Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Lucien Fabre · Chapitre 1 sur 3 · partie 3/4

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Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Chapitre Premier · Le premier Octobre 1875 qui était un…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Mais quoi! reprit le vieillard, tu sais que tu ne pourras rien te mettre de côté; si tu veux te marier, tu…

—Je n’ai pas l’intention de me marier, vous le savez bien tous, je l’ai dit assez souvent.

—Ça n’a pas le sens commun; on dit ça et puis il suffit qu’on trouve la personne.

—A moins que la personne ne soit pas libre, dit Rodolphe d’un ton de gaieté forcée qui alarma Eugénie.

Noë haussa les épaules.

—C’est tout simple: je ne me sens pas fait pour la vie conjugale, voilà tout. Je fais un sacrifice, bien sûr, mais je suis convaincu que Bernard ne l’oubliera pas, pas vrai Bernard?

Le garçon qui pleurait en silence opina de la tête.

—Et puis, cela c’est sans importance, je souhaite de n’avoir jamais besoin ni de Bernard ni d’un autre; et je ne demanderai jamais rien sans besoin. Mais j’estime qu’il faut avant tout l’équité et ici l’équité commande de faire instruire Bernard, quoi qu’il nous en coûte. Ai-je raison, Monsieur Lazare?

Le maître d’école fit un signe approbatif.

—Maintenant, acheva Noë, ce qui est bien sûr, c’est que c’est une chance que Monsieur Valier nous offre la pension au prix qu’il dit; parce que, au delà, matériellement, je ne pourrais pas et on dit que le bon Dieu lui-même, le vôtre, Monsieur Valier, n’ose pas demander l’impossible. Seulement, ce qu’il faut aussi c’est que l’enfant reste libre. Tu sais, Bernard, que tu vas être dans une pension où tu devras prier, te confesser, communier, chanter à vêpres, tout le saint-frusquin, quoi! Et, sans t’offenser, bien que tu aies toujours été premier au catéchisme, le petit scandale de ta première communion ne prouve pas que ta dévotion soit bien profonde. Donc, si tu n’aimes pas les mômeries, à toi de refuser. Tu es libre.

Mais Bernard était tout décidé. Ces mômeries ne lui paraissaient plus bien gênantes, ni la confession, ni la communion. Évidemment cela n’était pas drôle, mais enfin? Il répondit donc qu’il avait été fou, qu’il ne savait même pas encore lui-même comment ça s’était fait, que, la meilleure preuve c’est qu’on n’avait jamais eu rien à lui reprocher depuis l’histoire des petits chats où il n’avait pas non plus compris comment il avait pu faire ça. Ce fut si bien dit que les auditeurs en demeurèrent ébranlés. Seul le frère Valier, qui avait été si bien trompé par la feinte douceur de Bernard, garda quelque scepticisme: il voulait prendre sa revanche. Aussi ne se retint-il pas de marquer sa joie lorsqu’en fin de compte toutes les dispositions eurent été prises pour que Bernard entrât aux Frères de la rue des Francs-Bourgeois, la semaine suivante.

Les quelques jours qui le séparaient de son départ, Bernard les passa dans les préparatifs et la fièvre. Au frère Valier qui maintenant hantait la maison, il ne cessait de demander, de son ton dur qui voilait sa satisfaction, toutes sortes de renseignements. Qu’allait-on lui apprendre? Est-ce qu’on ne se trompait pas en le poussant dans telle section plutôt que dans telle autre? Lui, voilà, il voulait savoir ce qu’il fallait qu’un Rothschild ou un Gambetta ou «des gens comme ça» dussent savoir. Mais, tout de même, ajoutait-il pensivement, il y en avait des choses à faire pour devenir un de ces hommes; peut-être des choses qu’on n’enseignait pas au collège? Il regardait avec une anxiété interrogeante le frère Valier qui souriait sans répondre. Pourquoi, songeait Bernard, pourquoi ce curé ne disait-il rien? Tout de même il avait confiance; il était convaincu que, tout ce qu’on peut apprendre d’utile à la réussite il pouvait l’apprendre. Parfois, cependant, il se demandait pourquoi des hommes comme Lazare ou Valier étaient demeurés dans une situation aussi humble; il concluait, aux heures de fatigue, avec accablement, qu’il n’était pas plus intelligent qu’eux et que tout cela ce n’était qu’affaire de chance. Mais, en général, son orgueil prenait le dessus, son orgueil, sa vraie force, orgueil infiniment subtil et prêt à tous les sacrifices qui devaient le fortifier et le mener à la réussite. Ces hommes qui l’entouraient étaient faibles; il les admirait pour leur savoir, mais, cela à part, quelles chiffes! Il en haussait les épaules. Comme il s’en ouvrait à Blinkine, celui-ci fit une moue: Lazare est un naïf, dit-il, ça c’est sûr, avec sa République et ses vertus du peuple, mais…

—Comment, dit Bernard choqué, tu crois que…

—Voyons, répondit Abraham, tu crois encore à ces blagues?

Tout s’éclairait subitement pour le jeune Rabevel qui baissa la tête. Ainsi, lui, s’il était obligé d’aller aux Francs-Bourgeois au lieu de fréquenter le lycée, n’était-ce pas la preuve qu’on lui avait menti? Les siens eux-mêmes reconnaissaient leur erreur. Mais comment ne s’en étaient-ils pas rendu compte plus tôt? Et ce petit Blinkine avait donc depuis longtemps deviné, lui qui disait cela d’un ton si naturel? Il allait donc falloir avoir de la chance, aider la chance, user de ruse? Mais, à ce jeu, des êtres comme Abraham, moins réellement et universellement intelligents que lui, mais plus subtils dans le cours ordinaire de l’existence, étaient mieux armés pour réussir! Sans s’exprimer exactement toutes ces pensées qui roulaient dans sa tête, il percevait ce que l’habileté et la souplesse de Blinkine pouvaient obtenir alors que son esprit de rébellion risquait de rester impuissant; et il se faisait intérieurement des propos de ferme résolution; il se gouvernerait, s’assouplirait, saurait s’examiner et se conduire. Mais il lui restait de l’inquiétude.

