Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Lucien Fabre · Chapitre 1 sur 3 · partie 4/4

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Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Chapitre Premier · Le premier Octobre 1875 qui était un…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Je ne vois pas cela tout à fait ainsi, répondit Bernard posément. Toi, tu es un imaginatif, un mathématicien pur, un abstrait; tu es le frère spirituel de Maninc. Nous sommes loin l’un de l’autre. Maninc m’instruit, il me donne des armes, mais je ne vais pas sur sa route. Il cultive l’étude des hommes pour elle-même; moi je la pratique pour m’en servir; il étudie à fond les combinaisons de la finance et du commerce pour leur beauté propre; moi je ne m’intéresse à elles que pour en user. S’il parle d’un produit A, mes mains palpent du coton, soupèsent des grains. S’il fait intervenir une valeur X, je vois le chèque, les vignettes de la Banque de France, et, derrière tout cela, je ne sais quoi de somptueux mais de concret: un hôtel, un monsieur en pelisse qui me ressemble, une voiture de maître avec des cuivres reluisants… Tu comprends, pour le moment je me confesse à toi; il n’y a pas péché à avoir de l’ambition si elle est saine et propre; et je crois que c’est mon cas. D’autre part, je suis bien attiré par cette quiétude de la chapelle, l’ardeur des prières, les voluptés souveraines des sacrements. Mais l’un et l’autre sont-ils possibles! Me voilà hésitant devant l’existence que je ne connais pas.

Blinkine l’avait écouté avec attention.

—Il ne s’agit pas de tout cela pour le moment, répondit-il. J’ai plus que toi, je le vois, l’esprit spéculatif pur et même métaphysique. Or il s’agit de vocation. Je me suis interrogé moi-même à un moment de ma vie là-dessus; le rabbin me pressait beaucoup. Et note que, chez nous, la contention de la chair n’existe pas, les rabbins sont mariés. Oui, je sais, je sais, ou plutôt je devine ce que tu vas dire; mais, Bernard, pour pur que tu sois en cet instant, rien ne te garantit l’avenir; peut-être ne le seras-tu plus dans un mois, dans huit jours, que dis-je? demain, ou ce soir. Enfin cette grave question qui est d’un ordre naturel, donc divin, mise à part, je vois dans la vocation une chose pure de tout alliage, de tout calcul, un appel irrésistible et définitif, un cri tel du dieu intérieur qu’on ne peut ni hésiter, ni s’y tromper. Or, manifestement, tu ne perçois rien de tout cela. Donc, tu peux faire un prêtre, peut-être un bon prêtre, mais enfin Dieu ne t’y aura point contraint.

Il s’arrêta pendant quelques secondes et, devant la mine penaude de son ami, ajouta:

—Maintenant n’oublie pas que je ne suis qu’un juif qui n’entend rien à toutes ces choses.

Il se tourna vers François, pour changer de conversation:

—Eh! mais, que contemples-tu, toi? Fichtre!

—Je crois bien que ce sera ma fiancée, dit Régis en lui tendant une petite photographie. Mon père me pousse beaucoup à me marier jeune, il voudrait, comme il dit, faire sauter des petits-fils de bonne heure. Or, voilà: à la pension de famille Riquet que j’habitais autrefois ici et que vous connaissez bien, la patronne avait une nièce de deux ans plus jeune que moi et qui habite avec son père dans le Rouergue; ne la reconnaissez vous pas? enfants, vous l’avez pourtant souvent vue cette petite qui était si gentille!

—Mais en effet, s’écria Bernard, je la reconnais! C’est cette petite Angèle Mauléon qui m’agaçait tellement.

—Justement! Eh bien! figurez-vous qu’en arrivant avant hier à Paris je revois mon Angèle Mauléon chez sa tante, mais combien transformée! Est-elle belle! Dites-moi si ce visage n’appelle pas le baiser? Avec cela, douce, tendre, vraiment charmante; son père va venir; mon père le verra; quand ils repartiront pour le Rouergue je serai fixé. Si tout marche vous serez de noce à mon retour, c’est à dire dans trois ans.

—Voilà de longues fiançailles, dit Bernard.

—N’est-ce pas, l’abbé?» répondit François en gouaillant. Il se tut aussitôt devant l’expression du visage blessé. Mais Abraham:

—Si tu avais la vocation, tu prendrais une autre mine, mon vieux, quand on te donnerait un titre dont tu devrais sentir la grandeur.

Le jeune Rabevel fit une mine désolée. Il sentait bien la justesse de telles observations mais il lui semblait que bien des éléments de jugement échappaient à Blinkine et il ne pouvait vraiment tout dire, tout expliquer, tout exposer: un tel faisceau de choses, de réflexions, d’actes, de projets composaient le bloc de sa vie intérieure. Tout cela vraiment n’était pas si simple: il en avait de bonnes, cet Abraham. Croyait-il que la vocation fût chose si facile, si nette, qu’il ne fallût pas chercher en gémissant; et même que les desseins de Dieu ne fissent pas leur part aux tentations? Il eut un élan de piété: les voies de Dieu sont impénétrables, qui sait si ce déjeuner, ce spectacle soudain de vie aimable et aisée, ce n’était pas là justement une épreuve? Il quitta ses camarades; dans le vestibule, un chapeau de Claudie lui rappela la scène de tout à l’heure: il revit la gorge à peine voilée de la jeune femme, il en sentit le parfum et de nouveau ce baiser écrasé de figue mûre; encore une fois toutes ses théories théologiques se présentèrent et vacillèrent. Il les éprouva détachées du bloc de sa personne propre, prêtes à tomber; il s’y raccrocha désespérément en faisant en lui une espèce de nuit. Des souvenirs terribles lui venaient: Jouffroy perdant la foi en quelques heures dans une tempête intellectuelle, tel autre philosophe, tel pénitent sur la voie de la sainteté, subitement égarés d’un coup; il observait que ces hommes avaient eu précisément le caractère orageux et impulsif, l’intelligence prompte et dure qui étaient les siens. Il sentit la peur; plus que jamais il se raccrochait. Il se refaisait les raisonnements métaphysiques du Père Régard, se récitait des preuves: mais que cela lui paraissait pâle et flou! il marchait là, dans la vie, son pas était élastique sur le sol ferme; il coudoyait les passants; parfois une chair de femme s’appuyait à lui dans la foule; que ces raisonnements étaient loin! Et puis enfin, Dieu, s’il existait… (S’il existait! Mais oui, il existait, malice du Démon!) enfin, Dieu n’avait pas fait la morale de l’Église; et, avec celle-ci, d’ailleurs… La casuistique qu’il n’avait jamais songé à appliquer à sa défense vint à lui, indulgente et bienfaisante. Il y pressentit tous les repos et il rêvait vaguement d’une libération définitive.

