Petits mensonges entre copines
Je suis tanné
Je ne suis pas rentrée chez tante Shelby me changer. Je ne mourais pas d’envie d’enfiler un maillot de bain. Je n’avais que des modèles une pièce ordinaires et nuls de l’année dernière : j’avais l’air d’être en CE2, là-dedans. Et puis j’étais tellement fâchée et désorientée que j’avais juste envie d’aller marcher sur la plage.
Pourquoi est-ce que j’ai voulu venir ici ? Tante Shelby est folle. Et si elle ne l’est pas, c’est un charlatan. Pour qui elle se prend ? Si Tara n’arrive pas à avoir de bébé, elle devrait consulter un médecin, pas une soi-disant pro des plantes. Pas ma tante, qui, avant, travaillait dans l’immobilier et élevait des cochons nains.
Et c’était quoi cette histoire de m’expliquer « les ficelles du métier » ? Qu’est-ce qu’elle imaginait ? Qu’elle allait faire de moi une fausse experte comme elle ?
Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire comme métier, mais une chose était sûre : je ne mentirais jamais aux gens pour leur vendre des plantes et des potions.
J’aurais peut-être dû aller en colo, me suis-je dit en arrivant sur la plage. J’ai retiré mes baskets, glissé mes chaussettes dans mes poches et j’ai roulé le bas de mon jean. Je ne pourrai jamais parler à tante Shelby de mes règles qui n’arrivent pas. Elle me donnerait de la racine de fausse licorne. Quel nom ! C’était quoi ? Le contraire de la racine de vraie licorne ? Hahaha. Il faudra que je raconte ça à Marley. Peut-être que si on en prenait tout plein, on ne serait plus Les Moins Développées !
J’ai repensé à la façon dont tante Shelby avait parlé de maman à Tara. Elle avait raconté l’Accident comme si c’était le dernier ragot, comme un bavardage entre copines. Devant moi… comme si mes sentiments n’avaient aucune importance.
— Hé ! Fais gaffe !
J’ai été tirée de mes pensées quand j’ai réalisé que j’avais piétiné une serviette – et presque marché sur la fille allongée dessus. Elle était super bronzée, elle avait de longs cheveux blonds avec des mèches plus claires et elle portait un bikini orange fluo, du genre que je ne porterais même pas toute seule dans une cabine d’essayage. Ça lui allait hyper bien, aussi bien qu’à Julia, je parie : sa poitrine remplissait tout le haut sans déborder, elle avait la taille fine et le ventre plat. Elle devait avoir le même âge que Nate, quatorze ou quinze ans.
— Désolée, ai-je marmonné.
Elle m’a fusillée du regard.
— Fais attention où tu mets les pieds !
Puis elle s’est tournée vers une fille aux cheveux plus foncés, en bikini rose, qui avait des écouteurs sur les oreilles. Elle était étendue sur une serviette à côté d’elle.
— J’en ai déjà marre des touristes et on n’est qu’en juin, a annoncé Miss bikini orange.
— Je ne suis pas touriste, ai-je protesté.
— Ah non ? T’en as pourtant l’air.
J’ai senti que je piquais un fard.
— T’es toute rouge, a déclaré Miss bikini rose d’un ton accusateur. Tu veux de la crème solaire ?
Comme je ne savais pas quoi faire d’autre, j’ai accepté le tube et j’ai commencé à enduire mes bras de protection.
— Merci.
Tout à coup, un objet m’a frappée dans le dos. Je me suis retournée. Un frisbee.
— Pardon ! a crié un garçon.
Il s’est dirigé vers nous. C’était le plus beau spécimen mâle que j’avais jamais vu. Il avait des cheveux foncés ondulés, un teint doré, un torse lisse et musclé et il portait un short de plage bleu. J’ai étalé la crème sur mon visage parce que je rougissais à nouveau.
— Tanner, ne lance pas ce truc n’importe où, l’a grondé Miss bikini orange. Tu viens de l’envoyer sur cette fille.
À la façon dont elle l’a dit, c’était comme petite fille.
— Ça va, me suis-je empressée de rectifier.
— Tu es sûre ? a insisté Tanner.