Sur ces entrefaites, lui parvint une lettre, la première, de son ami Régis. François lui annonçait qu’il lui écrivait du sud de la Terre par le travers de l’île de Pâques. Toute la lettre n’était qu’une effusion lyrique, un cri de joie, le balancement d’un cœur suspendu au double sein de l’onde et de l’azur. Bernard reconnaissait l’enthousiasme de son camarade et ne s’en émouvait guère. La fin l’intéressa davantage: le bateau que gouvernait le Capitaine Régis transportait du coprah, une énorme cargaison que la maison Bordes avait troquée par petits chargements dans les îles contre de la quincaillerie et qui avait preneur à un prix laissant vingt mille francs de bénéfice pour le voyage. Le père Régis avait une prime de un pour cent sur ce chiffre. Bernard eut le rire de Blinkine. Quelle misère! Et quand il montra la lettre au petit Abraham ils se sentirent frères un instant. Mais comme la conversation se continuait, un peu de malaise les sépara. Chez Bernard se déclaraient les appétits, l’avidité de jouissance, de pouvoir, de luxe; l’autre, de race plus ancienne, et plus affinée, dénonçait un goût de la spéculation pour elle-même, une sorte de désintéressement aiguisé, une supérieure intelligence de la combinaison et du nombre. Bernard fut un instant à le comprendre puis il sourit, se frotta les mains, se sentit comme débarrassé d’un grand poids. Cet Abraham trop subtil, ce François trop lyrique, l’un et l’autre au fond n’étaient et ne seraient jamais que des rêveurs. C’était bien lui qui tenait le bon bout.

Il se sentit dès lors ferme, tranquille, tout rassuré, plein de courage. La veille de son départ, le dernier jour qu’il devait passer en famille, il se montra d’une gaieté exubérante. Lazare déclara entre haut et bas que les curés n’auraient pas de mal à «avoir» un étourdi qui allait chez eux de si bon cœur. Chacun cependant était satisfait de lui voir de si bonnes dispositions; chacun s’avouait au secret de lui-même que la vie serait meilleure loin du garçon dur et sournois qui tenait tant de place dans la maison et, en grandissant, congelait une partie de l’atmosphère chaque jour accrue. Seule, Eugénie était émue de voir partir l’enfant que ses soins avaient tant contribué à sauver.

Ce fut elle qui l’accompagna au collège avec Noë. Celui-ci avait chargé sur son charreton une longue et maigre malle recouverte de soies de truie et qui contenait tout le linge de l’adolescent. On était au milieu de Novembre. Ils pénétrèrent dans une cour triste où quelques arbres achevaient de perdre leurs feuilles jaunissantes. De grands murs les entouraient barbouillés d’ocre, percés de fenêtres étroites et grillées. Une stupeur morne semblait planer sur le collège. Leurs pas faisaient crisser le gravier et le guide qui les précédait ne put s’empêcher de se retourner comme s’ils eussent offensé le silence. Ils passèrent devant un grand Christ, l’homme se découvrit, fit le signe de la croix et cependant que, tout naturellement, Eugénie et Bernard l’imitaient, il eut un coup d’œil oblique vers Noë qui s’étonna par la suite de s’être signé lui-même aussitôt sans réflexion. Ils foulèrent des parvis de carreaux glaciaires, suivirent des couloirs sans fin, longés de murs chaulés. De temps à autre s’entrebâillaient sans bruit sur le lit d’huile des gonds, quelques portes minuscules dont l’épaisseur étonnait le menuisier; un œil invisible et deviné les guettait dans l’ombre leur causant ce malaise qui couve les grandes maladies; puis l’huis se refermait; en chemin, ils croisaient des fantômes glissants en soutane luisante, tête nue, qui s’adossaient au mur pour les laisser passer, et, relevant tout à coup sur leur passage des paupières baissées, dardaient sur eux un regard habitué à tout voir dans l’instant d’un éclair. Aussitôt dépassés, on les entendait battre leur vêtement de la poussière blanche laissée par le mur et ce répit de quelques secondes immobiles, cette station obligée, leur donnaient loisir d’observer encore sans péché. La main qui étreignait le cœur de Noë le serrait davantage; il devinait en ce monde muet une force obscure, noire et disciplinée, terrible par l’intelligence et un certain sens qu’il y présumait de l’humain et du divin.

Il entra chez le frère Valier, après ce parcours qui lui avait paru interminable, avec un sentiment de soulagement. Le Frère les reçut dans un bureau très simple tendu de papier vert uni et rempli de livres et d’instruments de géodésie. Il dut débarrasser deux chaises de paperasses et de brochures qu’il mit à terre pour leur faire place. Après leur avoir demandé de leurs nouvelles, il inscrivit le nom et l’état-civil de l’enfant sur un registre et les entretint un moment avec son amabilité coutumière mais qui leur parut tempérée en ce lieu d’une sorte de hauteur et de cette sérénité que possède la certitude. Il leur expliqua comment il avait l’intention de conduire les études de Bernard et de se rendre compte exactement de ses dispositions et de ses goûts en les tenant très régulièrement au courant de ses progrès et de ses défaillances. Puis il ajouta: «Quant à son éducation morale, je n’ai pas besoin de vous dire avec quel soin il y sera veillé; n’est-ce pas Monsieur Régard?» Les visiteurs retournés aperçurent alors derrière eux un prêtre qui se tenait debout et donnait silencieusement des signes d’assentiment. On ne l’avait pas entendu entrer. Il était de taille moyenne, maigre, émacié. Son visage surprenait par la pâleur. Les traits étaient fermes et beaux; la bouche fine, presque sans lèvres; le nez, en bec d’aigle, frémissait sans cesse; les yeux profondément encavés charbonnaient sous des paupières dont la minceur transparente se dégageait de toute chair, accusait la sphéricité du globe oculaire et faisait mouvoir les ombres de l’orbite. Un front immense, argenté aux tempes, tout labouré, décelait le méditatif. Il écoutait dans une posture qui devait lui être familière, le coude droit dans la main gauche, l’avant-bras relevé, le pouce venant à la mâchoire, l’index le long de la joue. Le Frère Valier le contempla un instant puis dit avec une nuance d’admiration:

—Monsieur Régard est un de nos aumôniers et celui qui aura à diriger Bernard. Il est une des lumières de la catholicité.

Le prêtre, sans vaines protestations, fermait les yeux et secouait négativement la tête comme pour lui-même tout seul, devant Dieu, tout seul.

—Si, mon cher ami, dit le Frère Valier, vous êtes l’un des maîtres de la mystique et l’un des remparts de l’Église… Et je ne sais comment vous pouvez consentir à venir encore vous occuper de quelques-uns de nos enfants.

—Qui est plus digne d’étude que la plus belle créature de Dieu? répondit l’autre d’une voix blanche et comme exténuée.

Noë fut frappé; mais, comme il considérait le prêtre avec attention, le Frère Valier se méprit sur l’objet de sa curiosité.

