Point & Pomme D'Amour (French Edition)
Point & Pomme D’Amour
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
FRÉDÉRIC BLEUMALT
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Point & Pomme D’Amour
LES AMOURS DE BITUME, T.2
Roman
Correctrice : Farida Derouiche
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© Frédéric Bleumalt. Tous droits réservés.
ISBN n° 9798385770717
Couverture : Allef Vinicius (Unsplash.com)
Édition : 1.
Frédéric Bleumalt (Ile-De-France)
Dépôt légal : mars 2023
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
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NOTE DE L’AUTEUR
Il y a quelques mois, lors de la parution du roman L’épiphanie de l’oriflamme, j’écrivais un texte, La Croix de Vie, dans lequel il était question d’arrêter l’écriture, confronté à l’incapacité fondamentale à transmettre certaines choses et en proie à une forme de désillusion. Un texte tout en contradictions où j’expliquais le besoin viscéral d’écrire, et dans le même temps, mon insatisfaction face à ce mode d’expression, son incomplétude dans sa faculté à résonner chez les autres.
Et bien qu’il existe des ouvrages que je ne publierai pas, il m’est une évidence que le présent opus se doit de rejoindre les autres, et ce, malgré sa faiblesse, sa naïveté, afin de rallonger le cycle Bleumalt ; afin d’ouvrir aux personnages familiers la porte d’un avenir qui chante, là où je sentais le mien s’encombrer...
Ce roman n’a ni le message, ni la prétendue portée des autres de ses frères et sœurs ; il a simplement l’honneur d’exister.
En relisant mes propres mots, je sais que ce que je cherchais était une mue – qui aura lieu sous d’autres latitudes, loin de mon système ordinaire de publication.
Certains crieront au coup de com. Pour cela, il eût fallu avoir un lectorat conséquent et je me sens complètement étranger à ce genre de calcul. Je n’ai ni la résonance ni le logiciel pour cela. Un être impossible remettant tout en question à chaque instant ? Un hère en proie à un profond mouvement d’humeur, à la conviction d’arriver au bout d’un chemin ? Appartenant à ceux qui ferment trop vite la porte ?
Assurément.
À plusieurs égards, Point et pomme d’amour est le « manuscrit retrouvé »…
Un titre en formule d’espoir, comme un vœu de légèreté, une légèreté bien souvent oubliée.
Lecteur, que cela nous serve conjointement de leçon…
Gravons ces mots quelque part et portons-les en scapulaire…
IL NE FAUT JAMAIS CROIRE UN ÉCRIVAIN.
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Puisqu’il suffit de parler d’amour pour paraître niais, cessons d’en parler et montrons-le, de l’intérieur. Cette histoire tient plus de la bluette, diluée comme une aquarelle, que de la vibrante Passion façon toile de maître. Mais je suppose que comme toutes les histoires d’A..., quoi qu’on écrive, quoi que l’on dise, celle-ci emprunte tout de même un peu aux deux…
Le commun et l’unique, le vulgaire et le sublime, le doux et l’acide.
N’est-ce pas ce mélange perpétuel qui caractérise si bien notre humanité impossible ?
Et pour se trouver, ne faut-il pas se chercher ?
F.B.
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Point & Pomme D’Amour
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J’ai beau chercher, mon premier souvenir conscient est lié aux autres.
Plus encore : aux garçons. En plus d’adorer le concept, je me fais adorateur du mot.
Garçon.
Cela rime avec hameçon.
De tout temps, j’ai rêvé sur eux de me faire fendre l’âme.
Hasard est-il que l’on retrouve si souvent ce dessin dans leurs sexes effilés ? Vue du dessous, l’ancre de chair, les lignes douces du frein, les délinées du prépuce décrivent là où ma foi s’est cristallisée.
Je crois être condamné à chanter les hommes.
Je suis un barde contrarié, un graphomane épris de beauté sensible.
Faut-il que les choses apparaissent pour vraies lorsqu’on se situe en dessous, écrasées par elles, dans un éternel rapport de soumission ?
Il m’est venu de les recenser, toutes ces choses qui m’ont fait homme. Les autres hommes, bien sûr, mais aussi les évènements, les stigmates du royaume garçon.
Les chemins vers l’amour, vers le roi de ma vie, si tu n’es nulle part dans ce livre ; c’est que je liste tous les chemins cahoteux, les garçons-étapes, les foirades délictueuses qui m’ont mené jusqu’à toi.
Oublions les amours gâtées, les histoires avortées, la traque aux garçons perdus…
Balisons les chemins qui m’ont mené au désir.
Celui qui m’a mené à toi.
Garçons...
Vous peuplez ma vie. Je vous regarde vivre, évoluer, grandir, vieillir. Je goûte vos peaux, m’aimante à vos lèvres, meurt à répétition sur vos sexes. Les garçons sont des cracheurs de lumière. Sous la cuirasse d’homme, vous resterez toujours garçons.
Et moi, je serai pour toujours à genoux devant vous, dans l’attente de l’adoubement, des giclées lumineuses et lactées dont vous voudrez m’inonder.
Je suis sébille et n’existe que pour boire vos pleurs rentrés.
Je suis ivre d’amour factice ; je ne me repais que de la surface des choses, de vos écorces sublimes.
Mais aujourd’hui, tout me porte à être à lui, à lui seul.
Voici, mon Roi, mon Roc, j’écris tout pour me souvenir, graver la route que tu m’as laissé tracer vers toi…
LOUP
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1.
Son visage sur mon écran.
Les algorithmes et leurs savants et vicieux calculs m’avaient eu.
Peut-être connaissez-vous Rayane M. ?
Touché en plein centre.