Par moments pourtant une révolte contre lui-même le secouait. Il se trouvait dégoûtant, bas et lâche; et si coupable. Il fut sur le point de retourner au collège… Non, il n’irait pas, que dirait-on? Il devait voir les siens, prendre ces quinze jours de réflexion et de repos. Le Père Régard avait bien prévu la crise, il comptait sur lui. Soudain, comme il entrait dans la rue des Rosiers, il songea combien il était indigne de la confiance du Jésuite. Il se jugea méprisable. Et sans plus réfléchir, les larmes aux yeux, il prit les jambes à son cou et courut tout d’une traite jusqu’à la rue des Francs-Bourgeois. Il se confesserait, il ferait pénitence, demain il communierait et commencerait une retraite; maintenant il sentait bien que Dieu l’appelait. Il arriva au Collège, monta jusqu’à la chambre du Père: elle était vide. Il redescendit; on lui apprit que le Père dînait chez le curé de la Madeleine. Il s’aperçut alors qu’il était déjà tard. Il résolut sur-le-champ de dîner à la maison puis d’aller aussitôt à la Madeleine. Mais qu’allait-on dire chez lui quand il dirait qu’il venait de se décider à entrer dans les Ordres?

Bien sûr, on ne demanderait pas mieux que de se débarrasser d’un enfant gênant et difficile. Il se reprocha ce jugement téméraire. Il rentra et trouva son monde attablé. Rodolphe était couché; on l’entendait tousser dans la chambre: «Il ne va pas» dit Eugénie. Elle était toujours belle, même resplendissante. A un moment son sein se souleva, ce sein qu’il avait touché et il imagina dans un éclair Blandine nue devant les lions. Quand il expliqua sa venue, les vieux ne dirent rien; ils étaient cassés et pour la première fois sortant devant eux de lui-même il les trouva affaissés, usés, si changés en ces quatre ans où il les avait à peine entrevus. Noë lui dit: «Mon petit, tu es libre, entièrement libre; je ne tiens pas à avoir un curé dans la famille mais, enfin, tu es libre de le devenir». Et comme Bernard regardait Eugénie d’un air interrogateur: «Que veux-tu que je te dise?» fit-elle. «Ton oncle a raison; et puis, c’est lui le maître à cette heure, comme de juste. Il nourrit la maisonnée depuis la maladie de Rodolphe.» Noë la fit taire. C’était la justice qu’il aidât les siens. Encore heureux qu’il pût le faire ne s’étant pas marié. Une rougeur fugitive passa sur leur front. Bernard sentit parfaitement et comme matériellement la présence du désir, pour si respectueux, secret et peut-être inconscient ou terrorisé de l’inceste que fût ce désir. Adossé à sa chaise, il voulut s’examiner, fermer les yeux. Mais des images nues le visitaient qu’il ne se rappelait pas avoir jamais vues. Il se reprochait sa complaisance en s’y attardant. Tout d’un coup il se souvint qu’il devait aller à la Madeleine; bah! neuf heures, il avait le temps. Eugénie lui servait du thé; par la grande emmanchure du peignoir il vit tout entier le bras, la chair ferme et blanche, le duvet au fond et l’ombre qui partait de l’aisselle trahissant une rondeur commençante; elle continuait à le considérer comme un petit garçon, lui mit la main sur les yeux par gaminerie: il appuya sa tête au creux de la poitrine et il sentait le cœur battre et les seins tièdes contre ses oreilles glacées. Dix heures! il ne pouvait se résoudre à sortir. Eugénie alluma enfin les bougies, et lui souhaita le bonsoir. «Ta chambre est prête» lui dit-elle. Il monta. Devant la glace il se peigna soigneusement: «Je prendrai l’omnibus à l’Hôtel de Ville, se disait-il, je serai chez le curé de la Madeleine à la demie, ce sera assez tôt, je sais que le Père ne s’en va jamais avant onze heures quand il dîne là». Il lustra ses bottines d’un coup de chiffon, prit le bougeoir et se disposa à sortir de la chambre. Comme il mettait la main sur le bouton de la porte, il crut entendre un soupir; il s’arrêta; le bruit se répéta, venant de la chambre voisine; il comprit aussitôt et il lui sembla en même temps qu’il refusait de s’examiner, de soumettre ses actes prochains à sa conscience; il repoussait toute réflexion définie, devenait un automate volontairement abandonné à l’instinct. Il quitta son chapeau, ses chaussures, se dévêtit, passa sa chemise de nuit et son caleçon, mit ses pieds dans des savates; puis, résolument, il cogna à la cloison: «Avez-vous fini?» cria-t-il. Un colloque de voix confuses lui répondit. Puis une voix d’homme insultante: «Ta gueule eh! curé!» Il eut un sourire de triomphe, sortit, essaya de pousser la porte voisine sous laquelle filtrait un rais de lumière. La porte résista; il força lentement, irrésistiblement, arqué de tous ses muscles; le verrou léger céda enfin. Brusquement entré, il se vit en face de deux êtres nus, et, délibérément, se jeta sur le mâle. Toute sa jeune puissance inentamée, sa vigueur vierge se décuplait du désir de la femme. Il empoigna l’homme au cou, l’attira au sol et sonna de sa tête à plusieurs reprises sur les carreaux avec une rage qu’il ne s’expliquait même pas; il entendait haleter la femme immobile derrière lui; l’autre ne bougeait plus. Il crut tout d’un coup l’avoir tué et sua mais l’homme reprenait ses sens; il lui mit ses hardes sur les bras, le dressa debout, le porta presque jusqu’à la porte de l’escalier de secours et d’une bourrade le précipita dans le limaçon. Il referma la lourde porte derrière lui, poussa le verrou et revint à la chambre où la femme hébétée, toute nue, restait assise sur le bord du matelas. Il observa que ce n’était pas la même servante qu’auparavant mais qu’elle était jeune et désirable. «Couche-toi donc», lui dit-il. Elle le regarda craintivement et s’étendit, retenant son souffle. Mais lui, d’une voix rauque:

—Allons, fais-moi place.