—Vous vous étonnez que Monsieur Régard n’ait pas son rabat? demanda-t-il. Ne le cherchez point; le Père Régard est Jésuite et ne porte pas le rabat.

Toutes les préventions de Noë arrivèrent d’un même flot; le parti prêtre, l’Inquisition, les types des romans anticléricaux, les Dragonnades, la révocation de l’édit de Nantes, la Saint-Barthélemy s’unirent en une seconde sous les traits définitivement fixés de ce visage austère et glacé. «Ce ne doit pas être un bonhomme commode» se dit-il. Que ferait-il de Bernard? Il se le demanda un moment sans parvenir à résoudre le problème. D’ailleurs, qu’importait? Il était trop tard maintenant pour rien changer. Et l’enfant avait l’air si content, dévorant des yeux les livres et les instruments scientifiques qui encombraient le bureau! Advienne que pourrait! On verrait bien. Il embrassa son neveu et prit congé; et sur le chemin du retour, tout à son plaisir d’être avec sa belle-sœur un peu attristée, dans cette mélancolique journée d’automne propice aux sentiments les plus tendres, il n’eut pas une seule pensée pour Bernard.

Celui-ci allait, pendant ce temps, de merveille en merveille. L’immensité des dortoirs, des salles d’études, des réfectoires qu’on lui faisait parcourir, la splendeur des galeries de travaux pratiques pleines de modèles mécaniques et de dessins compliqués, la rumeur des gymnases l’emplissaient d’admiration et de joie. Il ruminait avec conviction les conseils du sage Blinkine: écouter, se taire, obéir, être sage et par ces moyens arriver au premier rang. Mais il se sentit un peu inquiet pourtant; il se rendait vaguement compte que, cela, il l’avait fait jusqu’ici sans grande difficulté; alors quelle chose avait-il donc à craindre? Il leva timidement les yeux et sentit fixé sur lui le regard de l’aumônier; c’était cela, il le comprit tout de suite, qui le gênait. Il ne s’agissait plus de feindre dans ce lieu; il se voyait pénétré et, son orgueil écartelé, livré à la risée de tous. Non, on ne se contenterait pas ici de travail et de bonne conduite, il faudrait se faire voir tel qu’on était. Une frayeur le secoua soudain. Si on allait s’apercevoir que les prières, le catéchisme, tout ce dont il s’acquittait si bien en apparence, ce n’était fait que du bout des lèvres; si on allait le renvoyer aussitôt? Sur ces pensées, il dut s’installer, faire connaissance de ses nouveaux camarades, de ses surveillants et de ses professeurs; il ne vit plus le Père Régard dont d’ailleurs personne ne lui parla; il eut le sentiment qu’on l’oubliait, qu’il se noyait, qu’il devenait un simple numéro dans une classe nombreuse. La nouveauté des méthodes d’enseignement à quoi il n’était pas accoutumé ne lui permettait pas de briller malgré un travail acharné; la présence, aux récréations, de classes plus avancées, d’élèves plus âgés et plus forts que lui, lui interdisait toute prouesse physique; ses voisins étaient de bons garçons médiocres, joueurs, d’ailleurs sages et pieux, qui n’observaient rien et n’auraient guère pu répondre à ses inquiétudes si son orgueil et sa prudence ne lui avaient interdit de les manifester.

Ainsi, au bout d’une quinzaine de jours, il commençait à s’habituer à cette vie qui lui avait paru étrange et même à s’engourdir quelque peu, lorsque, un matin, vers les sept heures, comme il achevait un problème, la porte de la salle d’étude s’ouvrit et le Père Régard parut. Le surveillant vint à sa rencontre: «Voulez-vous m’envoyer mes pénitents?» dit le Jésuite. Le surveillant alla chercher une liste dans son tiroir et prononça quelques noms. Des élèves se levèrent et suivirent le Père Régard. Au bout de peu de temps, ils revinrent l’un après l’autre. Le surveillant s’approcha alors de Bernard et lui dit: «C’est à vous; vous êtes le dernier. Vous n’avez qu’à aller dans la chambre du Père Régard; c’est la troisième porte, au premier étage; il y a le nom sur une carte clouée.»—«Bon, se dit Bernard, il s’agit de se confesser. Allons-y.»

Il se sentait le cœur serré quand il frappa à la porte et que la voix incolore du vieillard lui répondit. Mais son anxiété redoubla dès le seuil. La chambre était tout-à-fait nue et à peine éclairée d’une chandelle qui jetait de grandes ombres fantasques sur les murs. On distinguait au fond, posé sur des planches au niveau du parquet un grabat couvert d’un manteau noir. Quelques effets pendaient à une patère; une armoire minuscule à gauche de la porte devait renfermer le linge de corps; deux chaises et un prie-Dieu complétaient l’ameublement. Nul ornement qu’au mur un christ en bois, tout simple, et un bénitier avec un rameau de buis. Sur la cheminée, une petite pile de trois livres qui parurent à Bernard être des bréviaires, à côté du chandelier.

Le Père Régard était assis, dans la pose méditative qui lui était familière, sur l’une des chaises auprès du prie-Dieu. L’adolescent murmura une timide salutation qu’on accueillit d’un silencieux hochement de tête. Il resta là, embarrassé, ne sachant quoi faire, puis, se décidant, s’agenouilla sur le prie-Dieu. Le prêtre le repoussa avec douceur.

—Ne vous agenouillez pas, dit-il, vous n’en n’êtes pas encore digne. Asseyez-vous là, sur la chaise.

Bernard obéit au geste, tout décontenancé, avant même que le son des paroles eût pu prendre un sens pour lui. Puis il comprit et il sentit sourdre et monter lentement la colère. Quoi, on ne le jugeait pas digne de ces mômeries? Eh! n’en valait-il pas un autre? Que faisait-il de plus ou de moins que ses camarades? Et, après tout, qu’est-ce que c’était que leur confession et leur bon Dieu qu’on n’avait jamais vu?… Ainsi grondaient en lui la révolte et les propos de son entourage mêlés. Et ce curé qui gardait son inexplicable mutisme, que lui voulait-il? D’abord il avait une sale gueule; pour ça, on ne pouvait pas dire le contraire. Et puis, qu’est-ce que ça voulait dire, ça, de faire monter quelqu’un pour l’humilier? D’ailleurs, cette humiliation, il ne la tolérerait pas, lui; s’il s’était agenouillé ce n’était pas qu’il gobât les histoires de ratichons, c’était parce qu’il fallait le faire pour pouvoir rester là… Le Père Régard se taisait toujours, la main sur les yeux, comme s’il se fût cru seul; et Bernard tout à coup pensa que si ce vieillard avait ainsi parlé c’est qu’il avait justement deviné pourquoi Bernard s’agenouillait. Il est malin, se dit-il. Mais si ce malin croyait à toutes les histoires de bon Dieu? Non, encore des sornettes du parti prêtre pour arriver à tout gouverner. Mais la simplicité du lieu, la modestie et l’humilité évidente de l’homme qu’il savait être un savant, l’évocation des ambitions qu’il entretiendrait, lui, s’il était pareillement instruit, le subjuguèrent; il demeura perplexe et attentif; le Père Régard se taisait toujours.

