Récits fantastiques 2
Chapitre VI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Tout ce qui vous plaira, marquise, tout.
– Et vous dormirez bien après cette promenade. Si vous saviez la joie de vos valets de chambre depuis qu’ils ont mis des draps à votre grand lit.
– Marquise, je dormirai comme depuis dix ans cela ne m’était pas arrivé ; rien que d’y penser, j’en tressaille d’aise.
– Vous croyez, n’est-ce pas, que vous ne vous ennuierez pas trop avec nous ?
– Non, marquise, non.
– Et que vous vous habituerez à nos
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campagnards ?
– Oui, sans peine. Et si le roi, que je me repens d’avoir un peu rudoyé peut-être, si le roi m’oublie, il fait bien.
– Le roi ? ah ! monsieur, dit tendrement la marquise ; vous venez de soupirer en parlant de Sa Majesté.
– J’aime le roi, marquise, mais croyez bien...
Il n’acheva pas. Un bruit de fouet et les grelots d’un cheval lui coupèrent la parole.
– Qu’est cela ? dit-il.
– Un courrier, à qui on ouvre les grilles ; répondit la marquise, est-ce qu’il est de vous ?
– Non ; c’est étrange. Un courrier que tout le monde salue, qu’on laisse entrer dans le parterre, ne peut venir que de la part...
– De la part du roi ! murmura la marquise en pâlissant.
– De par le roi ! cria le courrier d’une voix haute.
– Le roi !
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Et M. de Chauvelin se précipita au-devant de ce courrier, qui déjà avait remis sa lettre au maître d’hôtel.
– Une lettre du roi, hélas ! fit la marquise au père Delar, que le bruit de cette missive avait amené comme les autres.
Le marquis offrit au courrier du vin dans un gobelet d’argent, honneur que justifiait le respect accordé par tout gentilhomme à la royauté, même représentée par un valet. Il ouvrit cette lettre ; elle contenait ce qui suit, de la propre main du monarque :
Mon ami, depuis vingt-quatre heures à peine vous êtes parti, et il me semble que je ne vous ai pas vu depuis des mois. Les vieilles gens qui s’aiment ne doivent point se séparer. Auront-ils le temps de se rejoindre ? Je suis triste à la mort. J’ai besoin de vous ; venez, ne me privez pas d’un ami, sous prétexte de vouloir défendre ma couronne. C’est la plus sûre manière de l’attaquer, au contraire, et, tant que vous la soutiendrez par votre présence, je la sentirai plus
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que jamais. Que je vous trouve demain à mon lever, ce sera le signal d’un heureux jour.
Votre très affectionné.
– Le roi me rappelle, dit Chauvelin tout ému. Il faut que je parte à l’instant, il ne peut se passer de moi. Qu’on attelle !
– Oh ! répondit la marquise, si tôt, après tant de douces promesses.
– Vous aurez bientôt de mes nouvelles, madame.
– Monsieur le marquis, ma copie est faite ! s’écria Bonbonne qui accourait de loin.
– Bien ! bien !
– Et il n’y a plus qu’à relire et à signer.
– Je n’ai pas le temps. Plus tard.
– Plus tard ! Mais rappelez-vous ce que vous disiez tout à l’heure.
– Je le sais, je le sais.
– Plus de délai.
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– Le roi ne peut attendre.
– Mais vous oubliez vos enfants, vous oubliez le sort de votre famille.
– Je n’oublie rien, Bonbonne, mais je dois partir et je pars. Mes enfants, l’avenir de ma famille, ah ! songez-y, Bonbonne, cela est tout assuré.
– Une signature, rien qu’une signature.
– Vois-tu, mon vieil ami, dit le marquis, radieux de joie, je suis si décidé à mettre en règle cette affaire, que si je mourais avant d’avoir signé, je te jure de revenir ici de l’autre monde, et c’est loin, tout exprès pour donner ma signature. Te voilà tranquille, à présent ; adieu.
Et, embrassant à la hâte ses enfants et sa femme, oubliant tout ce qui n’était pas le roi et la cour, il s’élança, rajeuni de vingt ans, dans son carrosse, qui l’entraîna vers Paris.
La marquise et tout ce monde de gens si heureux naguère restèrent sombres, abandonnés, muets de désespoir, près de la grille.
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IX
Vénus et Psyché
Le lendemain de son message à Grosbois, le premier mot de Louis XV fut pour demander le marquis de Chauvelin et son premier regard pour chercher s’il était là.
Le marquis était arrivé dans la nuit, et se trouvait au petit lever.
– À la bonne heure, dit le roi, vous voilà, marquis ; mon Dieu ! que votre absence a donc été longue !
