Pensées Obscures (L'Au delà du Noir t. 1) (French Edition)

Depuis la Bugatti Chiron garée dans l’allée…

Expédition improvisée

 

Depuis la Bugatti Chiron garée dans l’allée non loin du hall d’entrée, j’observe Kal parler à ses grands-parents en hébreu. Il les serre furtivement l’un après l’autre. 

Puis je le vois se diriger vers la voiture. Il ouvre la portière, prend place

dans le siège conducteur et se mue dans un silence. Dès que la voiture s’engage dans l’allée, je profite de ce laps de temps pour faire un signe d’au revoir. Je les regarde dans le rétroviseur jusqu’à ce qu’ils disparaissent de mon champ visuel. Ils sont âgés, ils n’ont pas à essuyer sa rancœur d’il y a des années. Ils sont en souffrance que leur unique petit fils les rejette. Je prends le risque de le remettre sur le tapis.

- Donne-leur une seconde chance. Ouvre-leur ton cœur. Ils sauront

se racheter. Leur douleur était immense. Ils en ont oublié celle de leur

petit fils.

- Qui ouvre son cœur est condamné à l’abandon, annonce-t-il avec

une mine glaciale.

Voici un être qui s’est fait tout seul et qui se protège au détriment de ses

grands-parents. Il m’avait aussi accusé de l’avoir abandonné. Même dans sa plus grande influence, Kal est obsédé par le gouffre de l’abandon. Une fêlure intime qu’il a appris à étouffer avec des fondations en béton armé. Après tout, qui pourrait l’en blâmer ? Il s’est retrouvé orphelin de la manière la plus atroce.

Mes pensées sont interrompues par la voix de Chris Martin qui s’élève

dans l’habitacle cossu de la Bugatti. Nous sommes à présent enrôlés dans des sonorités grisantes qui épousent nettement mieux le bien-être et l’odeur de cuir que sent l’intérieur du véhicule.

Les résonances de Viva La Vida de Coldplay me ramènent sur l’ile de

Hong Kong le soir du Nouvel An où j’ai accepté sa réciprocité, ma décision de lier mon destin au sien. Je me redresse pour le regarder, ses mains saisissent fermement le volant.

- Heu, je voudrais te dire quelque chose…

- Tu peux être aussi spontanée sans toujours débuter tes phrases

par une demande implicite de permission. Nous sommes à présent en

couple.

- Oui, tu as raison, mais les choses se sont accélérées. En fait, je

n’ai pas perdu ma virginité comme tu l’imagines.

- Comment je l’imagine ?

- Heu, je veux dire entre un homme et une femme.

Pourquoi éprouve-t-il le besoin de me mettre dans une situation

embarrassante ? Il comprend parfaitement ce à quoi je fais allusion.

- Et comment l’as-tu perdue ?

- Au début de notre rencontre, je t’avais confié que nous allions

souvent à Garzon au Paraguay. Mes parents y ont une hacienda que

ma mère a nommée la Casa Azul en hommage à Frida Kahlo même si

elle n’est pas peinte en bleu.

- Tu ne me l’avais pas dit, réplique-t-il sur un ton raide.

Que lui arrive-t-il ? Ça m’énerve quand il est aussi fermé. Adopte-t-il

cette position pour avoir sur moi le dessus ?

- Parce que mes parents ont toujours fait en sorte que Bella et moi

soyons très discrètes sur leurs possessions. Comme tous les étés, mon

père m’inscrivait à des stages de maraude qui consistait à réintégrer

des mustangs à l’état sauvage. Un jour après des heures à chevaucher

dans les vastes plaines de Garzon sur le dos d’un mustang, j’ai senti

un déchirement entre mes cuisses.

- Quel âge avais-tu ?

- Huit ans.

- As-tu eu mal ?

- J’ai senti une petite brûlure ou une piqure c’est difficile à dire.

Ce qui est le plus ironique dans cette histoire c’est que je portais ce

jour-là une culotte blanche en coton. Raison pour laquelle j’éprouve

une vive aversion pour les sous-vêtements en coton

- Rien que de la dentelle et la soie.