Mon cœur a sursauté. Comme dans les dessins animés, quand le cœur du héros bondit hors de sa poitrine. Je n’avais jamais vu un aussi beau garçon de si près. Comparé à Tanner, celui qui me plaisait au collège – Graydon Hatcher – avait l’air d’un bébé.
Et Tanner ME REGARDAIT.
— Je ne voulais pas effrayer les touristes, m’a-t-il assuré avec un grand sourire.
— Je ne suis pas touriste.
Ça commençait à m’agacer.
— Ma tante habite ici, ai-je précisé.
— À Benchley ? s’est étonnée Miss bikini rose. C’est qui ta tante ?
— Shelby Heywood. Elle est propriétaire de la boutique Herbanature en ville…
— Shelby est ta tante ? C’est cool, a décrété Tanner.
— Tu la connais ?
Il a ri.
— Heu, non, pas moi.
— Alors comment…
— Tanner, emporte ce frisbee plus loin, lui a ordonné Miss bikini orange. On n’a pas envie de te servir de terrain d’entraînement.
— À plus, a-t-il lancé en courant rejoindre un groupe qui jouait au volley.
Miss bikini rose m’a regardée en se protégeant les yeux de la main.
— C’est pas pour te presser, mais t’as bientôt fini avec ma crème ?
— Oh oui. Merci de me l’avoir prêtée.
— Pas de problème.
Les deux filles ont replacé leurs écouteurs dans leurs oreilles et se sont paresseusement allongées sur leurs serviettes.
Pendant les deux premières semaines, tante Shelby et moi n’avons pas reparlé de notre dispute. Tant qu’on évitait le sujet du charlatanisme, tout se passait bien entre nous. Parfois, c’était même mieux que bien, par exemple quand elle mettait ses vieux CD et qu’elle m’apprenait à danser comme dans les années 1980 sur Cyndi Lauper, Janet Jackson et Madonna. Ou quand elle m’a emmenée manger de la « vraie glace du Maine », qu’on a échangé nos cornets à la moitié puis qu’on est retournées en prendre chacune un deuxième. Ou quand elle m’a montré de vieux albums de photos où maman et elle étaient petites, en me racontant qu’elles construisaient des forteresses de neige, qu’elles attrapaient des grenouilles et se refilaient la varicelle.
Tous les matins, après avoir mangé une gaufre surgelée, elle nourrissait ses chats puis elle partait pour sa boutique sans me proposer de l’accompagner. Dès qu’elle avait disparu, j’empoignais mon livre et courais à la plage pour ramasser des coquillages et des morceaux de verre poli.
Et aussi dans l’espoir de voir Tanner.
Je savais que c’était complètement idiot, que même si je le croisais, ça ne voudrait rien dire. Il devait avoir à peu près l’âge de Nate… autrement dit, trois ans de plus que moi. Et c’était sûrement un imbécile, le genre de mec qui ne lit jamais. Tanner. Qu’est-ce que c’était que ce prénom ? Oh, je suis tanné.
J’avais tout de même envie de le croiser sur la plage, avec son bête frisbee. Ne me demandez pas pourquoi.
Et j’avais envie de savoir comment il connaissait tante Shelby.
En plein milieu du mois de juillet, tante Shelby m’a tendu deux enveloppes. Elles avaient été envoyées chez moi et papa les avait réexpédiées ici.
La première était d’Abi.
Chère Lia,
Je suis vraiment très fâchée que tu te sois enfuie du parking sans
rien dire !!! Personne ne savait quoi penser. Puis ton père a expliqué à
ma mère que tu voulais passer l’été chez ta tante. (Ma mère et ta tante
se connaissaient quand elles étaient petites, tu le savais ?) Bon,
j’espère que tu t’amuses bien, parce que nous c’est le délire !!! Je crois
que je suis <3 d’un maître-nageur qui s’appelle Nick ! Et on joue à un
super jeu qui s’appelle Action ou Vérité. On y jouera avec toi quand
on rentrera.
RÉPONDS-MOI OU JE RESTERAI FÂCHÉE. Gros bisous,
Abi
P.S. J’ai eu mes Rxxx une semaine après Mak. C’est toi la suivante (ou
Marley).