Enfin, il retira sa main, gardant les yeux clos et, de sa voix sans timbre:

—Il est évident que je ne puis, mon enfant, vous accorder la faveur des sacrements tant que votre âme pourrira dans l’état où on l’a mise. Le malheur c’est que vous me paraissez profondément gâté. Je vous ai suivi et observé tous ces jours-ci, j’ai vu vos notes, j’ai parlé à vos surveillants et à vos professeurs. Vous travaillez beaucoup, vous vous donnez du mal, vous êtes intelligent, vous vous conduisez bien—et vous ne réussissez pas. C’est que la grâce de Dieu n’est pas sur vous. Pourquoi? D’abord parce que vous ne priez pas du fond du cœur, ensuite parce que vous n’êtes pas un vrai chrétien. Vous ne réussirez jamais en rien, que c’est dommage!

Il s’arrêta et soupira. Bernard reconnaissait bien à part soi la justesse des observations sur la vanité de son effort et il en était profondément vexé. Il se défendit:

—C’est que je n’ai pas l’habitude de vos manières de travailler. Et puis, au tirage au sort des compositions orales, j’ai toujours les problèmes difficiles.

—Ne m’amusez pas avec vos «manières de travailler»; et ne me dites pas que le sort vous donne les problèmes difficiles. Vous ne vous en tirez pas, voilà tout, c’est le doigt de Dieu. Vous n’arriverez à rien dans la vie, vous serez toujours le dernier, le domestique des autres.

Rien ne pouvait davantage alarmer Bernard. Le confesseur continua sur le même ton, usant de tous les arguments, retournant tout en preuve, tirant de Bernard tous les aveux qu’il interprétait pour sa cause avec une évidence éclatante, le tout sur un ton monocorde, avec une sorte d’indifférence résignée, sans qu’à aucun moment se fît jour une tentative d’apologétique ou de conversion. A la fin l’adolescent pleurant à chaudes larmes, voyant sa vie gâchée, la réussite impossible, toutes ses espérances anéanties, pleinement convaincu de ce que lui disait le prêtre, le supplia de le confesser, de le guérir.

—Hélas! répondit tristement le Père Régard, je crois bien que la chose est au-dessus de mes forces. Enfin, nous étudierons cela. Revenez la semaine prochaine et tâchez, en attendant, de trouver par vous-même la voie de Dieu.

L’enfant redescendit en se tamponnant les yeux.

—Je crois, disait son confesseur au Frère Valier quelques heures après, je crois que nous pourrons arriver à sauver cette âme bien qu’elle soit très compromise. Il n’y a pas de cœur, les sens ne sont pas éveillés encore; absolument rien de suspect, chasteté certaine; mais il n’y a pas non plus cette vague tendresse qui peut aider à la conversion; et l’intelligence qui est indéniable me semble purement critique. C’est elle qu’il faut convaincre par des preuves; chose curieuse, l’auxiliaire qui peut donner de l’intérêt à mes paroles c’est l’ambition dévoratrice de ce petit. Dieu lui apparaîtra d’abord un aide, un atout dans son jeu. Il l’admettra comme au pari de Pascal. Une fois logé chez lui, nous saurons bien l’y incruster. Il pourrait faire un excellent serviteur de Dieu, ajouta le Père songeur.

—Eh! là, dit le Frère en riant, si jamais cela devait arriver, je le réserve pour ma congrégation et non pour la vôtre.

Bernard ne se doutait point qu’on fît déjà état de ses dispositions ni même qu’on le crût vaincu. Il dut passer par quelques épreuves qui furent pénibles à son orgueil. Le jour de Noël, il resta seul à son banc comme un pestiféré tandis que ses camarades allaient à la Sainte Table; il ravalait des larmes de rage; il lui semblait que tout le monde le montrait au doigt. Ses deux voisins qui le considéraient comme une pauvre brebis perdue, l’observaient à la dérobée. La magnificence de la cérémonie, la douceur des chants, l’accent de joie, l’atmosphère heureuse, tout cela qu’il sentait si bien et à quoi il n’osait participer lui fendait le cœur. A l’issue de la messe de minuit, il dut monter seul au dortoir; il entendait rire et plaisanter ses camarades qui réveillonnaient au réfectoire; il imaginait sa place vide. Peu à peu, se formait en lui l’image d’un monde de saints, de vierges et de dieux d’où il était exclu et qui distribuaient ces joies, qui aidaient insidieusement ses camarades, qui les pousseraient dans l’existence. Il touchait à présent ce monde jusque-là ignoré; il se rendait bien compte que ses condisciples avaient une vie spirituelle qu’il n’avait jamais soupçonnée; et, comme il était fort jeune, il ne pouvait conclure qu’à la réalité de ces êtres supérieurs avec qui ils formaient société. D’ailleurs, autour de lui on ne cessait de relater des traits édifiants; la puissance divine s’exaltait en des miracles irréfutables; les raisonnements persuasifs du Père Régard, les plus simples, celui de l’œuf et de la poule, celui du premier moteur, le trouvèrent convaincu. Et, enfin, sa puberté tardive arrivant, il se sentit tout à coup des élans de tendresse, une soif de conviction, d’affection universelle, de douceur et de protection. Le jour où il fut autorisé à communier, il donnait depuis longtemps à tous les preuves les plus certaines d’une foi enflammée.

Par un phénomène qui n’avait point paru miraculeux aux professeurs, son intelligence et son travail avaient dans une marche curieusement parallèle peu à peu imposé leur primauté. Les problèmes qui lui étaient échus demeuraient les plus difficiles, mais il les comprenait et les résolvait. L’ordre des devoirs et des leçons avait fini par s’accommoder fort bien à sa méthode de travail. Tout lui semblait aisé et agréable. Tout lui souriait; jamais il n’avait si bien senti sa réussite; et, à la fin de l’année scolaire il ne fut pas surpris quand le palmarès l’annonça comme ayant presque tous les premiers prix.