- Et le satin de soie aussi, ai-je précisé sur un ton capricieux.

- Je m’en souviendrai.

- Tu as intérêt.

Il se tourne vers moi et me sourit tendrement.

- Comment as-tu réagi ?

- Je n’en ai pas parlé à mon père. Dès que nous sommes rentrés à

la maison, j’ai couru me réfugier dans ma chambre. Quand je me suis

déshabillée, j’ai vu pour la toute première fois au fond de ma culotte

du sang, alors j’ai compris que je venais de perdre une toute petite

partie de moi. J’ai été bête d’avoir jeté ma culotte dans la poubelle de

ma salle de bains. Ma mère est tombée dessus. Selon les expressions de

son visage, j’ai compris qu’elle était folle de rage contre mon père et

contre elle-même. Elle m’a serrée contre elle en pleurant. Elle m’a

donné le bain en prenant la précaution de bien me nettoyer entre les

cuisses. Elle tentait de dissimuler ses larmes. Je comprenais ce qui se

passait dans sa tête. Je lui ai dit que je n’ai pas eu mal pour calmer sa

peine. Bien sûr, elle savait que je mentais. Elle s’est sentie coupable,

car comme toutes les mères elle aurait aimé préparer sa fille à la

sexualité. Lui parler de son innocence. Ce soir-là, Belita et moi avons

dormi dans le lit de mes parents avec notre mère. Mon père dormait

dans la pièce juste en face. J’imagine que ma mère l’avait congédié

pour serrer ses filles contre son cœur toute la nuit.

Je marque une petite pause pour m’assurer qu’il a bien compris le sens

de ma confidence. Aucun homme ne m’a déchiré cette partie de moi que j’aurais tant voulu lui offrir. Au plus fort de ma relation avec Kigane, il m’arrivait de penser à lui, à son vécu, à la vie erratique qu’il a connue, allant de ville en ville à travers le monde pour guérir son traumatisme.

À me demander quel homme il aurait été s’il n’avait pas assisté à

l’exécution de ses parents. Peut-on le tenir responsable d’être devenu un bourreau ? Qu’est-ce qu’aurait été ma vie avec Kal Stern ? Que je ne lui avais pas donné la chance de s’expliquer ! Il arrive que l’on prenne la fuite pour échapper à son passé, mais pour réfléchir aussi.

- Ton père a-t-il appris ce qui s’était passé ?

- Je suppose que oui, cette nuit-là j’ai été réveillé par des voix qui

provenaient de la chambre où mon père passait la nuit. Je me suis

levée pour voir ce qui se passait.

Je souris en me rappelant Bella.

- Ma petite sœur dormait à poings fermés avec ses grands cheveux

frisés qui s’éparpillaient sur l’oreiller, comme à son habitude le pouce

bien calé dans sa bouche.

- Bella suçait son pouce ?

- Oui, moi aussi d’ailleurs.

- Tu avais 8 ans et tu suçais ton pouce.

Il me lance un regard surpris et désapprobateur. Serait-il en train de me

culpabiliser ? Je n’étais qu’une petite fille.

Je lève les yeux au ciel, un peu agacée.

- Oui, ne te moque pas de moi.

- On va dire que maintenant tu suces autre chose.

J’éclate de rire tout en simulant une attitude choquée.

- Tout cela n’est pas catholique.

- Normal, je suis athée.

- Serais-tu en train de te moquer de moi ?

- Je n’oserais pas miss l’avocate.

- Tu ne lâches jamais le morceau.

- J’aurais voulu voir ma meuf plaider et devenir une vraie star du

barreau.

- Devant un juge tout gras et bedonnant à peine lucide et

complètement blasé à force d’entendre de sordides faits divers.

- Ils ne sont pas toujours gras, bedonnants et blasés.

- Ta nana a fait le choix de continuer la danse donc il est temps

que mon mec se fasse une raison pour de bon.

- Moi qui fantasmais de te pencher, de te retrousser ta toge, et de te

baiser.

Je le fusille du regard.

- OK, je n’ai rien dit.

- Veux-tu que je continue ?

