Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)
Chapitre Premier · Le premier Octobre 1875 qui était un…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Le vieux maître, psychologue attentif, eut vite pénétré cette amitié et chercha à en tirer pour eux le meilleur profit. Il leur montra que s’ils voulaient demeurer côte à côte il fallait qu’ils pussent avoir en compositions des places qui leur permissent de se retrouver à chaque fois dans cet ordre; et que le meilleur moyen d’y réussir c’était encore de travailler à être les premiers. Les enfants, fort intelligents tous trois, le comprirent très bien. Ils prirent l’habitude de se réunir, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre d’entre eux, pour y préparer ensemble leurs leçons. Ils se piquaient fort d’émulation, mais chacun avait ses faiblesses; Abraham, d’une intuition prodigieuse en calcul, se montrait assez piteux en devoir français; au contraire François y excellait et ne mordait guère à l’arithmétique. Bernard, attentif aux trucs et aux ficelles, la mémoire extraordinairement fidèle, s’enrichissait des acquisitions mêmes de ses voisins; studieux, régulier, toujours propre et précis jusqu’à la minutie, jamais en faute, il gardait, inamovible, la première place, tandis que ses amis se disputaient la deuxième. Le jeudi, ils sortaient souvent ensemble et se livraient à des causeries ou à des jeux interminables dans les squares et les jardins. Leurs rapports n’allaient point sans dispute et, au début, les orages furent parfois suivis de coups. Mais, bien que Bernard fût robuste, François, autrement fort, lui avait infligé de telles corrections que, la rage au cœur, le petit Rabevel ne cherchait plus les batailles. Encore qu’il ne fût pas querelleur, François goûtait à se battre une véritable ivresse et il triomphait sans ménagement; aussi les rires de leurs camarades, plus humiliants pour Bernard que sa défaite elle-même, le corrigèrent-ils promptement. Quant à Abraham, l’instinct qu’il devait à des milliers d’années d’oppression et de persécution lui avait toujours épargné toute bataille. Le petit Rabevel ne fut pas sans le remarquer. Sans que ses forces intérieures et ses aspirations fussent en rien modifiées, il s’accrut en prudence, en ruse, et il faut bien le dire, en hypocrisie véritable. Refrénés plus que jamais, ses instincts de domination et de violence n’en croissaient pas moins. Il semblait au contraire que leur ressort comprimé davantage en eût acquis plus d’énergie latente. Mais rien ne s’en révélait.
Il y eut pourtant un jour mémorable qui fit un éclat. Trois années s’étaient écoulées sur cette eau dormante et le garçon présentait pour ses treize ans une figure vive, décidée et souriante, avec à peine un je ne sais quoi de dérobé dans le regard mais qui ne frappait pas dès l’abord. Il avait de grands succès scolaires, faisait l’orgueil des siens et du quartier. Un soir qu’il montait à sa chambre, il vit dans l’ombre du palier du troisième étage Tom, le chien de Goldschmidt, le fabricant de chapeaux, accroupi et comme à l’affût. Il se rappela tout-à-coup que sa grand’mère avait raconté qu’on trouvait depuis quelque temps les chats du voisinage les reins cassés, aux abords de l’immeuble; il se cacha au détour de l’escalier après avoir baissé la flamme du quinquet. Le chien ne bougeait pas et regardait fixement dans une certaine direction; Bernard suivant son regard aperçut, dans la porte de l’escalier de secours, une chatière nouvellement percée. Au bout d’un moment, un matou, sans méfiance, parut; il flaira l’atmosphère, agita un instant la queue assez nerveusement et comme perplexe, fit quelques pas et s’arrêta; à cet instant, d’un bond silencieux, Tom fut sur lui et, avant qu’il eût poussé un cri, le chat gisait, l’épine dorsale brisée d’un coup de crocs. Du mufle le chien repoussa sa victime dans la chatière; on entendit dans la cage de l’escalier le corps tomber sur le béton du rez-de-chaussée avec un bruit mou.
Bernard restait sur place, moite d’horreur, d’émotion, et d’une sorte d’admiration: il eut la sensation d’être affamé, une espèce d’appétit devant ce dogue qui léchait ses babines et bâillait avec satisfaction. Un obscur désir lui venait d’être cette brute; il se rappela tout-à-coup le coup de couteau à l’amoureux de la bonne; il eût voulu avoir ce sang à portée de la bouche. Une envie, dont il avait honte, de voir encore ce chien massacrer une autre bête innocente traquait son imagination; il se sentait cloué là. Pourtant il se leva et redescendit à pas de loup. Il rentra dans l’appartement, prétextant un livre oublié. La sueur au front, il alla derrière un placard où reposait la chatte de la maison qui avait mis bas un mois avant. Il prit l’un des chatons sans que la mère ronronnante s’y opposât et, sur la pointe des pieds, il s’esquiva.
Quand il aperçut de nouveau le chien, son cœur cessa de battre. Le monstre couché le regardait d’un œil à peine ouvert. Il posa le chaton et attendit; mais Tom simulait l’innocence et le sommeil; la petite bête enhardie venue contre sa gueule le flattait du poil et de la queue; il se laissait faire d’un air bonasse. Bernard lui dit à mi-voix: «Tu es malin. Pas tant que moi, tu vas voir». Toute pitié avait disparu de lui. Il saisit le chaton, le balança sous le nez du chien et tout-à-coup le lui lança; d’instinct, Tom avait tendu la gueule et broyé les reins du pauvre animal; il reposa le cadavre à terre en baissant les oreilles et remuant faiblement la queue, craignant visiblement d’être battu. Mais Bernard le caressa un moment en lui disant de douces paroles; puis il saisit le chat et le jeta par la fenêtre dans la rue déserte.
Il se trouvait à la maison, le lendemain, lorsque la sensible Eugénie raconta avec des larmes qu’on avait retrouvé l’un des chatons martyrisé dans la rue. Bernard écoutait et contemplait sa tante avec une impression nouvelle; ces sanglots ne l’émouvaient point de pitié mais lui donnaient une espèce de soif. Le soir même, en montant se coucher, il prenait au nid un deuxième chat; le chien paraissait l’attendre et il n’en fut pas surpris; à peine cette fois avait-il posé à terre la petite bête que Tom la tuait. Il balança à redescendre; mais enfin, vaincu par le goût du péché, il revint au nid; un seul chaton, le dernier, reposait au sein de la mère; il le prit brutalement; mais comme il atteignait le palier, son oncle Noë qui avait cru entendre un frôlement quitta la table où il lisait entre le père et la mère et arriva à temps à la porte pour voir celle-ci se fermer doucement. Intrigué, il sortit à son tour, perçut le pas de Bernard, le suivit dans l’ombre et assista au massacre.
