Petits mensonges entre copines

Barbara Dee · Chapitre 1 sur 32

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Petits mensonges entre copines

Le club des déréglées

 

J’ai déchiré la boîte et j’ai vu mon nom.

Écrit cinq cents fois.

AMALIA JESSICA ROLLINS.

Mon nom imprimé m’a toujours fait un drôle d’effet. Mais là, ce n’était pas juste bizarre, c’était carrément à côté de la plaque.

Sans me demander mon avis, papa avait commandé cinq cents étiquettes à coller sur les affaires que j’emportais en colo. Comment était-il arrivé à ce nombre ? Même si j’apposais mon nom sur chaque poil de ma brosse à dents, je n’utiliserais pas la moitié de ces étiquettes.

Et puis la police de caractères n’allait pas du tout. Elle était d’un style fantaisie complètement fille, du genre qu’on utiliserait pour une invitation à goûter. Puis-je vous présenter ma chaussette, ma chère ? Désolée pour l’odeur de pieds. Puis-je vous offrir un petit gâteau ?

Et puis il s’était trompé dans mon prénom ! Personne ne m’appelle Amalia, ça fait vieille dame qui porte des chemisiers à col en dentelle. Ou vieille fille qui joue du piano pour son chat. On m’appelle juste Lia. Les cols en dentelle, c’est pas mon genre et, au piano, je ne sais jouer qu’un morceau super simple.

Si je collais ces étiquettes dans mes vêtements et sur mes affaires, je passerais tout l’été à répéter :

— Non, moi c’est juste Lia. L-I-A.

Ce n’était pas tout, d’ailleurs : mon père avait fait imprimer mon deuxième prénom. La fille qui a un deuxième prénom sur ses étiquettes de colo, soit elle se prend pour la chef, soit c’est encore un bébé. Et Jessica est aussi le prénom de ma mère – comme si j’avais besoin de cinq cents étiquettes pour penser à elle. Je n’ai pas eu le temps d’oublier quoi que ce soit en deux ans et demi.

Pour finir, comme si tout ça ne suffisait pas, ces étiquettes devaient être appliquées au fer à repasser. La mère d’Abi lui avait pourtant conseillé de choisir celles à coller, il avait dû oublier. Ou bien il s’était souvenu que maman préférait celles-là et il avait pensé que ce serait mieux. Quoi qu’il en soit, je partais dans deux jours et je n’avais jamais repassé de ma vie. Même avec un tuto sur Internet pour m’expliquer, repasser cinq cents étiquettes à la fin d’une journée torride de juin ressemblerait à une torture médiévale.

Je me suis écroulée sur mon lit.

Tous mes vêtements pour la colo – shorts, T-shirts, maillots, jeans, chaussettes, pyjamas, sweats, imperméable, sous-vêtements – étaient empilés sur le sol de ma chambre, attendant que quelqu’un les mette dans une valise. Ce quelqu’un, c’était moi, évidemment.

Et si j’écrivais simplement Lia Rollins au feutre sur toutes mes affaires ? Si l’encre coulait, sous la pluie ou dans la machine, toutes mes fringues se retrouveraient couvertes de taches… Et si l’encre transperçait les tissus, on pourrait lire SNILLOR AIL dans mon dos…

Ce serait horrible. Non, en fait, je m’appelle Lia. Il faut lire à l’envers. Comme si j’étais devant un miroir… !

Soudain, j’ai eu une idée de génie : je n’avais qu’à demander à la mère d’Abi de m’aider. La mère d’Abi est un peu la Maman-en-chef de Maplebrook. Elle est aussi à la tête de ce que papa appelle La Brigade des mères : les mamans de mes meilleures amies, qui nous ont soutenus après l’accident de maman. La mère d’Abi – elle nous a demandé de l’appeler Val – n’arrêtait pas de répéter : Lia, tu m’appelles quand tu veux. Pour n’importe quoi.

Peut-être que je pouvais l’appeler tout de suite et lui dire : Bonjour, Val, ça vous embêterait de coller des étiquettes au fer à repasser ? Mon père n’a pas suivi vos conseils et n’a pas acheté les autocollantes ?

Non, peut-être pas.

J’ai plongé sous mon lit. C’est là que je rangeais mes collections dans des pots : boutons, coquillages, gommes, billes, pendentifs, dés. J’ai ouvert le pot contenant les billes et je me suis mise à les trier par couleurs. En général, ça me détend.

— Lia ?

Mon frère Nate se tenait dans l’embrasure de la porte. Il a quatorze ans.

— Il y a une copine à toi, en bas.

Je me suis assise.

— Maintenant ? C’est qui ?

— J’en sais rien. Elles se ressemblent toutes… à part Julia.

— Arrête.

J’en avais marre de ses commentaires sur Julia.

— C’est Abi ? Makayla ? Marley ?

Deux ans et demi plus tôt, j’avais jeté mon téléphone portable à la poubelle en me promettant de ne jamais en racheter. Du coup, mes copines débarquaient sans passer par la case « Allô ? Je peux passer chez toi ? ». Ça ne me dérangeait pas, mais ça énervait mon frère.