– Sire, c’est la première, et ce sera la dernière ; si je vous quitte maintenant, ce sera pour toujours... Mais le roi est bien bon de trouver mon absence longue. Je ne suis resté que vingt-quatre heures loin de lui.
– Vous croyez, cher ami ; en ce cas, c’est cette diable de prédiction qui me corne aux oreilles ;
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de sorte que, ne vous voyant pas à votre poste ordinaire, je me suis figuré que vous étiez mort, et vous mort, vous comprenez ?...
– Parfaitement, sire.
– Mais ne parlons plus de cela. Vous voilà, c’est l’essentiel. Il est vrai que la comtesse nous garde un peu rancune ; à vous, pour lui avoir dit ce que vous lui avez dit, à moi, pour vous avoir rappelé après un pareil outrage ; mais ne prenez nul souci de cette mauvaise humeur, le temps arrange tout, et le roi aidera le temps.
– Merci, sire.
– Voyons, qu’avez-vous fait pendant votre exil ?
– Imaginez-vous, sire, que j’ai failli me convertir.
– Je comprends, vous commencez à vous repentir d’avoir chanté les sept péchés mortels.
– Oh ! si je n’avais fait que les chanter !
– Mon cousin de Conti m’en parlait encore hier, et il en était ravi.
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– Sire, j’étais jeune alors, et les impromptus me semblaient faciles... J’étais là, à l’Île-Adam, seul avec sept femmes charmantes. Monsieur le prince de Conti chassait ; moi, je restais au château ; et je leur fis... des vers. Ah ! c’était un beau et bon temps, sire.
– Marquis, me prenez-vous pour votre confesseur, et est-ce là votre repentir ?
– Mon confesseur, ah ! oui. Votre Majesté a raison, j’avais justement donné rendez-vous pour ce matin à un camaldule de Grosbois.
– Oh ! le pauvre homme, quelle occasion de s’instruire, il a manqué là ! Lui eussiez-vous tout dit, Chauvelin ?
– Tout absolument, sire.
– Alors ! la séance eût été longue.
– Eh ! mon Dieu ! sire, outre mes péchés à moi, j’ai tant de péchés aux autres sur ma conscience, j’en ai tant surtout à...
– À moi, n’est-ce pas ? Ceux-là, Chauvelin, je vous dispense de les avouer, on ne confesse que soi.
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– Cependant, sire, le péché est terriblement épidémique à la cour. Je ne fais que d’arriver, et déjà l’on m’a parlé d’une aventure étrange.
– Une aventure, Chauvelin, et sur le compte de qui l’a-t-on mise, cette aventure ?
– Parbleu ! ce doit être sur le mien.
– Ou bien sur celui de...
– Ou bien sur celui de la comtesse Du Barry, n’est-ce pas ?
– Vous avez deviné, sire.
– Comment ! la comtesse Du Barry a péché ? contez-moi cela tout de suite.
– Tout de suite, sire ?
– Oui. Vous savez, les rois n’aiment pas attendre.
– Peste ! sire, c’est grave.
– Bah ! Aurait-elle eu encore quelque contestation avec ma petite bru ?
– Sire, je ne dis pas non.
– Ah ! la comtesse finira par se brouiller avec
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la dauphine, et alors, ma foi !...
– Sire, je crois que madame la comtesse est à cette heure toute brouillée.
– Avec la dauphine ?
– Non ; mais avec une autre petite bru à vous.
– Avec la comtesse de Provence ?
– Justement.
– Bon ! me voilà dans de beaux draps ? Voyons, Chauvelin...
– Sire ?
– Et c’est la comtesse de Provence qui se plaint ?
– On dit que oui.
– Alors le comte de Provence va faire des vers abominables sur cette pauvre comtesse. Elle n’a qu’à se bien tenir, elle sera flagellée de bonne façon.
– Sire, ce sera tout simplement un prêté pour un rendu.
– Plaît-il ?
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– Figurez-vous que madame la marquise de Rosen...
– Cette charmante petite brune, amie de la comtesse de Provence ?
– Oui, que Votre Majesté a beaucoup regardée depuis un mois.
– Oh ! on m’en a grondé assez en certain lieu, marquis ! eh bien ?
– Qui vous a grondé, sire ?
– Pardieu ! la comtesse.
– Eh bien ! sire, la comtesse vous a grondé, vous, c’est bien ; mais, de l’autre côté, elle a mieux fait que de gronder.
– Expliquez-vous, marquis ; vous m’effrayez.
– Dame ! sire, effrayez-vous ; je ne vous en empêche pas.
– Comment, c’est donc grave ?
– Très grave.
– Parlez.
– Il paraît que...
