Pensées Obscures (L'Au delà du Noir t. 1) (French Edition)

Il dort dans le canapé à poings…

Dimanche

Des révélations inattendues

 

Il dort dans le canapé à poings fermés. Jofi s’est blotti dans ses bras en abritant sa tête dans le creux de son épaule. Son haleine est éthylique et empeste l’odeur âcre et épicée du cannabis. Il a fumé toute la soirée. J’espère qu’il n’a pas pris des bloqueurs pour couronner le tout. S’il a pris le volant bourré et sous l’emprise de substances illicites, c’est qu’il est irresponsable à moins que Kaï ait pris le volant.

S’il est dans cet état lamentable à cause de moi, c’est que mon

comportement l’a réellement blessé. Peut-être qu’il s’est consolé dans les bras d’une autre. Je dépose un baiser sur ses lèvres, il ouvre tout doucement les yeux.

- Coucou, dis-je sur un ton amoureux en lui caressant les cheveux.

- Salut.

- Je t’aime, tu m’as manqué cette nuit.

D’une main hésitante, il met sur le côté un pan de mon déshabillé pour

avoir une vue généreuse sur ma poitrine.

- Veux-tu que je te serve un café ?

- Oui volontiers.

Je me déplace jusqu’au buffet que le personnel a discrètement installé

dans la galerie adjacente à notre chambre à coucher. Je nous sers deux tasses de café. Je reviens vers lui. Quand il se lève pour se caler contre le canapé, Jofi dresse ses oreilles comme deux pics à glace et se réveille à son tour.

Il a vraiment de la chance celui-là, il a été bercé dans la chaleur des

bras de Kal, là où se trouve ma place. Je lui tends une tasse, il la prend avec un regard de gratitude qui en dit longtemps sur sa gueule de bois. Voilà les effets de l’alcool et autres substances après une nuit de débauche. Il trempe ses lèvres dans le café et ferme les yeux pour savourer le liquide noir qui estompe les effets néfastes de l’alcool.

- Où étais-tu hier soir ?

Il rouvre les yeux en me fixant d’un air absent.

- J’ai passé la soirée à Beyrouth.

- Avec Kaï ?

- Oui, il y’a un aéroport régional à Rosh Pina à quelques

kilomètres d’ici. Nous avons roulé jusque là-bas puis nous avons pris

un jet.

- Je suis curieuse de connaître l’empreinte carbone de mon cher

mari, ai-je ironisé en le culpabilisant d’avoir emprunté un avion pour

se rendre à Beyrouth.

- Ruth t’a certainement appris tout ce que je fais à Matern Eden

pour contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique. Tout est

alimenté en hydrogène, se défend-il. Je me soucie de notre planète et

des générations futures.

- Qu’avez-vous fait là-bas ?

- Marvin Alvares donnait une soirée d’ouverture de son concept

store éphémère à Beyrouth.

- Et tu n’as pas jugé utile d’amener ta femme avec toi ?

- Je voulais te faire la surprise, mais ton attitude déplaisante et

immature m’en a dissuadé.

Je me lève pour aller me poster loin de lui le cœur chiffonné.

- Je suppose qu’il y’avait des salopes qui se frottaient à toi.

- Si l’on veut, dit-il d’une franchise impitoyable

- Tu ne trouves rien à dire que cela ?

- Que veux-tu que je te dise d’autre ? Que tu refuses d’être

mature ? Que tu penses que le monde tourne autour de toi ? Que tu me

prends la tête depuis hier ?

Il se lève, repose sa tasse de café vide sur la table basse et se dirige

d’un pas décidé dans la salle d’eau suivi par son garde rapproché. Telle une chienne renifleur, je me rue sur son pull que je sens pour détecter le moindre effluve de parfum féminin. J’inspecte le tissu pour déceler des taches suspicieuses telles que du rouge à lèvres, du sperme qui éventuellement pourraient l’incriminer, rien à signaler.

Je me retourne et vois sa veste en daim bombardier à moitié suspendue

sur le dossier de la chaise en face du canapé. Je glisse mes mains dans les poches, le vide me répond. Les bruissements de l’eau qui proviennent de la salle de bains m’avertissent qu’il prend sa douche.

Quand il revient me retrouver, son drap de bain est noué autour de sa

taille et il éponge ses cheveux avec une serviette.

- J’admets que mon comportement était détestable, voire

provocateur, mais tout ce que je veux c’est que tu m’écoutes quand je

te demande de nous donner du temps avant que je tombe enceinte.

Toutes les fois où je te parle de mon désir, de mes projets, de mes

envies, tu m’enfermes dans une violence non verbale en choisissant le

silence. Tu me traites d’être immature comme si ce que je ressentais

n’avait aucune importance. Il n’y a pas que ton « moi intérieur » qui

prime. Nous sommes en couple et pour que ça fonctionne il faut un

équilibre. Je ne veux pas être une femme sujet.

Je me rends compte que je pleure quand seulement il se déplace jusqu’à

moi et retrace avec le bout de son index la trajectoire d’une larme sur ma joue droite. L’ardeur de ses bras, son anatomie, la sensation de son membre contre mes fesses m’ont tant manqué la nuit dernière.

- Même quand tu chiales, tu es tellement bonne que tu ferais

bander un mort Milli Carvalho Torres.

Je pouffe de rire complètement amusée par sa remarque débile et

inappropriée dans un moment de confrontation.

- Tu as vu, je réussis à te faire rire quand tu pleures.

- Oui, je vois ça.

- Je m’en fous des autres nanas. Tu es ma salope de femme et ma

déesse chienne. La seule que j’ai envie de faire jouir et de mettre en

cloque.

- Comme c’est poétique.

- Je préfère le formuler ainsi, pour que tu fasses rentrer dans ta

tête de linotte à quel point tu me rends fou de désir. Ça te va cette

formulation ?

Je remue la tête en signe d’approbation.

- Je t’ordonne maintenant d’aller dans le dressing.

- Qu’y’a-t-il dans le dressing ?

- Va dans le dressing et arrête de poser des questions, tu verras par

toi-même.