Il a haussé les épaules.

— Va voir toi-même, Lia. Elle est dans la cuisine.

J’ai dévalé l’escalier. Marley était debout à côté du plan de travail. Elle portait un T-shirt « Collège Maplebrook » trop grand et un jean déchiré aux genoux. Elle avait un Tupperware en main.

— Salut.

Elle m’a souri. Son orthodontiste la laissait changer la couleur des élastiques de son appareil à chaque consultation. Cette fois, ils étaient orange et violets. Quand elle ouvrait la bouche, on aurait dit qu’elle était supporter d’une équipe de foot.

— Je suis passée te dire au revoir avant de partir en vacances. Ma mère vous a préparé ça. Elle veut récupérer la boîte.

Elle m’a tendu le Tupperware et j’ai soulevé le couvercle. Des biscuits aux céréales.

— Miam. Tu la remercieras de ma part.

— Désolée, ils sont aux raisins secs.

— Où est le problème ?

J’ai mordu dans un biscuit.

— C’est tout fripé.

Elle a plissé le visage pour essayer de ressembler à un raisin sec :

— Je préfère les aliments lisses.

Marley était un peu bizarre, mais intelligente. Certaines personnes pensaient qu’elle avait l’esprit un peu lent parce qu’elle avait « des troubles de l’apprentissage ». Elle avait droit à du soutien scolaire et à des profs particuliers, au collège et à la maison. Moi, je la trouvais super maligne. Son cerveau fonctionnait à toute allure et rien ne lui échappait. Elle était aussi super douée en dessin.

Et puis il y avait un autre truc important avec Marley : c’était la seule de mes amies qui me ressemblait.

Je ne parle pas du visage. (J’ai les yeux verts, les cheveux châtains, le nez retroussé et des taches de rousseur sur les joues. Marley a les yeux et les cheveux brun foncé, avec une frange trop longue, et porte des lunettes à monture noire qui font geek à fond. Sauf que sur elle, c’est cool ; je suis incapable d’expliquer pourquoi, mais c’est comme ça.)

Je parle du corps. De toutes nos amies, Marley et moi étions Les Moins Développées. Nous n’avions ni poitrine, ni taille, ni hanches et nous étions toutes les deux minces comme un clou. Julianna – tout le monde l’appelait Julia – était La Plus Développée. Elle était réglée depuis le début de la sixième et s’arrangeait pour qu’on soit au courant chaque mois. (Elle disait toujours : « Omondieu, j’ai des crampes mortelles. » Ça me faisait penser à un mauvais film de science-fiction : L’invasion des crampes mortelles. Le retour des crampes mortelles.) Makayla et Abi – le diminutif d’Abigail – disaient qu’elles étaient « sur le point d’être réglées ». Elles parlaient sans cesse de leurs « symptômes » pour les comparer.

Marley et moi n’étions même pas près d’être « sur le point d’être réglées ». En riant, nous disions que nous faisions partie du Club des déréglées, haha. (Cette blague restait entre nous ; on ne la partageait avec personne. En tout cas, pas moi.)

Marley devait passer l’été avec son père à Chicago. Elle allait suivre des cours d’art et visiter des musées. J’ai réalisé, tout à coup, à quel point elle allait me manquer.

— J’aimerais bien que tu viennes en colo avec nous.

— Pas moi.

Elle a frissonné.

— J’ai horreur des araignées. Et de m’asseoir au bord d’un feu pour faire griller des trucs…

— On ne fait pas griller des trucs, on fait griller des marshmallows. Et puis, c’est pas comme si on passait dix semaines à faire ça.

— Bon, d’accord. Mais dormir dans un bungalow…

Elle a croisé mon regard.

— Quel est le problème ? ai-je demandé.

— Je ne sais pas. Vivre avec les mêmes personnes tout le temps. Manger avec elles, les entendre ronfler, se déshabiller devant elles…

Je n’avais pas besoin de plus de détails : j’avais compris. Marley portait toujours des maillots de corps. Moi, j’avais quelques brassières que Val m’avait données – c’est Abi qui devait le lui avoir suggéré. Comme pour m’entraîner en vue de mon premier vrai soutien-gorge.

— Mais ce ne sera pas trop nul, s’est empressée d’ajouter Marley. Tu seras avec Julia, Abi et Makayla…

— Oui, mais on ne sera pas entre nous : il y a douze filles dans notre bungalow. J’aimerais bien…

— Quoi ?

— Non, rien. Tu as raison, on va passer de super vacances. Et toi aussi.

Elle a glissé ses bras autour de moi et m’a serrée contre elle.

— Je te promettrais bien de t’écrire, mais je sais que je ne le ferai pas. On se retrouve à la rentrée, Lia !

— Au revoir, Marley. Non, attends !

Trop tard. Elle était partie en courant avant que je puisse lui rendre le Tupperware.

 

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