L’enfant, pâle de rage, comparut devant les siens; le grand-père était anéanti. Catherine toute décomposée. Ils prononcèrent des paroles énigmatiques pour lui.
—D’où peut-elle venir cette petite crapule, d’où peut-elle venir? disait Rodolphe.
Que pouvaient contre cette tête de fer les semonces des siens et du maître d’école, le cachot, le pain noir? Rien. Catherine attribua cette misérable moralité à l’école sans Dieu. Sur ses instances il fut entendu qu’il suivrait le catéchisme et verrait régulièrement le frère Valier. L’enfant ne s’émut de rien. Les seules choses qui l’eussent frappé, en dehors de l’affront de s’être laissé prendre, étaient les paroles sibyllines prononcées par Rodolphe et dont il cherchait vainement le sens.
Au catéchisme comme à l’école il fut l’enfant appliqué, artificieux et ponctuel qui s’assurait les premières places, les prix et l’estime des maîtres. Son intelligence toujours en éveil mais prudente emmagasinait sans arrêt; une prodigieuse mémoire et une prodigieuse faculté d’oubli donnaient à sa pensée les armes et l’aisance. Physiquement, il se développait fort bien, entraîné par François à tous les exercices du corps. Blinkine réussissait moins et Bernard ne se rappelait jamais sans dérision et orgueil la maladresse qu’il montrait à ce jet du couteau auquel François les avait initiés dans les fourrés du bois de Boulogne. Le petit Régis lui avait fait don, en témoignage d’amitié et de satisfaction d’une longue navaja à cran d’arrêt que son père lui avait rapportée du Mexique.
—Tiens, lui avait-il dit, maintenant que tu sais te servir du joujou, voilà un souvenir. Nous avons treize ans, nous sommes des hommes, on ne sait pas ce qui peut arriver. Il est vrai que si tu deviens tailleur ou menuisier, tu n’en feras jamais grand’chose!
—Et toi? répondait Bernard piqué.
—Moi, je vais partir comme mousse quand mon père reviendra; puis je deviendrai capitaine au long cours; peut-être armateur ou planteur. C’est une autre vie ça, tu sais! Tu m’envies, Abraham?
—Oh! non, faisait l’autre; je travaillerai avec mon père, moi.
—Qui sait? On se perdra de vue, on ne se reverra pas.
Mais Abraham tranquillement:
—Si vous devenez quelque chose ou si vous voulez le devenir, vous ne m’oublierez pas, allez.
Bernard enregistrait ces paroles.
Il ne s’adoucissait pas en grandissant. Une jolie fillette du voisinage, la petite Angèle Mauléon, qui suivait le même chemin pour aller à l’école et aimait ce garçon à cause même de sa sauvagerie, l’ayant un jour embrassé en le quittant et ainsi provoqué innocemment la raillerie de ses camarades, il se précipita sur elle comme une petite brute. Il fallut l’arracher pantelante de ses mains.
Quelque temps après, sur la proposition de François, ils décidèrent de faire à eux trois une excursion en forêt de Fontainebleau. Ils seraient censés invités à passer la soirée du samedi et la journée du dimanche chez les parents de l’un d’eux, ils prétendraient y coucher ce qui ne surprendrait point car cela arrivait quand ils devaient travailler tard ensemble, et, ainsi, ils disposeraient des deux jours du samedi et du dimanche. Restait la question des dépenses.
—Moi, dit François, qui ne mentait jamais, je vous avertis que, pour ma part, je dirai tout à ma mère; à vous de vous débrouiller.
Abraham avait des ressources secrètes, opérant des combinaisons étonnantes de jeux, de paris et de change avec ses cousins. Mais Bernard se demandait, ayant fait quelques dépenses sur les maigres sommes qui lui étaient remises, où il trouverait ce qu’il cherchait.
Il se préparait à ce moment à sa première communion et, tous les soirs, vers les huit heures, allait assister à une retraite qu’on prêchait à Saint-Gervais. On était en Juin; quand il retournait, sur les neuf heures, dans la rue des Rosiers, le passage était sombre mais les commerçants animaient la soirée, causant en groupes sur les portes. Une fois, en passant devant la boutique du chapelier Goldschmidt, Bernard vit le chien Tom couché sur le seuil; le chapelier, non loin de là, bavardait; la boutique était déserte et noire. Une idée subite traversa son esprit; il s’approcha de la bête et la flatta puis se mit à jouer avec elle; le dogue prit goût au jeu; ils entrèrent et sortirent à plusieurs reprises; le chapelier qui les regardait s’amusait de les voir faire. Bernard recommença le lendemain et finit par faire de ce jeu une habitude où personne ne vit rien de suspect. Un soir, qui était la veille de la première communion, au moment où il allait sortir, sa grand’mère l’embrassa plus tendrement que de coutume.
—Il s’est bien amendé, dit-elle, ce petit. Le frère Valier m’a dit aujourd’hui que, non seulement il était le premier au catéchisme, mais qu’il faisait aussi l’édification de tous.
Il sortit et se rendit comme de coutume à la retraite. Puis, au retour, subitement décidé, il feignit de jouer ainsi qu’il le faisait maintenant tous les soirs avec Tom, pénétra dans la boutique et courut à la caisse. Le tiroir était simplement poussé. Il l’ouvrit, plongea la main. Mais déjà le dogue, une patte sur la main, l’autre sur l’épaule, la gueule en feu, grondait et le tenait en respect. Le boutiquier rentra au bout d’une minute dont l’enfant ne se rappela jamais ce qu’elle avait pu durer. Il appela le chien, referma le tiroir et dit simplement à Bernard:
—«Et tu vas faire ta première communion demain! Jamais un petit juif n’aurait fait cela.» Il réfléchit puis ajouta comme pour soi: «Et il passe pour le meilleur sujet du quartier. Quelle nature! Écoute, Bernard, quoiqu’il arrive, n’oublie jamais que je t’ai pardonné et que je me suis tu. Tu promets?»