- Oui, je t’écoute, m’encourage-t-il sur une intonation doucereuse

tout en ayant un œil avisé sur la route. J’ai l’impression que nous

sommes seuls au monde. La circulation est aérée. Les rares véhicules

qui nous dépassent sont des conducteurs qui s’autorisent à franchir la

limite autorisée. Je prends un élan d’inspiration pour reprendre

confiance afin de lui exposer cette partie de mon enfance que je

n’avais jamais évoquée auparavant, même pas avec Bella.

- J’ai écouté derrière la porte leur conversation. Mon père disait :

Millie est encore une enfant. Elle ne se souviendra pas de ce qui s’est

passé. Sauf que ce fragment de mon enfance est ancré dans ma tête.

Ma mère a répliqué : j’ai peur pour mes filles si le monde extérieur

découvre un jour qui elles sont réellement.

- Que voulait-elle dire par là ?

- Je n’en sais rien.

- Es-tu certaine qu’elle discutait avec ton père ? Étaient-ils seuls ?

Y’avait-il quelqu’un d’autre ?

- Pas que je m’en souvienne. Pourquoi y’aurait-il quelqu’un

d’autre ? Je reconnais parfaitement la voix de mon père. Que veux-tu

insinuer par là ? Qu’il pouvait y’avoir un autre homme dans la

pièce avec mes parents ?

- Je n’insinue rien. Tu doutes de ta famille donc je soulève des

hypothèses même si elles sont difficiles à envisager pour toi. Tu n’as

pas vu la scène. Tu percevais uniquement des voix qui t’ont tirée de ton

sommeil.

- Tu ne m’aides pas quand tu fais cela. Serais-tu en train de

remettre en question ma capacité de discernement ? Je trouve ta

démarche bien tordue.

- Tu étais une petite fille de 8 ans. À cet âge-là, on ne peut pas

affirmer que l’enfant dispose toutes ses facultés de discernement.

- Je n’étais pas bête. Je reconnais quand même les voix de mes

parents. Il ne me viendra jamais à l’esprit de déformer tes souvenirs

d’enfance, parce qu’ils sont sincères et précieux. Aurais-tu

l’obligeance de ne pas dénaturer mes sens de perception ?

- Excuse-moi. Continue, je t’écoute.

Je m’accorde un petit vide pour faire tomber la pression. Ma riposte a

été aussi disproportionnée que son attitude déplaisante. Le fait qu’il a cherché à étouffer ma perception des choses m’a complètement freinée dans mon élan d’autant plus que je suis en train de lui exposer un contexte fort important de mon enfance.

- Mon père lui a répondu : l’unique alternative qui s’offre à nous

tout en préservant nos filles c’est d’endurcir Bella pour qu’elle veille

sur Millie. Ces mots ont eu un impact irréversible sur ma personnalité.

Sans réellement m’en rendre compte, je me suis toujours placée sous la

protection de ma petite sœur. On dirait que ces mots que j’ai entendus

ce soir-là ont contribué à façonner ma personnalité et m’ont rendue

naïve, faible et passive. Je subis, j’endure sans me rebiffer, sans dire

stop.

Il me prend la main et la porte à ses lèvres dans un instant de tendresse

pour me consoler.

- Je ne veux plus jamais t’entendre dire ces mots-là. Tu n’es pas

passive. Tu ne vois que le meilleur chez les autres Millie. Ma femme

est d’une intelligence pure, habile et d’une grande générosité. Ta

naïveté te rend unique et ressort la beauté de ton âme. Millie Carvalho

Torres, tu es la seule au monde qui répare mon âme. Tu es mon

remède.

- Le penses-tu vraiment ?

- Oui.

- L’enfant se construit à travers le regard que ses parents portent

sur lui. Si ce regard regorge de bienveillance et d’amour, l’enfant se

sentira aimé surestimé et en sécurité. En dépit de ce que j’ai entendu

cette nuit-là, je me suis construite au travers de ce regard que mes

parents ont toujours porté sur nous.

Je cale mon visage dans le creux de son épaule pour sentir son odeur

émaner de cette partie rude de son anatomie.