Il me sourit tendrement, et la particularité de ce sourire c’est qu’il est

authentique, car ses yeux sourient aussi d’où émane une expression spontanée de bonheur. C’est un sourire qui vient de son âme. C’est le genre de sourire que mon père a coutume d’appeler le sourire dit de Duchenne. Celui-ci se distingue du sourire social qui est mécanique, un sourire de façade qui n’est pas sincère, mais qu’on est tenu d’afficher par politesse ou par bienséance.

Ces yeux qui pétillent de malice et se plissent de ravissement scellent à

jamais l’amour-passion qu’il me voue. L’amour le plus douloureux, le plus déchirant, celui qui est destructeur, qui fait peur, mais sans lui ma vie ressemblerait à un désert aride de solitude.

Il s’empare de ma main et me conduit dans le dressing. Des boîtes et

paquets candy empilés sur la table du milieu, sur le sofa de ma coiffeuse ainsi que sur les étagères m’accueillent.

- Mon Dieu, que contiennent toutes ces boîtes ? Combien as-tu

déboursé pour m’offrir ce luxe ?

- Ma femme mérite la plus belle lingerie au monde.

Je m’empresse de déballer les boîtes. Cette nouvelle collection de

Marvin est minimaliste et sensuelle comme toujours et réaffirme davantage l’ADN et les codes de sa créativité. Je me sens si choyée.

- Il y’a même trois robes aux allures vaporeuses, des bikinis, des

leggings avec crop-top et des shorts biker.

Il me fait un clin d’œil. Je me hâte d’enfiler une des robes, elle me va à

merveille. Je me fonds dans ses bras.

- Merci pour toutes ces merveilleuses attentions.

- Ça me fait plaisir de te voir heureuse.

Je me sépare de son étreinte puis je vais dans la salle de bains pour

effectuer ma petite toilette matinale. Quand j’arrive sur place, je vois son jeans qui traine sur le carrelage, quand je le ramasse pour le reposer sur l’accoudoir d’une chaise, un flacon en verre tombe d’une des poches de devant. Je le ramasse et le regarde longuement. Mon cœur se serre, car cette poudre qu’il sniffe matérialise sa souffrance, sa volonté de refouler ses pensées.

- Si tu m’as offert tous ces cadeaux, c’est que tu te reproches

quelque chose. Ce sont des bloqueurs ?

J’agite le flacon en verre devant lui.

- Où l’as-tu trouvé ?

- C’est tout ce qui t’importe ? Il est tombé de ta poche. Tu prends

cette merde pour inhiber ta psyché, tes facultés cognitives, pour être

dans une autre dimension ou un monde parallèle. Ce qui veut dire que

tu as forcément baisé une salope à Beyrouth la nuit dernière.

- Je n’ai sauté aucune salope. Je prends ces satanés bloqueurs

quand je me sens persécuté par mes parents.

- C’est-à-dire ?

- Bientôt, c’est la date d’anniversaire de leur exécution, le soir de

mes 13 ans. Quoi que je puisse faire, je revis continuellement le même

scénario. Que je ferme les yeux, que je les garde ouverts, que je

m’inflige de la douleur, je me sens opprimé par eux, par leurs

fantômes qui m’habitent. Ils me supplient de les venir en aide. Ils me

supplient de les regarder dans les yeux, mais je détourne le regard. Je

me dégonfle. Je fuis leur regard, je suis tétanisé, parfois je me tire en

prenant la fuite. J’ai l’impression d’être prisonnier dans un trou noir,

un trou de verre où je suis condamné pour le restant de mes jours à

revivre la même scène.

- Tant que tu prendras cette merde pour étouffer tes souffrances,

tes souvenirs d’enfant, tes peurs, tes angoisses, tes cauchemars, tu

resteras prisonnier du drame que tu as vécu. Il faut que tu affrontes le

regard de Rita et de Joseph. S’ils te tendent la main en te suppliant de

les sauver, prends-leur la main.

Il s’appuie contre une commode, se tient la tête dans une posture voûtée

complètement perdu comme un petit garçon pris de frayeur dans la pénombre.

- Quel fils digne laisse ses parents se faire égorger comme des

animaux à l’abattoir ? À part un lâche, un trouillard.

Je me campe devant lui.

- Regarde-moi.

Quand il relève sa tête, son visage est ravagé par la douleur comme s’il

portait tout le poids du monde sur ses épaules. Pour la toute première fois, je lis dans ses yeux de la lassitude de fuir ses démons intérieurs, de se battre contre eux. Quand Shuw’al se regarde dans une glace, j’imagine qu’il ne voit que la laideur de ses tourments à travers son reflet. Comment peut-on être si puissant aux yeux du monde en même temps si démuni face à des forces obscures ?

- Tu n’es pas un trouillard. Tu étais un enfant de 13 ans. Que

pouvais-tu faire d’autre, face à des barbares armés jusqu’aux dents ?

Combien de temps n’as-tu pas mis les pieds dans la maison

victorienne ?

- Depuis le jour de leurs funérailles.

- Depuis tes 13 ans, ça fait tellement longtemps. Il faut que tu

fasses ton deuil que tu y retournes, que tu affrontes tes souvenirs

d’enfance, que tu braves la scène que tu as vécue. Que tu te recueilles

sur leurs tombes ! C’est le seul moyen qui peut t’aider pour soutenir le

regard de Rita et de Joseph. Leur regard n’est pas accusateur ni de

reproche, ils veulent juste que tu arrêtes de fuir. Tu leur manques.

Reviens vers eux et tu te sentiras ensuite plus serein, plus léger avec

une conscience apaisée. Ils te laisseront pour de bon et reposeront

enfin en paix.

- Si l’enfer existe, ce que j’endure en est l’antichambre. Il est plus

aisé de construire un enfant fort que de réparer un adulte brisé. Je n’y

arriverais jamais, Millie.

- La lame la plus affutée au monde est celle dont tu es fait. Je sais

que mon mari est une lame en acier damassé riche en carbone. Ce

traumatisme fait désormais partie de toi, même si ce sont des sauvages

sans cœur qui te l’ont causé. Je serai à tes côtés pour que tu le

combattes, tu y arriveras, nous y arriverons. On restera à Matern Eden

tout le temps qu’il faudra.