L’enfant fit oui de la tête. Il rentra chez lui tremblant, le visage cendré, les yeux hagards. La colère rentrée le rendait fou. A sa tante inquiète il ne répondait pas mais ses mâchoires s’entrechoquaient. On le dévêtit, on le coucha dans la chambre des vieux. Toute la nuit il eut la fièvre et délira. Le matin, calme, effrayant, il déclara vouloir se lever. «Tu n’y songes pas!» dit Catherine. Il s’obstina, fit des singeries, feignit le désespoir; il voulait faire sa communion. Il supplia; il sut trouver des larmes. Le vieux Jérôme se mit en quête d’une voiture; on le recouvrit, on l’emmaillota; pendant l’office tout le monde remarqua son visage jaune et ses yeux injectés de bile; il ne cessa de claquer des dents; il s’évanouit à plusieurs reprises; les parents craignirent de ne ramener qu’un cadavre; le curé doyen vint à son banc lui porter l’hostie et fit signe qu’on abrégeât ce supplice si cruellement édifiant; tandis qu’on l’emmenait, l’archiprêtre, en une allocution qui émut profondément les fidèles, déclara qu’un tel enfant consolait de bien des misères les serviteurs du Seigneur. Cependant, Bernard avait demandé que la voiture s’en retournât au petit trot. En pénétrant dans la rue des Rosiers, il se plaignit d’étouffer et se pencha à la portière, la main comprimant le cœur. Tout à coup, comme on passait devant la boutique de Goldschmidt, il eut un geste terriblement rapide du bras. La navaja lancée par la lame avec une force incroyable effleura en sifflant la tête de l’homme qui, en bras de chemise, fumait sa pipe devant la porte; et elle alla se planter jusqu’à la garde, toute vibrante du manche comme une banderille, entre les deux épaules du dogue qui s’écroula en hurlant.
CHAPITRE DEUXIÈME
Les deux femmes arrivèrent à la maison plus mortes que vives. L’enfant, inerte et le visage décomposé, fermait les yeux. On ne percevait plus sa respiration, il avait l’air d’un cadavre. Le vieux Jérôme qui fumait sa pipe dans la cuisine, descendit en hâte; mais, mis au courant en quatre mots, le souffle court, les jambes coupées, il restait immobile contre le chambranle, une main grattant vaguement la poitrine. Ce fut Noë qui, accouru du fond de l’atelier où il bricolait bien que ce fût jour de fête, prit Bernard dans ses bras et le porta, en trébuchant dans l’escalier obscur.
A peine l’enfant fut-il alité qu’il commença de délirer. Il ne cessa guère de trois jours et de trois nuits, ne s’arrêtant qu’abattu et étouffant. On comprenait vaguement qu’il apercevait des spectacles prodigieux et les parents alarmés et émerveillés se demandaient d’où cet enfant taciturne pouvait les avoir tirés. Il arrivait que ces visions fussent bienfaisantes et amenassent sur son visage l’expression de la sérénité: parfois il parlait de navires, de promenades sur l’eau douce et d’autres fois il disait avec ravissement et d’une voix qui gardait toute la suavité de l’enfance: «Qu’il fait bon sur la mer!» A plusieurs reprises il appela le maître d’école; on comprit aussi, à quelques paroles, que l’enfant secret et silencieux s’interrogeait sur sa mère dont personne ne voulait dire mot. La douce Eugénie le veillait. Souvent elle dut appeler à l’aide; car Bernard éclatait en colères furieuses lorsqu’il revoyait, en les déformant, le vieux Goldschmidt et son chien monstrueux. Noë remplaçait sa belle-sœur une partie de la nuit. Mais Jérôme ne voulait pas entrer dans la chambre et Rodolphe ne cachait pas sa répugnance: cette fantasmagorie, la vie intérieure effroyable qu’elle révélait, les surprenaient et choquaient leur bon sens. Catherine avait surtout été secouée dans sa conscience de chrétienne; Bernard lui semblait un sacripant et quelque chose de plus; elle n’était pas éloignée de voir dans les actes de l’enfant une intention sacrilège; elle pleurait sur son hypocrisie précoce, sur le malheur qu’était l’existence de ce petit monstre pour la famille et se demandait avec véhémence quelles tares se cachaient dans le ventre qui l’avait conçu.
Quand on crut que l’enfant allait mieux, ce fut pis. Une épidémie de fièvre typhoïde qui traînait dans le quartier ayant redoublé tout à coup, il n’y échappa point. Ce furent de nouveau le délire, l’agitation désespérée et les alternatives d’espoir et de crainte où se plongeait l’affection que l’on gardait au petit être, malgré les répugnances que sa conduite avait créées. Enfin la maladie céda. La tendresse d’Eugénie qui avait adouci tant de cauchemars eut sa récompense dans une reconnaissance exaltée et farouche que Bernard témoignait par d’ardents baisers prodigués. Noë se vit également accueilli avec une douceur et une affection qui comblèrent son âme sensible et lui firent oublier les heures pénibles passées à ce chevet. Mais le petit restait muet et rogue devant les autres; les larmes seules d’Eugénie purent changer son attitude et l’incliner à la douceur. Cependant la première fois que Catherine, pour éprouver son remords, fit allusion à la scène dont le souvenir les hantait tous, il fut tout secoué de tremblements et on crut qu’il allait étouffer. La vieille grand’mère promit à Eugénie qu’elle n’en parlerait plus.
Le petit Blinkine vint voir son ami. On les laissa seuls et ils bavardèrent longuement. Abraham, fils singulier de sa race, était tenté par tout, doué d’une merveilleuse source de curiosités universelles et sans persévérances, d’un cœur exquis et d’un goût irrépressible pour les caprices changeants de l’intelligence.
Il connaissait bien le cœur de Bernard, il sut l’amuser et l’apaiser. Mais il lui apprit que François était parti «pour tout de bon» comme mousse sur le bateau de son père; sa mère et sa tante s’en étaient allées avec lui; le père Régis comptait les installer provisoirement à Papeete de Tahiti en attendant qu’il pût avoir une concession dans une des îles ou un comptoir; mais l’armateur Bordes ne voulait pas lui confier de comptoir encore; il trouvait qu’il lui était plus utile comme Capitaine et le conjurait d’attendre que François fût en âge de le remplacer.
Les deux adolescents demeurèrent un instant rêveurs. La réalité leur paraissait déjà sous une forme nouvelle, plus concrète, plus dense, plus riche, plus drue. Déjà de ces trois amis l’un avait pris la route définitive de sa vie; déjà les hommes comptaient sur lui, marquaient sa place; la société le rangeait dans une alvéole de sa ruche.