- Je me souviens que ma mère a appelé mon père par un prénom

que je n’avais jamais entendu auparavant.

- Quel est-il ?

- Je ne m’en souviens plus. Leurs voix étaient brisées, empreintes

d’une vive émotion comme si ce prénom les renvoyait à une époque

lointaine de leur vie dont ils cherchaient à nous cacher. En dépit d’une

famille parfaite dans laquelle j’ai grandi, j’ai toujours eu un sentiment

inachevé en lien avec leur passé, leur parcours de vie. Ma mère est

cubaine. Elle est née en 1959 vers la fin de la révolution cubaine.

Cuba fut ensuite prisonniére du régime castriste, un régime

autoritaire, en plus de l’embargo des États-Unis contre elle. Personne

ne sortait, personne ne rentrait. Dans quelles circonstances ma mère

a-t-elle atterri à Barcelone ? Pendant sa jeunesse, aucun Cubain

n’avait le droit de déserter Cuba. Comment a-t-elle fait pour partir de

Cuba ? Où a-t-elle grandi ? Mon père se dit Catalan, mais nous ne

savons rien de sa famille. Les Catalans sont très famille, très fiers de

leur origine et de leur histoire. Ce n’est pas pour rien qu’ils exigent

l’indépendance de la Catalogne. Ils ont leur propre identité que

Madrid refuse de reconnaître. Cette identité, je ne la retrouve pas chez

mon père, qui s’identifie en parfait homme du monde. Il est d’un

pragmatisme remarquable, une qualité que l’on retrouve souvent chez

les Américains ou les Anglo-saxons. D’ailleurs, il pense comme un

Anglo-saxon. Pourquoi mes parents nous ont-ils imposé d’être très

secrètes, voire complètement détachées face à notre niveau de vie ? Je

pressens qu’il y’a quelque chose que mes parents ne nous ont pas

encore dit.

- Tu penses qu’ils vous cachent quelque chose à toi et ta sœur ?

- Oui.

- Veux-tu que je fasse mener une enquête pour que tu aies des

réponses ?

- J’aimerais avoir ce morceau de leur histoire et notre histoire à

moi et à Belita dont je pressens le défaut. Je me souviens maintenant

comment elle a appelé mon père après des années de fouilles dans mon

inconscient.

Il me fixe avec un regard viscéral comme si ce que je m’apprêtais à

révéler allait le délivrer d’un fardeau. L’abîme de son regard est aussi empreint d’attente que mon cerveau l’a été depuis fort longtemps. Si je ne me trompe pas, il m’a l’air troublé, ce qui ne lui ressemble pas.

- Ellon Standish Baldwin, c’est le nom que ma mère a prononcé ce

soir-là.

- Ellon, répète-t-il d’un ton admiratif émaillé d’interrogation

comme s’il venait de découvrir pour la toute première fois l’existence

de ce prénom.

Je tourne la tête vers la vitre teintée de la Bugatti pour admirer les

maisons perchées à flanc de montagnes sur lesquelles les lueurs incendiaires du soleil de l’après-midi projettent une pluralité de nuances ocre. En contrebas de ces montagnes s’étendent à perte de vue des champs verdoyants aux reliefs vallonnés.

Ces contrées perdues sont semblables à la Costa Brava. Ce cadre

organique ne cesse de me rappeler l’aridité du paysage de l’Espagne. Quand je me détache de ce spectacle, c’est pour mettre entre ses mains mon histoire familiale.

- Je veux que tu diligentes une enquête sur mes parents pour que

j’aie des réponses.

- Veux-tu cela vraiment ?

- Oui, je désire aussi que tes grands-parents fassent partie de notre

vie.

- Millie, tu sais très bien ce que j’en pense.

- Toute personne mérite une seconde chance. Tu ne peux pas me

demander de t’épouser. De fonder une famille avec toi. De priver

ensuite à nos enfants de leurs arrière-grands-parents. Ils connaîtront

Rita et Joseph à travers Eta, Roose, Stella et Yitzack. Le parcours de

Rita : une petite fille qui fuit le nazisme de Berlin à Delft aux Pays-Bas

où sa mise en abîme a été peinte par son père en cachette est digne

d’un bestseller.

