Poésies choisies de André Chénier
Introduction
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Brillant objet des voeux de toutes les génisses.
La vierge tyrienne, Europe, son amour,
Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour; 20
Et, se fiant à lui, la belle désirée
Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée.
Il s’est lancé dans l’onde; et le divin nageur,
Le taureau, roi des dieux, l’humide ravisseur,
A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; 25
Il s’approche de Crète, et va voir les cent villes.
VIII
PASIPHAÉ
Tu gémis sur l’Ida, mourante, échevelée,
O reine! ô de Minos épouse désolée!
Heureuse si jamais, dans ses riches travaux,
Cérès n’eût pour le joug élevé des troupeaux!…
Tu voles épier sous quelle yeuse obscure, 5
Tranquille, il ruminait son antique pâture,
Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants,
Quelle onde a ranimé l’albâtre de ses flancs.
‘O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète,
De ces vallons, fermez, entourez la retraite, 10
Si peut-être vers lui des vestiges épars
Ne viendront point guider mes pas et mes regards.’
Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes,
Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes,
Une belle génisse à son superbe amant 15
Adressait devant elle un doux mugissement.
‘La perfide mourra. Jupiter la demande.’
Elle-même à son front attache la guirlande,
L’entraîne, et sur l’autel prenant le fer vengeur:
‘Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.’ 20
Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale,
Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale.
IX
PANNYCHIS
Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant… le caressent…
—_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_
—_Oui, je l’aime, Pannychis… elle est belle. Elle a cinq ans comme moi… Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses… Nous nous promenons sous cet ombrage… On ne peut nous y troubler, car il est trop bas pour qu’on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus que mon père m’a faite avec du buis. Elle l’appelle sa fille, elle la couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade… Tous les amants font toujours des chansons pour leur bergère… Et moi aussi, j’en ai fait une pour elle…_
—_Eh bien, chantenous ta chanson et nous te donnerons des raisins et des figues mielleuses…_
—_Donnez-les-moi d’abord et puis je vais chanter… Il tend ses deux mains… on lui donne… et puis, d’une voix claire et douce, il se met à chanter_:
‘Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m’aimes;
Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes.
Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau.
Hier je me suis mis auprès de mon chevreau;
Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu’à peine 5
Faire arriver sa tête au niveau de la mienne.
D’une coque de noix j’ai fait un abri sûr
Pour un beau scarabée étincelant d’azur;
Il couche sur la laine, et je te le destine.
Ce matin, j’ai trouvé parmi l’algue marine 10
Une vaste coquille aux brillantes couleurs;
Nous l’emplirons de terre, il y viendra des fleurs.
Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse,
Lancer sur notre étang des écorces d’yeuse.
Le chien de la maison est si doux! chaque soir, 25
Mollement sur son dos je veux te faire asseoir;
Et, marchant devant toi jusques à notre asile,
Je guiderai les pas de ce coursier docile.’
Il s’en va bien baisé, bien caressé… Les jeunes beautés le suivent de loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et de roses un temple de verdure autour d’un petit autel, pour leur statue de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de s’en aller. On les embrasse… En s’en allant, la jeune Myro dit:… O heureux âge!… Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments de notre enfance… j’ai entouré d’une haie, pour le conserver, le jardin que j’avais alors… Une chèvre l’aurait brouté tout entier en une heure… C’est là que je vivais avec…; il m’appelait déjà sa femme et je l’appelais mon époux… Nous n’étions pas plus hauts que telle plante… Nous nous serions perdus dans une forêt de thym… Vous y verrez encore les romarins s’élever en berceau comme des cyprès autour du tombeau de marbre où sont écrits les vers d’Anyté… Mon bien-aimé m’avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur élevai ce tombeau parmi le romarin. J’étais en pleurs… La belle Anyté passa, sa lyre à la main…
—_Qu’as-tu? me demanda-t-elle._
—_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes…_
—_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de morale)…_
Puis elle écrivit sur la pierre:
‘O sauterelle, à toi, rossignol des fougères,
A toi, verte cigale, amante des bruyères, 30
Myro de cette tombe élève les honneurs,
Et sa joue enfantine est humide de pleurs;
Car l’avare Achéron, les Soeurs impitoyables
Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.’
X
DRYAS
‘Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé;
Adieu donc.’ Sur les bancs le rameur est placé;
La voile, ouverte aux vents, s’enfle et s’agite et flotte;
Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote.
Insensé! vainement le serrant dans leurs bras, 5
Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas;
Il monte, on lève l’ancre. Élevé sur la poupe,
Il remplit et couronne une écumante coupe,
Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots.
Tout retentit de cris, adieux des matelots. 10
Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue,
Et des yeux et des mains longtemps il les salue.
Insensé! vainement une fois averti!
On détache le câble; il part; il est parti!
Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête 15
L’automne impétueux amassant la tempête
L’attendait au passage, et là, loin de tout bord,
Lui préparait bientôt le naufrage et la mort.
‘Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides,
Glaucus et Palémon, et blanches Néréides, 20
Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port,
Entre la terre et moi je rencontre la mort.
Mon navire est brisé. Sous les ondes avares
Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares!
Dieux! entendez les cris d’un père et d’un époux! 25
Sauvez, sauvez Dryas, il s’abandonne à vous.’
Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente
La planche, sous ses pieds fugitive et flottante,
Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux…
Et la vague en roulant sur les sables pierreux, 30
Blême, expirant, couvert d’une écume salée,
Le vomit. Sa famille errante, échevelée,
Qui perçait l’air de cris et se frappait le sein,
Court, le saisit, l’entraîne, et, le fer à la main,
Rendant grâces aux flots d’avoir sauvé sa tête, 35
Offre une brebis noire à la noire tempête.
XI
BACCHUS
Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée,
O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée;
Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos
Quand tu vins rassurer la fille de Minos.
Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, 5
Avait de ses débris formé ton char d’ivoire.
De pampres, de raisins mollement enchaîné,
Le tigre aux larges flancs de taches sillonné,
Et le lynx étoilé, la panthère sauvage,
Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. 10
L’or reluisait partout aux axes de tes chars.
Les Ménades couraient en longs cheveux épars
Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée,
Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée,
Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. 15
Et la voix des rochers répétait leurs chansons,
Et le rauque tambour, les sonores cymbales,
Les hautbois tortueux, et les doubles crotales
Qu’agitaient en dansant sur ton bruyant chemin
Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, 20
Au hasard attroupés autour du vieux Silène,
Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne,
Toujours ivre, toujours débile, chancelant,
Pas à pas cheminait sur son âne indolent.
XII
LE CHÊNE DE CÉRÈS
Allons chanter, assis dans les saintes forêts,
Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès,
Qui loin autour de lui porte un immense ombrage,
Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage,
Couronnes et bandeaux et bouquets entassés, 5
Doux monuments des voeux par Cérès exaucés.
A son ombre souvent les nymphes bocagères
Viennent former les pas de leurs danses légères;
Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour,
Leurs mains s’entrelaçant serpentent à l’entour: 10
Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine
Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine.
(Tiré d’Ovide, Mét., viii.)
XIII
HERCULE
Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente,
Quand l’infidèle époux d’une épouse imprudente
Reçut de son amour un présent trop jaloux,
Victime du centaure immolé par ses coups;
Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre 5
En un bûcher immense amoncelle sans nombre
Les sapins résineux que son bras a ployés.
Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
Et l’oeil au ciel, la main sur la massue antique, 10
Attend sa récompense et l’heure d’être un dieu.
Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu
Brille autour du héros, et la flamme rapide
Porte au palais divin l’âme du grand Alcide!
XIV
ÉRICHTHON
J’apprends, pour disputer un prix si glorieux,
Le bel art d’Érichthon, mortel prodigieux
Qui sur l’herbe glissante, en longs anneaux mobiles,
Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles.
Élevé sur un axe, Érichthon le premier 5
Aux liens du timon attacha le coursier,
Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides,
Fit voler à grand bruit les quadriges rapides.
Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents,
Le premier, des coursiers osa presser les flancs. 10
Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière,
Ils surent aux liens livrer leur tête altière,
Blanchir un frein d’écume, et, légers, bondissants,
Agiter, mesurer leurs pas retentissants.
(Pris de Virgile.)
XV
NÉÈRE
Mais telle qu’à sa mort, pour la dernière fois,
Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, 5
Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort:
‘O vous, du Sébéthus naïades vagabondes,
Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus,
Moi, celle qui t’aimai, que tu ne verras plus. 10
O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
Néère tout son bien, Néère ses amours;
Cette Néère, hélas! qu’il nommait sa Néère, 15
Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère;
Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
Aux regards des humains n’osa lever les yeux.
Oh! soit que l’astre pur des deux frères d’Hélène
Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; 20
Soit qu’aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main,
Les roses deux fois l’an couronnent ton jardin;
Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie,
Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. 25
Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi.
Mon âme vagabonde, à travers le feuillage,
Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
S’élevant comme un songe, étinceler dans l’air, 30
Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.’
XVI
Mon visage est flétri des regards du soleil.
Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.
J’ai suivi tout le jour le fond de la vallée;
Des bêlements lointains partout m’ont appelée.
J’ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: 5
C’étaient d’autres pasteurs. Où te chercher, ô toi
Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître
Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître,
Pour que je cesse enfin de courir sur les pas
Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas. 10
(Tiré du Cantique des cantiques.)
XVII
O jeune adolescent! tu rougis devant moi.
Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi:
C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance.
O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur 5
N’a pu de ton visage oublier la douceur.
Bel enfant, sur ton front la volupté réside.
Ton regard est celui d’une vierge timide.
Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,
Semble encore ignorer qu’on soupire d’amour. 10
Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l’apprendre;
Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,
Afin que mes leçons, moins timides que toi,
Te fassent soupirer et languir comme moi;
Et qu’enfin rassuré, cette joue enfantine 15
Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
Oh! je voudrais qu’ici tu vinsses un matin
Reposer mollement ta tête sur mon sein!
Je te verrais dormir, retenant mon haleine,
De peur de t’éveiller, ne respirant qu’à peine. 20
Mon écharpe de lin, que je ferais flotter,
Loin de ton beau visage aurait soin d’écarter
Les insectes volants dont les ailes bruyantes
Aiment à se poser sur les lèvres dormantes.
XVIII
La nymphe l’aperçoit, et l’arrête, et soupire.
Vers un banc de gazon, tremblante, elle l’attire;
Elle s’assied. Il vient, timide avec candeur,
Ému d’un peu d’orgueil, de joie et de pudeur.