La deuxième lettre était de Marley. En réalité, ce n’était pas une lettre, c’était un dessin de tortue. Sans explication genre : Aujourd’hui, au stage d’art, on a dessiné des tortues ! ni de petit mot comme Chère Lia, j’espère que ton été se passe bien. Juste le dessin. Il était très beau et j’ai décidé de le poser sur une étagère de ma chambre pour pouvoir le contempler.
Ce soir-là, pour le dîner, tante Shelby avait préparé des lasagnes. Elle m’a avoué qu’elles contenaient un ingrédient secret et m’a demandé de deviner ce que c’était. J’ai répondu que je n’en avais aucune idée.
— Allez, devine.
— Je ne vois pas du tout. De l’ail ?
— Évidemment qu’il y a de l’ail. Essaye encore.
— De l’origan ? Du basilic ?
— De la cannelle, a-t-elle déclaré d’un air triomphant.
— C’est pas pour les desserts, normalement ?
— Les Aztèques l’utilisaient dans toutes sortes de préparations, a-t-elle répondu comme si c’était une justification tout à fait normale.
Nous avons continué à manger. Maintenant qu’elle me l’avait dit, je percevais le goût de la cannelle, mais c’était peut-être juste mon imagination. Au bout de cinq minutes, comme je ne disais rien, tante Shelby m’a demandé :
— Alors, tu as reçu du courrier aujourd’hui ?
— Oui.
Tout à coup, j’ai imaginé ma tante s’emparant de mes lettres. Je n’avais pas envie d’expliquer pourquoi Abi avait terminé sa lettre par Tu seras la suivante. J’ai décidé de changer de sujet.
— Tu connais Valérie Franco, la mère d’une de mes amies ?
Tante Shelby a poussé un grognement.
— Oui, Val. Je me souviens d’elle. Une grande gueule avec des gros seins.
— Tante Shelby !
— Elle avait une grosse poitrine au lycée, ce n’était pas un secret, tu sais.
— Elle cuisine super bien, ai-je déclaré en me débattant avec un long fil de mozzarella. Elle nous aide beaucoup depuis l’Accident.
Tante Shelby a fait la grimace.
— À l’époque, c’était une garce. Comment est sa fille ?
— Abi ? C’est un peu la meneuse de la bande.
Tante Shelby a encore fait la moue.
— Elle est très généreuse, ai-je ajouté. Ses amies comptent plus que tout.
— Uh-hu. Parle-moi de tes autres copines.
— Eh bien…
Je me suis mise à réfléchir.
— Julianna – on l’appelle Julia – est vraiment sympa. Elle a une grande sœur qui lui donne ses habits et des tas d’autres trucs, alors elle adore la mode. Makayla nage super bien, elle joue de la flûte et je crois qu’elle deviendra présidente des États-Unis un jour. Marley est une artiste hyper douée.
— Ça a l’air d’être une chouette bande.
Tante Shelby a chassé Brunhilda de ses genoux.
— Et toi, tu es qui ?
— Moi ?
— Dans le groupe. C’est quoi ton identité ?
J’ai réfléchi quelques secondes. C’est peut-être bizarre, mais je ne m’étais jamais posé cette question.
— Je suis la gentille, je crois.
Tante Shelby m’a examinée.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je suis celle à qui tout le monde confie des secrets. J’écoute bien. Je mets fin aux disputes. Et je ne me prends jamais la tête avec personne.
— Hum, a fait tante Shelby comme si elle n’avait jamais entendu parler du concept de « gentille ». Alors pourquoi tu ne passes pas l’été avec tes amies, si tu ne te disputes jamais ?
J’ai secoué la tête. Je savais que c’était l’occasion de tout lui déballer – la colo, le bungalow où l’on doit se déshabiller, Abi qui venait d’avoir ses « Rxxx », Marley et moi qui étions les seules à ne pas… Mais je ne m’en sentais pas capable.
Je me suis contentée de dire :
— C’est un peu compliqué.
— Autrement dit, vous vous disputez.
Elle a pris un morceau de mozzarella entre ses doigts, l’a regardé s’allonger, puis l’a mangé.
— Pas du tout. Mes amies sont toutes super. Je ne sais pas ce que je ferais sans elles.
— Ah oui ? Eh bien, si c’est vrai, tu as de la chance. Ce n’est pas ce que je ressentais quand j’avais douze ans. Et tu t’es fait des copains, ici, sur la plage ?
