Petits mensonges entre copines
Les tu-sais-quoi
Deux jours plus tard, je retrouvais le car de la Colonie des Tournesols sur le parking du centre commercial. Mon père, qui est opticien, avait pris la matinée de congé pour me déposer. À la dernière minute, pourtant, son téléphone n’avait pas arrêté de sonner : les patients avaient sans doute besoin de lunettes en urgence ou de je ne sais quoi. Quand nous sommes enfin arrivés, mes amies attendaient sur le parking, à côté d’une montagne de valises et de sacs de voyage.
— Lia ! s’est écriée Abi. On croyait que tu avais oublié ! Où sont tes affaires ?
— Dans le coffre.
J’ai montré du doigt la voiture, contre laquelle mon père était appuyé. Il hochait lentement la tête tandis que Val lui expliquait quelque chose.
— Eh ben, tu ne vas pas les chercher ? a demandé Abi en riant.
Elle riait à la fin de chacune de ses phrases, même quand elle n’avait rien dit de drôle.
— Si, si, dans une minute.
— Mais le car va arriver, genre, dans trente secondes. Je peux t’aider si tu veux ?
— Ça ira, je les prendrai moi-même. Merci, Abi.
Elle a fait une grimace pour signifier : comme tu veux.
Puis Julia m’a serrée contre elle. L’année dernière, elle était un peu informe ; depuis quelques mois, quand elle me serrait contre elle, j’avais un petit choc. C’était presque comme être collée contre une adulte. Ce jour-là, elle portait une robe d’été un peu plus jaune que ses cheveux et on voyait les bretelles de son soutien-gorge violet dépasser sur chaque épaule. Ses vêtements avaient tous appartenu à sa grande sœur. Tout ce qu’elle portait était donc à la pointe de la mode… d’il y a trois ans. Mais on s’en fichait.
— Abi t’a raconté ? a murmuré Julia.
— Raconté quoi ?
J’ai jeté un coup d’œil vers Abi, qui était l’informatrice officielle de la bande.
— Makayla a eu ses tu-sais-quoi.
— Ses règles ?
— Hier soir. Enfin !
— Ça lui fait vachement maaaal, a déclaré Abi avec une grimace théâtrale.
Je me suis tournée vers Makayla, qui se tenait à un mètre de nous, avec sa mère. De nous toutes, Makayla était la meilleure élève, la plus sportive et (selon moi) la plus jolie. Elle était grande, musclée, moitié afro-américaine (par son père) moitié coréenne (par sa mère). Elle avait le teint mat et ses longs cheveux noirs étaient attachés en une queue-de-cheval ondulée. Elle était capitaine de l’équipe de natation, jouait de la flûte dans un orchestre et osait tenir tête à n’importe qui, même à Abi. En résumé, j’étais un peu béate d’admiration devant Makayla, même si, en ce moment précis, elle était au bord des larmes.
Elle a dû remarquer que je l’observais parce qu’elle a dit quelque chose à sa mère et s’est avancée vers moi :
— Salut, Lia.
Elle m’a adressé un sourire un peu forcé.
— Les filles t’ont dit ?
J’ai hoché la tête.
— Ça va ?
— Oui. Sauf que j’ai l’impression que des aliens ont envahi mon corps.
Julia lui a souri d’un air compatissant.
— C’est ça que tu ressens ? Parce que moi, à chaque fois que j’ai ces crampes mortelles, j’imagine plutôt des souris en train de faire de la gym.
— L’horreur ! a commenté Abi en riant.
— Mes crampes me paraissent plus fortes et plus lentes, a expliqué Makayla d’un air songeur. Comme un énorme monstre marin qui se déplacerait dans du beurre de cacahuètes.
— Pas mal comme image, a admis Julia. Ma sœur dit que c’est comme quand on détruit un bâtiment avec une grosse boule attachée au bout d’une chaîne.
Je me suis mise à mordiller mes lèvres.
— En plus, j’ai mal à la tête, a ajouté Makayla.
Julia a acquiescé.
— Du genre pulsations ?
— Non, plutôt comme si ma tête était une machine à chewing-gums.
— C’est déjà mieux qu’un flipper ! s’est exclamée Julia. Parce que c’est à ça que ressemblent mes maux de tête !
— Et je me sens… beuh, a renchéri Makayla. Et lente. Comme une limace.
— Au moins, tu n’as pas l’air trop mal en point, l’a consolée Abi.
— Tu rigoles ? a grogné Makayla. J’ai le ventre tout gonflé, mes cheveux sont atroces, ma peau est répu…
J’ai discrètement reculé de quelques pas.
— Où tu vas, Lia ? a voulu savoir Abi.
— Mes affaires. Je reviens dans une seconde.
Je me suis retournée et je me suis mise à courir.