- Le plus important c’est qu’ils les connaissent à travers moi : leur

père, dit-il sur un ton inébranlable.

- Certes, mais avoir leurs arrière-grands-parents les consolera de

cette perte. Shuw’al, il faut que tu apprennes à lâcher prise. Ce qui

veut dire laisser le passé derrière toi pour te recentrer sur le présent

afin que nous bâtissions notre futur. Ce lâcher-prise ne fait pas de toi

une personne vulnérable, mais une personne humaine qui est capable

de pardonner.

Il se rapproche et dépose un doux baiser sur mes lèvres puis glisse sa

main à l’arrière de mon crâne pour attirer ma tête sur son épaule. Je ferme les yeux et je me laisse bercer par le rythme régulier de sa respiration qui s’accorde aux harmonies de Still Loving You de Scorpions qui s’échappent des enceintes amplifiées de la sono.

Je me laisse happer et attendrir par le pacte qui me lie à lui. Je dirais

même que nos chemins de vie se ressemblent. Il a perdu ses parents très tôt et moi je sens qu’il y’a un morceau qui manque à mon histoire familiale. Son histoire est certes plus forte que la mienne, mais ce sont là deux vécus qui peuvent être complémentaires. Ils cherchent des réponses et moi aussi.

Mes parents ont-ils effacé délibérément ce contexte sinueux pour nous

maintenir délibérément dans l’ignorance pour notre propre bien ? Je ne saurais le dire. Peut-être, l’enquête que Kaleb mènera m’apportera des réponses.

- Tu m’avais dit que nous allions à Tel-Aviv.

- Je n’ai pas dit quand.

Je me redresse sur mon siège pour l’accabler.

- Tu joues sur les mots, tu es doué de machination obscure.

- Cela n’est-il pas ce qui te séduit le plus chez moi ?

Il appuie sa phrase avec un clin d’œil, puis un sourire bienveillant étire

ses lèvres. Ce qui rétrécit ses beaux yeux intelligents au regard intrigant et intense. Grrr… je déteste quand il fait cela, il a le don de me faire capituler. La couleur noisette de ses yeux s’accentue davantage et s’harmonise avec le grain hâlé de sa peau. Je me colle à lui. J’enfonce mon front contre sa tempe et je laisse son moi intérieur m’envahir tout en douceur.

- Tu me séduis en tant que Meneur des Damnés, et en tant que

Shuw’al le plus arrogant des renards avec une dégaine de félin.

Plusieurs personnalités dans un seul et même homme, je t’aime Kal

Stern.

- Pourquoi suis-je rassuré subitement, Millie Carvalho Torres ?

- Quant à moi me voilà vexée.

Je croise mes bras contre ma poitrine en mimant une grimace

d’irritation. Il fait passer son bras autour de mes épaules.

- Excuse-moi bébé, je plaisantais. Je ne doute pas le moins du

monde de ton amour et de ta loyauté. J’aime beaucoup te mettre en

colère pour voir tes lèvres pleines bouder.

Un frisson d’excitation me parcourt le long de l’échine jusqu’à ses

moindres ramifications, mais celui-ci est entravé par une déflagration assourdissante qui déchire le ciel. Un souffle accompagné de débris balaie le véhicule en souillant le cadre bucolique dans lequel nous sommes embringués.

Ce qui contraint Kaleb à appuyer sur la pédale de frien pour

immobiliser la voiture. Une force invisible nous projette à l’avant, mais nos ceintures de sécurité amortissent nos mouvements. Je réussis à m’agripper fortement à lui. Il n’a pas l’air d’être secoué ni stressé. Un épais nuage de fumée grise assombrit le bleu azur du ciel et entache l’air de fines particules qui s’infiltre jusqu’à l’intérieur de l’habitacle.

Les champs sont enveloppés dans un brouillard qui leur confère des

contours nébuleux. Je sens un liquide poisseux me titiller le bout des doigts. Quand je baisse les yeux sur son avant-bras, mes ongles ont carrément pris place dans la chair de Kal d’où perlent de fines gouttes de sang. Il avait remonté les manches de son pull ras de cou Loro Piana. Il me serre contre lui. Il sent ma peur et tente de la dissiper.

