Petite légende dorée de la Haute-Bretagne
Chapitre LIV
(Recueilli aux environs de Dinan.)
Ce récit n'est qu'une sorte d'abrégé de la vie de saint Mélar rapportée par Albert Le Grand.
Rivode, oncle de Mélar, envoya un de ses officiers avec mission de lui apporter la tête de son neveu; il se laissa attendrir par les prières et les présents de la mère du saint, et se contenta de lui couper le pied gauche et la main droite. On fit à Mélar un pied d'airain et une main d'argent dont il se servait aussi bien que si c'eussent été ses membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en même temps que les autres parties du corps. Un poète breton, cité en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent du ciel.
Cambry, éd. Fréminville, dit en parlant de Lanmeur que saint Médard (lisez Mélar) eut une main coupée: Dieu la fit repousser comme une patte d'écrevisse: pour rappeler ce miracle, sa statue tient une main coupée, qu'elle montre orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).
Saint Mélar ou Méloir, prince breton et martyr, VII e siècle (2 octobre), est invoqué pour la bonne dentition des enfants. Il est le patron de Fégréac, Lanmeur, Locmélar, Meillan, Tréméloir, Saint-Méloir-des-Ondes, Saint-Méloir, diocèse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la. Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.
LIV
Les sept saints
Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui, devenue mère de sept garçons tous vivants, et étant effrayée de leur nombre, donna l'ordre à la femme qui l'assistait d'aller les jeter à l'eau. Forcée d'obéir, la gardienne mit les sept enfants dans un panier couvert et s'achemina vers la rivière. Mais la Providence veillait sur la destinée de ces enfants qui devaient tous un jour être des saints, et elle fit que le roi leur père, revenant d'une guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le chemin de cette femme.
Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait à cacher des vagissements plaintifs, il lui demanda où elle allait et ce qu'elle portait. La gardienne épouvantée, se précipita, les larmes aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu complet du crime dont elle était chargée, elle le supplia de détourner d'elle sa colère, parce qu'elle n'était que l'instrument de la reine à laquelle elle était forcée d'obéir.
Dans le premier moment de son indignation, le roi songea à punir de mort cette malheureuse femme, mais touché de son repentir et de sa douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant d'elle qu'elle laissât croire à la reine que le crime était consommé, et qu'elle se mit en quête de sept bonnes nourrices.
Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept garçons, confiés à d'excellentes nourrices, furent élevés dans la sagesse et grandirent en force, en beauté et en vertus.
Quand ils furent assez grands et assez forts pour n'avoir plus rien à craindre de la méchanceté de leur mère, le roi voulut les reconnaître et les élever au rang qui leur était dû. Il les fit tous habiller de neuf et commanda de les amener au palais. Dès qu'ils furent en sa présence, le roi manda la reine et lui dit:
—Examinez bien ces jeunes gens, madame, et dites-moi si vous en avez souvenir.
—Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.
—Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la cruauté d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu sauver. L'heure de la justice a sonné pour vous et vous allez mourir... Quant à vous, mes enfants, continua le roi, non seulement je vous reconnais et vous replace au rang qui vous appartient, mais encore je fais le serment solennel de satisfaire au premier vœu que vous voudrez bien exprimer.
—Soyez béni, notre père, dirent les sept jeunes gens en se précipitant aux genoux du roi; mais ne changez pas en un jour d'amertume ce jour de bonheur, épargnez notre mère, et pour que notre présence n'éveille pas en son cœur le remords éternel d'un jour d'égarement, souffrez que nous nous retirions du monde pour nous donner à Dieu.
Lié par son serment, le roi, qui était très bon et très miséricordieux, voulut bien pardonner à la reine; mais il ne pouvait se décider à se séparer de ses fils, au moment où il venait de les rapprocher de lui. Cependant, touché de leurs instances, il consentit à les laisser partir, mais à la condition qu'un d'eux au moins resterait auprès de lui.
Saint Maudé, saint Congard, saint Gravé, saint Perreux, saint Gorgon et saint Dolay s'embarquèrent alors pour la petite Bretagne, où les uns se firent ermites et les autres moines, tandis que saint Jacut restait en Irlande, à la cour de son père, qui le combla d'honneurs, lui fit bâtir un beau palais et le força d'épouser une jeune et belle princesse.
Mais saint Jacut, comme ses frères, était tout à Dieu et fort peu aux choses de ce monde; aussi sa jeune femme qu'il négligeait ne tarda pas à devenir, par sa conduite, un sujet de scandale. Averti de ses déportements, saint Jacut, sous prétexte de promenade, sortit un jour avec elle, la conduisit à la forêt voisine, et là, près d'une fontaine, il lui dit: «On vous accuse, madame, de manquer à tous vos devoirs; si vous êtes innocente, prouvez-le-moi en vous trempant les mains dans cette fontaine».