Abraham, en hésitant un peu, mais devinant que le cours de leurs idées était le même, finit par annoncer aussi une grande nouvelle qui le concernait personnellement. Le père Blinkine avait décidé de le mettre au lycée. Ce fut un coup pour Bernard; il savait bien que les siens ne pouvaient consentir à un sacrifice semblable; il se vit seul, séparé de son camarade, faisant l’apprentissage du métier de tailleur ou de menuisier; ses yeux se noyèrent et il s’en voulut plus encore de ne pouvoir dissimuler son humiliation et sa colère. Son ami, ému de compassion et de sympathie, trouvait les mots les plus capables d’adoucir ce grand chagrin; mais, tout de même, il sentait bien qu’il ne pouvait totalement le détruire. Cela n’empêcherait pas, disait-il, qu’ils se vissent; rien d’ailleurs n’interdirait à Bernard de demander une bourse pour venir avec lui; ou bien de suivre les cours d’une école professionnelle; ils se retrouveraient. Mais l’enfant, désespéré, secouait la tête; mirages, tout cela, illusions; il était véritablement au désespoir. Alors il raconta toutes les misères que lui faisaient Rodolphe, Jérôme, Catherine; il sentait qu’il les dégoûtait; le ressort brisé, cette tête solide s’inclinait et demandait grâce.
Mais le petit Blinkine ne l’abandonnait pas. Eh! quoi, disait-il en riant, si tu avais par hasard tué ce misérable Goldschmidt, ce n’eût jamais été qu’un juif de moins. Quelle bénédiction! La maman Catherine était bien mauvaise chrétienne qui ne comprenait pas cela. Quand il eut égayé son ami, il lui glissa tout doucement des conseils. Il ne fallait pas se laisser ainsi aller à son caractère comme il le faisait. Lui, Abraham, s’il était un grand patron, hésiterait toujours à employer quelqu’un d’aussi colérique; certaines misères devaient être souffertes patiemment. Et, enfin, il fallait bien dire les choses comme elles étaient: son orgueil l’avait conduit au vol et au meurtre; lui, un si chic camarade et un si brave garçon. Bernard s’attendrissait. Mais il expliqua qu’il ne trouvait pas autour de lui quelqu’un pour l’aimer et le cajoler sauf, peut-être, sa tante Eugénie et Noë; et seulement depuis qu’il était malade. Le petit juif déclara tout net qu’il comprenait cela et rappela à son ami étonné quelques circonstances où Bernard l’avait profondément humilié sans qu’il en eût voulu rien faire paraître. Cette résignation attentive et expectante frappa le malade dans la faiblesse parente qu’il sentait en soi. Mais il eut encore un sursaut:
—Et puis, dit-il, on veut me faire confesser, communier, repentir. Tous disent que c’est des blagues de curé et voilà que la grand’mère passe son temps à m’embêter avec ces bondieuseries.
Abraham répondit gravement que ses parents croyaient qu’il y avait un bon Dieu; et que lui le croyait aussi; d’ailleurs Bernard n’était-il pas toujours le meilleur élève du catéchisme? Mais Bernard sourit: s’il était le premier au catéchisme, c’était uniquement pour être premier une fois de plus; autrement, tout ça ne l’intéressait pas.
Cependant, par la porte entr’ouverte sur la cuisine, la voix des adolescents parvenait aux parents assemblés autour du feu. Ils se taisaient; ils écoutèrent jusqu’à la fin leur conversation et, lorsque le petit Blinkine partit, Catherine le rappela sur le palier pour l’embrasser. Puis se retournant vers son mari:
—Voilà, dit-elle en croisant les bras, voilà le résultat. Tu l’as entendu parler ce petit Bernard qui ne dit jamais rien que pour poser des questions ou nous envoyer coucher. Tu comprends maintenant pourquoi il est comme il est?
—Il est comme il est parce que c’est son tempérament; c’est un gosse qui est ardent, il a du vif-argent dans les veines; il n’y a rien à faire là contre.
—Oui, tu crois ça?
—Eh! tu as bien vu ce qu’ils ont pu faire tes curés? Il les a écoutés docilement, il était leur meilleur élève, c’est lui qui récitait le mieux les mômeries. Résultat: tu le connais; à la première occasion, il envoie un couteau entier avec le manche dans la croupe d’un cabot; et, parce qu’il a manqué son propriétaire encore…
—Dis-moi donc s’il pouvait faire autrement? depuis qu’il est en âge de comprendre, on ne lui parle que des droits de l’homme, de la sainte liberté. Vous avez tous l’orgueil de vos journées de 30, de 48 et de la Commune; vous n’avez jamais pensé qu’à tuer ceux qui n’avaient pas les mêmes idées que vous; tout en parlant, bien entendu, de fraternité. Toi, tu ne cesses pas de prêcher le partage et de célébrer le martyr Blanqui et d’autres de la même farine. Alors quand l’enfant jette son couteau à ce pauvre Goldschmidt tu t’indignes! Qu’est-ce que tu veux? il ne fait qu’appliquer tes théories.
Noë réfléchissait:
—C’est juste ce que dit la maman, déclarat-il en soupirant.
Mais Catherine était déchaînée:
—Oui, toi aussi, tu as ta maladie. «C’est juste, c’est juste.» Tu ne sais jamais cracher quelque part sans te demander pendant une demi-heure ce qui est juste ou pas juste; alors, toi, c’est le contraire du père: tu excuseras tout ce que fait le petit depuis qu’il t’est venu des scrupules au sujet de la fameuse gifle. Et la justice, et l’équité, et l’humanité! Et tous vos mots creux, l’irresponsabilité, la maladie du criminel et celle de l’ignorance. Tenez, vous me faites suer avec vos folies.
—Tu diras ce que tu voudras, fit Jérôme; c’est entendu, on exagère quelquefois et peut-être qu’on peut avoir tort; mais tout de même ce n’est pas nos idées qui ont pourri le gosse. C’est qu’il est de tempérament comme ça.