Elle le regarda de nouveau, le trouva beau et fort, sourit un peu et se poussa vers le mur. Alors il acheva de se dévêtir et s’allongea auprès d’elle.

 

CHAPITRE TROISIÈME

 

L’habitude réveilla la fille comme le jour blanchissait la lucarne. Elle sentit vaguement une présence étrangère dans son lit étroit, derrière son dos et resta un instant sans bouger, rassemblant ses souvenirs; elle se retourna avec des précautions, très lente, releva tout doucement les draps; Bernard dormait, face de pierre totalement immobile dont on ne percevait même pas le souffle. Elle voulut se lever pour faire sa toilette et s’habiller sans troubler son sommeil; mais à peine l’effleura-t-elle et il fut aussitôt dressé, l’œil agile, bien éveillé, sur le visage l’expression attentive et soupçonneuse, une méfiance de Huron.

—Je me levais, dit-elle avec une sorte de crainte.

Il l’examina; la fille était saine; le corps massif, le nez un peu camus, la chevelure raide et drue, des yeux clairs, agréable au demeurant. Elle se pencha pour l’embrasser, mais il la repoussa doucement.

—Laisse-moi, dit-il.

Elle n’insista pas et, ayant enlevé sa chemise, fit sa toilette, toute nue, débarbouillant sans serviette au savon noir son visage, sa nuque et toutes les parties les plus secrètes de son corps avec l’impudeur de la femme du commun qui se montre telle qu’elle est sans honte ni orgueil; l’amant ne comptait guère pour elle; il était le plaisir hebdomadaire, il représentait le délice gratuit, la promenade du dimanche, la balançoire de Robinson, la guinguette de Rueil; elle demanda:

—Tu reviendras la semaine prochaine?» songeant à l’autre qui s’était fait si proprement renvoyer. Mais Bernard:

—Ce soir.

Elle se révolta, toutes ses idées bouleversées par la possibilité d’un changement d’habitudes, qui ne lui allait point; elle se retourna, s’écriant avec force:

—Tu n’y penses pas! je ne veux pas! ce n’est pas possible, pas du tout possible.

Il la fixa avec dureté et répondit rudement:

—Ce soir. Ce soir et les soirs suivants. Tous les soirs qu’il me plaira. Tu as compris?

Elle sentit l’accent du maître et se contenta de hocher la tête d’un air de résignation boudeuse. Il continuait à la regarder avidement mais sans tendresse ni désir, avec une curiosité assoiffée de précision pour ce corps de femme enfin possédé. Il ne pensait à rien qu’à satisfaire son envie de bien le connaître, sans même que son intention en fût bien déterminée ni consciente, par une habitude normale de son esprit que les circonstances appliquaient à cet objet. A mesure pourtant que ce besoin de se remplir la vue et la mémoire du spectacle nouveau s’apaisait peu à peu, il semblait que dans le champ de son démon intérieur une sorte de palissade très haute qui l’empêchait de voir autre chose qu’elle-même, s’abaissât peu à peu, lui livrant son horizon de piété coutumière à chaque instant agrandi. Il s’attardait à considérer les détails de la palissade par peur de se trouver enfin devant cet horizon dont il n’attendait rien de bon; il percevait déjà les premiers mouvements de sa conscience, les remords naissants que traîne le péché mortel; il en redoutait le malaise commençant et essayait de se fuir lui-même; il se donnait les mille prétextes dont se veut contenter une conscience alarmée avant de se résigner à plonger au plus profond des ténèbres où elle craint des chocs redoutables; même il se déclarait à lui-même si fatigué qu’il pressentait irréalisable le moindre effort d’analyse et de méditation spirituelles. Pour échapper à cette conscience, pour s’en distraire, pour anesthésier son âme, il excitait son intelligence à se poursuivre elle-même, à se chercher un dérivatif dans les mille jeux du réveil intérieur. Son esprit agile tendait tous les arcs, entre les êtres les plus distants de son troupeau de moi vivants, il palpait les moins sensibles qui réagissaient aussitôt sous ses antennes brusques et venaient s’inscrire instantanément. Il retrouvait l’impression d’une promenade capricieuse sur un clavier où chaque touche faisait bondir sous les sens, l’image, le son, le parfum appelés; l’essai se poursuivait sans surprise, avec une sorte d’aise; progressant, il suscitait simultanément plusieurs évocations distinctes dans son champ; puis, allant plus loin encore, il se jouait à leur laisser la liberté, n’usant que d’un contrôle sélectif en quelque sorte neutre et les laissant effectuer d’elles-mêmes leurs appels, s’enchaîner, se lier, proliférer, construire les systèmes les plus féconds ou les plus saugrenus. Il oubliait la vie concrète. Il ne regardait plus la femme déjà à moitié vêtue. Il ne s’aperçut même pas de son départ; couché sur le dos, les mains sous la nuque, les yeux au plafond il suivait les fantômes de sa fantaisie; et, plus il se sentait pressé par la grondante voix de la conscience qui le réclamait à son tribunal, plus il devait s’ingénier à reformer les rondes craintives que dissipait cette voix. A la fin cependant, l’écran intérieur ne parut plus animé de ces fantômes; les formes pâlirent, les derniers essais ne donnaient que de molles pensées sans consistance qui n’étaient même plus des ombres transparentes; la toile se montra crue sous la lumière et tout d’un coup s’enroula. Comme après le déchirement de la nue qui révélera le visage du Fils de l’Homme, il se trouva brusquement mis en face de son péché et de sa colère.

Car il ressentait surtout une grande colère contre lui-même, il ne concevait point qu’il ne pût demeurer libre de ses pensées, les diriger, les peser, les contraindre au tour qu’il se proposait; l’intervention d’une loi morale qui le gouvernait par un intermédiaire ignoré lui était soudain devenue insupportable depuis que, conscient du péché mortel, il en portait le joug. Et le sursaut de la révolte le précipitait dans un camp inconnu où il se trouvait l’antagoniste de lui-même; mais il avait beau vouloir demeurer dans une sorte de brume relativement confortable où il eût pu s’accommoder, se mettre en ménage avec le péché, inexorablement le poids du passé, la charge mystique, l’explosif religieux complaisamment accumulés dans les cavernes intimes le minaient de toutes parts; le visage qu’il était obligé de se découvrir soudain participait de son éducation immédiate, la forte empreinte des quatre années où le Père Régard l’avait façonné exerçait son empire; il fallait de toute nécessité passer par son laminoir.