La princesse, qui ne trouvait rien de grave dans cette épreuve, plongea hardiment ses mains dans l'eau, mais elle les retira aussitôt en jetant un cri de douleur, car elle était cruellement brûlée. «Cette épreuve me suffit, dit alors saint Jacut; vous êtes coupable: ne soyez donc point surprise si je vous fuis comme on fuit le péché mortel.» Et sur le champ, il quitta l'Irlande et vint s'établir, comme ses frères, dans notre Bretagne armoricaine, où il se retira, pour vivre dans la prière, au fond d'une immense forêt.
Mais dans cette forêt existait une retraite de bandits qui, apprenant que le fils d'un roi s'était établi près d'eux, imaginèrent qu'il avait avec lui beaucoup d'or et de bijoux, et résolurent de le dépouiller de ses richesses. Ils se présentèrent donc à son ermitage, et le sommèrent avec brutalité de leur livrer tout ce qu'il possédait. Saint Jacut protesta en vain qu'il n'avait en ce monde rien de ce qu'ils cherchaient; les bandits le fouillèrent, ainsi que son ermitage, et furieux d'être trompés dans leurs espérances, ils se jetèrent sur lui et le tuèrent. Mais ils ne portèrent pas loin la peine de leur crime, car du chemin du Paradis qui, comme chacun sait, est semé de ronces, de pierres et d'épines, saint Jacut fit pleuvoir sur eux les plus gros cailloux qu'il put trouver et les écrasa tous.
Fouquet, Légendes du Morbihan, p. 63-66, dit qu'il a recueilli cette légende entre Ploermel et Josselin. Sous le maître-autel d'une pauvre chapelle dédiée à saint Mandé, ou la paroisse de la Croix-Helléan existait autrefois une fontaine dans laquelle les paysans de la contrée allaient plonger leurs enfants nouveaux-nés en répétant sept fois ces mots: «À la vie, à la mort!» Toutes les voix du conseil, de la prière et du blâme ayant été impuissantes à détruire cet usage barbare, il a fallu pour y mettre fin, combler cette fontaine. D'après la légende locale, cette funeste immersion avait pour origine la légende ci-dessus, où saint Mandé et ses six frères avaient dû, à leur naissance, être jetés à l'eau par ordre de leur mère.
Il y a en Haute-Bretagne des chapelles dites des Sept Saints à Ylliniac, Erquy, etc., à Morieux une fontaine porte ce nom. Elles ne se rapportent pas aux saints indiqués dans la légende ci-dessus; il est plus probable qu'elles se trouvaient sur une des routes du Tro-Breiz ou tour de Bretagne, pèlerinage aux sept sanctuaires des fondateurs des évêchés bretons: Paul, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson, Patern et Corentin. (Cf. Revue archéologique du Finistère, t. XXIII, articles de M. le président Trévédy).
De ces sept saints les deux plus connus sont Saint Jacut, dont nous avons rapporté une légende, p. 24, et saint Maudez, abbé, VIe siècle (18 novembre), qui est invoqué contre les enflures (v. p. 70 et 72).
Saint Perreux, moine, VI e siècle, est le patron de Châteaulin, de Saint-Perreux, de Trébédan, de Trégon; saint Gongard, saint Gravé, saint Gorgon et saint Dolay sont moins connus. À l'exception de saint Maudé, tous ces saints ont donné le nom à des paroisses peu éloignées les unes des autres et qui sont vers la lisière du Morbihan et de la Loire-Inférieure; Saint-Congard est la plus au nord; Saint-Dolay, la dernière au sud, était la seule qui ne fit pas partie de l'ancien évêché de Vannes. Ici la légende a procédé comme sur le littoral de la Manche, où elle a fait des frères de huit patrons d'églises—probablement aussi sept à l'origine—toutes situées au bord de la mer.
J , Les Côtes-du-Nord, t. II, p. 73, parle aussi, sans citer sa source, de trois sœurs et de sept frères qui débarquèrent à l'embouchure de la Rance; ceux-ci se nommaient Gabrien (Gobrien?), Helen, Petran, Germain, Veran, Abran et Tressaint. Au pays de Dinan on trouve les paroisses de Saint-Helen, de Saint-Germain-de-la-Mer, de Tressaint, de Saint-Abraham au diocèse de Saint-Malo, et dans celui de Saint-Brieuc celle de saint Vran (patron de cette paroisse et de Trévérec) et la chapelle de saint Gobrien, au diocèse de Vannes.