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– Que ?
– Voyez-vous sire, c’est plus difficile à dire que cela n’a été difficile à faire.
– Vous m’effrayez réellement, marquis. Jusqu’ici, j’ai cru que vous plaisantiez. Mais s’il y a une gravité réelle, voyons, parlons sérieusement.
En ce moment le duc de Richelieu entra.
– Du nouveau ! et d’où vient ce nouveau, mon cher duc ? demanda le roi.
Le roi regarda autour de lui et vit le marquis de Chauvelin riant sous cape.
– Tu ris, sans cœur, lui dit-il.
– Sire, l’orage va cesser ; je vois cela aux airs tristes de monsieur de Richelieu.
– Vous vous trompez, marquis ; j’ai annoncé du nouveau, c’est vrai ; mais je ne me charge pas de le dire.
– Mais, enfin, comment le saurais-je ce nouveau ?
– Un page de madame de Provence est dans
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votre antichambre avec une lettre de sa maîtresse ; que votre Majesté donne ses ordres.
– Oh ! oh ! dit le roi, qui n’aurait pas été fâché de tout faire retomber sur monsieur ou madame de Provence qu’il n’aimait point, depuis quand les fils ou les femmes des fils de France écrivent-ils au roi au lieu de se présenter à son lever ?
– Sire, probablement la lettre donne à Votre Majesté la raison de ce manque d’étiquette.
– Duc, prenez cette lettre, et donnez-la-moi.
Le duc s’inclina, sortit et rentra une seconde après, la lettre à la main.
Puis la remettant au roi :
– Sire, dit-il, n’oubliez pas que je suis l’ami de madame Du Barry, et que d’avance, je me constitue son avocat.
Le roi regarda Richelieu, ouvrit la lettre, et fronça visiblement le sourcil en parcourant les détails qu’elle contenait.
– Oh ! murmura-t-il, pour cette fois, c’est trop fort ; et vous vous êtes chargé d’une mauvaise cause, duc. En vérité, madame Du Barry est folle.
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Puis, se retournant vers les officiers :
– Qu’on se présente à l’instant même de ma part, chez madame de Rosen ; que l’on prenne de ses nouvelles, et qu’on lui dise que je la reverrai immédiatement après mon lever, avant d’aller à la messe. Pauvre marquise ! chère petite femme !
Chacun se regarda. Un nouvel astre se levait-il à l’horizon de la faveur ?
Rien de plus possible, en somme. La marquise était une jeune et jolie femme. Nommée depuis un an dame pour accompagner madame de Provence, elle s’était liée avec la favorite, se trouvait dans tous ses particuliers, où le roi l’avait vue souvent. Mais, sur les observations de la princesse, qui se trouvait blessée de cette intimité, elle cessa tout à coup ses relations, ce dont madame Du Barry s’était montrée fort contrariée.
Voilà ce que la cour en savait. Cette lettre, dont tout le monde ignorait le contenu, avait eu une grande influence sur le roi ; il parut soucieux pendant tout le reste du lever, adressa à peine la parole à quelques familiers, pressa les étiquettes
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et congédia ses entrées plus tôt qu’à l’ordinaire, après avoir enjoint à monsieur de Chauvelin de ne pas s’éloigner.
La cérémonie du lever terminée, tout le monde sortit, et comme on prévint Sa Majesté que madame de Rosen attendait, il donna l’ordre de l’introduire.
Madame de Rosen fit une entrée des plus pathétiques ; elle était tout en larmes et vint s’agenouiller devant le roi.
Le roi la releva.
– Pardonnez-moi, sire, dit-elle, d’avoir usé d’une auguste influence pour parvenir jusqu’à Votre Majesté ; mais en vérité, j’étais si désespérée.
– Oh ! je vous pardonne de grand cœur, madame, et je sais gré à mon petit-fils de vous avoir fait ouvrir une porte qui, à partir de ce moment, vous reste tout ouverte. Mais venons au fait... à la chose principale.
La marquise baissa les yeux.
– Je suis pressé, continua le roi ; on m’attend
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pour la messe. Ce que vous m’écrivez est-il bien vrai ? La comtesse se serait-elle en effet permis de vous... ?
– Oh ! vous m’en voyez rouge de honte, sire. Je viens demander justice au roi. Jamais femme de qualité n’a été traitée de la sorte.
– Quoi ! vraiment, demanda le roi, souriant malgré lui, traitée comme une enfant désobéissante, sans en rien rabattre ?
– Oui, sire, par quatre femmes de chambre, en sa présence, dans son boudoir, répondit la jeune femme en baissant les yeux.