Les deux mains de la nymphe errent à l’aventure. 5
L’une, sur son front blanc, va de sa chevelure
Former les blonds anneaux. L’autre de son menton
Caresse lentement le mol et doux coton.
‘Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle,
Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. 10
Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi.
Dis, quel âge, mon fils, s’est écoulé pour toi?
Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire?
Aujourd’hui, m’a-t-on dit, tes compagnons de gloire,
Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants, 15
Et l’olive a coulé sur tes membres luisants.
Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère
Qui t’a formé si beau, qui t’a nourri pour plaire!
Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante!
Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! 20
N’es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher?
Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter?
Ou celui qui, naissant pour plus d’une immortelle,
Entr’ouvrit de Myrrha l’écorce maternelle?
Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants: 25
Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants
Rejeta mille fois la poursuite enflammée;
Mais toi seul, aime-moi, j’ai besoin d’être aimée…’
XIX
CHANSON DES YEUX
Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête.
Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête.
Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,
Et je te chanterai la chanson qui te plaît.
Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, 5
La nuit prête à s’enfuir, le jour prêt à paraître,
Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami,
En un demi-sommeil se fermer à demi.
Tu me diras: ‘Adieu, je dors, adieu, ma belle.
—Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, 10
Car le… aussi dort le front vers les cieux,’
Et j’irai te baiser et le front et les yeux.
Ne me regarde point; cache, cache tes yeux;
Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux.
Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, 15
Je veux avec mes mains te fermer la paupière,
Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux
Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.
(Le commencement est imité de Shakespeare, Henry IV.)
XX
‘Les esclaves d’amour ont tant versé de pleurs!
S’il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs!
Qu’il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille,
Les muses contre lui nous offrent un asile;
Les muses, seul objet de mes jeunes désirs, 5
Mes uniques amours, mes uniques plaisirs.
L’amour n’ose troubler la paix de ce rivage.
Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage,
Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi,
Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.’ 10
—‘Non, non, le dieu d’amour n’est point l’effroi des muses.
Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.
Le coeur qui n’aime rien a beau les implorer,
Leur troupe qui s’enfuit ne veut pas l’inspirer.
Qu’un amant les invoque, et sa voix les attire. 15
C’est ainsi que toujours elles montent ma lyre.
Si je chante les dieux, ou les héros, soudain
Ma langue balbutie et se travaille en vain.
Si je chante l’amour, ma chanson d’elle-même
S’écoule de ma bouche et vole à ce que j’aime.’ 20
XXI
A VESPER
O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore,
Messager de la nuit, messager de l’aurore,
Cruel astre au matin, le soir astre si doux!
Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux,
Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, 5
Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes,
La vierge qu’à l’hymen la nuit doit présenter
Redoute que Vesper se hâte d’arriver.
Puis, au bras d’un époux, elle accuse Phosphore
De rallumer trop tôt les flambeaux de l’aurore, 10
Brillante étoile, adieu, le jour s’avance, cours,
Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours.
XXII
Blanche et douce colombe, aimable prisonnière,
Quel injuste ennemi te cache à la lumière?
Je t’ai vue aujourd’hui (que le ciel était beau!)
Te promener longtemps sur le bord du ruisseau,
Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, 5
Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête.
Caché dans le feuillage, et n’osant l’agiter,
D’un rameau sur un autre à peine osant sauter,
J’avais peur que le vent décelât mon asile.
Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, 10
De ne pouvoir aller, le ciel était si beau!
Promener avec toi sur le bord du ruisseau.
Car, si j’avais osé, sortant de ma retraite,
Près de ta tête amie aller porter ma tête,
Avec toi murmurer et fouler sous mes pas 15
Le même pré foulé sous tes pieds délicats,
Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie,
Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie,
Ces gardiens envieux qui te suivent toujours,
Auraient connu soudain que tu fais mes amours. 20
Tous les deux à l’instant, timide prisonnière,
T’auraient, dans ta prison, ravie à la lumière,
Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau,
Te promener encor sur le bord du ruisseau.
Blanche et douce brebis à la voix innocente, 25
Si j’avais, pour toucher ta laine obéissante,
Osé sortir du bois et bondir avec toi,
Te bêler mes amours et t’appeler à moi,
Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite
M’auraient vu. Par leurs cris ils t’auraient mise en fuite, 30
Et pour te dévorer eussent fondu sur toi
Plutôt que te laisser un moment avec moi.
XXIII
LE SATYRE ET LA FLÛTE
Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe,
Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte
Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux
Le cortège énervé de la mère des dieux.
Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre 5
Les nymphes de l’Asie, et leur dit de l’entendre;
Que tout l’art d’Hyagnis n’était que dans ce bui;
Qu’il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui.
On s’assied. Le voilà qui se travaille et sue,
Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue, 10
Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu’à la fin
Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin.
L’auditoire étonné se lève, non sans rire,
Les éloges railleurs fondent sur le satyre,
Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois, 15
Évite comme il peut les dents et les abois.
XXIV
De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre
Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l’ombre,
De loin, d’un cri perfide, elle va l’appelant.
Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant,
Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée, 5
Tombe, et sa plainte amère excite leur risée.
XXV
L’impur et fier époux que la chèvre désire
Baisse le front, se dresse et cherche le satyre.
Le satyre, averti de cette inimitié,
Affermit sur le sol la corne de son pié;
Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble, 5
Se choquent; l’air frémit, le bois s’agite et tremble.