Une impulsion.
Une explosion.
Quelque chose de l’ordre du réflexe.
De l’impératif biologique.
Vous voyez, ce genre d’actions nécessaires à la survie d’un être vivant. L’ordre absolu qui s’imposait à mon corps. Car je sentais bien que cet élan prenait naissance dans mon cerveau, transitait par mon cœur et finissait sa course folle en irradiant dans le creux de mes tripes. Un serpent doré qui m’habitait et ne faisait qu’entamer sa colonisation. J’avais regardé les quelques rares photos que le moteur de recherche daignait offrir à l’avidité de mes yeux.
Un profil Facebook, une page LinkedIn. Rayane dans un costume, les bras repliés autour de lui-même, une jolie montre très classe, un sourire armé, à la fois contenu et laissant voir les dents, le regard frisant.
Je tombais en moi-même.
C’est fou ce qu’une simple image peut attirer à elle comme navires coulés par le fond et esquifs sabotés.
Après ce coup de poing au cœur, une culpabilité rance en seconde intention vint à ravir mes émois. Le goût des regrets et de l’irrésolu. Une amertume secrète derrière le glacis sucré des souvenirs attachés à ce visage qui avait signifié l’amour, l’arrachement à moi et à ma vie dissolue.
Comme tout me semblait loin et si proche dans le même temps...
Je dois avouer qu’il m’arrivait souvent de chercher son nom, mais sitôt que la liste des résultats apparaissait, je ne cliquais sur rien et fermais la fenêtre. La peur de découvrir sa vie où je n’étais plus me clouait. Mon refus d’ouvrir cette boîte de Pandore tenait aussi à cette impression d’amour gâché.
Et je ne savais que trop bien que c’était à moi-même que je devais ce fiasco.
Je m’étais souvent demandé, depuis deux ans – le temps passé depuis la dernière fois où nous nous étions vus –, où en seraient nos vies si j’étais resté dans la petite existence que, mine de rien, nous nous taillions alors.
Le résultat était toujours le même : je finissais les ongles rongés avec quelques larmes dans le fond de la gorge.
J’ignorais pourquoi, mais Rayane et son souvenir venaient me visiter de plus en plus souvent. Son visage revenait habiter mes rêves, et certaines périodes rendaient son absence plus prégnante que d’autres.
C’est pourquoi sans réfléchir j’avais pris un billet pour Arles, sans même savoir avec précision où cette ville se situait sur la carte. Ma cartographie mentale me livra seulement ce maigre indice : sud.
J’avais la géographie intime des hommes pour seul territoire.
Je crois qu’il aurait pu s’être délocalisé à Tombouctou que le résultat aurait été le même.
La folie et le manque subit avaient guidé ma main sur le pavé tactile.
Après quelques menues recherches, je découvris que la ville historique n’était pas très grande et tenait plus du village. C’était une chance inespérée. Je peinerai moins à le trouver dans la foule anonyme. Je préparais à la hâte un sac de voyage en jetant dedans le strict nécessaire à cette tentative de reconquête débile. Je n’avais jamais entamé de tel voyage d’amour.
L’entièreté, la folie du projet achevèrent de me convaincre de l’entreprendre.
Comme ma participation à une petite série sur une grande chaîne du service public était tombée à l’eau, j’avais du temps devant moi. La poisse était avec moi : le seul gros contrat que j’étais parvenu à décrocher s’était vu annulé.
C’était la fin de l’été. La rentrée entamée avait porté avec elle de beaux jours… et mon désœuvrement. Après avoir joué au serveur sans grande conviction, j’avais tout envoyé paître. Je m’étais tourné vers des petites choses plus modestes, des tournages amateurs payés au lance-pierre et sans grande envergure. Des projets théâtre un peu bancals.
Puis, un soir où l’envie crevait le ciel au moins aussi haut que ma solitude, je m’étais laissé aller à participer à quelques vidéos pornographiques. L’argent facile dont je manquais cruellement avait fini par me convaincre.
Le loyer avait pu être payé et j’avais pu manger : ça convenait.
La suite est à la fois triste et logique : on m’avait rappelé, j’avais dit oui, oui, oui. De là, les choses s’étaient enchaînées aussi simplement que sordidement. Mais il me faut rétablir une chose : une partie de moi aimait ce que je faisais, mais j’avais parfois des relents de fierté, des hontes souterraines venant me susurrer que je m’étais vraisemblablement éloigné de mon sujet et que cette voie compromettait définitivement mon aspiration, plus grande, à la comédie.
Je m’étais grillé tout seul. La conviction que si j’accédais un jour à une notoriété importante, ce qui était mon souhait secret, on me ressortirait mes casseroles, annihilait tous mes mouvements vers la réalisation de ce vieux rêve.
J’avais pris un chemin de traverse qu’il me semblait impossible à quitter.
Mais l’amour du sexe, l’amour de moi, l’appât d’un salaire pour ses douceurs auto-infligées m’avaient fait plier.
Encore une fois, tout correspondait à mes envies les plus sourdes : être célébré, rempli et dans la lumière.
À ce jour, j’avais de nombreux mois de travailleur du sexe derrière moi. Et, l’écrivant, je réalise que cette fourche, cette croisée des chemins coïncide avec la séparation unilatérale que j’avais infligée à Rayane.
Il s’agissait d’une boîte de production porno parisienne, un studio dédié aux petits minets. J’avais rempli un formulaire en ligne, envoyé deux-trois photos. On m’avait recontacté dans la foulée. La semaine suivante, je signai pour une vidéo et tournais. J’étais resté assez estomaqué de la facilité avec laquelle tout s’était accompli et de la façon dont j’avais vite trouvé mes marques.