La grand’mère haussa les épaules et rentra dans la chambre. L’enfant aidé par sa tante essayait de se lever pour la première fois depuis quatre mois. La nuit était tombée depuis longtemps; on était aux derniers jours de septembre et, malgré la tiédeur de la chambre on sentait passer l’aigreur de la saison pluvieuse. Bernard semblait réconforté; il voulut qu’on lui mît «pour voir» son costume de premier communiant avec lequel il ne s’était pas vu. Lorsqu’il fut debout, vêtu, Catherine ne put retenir un soupir. L’enfant avait grandi de plusieurs centimètres et n’était que l’ombre de lui-même. Son costume, trop court des manches et du pantalon, flottait autour de lui comme d’un squelette; la figure hâve, toute pâle et mangée par les yeux sous un crâne chauve, lui donnait un aspect étrange, un peu effrayant. La grand’mère se rappelait avoir vu quelque chose comme cela, autrefois, dans un livre de contes de sorciers et de fées. Elle se dit en frissonnant: «Il a l’air d’un vampire.»
La maisonnée pourtant se dévouait à présent toute entière. L’influence discrète de Blinkine se faisait sentir dans la tenue de Bernard, amolli d’ailleurs par la faiblesse et la gratitude. Il cédait, il se repentait, il avait accepté avec une bonne grâce qui ne semblait pas feinte, les visites du frère Valier. Celui-ci d’ailleurs, qui avait beaucoup vu et beaucoup retenu, savait l’intéresser et le distraire. Il se rencontrait, par une coïncidence singulière, avec le petit Abraham dans ces conseils de patience, de prudence, d’empire sur soi-même. Et un jour qu’ils se trouvèrent à son chevet, ils furent étonnés de s’entendre parfaitement; si bien qu’après plusieurs de ces rencontres le petit Blinkine osa demander timidement au frère s’il voulait bien venir bavarder chez ses parents; le frère Valier refusa gentiment, invoquant l’impossibilité de faire ce qu’on veut avec un pareil habit; mais il serait très heureux de rencontrer Mr. Blinkine chez les Rabevel.
Bientôt Bernard put se lever; il fallut songer à son avenir. La question flottait dans l’air et il semblait que personne n’osât l’aborder. L’adolescent sentait renaître en lui avec ses forces toutes les ardeurs et les audaces d’autrefois; mais déjà il se maîtrisait tout-à-fait et savait peser toutes ses paroles et prévoir leur effet. Ce fut donc à sa douce tante qu’il posa un jour la question; Eugénie lui répondit qu’on y songeait bien mais que tout le monde était assez désemparé. Le lycée, c’était bien cher; il n’y fallait pas compter, les temps étaient durs et il était maintenant trop tard pour obtenir une bourse; le concours avait eu lieu au plus fort de sa maladie. Alors comment faire?
Bernard entoura sa tante de cajoleries et d’une tendresse qui était bien réelle, ce dont elle s’amollissait. Puis il finit par lâcher sa pensée.
—Et ma mère, dit-il, ne sais-tu rien de ma mère?
Alors Eugénie s’attendrit tout-à-fait, prit ce grand garçon dans ses bras et l’installa sur ses genoux pour le dorloter. Il n’avait pas de mère, c’était elle qui l’aimait plus que tout et serait toujours sa petite maman. Elle baisait avec amour ses paupières et son front que de courts cheveux commençaient déjà d’ombrager de nouveau. Mais il s’entêtait; il allait avoir quatorze ans, il savait bien que tout cela était des mots; qu’il avait une mère et qu’elle avait fait quelque grosse sottise, mais enfin, ne pouvait-il la connaître, ne pouvait-on la consulter? Aucun amour pour elle ne venait monter dans ce cœur, certes, mais il ne disait pas tout. Il ne disait pas qu’il avait vu parfois des femmes vêtues de soie et couvertes de bijoux en compagnie de jeunes hommes comme le fils de Bansperger; et la vieille Catherine avait beau cracher avec mépris en parlant de ces roulures: c’était tout de même des femmes riches.
Il n’allait pas au bout de sa pensée quand il l’articulait intérieurement; mais il savait bien ce qu’elle était cette pensée: son désir d’apprendre, de grandir, son ambition dévorante, heurtée à cet obstacle de la pauvreté des siens, l’avaient seuls fait songer à l’éventualité d’une mère riche, venant tout-à-coup à son aide. Que cette mère fût méprisée par les Rabevel, il le sentait; même il devinait vaguement ce qu’elle pouvait être, bien qu’il fût resté très chaste; mais pourquoi ne rendrait-elle pas service à son fils? il n’y voyait aucune gêne, aucun obstacle; il considérait la chose comme possible et, cela, très froidement, sans une ombre ni une velléité d’affection, sans un élan, sans juger sa mère qui lui demeurait entièrement indifférente! Pourtant il sentait qu’il ne pouvait révéler son idée exacte; il pressentait une révolte chez les siens, révolte dont le sens et le mobile lui étaient inconnus mais qu’il tenait pour certaine. Il dit avec embarras:
—Tu ne crois pas qu’elle pourrait nous aider?
La révolte éclata en effet; Eugénie laissa tomber ses bras de saisissement. Ce furent des exclamations, des épithètes mal réprimées subitement bredouillées, puis, enfin, une sorte d’explication qui voulait tout clore: sa mère avait toujours ignoré Bernard, n’avait jamais pris de ses nouvelles, jamais envoyé un costume ni une chemise, pas même un mouchoir de poche; pas seulement un sou, «tu entends bien, un petit sou». C’était désolant de lui dire ça à lui, pauvre petit Bernard, cette femme était une créature dénaturée. D’ailleurs, était-elle riche ou pauvre? et peut-être était-elle à l’étranger ou même morte?
Mais Bernard répondit tout doucement: «Dis, si tu en causais avec l’oncle Noë?» et, pour se débarrasser, elle promit.