- Ça ne faisait pas partie de mes plans. J’avais prévu que nous

nous fiancerions dans ma dépendance puis nous nous installerons à la

tour Stark à Tel-Aviv pour que tu t’habitues à cette ville, à notre

nouvelle vie.

- Je préfère que nous célébrions nos fiançailles dans la demeure

victorienne, après seulement nous irons nous installer à la tour Stark.

- Yori est là.

La voix de Yacov nous dévie de notre intimité. Il arbore un visage grave.

- Que vient-il faire ici ?

- Il dit que ça ne peut pas attendre.

- Bien, fais-le patienter dans mon bureau.

Il rentre dans la salle de bains, en ressort plus tard paré uniquement de

son jeans.

- Qui est Yori ?

- Un ancien agent de la Mossade, il bosse pour les Stern.

Je devine que c’est à propos de l’assassinat de Rita et de Joseph.

- Shuw’al, tu veux que je vienne avec toi ?

- Non.

Je le regarde prendre la porte au moment de disparaître, il refait demi-

tour, ses yeux ont viré à un gris sombre. Il m’attire à lui et m’embrasse un long moment. Quand il se détache de mes lèvres, c’est pour se montrer taquin.

- Moi qui croyais que j’étais fait en acier doux avec un excellent

traitement thermique, me souffle-t-il chaudement dans l’oreille.

- Je préfère le damassé, c’est plus costaud.

- Je t’aime, me confie-t-il dans un murmure lourd de sens.

- Moi aussi je t’aime. Je suis là, peu importe ce que tu apprendras.

- Je sais.

- Et je serai toujours à tes côtés.

Il colle son front contre le mien et se perd dans une omerta les

paupières closes comme s’il cherchait à puiser de l’audace au contact de la chaleur de mon corps. C’est aussi sa façon d’exprimer sa gratitude. Il se détache de mon étreinte et me prend la main.

- J’ai besoin de toi, viens.

 

✽✽✽

 

- Yori, n’êtes-vous pas censé être à la solde de Stella et de Yitzack ?

L’homme mystérieux à la carrure imposante qui discute avec Yacov en

hébreu se retourne pour le braver fièrement. 

- Effectivement, réplique-t-il d’un calme troublant.

- Alors que faites-vous chez moi un dimanche matin ?

- J’ai retrouvé Thorny Dragonfly: la libellule épineuse l’assassin

de vos parents.

- Je vous présente ma femme Millie Carvalho Torres.

- Bonjour, Mademoiselle Torres, ravi de faire votre connaissance.

- Moi de même.

Yori se tourne vers moi avec une attitude dubitative comme ce qu’il

s’apprêtait à me révéler requiert l’absence de ma femme. Je prends la main de Millie, la porte à mes lèvres, signe d’affection que je ne peux plus me passer d’elle.

- Tu peux continuer, je n’ai aucun secret pour ma femme.

- D’accord comme tu veux. Je peux… ?

Il désigne du doigt la table holographique.

- Je t’en prie.

Il place sur celle-ci son téléphone. Dès que la table holographique se

connecte aux paramètres de son téléphone, Euclide, le robot humanoïde de la CFD fait spontanément son apparition.

- Bonjour, Monsieur Stern.

- Bonjour Euclide.

- Que puis-je faire pour vous ?

Je fais signe à Yori de répondre à Euclide.

- Bonjour Euclide, virtualisez le fichier Thorny Dragonfly.

La silhouette en 3D de celle qui a fait de moi ce que je suis devenu

apparaît telle que je l’avais connue durant mon adolescence. Elle est vêtue de son éternelle petite robe à fleurs aux découpes asymétriques, dénudée aux épaules. Ses longs cheveux aux reflets noir lumière tombent en masse sur sa cambrure. C’est le noir lumière dans lequel j’aimais me perdre en l’immortalisant sur du papier glacé.

Il m’arrivait de me faufiler dans sa chambre qui était en face de la

mienne pour renifler ses culottes qui trainaient dans son panier à linge. Il m’arrivait aussi de les voler pour les collectionner dans ma cachette qui se trouvait dans la cabane que mes parents m’avaient fait construire en haut d’un chêne. Elle aimait savoir que je l’observais quand elle se masturbait.

Elle aimait l’effet qu’elle produisait sur moi : de la fascination. C’est ce

lien narcissique qui me liait à elle. C’est elle qui a fait de moi un homme en me faisant une fellation alors que je n’avais que 12 ans avec 42 de fièvre un soir où mes parents s’étaient absentés du domicile familial pour se rendre à une œuvre de charité au cours de laquelle ma mère avait reçu un prix en reconnaissance de son altruisme.

Ce soir-là, j’ai eu le meilleur orgasme que j’ai jamais connu, pas même

avec ma déesse chienne cubaine. Une soirée que j’avais enfouie dans mon inconscient, le tombeau de mes actes inavoués et de mes pires traumatismes. Cette facette tordue de ma vie, Millie n’en saura jamais rien, car elle est l’unique femme au monde qui sait rafistoler mon âme esquintée. Millie est une cordonnière pour l’âme.

Je sens encore la chaleur de sa bouche, la douceur de ces lèvres

lorsqu’elles s’étaient refermées autour de ma queue bien érigée avec une épaisseur surprenante chez un ado de 12 ans. Elle se retourne tout doucement et me fixe avec ses grands yeux. Les traits caractériels de son visage étaient aussi doux que le miel jusqu’à la nuit où ces mêmes traits physionomiques étaient empreints d’une variante dont je suis à jamais martyre. Millie serre ma main pour m’insuffler tout son amour.

- Voici Thorny Dragonfly telle que vous l’avez connue. Sur cet

hologramme, elle avait 18 ans. À l’époque, elle était votre fille au pair.

Ça fait 10 ans que j’espionne Ezekiel à la demande d’Haïra Cohen qui

n’est plus de ce monde. Saviez-vous qu’il organise chaque année un

dîner annuel dans sa résidence secondaire à Cristal Bay au bord du

lac Tahoe dans le Nevada ?