Il revit à cette occasion tous les siens réunis; et combien fiers de ses succès! Il n’avait eu toute l’année que des visites espacées tantôt de l’un tantôt de l’autre, visites qu’il souhaitait d’abord puis redouta lorsqu’il fut pris par ses études et son ardeur religieuse. Il songeait à présent avec un morne ennui à ce qu’allaient être ces deux grands mois de vacances passés rue des Rosiers; mais l’abbé Régard, à la fin de la cérémonie de distribution des prix, vint courtoisement présenter ses hommages aux parents du jeune lauréat; et il glissa dans la conversation qu’il avait organisé une colonie au bord de la mer. Bernard demanda sur-le-champ à Noë de le laisser partir et on y consentit sans trop de peine: il ne passa qu’une semaine à la maison; il sentit s’y fortifier son dégoût pour cette vie médiocre et laide; sa piété nouvelle s’irritait des brocards traditionnels contre la religion; il dut à plusieurs reprises ronger son frein; le soir, quand Noë lisait à haute voix des vers d’amour en regardant parfois Eugénie qui tricotait paisiblement sous la lampe, l’adolescent se levait, trouvant bêtes tous ces gens qui ne pensaient pas au salut éternel et perdaient leur temps à des sornettes. Il sortait dans le crépuscule estival; les couples langoureux n’émouvaient pas ses quinze ans; il entrait dans ce petit jardin qui est au chevet de Notre-Dame et il rêvait à l’ombre de la cathédrale: il eût désiré revivre l’aventure de ses architectes et de quelqu’un des grands évêques d’autrefois; il les voyait crosse en main et le casque au lieu de la mitre, parmi leurs vassaux, imposant la religion du Christ et l’obéissance à son représentant; il voulut un jeudi visiter le Trésor et en revint éberlué; d’autres fois, il s’accoudait au parapet et passait des heures à voir décharger les gabarres; il supputait la valeur de la cargaison et le tonnage; il établissait mentalement la comptabilité de l’entreprise et ce qu’elle pouvait donner, bénie de Dieu. Il parcourait aussi les églises, affolé d’amour divin, de repentirs pour des peccadilles qu’il qualifiait de crimes et assoiffé d’indulgences dont il tenait un compte exact. Il ne faisait plus maintenant d’éclats, et ses colères ne se traduisaient que par une pâleur excessive et une montée légère d’écume au coin des lèvres; mais il semblait que, plus il les retenait, plus il s’en accumulait en orages menaçant de crever: il en accusait le Diable. Au reste il ne pensait qu’à soi, en débat perpétuel avec lui-même et n’accordant à ce qui l’entourait qu’un regard étranger. Un jour, Eugénie qui l’observait lui reprocha sa sécheresse de cœur; il en eut un grand choc et s’en accusa aussitôt comme d’un péché épouvantable dont il ne pressentait pas possible un véritable repentir. Il ennuya alors sa tante de simagrées ridicules, demandant pardon, excédant l’imprudente de ses questions et de ses larmes, lui représentant tantôt son avenir spirituel compromis par cette affreuse sécheresse de cœur, tantôt le service qu’elle lui avait rendu en lui signalant un tel danger. Elle finit par lui dire de ne pas tant faire la bête, que le bon Dieu était moins sot que lui, de l’embrasser et de tirer un trait là-dessus. Il baisa ses joues avec emportement en la prenant dans ses bras. Le sein tiède palpita sous sa main; la peau fraîche avait une douceur sapide, une odeur de verveine et le toucher du velours. Elle lui rendait le baiser, innocente et maternelle, de sa pourpre rose humide. Il se sentit extraordinairement troublé et décida de l’éviter désormais.

D’ailleurs il partait le lendemain. A la gare d’Austerlitz il retrouva l’abbé Régard et une douzaine de camarades; tout aussitôt les siens furent oubliés et seul compta le magnifique avenir.

Ils n’arrivèrent à destination que le lendemain soir. La colonie avait élu domicile dans un ancien lazaret situé sur la côte au point le plus dangereux de l’épine rocheuse qui court entre Cette et Agde. C’était un lieu splendide et désolé, hanté de quelques rares pêcheurs qui vivaient sordidement sous la tente. Le lazaret était lugubre. Il comprenait quelques pavillons dans un quadrilatère de murs épais et fort élevés dont une partie surplombait la mer et répercutait le ressac. Les pavillons étaient en rez-de-chaussée, le sol carrelé de briques rouges émaillées, glaciales aux pieds nus des enfants. Une chaleur torride faisait éclater les pierres de ce désert; il n’y poussait que des herbes salées, d’énormes chardons dorés, des euphorbes et des arnicas. Un vent terrible grondait perpétuellement dans les tuiles; et la mer sans marée ne s’arrêtait jamais. Bernard connut là la violence et l’exaltation de la prière; le Père Régard les agenouillait tout à coup sur les rochers devant l’aube ou le crépuscule, les écrasait de la grandeur prodigieuse des cieux et élevait leur âme dans une série d’invocations haletantes et précipitées comme celles qui galvanisent les foules aux processions de Lourdes. Parfois ils entraient tous ensemble dans le flot et passaient en faisant la chaîne au dessus d’une cave dangereuse où deux ou trois perdaient pied: «Dieu vous soutient!» criait le prêtre; les adolescents reparaissaient, crachant et s’ébrouant, mais rieurs et sans avoir eu un instant de crainte; ainsi est la vraie foi. Souvent aussi ils chantaient des hymnes composés par le Père à la louange des Saints; il les réunissait autour de lui après le jeu, sur quelque plage sauvage où le vent faisait flotter leurs vêtements et soulevait leurs cheveux; ils tiraient leur goûter d’un panier et mangeaient d’un appétit dévorant; certains s’abstenaient, se mortifiant pour des raisons obscures, des péchés véniels ou des velléités dont ils redoutaient qu’elles prissent figure; on ne leur demandait rien. Le Père les regardait et quelquefois souriait en remerciant le Ciel; ces douze garçons soigneusement triés avaient tous les yeux clairs, nets de cerne, la mine belle, pure et sans tache; il les savait droits, irréprochables; leur bonheur faisait le sien. Leur âge s’échelonnait de quatorze à dix-huit ans; le grand Texin songeait déjà à prendre la soutane; Lormier n’avait pas la vocation et n’y prétendait point, mais où qu’elle s’exerçât, sa piété simple et forte ne pouvait que faire du bien; Daumas… Midel… il les passait en revue; aucun n’était revenu de si loin ni si haut que cet ardent petit Rabevel dont le sombre bouillonnement l’inquiétait encore parfois. Justement c’était lui qui, cette fois, lui demandait au nom de ses camarades, de leur raconter une vie de Saint. Il sourit. Le miracle extérieur, la sujétion des forces de la Nature en imposerait toujours aux enfants—comme aux hommes, ajouta-t-il à part soi.

