Petite légende dorée de la Haute-Bretagne

Paul Sébillot · Chapitre 54 sur 78

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Petite légende dorée de la Haute-Bretagne

Chapitre LV

 

Saint Mauron

 

Saint Mauron était pâtour dans une ferme, et il se faisait remarquer par sa piété et son zèle à se rendre aux offices.

Un dimanche matin, il désirait assister à la première messe; mais son maître lui commanda d'aller mener paître les vaches et les moutons dans une lande qui n'était pas entourée de clôture.

—J'irai bien tout de même à la messe, dit saint Mauron.

Il se rendit au pâturage avec ses bêtes, et quand il y fut arrivé, il demanda à Dieu qu'un talus s'élevât partout où passerait la bêche qu'il avait apportée, et qu'il se mit à traîner derrière lui, en suivant le contour du champ qui appartenait à son maître. À mesure que son outil touchait la terre, un talus bien fait et bien garni de plantes épineuses s'élevait derrière lui, et en peu d'instants, le champ qui contenait douze jours de terre se trouva entouré d'une haie. C'est le lieu qu'on appelle encore aujourd'hui le Bras de saint Mauron, et qui est situé dans la commune de Livré.

Saint Mauron arriva à la messe en même temps que les gens de la maison, qui furent bien surpris de le voir. Il leur dit que le troupeau était en sûreté, puisque l'endroit où il pâturait était entouré de haies, et, après la messe, son maître alla par ses yeux s'assurer de la vérité de ce que disait l'enfant.

Au temps de la moisson, on avait battu le grain le samedi, et, quand vint le dimanche, on laissa à saint Mauron le soin d'empêcher, pendant la messe basse, les oiseaux de venir le manger. Le jeune pâtour dit qu'il irait aussi lui à la messe, et il pria Dieu d'empêcher les oiseaux de toucher à son grain. À peine avait-il achevé sa prière, que tous les oiseaux du pays se précipitèrent dans la grange dont la porte était restée ouverte, et qu'il n'en vit plus un seul aux environs. Il se hâta de fermer la porte sur eux et de courir à la messe. Les gens de la ferme étaient bien surpris de le voir; mais il leur raconta ce qui lui était arrivé, et, quand ils furent de retour, ils ouvrirent la grange, d'où les oiseaux s'échappèrent en si grand nombre qu'ils faillirent renverser ceux qui se tenaient derrière la porte.

Saint Mauron fit encore de nombreux miracles, et quand il mourut, il y a plusieurs centaines d'années, on lui éleva, sur la paroisse de Livré, la chapelle qui a depuis été convertie en grange.

Un jour que le fermier avait battu son grain, il le mit dans l'ancienne chapelle, où se voyaient les restes d'un autel surmonté de la statue du saint.

Comme il ne fermait pas la porte à clé, un des batteurs lui demanda s'il n'avait pas peur que quelque voleur vint lui dérober son grain.

—Saint Mauron le gardera, répondit-il.

La nuit venue, le batteur entra sans être vu dans la chapelle, où il remplit de blé un sac qu'il avait apporté. Pour le charger plus aisément sur ses épaules, il le monta sur l'autel, mais quand il présenta le dos au sac, il ne put ni le remuer, ni sortir, et il resta jusqu'au matin dans cette position, où le fermier le trouva en entrant.

—Ne t'avais-je pas bien dit que saint Mauron garderait mon grain? dit le fermier; maintenant je le prie de te laisser aller.

Et l'homme put sortir de la chapelle, bien penaud de son aventure.

(P re S , Contes populaires de la Haute-Bretagne , 1 série, n. LIV).

 

L'épisode des objets qui se collent sur le voleur se retrouve dans la Vie de saint Convoyon, où un voleur ne peut détacher de lui une ruche qu'il a dérobée aux religieux. Le miracle des oiseaux qui se rassemblent à la parole d'un saint, relaté dans les légendes suivantes, figure dans la Vie de saint Pol de Léon; mais ils ne sont pas enfermés dans une grange. (A G , § 83).