Après les heures sacrifiées de mon adolescence à rêver sur écran glacé, j’étais finalement passé derrière l’écran.
D’aucuns penseraient qu’il y avait dans mon parcours comme un parfum de prédestination.
Candide Pomme D’amour. Mon pseudonyme avait été vite trouvé. Fred, le directeur de casting et « testeur » de garçons, m’avait filé une petite pichenette sur le visage en arguant : « Toi, tu as une belle petite trogne et tes fesses sont comme deux belles pommes. Tu vas faire un malheur avec ton air de chérubin. »
Quitte à sacrifier mon futur, j’avais décidé de me jeter à corps perdu dans cette nouvelle voie professionnelle.
On peut dire qu’à ma manière, j’avais réussi à percer…
Je n’aurais jamais cru que j’irais à ce point au bout de moi-même.
À l’époque, je crachais, solitaire, devant mon écran. Maintenant, je crachais devant et pour les autres. Naïvement, je pensais que les garçons sous X folâtraient dans des palais peints de bronze et d’argent. J’étais l’œil invisible, dans le chas de la serrure, dans le trou de gloire qui s’enquiert de l’abrupte et douce imbrication des corps, la façon dont ils se pénétraient. Et je participais désormais aux ballets de ces grands coups de lances, de lames, de glaives, un peu plus loin en soi, en l’autre, en divines enculades.
Je m’étais toujours demandé comment on en arrivait là.
Les circonstances, les hasards, les affinités, les envies de s’abîmer.
Dans mon cas, il devait y avoir quelque chose de la mort là-dessous.
C’est vrai… Les lombrics auront tôt fait de nettoyer nos carcasses, de nous vider de nos substances, profondément, toujours et pour si longtemps. Je ne sais pas pourquoi je pense à cela. Peut-être que je cherche là la preuve ultime de n’être pas inhabité.
Le sexe est ma berceuse.
Ses mouvements de pendules, balanciers réguliers qui s’épousent, s’élancent et reculent, exultent en chœur, c’est encore ce qu’il y a de meilleur.
Le sexe télégénique : c’est l’onde continue immiscée dans les corps qui me rappelle que l’empreinte de l’eau n’est jamais loin. On va coulant, inondé, inondable, le corps annexé, indissociable ; on est conquis, on est siamois ; on est le dedans et le dehors à la fois. Devenir temple ou visiteur, ou même les deux dans le temps, ou lové dans une chair tendre et douce comme une soie devient le nec plus ultra.
On n’a jamais assez de l’autre en soi.
J’éprouve une honte et une fierté à transmettre le désir, réchauffer les corps.
J’espère toujours la contagion.
La montée de flammes dans les colonnes de chair.
Les membres geysers.
L’abondance des sèves.
C’est sans doute pour oublier ces douceurs et ces affronts faits à moi-même que je décidai que ce voyage tombait à point nommé.
À ce moment de ma vie, Rayane m’avait semblé une évidence.
La clarté même.
À sept heures du matin, je me trouvais en gare de Lyon, alourdi de mon sac à dos, les yeux piquants de fatigue, le cœur alerte, les muscles tressaillant de nervosité.
Pendant le voyage de quatre heures, j’eus le temps de faire défiler toutes les possibilités, de mesurer l’inconscience qui était la mienne, de m’en féliciter, même. Je n’avais jamais abandonné le rêve. J’aimais cette sensation de sauter sans filet.
Je n’avais réservé aucun logement. J’aviserai là-bas.
Je n’avais donc aucun plan.
Mon but fut mon unique moteur.
Les quelques photos que je trouvais sur Internet sur la ville iconique pour son Van Gogh et sa Jeanne Calment me donnèrent un aperçu de sa mignonnerie. Héritage romain, arènes, vieilles pierres, mignonnes ruelles, lanternes suspendues, réverbères en arabesques, vue sur le Rhône.
Le théâtre parfait pour la course au cœur perdu.
Une ville bâtie autour de ruines constituait l’endroit idéal pour nous faire renaître.
Je me figurais Rayane évoluant dans ce décor méridional, le bienheureux soleil caressant sa peau caramel tous les matins au sortir de son domicile, son quotidien réglé, lui à la terrasse des cafés, beau à s’en damner, mire de toutes les grues de passage et des garçons perdus. En sondant les internets, je compris qu’il demeurait en cette ville mais travaillait, aux dernières nouvelles, dans une agence bancaire sur Avignon qui n’était qu’à une vingtaine de minutes en TER de ma destination initiale. Je pourrai aisément faire le balancier entre les deux villes une fois là-bas.
Avec un peu de chance, je le croiserai même dans le train. Je commençai à supputer, à me caler sur ses horaires de bureau, à monter des plans sur des comètes foireuses.
Quelques poignées de minutes me séparaient de ma destination finale.
Arrivé à la gare d’Orange, la Cité des princes, en route pour mon roi, j’envoyai un SMS à son dernier numéro connu. Ce numéro que j’avais toujours gardé dans mon téléphone sans plus l’utiliser, bloqué quelques mois après m’être lâchement enfui. Après de longues minutes à composer et effacer des messages – comment reprenait-on contact après avoir décampé sans crier gare, sans explication ? – j’accouchai mentalement d’un trait textuel lapidaire.
Je pris soin de le débloquer sur WhatsApp.
Les messageries instantanées et leurs vortex d’angoisse : les indicateurs de saisie, les statuts de connexion m’avaient longtemps terrorisé le concernant. Lorsque je le quittai, savoir qu’il était là, à portée, disponible, connecté, connectable, disposé à me cracher sa rage du bout des doigts, me propulsait dans des tourbillons de stress.