Mais déjà ses pupilles discutaient. Gasier réclamait un nouvel épisode de la vie des Franciscains; il se délectait des prières d’Assise; toute la nature lui était proche et parente; il en buvait la fraîcheur à longs traits: ma petite sœur l’eau, mon petit frère le passereau… quelles délices! Seul, il se racontait à mi-voix les voyages du petit Pauvre et de son Compagnon; rien de romanesque ne l’y entraînait mais une candeur venue intacte du fond des âges. Pourtant, Midel eût préféré les récits d’évangélisation: Xavier était son héros; il le voyait petit et noir, plein d’une force formidable par le signe de la croix, retourner des continents. «Et vous, Rabevel?» demanda le Père. Bernard releva sa tête pensive, il songeait, répondit-il, au terrible supplice de Saint Laurent que le Père leur avait décrit la veille: «Comme Dieu est bon de soutenir un chrétien en de pareilles traverses!» dit le petit Gazier. Mais Bernard se révolta: Certainement Saint Laurent avait trouvé sa réjouissance dans la foi, sans quoi où eût été le mérite? Il voyait le saint marmonnant des prières à voix basse, puis criant ses invocations lorsque la chair déjà grésillait, et enfin, hurlant sa foi à pleine gueule lorsqu’il n’était plus qu’une plaie de viande vive toute fumante; il voyait le prétoire obscurci de vapeurs, puant la sanie, le graillon, le charbon de terre, les bourreaux mi-asphyxiés par l’âcreté du nuage; il décrivit le supplice comme s’il y assistait; les souffrances du saint étaient les siennes; il en goûtait l’horreur, il en savourait le tourment et il en avait mal. Il se sentait soudain la vocation du martyre; un délice insoupçonné lui sembla tout-à-coup la compensation du sang. Il eut un éblouissement: peut-être était-il prédestiné? peut-être serait-il un saint? Il se dressa d’un sursaut.

—Prenez garde à l’orgueil, dit le Père.

L’amertume emplit sa bouche. En rentrant, il traîna derrière ses camarades. Comme il approchait du lazaret il vit non loin du chemin deux enfants de pêcheur qui riaient et faisaient de grands gestes; il courut à eux. Les gosses avaient enfermé un scorpion dans un cercle de brindilles enflammées. Il assista, haletant, aux efforts de la bête venimeuse, à sa réflexion, à ses tentatives redoublées lorsque l’inexorable cercle se resserrait; une joie cruelle le tenaillait à crier; il se sentait près de trépigner. Enfin, quand le cercle fut tellement réduit que le scorpion se vit léché des flammes et, brusquement relevant la queue, se tua net en dardant dans sa propre tête son épine empoisonnée, il crut pâmer; jamais choc plus merveilleux; il s’appuya au rocher, secoué d’un spasme; et il tenait son cœur pour rejoindre au galop ses condisciples qui l’appelaient.

Ainsi, parfois, des signes paraissaient qui eussent pu lui révéler son climat véritable s’il avait été en âge de s’examiner avec fruit; ces signes ne lui échappaient point mais il les dédiait à la partie la plus artificielle de lui-même, celle-là qui excitait le plus ses ardeurs du moment et, pour ce motif, lui semblait la plus vraie. Le Père Régard s’y trompait comme lui, cette piété sincère et si vive, ces élans passionnés le ravissaient et il n’y voyait pas le cheminement dérivant d’un tempérament de feu qui cherchait à s’évader par les voies d’une imagination voisine du délire, hors d’un corps intact. Angèle Mauléon, sa petite amie d’autrefois, l’avait un jour surpris sur la plage; elle était venue là prendre les bains de mer avec sa tante; non sans préméditation. Il la vit avec ennui. En maillot, grande, nerveuse et parfaite, elle évoluait dans les eaux comme un Triton. Mais l’enfant vierge n’en était pas ému. L’heureuse ignorance de ses sens lui faisait une vie extraordinairement belle; sa sûre mémoire s’emplissait de sites terrestres et spirituels qu’il rapporta au collège où de temps à autre il se donnait le divertissement de les retrouver avec un mélange de ravissement et de regret. A peine était-on en Novembre que déjà il aspirait au mois de Juillet suivant pour retourner au Lazaret.

Les cinq années qu’il dut passer encore au Collège ne lui furent pas lourdes. Cette exaltation spirituelle le soulevait, ses succès, son goût du travail lui rendaient tout facile: jamais la durée ne lui parut plus suave; jamais il ne devait être plus heureux. Il suivait le cours de commerce et de finance que les Frères avaient inauguré depuis 1858 et qui était fort réputé dans le monde des affaires auquel il fournissait des employés fidèles, actifs et capables. Il était dirigé par le Frère Maninc, petit homme trapu et rose, toujours souriant, aux yeux pétillants d’astuce. Il ne se contentait pas d’apprendre à ses élèves la comptabilité, le droit usuel, le régime des transports et des marchandises; mais il les mettait en garde contre les roueries des escrocs et de la finance interlope; il leur montrait la loi, la commentait, en expliquait les lacunes et, sur des exemples célèbres, tenant en mains la Gazette des Tribunaux, leur faisait voir comment à chaque instant, par des merveilles d’ingéniosité, l’aventurier tourne les prescriptions du Code. Il décrivait la lutte passionnante de la jurisprudence pratique avec l’escroc; les textes additionnés aux textes, les dispositions accumulées, toutes les espèces multiples enchevêtrées, les contradictions inévitables entre les Cours, l’hésitation de la conscience humaine devant le fait dont on ne sait à quel moment il devient frauduleux. Parfois il s’exclamait gaiement contre les «chats fourrés»: ils ne connaissaient pas leur métier, telle Cour paraissait réclamer un texte pour une espèce particulière: les nigauds! mais il existait, ce texte! que ne combinait-on tel article et tel autre du Code: les voyez-vous, rapprochés, comme ils s’appliquent merveilleusement au cas en question? Toutes ces arguties, cette intime connaissance de l’homme, passionnaient Bernard; il émerveillait son maître qui lui disait en riant: «Vous avez le choix: ou bien remplacer le petit Frère Maninc quand il sera vieux; ou devenir le premier financier de ce temps… à condition d’avoir des capitaux pour commencer!» Bernard faisait une grimace amère: des capitaux! et poussait un soupir de regret: il se savait précoce, résolvant en se jouant tous les problèmes de comptabilité, d’organisation financière ou de droit usuel avec une perspicacité sans pareille, trouvant la solution juste où des praticiens se fussent trompés. Le Frère Maninc en vint à lui confier des examens de livres dans les expertises dont on le chargeait. Bernard en concevait de l’orgueil; il suivait attentivement les affaires litigieuses dans les journaux spéciaux; mais parfois il se reprochait d’admirer tel aventurier particulièrement subtil qui avait su si bien tourner la loi sur les Sociétés; il était heureux qu’on l’eût coffré tout de même comme si sa réussite eût dû l’exposer à une grande tentation. Souvent cependant il se disait que, les apologues juridiques du Frère Maninc venant tous de la Gazette des Tribunaux, la moralité n’en pouvait qu’être toujours exemplaire mais que, peut-être, il existait de par le monde des aventuriers plus subtils encore ou plus puissants qui vivaient tranquillement honorés de tous. Ces Rothschild de Londres dont parlait autrefois Lazare?… Il était bien vrai aussi que, parfois, on était à cheval sur l’honnête et le malhonnête. Et, là également, il se remémorait avec une sorte de gourmandise satisfaite les leçons que leur faisait le Père Régard sur la casuistique. Le Père jugeait nécessaire au développement de l’intelligence la connaissance de cet art en effet admirable qui soumet à son attention les retraites les plus secrètes de l’âme. Bernard y prenait un goût de l’examen de conscience, de la méditation; il y multipliait son aptitude déjà grande à la prudence et, par ce tour devenu réflexe, exerçait sur son caractère l’empire le plus vigilant. En outre, une sécurité intérieure l’armait désormais; il se voyait mis peu à peu en mesure de disséquer la pensée étrangère et il retirait de cette conviction une puissance qui se traduisait en sérénité. Il se tenait désormais pour inattaquable.