- Oui, je suis au courant de ses dîners annuels.

- Parmi les habitués, il y a Amélia Stern, votre épouse officielle.

On y croise Kalil Nasser, Alan Chapiro, des gouverneurs, des

sénateurs comme Joshua Montgomery, son épouse, sa fille America

Montgomery, des membres de la chambre des représentants et un ou

une invité(e) sur qui je m’interroge.

- Qui est-ce ?

Il fait apparaître l’hologramme de l’invité(e) dont il est question.

- Nola Darwin.

- Oui Nola Darwin. Comment une personne non binaire peut-elle

avoir carte blanche dans ces dîners annuels au contact de ces fervents

républicains radicaux et membres de l’église mormone alors que Nola

Darwin représente tout ce qu’ils détestent : « la culture woke » ?

- À moins que Nola Darwin dispose des informations cruciales

pour leur faire chanter ?

- J’ai alors fait une estimation du patrimoine de Nola Darwin.

Cette personne est propriétaire d’une vaste résidence secondaire dans

les Glenbrook au bord du lac Tahoe estimée à 55 millions de dollars

par le magazine Forbes. Cette demeure a été payée par le même

compte offshore dont j’ai parlé à vos grands-parents. Il est basé à

Tokyo et a servi à payer Thorny Dragonfly la veille de l’assassinat de

Joseph et de Rita. Ma seconde question est : comment un ou une agent

du FBI a-t-il ou elle pu s’offrir un tel confort dans les Glenbrook ?

- Tout ce raisonnement me paraît fantaisiste. Vous pouvez faire

mieux.

- Ou vous refusez d’admettre que Thorny Dragonfly est la même

personne que Nola Darwin. Qu’elle ou qu’il est à la tête du

département des sciences du comportement à Quantico en Virginie.

- Vous voulez me faire gober que l’assassin de mes parents dirige

le plus grand département de profileurs. N’avez-vous pas autre chose

à me vendre ? Je vous croyais bien plus futé.

- Monsieur, vous pouvez toujours faire une petite pause. Vous

n’êtes pas obligé de tout écouter, se manifeste Yacov.

- Yacov a raison, tu n’es pas obligé d’aller au bout de ce

raisonnement. Prends le temps d’assimiler toutes ces révélations, me

supplie Millie avec une expression faciale compatissante.

Je la serre contre moi.

- Ça ira.

- Tu veux que je t’apporte de quoi boire.

- Un verre de whisky.

Je vais au bar pour lui servir un verre de whisky puis je reviens lui

remettre le verre. Il fait tanguer la liqueur ambrée dans le cristal de roche de style néo-renaissance avant de l’engloutir d’un trait.

- J’aurais dû vous en parler plutôt, mais j’ai décidé d’en assumer

les conséquences. Vous pouvez défouler sur moi, me donner des coups

de poing.

- Me parler de quoi ?

- J’ai fait appel à Sandor Scholz pour hacker le système

informatique du FBI.

- Bon sang, avez-vous toute votre tête ? Apparemment, vous vous

faites vieux. Avez-vous la moindre idée de ce dont est capable ce fils de

pute camé de médocs ?

- Justement, je sais de quoi il est capable. L’étau se referme sur lui.

Il se sent persécuté par le procureur de New York et les médias. Il est

dans une phase de descente en enfer. Il n’a plus rien à perdre. Scholz

est le seul ovni sur terre qui dispose tous les neurones pour faire un tel

boulot. Il a fait le job que j’attendais de lui. Il a cueilli tous les fichiers

d’ADN des profileurs de Quantico. Il a des comptes à régler avec le

FBI.

- Et quelles garanties lui avez-vous promises à ce fils de pute ?

- Sa liberté que vous lui garantissez.

- Si je comprends bien, vous avez confié l’histoire de ma famille

entre les mains d’un hackeur idéaliste et complètement dépressif qui a

sa cour de fanatiques sur les médias sociaux.

- Je ne lui ai pas mis dans la confidence que c’est pour retrouver le

meurtrier de vos parents.

- Continuez.

- Ce que vous voyez sur cette projection holographique c’est

l’ADN de Thorny Dragonfly d’une part et d’autre part l’ADN de Nola

Darwin au second plan. Observez bien le processus de séquençage

entre ces deux ADN.

À mesure que les résultats de comparaison entre les deux ADN se

précisent, les yeux de Shuw’al se métamorphosent en Kalachnikov, prête à canarder sa cible. Les oscillations d’un muscle nerveux de sa tempe laissent penser qu’il éprouve à l’état actuel une émotion originelle. C’est-à-dire ce qu’une personne ressent en premier face à une situation : de la colère, de la tristesse, de la révolte, du dégoût, de l’indifférence ou de l’impuissance.

- C’est le même ADN. Reborn est-il impliqué dans leur assassinat

vu que le compte qui a servi à payer Thorny Dragonfly est basé à

Tokyo ?

Il demeure dans un silence oppressant en dévisageant ma femme avec

son regard de chien battu comme s’il avait envie de la sauter. Ce qui me donne une furieuse envie d’adresser une bonne droite à cette gueule cassée.

- Serait-il possible que nous soyons seuls ?

- Je tiens à ce que ma femme soit à mes côtés.

- Ce que j’ai à vous révéler est d’une haute importance.

- Peu importe.

- Bien comme vous voulez. Reborn n’a rien à voir avec l’assassinat

de vos parents. Il n’y a joué aucun rôle. Il est blanc comme neige. Le

seul et l’unique commanditaire du meurtre de vos parents c’est

Hezechiel Lewitt. C’est aussi lui qui a fait saboter le jet personnel de

Bassett Baldwin pour faire porter le chapeau à votre père. Ce compte

offshore a été domicilié à Tokyo pour faire croire que c’est Reborn qui

a vengé Bassett Baldwin. Ce dernier n’a jamais trouvé la mort dans le

crash de son avion dans la mer Adriatique. Il a subi une

reconstruction faciale et une greffe de peau par Oscar Osynski. Il s’est

marié et a fondé une famille avec la femme de sa vie.