Ainsi, tour à tour, son imagination subit le cortège des punitions éternelles qu’il encourait, la crainte de la mort sans confession, le spectacle des supplices renouvelés du Sauveur; quelque chose s’émouvait au fond de son être. Et toujours, néanmoins, derrière il ne savait quels remparts bien assurés et fermes, demeuraient la satisfaction de l’acte accompli et le dessein arrêté de recommencer. Une exaltation à double face croissait en lui; le déchirement du crime et l’envie de le commettre de nouveau; le remords le ravinait de délice; il se trouvait ignoble avec une sorte d’étonnement allègre; sa sincérité le poussait à des larmes douloureuses qu’il goûtait pleinement. Il se découvrait une duplicité profonde, insoupçonnable; à chacune des traverses où s’engageait sa pensée il reconnaissait deux figures opposées propices à la jouissance et au remords; le goût du supplice achevait le plaisir sensuel; il en désirait la pointe aiguë; et, tout à ses anticipations, gardant la vue claire, il prévoyait déjà qu’un jour viendrait où il n’aurait plus la foi et rejetterait l’épice qu’elle apportait aux plaisirs qu’elle défend. Il sentait comme ces horribles penchants lui étaient intimes et naturels; il revécut cette journée, si innocente en apparence, de la veille et comprit ce qu’elle enfermait de réflexion, d’astuce, de calcul inexprimés s’achevant par la réalisation d’un désir irrésistible; désir venu de si loin! désir conclu avec sa mémoire par le rappel subit de la scène à laquelle il avait pris part neuf ans auparavant avec le jeune amant de sa voisine d’alors. Le Diable serait rudement plus fort que Dieu s’ils existaient l’un et l’autre, se dit-il, avec, à ce reniement, un remords qui le remplissait d’aise et le crucifiait. Car, enfin, quelle extraordinaire astuce, quelle manière souterraine de conduire les hommes! et jusqu’à cette apparence de figure naturelle donnée à l’instinct criminel, jusqu’à ce plaisir découvert au vice! Il se rappelait toute sa nuit, ses maladresses, ses hésitations, sa méfiance, les trésors d’orgueil et de précaution dépensés à dissimuler son inexpérience; et comment il avait montré le même amour-propre en cachant cette nuit sa virginité qu’en se fâchant la veille de cette appellation de «curé» dont il eût dû être flatté. Ainsi, par nature, l’homme fanfaronnait du vice et rougissait de la vertu. Les images d’autrefois se présentaient à sa complaisance qui s’y attardait avec toujours cette cuisante joie; il se rappela tout à coup le supplice de Saint Laurent, celui du scorpion, et sa propre curiosité savourante. Il se dit: «je suis un drôle de type tout de même», avec une sorte de vanité et le plaisir de la découverte; et, en même temps, sans un désir, ni à proprement parler une vision impure, sans une localisation déterminée bien que cela lui parût monter du ventre, il éprouvait une puissance nouvelle, forte et subtile; une puissance, chose si curieuse! qui lui paraissait physique et mentale, et qui le débarrassait des gens et des dieux; sans doute était-ce cela qui faisait les hommes? L’exercice de ce pouvoir sexuel et la conscience de ce pouvoir, la puissance d’engendrer et de perpétuer la race, seul but de la nature, dès qu’ils étaient ressentis, tout le reste s’évanouissait comme des petites choses inutiles; c’est pourquoi les vrais hommes conscients vomissaient la philosophie et la religion; voilà ce qui les rendait paisibles et si forts.

Il tremblait de blasphémer; et pourtant le risque lui paraissait faible désormais; déjà Dieu et les saints lui semblaient idées légères, même lointaines. Il s’apercevait qu’il ne recherchait plus aucune des preuves à lui données, fût-ce pour les discuter: la métaphysique et la théologie croulaient tout d’un coup dans la poussière sans que son intelligence voulût même se donner la peine de s’appliquer à elle; il suffisait que son tempérament, sa vraie nature parlât; cette nature tout à coup retrouvée, infiniment affinée certes, douée de nouvelles vertus de prudence par les années dernières, se représentait sensiblement celle qu’elle était avant le Père Régard; il sortait d’un terrain d’expérience merveilleux mais qui lui était un désert; et soudainement il réintégrait son véritable pays. Libre! il était libre! Il sourit avec une fatuité joyeuse. Certes, il prévoyait bien des retours offensifs de l’ennemi: l’inquiétude, le scrupule, l’astuce métaphysique, toutes les qualités de perfectionnement et d’humilité chrétienne qu’il s’était attaché à faire naître et à développer en lui ne pouvaient vraiment être ainsi arrachés d’un coup de vent comme des roseaux sans racines. Mais déjà il les sentait languir et se dessécher. De tous les péchés il savait que le plus grave était l’incrédulité et qu’après elle venait la luxure. Il connaissait la seconde maintenant, qui ne l’avait jusqu’à ce jour jamais sollicité de sa serre isolée; et il suffisait qu’il eût commis son péché pour qu’il se sentît libéré de toutes les contraintes et que la première ne l’effrayât plus. Il sentait affluer sournoisement au seuil de sa conscience, encore masqués et timides, tous ses instincts jusqu’à ce jour refrénés, tous ses goûts de domination, de cruauté, de puissance, d’exaltations ambitieuses et vigilantes, une richesse incommensurable de forces terribles, qui constitueraient un fameux mâle. Il se leva et passa sa journée dans la joie.