– Peste ! reprit le roi, auquel ce détail fit naître une foule d’idées, la comtesse ne s’est pas vantée de ce projet-là. Puis avec l’œil d’un satyre : Et comment cela s’est-il passé ? dites-moi marquise.
– Sire, reprit la pauvre femme, de plus en plus rougissante, elle m’a invitée à déjeuner. Je me suis excusée sur mon peu de liberté, sur mon service qui m’appelle dès huit heures du matin chez Son Altesse royale ; elle m’a fait répondre de venir à sept, qu’elle ne me retiendrait pas
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longtemps ; et en effet, sire, j’en sors depuis une demi-heure.
– Vous pouvez être tranquille, madame, je m’expliquerai avec la comtesse, et justice vous sera rendue ; mais, dans votre propre intérêt, je vous engage à ne pas trop ébruiter l’aventure ; que votre mari surtout n’en sache rien. Les maris sont bégueules en diable sur ces choses-là.
– Oh ! le roi doit bien penser que, pour mon compte, je saurai me taire ; mais mon ennemie, mais la comtesse, je suis bien sûre que déjà elle s’est vantée à ses plus intimes de ce qu’elle vient de faire, et demain toute la cour saura... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse !
Et la marquise cacha sa tête dans ses mains, au risque d’étendre son rouge avec ses larmes.
– Rassurez-vous, marquise, dit le roi ; la cour ne saurait avoir un plus joli jouet que vous. Et si l’on en parle, ce sera par envie, comme autrefois dans l’Olympe on parla de la même aventure arrivée à Psyché. J’en sais parmi nos collets montés qui ne s’en consoleraient pas si facilement que vous pouvez vous en consoler ;
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vous, marquise, vous n’aviez rien à y perdre.
La marquise fit une révérence et rougit plus encore, si la chose était possible.
Le roi regardait cette rougeur et dévorait ces larmes.
– Voyons, dit-il, retournez chez vous, essuyez ces jolis yeux ; ce soir, au jeu, nous arrangerons tout cela, c’est moi qui vous le promets.
Et avec cette galanterie et cette bonne façon particulières à sa race, le roi reconduisit la jeune femme jusqu’à la porte, où il fallut traverser la foule des courtisans, étonnés et intrigués au possible.
Le duc d’Ayen, capitaine des gardes du corps de service, s’approcha du roi et s’inclina devant lui en silence, pour attendre ses ordres.
– À la messe, duc d’Ayen, à la messe, maintenant que j’ai fini mon métier de confesseur, dit le roi.
– Une aussi jolie pénitente ne peut avoir commis que de jolis péchés, sire.
– Hélas ! la pauvre enfant ! ce ne sont pas les
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siens qu’elle expie, poursuivit le roi, en marchant le long de la grande galerie pour se rendre à la chapelle.
Le duc d’Ayen le suivait à un pas en arrière, assez près pour l’entendre et lui répondre, mais sans se trouver sur la même ligne, suivant l’étiquette.
– On serait heureux d’être son complice, même pour un crime, crime d’amour, bien entendu, sire.
– Son péché, c’est celui de la comtesse.
– Oh ! pour ceux-là, le roi les sait tous.
– Sans doute, cette bonne comtesse, on la calomnie. Elle est extravagante, folle même, comme dans l’occasion dont il s’agit, et pour laquelle je la tancerai, mais elle a un cœur excellent ; on aura beau m’en dire du mal, je ne le croirai pas. Parbleu ! je sais bien que je ne suis pas son premier amant et que, dans ses bonnes grâces, je succède à Radix de Sainte-Foy.
– Oui, sire, riposta le duc, avec sa malice ordinaire, enveloppée sous les formes les plus
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exquises, comme Votre Majesté a succédé à Pharamond.
Le roi, malgré tout son esprit, n’était pas de force contre ce rude jouteur, à moins de se fâcher. Il en sentit le ridicule, et fit semblant de ne pas comprendre. Il se hâta d’adresser la parole à un chevalier de Saint-Louis qu’il trouva sur son passage. Louis XV était débonnaire et facile ; il passait beaucoup de licences à ses familiers et, pourvu qu’on l’amusât, il faisait bon marché du reste. Le duc d’Ayen, surtout, était en possession de dire tout ce qu’il avait la fantaisie de raconter. Madame Du Barry, toute-puissante, n’avait jamais songé à le combattre ; son nom, sa position, son esprit, d’abord, lui semblaient inattaquables.
Pendant la messe, le roi eut des distractions : il songeait à la tempête qu’amènerait la nouvelle frasque de madame Du Barry, si elle arrivait aux oreilles de monsieur le dauphin. Ce prince avait justement, la veille, tancé la comtesse, qui, malgré lui, avait fait avoir au vicomte Du Barry, son neveu, une place d’écuyer dans sa maison.