Il se tut en fixant Millie. Je sais où il veut en venir, mais il est temps que

Millie trouve des réponses à ses questions et ses doutes.

- Angélica Carvalho Torres avec qui il a deux filles : Emilie

Standish Baldwin, vous mademoiselle et votre petite sœur Belita Maria

Torres. Bassett Baldwin et Iker Jimenez Torres font la seule et même

personne.

- Pourquoi Emilie Standish Baldwin ?

- C’était le prénom de votre grand-mère paternelle que Bassett a

fait mentionner dans les registres des naissances des mormons à Salt

Lake City.

- Pourtant ils ne m’ont jamais appelé Emilie. Comment était-elle ?

- C’était une très belle femme, moderne, progressiste, élégante,

extrêmement douce et généreuse tout comme vous, je suppose.

Il soutient ses mots tout en bravant Shuw’al du regard pour lui notifier

qu’il a beaucoup de veine d’être tombé sur une femme comme moi.

- Elle vouait une admiration aveugle à Consuelo Vanderbilt tout

comme Rita Stern. Elle était devenue amnésique suite à la collision de

son ketch contre un ferry sur le East River à New York. Sa tête a heurté

le baume du mât d’artimon, le plus petit mât situé à l’arrière d’un

ketch. Elle aimait faire des petites navigations sur le East River et en

Atlantique.

- Je ne m’attendais pas à toutes ces révélations, mais j’ai toujours

pressenti que mes parents nous cachaient quelque chose. Pourquoi

mon père n’est-il pas revenu à la tête de Reborn ?

- Votre père dirige de loin Reborn. S’il s’est terré à Barcelone,

c’est pour préserver sa famille. Il sait de quoi est capable Ezéchiel. 

- Tout est clair dans ma tête maintenant. L’entretien que j’ai eu

chez Reborn. Le fait que je me sentais toujours surveillée à Tokyo.

Cette bienveillance d’Oscar Osinsky à mon égard c’est parce que je

suis la fille de Bassett Baldwin. Mes parents étaient si enthousiastes

pour le couple que je formais avec Kigane au point de planifier de

s’installer à Pasadena à nos côtés.

- Attends, tu avais l’intention de t’installer à Pasadena avec le

Yankee ? Et te marier avec lui ?

- Je n’étais plus avec toi et Kigane…

- Tu l’aimes toujours, c’est ça ? M’interrompe-t-il avec un visage

fumant de haine.

- Je suis avec toi, c’est tout ce qui compte non ?

- Tu ne réponds pas à ma question, aboie-t-il avec le regard d’un

sanguinaire.

- Cette question n’a pas lieu d’être.

Ça me rend malade d’avoir « Ghosté » Kigane. Comment puis-je

gommer de mon existence une personne qui a été si importante pour moi comme si elle n’avait jamais existé ? À cette heure-ci, Kigane est perdu. Qu’en est-il d’Emma ? Je n’ai même pas le courage d’allumer mon portable pourtant, il faut bien que j’affronte les personnes qui étaient à mon chevet quand j’avais besoin de soutien et de réconfort. À force d’avoir cédé à l’emprise et au chantage affectif du roi de la masculinité toxique debout à mes côtés et plus charismatique que de raison, j’ai fini par lui ressembler : une personne sans cœur.

Quand je reviens à moi, je remarque que ses traits se sont adoucis. Il est

conscient que dans cette histoire il endosse une grande part de responsabilité. Je me suis enfuie pour me protéger d’un prédateur sectaire, entre les griffes de qui je suis retombée. On dirait un éternel recommencement. Quand l’on est acculé par une relation toxique, l’on y retourne tout le temps, car l'on y prend goût. L'on finit par croire que l’on ne mérite que cette relation dévastatrice. L’on finit par s’enliser dans cette toxicité semblable à une guerre d’usure.

Il fixe des yeux sa chevalière que je lui avais confisquée. Sans un mot, il

se dirige en direction du bar, se sert un autre verre de whisky, le finit et revient se camper devant moi avec un air supérieur.

- Tu te faisais surveiller probablement par Beyle.

- Tu veux dire que Kigane fait partie de Reborn, que c’est mon père

qui l’a mis sur mon chemin ?

- Il fait partie de Reborn, mais je ne peux pas te certifier que ce

soit ton père qui l’a mis sur ton chemin. Ça pourrait être tout aussi

Oscar Osinsky.

- J’ai été tellement surprise d’avoir été reçue par le professeur

Osinsky en personne : le plus grand généticien au monde. Tout cela

n’avait rien d’anodin, c’est mon père qui voulait que je bosse chez

Reborn.

- Souhaitez-vous voir à quoi ressemblait votre père avant son

accident ? me demande Yori.

- Je sais déjà à quoi il ressemblait sur une NFT que m’a montrée

Shuw’al. Sur cette œuvre numérique, on aurait dit un empereur, un

conquérant, un général de guerre avide de pouvoir. Il est paré de

vêtements semblables à ceux de Napoléon Bonaparte et se tient

fièrement sur le dos d’un mustang en brandissant une épée. Je veux

garder l’image que j’ai de lui depuis toute petite, l’image d’Iker

Jimenez Torres. Je ne veux pas non plus que ma petite sœur sache qui

sont nos véritables parents. Ni que mes parents sachent que j’ai

découvert qui ils sont. Le jour où ils se sentiront prêts pour nous

révéler la vérité, ils le feront sans hésiter.

- Ils le feront quand Ezékiel sera décapité.

- Qui s’en chargera ?

- Zeck Chalamov.

- Qui est-il ?