De nouveau, je le retrouvai dans ma liste de contacts dans l’application. Le voir me prouva que, contrairement à moi, lui ne m’avait pas bloqué. Je découvris une photographie de profil qui me fit tapoter instantanément.
Une autre relique de lui : portrait de pixels qui fit remonter en moi un violent désir de proximité. Ces grands yeux profonds noir caféine, ces mêmes lèvres ourlées, généreuses, vagues de chair et de chaleur, ce visage totem que j’adorais.
Sous son nom, une indication me mit le feu aux poudres : Vu à 10:08. Je regardai l’horloge que m’indiquait mon téléphone portable : 11:15. Il était là, à quelques minutes, à quelques kilomètres. J’aimais que le temps et l’espace entre nous rétrécissent ainsi. Cela me jetait dans un état limite, un peu bâtard, entre l’angoisse et la hâte.
J’hésitais entre pleurer, rire, vomir, me faire dessus, soumis à des envies de débordements.
N’y tenant plus, je tirai à bout portant. Jetai une bouteille à la mer.
Je suis dans la merde. J’ai pas d’endroit où dormir. Long à expliquer. Est-ce que tu peux me loger ?
Cri rouge, S.O.S., mensonges et semi-mensonges.
Je fermai l’application, trop effrayé à l’idée d’avoir à observer les coches devenir bleues, signe que mes mots étaient devenus réalité pour lui. Le mode « Ne pas déranger » de mon téléphone me protégerait de l’attendue et redoutée notification qui serait le début ou la fin de tout.
J’enfonçai mon téléphone dans ma poche et me promis de regarder quand je m’en sentirais prêt.
Quelques minutes plus tard, on annonça la ville d’Arles.
Je descendis sur le quai flanqué de mon gros sac à dos, un peu moins croyant en mon projet.
Le soleil était doux et tombait droit sur moi pour mieux m’envelopper et me redonner foi en mes rêves de miel qui se liquéfiaient alors que je restais sur place, incapable de bouger.
J’étais sur ses terres. Neuves. Soleilleuses.
Peut-être foulait-il le bitume de ce quai tous les matins pour se rendre au travail ? Tous ces gens assis sur les bancs le voyaient sans doute quotidiennement.
Je me transformais en détective jaloux.
Tout de lui transpirait dans tout ce que je voyais.
Je consentis à traverser la gare et les voyageurs-fourmis pour atterrir sur la petite place devant le bâtiment où bus et voitures stationnaient et où des gens s’attendaient.
Sitôt que j’eus foulé les petits pavés, je fus pris d’un délire. Une vision de lui, les mains dans les poches dans un jean très saillant, un léger sourire en coin, ses lèvres lâchant quelque chose du style : « T’as mis le temps à revenir » me fila l’envie de me foutre des claques. Sur ce calque superposé au réel, il se tenait là à m’attendre comme si de rien n’était. Comme si c’était normal. Comme si ces deux années passées, cette échappée belle, n’avaient été rien moins qu’un détail, un petit incident, un trou d’épingle dans le ruban du temps.
Tu rêves, mon gars, tu rêves…
Je regagnai le réel en ajustant les bretelles de mon sac qui me tuait déjà le dos.
J’y étais.
J’avais le décor, les personnages.
Ne me restaient plus qu’un scénario, des dialogues, des intentions, des sous-textes à écrire.
Et, je le craignais, beaucoup de cris et de silences aussi.
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2.
12:34.
Sans m’arrêter de marcher, je mangeai sur le pouce un sandwich étouffe-chrétien que j’avais acheté à la supérette.
Je n’avais toujours pas consulté mon application pour m’assurer de la bonne réception de ma petite bombe. Ne pas s’arrêter. Ne pas s’arrêter de marcher, me répétais-je alors que mes pas me portaient plus loin que je ne le voulais.
Le soleil continuait à me suivre, témoin avide de mes pérégrinations solitaires. Ne pas s’arrêter. Continuer à marcher. L’idée de tomber nez à nez avec Rayane sans l’avoir planifié m’angoissait. Je voulais être maître du lieu, de l’heure… m’assurer d’issues de secours en cas de dégonflement inopiné.
Mon sac devenait de plus en plus lourd. Je me refusais pourtant le secours d’un banc à plusieurs reprises.
Je fis mille fois le tour des arènes, passai devant les Alyscamps, atterris dans une zone d’activité où pullulaient les fast-foods avant de revenir sur mes pas pour traîner dans le centre-ville où toutes les petites boutiques flattèrent mon regard, où les murs ponctués d’œuvres street art me rappelèrent Paris. Il y eut aussi les renfoncements charmants, les terrasses fleuries des cafés, les guirlandes à guinguettes suspendues se croisant au-dessus des places, les petits balcons, les façades vieillies, les couleurs défraîchies des bâtiments dans leur jus, l’Hôtel-Dieu, la place de la cathédrale Saint-Trophime et la fontaine de l’Obélisque avec ses faces de bronze chevelues qui m’évoquaient une masculine Méduse, sa tête de cygne et ses lions.
Je visitais tous les hauts lieux de la cité antique en quelques heures.
Je m’imprégnais de la vie de cette ville encore inconnue qui avait l’air de me sourire et ferait à coup sûr le terreau parfait, le prétexte idéal aux déambulations romantiques les plus débiles et les plus essentielles.
À seize heures, je n’avais toujours pas ouvert l’application. Quand j’abdiquai pour me poser quelques minutes à un bar de la rue de l’hôtel de ville, mes pieds me faisant trop souffrir, je posai le téléphone qui me narguait sur la table.