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– Qu’il ne s’approche pas de moi, avait dit le dauphin, ou je le fais chasser par mes gens.
Certes, ces dispositions n’annonçaient pas d’indulgence pour la plaisanterie grossière que s’était permise la comtesse. Louis XV sortit donc de la chapelle assez embarrassé. Avant de se rendre au conseil, il passa chez madame la dauphine ; il la trouva merveilleusement ajustée, et coiffée d’un bec de diamants admirablement monté.
– Vous avez là, madame, un magnifique bijou, dit le roi.
– Vous trouvez, sire ? Comment Votre Majesté ne le connaît-elle pas ?
– Moi ?
– Sans doute, puisque Votre Majesté a donné l’ordre qu’on l’apportât chez moi.
– Je ne sais ce que vous voulez dire.
– Cependant, c’est un fait très facile à éclaircir. Hier, un bijoutier est venu au château de Versailles avec ce joyau fleurdelisé et orné de la couronne de France, commandé par Votre
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Majesté. Puisque Dieu nous a enlevé la reine, j’avais seule le droit, a-t-il cru, de porter cette parure. C’est donc à moi qu’il l’a offerte, d’après vos ordres et selon votre intention, sans doute.
Le roi rougit et ne répondit rien.
– Voilà encore qui est de mauvais augure, pensa-t-il. La comtesse avait bien à faire de me donner un nouvel embarras, avec sa sotte histoire de la marquise. Viendrez-vous ce soir au jeu, madame ? poursuivit-il tout haut.
– Si Votre Majesté me l’ordonne.
– Ordonner à vous, ma fille ! Je vous en prie, vous me ferez plaisir.
Madame la dauphine s’inclina froidement. Le roi vit qu’il ne parviendrait pas à la dérider ; il prétexta un conseil et sortit.
– Mes enfants ne m’aiment pas, dit-il au duc d’Ayen, qui ne l’avait pas quitté.
– Le roi est dans l’erreur. Je puis assurer à Votre Majesté qu’elle est au moins aussi chérie de ses augustes enfants qu’elle les aime elle-même.
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Louis XV comprit l’épigramme et ne le montra point. C’était de sa part, un parti pris. Il eût fallu exiler le duc d’Ayen dix fois par jour, et le roi, d’après l’ennui que lui avait causé l’absence de monsieur de Chauvelin, comprenait mieux que jamais combien la présence des courtisans préférés lui était indispensable.
– Bah ! disait-il, ils auront beau me chatouiller, ils ne m’écorcheront pas. Cela durera autant que moi, et mon successeur s’en tirera comme il pourra.
Étrange insouciance, dont le malheureux Louis XVI devait porter si fatalement la peine !
X
Le jeu du roi
En entrant chez la comtesse, qu’il comptait gourmander, le roi fut accueilli par un visage de mauvaise humeur, derrière lequel il sentit gronder
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une colère sourde, toute prête à éclater.
Louis XV était faible. Il craignait les scènes, qu’elles vinssent de ses filles, de ses petits-fils, de ses belles-filles ou de sa maîtresse, et cependant, comme tous les hommes placés entre leur maîtresse et leur famille, il s’exposait sans cesse à en avoir.
Ce jour-là, il voulut prévenir la lutte qui se préparait, en se donnant un auxiliaire.
Aussi, après avoir jeté sur la comtesse ce coup d’œil qui lui avait suffi pour consulter le baromètre de sa bonne humeur, il arrondit son regard tout autour de lui.
– Où est Chauvelin ? demanda-t-il.
– Monsieur de Chauvelin, sire ? fit la comtesse.
– Oui, monsieur de Chauvelin.
– Mais il me semble, et vous le savez mieux que personne, que ce n’est point à moi qu’il faut demander des nouvelles de M. de Chauvelin, sire.
– Et pourquoi cela ?
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– Mais parce qu’il n’est pas de mes amis ; et que n’étant pas de mes amis, il est tout simple que vous le cherchiez ailleurs que chez moi.
– Je lui avais dit de venir m’y attendre, chez vous.
– Eh bien ! il se sera dispensé d’obéir aux ordres du roi, et, ma foi !... il aura aussi bien fait de vous désobéir, que de venir, comme il a fait la dernière fois, pour me dire des injures.
– C’est bien, c’est bien, je veux que l’on se raccommode, dit le roi.
– Avec monsieur de Chauvelin ? demanda la comtesse.
– Avec tout le monde, morbleu !
Puis, se retournant vers la sœur de la comtesse, qui faisait semblant d’aligner des magots sur une console :
– Chon, dit-il.