- Un compagnon de fortune dans l’archipel du goulag quand

j’étais en quête de sens à mon existence. Zeck Chalamov a été arraché

à sa famille à l’âge de 13 ans par le KGB pour être formé à

l’Académie des services de renseignements du KGB. Il torturait et

tuait des oligarques russes qui avaient prospéré sous le règne de Boris

Eltsine, qui montraient par la suite des signes de révolte contre le

Kremlin. Quand il a voulu se repentir et prendre une nouvelle

direction, sa femme et sa fille ont été pendues devant lui. Il s’est retiré

dans la Kolyma en Sibérie en faisant vœu de silence. Depuis, il a fondé

à Chicago la Triade noire au sein de laquelle sévit l’Ordre des

stoïciens que je finance. Lui et ses disciples électrocutent et décapitent

des assassins qui ont été acquittés par la justice américaine pour vice

de procédure pour rendre justice aux victimes. J’ai sorti Zeck

Chalamov du caniveau quand il était plus bas que la poussière. Il a

une dette envers moi. Il est temps que je réclame mon dû. Il aura le

plaisir de dépecer Ezéchiel et Nola Darwin jusqu’à l’os et de

confectionner un collier de nouilles avec leurs tripes.

J’ignorais qu’il connaissait des individus comme ce Zeck Chalamov, un

ancien des services secrets russes qui est devenu son "nettoyeur". Son récit sur le parcours sanglant de ce tueur stoïcien de la Triade noire qu’il finance m’a rendue nerveuse. Je suis sur le point de rendre tout ce que j’ai mangé la veille. Combien de cadavres a-t-il laissés sur son sillage ? Shuw’al parle de lui et de sa Triade noire comme si c’était une banalité.

Je me mets à me ronger les ongles et Kaleb sait que c’est inhabituel

chez moi.

- Laissez-nous, je veux être seul avec ma femme.

Yori et Yacov quittent la pièce sans un mot. Comme c’est étrange : il

donne un ordre à ses sujets comme un monarque et ceux-ci s’exécutent. C’est donc ça le pouvoir.

- Qu’est-ce que tu as ?

- J’ignore si mes parents accepteront notre relation. Je ne connais

mes parents qu’à travers l’image qu’ils nous montrent. Je connais Iker

Jimenez Torres en tant que mon père, mais pas Bassett Baldwin encore

moins Ellon Standish Baldwin après tout tu as décrit ces personnages-

là comme diaboliques. Si nous nous marions, tu hériteras de la

Blockshain et de Reborn. Tu annexeras l’œuvre de sa famille à la

CFD, son pire ennemi. Le Triangle de la Renaissance Equilatéral et

son nom disparaîtront dans les profondeurs de la CFD. Il n’en restera

rien de tout ce que sa famille a bâti. Qui parlera de Bassett Baldwin ?

Il n’acceptera jamais notre union ni les enfants que nous aurons.

Qu’en sera-t-il de ma petite sœur dans toute cette histoire ? Elle

héritera de quoi ? Mon choix l’impactera. Mes parents chercheront à

la protéger contre ma décision de t’épouser. Ils la protégeront de moi,

de toi, de nos enfants, car nous serons une menace pour eux, pour elle.

Tes frères m’accepteront-ils quand ils apprendront que je suis la fille

du pire ennemi de la CFD ? Le mieux ne serait-il pas que personne ne

sache la vérité, je veux dire ma vraie identité ? Que tout soit enterré ici

même comme si de rien n’était ?

- Je dois être loyal et honnête avec mes frères pour conserver leur

confiance et leur respect. Ils doivent savoir qui tu es. Tu es la première

née de Bassett Baldwin, héritière de Reborn et de la Blockshain. Toi

seule détermineras ce que sera demain ce monde économiquement. Ce

qui veut aussi dire que tu n’es pas une profane. Tu fais partie de nous,

les éclairés. Tu seras désormais considérée comme une conspiratrice

au même titre que les Damnés et ton père. Toi et moi unis, ensemble,

nous formerons le couple le plus puissant au monde.

Subitement, j’ai les larmes qui m’aveuglent et des nœuds qui me tordent

l’estomac.

- Qu’est-ce que tu as encore ?

- À t’entendre parler, j’ai l’impression que tu ne vois en moi que

Reborn et la Blockshain. M’aimes-tu vraiment pour ce que je suis :

Millie Carvalho Torres avec toute sa naïveté et sa maladresse ou pour

ce que je représente : la fille de Bassett Baldwin avec tous les

privilèges qui vont avec ? Étais-tu au courant de qui j’étais cette nuit

où tu m’avais suivie dans les ruelles sombres de Tolède ? Tu étais de

passage à Tolède à la même époque que nous.

- J’ai appris ta vraie identité le vendredi passé de Lucka.

- Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

- Parce que je voulais attendre le bon moment. C’est aussi lui qui

m’a appris que tu as offert ta chatte et ton cul à ce sale Yankee à Hong

Kong.

- Raison pour laquelle tu as levé la main sur moi, je m’en

souviendrai. Le plus ironique dans cette histoire sordide c’est que

toutes les fois où j’ai eu mal c’est l’homme que j’aime qui en est la

cause. Kigane ne m’a jamais fait du mal lui.

Cette petite inoculation vénéneuse le met dans un état de

bouillonnement comme de l’eau sur le feu. J’ai la sensation que la hargne qui se dégage de ses yeux va me réduire en cendres tellement qu’ils paraissent mauvais.

- Je me suis senti trahi par la seule femme que j’aime donc j’ai

pété un câble. Quand tu m’as quitté, j’ai cru devenir fou, mon monde

s’est effondré. Je broyais du noir du matin au soir en m’infligeant de

la douleur pour me sentir vivre. Je me sentais désœuvré comme un

fauve en cage qui passe ses journées à tourner en rond pour combler

un vide.

- Connais-tu réellement mon père ?

- Je ne connais Bassett qu’au travers des différents récits qu’en ont

faits la CFD et les Érudits dans leurs archives. Par contre, Stella,

Yitzack et mon père le connaissaient parfaitement bien. Il a toujours

manifesté du mépris pour mon père en le traitant de moins que rien.

- C’est-à-dire ?

- Un Autrichien des bas-fonds qui a eu la chance d’avoir sauvé sa

peau de juif des chambres à gaz. En dépit du fait que mes parents

étaient des héritiers, des rentiers et de grands marchands d’art, selon

Bassett, c’était un métier pas noble, un métier fait pour les ras.

- Tu veux dire que mon père est antisémite ?

- Oui, il est antisémite. Les Stern disent de Bassett que c’était

l’homme le plus abject au monde. Il baisait ta mère alors qu’elle

n’avait pas atteint la majorité sexuelle.