J’ai bu une gorgée d’eau.
— Je ramasse surtout des coquillages. Et je lis.
— Toute la journée ? Tu n’as aucune interaction avec les autres ?
C’était la vérité : en dehors de Tanner et des deux Miss Bikinis, je n’avais aucune interaction avec personne. ZÉRO. Mais si je lui avouais ça, elle m’obligerait sûrement à l’accompagner à la boutique pour la regarder vendre sa poudre de licorne ou les autres trucs qu’elle avait dans ses bocaux alignés.
— J’ai rencontré un garçon, ai-je admis. Juste une fois. Ce n’est pas un copain ni rien…
Ses yeux se sont écarquillés.
— Ah oui ? Il s’appelle comment ?
— Je ne sais plus. Tanner, je crois.
— Ah oui, Tanner Clayborne. Chouette gamin. Il va rentrer au lycée. Sa mère est une cliente fidèle.
— À toi ?
— N’aie pas l’air si choquée, Lia. Il y a plein de femmes par ici qui font confiance à mon expertise. D’ailleurs, Caroline Clayborne est devenue une amie.
Tante Shelby s’est levée de table et a déposé son assiette dans l’évier.
— Mais je me pose une question. Si tu passes toute ta journée à la plage, comment se fait-il que je ne t’aie jamais vue rincer ton maillot ?
J’ai senti mes joues brûler.
— Je porte des vêtements normaux à la plage.
— Tu veux dire ton jean ? Tu n’as pas apporté de maillot ?
— Si, plusieurs, mais ils sont tous…
Je n’ai pas terminé ma phrase. Le problème n’était pas les maillots. C’était de quoi j’avais l’air dedans. Comment je me sentais. Je me suis mordillé le pouce.
— Ça te dirait qu’on aille faire du shopping toutes les deux ? a proposé tante Shelby d’un ton complice. Pas que pour des maillots. Pour d’autres trucs que ton père ne sait pas trop comment choisir, par exemple des sous-vêtements.
— Je n’ai pas besoin de sous-vêtements.
— Bien sûr que si ! Et je connais une super boutique pas loin d’ici : Les Dessous de Winnie. Winnie est une cliente et une amie. Elle a un griffon.
Quelle bonne idée ! Vu qu’elle a un griffon, je vais lui acheter un soutien-gorge…
— Non merci.
J’ai bu une gorgée d’eau.
— Pourquoi pas ? Tu trouves que tu n’en as pas besoin parce que tu n’as pas de seins ?
J’ai failli recracher mon eau.
— Oh, allez. D’accord, t’es un peu en retard de ce côté-là. C’est pas un drame ! C’est génétique de toute façon. Ta mère et moi on est restées plates jusqu’à la cinquième. Tu entres en cinquième cette année, non ?
J’ai hoché la tête.
— Alors il te faudra un soutien-gorge pour la rentrée. Ça va être sympa ! On peut en faire une sortie : d’abord on ira chez Winnie, puis on ira déjeuner à La Cabane à homards de Lulu.
— Tante Shelby, ai-je déclaré avec fermeté. C’est très tentant, mais je peux aller m’acheter un soutien-gorge avec mes copines. Au centre commercial, par exemple. Val nous y emmène tout le temps.
C’était vrai. Val nous conduisait au centre commercial une fois par mois, parfois exprès pour aller chez Violette Secrète, un magasin qui vendait toute sorte de lingerie. Mais je ne les accompagnais jamais dans la boutique – je ne m’imaginais pas acheter quoi que ce soit là-bas. Et puis je ne voulais pas me déshabiller devant mes amies.
Je voyais bien que tante Shelby était déçue par mon refus et je m’en voulais un peu. Mais l’idée d’aller choisir un soutien-gorge avec elle me faisait horreur. Elle discuterait certainement de mon absence de seins avec Winnie devant moi. Et devant le griffon aussi. Ce serait pire que de partager un bungalow en colo.
Ça m’avait tout de même fait plaisir d’apprendre que maman était plate à mon âge. Ça me rapprochait d’elle, bizarrement. Et quand je me suis couchée ce soir-là, elle m’a manqué encore plus cruellement que d’habitude.
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