Le soir, quand il jugea que Flavie devait être dans sa chambre, il y monta à son tour. La fille l’accueillit avec maussaderie; il était heureux et prit la chose en riant; il la taquina; la lutina, mais l’autre le voyant si enfant en prit avantage pour hausser le ton, le rabrouer et lui déclarer tout net qu’elle entendait coucher seule et qu’il n’avait qu’à s’en aller; et comme il riait encore en disant: «Elle est bien bonne!» elle s’avança vers lui et le prit par le bras, le poussant assez rudement vers la porte; mais une terrible gifle de revers donnée à toute volée, l’affala au bout de quatre pas, titubante et le visage meurtri, sur son misérable lit. Le jeune homme ne lui dit rien et elle-même, saisie par la brutalité soudaine de ce geste silencieux, réprima ses sanglots et ne pleura point. Elle jugea Bernard passionné et extraordinaire comme un héros de roman; et dès lors s’étant forgé une image commode de son amant, image où les brusqueries et les violences s’inséraient tout naturellement, elle ne s’étonna plus de rien; au contraire cette exaspération froide la flattait; elle y voyait une preuve d’amour; et elle renfermait en elle sa conviction comme un secret tant il l’intimidait. Une nuit, pourtant, qu’il avait à l’excès usé d’elle comme d’une chose et qu’il la traitait en animal familier avec une cruauté singulière, broyant ses mains, la serrant à faire craquer les os, la pinçant, la mordant jusqu’au sang, elle osa lui dire avec un faible sourire et encore gémissante:

—N’est-ce pas, Bernard, que tu m’aimes?

Il en resta étourdi. Jamais il n’avait songé à l’amour. Ce mot, ni l’idée ne l’avaient encore visité depuis qu’il avait connu cette femme. Ainsi donc c’était cela qu’on pouvait appeler l’amour, cela que célébraient les poètes, toutes les faiblesses assez veules avant ou après le lit, toutes les abdications de l’esprit, les baisers insalubres, le sale contact de la chair (agréable, se disait-il, mais enfin répugnant, animal) cela, l’amour? Il imagina tout à coup sa tante Eugénie dans la posture abandonnée de Flavie et il connut une sorte de honte. Cela, l’amour? De beaux mots étaient donc forgés par les hommes et ne correspondaient exactement qu’à de pauvres choses; la bête verticale ne songerait jamais qu’à s’abuser? Mais non; la vie était ce qu’elle était: une suite d’actes simples, tous susceptibles d’être définis rigoureusement et relevant d’une science; la vie c’était la pratique de la vie; le lyrisme: bavardage; l’amour: un mot, un euphémisme. Sans doute de même l’amitié, l’honneur… Son esprit vagabondait sur des routes aisées qui sonnaient dur au talon et le renvoyaient élastique et léger; routes complaisantes, familières à son rêve si exactement matérialiste. La fille dormait sur son épaule mais il n’y pensait pas plus qu’à une étrangère. Seules l’intéressaient les images d’un bonheur qu’il imaginait avec délice et qui ne le laissait pas s’endormir.

La lune monta dans la lucarne; elle versa dans la chambre une vague laiteuse si matérielle, si liquide que Bernard crut y boire à longs traits. La mer le visita dans son demi-sommeil, la savane, les immensités précieuses des firmaments où nagent des astres. Il pensa à François et de suite à Angèle. Alors vraiment un choc nouveau l’éprouva et il comprit que la seule chose tout à fait importante de sa vie jusqu’à ce jour venait d’entrer dans la chambre. Dans sa tête tournoyante le passé et le présent prirent subitement un sens. Il rêva que le corps allongé contre le sien était ce corps mince et long d’Angèle, cette forme solide et flexible qui épousait la haute mer d’une coupe sûre tandis qu’il rôdait autour du lazaret, possédé de Dieu. Si cette tête se relevant lui montrait soudain le beau visage? Oui, il l’aimait, il l’avait toujours aimée. Il se rappelait leurs disputes et qu’elle le préférait à tous et qu’il en avait toujours éprouvé une gêne, l’ennui qu’ont les garçons d’être préférés des filles sous l’œil moqueur de leurs camarades. La pétulance de la vierge brune lui devenait tout à coup si chère, il comprenait si bien le regard perdu de rêve qu’elle avait parfois et dont toujours il s’était moqué; des ondes voyageuses lui apportaient avec lenteur, l’une après l’autre, une infinité de souvenirs qu’il jugeait à jamais perdus; il revivait avec une acuité totale toute leur vie commune. Tel jour elle était vêtue d’une robe blanche et d’une vareuse blanche aussi avec un col bordé de bleu; tel autre, elle portait une robe rose; ces couleurs prenaient une valeur spéciale, unique, elles n’étaient plus un numéro de série mais appartenaient en propre à la personne exquise dont Bernard revivait les aventures avec volupté; les objets les plus humbles auxquels s’associait cette image abandonnaient leur rang, quittaient leurs milliards de semblables, passaient du monde fourmillant de l’informe à l’ordre innumérable de la qualité; aucune menace; une immensité concrète lui était délivrée où se consommait l’égarement de lui-même; il abandonnait ses recours faiblissants à la paix de cette innocence; il lui versait la libation de ses vues ambitieuses; pour elle il parachevait la distraction de lui-même au monde des hommes; et si elle le voulait conquérir, il s’offrait à elle, ouvert et démantelé. Mille images exquises et furtives affluaient au dédale de ses limbes, parmi lesquelles, toujours et répété à l’envi par des glaces variables, le visage d’Angèle souriant, anxieux, ému, craintif ou désolé, et de mille émotions inexprimables encore animé. Il en goûtait la peau dorée, les joues pleines légèrement rosées, creusées de leurs fossettes, la bouche lourde, charnue, comme les baies à l’automne, les narines mobiles de petit faune, et surtout ces yeux dévastateurs, ces yeux si étrangement beaux, obliques sous les sourcils qui se relevaient aux tempes: fille de sarrazin, pensait-il, fille de sarrazin.