Après avoir siroté de longs traits de thé glacé à la pêche et massé sommairement mes pattes endolories, je trouvai le courage d’affronter le réel et de vérifier l’hameçon que j’avais lancé dans le vide.
Les deux coches bleues étaient là.
Sans réponse.
Mon cœur se mit à battre à tout rompre.
Depuis combien de temps avait-il vu mon message ? L’avait-il vu quelques minutes seulement après sa réception et l’avait-il laissé sans réponse à dessein ? Venait-il tout simplement de le consulter et cherchait-il les mots qu’il pourrait me renvoyer ? Comptait-il seulement me répondre ?
Je fus fixé lorsqu’il m’envoya un « c’est qui » des familles qui me crucifia quelques secondes. Je me rappelai alors qu’il était impossible qu’il ignore qui j’étais avec ma photo de profil dans l’encerclé.
Il s’agissait d’une bête volonté de me faire mal que je compris sans m’en formaliser.
Je répondis :
C’est de bonne guerre.
LOUP, 13:50
Échange entamé.
Cela me rappelait nos tout premiers messages, la cité, les murs de grisaille qu’on avait brisés. Les messages-flèches tirés dans le noir pour s’appréhender. L’excitation montait en moi.
Mais je craignais cette fois-ci de me heurter à des remparts en béton armé.
Je scrutai avec angoisse l’indicateur de saisie. Il n’était pas en train de composer. Je me mis à tapoter nerveusement du pied et me pris soudain à regretter d’avoir franchi les infinies distances qui nous séparaient.
Quinze minutes plus tard, je reçus finalement un autre message qui démentit l’interrogation du premier.
Taf. Sors 18:00.
RAYANE, 13 : 56
On ne pouvait pas plus laconique.
Je le retrouvais.
Des heures d’attente s’ajouteraient donc à mon angoisse.
Il me surprit cinq minutes plus tard lorsque son nom s’afficha sur mon écran. RAYANE. Rayonne. Radiant. Radieux. Rails. Des associations de mots, d’idées, des glissements sémantiques colonisaient ma tête. Tout pour me détourner de l’échéance : la confrontation. Mon sang afflua vers mon cœur, me laissant quelque peu haletant.
Une sonnerie, deux, puis trois…
Je ne décrochai avec peine qu’à la cinquième, sans dire allô.
J’ignorais la couleur du silence qui suivit, mais je savais que celui-ci était dense. Compact. Je le sentais, je le sentais au même titre que Rayane, par son souffle, par le bruit ambiant qui l’entourait. Il était là, suspendu lui aussi, funambule muet à l’autre bout de la ligne. Une bataille s’entama pour savoir qui serait le premier à entacher ce silence parfait avant le début de la petite comédie, des hostilités, des banalités peut-être.
Sa voix avait-elle changé ? Transportait-elle la même chaleur, jouait-elle encore des mêmes graves ?
Je décidai d’endosser le rôle du perdant.
— Allô… miaulai-je finalement, penaud.
J’entendis un bruit de fond dans le combiné puis, enfin, après une pause ressemblant à s’y méprendre à une hésitation avant un saut dans le vide, sa voix étirée sur quelques syllabes, lourde, pesante.
— T’es où ?
Aucun salut.
Rien que du concret.
De l’informatif.
— À Arles.
Quelques secondes de battement.
— Qu’est-ce que tu fous à Arles, toi ?
Un toi comme un crachat.
Des souvenirs de baises électriques, de jets de salive et de chaudes pluies de semence sur mon visage offert s’imprimèrent dans mon esprit.
Je me rappelais la façon si spéciale dont la colère affleurait toujours, perçait même à travers la tonicité et la sécheresse de ses intonations et inflexions vocales, quelles que soient les circonstances.
J’improvisai :
— J’ai une galère. Une grosse galère…
— Hum. Et c’est chaud ? Genre, grave ?
— C’est… je sais pas encore, en fait.
Silence.
On habitait tous les deux sur ce trait tendu, fil condensé de deux ans de silence et de non-dits.
Je lançai :
— Tu as fini plus tôt ?
— Non. J’ai juste cinq minutes entre deux rendez-vous.
— T’es loin ?
— Je bosse sur Avignon.
Je me gardai de lui dire que j’avais déjà connaissance de cette information.
Long silence.
Il semblait aussi méditatif que moi.
Il demanda :
— Comment t’as su que j’étais ici ? Pourquoi tu me contactes moi ?
— Les réseaux. Tu sais bien…
— Hum. Tu m’as stalké[1] ou quoi ?
— T’es fou, toi, fis-je mine de me moquer.
— Comment t’as atterri ici ? attaqua-t-il sans me laisser répondre.
— C’est compliqué, au téléphone…
— T’as pas de thunes pour un hôtel ?
— Non. Je me suis fait voler mes papiers, mentis-je. J’ai plus rien. Juste un sac à dos avec quelques fringues.
J’entendis des voix dans le combiné.
Il écourta notre conversation :
— Je suis rue du Refuge, pas loin des arènes. T’as qu’à venir à sept heures. Je dois te laisser. Mon rendez-vous.
Le bip me fit savoir qu’il avait raccroché.
Mon rythme cardiaque prit un moment avant de reprendre sa course normale. Les chevaux électriques galopant dans ma poitrine s’apaisèrent doucement.
Au fond, je ne m’en sortais pas si mal.
S’était-il contenu parce qu’il était au travail ? Le ressentiment de ma fuite avait-il été bu depuis longtemps ? La colère morte et enterrée ?
Tout ce que je savais, c’était que j’avais un rendez-vous, une adresse, une heure ; le tout, quelques heures passé mon arrivée.