– Sire.
– Venez çà, ma fille.
Chon s’approcha du roi.
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– Faites-moi le plaisir, petite sœur, de donner l’ordre qu’on m’aille chercher Chauvelin tout de suite.
Chon s’inclina, et sortit pour obéir au roi.
Madame Du Barry fit un mouvement de tête et tourna le dos à Sa Majesté.
– Eh bien ! qu’y a-t-il là-dedans qui vous contrarie, comtesse ? demanda le roi.
– Oh ! je comprends, répondit celle-ci, que monsieur de Chauvelin jouisse de toute votre faveur, et que vous ne pussiez vous passer de lui ; il est désireux de vous plaire, et respecte tant ceux que vous aimez.
Louis sentit que l’orage s’approchait. Il voulut couper la trombe par un coup de canon.
– Chauvelin, dit-il, n’est pas le seul qui manque au respect dû à moi et à ce qui m’appartient.
– Oh ! je le sais de reste, s’écria madame Du Barry, vos Parisiens, votre parlement, vos courtisans même, sans compter ceux que je ne veux pas nommer, manquent au roi, et cela à
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l’envi, à plaisir, à qui mieux mieux.
Le roi regarda l’impertinente jeune femme avec un sentiment qui n’était pas exempt de pitié.
– Savez-vous, comtesse, dit-il, que je ne suis pas immortel, et que vous jouez un jeu à vous faire mettre à la Bastille ou chasser du royaume, dès que j’aurai fermé les yeux ?
– Ah bah ! fit la comtesse.
– Oh ! ne riez pas, c’est comme je vous le dis.
– En vérité, sire, et comment cela ?
– Je vais en deux mots aborder la question.
– J’attends l’abordage, sire.
– Qu’est-ce que cette histoire de la marquise de Rosen, et quelle liberté de mauvais goût avez-vous prise avec la pauvre femme ? Oubliez-vous qu’elle a l’honneur d’appartenir à madame la comtesse de Provence ?
– Moi, sire ! Non, certes.
– Eh bien ! répondez-moi, alors. Qu’est-ce que cette punition de petite fille que vous vous êtes permis de lui infliger, à la marquise de Rosen ?
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– Moi, sire ?
– Eh oui ! vous, dit le roi impatienté.
– Ah ! par exemple ! s’écria la comtesse, je ne m’attendais pas à être blâmée pour avoir exécuté les ordres de Votre Majesté.
– Mes ordres !
– Certainement. Le roi daigne-t-il se rappeler ce qu’il m’a répondu quand je me suis plainte à lui de l’impolitesse de la marquise ?
– Ma foi ! non. Je ne sais plus, moi.
– Eh bien ! le roi m’a dit : Que voulez-vous, comtesse, la marquise est une enfant à laquelle il faudrait donner le fouet.
– Eh ! morbleu ! ce n’était pas une raison pour le faire, s’écria le roi, rougissant malgré lui car il se rappelait avoir dit, mot pour mot, les paroles que la marquise venait de lui citer.
– Eh bien ! dit la comtesse, les moindres désirs de Votre Majesté étant des ordres pour sa très haute servante, elle s’est empressée d’exécuter celui-là comme les autres.
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Le roi ne put s’empêcher de rire du sérieux imperturbable de la comtesse.
– C’est donc moi qui suis le coupable ? demanda-t-il.
– Sans doute, sire.
– Alors, c’est à moi d’expier la faute.
– Apparemment.
– Soit. En ce cas, comtesse, vous inviterez de ma part la marquise à souper, et vous mettrez sous sa serviette le brevet de colonel, que son mari sollicite depuis six mois et que je ne lui eusse certes pas donné de sitôt sans cette circonstance ; de cette façon l’injure est réparée.
– C’est très bien ! voilà pour l’injure de la marquise. Et maintenant la mienne.
– Comment, la vôtre ?
– Oui, qui la réparera ?
– Quelle injure vous a été faite ? je vous prie.
– Oh ! c’est charmant, faites donc l’étonné.
– Je ne le fais pas, chère amie, je le suis très franchement et très sérieusement.
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– Vous venez de chez madame la dauphine, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Alors vous savez très bien le tour qu’elle m’a joué.
– Non, sur ma parole ! dites.
– Eh bien ! hier, mon bijoutier nous rapportait en même temps, à elle une rivière, et à moi un bec de diamants.
– Après ?
– Après ?
– Oui.
– Eh bien ! après ? après avoir pris sa rivière, elle a demandé à voir mon bec.
– Ah ! ah !