Il était tout langueur dans cette somnolence lucide; le rythme de sa vie et de sa parole intérieure s’alentissait; et qu’il se sentait heureux! Il admira comme tout lui semblait vain auprès de ce bonheur; les plus acharnées de ses ambitions flottaient inutiles et relâchées; aucun désir charnel ne subsistait; il balbutiait à mi-voix des mots affectueux, la langue un peu lente, dans son demi-sommeil, s’attardait à jouir d’elle-même sous la caresse douce de la lèvre frôlée; il lui semblait vaguement que le plaisir de son amour était de la sorte aussi rare, subtil et pur, transposé dans le monde spirituel. Dans tous les ordres de son existence, l’amour apparaissait, transfigurant; il aveuglait les obstacles, il parait la vie qu’il proposait de l’éclat favorable et sa vague limpide, avec une feinte mollesse, drainait tous les consentements. Qu’il avait besoin de la voir! Quelle soif irrésistible, quel désir de subir la tyrannie de sa forme mortelle. Les lignes et les contours, le mouvement, la substance, l’apparence, tout cet être rassemblé par ses sens et qu’on nommait Angèle, si étranger qu’il lui fût, si fictif, si idéalisé, si fermé, si réellement autre et clos dans son propre univers, faisait sourdre une nappe obscure qui les joignait; il la sentait venir à lui, cette Angèle, portée et déposée comme une naufragée, épave minuscule de l’universelle indifférence, petite chose toute sienne faite d’une matière particulière, expressément composée en vue d’une incorporation totale à lui-même.

Un singulier mélange se faisait dans sa conscience où l’émotion et la pensée prenaient figure goûtée des sens. La prédestination d’Angèle à son amour, il la sentait, il en goûtait la sapidité; sa propre incarnation était réellement lumineuse et réjouissait ses yeux; le bonheur sans forme visible était comme une fée enchantée jouant dans ses paumes comblées. De ses puissances tout entières, l’une après l’autre dérivées, nulle ne s’appliquait plus désormais à son objet; elles s’en détournaient, brusquement orientées vers la nouvelle espérance, et leurs lanières, un instant flottantes comme la pieuvre, fouettaient soudain la proie merveilleuse et, la serrant avec amour, l’emportaient, vers ce trou de l’avenir réfugiées où, après mille détours, les anticipations précautionneuses de l’esprit ne se risquent qu’avec lenteur.

Flavie contre son corps eut, en dormant, un mouvement qui fit cristalliser d’un bloc, comme dans l’expérience chimique des solutions sursaturées, les minutes présentes. Les imaginations miraculeuses s’effacèrent dans la masse informe de la solution. Beau songe, se dit-il; mais il était difficile à reformer. Le présent c’était la chambre froide, la lumière inerte de la lune, la femelle assoupie contre sa propre chair—et enfin le sommeil, qui lui ouvrit tout à coup sous les pieds une trappe de ténèbres.

Il s’éveilla très tard et se trouva seul dans le lit; la servante avait réussi à se lever sans qu’il en eût conscience; il en conçut quelque aigreur; son instinct de domination et de contrôle n’avait point de cesse et le persécutait lui-même dès que la moindre broutille lui échappait. Sa mauvaise humeur s’accrut de la conscience qu’il avait de perdre son temps, de dévorer sans profit les quelques jours de vacances dont il pouvait jouir plus utilement; allongé sur cette couche déshonorante il revivait avec amertume les heures de loisir déjà enfuies; il en remâchait la tristesse et la vanité, la tête pesante sur l’oreiller. Il avait en effet erré sans but durant des heures sans fin, bâtissant des projets ambitieux, pour la plupart chimériques et rentrant les mains vides; d’autres heures il les avait passées sur le banc d’un jardin public, désœuvré et maussade, assailli de remords, de scrupules et d’affreux désirs; un après-midi que, voulant remonter le courant, il avait projeté de se rendre au Conservatoire des Arts et Métiers, il avait été abordé par une infâme garce et l’avait suivie; il était ressorti d’un taudis, écœuré, avec des nausées, la mémoire salie désormais d’obscènes images. A ce moment encore il imaginait sur ce lit où il reposait l’immense édredon rouge de la putain, tache énorme, sanglante et comme symbolique; et il ressentait le dégoût de lui-même. La fatigue physique accumulée par ces nuits fiévreuses le disposait aussi à l’aigreur; une furieuse inclination à la querelle, à la rage, un besoin désespéré de consolation, un désir de travail net, fixe, absorbant et rémunérateur, mêlaient leurs exigences disparates dans son esprit. Il grinça des dents, mordit l’oreiller de toutes ses forces, les muscles raides, dans une extrême colère muette de quelques minutes qui duraient des siècles et d’où il sortit brisé. Enfin, ses pensées de la nuit lui revinrent; et avec elles un sursaut de joie; il se sentait soudain purifié, l’image bienheureuse d’Angèle l’inondait d’un pur délice; était-il vrai qu’il pût aimer! une jeunesse nouvelle, une virginité singulière lui semblait sourdre du cœur et le vivifier; il s’interrogea sans faiblesse: l’examen intérieur ne lui porta que de la joie; rien de suspect ne troublait son amour; il lui semblait que de toute éternité cette adorable enfant lui était promise, le complément de sa race c’était elle; il ne jugeait pas que sans elle la vie pût être vécue. Il se leva, baigné d’une fraîcheur, illuminé de toutes les visions que sa mémoire fidèle lui retournait, de toutes celles qu’il projetait dans un riant avenir. Il passa dans sa chambre pour faire sa toilette, heureux et sifflotant. Il eut quelque étonnement de rencontrer sur la porte Eugénie qui lui dit fort naturellement:

—Te voilà? je venais voir si Monsieur se levait sans chandelle?

—Oui, dit-il, c’est vrai, je me suis attardé au lit; je suis un peu souffrant; un embarras gastrique.

Il posa la main à plat sur son ventre; furtivement il considérait sa chambre; rien ne manquait à la mise en scène qu’il avait pris l’habitude de préparer: la veste et le gilet sur une chaise, le lit défait, un livre ouvert sur la table de nuit, une sorte de désordre, porte du placard entrebâillée, objets de toilette dispersés, qui marquaient la présence certaine. Mais sa tante s’inquiétait:

—Qu’as-tu donc?

Il était arrêté devant une étagère et considérait un portrait récent; il s’y trouvait frais, vif et fort, les yeux nets, la bouche ferme, les cheveux naturellement brillants et relevés. Et sa pensée alla tout de suite à Angèle; allons, il ne pouvait pas lui déplaire tout de même; d’ailleurs il se rappelait bien qu’elle ne le détestait pas… mais sa tante insistait:

—C’est vrai que tu n’as pas bonne mine, mon pauvre grand!