Je commençais à croire que tout s’augurerait pour le mieux.
J’ignorais encore tout de la tempête qui s’abattrait sur moi.
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3.
19:22.
T’as sucé quelqu’un avant d’arriver ou quoi ?
Ses mots durs.
Encore.
Toujours.
Je me tenais là, sur le pas de sa porte, à l’orée de sa vie.
Honteux. Sans face. Avec seulement quelques brins d’espoir et le regard mielleux, teinté de silencieuses suppliques, le fond des pupilles flanqué de cierges vacillants comme les cryptes des églises, la nasse lumineuse où se concentrent et brûlent tous les espoirs du monde.
En fait, j’étais juste content de les revoir, lui et ses sourcils en virgules sèches, nettes, qui lui dessinaient un regard toujours hésitant entre perplexité et sévérité.
Un regard que je lui connaissais bien.
Ça avait beau faire deux ans qu’on ne s’était pas vus, je n’avais rien oublié de la force, du magnétisme animal de son visage. Des tempêtes qu’il transportait. Celui-ci jouissait sur moi du même pouvoir. Ses prunelles me transperçaient si aisément que ce devrait être interdit de regarder quelqu’un de cette manière.
Il était plus beau que dans mes souvenirs. Se pouvait-il que la peine ait sublimé ses traits ? Pourquoi les hommes malheureux ont-ils toujours ce supplément de charme qui les rend aussi sublimement attractifs ?
Alors qu’il me fixait, tout ce qui me ravissait autrefois me revint en pleine face. Le charme de son arabité. Sa stature massive. Son corps de glaise suppliant de le toucher. J’appréciais sa nouvelle coupe. Les cheveux laissés plus longs et plaqués sur le crâne vers l’arrière. Lisses. Lustrés. Nets.
Le côté laqué, luisant, me donnait si fort l’envie de toucher pour y mettre un peu de désordre.
C’était ça, mon truc : foutre la pagaille dans le trop ordonné.
C’était ce que j’avais fait il y a deux ans.
C’était la raison pour laquelle son regard me transperçait.
Son visage parfait était recouvert d’un vernis, toujours à la maigre frontière entre la profonde indifférence et la froide colère.
— Salut.
Fieffé dans son attitude de roc, il me toisait, une main sur la tranche de la porte.
Je m’étais toujours demandé quels seraient ses premiers mots si on se revoyait, en face-à-face, depuis que j’avais déserté sa vie en mode garçon de l’air et sexe en fleur.
Il ne tarda pas à me donner la réponse.
— T’as sucé quelqu’un avant d’arriver ou quoi ? Je t’avais pas dit dix-neuf heures ? T’as cru que j’étais un hôtel ?
Trois secondes : c’était le temps qu’il lui avait fallu pour dégainer.
Déjà, j’avais fauté. Je m’y attendais. J’acceptai. Peu importe ce qu’il me réservait, tout serait mille fois mérité.
Je n’étais pas censé être en position de demander meilleur traitement.
— J’ai fait trois fois le tour du quartier, mon GPS merde un peu… mentis-je.
— T’as toujours été une merde en orientation.
Regard laser et silence belliqueux.
La foudre elle-même aurait sans doute fait montre de plus de manières et de subtilité.
Immobiles, nous restions plantés là, lui sur le pas de sa porte, moi dans le couloir. On ne se rend pas compte ou on oublie comme c’est long, une minute.
Au bout d’un moment, l’éclairage automatique détecteur de mouvements nous plongea dans le noir.
Je ne pus réprimer un petit rire face à ce raté scénaristique.
Ma nervosité parlait pour moi.
— Qu’est-ce qui te fait marrer ? cracha-t-il, agressif, relégué au rang d’ombre.
— Non, rien, la lumière, c’est… Et toi qui restes figé dans ton encadrement de porte… J’aurais presque peur si je te connaissais pas. Ça fait un peu film d’horreur. Remarque, c’est pas mal, aussi, dans le noir. Souvent, on se dit vachement plus de trucs dans le noir. Enfin, pas forcément plus, mais des choses plus importantes… T’as jamais remarqué ?
— Putain, ce que tu peux baver… J’avais oublié, s’écria-t-il face à ma prolixité qui ne cherchait qu’à masquer ma honte. Vas-y, bouge ton boule, là ! cria-t-il en agitant son bras dans ma direction.
Je le pris au mot en entamant une petite danse dans le couloir qui ramena la lumière. Ma chorégraphie improvisée prit fin lorsque son regard sans merci replongea en moi.
Scène de duel : images de revolvers argentés scintillant sous le soleil, vent chargé de poussière, air sec et plombé, ambiance western.
Ma fausse décontraction l’agressait. Offert au fusil de son regard, je lui glissai quelques mots par télépathie.
Tire. Tire le premier si tu veux. Tire que je m’écroule au sol et que la dernière chose offerte à ma vue soit ton visage vainqueur au-dessus du mien, roi solaire, prince pourfendeur, en souvenir de la communion de nos corps, des délicieux sacrifices, de la vie injectée, des neiges issues de toi taillées pour mourir dans mon seul corps. Prends, colonise, assassine. J’accueillerai tes balles avec un sourire. J’écarterai les étoffes qui me vêtent, laissant le cœur à nu ou presque. Je découvrirai ma chair de mes propres mains et garderai les yeux ouverts. Je serai pour toi hommage vivant au saint tout plombé de flèches…
Ma prière mentale m’absorba un moment. Il me tira de ma rêverie. Mon absence sembla l’agacer.
— T’as fumé ?
— Non, non…
Je nous ramenai à la prétendue raison de ma présence face à lui.