– Et comme mon bec avait pour ornement des fleurs de lis, elle a dit : « Vous vous trompez, mon cher monsieur Boehmer, ce bec de diamants n’est point pour la comtesse, mais pour moi, et la preuve, c’est que voilà les trois fleurs de lis de la France, que depuis la mort de la reine moi seule
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ai le droit de porter. »
– De sorte que...
– De sorte que le joaillier, intimidé, n’a pas osé résister à l’ordre que lui a donné madame la dauphine de laisser le bec de diamants, et est accouru me dire que mon diadème était resté accroché en route.
– Eh bien ! que voulez-vous que j’y fasse, comtesse ?
– Tiens ! je veux que vous me fassiez rendre mon bec, donc.
– Vous faire rendre votre bec ?
– Sans doute.
– Par la dauphine ? Vous êtes folle, ma chère.
– Comment ! je suis folle ?
– Oui : je vous en donnerai un autre plutôt.
– Ah ! bon ! je n’ai qu’à compter là-dessus.
– Foi de gentilhomme ! Je vous le promets.
– Bon ! et je l’aurai dans un an, dans six mois au plus tôt ; comme c’est amusant !
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– Madame, ce retard sera votre avertissement.
– Mon avertissement, et à quel endroit ?
– À l’endroit d’être moins ambitieuse à l’avenir.
– Ambitieuse, moi ?
– Sans doute, vous savez bien ce qu’a dit monsieur de Chauvelin l’autre jour.
– Bon, votre Chauvelin, il ne dit que des sottises.
– Mais enfin, qui vous avait autorisée à porter les armes de France ?
– Allons donc, qui m’a autorisée ? vous.
– Moi ?
– Oui, vous ! Le gredin que vous m’avez donné l’autre jour les portait bien sur son collier, pourquoi donc ne les porterais-je pas sur ma tête, moi ? Mais je sais d’où vient cela, on me l’a dit.
– Que vous a-t-on dit encore ? voyons.
– Vos projets, parbleu !
– Eh bien ! comtesse, dites-moi mes projets ;
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parole d’honneur ! cela me ferait plaisir de les savoir.
– Nierez-vous qu’il ne soit question de vous marier avec la princesse de Lamballe, et que monsieur de Chauvelin et toute la clique du dauphin et de la dauphine vous poussent à ce mariage ?
– Madame, répondit sévèrement le roi, je ne nierai point qu’il n’y ait du vrai dans ce que vous dites, et j’ajouterai même que je pourrais plus mal faire ; vous le savez mieux que moi, vous, comtesse, qui m’avez fait sonder sur un autre mariage.
Ce mot ferma la bouche de la comtesse, qui s’assit de mauvaise humeur, à l’autre bout du cabinet, et cassa deux magots.
– Ah ! Chauvelin avait raison, murmura le roi, la couronne est mal aux mains des amours.
Il y eut un moment de bouderie silencieuse, pendant lequel mademoiselle Du Barry rentra.
– Sire, dit-elle on ne trouve monsieur de Chauvelin nulle part ; on le croit enfermé chez
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lui, mais j’ai eu beau aller moi-même sonner et solliciter à sa porte, il refuse de répondre.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria le roi, lui est-il arrivé quelque accident ? est-il malade ? vite, vite, que l’on enfonce la porte !
– Oh ! non, sire, il n’est point malade, répondit aigrement la comtesse, car, en quittant le prince de Soubise et mon frère Jean dans le salon de l’Oeil-de-Bœuf, il a annoncé qu’il travaillerait toute la journée à des affaires urgentes, mais qu’il ne manquerait pas de se retrouver ce soir au jeu de Votre Majesté.
Le roi profita de ce retour de la comtesse, qui ouvrait une espèce d’armistice.
– Il écrit sa confession, peut-être, dit-il, pour l’édification de son camaldule.
Puis, se retournant vers la comtesse :
– À propos, comtesse, dit-il, savez-vous que la médecine de Bordeu fait merveille ? Savez-vous que je n’en veux plus d’autre ? Loin du Bonnard et du Lamartinière avec tous leurs régimes ! celui-là me rajeunira, sur ma parole !
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– Bah ! sire, dit Chon, qu’a donc Votre Majesté à parler éternellement de vieillesse ? Eh ! mon Dieu ! Votre Majesté n’a-t-elle pas l’âge de tout le monde ?
– Allons, bien ! s’écria le roi, vous voilà comme ce grand bélître de d’Aumont, à qui je me plains l’autre jour de n’avoir plus de dents, et qui me répond en me montrant un râtelier de crocheteur : « Eh ! sire, qui est-ce donc qui a des dents ? »
– Moi, dit la comtesse ; et je vous préviens même que je vous mordrai ; et jusqu’au sang, si vous continuez à me sacrifier ainsi à tout le monde.