Il eut un regard interrogateur, tant le contraire était pour lui l’évidence, puis, presque fébrilement, s’approcha de la glace. Il considéra un instant la chevelure terne, la bouche amère, le cerne immense et bistre où s’éteignaient les yeux, le poil rogneux de la petite moustache; l’éreintement, l’épuisement sexuel se lisaient sur cette triste image. De nouveau il sentit l’amertume de la vie; il dit d’un ton touchant à Eugénie:

—Crois-tu que je puisse jamais être aimé?

Elle se mit à rire tant la question et le ton lui parurent surprenants:

—Oui, répondit-elle; aux lumières tu n’es pas trop affreux.

Et aussitôt, sa bonne nature regretta la plaisanterie. Elle cajola son neveu, l’embrassa, le consola tendrement. Tandis qu’elle lui disait de gentilles choses banales, son esprit travaillait; et à un moment donné, elle lui prit le visage dans ses mains, l’examina un instant, hocha la tête; sans affectation, elle découvrit entièrement le lit, se rendit compte que les draps étaient lisses et froids; elle revit l’attitude exacte de Bernard au moment où il rentrait dans la chambre et y surprit la pointe d’embarras qui lui avait tout d’abord échappé; l’erreur n’était pas possible: le jeune homme se perdait avec quelqu’une des domestiques qui dormaient à cet étage; à son regard elle comprit à la fois qu’elle ne se trompait pas et qu’il s’était déjà senti deviné. Mais il ne rougit pas; huit jours avant il eût rougi; l’adolescent était mort, il ne restait qu’un homme et cet homme lui montrait un visage si fier, une décision si délibérée, que ce fut elle qui se sentit gênée. Assez perfidement, par un obscur et secret instinct de revanche, elle lui demanda, rompant le silence à son profit:

—Mais si tu songes à l’amour, c’est donc que tu ne veux plus être prêtre?

Mais il était déjà retombé aux abîmes; il se sentait sans force; il n’avait pas son aise dans la tendresse; cet amour d’Angèle qu’il sentait, à n’en pas douter, ancré pour la vie à ses os, il ne savait pas s’il le pourrait conquérir ni garder, la douceur, la caresse n’étaient pas son climat; trop de choses qui lui échappaient avaient dans ces conjonctures particulières leur importance, trop de choses hors de sa puissance. Autant il se sentait prêt à tout dominer suivant le mot du Frère Maninc, dans le domaine des affaires, autant il se reconnaissait hésitant dans l’enclos sentimental; que sa fatigue fût si apparente et l’enlaidît, il s’en trouvait davantage enlaidi et tassé, en raison même du souci qu’il en éprouvait; la question de sa tante dont il saisissait l’astuce et la vivacité lui montrait comment, dans les choses du cœur, ces femmes que, dans la personne de sa maîtresse, il avait tant méprisées pouvaient le bafouer et se rendre redoutables, sans qu’il trouvât autre chose à leur répondre que des brutalités; toutes évidemment n’étaient point faites de la serve chair qu’il opprimait. Une sorte de crainte, un dégoût religieux l’envahirent; allons, il allait faire ses paquets, repartir définitivement pour le monde religieux. Mais de nouveau il eut un sursaut; ce pays lui semblait maintenant poussiéreux, noir, tombal. Le visage d’Angèle, l’avenir doré brillaient tellement! Il leva la tête; sa tante adoucie le pressa de se coucher; elle allait lui porter une bonne infusion très chaude. Il lui dit:

—Je ne suis plus souffrant. Je suis ennuyé, embarrassé. Que faire?»… Il hésita, puis résolut de taire son secret.

—J’achève ma toilette, fit-il, et je vais aller prendre l’air, ça me fera du bien.

En quelques minutes il fut prêt, il descendit, prit le tramway de Montrouge, s’arrêta à la Porte d’Orléans. Il suivit les fortifications, passa sans penser à rien parmi les vagabonds qui hantent ces lieux et jouissaient du soleil de juin étendus sur la terre pelée. Quelques femmes en cheveux l’interpellèrent: «Beau gosse!» Il haussa les épaules; il frôla d’obscènes voyous qui puaient déjà les rogommes; puis il se perdit dans la cité lépreuse de la zone parmi la pourriture des baraques, des chantiers et des dépotoirs. Tout s’accordait à son pessimisme du moment, à sa nausée. Il jugeait l’existence et le destin à l’impression que lui faisaient ces tristes lieux et ne trouvait pas dans l’argot des faubourgs qu’avait connu son enfance de mots assez forts pour les réprouver. La suie, l’immondice, la saloperie de l’humanité fermentaient avec âcreté; les individus des deux sexes montraient de dégoûtantes gueules, des structures cariées. Il pensa que le physique dégradé faisait bien comprendre le moral; les civilisés, bourgeois ou artisans, que je fréquente, se dit-il, sont aussi corrompus mais plus soignés, c’est là toute la différence. Ceux-là n’en font pas pis que je n’en ai fait dans ces quelques jours si crapuleusement employés; et je ne suis pas pire qu’un autre. Triste chose que l’humanité. Il aspira à la solitude, il désira le renoncement.

Cependant il avait dépassé la zone, s’engageait à travers les champs. Le printemps y faisait son œuvre; le vent et le soleil émouvaient les feuillages sensibles, déjà il s’amollissait. Un ruissellement d’herbage s’étendait à ses pieds; les arbres d’une tendre couleur vert naissant étaient de piaillantes grappes d’oiseaux. Et en une seule minute la douceur le noya et l’espérance qui mène la jeunesse; son cœur fondit. Si Angèle voulait!

Il retourna d’un pas vif vers la ville. Si Angèle voulait! Elle voudrait être sa femme; c’était le bonheur prévu; une situation tranquille, modeste et sûre leur suffirait; il aurait toujours cette présence auprès de lui, toujours; il y pensait avec gourmandise. Ce fut alors que tout simplement se présenta l’image de François; il n’avait plus songé à son camarade; or celui-ci allait être fiancé à Angèle; il l’était peut-être. Une incroyable agitation s’empara de Bernard. Comment n’avait-il pas eu encore cette idée, comment, lorsque François lui avait parlé de ses projets, son propre amour n’avait-il pas éclaté sur l’heure, comment avait-il donc été pareillement aveugle? Il rentra tout enflammé à la maison, déjeuna à la hâte sans dire mot, sans répondre aux questions d’Eugénie; ce fut tout juste s’il alla rendre visite à Rodolphe toujours alité et qui se sentait mourir; il repartit sous l’œil goguenard de Noë, il courut tout d’un trait à la pension de famille Riquet et comme on tardait à répondre à son coup de sonnette, sauta par dessus la grille, traversa en quelques bonds le jardinet en renversant les arceaux d’un croquet et, suivi des clameurs des enfants et de la réprobation des vieilles dames installées dans leur chaise-longue, pénétra en trombe dans le salon.