XXVI
Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage,
Et ses pieds innocents ne se poseront pas
Où la cendre des morts gémirait sous ses pas.
Elle pâlit d’entendre et le cri des batailles,
Et les assauts tonnants qui frappent les murailles, 5
Et le sang qui jaillit sous les pointes d’airain
Souillerait la blancheur de sa robe de lin.
(Traduit de Gessner.)
XXVII
Un berger poète dira:
Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre.
Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre.
Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts,
Les muses, le printemps, habitent dans mes vers.
Le baiser dans mes vers étincelle et respire. 5
La source aux pieds d’argent qui m’arrête et m’inspire
Y roule en murmurant son flot léger et pur.
Souvent avec les cieux il se pare d’azur.
Le souffle insinuant, qui frémit sous l’ombrage,
Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. 10
Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs,
Soit les fleurs dont l’été ranime les couleurs,
Soit celles que seize ans, été plus doux encore,
Sur une belle joue ont l’art de faire éclore.
XXVIII
Le lys est le plus beau des enfants du zéphire,
Il lève un front superbe et demande l’empire.
Des suaves esprits dans sa coupe formés,
L’air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés.
Sous l’herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, 5
La violette fuit. Son parfum la révèle,
Avertit qu’elle est là; que, voulant se cacher
Là, pour le sein qu’on aime, il faut l’aller chercher.
XXIX
A L’HIRONDELLE
Fille de Pandion, ô jeune Athénienne,
La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine,
Et nourrit tes petits qui, débiles encor,
Nus, tremblants, dans les airs n’osent prendre l’essor.
Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. 5
Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles
Le moissonneur s’égaye, et l’automne orageux
En des climats lointains vous chasse toutes deux.
Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie
A ton nid sans pitié cette innocente proie? 10
Et faut-il voir périr un chanteur sans appui
Sous la morsure, hélas! d’un chanteur comme lui!
(Trad. d’Événus de Paros.)
XXX
Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide,
Lorsque d’un pas tremblant l’indigence timide
De tes larges moissons vient, le regard confus,
Recueillir après toi les restes superflus.
Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. 5
Laisse la probité que trahit la fortune.
Comme l’oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds
De quelques grains épars sur la terre oubliés.
(Tiré de Thomson.)
XXXI
Fille du vieux pasteur, qui d’une main agile
Le soir emplis de lait trente vases d’argile,
Crains la génisse pourpre, au farouche regard,
Qui marche toujours seule et qui paît à l’écart.
Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. 5
Tu ne presseras point sa féconde mamelle,
A moins qu’avec adresse un de ses pieds lié
Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.
(Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay le lendemain.)
XXXII
Toujours ce souvenir m’attendrit et me touche,
Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant et m’asseyant sur lui, près de son coeur,
M’appelant son rival et déjà son vainqueur,
Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre 5
A souffler une haleine harmonieuse et pure;
Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
A fermer tour à tour les trous du buis sonore. 10
XXXIII
MNAÏS
‘Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde,
La brebis se traînant sous sa laine féconde,
Au dos de la colline accompagnent les pas,
A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas!
Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée, 5
Une grâce légère, autant que désirée.
Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau,
Et sa vingtième année a trouvé le tombeau.
Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre
Me bêler les accents de leur voix douce et tendre, 10
Et paître au pied d’un roc où d’un son enchanteur
La flûte parlera sous les doigts du pasteur.
Qu’au retour du printemps, dépouillant la prairie,
Des dons du villageois ma tombe soit fleurie;
Puis d’une brebis mère et docile à sa main 15
En un vase d’argile il pressera le sein;
Et sera chaque jour d’un lait pur arrosée
La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée.
Morts et vivants, il est encor pour nous unir
Un commerce d’amour et de doux souvenir.’ 20
C’est en songe que la jeune Mnaïs est venue leur dire cela.
(Trad. de Léonidas de Tarente.)
XXXIV
LES JARDINS
Secrets observateurs, leur studieuse main
En des vases d’argile et de verre et d’airain
Enferme la nature et les riches campagnes.
Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes.
Barbares possesseurs, Procustes furieux, 5
Sous le niveau jaloux leur fer injurieux
Mutile sans pitié les plaintives dryades.
Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades,
De bassins en bassins, de degrés en degrés,
Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés, 10
Là, quelle muse libre et naïve et fidèle
Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle,
Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur
A ciselé l’acanthe ou le lierre imposteur,
Allait chercher ces sons dont le printemps s’honore, 15
Délices de la nuit, délices de l’aurore!
XXXV
INVOCATION A LA POÉSIE
Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie!
Quel bois est aujourd’hui ta retraite choisie?
Quelles fleurs, près d’une onde où s’égarent tes pas,
Se courbent mollement sous tes pieds délicats?
Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle: 5
Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle!
L’hirondelle a chanté; Zéphir est de retour:
Il revient en dansant; il ramène l’amour.
L’ombre, les prés, les fleurs, c’est sa douce famille,
Et Jupiter se plaît à contempler sa fille, 10
Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux,
S’empressent de germer des vers mélodieux.
Le fleuve qui s’étend dans les vallons humides
Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides.
Des vers, s’ouvrant en foule aux regards du soleil, 15
Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil.
Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes,
Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes.
XXXVI
A LA SANTÉ
Allons, muse rustique, enfant de la nature,
Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure,
Va de mon cher de Pange égayer les loisirs.
Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs;
Ton cortège dansant de légères dryades, 5
De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades.
Entrez dans son asile aux muses consacré,
Où de sphères, d’écrits, de beaux-arts entouré,
Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente
Pâlit au sein des nuits près d’une lampe ardente. 10
Hélas! de tous les dieux il n’eut point les faveurs.
Souvent son corps débile est en proie aux douleurs.
Muse, implore pour lui la Santé secourable,
Cette reine des dieux sans qui rien n’est aimable,
Qui partout fait briller le sourire, les jeux, 15
Les grâces, le printemps. Qu’indulgente à tes voeux,
Le dictame à la main, près de lui descendue,
Elle vienne avec toi présenter à sa vue
Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais,
Et le baume et la vie épars dans tous ses traits. 20
Dis-lui: ‘Belle Santé, déesse des déesses,
Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses,
Ni chansons, ni festins, ni caresses d’amours,
Viens, d’un mortel aimé viens embellir les jours.
Touche-le de ta main qui répand l’ambroisie. 25
Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie,
Les hymnes à la bouche, entourer tes autels,
Santé, reine des dieux, nourrice des mortels.’
(Imité de l’Hymne d’Ariphron.)
ÉLÉGIES
FRAGMENTS D’ÉLÉGIES
I
Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire.
Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire.
La soie à tes travaux offre en vain des couleurs;
L’aiguille sous tes doigts n’anime plus des fleurs.
Tu n’aimes qu’à rêver, muette, seule, errante, 5
Et la rose pâlit sur ta bouche expirante.
Ah! mon oeil est savant et depuis plus d’un jour;
Et ce n’est pas à moi qu’on peut cacher l’amour.
Les belles font aimer; elles aiment. Les belles
Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d’elles! 10
Sois tendre, même faible; on doit l’être un moment;
Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment,
Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace,
Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce…
Tu rougis? On dirait que je t’ai dit son nom. 15
Je le connais pourtant. Autour de ta maison
C’est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage,
Tu vas, sans te montrer, épier son passage.
Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru,
Le suit encor longtemps quand il a disparu. 20
Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes
Font courir au printemps nos nymphes triomphantes,
Nul n’a sa noble aisance et son habile main
A soumettre un coursier aux volontés du frein.
II
Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille.
O sons! ô douces voix chères à mon oreille!
O mes Muses, c’est vous; vous mon premier amour,
Vous qui m’avez aimé dès que j’ai vu le jour!
Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, 5
Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance,
Où j’entendais le bois murmurer et frémir,
Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
Ingrat! ô de l’amour trop coupable folie!
Souvent je les outrage et fuis et les oublie; 10
Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin,
Je les vois revenir le front doux et serein.
J’étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
De soupçons inquiets m’agite et me tourmente.
Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; 15
Ah! je la vois livrée à des bras étrangers.
Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure:
Leur chant mélodieux assoupit ma blessure;
Je me fuis, je m’oublie, et mes esprits distraits
Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. 20
Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines,
Soit que j’aime l’aspect des campagnes sabines,
Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
Ou l’air de Blandusie et l’azur de ses eaux:
Par vous de l’Anio j’admire le rivage, 25
Par vous de Tivoli le poétique ombrage,
Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,
La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
Par vous la rêverie errante, vagabonde,
Livre à vos favoris la nature et le monde; 30
Par vous mon âme, au gré de ses illusions,
Vole et franchit les temps, les mers, les nations,
Va vivre en d’autres corps, s’égare, se promène,
Est tout ce qu’il lui plaît, car tout est son domaine.
Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, 35
Je vais changer en miel les délices du thym.
Rose, un sein palpitant est ma tombe divine.
Frêle atome d’oiseau, de leur molle étamine
Je vais sous d’autres cieux dépouiller d’autres fleurs.
Le papillon plus grand offre moins de couleurs; 40
Et l’Orénoque impur, la Floride fertile
Admirent qu’un oiseau si tendre, si débile,
Mêle tant d’or, de pourpre, en ses riches habits,
Et pensent dans les airs voir nager des rubis.
Sur un fleuve souvent l’éclat de mon plumage 45
Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.
Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras
Je presse mollement des membres délicats,
Mille fraîches beautés que partout j’environne;
Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. 50
Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,
Partout autour de toi je veille, j’ai des yeux,
Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide,
Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide
Livre à d’autres baisers une infidèle main, 55
Je suis là. C’est moi seul dont le transport soudain,
Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,
Par un bruit imprévu t’épouvante et t’arrête.
C’est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur
Mon nom et tes serments et ma juste fureur… 60
Mais périsse l’amant que satisfait la crainte!
Périsse la beauté qui m’aime par contrainte,
Qui voit dans ses serments une pénible loi,
Et n’a point de plaisir à me garder sa foi!
III
AUX FRÈRES DE PANGE
Aujourd’hui qu’au tombeau je suis prêt à descendre,
Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.
Je ne veux point, couvert d’un funèbre linceul,
Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
Appelés aux accents de l’airain lent et sombre, 5
De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
Et sous des murs sacrés aillent ensevelir
Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières,
Se voir au loin périr dans des mémoires chères? 10
L’espoir que des amis pleureront notre sort
Charme l’instant suprême et console la mort.
Vous-même choisirez à mes jeunes reliques
Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,
Des regards d’un beau ciel doucement animé, 15
Des fleurs et de l’ombrage, et tout ce que j’aimai.
