Petits mensonges entre copines
Des pancakes aux myrtilles
Si vous voulez mon avis, l’été passe toujours trop vite, même si les jours de semaine et les week-ends se ressemblent. Quelques week-ends sont tout de même sortis du lot. Comme celui où papa et Nate sont venus nous rendre visite. On a mangé du crabe et des épis de maïs et je leur ai présenté tous les chats. Ça n’intéressait pas trop Nate, mais papa a vite trouvé son préféré, Escobar. Il a fait une boule de papier et l’a lancée à l’autre bout du salon, et le chat est allé la chercher. Ils ont joué ensemble un bon bout de temps.
Avant de repartir pour Maplebrook, ils m’ont prise à part.
— Alors, comment ça se passe ? a voulu savoir papa.
— Ça va.
— Elle ne t’oblige pas à manger des moisissures d’orteils ? m’a taquinée Nate.
— Oh si, on en mange tout le temps. De la fondue de moisissures. Du cake à la moisissure. De la moisissure Chantilly.
Mon frère a souri :
— De la pizza aux moisissures. De la moisissure frite avec de la sauce de moisissure.
— Du sorbet de moisissure. De la moisissure aigre-douce.
— Bon, ça suffit vous deux, nous a interrompus papa d’un air amusé. Sérieusement, Lili, si tu veux rentrer…
J’ai réfléchi une seconde à sa proposition. Aucune de mes amies ne rentrerait avant des semaines et je n’étais pas trop mal ici. J’adorais les chats. Tante Shelby était pareille à elle-même… mais elle était marrante, parfois. À d’autres moments, ses yeux s’illuminaient et sa voix crépitait au milieu d’une phrase et elle me rappelait maman.
— Non, c’est bon. Vraiment, papa.
Un autre week-end, tante Shelby m’a emmenée faire une promenade en bateau pour observer les phoques. J’ai adoré. On est aussi allées jouer au bowling avec « son ami Todd », on a loué des vélos, cueilli des myrtilles avec sa copine Jojo et son petit garçon, Diego.
Pendant la semaine, je lisais le deuxième tome d’HiberNation, je jouais avec les chats ou je marchais sur la plage pour ramasser des coquillages et des morceaux de verre poli. J’ai cru apercevoir Tanner une ou deux fois et je suis sûre d’avoir reconnu Miss bikini orange plusieurs fois. Elle a fait semblant de ne pas me reconnaître quand je lui ai dit bonjour au snack, alors j’ai décidé que c’était une pimbêche.
Un après-midi, une jeune femme avec un T-shirt de l’université du Massachusetts a entamé la conversation avec moi pendant que je cherchais des coquillages. Elle s’appelait Yazmin et étudiait la biologie marine. Elle ne voulait pas parler de la plage, des phoques, des coquillages, ni même du morceau de verre poli que je venais de glisser dans la poche de mon jean. Elle m’a posé des questions sur mon livre, mes amies, et m’a demandé avec qui je passais mon temps à Benchley.
J’ai trouvé ça un peu étrange, mais je n’avais pas peur. Par la suite, j’ai tout de même tenté de garder mes distances au maximum. Mais comme il n’y avait pas beaucoup de monde sur la plage, les personnes qui venaient tous les jours, comme Yazmin, étaient difficiles à éviter.
C’était vraiment pas mal comme été, mais je me sentais seule et je m’ennuyais un peu.
Il s’est tout de même passé trois choses importantes pendant les semaines qui ont suivi.
La première, c’est que tante Shelby m’a emmenée acheter un soutien-gorge. Ou, pour être précise, elle s’est arrangée pour me piéger parce qu’elle savait très bien que je n’avais pas envie d’y aller. Un dimanche matin, début août, elle a annoncé qu’il lui « fallait des pancakes aux myrtilles ». Pas n’importe lesquels, ceux du Café Colibri, à Wheatly. Elle a insisté pour que je l’accompagne et nous sommes parties dans son pick-up. Au moment où nous entrions sur le petit parking du Café Colibri, une dame avec un petit chien gris a couru vers nous en nous faisant signe. Elle avait les cheveux gonflés dans un style un peu années 1980 et portait un top à imprimé léopard avec un décolleté en V trop plongeant.
— Vous arrivez pile au bon moment. Je sortais justement Naphtaline pour qu’il fasse ses commissions.
— On n’est pas pressées. Je te présente Lia.
Tante Shelby s’est tournée vers moi en souriant.
— Lia, voici Winnie, mon amie propriétaire de la boutique de soutiens-gorge.
— Je vends de la lingerie, pas juste des soutiens-gorge, l’a corrigée Winnie. Des culottes, des gaines, des strings, des caracos, des bas…
Un camion est passé en faisant rugir son moteur et elle s’est mise à crier :
— Et c’est les soldes en ce moment. Tout est à moins quarante pour cent. Vous tombez à pic !
Elle m’a regardée en souriant et j’ai vu que tante Shelby souriait aussi.
Je les ai observées tour à tour sans comprendre.