Elle sembla pendant quelques jours ne plus songer à sa promesse; l’enfant ne lui parlait plus de rien; mais un matin, et comme déjà elle se flattait qu’il eût oublié sa pensée, Bernard y fit une allusion fort transparente bien que d’un ton détaché; et, le lendemain, il ne lui adressa pas la parole, résolument boudeur. La pauvre Eugénie que les soins donnés par elle au malade pendant ces quelques mois avait attachée à lui plus que les années de vie familiale passées côte à côte, se sentit immédiatement vaincue. Mais comment Noë si rigide sur les principes, les idées de justice et la question de l’honneur, allait-il la recevoir? Pas une seconde, elle ne pensa à s’ouvrir de son embarras à son mari; elle savait que Rodolphe lui demanderait tout uniment de quoi elle se mêlait et si elle ne ferait pas mieux de laisser «ce brigand apprendre un métier comme les camarades, ce qui le dresserait». A vrai dire, elle s’attendait un peu à une réponse à peu près pareille de Noë, sinon dans les considérants, du moins dans la conclusion; mais Bernard semblait fonder un espoir sur son oncle qu’il prétendait connaître mieux que tous. Elle en vint à se demander si, au fond, il n’avait pas raison; observateur, l’enfant l’était à l’extrême, certes; précoce, aussi; et de plus, il était né dans cette atmosphère d’idéologie et de discussions auxquelles elle ne comprenait rien, mais dont, lui, avait peu à peu saisi entièrement le sens et parfaitement tiré les conclusions propres à sa conduite. Qui sait si, par un détour ignoré, Noë n’allait pas en effet trouver plausibles les arguments de son neveu? Mais alors pourquoi Bernard ne les présentait-il pas lui-même, car elle savait bien que ni la crainte ni le respect ne l’arrêtaient? Ici, elle se prit à rire; son intuition de femme perçait tout de suite en leur for secret les sentiments alors qu’elle ne pénétrait point les idées. La feinte de Bernard lui fut évidente; il simulait par cette ambassade des sentiments de timidité respectueuse qui devaient flatter Noë; sa propre perspicacité égaya la jeune femme et sa mission lui parut moins pénible; même, continuant le cours de ses pensées, elle se demanda si l’adolescent n’avait pas prévu cette réaction seconde et elle en rit encore et aussi d’elle-même, un peu cette fois avec de l’indulgence pour ce petit brigand. Aussi se sentait-elle toute légère quand elle descendit à l’atelier de menuiserie.
Noë procédait au montage d’une porte à double vantail avec deux ouvriers. Elle cria: «Ne vous dérangez pas, ce n’est que moi!» d’une voix rieuse qui mit le soleil dans l’atelier. Noë lui fit un signe amical: «Rien de cassé?» demanda-t-il.
—Du tout, du tout, répondit-elle avec précipitation, finissez votre travail, ne vous occupez pas de moi, j’ai le temps d’attendre, vous savez que je ne m’ennuie pas ici.
Elle disait vrai, l’atelier de son beau-frère lui paraissait toujours joyeux; les compagnons, gars bien portants et de belle humeur, chantaient en poussant la varlope; le sifflement des copeaux accompagnait leur naissance blanche, gracieuse et légère; elle circulait entre les établis, voulait préparer elle-même la colle de pâte, veiller à l’étuve et Noë l’envoyait chercher par un apprenti, chaque fois qu’il avait achevé le montage d’une belle pièce, pour lui donner le plaisir d’enfoncer au maillet les derniers goujons. Il lui dit:
—Nous allons profiter de cette occasion pour vous mettre à l’ouvrage; c’est encore vous qui signerez cette chic porte.
Elle lui répondit d’un sourire ami. Qu’il était beau et bon ce garçon! Pourquoi Rodolphe n’avait-il pas choisi un métier comme celui-là? Toujours accroupi dans la buée du fer, les fumées des braises, la poussière et l’odeur des étoffes, sa santé se perdait; il était maigre et sale, ébouriffé, le teint blême, les yeux rouges; son caractère s’aigrissait, ses plaisanteries n’étaient plus les railleries légères d’autrefois mais tournaient à la diatribe et à l’amertume. Quelle déchéance en dix ans, depuis le jour heureux de leur mariage! subitement, il lui semblait en Noë revoir son Rodolphe tel qu’il était à vingt-six ans alors qu’il était venu la prendre d’un air sérieux, un jour (elle avait seize ans!) où elle dansait avec Noë de deux ans plus âgé qu’elle mais aussi gamin. Il lui avait demandé si elle voulait être sa femme et Noë avait battu des mains: Chic! je vais t’avoir pour petite sœur…
La vie avait été bien heureuse, laborieuse, certes, mais, mon Dieu, qu’elle avait été heureuse! Puis la guerre hélas! la Commune, et enfin le retour de Noë, hâve et dépenaillé des casemates prussiennes. Elle l’avait soigné comme Bernard; il la regardait, il la regardait! Et un jour il lui avait déclaré d’un ton tranquille qu’il ne se marierait jamais. Elle n’avait pas répondu; son cœur avait bondi de joie sans que rien la troublât; elle aimait Rodolphe; nulle pensée coupable ne la visitait; mais enfin Noë resterait là; ils n’en parlèrent jamais plus et son bonheur fut total. Que Noë l’aimât d’amour elle ne voulait pas le savoir, mais dans le secret de son cœur où elle n’osait fouiller, elle se doutait bien qu’elle aurait trouvé la certitude de cet amour; qu’il se fût jamais trahi, elle ne s’en était à aucun moment aperçue… Mais la pensée qu’elle était là pour remplir la mission de Bernard lui revint. Et, simultanément, par une liaison toute naturelle des idées, elle eut le sentiment, brusque comme un choc, que l’adolescent avait eu l’intuition de leur secret innocent tandis qu’ils se penchaient à son chevet de malade; l’assiduité de Noë auprès de lui—et d’elle—alors qu’auparavant il semblait ignorer Bernard afin de ne point se heurter à lui, comment l’aurait-il expliquée autrement? Et soudain, elle pressentait la profondeur des desseins de Bernard et comment il savait jouer tous ses atouts, certain d’avance d’être compris. Elle le jugea redoutable, balança un moment à croire au chantage puis fut saisie par l’évidence. Quelle terrible et dangereuse petite brute, songea-t-elle. Mais elle l’excusait, le cœur fondu d’affection et de quelque chose de plus clandestin encore; d’une satisfaction délicieuse, à peine et malgré elle avouée, que le lien subtil qui lui était cher fût assez insaisissable pour demeurer indéfini et assez perceptible pour que la finesse du malade l’eût senti; sa certitude en était doublée et l’agrément qu’elle en ressentait vouait à son auteur une gratitude qui effaçait sa contrariété et ne laissait pas de place au ressentiment. Elle conjectura que, cela aussi, Bernard l’avait prévu et en éprouva un accroissement de joie, celui-là même qui fait les proies heureuses.
Quand elle eut bien admiré le chef-d’œuvre à deux vantaux, félicité les compagnons, suivi dans leurs explications le détail des moulures, des petits-bois, du chambranle, les innovations de la quincaille, donné son goût sur la nuance du vernis, et enfin bouté à la masse les dernières chevilles d’assemblage qu’on lui avait réservées, on apporta la pinte; elle trinqua en buvant dans le gobelet de Noë («Dieu que c’est fort», disait-elle avec une moue ravissante qu’elle faisait exprès parce qu’elle savait qu’elle enchantait les compagnons), les ouvriers chargèrent le chambranle sur un charreton et s’en furent.