Il entrait dans sa dix-neuvième année, on était en Juin 1883, lorsque le Frère Valier qui, à plusieurs reprises l’avait déjà pressenti, lui demanda fort sérieusement s’il croyait avoir la vocation. «Je vous ai accordé un an pour vous interroger, dit-il, il est temps maintenant de vous donner à vous-même une réponse. Si vous n’avez pas la vocation on n’a plus rien à vous apprendre ici, et vous pourrez à la fin de l’année débuter dans une carrière où vous saurez faire beaucoup de bien et où nous ne vous ménagerons pas notre appui. Si vous avez la vocation, vous aurez à choisir: être prêtre et alors, passer une année à perfectionner le peu d’humanités que je vous ai fait faire, puis aller au Grand Séminaire; être Frère et alors passer au Petit Séminaire spécial d’où vous pourrez retourner ici comme adjoint au Frère Maninc qui serait heureux de vous avoir auprès de lui». Bernard demanda encore une quinzaine de répit. «C’est accordé, dit le Frère. D’ailleurs, je pense qu’il serait bon pour vous de passer ces quelques jours auprès des vôtres. En somme, vous ne devez rien faire sans leur conseil et leur assentiment.»

En sortant du collège, il regarda sa montre: dix heures; il avait le temps de passer chez Blinkine et d’arriver pour déjeuner rue des Rosiers; il se rendit tout de suite chez le banquier qui le reçut fort aimablement, mais ajouta:

—Vous n’avez sans doute pas vu Abraham depuis plus d’un mois sans quoi vous sauriez qu’il n’habite plus ici.

—Comment? fit Bernard interloqué.

—Parfaitement, dit le banquier que cet étonnement amusait. Ignorez-vous donc que, vous comme lui, êtes maintenant de grands jeunes gens? Alors, comme Abraham est sérieux, que je suis tranquille sur son travail et que je sais qu’il ne joue pas, ne boit pas, n’excède pas enfin les fredaines de son âge, je lui ai accordé son petit logement où il prépare sa licence. Allez donc le voir, 84 bis Quai de l’Horloge, il sera si content de bavarder avec vous!

—Est-ce bien sûr qu’il soit chez lui? demanda le jeune homme qui se sentait subitement intimidé et qui s’en voulait.

—Oui, c’est sûr, je ne voulais pas vous dire qu’il y aurait pour vous une surprise; mais il y a une surprise pour vous et c’est cela qui me fait certain de la présence de mon fils à son logement.

Bernard tout intrigué se rendit rapidement à l’adresse indiquée; depuis le palier il entendait des rires, des bruits d’assiettes, des fredonnements de voix féminines et comme une rumeur de fête.

—Tiens, se dit-il, on s’amuse là-dedans. C’est peut-être la surprise: quelque anniversaire…

Il sonna. Il perçut une galopade, des cris: Ce sont les huîtres! Non, la glace! répondait la voix d’une femme. J’y vais! Non, c’est moi.

La porte s’ouvrit. Une fille svelte et jolie parut qui prit une mine effarouchée. Elle examina Bernard, ses pantalons élimés et raides, son veston étriqué, trop court des manches, l’inénarrable chapeau rond d’où sortait une tignasse ébouriffée; elle lui trouva l’air d’un sacristain.

—Si vous venez pour le pain bénit, lui dit-elle en éclatant de rire, il est trop tôt.

Bernard, noir de honte et de colère, se taisait en fronçant les sourcils.

—De quoi, reprit-elle, on peut pas blaguer sans fâcher Mossieu? Vous devez vous tromper d’étage, hein? ici c’est chez le Zigue Blinkine.

La voix d’Abraham se fit entendre; mais elle:

—Il dit rien, il est gelé. Je te disais bien que c’était la glace.» Et elle pouffa de rire.

Bernard se détourna, prit la rampe, mais Abraham arrivait:

—Comment! c’est toi! et tu t’en serais allé! au lieu de claquer cette insupportable personne?

Il envoya une tape amicale à la jeune femme qui feignit la douleur et tendit sa joue à Bernard avec une grâce irrésistible: «Bécot là, pour guérir». Il la baisa du bout des lèvres. «Autre bécot, dit-elle, et mieux que ça.» Puis: «Encore un autre pour faire ami» et comme il se penchait de nouveau elle vira brusquement et écrasa sur la sienne une bouche humide comme un fruit. Il sourit.

—Ça va? fit-elle en arrangeant ses cheveux. Cependant Blinkine philosophe et narquois s’amusait.

—Je vais te faire voir un oiseau plus rare et que tu aimeras mieux», lui dit-il. Il ouvrit la porte d’une petite pièce qui lui servait de salon et de bureau. «Regarde si tu reconnais ce monsieur?»