— Une seconde. Je croyais que…
Tante Shelby m’a tapoté le genou.
— Et après, on pourra aller manger des pancakes. Normalement, Winnie n’ouvre pas son magasin le dimanche. Elle l’a fait spécialement pour toi. Ce n’est pas gentil ?
J’ai refusé de répondre.
Nous avons attendu que Naphtaline en finisse avec « ses commissions », puis Winnie nous a conduites à sa boutique. J’étais furieuse contre ma tante qui m’avait roulée, mais, au moins, nous serions les seules clientes. Mon humiliation resterait privée, ou presque.
Winnie m’a fait signe d’avancer vers un miroir à trois faces.
— N’aie pas peur, ma belle, je ne mords pas. On va te mesurer !
— Je peux d’abord passer aux toilettes ?
— Je t’accorde soixante secondes, a répondu tante Shelby en indiquant sa montre. Dépêche-toi.
Je ne sais pas combien de temps j’ai mis, mais j’ai pris tout mon temps. Quand je suis revenue, j’ai entendu Shelby dire les mots « portable » et « imbécile ». Dès qu’elles m’ont vue, elles m’ont adressé de grands sourires complètement artificiels.
— Voilà la princesse Lia, s’est exclamée Winnie.
— Si c’est une référence à Star Wars, c’est princesse Leia, ai-je marmonné.
— Oh, ça ne s’écrit pas de la même manière ?
Avant que je puisse répondre, Winnie a passé le mètre-ruban autour de ma poitrine.
— Je suis nulle en orthographe. Heureusement, dans mon métier, je n’ai besoin que de quelques – ne bouge pas, ma belle – lettres : A, B, C, D. Quoique, le mois dernier, une nouvelle cliente est entrée. Je te jure, Shel, elle faisait du bonnet G. J’ai dû faire une commande spéciale.
Winnie a griffonné quelque chose sur un Post-it.
— Tu es maigrichonne, hein, Lia ?
— Elle mange comme quatre, pourtant, a répliqué tante Shelby, comme si je n’étais pas là.
— Et moi je mange comme un moineau et regardez-moi ! s’est exclamée Winnie en riant. Si tu allais dans la cabine te déshabiller, Lia ? J’arrive dans une minute.
Je suis entrée dans la cabine, un petit placard fermé par un rideau où flottaient des traces de parfum. Pourquoi était-ce tout à coup si important pour tante Shelby que j’aie un soutien-gorge ? Est-ce qu’il était arrivé quelque chose cet été ? À moi ?
J’ai enlevé tous mes vêtements et je me suis examinée dans le miroir en pied.
La réponse était : non.
J’étais toujours plate comme une planche. Pas de taille. Pas de hanches. Mon corps formait une ligne droite de la tête aux pieds. J’aurais pu servir de mètre ou de poteau.
Je n’avais pas le moindre poil sur les jambes. Ni sous le nombril. Ni sous les bras. Bref, j’étais chauve, à part sur la tête.
Tant que j’y étais à dresser l’inventaire, je me suis auscultée pour voir si j’avais des Symptômes. Pas de boutons sur le visage. Mes cheveux n’étaient pas gras. Mon ventre n’était pas gonflé. Pas de crampes.
Sautes d’humeur ? Irritabilité ?
Rien du tout.
J’étais toujours La gentille. Gentille avec tout le monde, tout le temps. Même si ma tante me donnait envie de tout cogner.
Tout à coup, j’ai senti un bruissement dans le rideau.
J’ai poussé un cri.
Mais c’était juste Naphtaline, qui m’a reniflé les chevilles avant de repartir en courant.
J’ai remis ma culotte.
— Prête là-dedans, princesse Lia ? m’a demandé Winnie.
J’ai placé mon T-shirt devant ma poitrine.
— Oui.
— Alors, ouvre. Je t’ai apporté de très jolis soutiens-gorge de formes et de styles différents, pour avoir une idée de ce que tu cherches.
— Je ne cherche rien.
J’ai entrouvert le rideau juste assez pour qu’elle me tende ce qu’elle avait dans les bras. Il devait y avoir au moins vingt-cinq soutiens-gorge sur des cintres taille maison de poupées.
Quoi ! ? Elles voulaient que j’essaie tout ça ?
Il n’en était pas question ! Je pouvais en rejeter la plupart au premier coup d’œil : strass. Dentelle. Pois. Fleurs tropicales. Rembourré.
Rembourré ! J’arrivais pas à y croire. Tante Shelby avait dit que « c’était pas un drame » de ne pas avoir de seins. Que nous étions « un peu en retard ». Que c’était juste « la génétique ». Je ne comprenais pas pourquoi elle voulait que je porte un soutien-gorge qui ferait croire que j’avais plus de poitrine.
Et elle était censée être branchée nature, plantes, sagesse, bla-bla-bla, ma tante. Elle croyait vraiment que les femmes incas mettaient des vêtements pour gonfler artificiellement leurs seins ? Avec quoi est-ce qu’elles rembourraient leurs soutiens-gorge ? Avec des pétales de pissenlit ? Des plantes séchées et des épices ?