— Je suis fatigué. J’ai mal partout. J’ai beaucoup marché… Du coup, t’as un lit en rab pour…
— T’as craqué. Tu dors sur le canapé. Je suis déjà bien trop con de t’accepter chez moi.
— Compris. Canapé, fis-je, adoptant le même ton martial.
— Entre. Mais me parle pas. Ou alors, le strict minimum. Je me lève tôt demain. J’ai pas le…
— Pas le time. Oui, je me souviens… lui souris-je en me dirigeant vers lui.
— Quoique… Attends !
Je stoppai net.
— En fait, je crois pas que j’ai envie que tu rentres chez oim. J’avais juste envie de voir ta tronche quand je te dirais non.
Ma mine se couvrit de fronces.
— Ah… Tu me fais ce plan-là ?
— Ouais… Et tu vas faire quoi ? me défia-t-il.
— Ouais, t’as raison. C’était une mauvaise idée… Désolé… dis-je, mine de me raviser. J’espère au moins que c’était bon. Ciao.
Alors que je mimais le départ, sa voix puissante me retint et résonna dans le couloir :
— Tu vas aller où ?
— J’sais pas… Je vais marcher.
— Toute la nuit ?
— Si j’ai pas le choix. Ça musclera mes fesses…
— Si tu te les fais pas défoncer avant ! Pourquoi tu trouves pas un plan cul qui peut t’héberger ? Si tu te donnes bien, il te proposera peut-être même de rester sans que t’aies besoin de demander. Va falloir que t’ouvres ton cul toute la nuit mais t’aimes bien, ça, non ?
— Ouah, t’en as en stock…
— Je suis encore full, t’inquiète.
— C’étaient que les préliminaires, alors ? Je note, je note.
— Tu dois bien avoir un tamponneur dans chaque ville de France, toi.
— Va savoir… lâchai-je, faussement las, en m’éloignant. Allez, c’est l’heure du tamponnage.
— Hé !
Je me retournai pour le voir prendre la pause. Si naturel. Sa photogénie me tuait. Sa beauté me transperça le ventre. Une fois de plus.
— Tu sais ce que je m’étais dit ? Je m’étais dit que le jour où je te reverrais, je te cracherais sur la gueule après t’avoir collé une bonne mandale.
— Ah ouais ?
Entre nous, le long couloir.
Du vide.
Rien que l’espace entre nos corps.
Impression de déjà-vu.
Je l’invitai à réaliser son fantasme :
— Vas-y. Tu veux ? Fais-toi plaiz. Je bougerai pas.
— J’te donne pas ma salive. Tu serais capable de kiffer.
Il avait raison.
Je brûlais d’avoir ne serait-ce qu’un éclat de lui. Suçoter ses lèvres comme je l’aurais fait d’un bonbon. Ses lèvres bombées, si pleines… et d’où étaient tombés des mots fauves et des mots tendres.
Je louais la propension de sa bouche à créer des merveilles.
— Tu fais tiep, petite timp… Je croyais que ça me ferait plaisir, mais en fait tu me fais juste…
— Pitié, ouais.
Soudain, il sembla voir plus clair en lui.
Il déclara :
— Tu restes une nuit. Juste une nuit. Demain, tu dégages. Je te donne même de la thune s’il faut, j’en ai rien à foutre, mais tu dégages. Je suis déjà bien trop con…
J’entrai en veillant à ne pas frôler son corps malgré l’envie qui me harcelait. Il referma la porte derrière nous.
Le deux-pièces était à son image : ordonné, propre, sans fioritures. Le parfum d’ambiance ou d’assouplissant flottant dans l’air m’envahit tout à fait : l’odeur que je captais convoquait en moi des images de scènes du quotidien, celui qui avait été le nôtre.
Je n’osai pas commenter ce que je voyais de peur de me prendre une nouvelle salve de furie.
Je ne l’embarrassai que d’un simple et benoît merci.
Rayane se dirigea vers le couloir. Déplacements mécaniques, démarche électrique. Il ouvrit la penderie et en sortit une couette molletonnée qu’il vint me larguer dans les bras sans un mot et partit s’enfermer dans sa chambre.
Je restai figé un moment.
Je savais comment se déviderait ma nuit : j’irai confier mes larmes au canapé imbibé de son odeur.
Il revint.
À son passage, je lui glissai quelques mots :
— Mais, il est… sept heures et demie.
— Je t’ai pas dit de te pieuter de suite.
Je larguai l’épaisse couverture sur le canapé en prenant soin de la plier. Je pouvais sentir son regard me scanner alors que je m’appliquais à prendre le moins de place possible.
Il me demanda nerveusement, accompagnant cette salve d’un mouvement de tête :
— T’as bouffé ?
— Pas depuis midi…
— J’avais pas prévu de préparer un truc. Un Uber. T’aimes le libanais ?
Avant que je ne puisse répondre, il me coupa :
— Non, attends, en fait, je m’en cogne. Tu boufferas libanais ce soir.
— Parfait… glissai-je.
— Je vais mater ma série en attendant.
— Tu mates quoi en ce moment ?
Il flanqua un coup de talon dans la porte après être entré dans sa chambre, me laissant sans réponse dans la geôle froide du silence, convoquant les frimas de l’automne avec un peu d’avance.
Par anticipation, je découvris la teneur de mon repas et le programme télévisuel mental de ma soirée.
Soupe à la grimace et autopsie d’une relation en champ de ruines.
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4.
20:34.
Le livreur sonna à l’interphone et monta nous apporter notre repas.
Chawarma poulet, houmous, salade tomates-boulgour-persil.