C’est là près d’une eau pure, au coin d’un bois tranquille,
Qu’à mes mânes éteints je demande un asile,
Afin que votre ami soit présent à vos yeux,
Afin qu’au voyageur amené dans ces lieux 20
La pierre, par vos mains de ma fortune instruite,
Raconte en ce tombeau quel malheureux habite;
Quels maux ont abrégé ses rapides instants;
Qu’il fut bon, qu’il aima, qu’il dut vivre longtemps.
Ah! le meurtre jamais n’a souillé mon courage. 25
Ma bouche du mensonge ignora le langage,
Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,
Ne trahit le secret recélé dans mon sein.
Nul forfait odieux, nul remords implacable
Ne déchire mon âme inquiète et coupable. 30
Vos regrets la verront pure et digne de pleurs,
Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,
Et ce brillant midi qu’annonçait mon aurore,
Et ces fruits dans leur germe éteints avant d’éclore,
Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. 35
Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.
Souvent à vos festins qu’égaya ma jeunesse,
Au milieu des éclats d’une vive allégresse,
Frappés d’un souvenir, hélas! amer et doux,
Sans doute vous direz: ‘Que n’est-il avec nous!’ 40
Je meurs. Avant le soir j’ai fini ma journée.
A peine ouverte au jour, ma rose s’est fanée.
La vie eut bien pour moi de volages douceurs;
Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs.
Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, 45
Si parfois, un penchant impérieux et tendre
Vous guidant vers la tombe où je suis endormi,
Vos yeux en approchant pensent voir leur ami!
Si vos chants de mes feux vont redisant l’histoire;
Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, 50
Inspirent à vos fils, qui ne m’ont point connu,
L’ennui de naître à peine et de m’avoir perdu!
Qu’à votre belle vie ainsi ma mort obtienne
Tout l’âge, tous les biens dérobés à la mienne;
Que jamais les douleurs, par de cruels combats, 55
N’allument dans vos flancs un pénible trépas;
Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes;
Que les peines d’autrui causent seules vos larmes;
Que vos heureux destins, les délices du ciel,
Coulent toujours trempés d’ambroisie et de miel, 60
Et non sans quelque amour paisible et mutuelle;
Et quand la mort viendra, qu’une amante fidèle,
Près de vous désolée, en accusant les dieux,
Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.
IV
AU CHEVALIER DE PANGE
Quand la feuille en festons a couronné les bois,
L’amoureux rossignol n’étouffe point sa voix.
Il serait criminel aux yeux de la nature
Si, de ses dons heureux négligeant la culture,
Sur son triste rameau, muet dans ses amours, 5
Il laissait sans chanter expirer les beaux jours.
Et toi, rebelle aux dons d’une si tendre mère,
Dégoûté de poursuivre une muse étrangère
Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi,
Tu t’es fait du silence une coupable loi! 10
Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage
Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage
Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés,
T’en allais-tu chercher la muse des cités,
Cette muse, d’éclat, de pourpre environnée, 15
Qui, le glaive à la main, du diadème ornée,
Vient au peuple assemblé, d’une dolente voix,
Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois?
Que n’étais-tu fidèle à ces muses tranquilles
Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, 20
Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,
Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?
Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle.
Amoureux, avec l’âme et la voix de Tibulle
Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté 25
Qui rend plus séduisant l’éclat de la beauté?
L’amour aime les champs, et les champs l’ont vu naître.
La fille d’un pasteur, une vierge champêtre,
Dans le fond d’une rose, un matin du printemps,
Le trouva nouveau-né…. 30
Le sommeil entr’ouvrait ses lèvres colorées.
Elle saisit le bout de ses ailes dorées,
L’ôta de son berceau d’une timide main,
Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.
Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. 35
Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire;
Là de plus beaux soleils dorent l’azur des cieux;
Là les prés, les gazons, les bois harmonieux,
De mobiles ruisseaux la colline animée,
L’âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée; 40
Là parmi les oiseaux l’amour vient se poser;
Là sous les antres frais habite le baiser.
Les muses et l’amour ont les mêmes retraites.
L’astre qui fait aimer est l’astre des poètes.
Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, 45
Le génie et les vers se plaisent parmi vous.
J’ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère;
Et, bien qu’entre ses soeurs elle soit la dernière,
Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.
Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; 50
Délicate et craintive, un rien la décourage,
Un rien sait l’animer. Curieuse et volage,
Elle va parcourant tous les objets flatteurs
Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs
Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55
Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.
Une source brillante, un buisson qui fleurit,
Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit.
Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente,
Elle erre avec une onde et pure et languissante; 60
Tantôt elle va, vient, d’un pas léger et sûr
Poursuit le papillon brillant d’or et d’azur,
Ou l’agile écureuil, ou dans un nid timide
Sur un oiseau surpris pose une main rapide.
Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, 65
Dans une touffe épaisse elle va se cacher,
Et sans bruit épier, sur la grotte pendante,
Ce que dira le faune à la nymphe imprudente
Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami,
Refusait de le suivre, et pourtant l’a suivi. 70
Souvent même, écoutant de plus hardis caprices,
Elle ose regarder au fond des précipices,
Où sur le roc mugit le torrent effréné
Du droit sommet d’un mont tout à coup déchaîné.
Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, 75
Suivre les moissonneurs et lier la javelle.