- Chute, calme-toi bébé, ce n’est rien.

Il reprend le volant, se gare sur le côté de la route, coupe le moteur,

détache sa ceinture et déverrouille la portière côté conducteur. Je resserre férocement mon étreinte contre le sien suppliante comme si je me cramponnais à un canot de survie.

- S’il te plait, ne me laisse pas seule.

Je suis transie de peur.

- Je sors juste pour voir ce qui se passe.

- J’ai peur.

- Tu n’as rien à craindre.

- Où sommes-nous ?

- Prés du plateau du Golan à 339 km du Liban et à 272 km de la

Syrie en voiture.

J’avale difficilement ma salive tant ce qu’il vient de m’apprendre me

terrifie. Un commando approche, dès qu’il arrive à notre niveau, il se gare en file. On voit dans le rétroviseur intérieur des militaires cagoulés et armés sortir des camions tout terrain parmi lesquelles des huit roues motrices. Celui qui semble être leur chef d’unité ou d’escadron se place en tête de peloton.

Kal se dirige vers eux. Il échange une poignée de main avec le chef. Je

les entends discuter en hébreu. Je le vois pointer son arme en direction de l’épaisse fumée noire.

Kal dirige de temps en temps son regard vers moi pour s’assurer que je

tiens le coup. Il sort ce qui ressemble à une carte de visite de son portefeuille, la remet au chef. Ils échangent une ultime poignée de main avant qu’il prenne congé d’eux.

Il rentre dans la voiture et attache sa ceinture.

- Ça va ?

- Oui maintenant que tu es de retour. Qu’est-ce que c’était ?

- Une roquette.

- Que c’est excitant de vivre dans ce pays ! L’on ne sait jamais si

l’on va prendre une balle en pleine tronche avec la gueule grande

ouverte ou une roquette, dis-je sur un ton ironique teinté d’effroi.

Je suis en colère contre lui et contre ma nouvelle vie. Je m’en veux

d’avoir été embarquée dans un pays dont je ne sais absolument rien du tout.

- Ceux que nous venons de croiser appartiennent à une unité de

sentinelle. C’est un pays sûr, tu ne risques rien.

- Tellement sûr que tes parents y ont été égorgés, ai-je riposté

cruellement.

Je passe ma main dans mes cheveux heurtée par sa réponse suffisante et

prétentieuse. Sentant que je suis allée trop loin, j’allège l’intonation, car je déteste être maléfique.

- Excuse-moi, je n’aurais pas dû sortir cette bêtise. Tu aurais dû

m’avertir que nous allons près de la frontière avec le Liban.

- Je ne voulais pas t’inquiéter. Il est rare que des roquettes soient

lancées depuis le Liban.

- Où se trouve l’impact ?

- Veux-tu vraiment le savoir ? assène-t-il sur un ton acide en

haussant un sourcil.

- Oui

- À quelques kilomètres d’ici.

Il se montre approximatif et ça me met mieux en rogne. Serait-il en train

de m’abaisser à une gamine incapable de mesurer l’ampleur des choses ?

- Si je ne me trompe pas, Matern Eden est tout près de la frontière

libanaise.

- À 364 km en voiture, car il faut traverser plusieurs pays du

Moyen-Orient y compris la Syrie, mais à 9 km à vol d’oiseau.

- Alors comment allons-nous gérer cela ? Nous ne serons pas en

sécurité.

Je me mets à crier comme une forcenée qui a oublié de prendre son

traitement quotidien. Je suis prise de panique et de tourbillons qui restreignent à force ma sérénité habituelle.

Sentant que je suis au bord de la rupture des nerfs, Il serre ses poings

contre le volant au point que j’aperçois ses veines se dilater.

- Millie si tu pouvais arrêter de gigoter dans tous les sens et de te

lamenter comme une enfant pourrie gâtée ça nous avancerait dans nos

interactions, siffle-t-il entre ses dents sans la moindre empathie à mon

égard.

