est normal de l’échapper, parfois. Tout à fait normal.
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Tu te dis qu’il faudrait bien que tu ailles au gym. Mais finalement, tu n’y vas jamais. Tu préfères dormir quand tu as la gueule de bois. Le matin, c’est souvent difficile, mais tu peux toujours compter sur le café gratuit à ton arrivée. Et tu n’es pas la seule à devoir te recomposer un visage au lever du jour à grands coups de fards et de cache-cernes. Tu le sais, vous le savez toutes, mais vous n’en parlez jamais.
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Tu te targues d’avoir un boulot prenant et stressant auprès de tes amis parce que tu dois y rester tard. Souvent, tu travailles jusqu’à 21 heures, 22 heures pour arranger des diapositives de PowerPoint que ta patronne t’a négligemment envoyées à 17 heures 45. Tu le fais avec un, deux, trois verres de vin et tu commandes des sushis d’un restaurant haut de gamme que tu mets sur ton compte de dépenses. La vie est belle, en fait.
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À l’afterparty d’un gala de prix publicitaires, tu frenches un gars de l’Agence. Puis tu ramènes chez toi un autre gars de l’Agence. Tu lui dis que tu préférerais qu’il n’en parle pas. Le lundi, tout le monde est au courant, alors tu feins de rire avec ceux qui te font de petits clins d’œil dans les corridors.
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Tu te dis parfois que tu es la fille la plus chanceuse au monde de travailler là. Il n’y a pas de routine, chaque jour apporte son lot de surprises. Il n’y a pas de code vestimentaire. Les gens sont jeunes. Les gars sont beaux. Tu leur plais et ça t’excite d’aller au bureau le matin. Tu as plus de succès que tu en avais au secondaire.
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Tu constates que les rôles à l’Agence sont séparés par sexe. Le département de création, ceux qui inventent les pubs : presque juste des gars. Les autres rôles plus barbants, dont le tien, sont attribués à une vaste majorité de filles. Aussi souvent que tu le peux, tu fais semblant d’avoir à faire du côté de la création et tu vas y travailler dans un coin avec ton laptop.
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Tu réalises que tu as changé de gang d’amis. En fait, ton boulot et ta vie sociale, c’est la même chose maintenant. Tu trouves ça drôlement pratique. Les filles du bac ont cessé de t’appeler. Tu ne leur en veux pas. Avec leurs jobs corpo de neuf à cinq, elles ne peuvent pas comprendre ta nouvelle réalité.
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Tu surprends une conversation de corridor entre la directrice des RH et une productrice. Tu y entends les mots « jupe trop courte », « bottes de pute » et « inapproprié ». Tu as un léger doute, mais tu fais comme si de rien n’était et tu poursuis ton chemin vers la machine à café.
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Tu te perds souvent dans des rêveries en regardant par la fenêtre les volutes de fumée qui sortent de tous ces immeubles du centre-ville. Tu as faim, comme disent tes patrons, tu es de ceux qui ont de l’ambition, qui en veulent plus, qui ne se résignent pas à un échelon inférieur. Tu te vois déjà au sommet de la pyramide, ce n’est qu’une question de temps.
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Parfois, on te coupe la parole en pleine réunion, mais tu te dis que c’est normal. Les gens plus expérimentés ont gagné leur priorité de parole au fil des années. Un jour, ce sera à ton tour d’être prise au sérieux.
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Durant le party de Noël, tu perds encore la carte. Au matin, tu as un vague souvenir d’avoir frenché le président de l’Agence, qui a le double de ton âge et qui ne t’avait jamais adressé un mot auparavant. Pour la première fois, tu ne peux pas mettre l’entièreté de ton malaise sur le dos du lendemain de veille. Il y a plus. Comme si tu t’étais souillée en plein milieu de la cour de récré.
Tu reçois des messages textes de plusieurs de tes collègues. Des questions lourdes d’insinuations, des émojis à double sens. Impossible de le nier, ils se moquent de toi. Te font sentir toute petite, inférieure, idiote.
Ils te méprisent.
Devant le miroir de ta salle de bain, tu passes une lingette nettoyante sur tout ce cache-cernes, tout ce fard maintenant terne qui étincelait la veille. Tu ne reconnais plus le visage rougeaud et boursouflé qui te fait face.
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