L’Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux,
Parmi les vendangeurs l’égaré en des coteaux;
Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine;
Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; 80
Ou, s’ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir,
Et son bras avec eux fait crier le pressoir.
Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t’attendent;
Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent;
Viens voir ensemble et l’antre et l’onde et les forêts. 85
Chaque soir une table aux suaves apprêts
Assoira près de nous nos belles adorées,
Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,
Nous entendrons les ris, les chansons, les festins;
Et les verres emplis sous les bosquets lointains 90
Viendront animer l’air, et, du sein d’une treille,
De leur voix argentine égayer notre oreille.
Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs,
Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs;
Si de leurs soins pressants la douce impatience 95
N’obtient que d’un refus la dédaigneuse offense;
Qu’à ton tour la beauté dont les yeux t’ont soumis
Refuse à tes soupirs ce qu’elle t’a promis;
Qu’un rival loin de toi de ses charmes dispose;
Et, quand tu lui viendras présenter une rose, 100
Que l’ingrate étonnée, en recevant ce don,
Ne t’ait vu de sa vie et demande ton nom.
V
O muses, accourez; solitaires divines,
Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines!
Soit qu’en ses beaux vallons Nîme égare vos pas;
Soit que de doux pensers, en de riants climats,
Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; 5
Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhône,
La lune sur les prés, où son flambeau vous luit,
Dansantes vous admire au retour de la nuit;
Venez. J’ai fui la ville aux muses si contraire,
Et l’écho fatigué des clameurs du vulgaire. 10
Sur les pavés poudreux d’un bruyant carrefour
Les poétiques fleurs n’ont jamais vu le jour.
Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre
L’oisive rêverie au suave délire;
Et les rapides chars et leurs cercles d’airain 15
Effarouchent les vers qui se taisent soudain.
Venez. Que vos bontés ne me soient point avares.
Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares,
Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi,
Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi 20
Dormir et ne rien faire, inutile poète,
Goûter le doux oubli d’une vie inquiète?
Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans,
Mes rustiques souhaits m’ont porté vers les champs;
Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, 25
Cet âge d’or si cher à vos doctes mémoires,
Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux
Et du premier humain berceau délicieux;
L’épouse de Booz, chaste et belle indigente,
Qui suit d’un pas tremblant la moisson opulente; 30
Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas!
Ses dix frères pasteurs qui ne l’attendaient pas;
Rachel, objet sans prix qu’un amoureux courage
N’a pas trop acheté de quinze ans d’esclavage.
Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés, 35
Sur un riche coteau ceint de bois et de prés,
Avoir un humble toit, une source d’eau vive
Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive
Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.
Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, 40
Loin du superbe ennui que l’éclat environne,
Vivre comme jadis, aux champs de Babylone,
Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains
Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints;
Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; 45
Errer, un livre en main, de bocage en bocage;
Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs,
Une paix dont nul bien n’égale les plaisirs.
Douce mélancolie! aimable mensongère,
Des antres, des forêts déesse tutélaire, 50
Qui vient d’une insensible et charmante langueur
Saisir l’ami des champs et pénétrer son coeur,
Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,
Il s’égare à pas lents au penchant des vallées,
Et voit des derniers feux le ciel se colorer, 55
Et sur les monts lointains un beau jour expirer,
Dans sa volupté sage, et pensive et muette,
Il s’assied, sur son sein laisse tomber sa tête.
Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur
Du fleuve, qui s’étend comme lui calme et pur, 60
Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages,
Et la pourpre en festons couronnant les nuages.
Il revoit près de lui, tout à coup animés,
Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés,
Dont la troupe immortelle habite sa mémoire: 65
Julie, amante faible et tombée avec gloire;
Clarisse, beauté sainte où respire le ciel,
Dont la douleur ignore et la haine et le fiel,
Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure;
Clémentine adorée, âme céleste et pure, 70
Qui, parmi les rigueurs d’une injuste maison,
Ne perd point l’innocence en perdant la raison;
Mânes aux yeux charmants, vos images chéries
Accourent occuper ses belles rêveries;
Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous 75
Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux.
A vos persécuteurs il reproche leur crime.
Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime.
Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs!
Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs 80
Ne sont peut-être, hélas! que d’aimables chimères.
De l’âme et du génie enfants imaginaires.
Il se lève, il s’agite à pas tumultueux;
En projets enchanteurs il égare ses voeux.
Il ira, le coeur plein d’une image divine, 85
Chercher si quelques lieux ont une Clémentine,
Et dans quelque désert, loin des regards jaloux,
La servir, l’adorer et vivre à ses genoux.
VI
O jours de mon printemps, jours couronnés de rose,
A votre fuite en vain un long regret s’oppose,
Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs,
Vous dont j’ai su jouir même au sein des douleurs,
Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées, 5
Hélas! bientôt le flux des rapides années
Vous aura loin de moi fait voler sans retour.
Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour,
Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière
Offrir à mes amis une ombre hospitalière; 10
Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir,
A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir;
Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes,
Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites,
Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, 15
Où Montigny s’enfonce en ses antiques bois,
Soit où la Marne lente, en un long cercle d’îles,
Ombrage de bosquets l’herbe et les prés fertiles,
J’ai su, pauvre et content, savourer à longs traits
Les muses, les plaisirs, et l’étude et la paix! 20
Qui ne sait être pauvre est né pour l’esclavage.