- Je ne me plains pas comme « une enfant pourrie gâtée ».

J’insiste sur ce qualificatif réducteur que je caricature de guillemets

avec mes doigts.

- C’est tout à fait normal que je sois prise d’angoisse, après tout je

vis une situation inédite et anxiogène. Toi tu es né ici. Tu as l’habitude

de te confronter à une telle tension, ce qui n’est pas mon cas.

- Tu es avec moi donc j’assurerai ta sécurité jusqu’au bout. S’il

faut envoyer au-dessus de Matern Eden et de Nahariya des drones qui

interceptent ces putains de roquettes et autres merdes de ce genre, je le

ferai sans hésiter. Matern Eden est édifié au-dessus d’un bunker qui

fait office de refuge en cas de tensions intempestives.

Je le fustige avec un regard noir en le maudissant intérieurement.

- Te sens-tu concerné par ce conflit ?

- Non, affirme-t-il d’un ton neutre et sans le moindre émoi.

- Comment peux-tu être aussi insensible et indifférent face à une

telle situation ? Tu participes délibérément à l’extension des colonies

juives et tu ne te sens pas concerné.

- Je ne fais que pérenniser ce que faisaient mes parents pour

honorer leur mémoire et faire vivre le nom des Stern.

- Donc pour faire vivre le nom des Stern, tu finances un conflit.

- Ne pervertis pas mes actes. Quand tu tiens ce discours

accusateur et complotiste appuyé de ton regard horrifié et de dégoût,

tu me fais passer pour un monstre.

- J’aurais préféré que mon mari investisse ses millions dans une

cause bien plus noble telle que la discrimination positive pour donner

une chance de réussite aux enfants qui n’ont pas eu le privilège d’être

bien nés.

- Quand je t’entends parler de discrimination positive, j’ai

l’impression d’avoir devant moi une partisane du wokisme qui me fait

le moral. Veux-tu être aussi ma consultante en finance pour me

conseiller sur la gestion de mes sous ?

- Pourquoi pas ? Je n’y avais pas pensé. Voilà une idée qui me

paraît fort excellente. D’ailleurs, il faut que nous reparlions de

l’exposition immersive dans l’univers de Rita. Le métavers me paraît

parfaitement la technologie adéquate où tout le monde pourra

interagir avec Rita. Ce sera l’occasion pour les Goldberg de revoir

leur fille, de la serrer contre eux. On va dire l’avatar de leur fille. Un

cadeau que tu leur feras de tout ton cœur et de toute ta bonté pour

marquer ta réconciliation avec tes grands-parents. J’ai bien la nette

volonté de m’y impliquer. Je veux absolument que le choix du ou de la

commissaire de l’exposition me revienne. J’aurais sincèrement préféré

que ses créations soient exposées au Palais de Sisi l’impératrice.

- On verra tout cela au moment venu.

- C’est tout vu, car je suis son unique belle fille, même si bien sûr il

y’a ta salope de femme.

Il me regarde bizarrement en plissant les yeux l’air de se demander

quelle mouche m’a piquée pour être aussi effrontée et véhémente. Les contractions de sa mâchoire induisent sa désapprobation face au langage ordurier que j’emploie, mais je m’en moque. J’ai fait exprès d’avoir employé ce langage non conventionnel pour qu’il divorce au plus vite de cette vipère.

- Amélia ne représente rien pour moi. C’est toi, ma femme. La

seule à qui je ferai des enfants, concède-t-il avec une lueur de

conviction sans failles.

- C’est elle ta femme aux yeux de la loi. Moi je ne figure sur aucun

acte juridique. Pour le moment, nous sommes en concubinage et sur le

point de nous fiancer. Une situation de fait qui n’est nullement

reconnue par la loi. S’il t’arrivait quelque chose, je n’aurais point

mon mot à dire. Seule ma douleur serait ma consolation. Je

n’hériterais rien de toi, pas même tes bas de pyjama bleu cobalt la

couleur du diable qui me font fondre d’amour.