—Ils vont, dit Noë, à l’hôtel de Mr. de Persigny; c’est pour lui: la petite porte de l’aile gauche. Ils vont présenter l’objet à son embrasure. Nous voilà seuls: qu’y a-t-il pour ton service?
Elle lui expliqua posément ce dont il s’agissait; et, suivant sur son visage les progrès de sa pensée, son irritation, sa méfiance, son hésitation, elle prit une mine innocente qui pouvait donner à croire qu’elle n’avait fait réflexion aucune sur la mission dont elle s’acquittait tout bonnement. Elle eut vite fait toutefois de se rendre compte que Noë ne rejetterait pas la chose comme l’eût immédiatement rejetée Rodolphe.
—Il y a là évidemment, dit-il en se grattant le menton, une question d’équité, question d’équité qui est double. La mère est une bougresse qui ne vaut pas grand’chose et même, autant dire, rien. Elle n’a jamais contribué à l’entretien du loupiot pour un liard; pourtant le gosse est à elle; ce n’est pas sûr qu’il soit le fils de Pierre, il ne lui ressemble ni pour la tête ni pour le cœur! ce n’est pas sûr donc qu’il soit notre neveu. Mais c’est bien sûr que c’est elle qui l’a fait: pas vrai? Donc, si vomissant que ce soye de demander à ce chameau d’aider son fils, il faudrait le faire, régulièrement. Et puis il y a autre chose, le petit est désagréable, méchant, sans cœur, tout ce qu’on voudra; mais on ne peut pas dire qu’il soye pas intelligent; il apprend ce qu’il veut et il comprend tout. On lui a dit de tout sur la république, la liberté et cætera; c’est son droit d’arriver où son esprit peut le porter et nous, nous devons l’y aider de toutes nos forces. Si on peut mettre le gosse au lycée il faut l’y mettre; ça, y a pas: c’est la justice. Évidemment. C’est pas rigolo pour moi de retrouver la cocotte et d’aller la voir, mais enfin je ne veux pas qu’on me fasse des reproches un jour. C’est pas deux choses qu’il reste à faire; c’en est qu’une. Je vais aller à la Préfecture, je vois Mazurel qui est chef de division et m’aura vite trouvé où perche l’oiselle; et demain je me frusque et je tombe au nid. C’est pas ton avis?
Elle l’écoutait sans l’entendre. Il se mit à rire:
—Alors quoi, on est dans la lune? A quoi penses-tu?
—Je pense que tu es un bien brave gars, dit-elle en se secouant comme si elle s’éveillait. Tiens, voilà deux bons gros pour la peine.
Elle l’embrassa sur les deux joues à pleines lèvres.
—Encore, dit-il, en faisant des mines de gosse gourmand.
Elle le baisa de nouveau, deux fois, trois fois, puis toute animée, avec une vraie frénésie. Elle s’arrêta en sentant le sang aux tempes. Alors il la prit, lui posa longuement les lèvres sur le front en fermant les yeux; il la serrait à faire craquer les os; il lui faisait mal et elle n’osait le dire de crainte que l’étreinte se desserrât. Enfin il délia ses bras et elle quitta l’atelier sans prononcer un mot. Noë sortit immédiatement, se rendant chez Mazurel.
Quand il revint à l’heure du dîner, il signifia d’un clin d’œil que tout allait bien; aussitôt Eugénie se pencha à l’oreille de Bernard qui était son voisin de table: «l’oncle Noë verra qui tu sais demain», lui dit-elle. L’adolescent rougit de plaisir et l’embrassa. Mais elle eut un mouvement d’humeur, un sursaut qu’elle n’attendait pas. Sous un prétexte, elle se leva de table, alla à la chambre à coucher, lava son visage à grande eau; tous ces baisers lui paraissaient subitement impurs; elle lava sa bouche, ses lèvres, se mouilla au bénitier, elle qui n’était pas bigote, d’un geste qui la soulagea. Elle se sentit plus fraîche; pourtant elle ne put encore se retenir de tomber à genoux et de faire une prière contrite d’une voix ardente et basse, frémissante de remords et d’une espèce de crainte; elle redoutait d’avoir ouvert une porte, elle eût voulu rayer cette journée; cette journée! elle eût voulu bien davantage, faire page blanche, rajeunir de dix ans. Oui, disait le témoin intérieur, bien sûr, la pureté d’alors, mais pour quoi faire? Et elle s’aperçut avec terreur que l’idée inexprimée où s’attardait sa complaisance, c’était le mariage avec Noë. Secouer tout cela! les larmes montaient invinciblement à ses yeux. Rodolphe inquiet vint voir ce qu’elle faisait; elle prétexta une migraine atroce qui le surprit et elle resta seule; quand elle eut bien pleuré, elle se sentit calmée et se leva de sa chaise; la glace de l’armoire lui renvoyait son image. Les larmes ruisselantes ne l’enlaidissaient pas; elle se savait belle mais, ce jour, elle sentit tout d’un coup combien ces beaux yeux, cette bouche de pourpre et la chevelure corbeau toute lisse et pure de ligne pouvaient plaire à un homme. Elle soupira et s’en fut.
Le lendemain matin, Noë partit pour ce qu’il nommait plaisamment son calvaire. Seule, Catherine avait été mise au fait; elle avait haussé les épaules devant tant de naïveté; que comptaient-ils donc tirer de saletés pareilles, demandait-elle avec ce ton d’orgueil où l’honnête femme savourait sa revanche secrète. Puis elle était sortie à son tour, avait trouvé le frère Valier à son domicile, lui avait demandé conseil; et ils avaient convenu qu’il s’arrêterait le soir chez eux, «en passant», comme cela lui arrivait maintenant très souvent; car il était admirablement accueilli chez les Rabevel, non pas seulement par gratitude, mais parce que ces libéraux révolutionnaires lui savaient gré d’être si grandement intelligent, tolérant, érudit, de ne pas oublier qu’il était un homme, de supporter à merveille la plaisanterie et, mieux encore, de savoir taquiner avec cette gentillesse qui fait de la raillerie le plus agréable des hommages.