- C’était l’époque qui voulait cela non. Ils s’aimaient après tout.

Tu m’as aussi enfermée dans une psychologie de violence en abusant

de moi. Tu as fait de mon corps une jouissance pathologique en

m’imposant des pratiques sexuelles auxquelles je n’ai pas consenti. En

me faisant comprendre que je l’ai voulu, je l’ai cherché.

Je formule ces mots désespérés et conciliants sur un ton à la fois d’une

douceur et d’une agressivité mêlées. Que pouvais-je dire d’autre ? Mon reproche ne le perturbe guère. Il ne le relève point comme si ça n’avait aucune importance. Son manque de sensibilité a toujours été son point fort. Il est réglé comme un robot. Rien ne le touche, rien ne l’affecte, à l’exception de la tragédie qu’il l’a connue la nuit de ses 13 ans. Ça ne me surprend point qu’il finance cette putain de Triade noire uniquement composée de sociopathes.

- Pour arriver à l’objectif auquel je me fixe, je ne tiens jamais

compte de l’autre, dit-il sans aucun remords. Tu es la petite fille de

Guillermo Carvalho Sanchez et de Belita Maria Sanchez.

- Mes grands-parents maternels ?

- Oui. Ils ont trouvé la mort dans les geôles de Fidel Castro. Les

partisans de Guillermo et Belita Sanchez ont exfiltré de La Havane ta

mère et ton oncle Raviére Sanchez pour les mettre à l’abri au sein de

la communauté cubaine de Miami. Ta mère avait un an et son grand

frère en avait cinq. Ils ont grandi à Miami. Ta mère s’est fait

remarquer par Cole Below pendant le salon nautique international de

Miami. Il l’a fait monter à New York et lui a fait signer un contrat avec

son agence de mannequinat l’actuelle Diversity. Il a fait de ta mère

l’égérie d’American Golden Girl, la marque de lingerie des années

soixante-dix. Elle a défilé pour de grandes maisons de haute couture

comme So Couturissime. Elle a aussi posé pour les magazines de mode

So Famous, Worth Fashionable, Met American, Muse. Below l’a

introduite aux bals annuels de Reborn en 1973 au Musée d’Art

Moderne de New York et en 1974 au Met Museum.

- C’est là qu’elle a rencontré mon père ?

- Oui.

- Sais-tu seulement d’autres choses sur ma famille que j’ignore ?

Pendant tout le trajet, je me suis ouverte à toi pour te faire part de mes

doutes sur mes parents, tu as gardé le silence. Puis-je encore te faire

confiance ?

- Comme je te l’ai dit, j’attendais le bon moment pour t’en parler.

- Qu’entends-tu par bon moment ?

- Après nos fiançailles.

- Si je cache tout cela à Belita qu’en sera-t-il de ma relation avec

elle si elle découvre que j’étais au courant ? Elle se méfiera de moi.

Nous pourrions être définitivement en rupture. Elle n’aura plus

confiance en sa grande sœur. La confiance c’est le socle de toute

relation saine et durable.

- Il faut que tu penses consolider ta relation avec ta sœur pour

qu’elle se range de ton côté. Pour ce faire, nous l’inviterons à la tour

Stark au cœur de Tel-Aviv avant fin janvier. Ce sera l’occasion de

vérifier si Bella est biologiquement la fille de Bassett.

- Dis-moi que c’est une blague. Tu ne penses pas à ce que tu dis. Je

te savais retors, manipulateur, dénué d’empathie, mais là tu ne vaux

pas mieux que mon père.

- Millie, il faut que tu ouvres les yeux : tu es blanche et Bella est

noire. Vous êtes différentes. Le fait que Bassett n’a pas jugé utile de la

déclarer dans le registre des naissances des mormons est révélateur.

Tu portes le titre Baldwin et pas elle.

- Si tu touches à un seul cheveu de ma petite sœur pour vérifier si

elle est biologiquement la fille de Bassett Baldwin, je ne te le

pardonnerai jamais. Je n’hésiterai pas une seule fraction de seconde à

te quitter. Personne ne portera atteinte à l’intégrité de mon lien de

sang et de chair avec ma petite sœur.

- Bella est-elle plus importante à tes yeux que moi l’homme de ta

vie ?

- C’est une question puérile. Comment peux-tu me demander de

choisir entre toi et ma petite sœur ? Je veux seulement que tu sois

honnête avec moi. M’as-tu aussi fait surveiller à Tokyo par Lucka ?

As-tu donné l’ordre aux autorités cubaines d’interdire à Bella l’accès

au territoire cubain ? La patrie et les racines de notre mère.

- Oui.

Confesse-t-il avec une ardeur lapidaire appuyée de son regard

caniculaire et chirurgical qui dissèque l’état psychique de ses contradicteurs.

- Génial, ravie d’apprendre que j’ai définitivement affaire à un

cinglé pervers complotiste, harceleur et psychotique avec qui je

projette de faire ma vie. Ça me donne envie de me foutre en l’air.

Je me rends compte que je suis tremblante de nervosité seulement quand

il m’empoigne férocement le bras.

- OK, j’admets que j’ai l’air d’un fou, d’un désaxé, harceleur et

drogué obsédé jusqu’à la moelle épinière par ma femme, mais garde

ton calme. Tu as besoin de ton énergie pour les préparatifs de nos

fiançailles. Tout ce que j’ai fait c’était pour que tu me reviennes. Tu es

ma femme et ma complice : Emilie Standish Baldwin.

Je ferme les yeux en entendant ce prénom qui sonne tellement étrange et

lourd de conséquences. Ce prénom litigieux me fait prendre conscience à quel point mon histoire familiale est une comédie, un mensonge. Son histoire familiale à lui, une tragédie. Quand il libère mon bras, je prends une profonde inspiration avant d’ouvrir les yeux.

- Apparemment, il n’y a pas que la fille aînée de Bassett Baldwin

qui t’obsède. Tu nourris aussi une obsession profonde et malsaine

pour mon père. Comment s’appelait mon arrière-grand-père paternel ?