Pour ne rien arranger, certains soutiens-gorge rembourrés avaient des armatures, pour remonter les seins. Correction : pour pousser les coussinets plus haut, vers le menton.
Maman ne m’aurait jamais acheté de soutien-gorge rembourré. Elle était du genre à mettre une brassière de sport pour faire son jogging. Elle se souciait de la santé et du bien-être, pas de strass et de faux seins renforcés par des armatures. Et si elle avait été là en ce moment pour m’aider à trouver un soutien-gorge qui ne soit pas ridicule…
— Qu’est-ce que tu en penses, ma chérie ? a roucoulé Winnie. Ils sont mignons, hein ?
— Mhm.
— Dis-moi si tu as besoin d’aide pour l’essayage.
— D’accord, merci.
Bon, si j’élimine tous ceux que j’ai rejetés, ça m’en laisse cinq que je ferais mieux d’essayer pour pouvoir partir d’ici, ai-je raisonné. J’ai attrapé un des cinq finalistes – un rose tout simple, pas rembourré, avec un petit nœud au centre, le genre qui m’aurait plu quand j’avais six ans si j’avais joué à enfiler de la lingerie pour avoir l’air grande.
J’ai passé les bras par les bretelles. Puis j’ai tenté de l’attacher derrière.
Ça n’a pas marché.
Non. C’est pas vrai.
J’ai pris une profonde inspiration et j’ai encore essayé.
Et encore.
Rien à faire.
J’ai tourné la tête pour regarder derrière moi dans le miroir, mais même en observant mon dos, je n’arrivais pas à faire rentrer les deux crochets dans les attaches. Si un crochet rentrait, ce n’était pas au bon endroit. J’avais beau recommencer, c’était comme tenter d’attraper un cadeau dans une machine à pince à la fête foraine.
— Tu as besoin d’aide ? m’a demandé gentiment Winnie.
— Non, ça va, ai-je prétendu en abandonnant la lutte.
— Tu sais, Lia, Winnie est une experte du soutien-gorge. Les femmes viennent de toute la région pour la consulter.
— Oh, Shelby, c’est toi qu’elles viennent voir !
— C’est vrai, parfois.
— Toujours. C’est toi l’experte ! Lia, tu te rends compte que ta tante est un véritable gourou de la santé ? ET qu’elle est célèbre ?
J’ai attrapé un autre soutien-gorge, un bleu. Celui-là avait la bonne idée de s’attacher sur le devant, mais les bretelles étaient si larges qu’elles retombaient sur mes épaules. Il devait bien y avoir un moyen de les resserrer, non ? Je tirais, je tirais, mais je n’arrivais pas à comprendre comment ça marchait. Pourquoi les soutiens-gorge sont-ils si ridiculement compliqués ?
— Comment ça va, là-dedans ? a demandé tante Shelby.
— Super.
— Tu veux de l’aide ?
— Non !
J’ai détaché le soutien-gorge bleu et je l’ai jeté sur le rose. J’ai essuyé mon front avec le dos de ma main, puis j’ai essayé un blanc avec trois boutons de rose cousus sur le bas. Les bonnets avaient une drôle de forme ; ils remontaient vers le haut, mais au moins l’air circulait autour de la poitrine, ce qui m’a semblé une bonne idée. Surtout pour l’été. Et, victoire, je n’ai pas dû me débattre avec les attaches ! Je faisais des progrès. J’ai examiné ma poitrine dans le miroir. Je me suis tournée sur le côté, puis je me suis contemplée de face. Je me suis approchée de la glace pour observer les boutons de rose. La décoration était un peu étrange. Ça m’amusait que ce soutien-gorge ait des fleurs cousues sur le bas. En général, les fioritures sont sur le haut, non ?
Oh, non. Quel génie ! J’avais mis ce stupide truc à l’envers.
— Bon, mon lapin, on attend le défilé de mode, a insisté Winnie.
Quoi ? Pas question ! J’ai enlevé le soutien-gorge avec les roses, j’ai enfilé mon T-shirt, j’ai pris les cinq finalistes et j’ai ouvert le rideau d’un geste brusque.
— Désolée, mais je me suis déjà décidée pour ceux-là. Si je peux en prendre cinq.
Tante Shelby était ravie.
— Bien sûr que tu peux.
— Et avec quarante pour cent de réduction, c’est une affaire, a assuré Winnie à ma tante.
J’ai regardé tante Shelby sortir son portefeuille et payer alors que je savais que je ne porterais jamais aucun de ces soutiens-gorge. Je les fourrerais juste dans un tiroir. Et pas seulement parce qu’ils étaient impossibles à enfiler, mais par principe. Ce principe, c’était : on doit être honnête avec sa nièce et ne pas la piéger pour l’obliger à acheter des choses personnelles dont elle ne veut pas.
Et puis, on ne met pas sa nièce mal à l’aise devant des inconnus et leur griffon.
Et enfin, on ne lui promet pas des pancakes aux myrtilles pour les oublier une fois la séance de shopping terminée.
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