À peine le sac fut-il entre ses mains qu’il prit sa portion en me laissant le reste en vrac sur la table basse. Il s’assit sur le haut tabouret au bar de la cuisine tandis que je restais campé sur le canapé. Mon panier. Mon radeau. Il commença à manger sans cérémonie. Je décidai de l’imiter en ouvrant ma boîte en polystyrène, gamelle de l’homme moderne pressé.
— Bon appétit, et merci pour le repas, glissai-je.
Cela ne sembla pas le perturber.
Alors qu’il m’ignorait de manière royale, je me plaisais à le contempler.
Je fus comme aspiré en moi-même.
L’attente latente, lattes du lit, lattes de fumée.
La fumée sortant de sa bouche jusqu’à la fin des temps dans mes sombres coulisses. Une pluie de souvenirs s’abattit sur moi. Associations et glissements. Envoûtantes baises sous un ciel de volutes de shit. Ma mémoire comme une somme de gros tiroirs encombrés d’images et de sensations, une collection de bouts de lui ; je suis un memorabilia vivant, un photophore vibrant. Un temple dédié à sa gloire. Elle qui continue et continuera de briller, même dans le noir, surtout dans le noir, pour des siècles et des siècles.
Mes captures mentales, mes photographies secrètes sont mes joyaux phosphorescents.
Le problème est là : je suis saturé de lui et j’ignore au juste ce qui me délivrera. Il y a pire que ça : la délivrance serait pour moi honteuse reddition, douloureux abandon ; je ne veux surtout pas que le temps ou les autres m’arrachent cet amour que je nourris pour lui. Il me tient chaud la nuit, le jour. Il est la cotonnade dans laquelle je m’enrubanne totalement sitôt que le gris m’assaille…
Sur l’instant, j’aurais pu lui dire tout ça, mais l’aurait-il compris, tout empêtré dans ses légitimes rancœurs ?
Surprenant mes regards insistants, il me héla :
— Y a un problème ? C’est pas bon ?
— Non. C’est bon.
— Pourquoi tu me mates comme ça ?
— C’est interdit ?
— J’aime pas. Surtout quand je bouffe.
— Ça fait longtemps qu’on s’est pas vus. Je peux bien te regarder…
— La faute à qui ?
Voyant que je ne le lâchais pas du regard, il eut un coup de sang, prit sa gamelle en plastique avant d’aller se terrer dans sa chambre.
Gisant sur le canapé comme sur une île à la dérive, je fus confronté au manque.
Le manque qui arrache et déchire.
Le manque qui n’est pas même cousin de la douleur mais l’indicible creux, le puits asséché de sensations, l’indéfinissable absence. Sa présence à quelques mètres aggravait mon trouble, l’impossibilité de le voir, le savoir derrière cette porte, si possiblement accessible, son corps disponible, jetaient dans mon esprit et mon corps des gerbes d’étincelles vicieuses.
Je me souvins de mon journal : le désir est une porte, un tissu tendu, un écran…
Sa silhouette en filigrane se découpait sur la porte et je ne pouvais m’empêcher de l’imaginer se branler et jouir sans moi. Sa chambre : la succursale de ses rêves, ses craintes, ses solaires et sexuels rayonnements. Ces jouissances répétées, perdues, jetées au fond de poubelles ou destinées à d’autres que moi se mirent à m’obséder.
J’aurais voulu être sa poubelle. Son unique.
Amants passés, trépassés, amours fantômes, ébats en filigrane.
Combien de fois avait-il décollé sans moi depuis mon départ ? Vers quels limbes l’amour qu’on n’avait plus fait s’envolait-il pour mourir ? Où toute cette vie qui m’était destinée avait-elle coulé ? Mon cerveau fumait de ne plus être le lit de ses laiteuses rivières.
Je ne pensais plus qu’à ça.
Me faire martyriser par son chibre.
Être consciencieusement pilonné.
Savamment détruit.
Avoir le fondement ébranlé.
Le corps en ébullition et sacrifié.
Le sang en bain bouillonnant.
À cet instant, je ne voulais plus me vivre qu’ainsi : empli, additionné de sa vie.
Des visions crues, pornographiques, quasi chirurgicales m’assaillaient. Chairs à nu, muqueuses déployées et offertes, trocs de viscosités. L’organique dans toute sa dégoûtante et fascinante splendeur. Les corps. Rien que les corps.
Était-il une réalité autre que celle-ci ? L’amour existait-t-il seulement par lui-même, délogé de ses charpentes carnées, sorti des réseaux de fibres qui le conduisent ? Était-il une entité propre ou seulement un rejeton, un accident de conscience ?
Il me semblait que notre idylle n’avait jamais été qu’une histoire de peaux. Mais une dimension s’était ajoutée à cela : le temps. Le temps nous avait propulsés sous la peau l’un de l’autre. Était-ce là la fatalité de trop s’aimer, à force de préhensions, d’appréhensions, d’imbrications, que d’aller jusqu’à infuser l’esprit de l’autre ?
Embryon d’amour avorté.
Peut-être que je nous avais tués dans l’œuf pour nous faire accéder à une forme d’éternité.
Peut-être que ce charme idiot et inutile signé A majuscule n’était issu que de cette transcendance corporelle, un fruit bizarre, un peu semblable au phénomène mystérieux de l’esprit. Une illusion. Une chimère. Un spectacle éphémère.
Je sais que je ne sais rien de tous les vents par lesquels l’homme est traversé. La maison-homme est une demeure peu sûre, poreuse, périssable. J’ai beau être l’arène de leur course folle, la vie et l’amour seront à jamais pour moi de Grands Mystères qui me dépassent. Des vents qui me secouent à leur guise.