Je me suis arrêtée devant mon père, qui expliquait à Val quelque chose à propos d’un voyant sur le tableau de bord.
— Pardon ? Papa ? ai-je demandé en reprenant mon souffle. Je peux te parler une minute ? Dans la voiture ?
— Tout va bien, Lia ? s’est inquiétée Val en me dévisageant derrière ses longs cils maquillés.
J’ai hoché la tête.
— Ça va.
Papa et moi sommes montés dans la voiture. Il m’a tapoté le genou.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
J’ai pris une profonde inspiration.
— Je n’y vais pas.
— Tu veux dire… en colo ?
— Oui. Désolée. C’était une grosse erreur.
Il m’a souri d’un air patient.
— Allez, Lili, c’est normal d’être un peu nerveuse.
— Je ne suis pas nerveuse. Je ne veux pas y aller.
Il a cessé de sourire.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Rien.
— Alors qu’est-ce qui a changé ? Tu es déjà allée en colonie et tu as adoré. La semaine dernière, tu étais tout excitée à l’idée d’y retourner.
— J’ai pas envie d’en parler, d’accord ?
Il a haussé les sourcils.
— Tu ne vas même pas me donner d’explication ?
— Je ne peux pas, c’est trop personnel.
— Il faut quand même bien que tu me dises quelque chose.
— D’accord.
J’ai regardé mes amies par la vitre. Abi, Makayla et Julia étaient bras dessus bras dessous et chantaient une chanson. Val papotait avec la mère de Makayla et la mère de Julia étalait de la crème solaire sur ses coudes.
— Je n’ai pas collé mes étiquettes.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Les étiquettes que tu as commandées. Ce n’était pas du tout ce que je voulais. La police de caractères était affreuse, mon prénom n’était même pas juste, alors je ne peux pas partir en colo, sinon je vais perdre toutes mes affaires.
— Oh.
Il a cligné des paupières. Dans cette lumière, je distinguais ses yeux derrière ses lunettes de soleil. Il avait l’air fatigué.
— Lili, je suis sûr que quelqu’un pourra t’aider à étiqueter tes habits…
— Il n’y a pas que ça. S’il te plaît, ne m’oblige pas à en parler, d’accord ? Je ne veux pas y aller, c’est tout. J’ai changé d’avis. Je t’en prie, mon petit papa chéri.
Il a soupiré. Je ne l’appelais plus jamais comme ça et il était surpris. Et je ne lui demandais jamais rien. Depuis l’accident de maman, j’essayais de lui faciliter la vie. Parfois, mon frère Nate était de mauvaise humeur et lui parlait mal ; moi, jamais. Je ne voulais pas créer de problèmes en plus.
C’est peut-être pour ça qu’il semblait réfléchir à ma demande.
— Bon. En dehors du fait que j’ai déjà payé et que je ne sais pas combien je pourrais récupérer, il y a la question de ce que tu ferais. Je dois travailler, évidemment. Et Nate a son baseball…
— De toute façon, je n’aurais pas passé mon temps avec lui.
— Et tes amies seront parties. À quoi vas-tu t’occuper tout l’été ?
— Je n’ai qu’à aller chez tante Shelby.
Dès que j’ai prononcé ces mots, j’ai réalisé que c’était une idée de génie. Tante Shelby possédait une maison près de la plage, dans le Maine, et ça faisait un moment qu’elle me suppliait de venir pour qu’on passe du temps « entre filles ». Papa la trouvait « cinglée » et Nate disait qu’elle était folle à lier. Je ne leur donnais pas tort, mais tante Shelby était aussi la petite sœur de maman et la seule femme de ma famille.
Papa s’est gratté le menton pendant quelques secondes avant de me demander :
— Elle t’a invitée ?
— Au moins un milliard de fois.
— Il va falloir que je réfléchisse…
Je l’ai embrassé sur la joue pour l’empêcher de trop y penser.
Juste à ce moment-là, l’autocar est arrivé sur le parking. Il était argenté et brillant, plus gros qu’un bus scolaire. Il y avait sans doute des toilettes et le chauffeur passerait sûrement des vidéos.
— Papa ? On peut s’en aller tout de suite ?
Il a poussé un grognement.
— Je ne sais pas, Lia. Tu ne veux pas prévenir tes amies ?
— Honnêtement ? Non.
— Bon.
Nous sommes restés là à regarder le car se ranger. Abi me faisait des grands signes pour me dire : Dépêche-toi, Lia ! Qu’est-ce que tu fabriques ? Et Val s’est mise à courir vers nous avec un air de mère inquiète. J’ai détourné les yeux.
— Ta mère ne serait pas d’accord, tu sais, a murmuré papa.
— Je sais.
— Tant que tu en es consciente.
Il a démarré et nous nous sommes éloignés.
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