C’était François.

—Eh! que je suis content, mes enfants, disait un moment après Abraham tandis que la concierge, cuisinière de fortune, leur servait les huîtres; quelle veine de t’avoir là le jour de l’arrivée de François, mon pauvre Bernard! Dire que j’ai hésité à venir te demander à ta boîte! Ah! si les bons Frères savaient que tu déjeunes avec un juif, un mécréant et une fille folle de son corps!

—Une fille folle de son corps! entendez comment il vous traite, Mâme la concierge, dit le friquet… A moins que tu dises ça pour moi? ajouta-t-elle d’un ton plein de courroux et de tendresse. Si oui, je divorce! Ah! Monsieur vient quand ça lui chante, m’attendre à la sortie de l’atelier? Je t’en ficherai, moi! Au bras d’un autre, fou de son corps.

La stupéfaction de Bernard touchait au scandale. Il existait donc des femmes aussi libres de propos et d’allure et de pensée, aussi parfaitement libres, libres tout court, libres enfin! et séduisantes… car elle plaisait cette petite diablesse; on la sentait gentille et bonne fille, tout de même; rien de vicieux dans cette physionomie de gamine. Il se rembrunit. L’enfer la guettait. Et tout d’un coup la disproportion du châtiment au péché lui apparut évidente. Voyons, ce n’était pas possible! il n’avait jamais envisagé le péché que sous deux aspects: l’un était d’une figure sombre, tragique et solitaire, comportant un satanisme, une conscience effroyable dans le mal, une tentative métaphysique de bouleversement de la création; l’autre, paré de couleurs riantes, c’était le vice rongeur qui décompose et se complaît en soi. Il n’avait jamais envisagé, entre ces extrémités également coupables, cette expansion de naturel qu’il ne pouvait s’empêcher de sentir ignorante du stupre et innocente de toute offense à la Divinité. Tout son édifice si rationnel, si parfaitement construit et dont la stabilité n’avait pour lui jamais fait question lui parut ébranlé; il s’inquiéta. Et, en même temps, il lui semblait que montait une espérance d’en bas comme du fond des entrailles.

Mais François racontait son existence marine. Il était hâlé, presque noir, carré d’épaules; on le sentait d’une colossale vigueur. Il avait gardé son sourire rêveur et il ne semblait pas qu’aucun nuage eût passé sur ses enthousiasmes. Les escales, les bordées, la chasse dans les paradis déserts, le miracle des climats sur les vierges terres dans les mers du Sud, tout cela passait sur ses lèvres en paroles enivrées dites comme pour lui seul tandis que les yeux regardaient à l’infini. La blonde Claudie l’admirait.

—Qu’il est beau, ce petit, disait-elle, hein, qu’il est beau! Et il a tout vu! En avez-vous vu de plus belle que l’enfant? ajoutait-elle en se désignant.

Non, certes, jamais d’aussi belle; il racontait les femmes des pays lointains, les femelles brusquement étreintes dans les bouges, les molles mélanésiennes, les belles canaques des Iles-sous-le-Vent qui étaient des épouses temporaires durant le chargement du coprah; et, quelquefois, la passagère de l’unique cabine, l’Américaine ou l’Australienne neurasthénique qui voulait passer sur un bateau à voile trois mois entre le ciel et l’eau et qu’affolaient le sel, l’azur et l’alizé…

Claudie battait des mains. Qu’il était crâne! et cette vareuse de marin, ce col bleu dégagé, comme ça lui allait. Il ne fallait pas s’étonner qu’il eût des succès ce beau gars. Et, tout d’une pièce, se tournant vers Bernard:

—Ce cachottier là aussi doit en avoir eu des bonnes fortunes, allez. Ça plaît aux femmes cet air patelin avec ces yeux pas commodes! Racontez-nous ça un peu, dites?

Bernard s’apercevait avec stupeur que sa gêne dans cette conversation venait non de la liberté du sujet mais de n’avoir rien à dire; il convenait qu’à l’instant il souhaitait sourdement d’avoir eu quelque aventure, d’avoir péché, qu’il se sentait inférieur; il eut honte de lui-même et son esprit se perdait parmi les méandres compliqués des désirs, des scrupules, des remords mutuellement, instantanément et à l’infini engendrés.

On servait le café lorsque Claudie ayant jeté les yeux sur la pendule poussa un cri, prit les hommes à témoin de sa stupeur et de la vérité de son oubli, enfonça son chapeau d’un coup de poing, embrassa tout le monde et disparut en trombe dans l’escalier en criant: Qu’est-ce que la Première va me passer!

—Bah! dit Blinkine, on la sait consciencieuse et c’est une ouvrière de premier ordre, on ne lui dira rien. Et maintenant que ce démon est parti, parlons un peu de toi, Bernard, que deviens-tu?

Il s’expliqua, conta sa vie sans rien omettre d’essentiel, s’avoua fort embarrassé, demanda conseil. François fit une moue; il avouait son incompétence et se désintéressait d’ailleurs de toutes les questions de cet ordre. Les seules choses qui pussent retenir son attention étaient, en dehors de la technique de son métier qu’il connaissait bien et où il cherchait à se perfectionner par tous les moyens, les livres des navigateurs, des explorateurs et des poètes. Le reste…

Mais Blinkine réfléchissait.

—Écoute, Rabevel, dit-il à son ami, ce sont là des choses fort sérieuses et qui engagent toute une vie. En somme jusqu’ici tu as vécu dans une serre, tu ne sais rien de l’existence, tu t’es fait un monde spécial et idéal, fort beau, propre, merveilleux; mais, sans te fâcher, bien éloigné de la vie courante; ton étonnement de tout-à-l’heure devant cette enfant suffira à te le prouver à toi-même. On te donne les moyens de continuer cette existence virtuelle, cette espèce de mirage miraculeux en marge de la vie, ce jeu de l’intelligence et de la conscience. On te donne à choisir: cela vaut la peine. S’il faut tout te dire, j’envie, moi, l’existence du Frère Maninc; ce pur jeu de l’esprit m’enchante, la spéculation sur les passions humaines qui arrivent à lui épurées sous les espèces de jugements et des articles du Code, la spéculation sur les valeurs et les marchandises purement, admirablement théoriques, les combinaisons de graphiques, ces recherches désintéressées de lois, tout cela venant se combiner aux études casuistiques de ton Jésuite, quel rêve d’une existence surprenante et sans seconde! Évidemment Blinkine eût sauté sur cette occasion.

Continuer : partie 4 sur 4