Angèle y était, et seule; elle écrivait, assise à un petit bureau; au bruit, elle leva la tête, et lui, aussitôt, tomba assis sur un fauteuil, presque défaillant et comme vidé de sang; il se sentait mourant et inimaginablement heureux: ne pas bouger, la sentir là et expirer, s’éteindre lentement sans même la voir; sa présence l’entourait, le touchait, le favorisait d’une caresse ineffable. Je l’aime, je l’aime, je l’aime, ne cessait-il de se répéter intérieurement; il lui semblait qu’il se le disait à chaque fois moins fort et que sa puissance s’évanouissait tandis qu’elle gagnait en suavité; il finit par épuiser ce torrent intérieur et demeurer les yeux clos, comme en extase, étranger au monde avec la seule image et le seul contact imaginaire qui lui fussent demeurés sensibles et suffisaient à cette minute à l’infinitude de son ravissement.

Angèle abasourdie de cet étonnant spectacle, se leva enfin; elle ne se donna pas le temps de réfléchir, s’approcha de Bernard, lui prit les mains; le jeune homme ouvrit les yeux et montra une mine toute confuse qui la fit rire.

—Vous allez mieux? demanda-t-elle.

—Je vais tout à fait bien, répondit-il, reprenant enfin son empire sur lui-même; je ne sais pas ce que j’ai eu. Excusez-moi, je vous prie, et permettez-moi de vous demander de vos nouvelles.

—Vous avez attendu assez longtemps, fit-elle avec une ironie sans rancune, pour n’avoir pas à vous mettre ainsi hors d’haleine quand vous vous y décidez.

—Ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie, s’écria Bernard, je ne sais pas comment je vis. Mais parlez-moi vite de vous. Est-il vrai que vous soyez fiancée?

Elle répondit très simplement:

—Oui. C’est une chose faite depuis hier.

Cette nouvelle, presque attendue pourtant, arriva parmi ses pensées comme un ordre de retraite parmi des troupes victorieuses; il sentit un inexprimable désordre dans son cerveau; il y perçut des mouvements contraires et confus; rien n’y élevait une voix claire; en même temps, comme si sa tête se fût alourdie, elle tomba entre ses mains ainsi qu’un fruit, le cou s’étant ployé brusquement, le dos arrondi; ses yeux fermés ne voyaient qu’une nuit grise où cheminaient d’informes taches de couleur; le cœur, l’estomac, les poumons se serraient et de ceux-ci monta, et comme se frayant à peine un passage dans la gorge, un long soupir. Il ne souffrait pas vraiment, étant plutôt anesthésié; il ne pensait à rien, son corps lui-même lui semblait lointain; tout était étranger, seul subsistait un îlot sensible où parlait une voix de rêve, presque automatique; «… chose faite depuis hier… chose faite depuis hier…»

Il releva le front. Angèle était restée debout et le considérait, toute pleine d’embarras, les bras ballants; il la voyait à contre-jour, l’ombre adoucissait encore les traits fondus de ce visage fertile en délices; elle avait la figure de la Sainte Anne de Léonard portée sur un col flexible, pur comme un lys. Elle était vêtue d’une robe noire à corselet qui s’épanouissait à la taille ainsi qu’une cloche. L’étoffe brillante était garnie de franges de velours caressantes aux yeux; elle joignit les mains toute pensive et Bernard observa que les manches très courtes s’achevaient en d’immenses nuages de gaze argentée qui devaient faire des ailes lorsqu’elle dansait. Il vit les bras nus sous la gaze, il devina de petits seins fermes d’amazone. Il connut la bienheureuse tendresse qu’il n’avait jamais connue. Rien d’autre n’existait plus qu’elle; il comprenait avec une aisance merveilleuse tout le patient travail de la durée, l’enregistrement continu des gestes et des mots de cette enfant parfaite par le Bernard refoulé qui veillait en silence sous les menaces du Bernard mystique. Ce Bernard s’était fait une retraite privilégiée, un sanctuaire favorable de la nature d’Angèle; il y vivait heureux et flatté, tout en elle faisait sa dilection; la fourmilière invincible des minutes construisait depuis des années, dans les ténèbres intérieures, cet idéal passionné; les outils du Temps ne prévaudraient pas contre celui qu’eux-mêmes avaient si patiemment édifié.

Il hocha la tête, plein pour lui-même d’une dérision amère: il avait cru au coup de foudre? nul travail de plus longue haleine que cet amour. Il avait cru pouvoir s’offrir à Angèle ouvert et démantelé? elle l’occupait en réalité depuis des années. Ce fut à ce moment qu’il ressentit les aiguilles lancinantes du chagrin.

Car il prenait enfin et à la fois conscience du temps perdu, du bonheur manqué, des erreurs du passé et de l’étrangeté apparente de son attitude présente; il voulut rompre les chaînes du silence, il le fit avec son sûr instinct de domination:

—Que cette nouvelle est imprévue! dit-il. Qui m’eût dit que vous épouseriez François quand nous devisions ensemble aux vacances dernières?

Elle fut tout de suite en garde:

—Que voulez-vous dire?

—Oh! mon Dieu, rien. Mais figurez-vous qu’il m’avait semblé que vous m’aviez marqué une préférence.

Elle sourit avec coquetterie:

—S’il faut tout vous avouer, je vous préférais certes à tous vos camarades parce que, tout de même, vous étiez plus vivant. Mais entre nous, quelle importance cela pouvait-il avoir? Vous-même me marquiez de l’indifférence… Si, si… de la courtoisie indifférente; vous me rendiez honnêtement ma gentillesse; nous étions quittes, voilà tout. D’ailleurs pourquoi me raconter tout cela? Je n’ai jamais témoigné d’amour à qui que ce soit, à vous moins qu’à tout autre; maintenant j’aime François, nous sommes fiancés; les histoires de gamins n’ont plus aucun sens.