Il garde le silence en se focalisant sur la route. Puis il se tourne vers

moi avec ce regard incandescent qui en dit long sur sa détermination de me conférer un statut d’épouse. Cependant, j’ai choisi d’être imbuvable pour lui pourrir un peu notre escapade dont il a fait le choix de ne pas m’en avoir averti.

- Tu la baisais comment ?

Un sourire narquois distend l’ourlet arrogant et machiavélique de ses

lèvres, ce qui lui confère une mine diabolique. À nos débuts, je qualifiais ce sourire de cynisme, mais depuis que j’ai appris à le connaître, il revêt différents messages en fonction de nos échanges.

- De qui parles-tu ?

- De ta vipère de femme bien sûr.

- Apparemment, tu as décidé d’être chiante Millie.

- Je veux seulement savoir, ai-je répliqué en roulant des yeux avec

un rictus de défi pour enlaidir mon visage donc me rendre détestable.

Il doit se dire quelle peste je fais aujourd’hui.

- En es-tu certaine ? Veux-tu tous les détails ? Point par point ?

Après ne me fait pas une crise de jalousie comme à propos de

Constance que j’ai régulièrement sautée contre une croix de Saint-

André.

- OK, ça va, je n’ai pas envie de savoir. Si tu pouvais arrêter de

prononcer le nom de cette petite pute autrichienne ou allemande

devant moi.

Je le hais quand il retourne la situation pour que je me sente mal ou à

court d’arguments et que je finisse par lâcher le morceau. Il dirige sa main sur la mienne pour me réconforter, je retire ma main au plus vite de ma cuisse pour la caler entre mes genoux.

Il ne profère aucune réflexion et garde son calme froid et stoïque.

L’ambiance devient un peu électrique pour moi. Putain, je vais me venger sur sa carte de crédit à Tel-Aviv pour me soulager de toute cette contrariété qu’il m’assène. Peut-être, faire une grosse donation à des œuvres caritatives qu’il sera obligé de verser pour ne pas être traité d’avare.

Oui ça c’est une excellente idée. Comme s’il avait entendu la vengeance

sournoise qui germait dans ma tête, il va dans la direction de mes pensées.

- Sache que les Stern soutiennent plusieurs causes telles que des

activités ludiques pour des orphelinats, des restaurations d’œuvres

d’art, de monuments et de l’autosuffisance alimentaire. Pour ce qui est

de vivre ici, Il faut que tu apprennes à me faire confiance, Millie. Nous

avons eu une discussion sur la confiance pas plus tard qu’hier dans

mon bureau. Pendant une bonne partie de ma vie, j’ai fui mon passé

qui s’est transformé en prison que j’ai longtemps portée sur le dos. Je

suis revenu à mes origines, là où j’ai vu le jour, là où j’ai connu des

jours heureux avec mes parents, je souhaite y voir épanouir ma femme

et mes enfants.

Il dit ces mots avec beaucoup d’entrain. Nous aurions pu vivre aux

États-Unis ou ailleurs, mais il a voulu qu’on vive sur ses terres donc je lui fais entièrement confiance. Kal ne se confie que rarement.

Quand il parle de prison qu’il a portée sur son dos, il fait référence à sa

peur obsessionnelle de l’abandon dans laquelle il est pris en tenaille depuis ses 13 ans. Son manque d’empathie et son absence totale de sentiment de culpabilité sont des mécanismes de défense pour croître et se protéger.

Tout ce que je peux faire pour alléger ses souffrances c’est qu’il sente

ma présence et mon indéfectible soutien. Je me colle à lui et repose une nouvelle fois ma tête sur son épaule, là où se trouve ma place. Il promène sa main sous mon gilet en s’attardant sur la raie de mes fesses à travers le tissu de ma robe. Je lève les yeux au ciel surprise par ce geste érotisé dans ce contexte de danger et d’agitation.

Au fur et à mesure que ses caresses s’intensifient, son souffle brûlant

qui taquine le bout de mon nez alourdit mes paupières et me bascule dans un vide abyssal. Un vide teinté de quelques fragments de détonation que mon subconscient s’entête à m’y enrôler.

OceanofPDF.com