- Nathaniel Hewett Baldwin.

- J’ai peur que tout cela tourne mal.

- La famille représente tout pour Bassett. Il ne fera rien à ses

petits-enfants ni à leur père.

- Sauf que le pouvoir fait perdre la tête aux hommes tout comme le

fric. Te rends-tu compte qu’Abraham Stern, ton arrière-grand-père

faisait partie de Reborn avant qu’il se révolte contre mon arrière-

grand-père Nathaniel Hewett Baldwin en fondant la CFD ?

- J’en suis bien conscient, réagit-il d’un ton acéré.

- Ce qui veut dire que nos familles se détestent depuis trois

générations. Mon père sera prêt à tout pour que son héritage familial

ne tombe jamais entre tes mains ni celles de nos enfants. Il me bannira

si c’est l’unique option qui lui restera. Nous ne trouverons jamais la

paix. Nous sommes interdits de nous aimer, encore moins de fonder

une famille.

Pour faire taire mes craintes, Il s’empare de ma bouche, me bascule

contre la table holographique, relève ma robe à la texture vaporeuse, déboutonne son jeans, baisse sa braguette, sort son érection et me prend sur place. Je cède à son désir pressant et inopiné sans penser à quoi que ce soit à part le plaisir que je tire de la sauvagerie de ses coups de queue. Cette partie de son anatomie qui me fait tant perdre la tête et dont je ne peux plus me passer. Il me faut ma dose tous les jours. Il me cogne durant un temps interminable.

- Tu es aussi bonne que ta putain de salope de mère. C’était comme

ça que ce bâtard de Bassett la défonçait.

- Kal, s’il te plait… ai-je supplié d’une voix dévorée par la

passion. Je n’arrive pas à aller jusqu’au bout de ma phrase, tant les

profondes percussions de sa chair contre la mienne évoquent un pacte

interdit. Chaque poussée, chaque martèlement, chaque coup de sa

queue au plus profond de mon vagin est d’une jouissance sans

commune mesure. Je ne veux pas que ça s’arrête. Comme un assaillant

pris de démence, il se renfonce en moi, me matraque, me vampirise les

moindres recoins de ma chair jusqu’à ce que nous atteignions les

méandres de l’extase. Comparable à un fou furieux qui se

métamorphose en loup-garou, il me prend la bouche, me mord la lèvre

inférieure jusqu’à ce que je le supplie d’arrêter par un gémissement de

détresse.

✽✽✽

 

Je suis allongée sur l’un des flamants roses, seins nus en sirotant mon verre de cocktail. C’est étonnant d’avoir un climat aussi doux en janvier. Heureusement que Shuw’al a pensé à me prendre des bikinis et monokinis. Je porte uniquement le bas très échancré d’un bikini bariolé. Un après-midi de flemme agrémenté d’une vue imprenable sur la mer de Galilée et le plateau du Golan, où ma peau nue est câlinée par le soleil le temps d’un week-end. Cela évoque un savoureux goût de liberté.

Les aboiements de Jofi me tirent de ma léthargie. Il joue dans la piscine

avec Kal et Kaï. Il a préféré se réfugier chez Kaï pendant tout le temps que nous étions dans le bureau de Kal avec Yori, peut être qu’il avait senti qu’il serait de trop dans la pièce.

Peu avant 15 heures, j’assiste à la séance de tatouage de Shuw’al dans

la pure tradition nippone. Celle-ci est assurée par le Maître Bushi au cours de laquelle sa femme joue du Erhu, un instrument de musique d’origine chinoise qui ressemble à un violon. J’ignorais que les sous-sols de ce labyrinthe abritaient le couple. Le maître Bushi utilise le Tébori, un outil composé d’un bâton de bambou doté d’une aiguille à son extrémité avec laquelle il imbibe de Nara noir : une encre aux pigments bleu-vert. À mesure qu’il insère l’encre en piquant sous la peau de Kal point par point pour y donner vie aux épées des érudits qui s’entrecroisent sur sa nuque, l’arbre de vie de la Kabbale sur son dos, la moitié du visage de Rita et du mien sur ses lombaires, sa femme amplifie les notes de son Erhu au rythme de la douleur de Shuw’al. On dirait qu’elle est sadique. Comment peut-elle tirer du plaisir en regardant la peau de Shuw’al se faire charcuter par son mari ?

C’est très dangereux de se faire tatouer au Tébori, ça peut générer de

graves infections. Raison pour laquelle le tatouage au Tébori est très réglementé au Japon. Au mépris de ces risques auxquels Shuw’al s’expose, je me sens flattée de voir qu’il est définitivement marqué de moi.

Pendant ce moment ludique et de partage, il m’arrive d’observer Kaï

Adler, il s’acharne sur deux mannequins balistiques pour tester le tranchant de ses katanas qu’il a lui-même forgés. Ce que je trouve barbare, car les mannequins balistiques pissent du sang partout même si c’est factice. Esther et Ruth auront du travail pour faire disparaître toutes ces taches au sol.

 

✽✽✽

 

La soirée se déroula tout aussi bien que l’après-midi. Kal, Kaï et moi dînons sur la terrasse. Comme tous les soirs, Jofi a droit à sa gamelle de caviar.

Pour ponctuer cette ultime soirée dans cette si charmante demeure, je

porte une création minimaliste, solaire avec des motifs désirables de Marvin Alvares, que j’ai matchée avec la parure de Gia Vélasquez que Kal m’a offerte. J’ai relevé mes cheveux au sommet de ma tête en les disciplinant dans une longue tresse. Shuw’al s’amuse à l’enrouler autour de sa main pour tirer ma tête vers l’arrière et s’emparer férocement de ma bouche.

En prenant la parure dans ma pochette, je suis tombée sur mon

téléphone qui est resté éteint depuis mon arrivée à la dépendance de Shuw’al. Mon Dieu, je n’ose même pas penser aux messages de mes parents, de Belita, de Kigane, de Shaï… qui vont me submerger quand je l’allumerai. Ce sera comme une bombe à la figure. C’est à cet instant-là que marquera à jamais ma rupture avec mes parents si je refuse de les obéir.

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