Au déjeuner, il y eut une déception; Noë n’avait pu joindre la personne. Mais il était certain de la trouver l’après-midi; l’ennui c’est que sa journée était gâchée; enfin, il fallait ce qu’il fallait. Mais le soir quand il rentra on ne vit que trop tout de suite à sa mine qu’il avait rencontré celle qu’il cherchait et qu’il ne rapportait rien de bon. Jérôme et Rodolphe mis au courant simultanément de la démarche et du résultat triomphèrent bruyamment; si on les avait consultés, on ne serait pas allé au devant d’une humiliation; mais au jour d’aujourd’hui c’étaient les plus jeunes qui voulaient tout savoir; les hommes d’âge et d’expérience ne comptaient pas; encore si la leçon pouvait servir! Noë resta sombre; il fut avare de détails.
—Oui, quand vous saurez qu’il y a du linge et du quibus, serez-vous plus avancés? Ce qui est sûr c’est qu’elle ne veut pas entendre parler de Bernard; elle ne veut pas foncer un radis, pas pour ce qui est de la galette, qu’elle dit, elle s’en fout; mais ça nécessite des relations, de la correspondance; un beau jour ça se sait; la voilà vieille et ridicule avec un gosse de quatorze ans; c’est des embêtements.
Bernard sortit, ravalant ses larmes.
—C’est pas tout ça, continua Noë. Je lui ai demandé si, tout de même, elle n’avait pas quelque chose dans le remontoir qui lui battait en parlant du loupiot. Alors elle m’a lâché que ce gosse avait été le malheur de sa vie, que, d’ailleurs, elle n’en connaissant pas le père, qu’il avait empêché son mariage quand Pierre était mort. Heureusement encore que ce croquant n’avait pas moisi, que…
Catherine éclata:
—Une ordure, je vous dis, une ordure…
Elle se tut; Bernard rentrait et on comprit qu’il n’était sorti que pour entendre.
A ce moment des voix résonèrent sur le palier: c’étaient M. Lazare et le frère Valier qui se faisaient des politesses avec une secrète et souriante animosité.
—Vous tombez bien, leur dit Catherine en ouvrant la porte, vos avis ne seront pas de trop; vous allez prendre le café avec nous; justement on est en train de décider ce qu’on va faire de Bernard.
—Il y a bien longtemps que cette question me tracasse, dit Lazare, quand il se fut assis; je ne puis plus, naturellement, m’occuper de Bernard; je lui ai appris tout ce qu’on apprend dans mon école et les classes me prennent trop de temps pour que je puisse songer à lui donner des leçons; mais il a une base scientifique solide et des principes; il s’agit de trouver une école qui fasse fructifier ses qualités puisqu’on ne peut pas penser au lycée en raison du prix de pension. Malheureusement je ne vois guère où nous pourrons trouver cela.
—J’aurais peut-être votre affaire, moi, fit alors le frère Valier, si vous ne redoutez pas pour Bernard les dangers de l’obscurantisme.
Et il coula un regard vers Lazare; celui-ci sentit la pointe.
—Vous lui feriez une place gratuite chez les ignorantins? demanda-t-il.
—Gratuite, hélas! non, répondit le frère Valier, car ceux que vous appelez si aimablement les ignorantins pourraient s’appeler plus justement les pauvres; mais enfin je crois qu’avec cinq cents francs pour l’année scolaire…
—Cinq cents francs, cinq cents francs! et où voulez-vous les trouver, dit le vieux Jérôme. Rodolphe a de la peine à les mettre de côté pour lui; et pourtant, il faut bien penser à l’avenir; il faut bien penser qu’un jour ou l’autre il aura des enfants, que diable! Quant à Noë, il faut prévoir aussi qu’il se mariera et devra se monter, se mettre en ménage; s’il épargne quelques pistoles, il faut qu’il les garde. Avec ça, tout le monde vit ici sur ce qu’ils gagnent, nous, les vieux, aussi bien que l’enfant. Et les affaires ne sont pas brillantes, vous savez.
—Mon bon monsieur, dit le frère Valier, partout ailleurs vous paierez plus cher et vous aurez des suppléments à n’en pas finir. Nous, nous vous prenons Bernard, nous le préparons solidement; s’il est capable, vous êtes sûr qu’il prendra ses brevets, connaîtra la comptabilité, le dessin, tout ce qui est nécessaire au commerce et à l’industrie; s’il est très fort nous le présenterons aux Arts et Métiers ou à Centrale; il sera suivi, chauffé, cultivé avec un soin de tous les instants; on ne le laissera pas, comme dans un lycée, livré à lui-même; mais toujours quelqu’un sera là pour lui donner l’explication ou l’aide dont le manque à l’heure opportune suffit parfois à compromettre, dans un enfant, les résultats de plusieurs années de travail.
—Tout ce que vous voudrez, dit le père Jérôme, mais cinq cents francs! D’où voulez-vous que nous les tirions?
Rodolphe déclara alors avec sécheresse:
—Pour ma part, je ne peux pas vous aider d’un sou; l’entretien de Bernard, je veux bien y contribuer, mais, ses études, je n’ai pas d’argent pour ça. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, il serait temps de le mettre en apprentissage; s’il veut être comptable, il ne manque pas de maisons de commerce qui le prendront aux écritures et même lui donneront un petit quelque chose qui nous aidera à l’habiller et à le nourrir. Si tu veux être tailleur ou menuisier, ajouta-t-il en se tournant vers Bernard, c’est encore plus commode. Maintenant, si tu vises plus haut, rien ne t’empêchera d’étudier tout seul sur des livres en dehors des heures d’atelier ou de bureau. Mais est-ce que tu as seulement un goût, une envie d’un métier plutôt que d’un autre?
—Eh! comment veux-tu qu’un garçon qui n’a pas quinze ans puisse te répondre, dit Noë. Ce que veut Bernard c’est arriver à tout ce qu’il pourra de mieux. Nous lui avons tous dit, aussi bien Monsieur Lazare que toi, qu’avec le nouveau régime, la seule chose qui puisse arrêter un enfant est l’incapacité de son intelligence; et maintenant à ce petit qui a parfaitement réussi à être toujours le premier de sa classe tu réponds qu’il n’y a rien à faire qu’à entrer en apprentissage; ça ne peut pas aller. Il faut être juste; la République ne paye pas, il faut payer pour elle.
—Pour moi il n’y a rien à faire, dit Rodolphe; je ne veux pas me mettre sur la paille pour un autre, qui, d’ailleurs, remarque-le bien, ne m’en saurait aucun gré.
—Moi je ne peux rien faire, dit Jérôme, puisque je vous ai tout donné et que vous m’entretenez.
—Eh bien! qu’à cela ne tienne, s’écria Noë, je paierai tout.