Qu’il serve donc les grands, les flatte, les ménage;
Qu’il plie, en approchant de ces superbes fronts,
Sa tête à la prière, et son âme aux affronts,
Pour qu’il puisse, enrichi de ces affronts utiles, 25
Enrichir à son tour quelques têtes serviles.
De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.
Une pauvreté libre est un trésor si doux!
Il est si doux, si beau de s’être fait soi-même;
De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu’on aime; 30
Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs,
D’avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs,
Sa cellule de cire, industrieux asile
Où l’on coule une vie innocente et facile;
De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; 35
De n’offrir qu’aux talents de vertus ennoblis,
Et qu’à l’amitié douce et qu’aux douces faiblesses,
D’un encens libre et pur les honnêtes caresses!
Ainsi l’on dort tranquille, et, dans son saint loisir,
Devant son propre coeur on n’a point à rougir. 40
Si le sort ennemi m’assiège et me désole,
On pleure; mais bientôt la tristesse s’envole,
Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli,
Versent de tous les maux l’indifférent oubli.
Les délices des arts ont nourri mon enfance. 45
Tantôt, quand d’un ruisseau, suivi dès sa naissance,
La nymphe aux pieds d’argent a sous de longs berceaux
Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux,
Ma main donne au papier, sans travail, sans étude,
Des vers fils de l’amour et de la solitude. 50
Tantôt de mon pinceau les timides essais
Avec d’autres couleurs cherchent d’autres succès.
Ma toile avec Sapho s’attendrit et soupire;
Elle rit et s’égaye aux danses du satyre;
Ou l’aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, 55
Et pense voir et voit ses antiques aïeux
Qui, dans l’air appelés à ses hymnes sauvages,
Arrêtent près de lui leurs palais de nuages.
Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs,
Des plus sombres ennuis riants consolateurs, 60
Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses,
Dont l’or n’achète point l’amour ni les caresses,
Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris
Par un indigne usage ont tant de fois flétris,
Je n’ai point partagé leur honte trop commune. 65
Sur le front des époux de l’aveugle fortune
Je n’ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux;
J’ai respecté les dons que j’ai reçus de vous.
Je ne vais point, à prix de mensonges serviles,
Vous marchander au loin des récompenses viles, 70
Et partout, de mes vers ambitieux lecteur,
Faire trouver charmant mon luth adulateur.
Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,
Ces vieilles amitiés de l’enfance première,
Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, 75
Jadis au châtiment nous présentions la main;
Et mon frère et Lebrun, les muses elles-mêmes;
De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu’il aime:
Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
A des vers non sans peine obtenus de ma voix, 80
Prête une oreille amie et cependant sévère.
Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère
Me revoir, chaque fois que mes avides yeux
Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux,
Amant des nouveautés compagnes de voyage; 85
Courant partout, partout cherchant à mon passage
Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer,
Qui m’écoute ou qui m’aime, ou qui se laisse aimer!
VII
L’art, des transports de l’âme est un faible interprète:
L’art ne fait que des vers; le coeur seul est poète.
Sous sa fécondité le génie opprimé
Ne peut garder l’ouvrage en sa tête formé.
Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle 5
Se teint de sa pensée et s’échappe avec elle.
Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin
Il ne fait qu’obéir et que prêter sa main.
S’il est aimé, content, si rien ne le tourmente,
Si la folâtre joie et la jeunesse ardente 10
Étalent sur son teint l’éclat de leurs couleurs,
Ses vers, frais et vermeils, pétris d’ambre et de fleurs,
Brillants de la santé qui luit sur son visage,
Trouvent doux d’être au monde et que vieillir est sage.
Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir 15
Aux cris d’un indigent qu’il n’a pu secourir;
Si la beauté qu’il aime, inconstante et légère,
L’oublie en écoutant une amour étrangère;
De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,
Ses tristes vers en deuil, d’un long crêpe voilés, 20
Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes,
Jugent qu’un prompt trépas est le seul bien des hommes.
Toujours vrai, son discours souvent se contredit.
Comme il veut, il s’exprime; il blâme, il applaudit.
Vainement la pensée est rapide et volage: 25
Quand elle est prête à fuir, il l’arrête au passage.
Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant,
Il fixe le passé pour lui toujours présent,
Et sait, de se connaître ayant la sage envie,
Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. 30
VIII
Reste, reste avec nous, ô père des bons vins!
Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins
Versent le doux oubli de ces maux qu’on adore;
Toi, devant qui I’amour s’enfuit et s’évapore,
Comme de ce cristal aux mobiles éclairs 5
Tes esprits odorants s’exhalent dans les airs.
Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre?
‘Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre.
Au lieu d’aller gémir, mendier des dédains,
Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins 10
T’appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table:
Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.’
Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin
Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin.
Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, 15
Et je l’entends nommer sans trouble, sans alarmes;
Ma pensée est loin d’elle, et je n’en parle plus;
Je crois la voir muette et le regard confus,
Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine
Lui disait qu’un captif, une fois dans sa chaîne, 20
Ne pouvait songer… Mais, que nous font ses ennuis?
Jeune homme, apportenous d’autres fleurs et des fruits.
Qu’est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent?
Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent!
Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, 25
Sous le liège tenace encore emprisonnés?
Voyons si ce premier, fils de l’Andalousie,
Vaudra ceux dont Madère a formé l’ambroisie,
Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,
Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux. 30
Non, rien n’est plus heureux que le mortel tranquille