Et elle revint s’asseoir près du roi, en lui montrant une rangée de perles dans lesquelles il était impossible de voir une menace.
Aussi le roi, bravant la morsure, approcha ses lèvres des belles lèvres rosées de la comtesse, laquelle fit un signe à Chon ; Chon ramassa les morceaux des deux magots.
– Bon ! dit-elle, tout ce qui tombe dans le
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fossé, c’est pour le soldat.
Et jetant un dernier coup d’œil sur le roi et la comtesse :
– Décidément, dit-elle tout bas, je crois que Bordeu est un grand homme.
Et elle sortit, laissant sa sœur en voie de raccommodement.
Le soir, à six heures, le jeu du roi commença. Monsieur de Chauvelin avait tenu sa promesse et s’y trouvait un des premiers. La comtesse, de son côté, arriva en grand habit, à cause de la présence de la dauphine, que l’on savait devoir s’y trouver.
Le marquis et la comtesse se rencontrèrent et se saluèrent de l’air le plus aimable.
– Mon Dieu ! monsieur de Chauvelin, dit la comtesse avec un de ces sourires à deux tranchants que les courtisans aiguisent si bien, comme vous voilà rouge ! on dirait que vous allez avoir une attaque d’apoplexie. Marquis, marquis, voyez Bordeu ! hors de Bordeu, pas de salut.
Puis, se retournant vers le roi avec un de ces
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sourires à faire damner un pape :
– Demandez plutôt au roi, dit-elle.
Monsieur de Chauvelin s’inclina.
– Je n’y manquerai certes pas, madame.
– Et c’est un devoir de sujet fidèle que vous remplirez ; il faut soigner votre santé, mon cher marquis, puisque vous ne devez précéder que de deux mois...
– Je voudrais au contraire que ce fût à moi à vous précéder, dit le roi, car vous seriez sûr de cent ans de vie, Chauvelin. Je ne puis donc que vous renouveler le conseil de la comtesse : prenez Bordeu, mon ami, prenez Bordeu.
– Sire, quelle que soit l’heure marquée pour ma mort, et Dieu seul connaît l’heure de la mort de chaque homme, j’ai promis au roi de mourir à ses pieds.
– Fi donc ! Chauvelin, il y a des promesses que l’on fait, mais que l’on ne tient pas ; demandez plutôt à ces dames ; mais si vous êtes si triste que cela, mon cher ami, c’est nous qui mourrons de chagrin rien qu’à vous regarder.
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Voyons, Chauvelin, jouons-nous ce soir ?
– Comme Votre Majesté voudra.
– Voulez-vous me gagner une partie d’hombre ?
– Aux ordres du roi.
On se plaça devant les tables.
Monsieur de Chauvelin et le roi se placèrent l’un en face de l’autre, à une table particulière.
– Ah, çà ! Chauvelin, attention, dit le roi, soyez prêt à la riposte ; si vous êtes malade, je ne me suis jamais si bien porté, moi. Je veux être d’une gaieté folle ; surtout tenez bien votre argent ; j’ai un miroir à payer à Rotiers, et un bec de diamants à Boehmer.
Madame Du Barry se pinça les lèvres.
Mais, au lieu de répondre, le marquis se souleva péniblement sur sa chaise.
– Sire, il fait bien chaud, murmura-t-il.
– C’est vrai, répliqua le roi, qui, au lieu de s’irriter comme eût fait Louis XIV de cette infraction aux lois de l’étiquette, tourna la
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difficulté en égoïste : oui, Chauvelin, il fait bien chaud, Dieu merci ! car au mois d’avril les soirées sont fraîches.
Le marquis grimaça un sourire et ramassa péniblement les cartes.
Le roi reprit :
– Allons, vous êtes l’hombre, Chauvelin.
– Oui, sire, balbutia le marquis.
Et il inclina la tête.
– Avez-vous beau jeu ? voyons. Ah ! ventre saint gris ! comme disait mon aïeul Henri IV, que vous êtes maussade ce soir !
Puis, ayant regardé ses cartes :
– Ah ! je crois que, pour cette fois-ci, cher ami, dit le roi, vous êtes flambé.
Le marquis fit un violent effort pour parler, et devint si rouge que le roi s’arrêta, tout effrayé.
– Mais qu’avez-vous donc, Chauvelin ? demanda le roi. Voyons, répondez donc.
Monsieur de Chauvelin étendit les mains, laissa échapper ses cartes, poussa un soupir, et
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tomba la face sur le tapis.
– Mon Dieu ! cria le roi.
– Une apoplexie ! murmurèrent quelques courtisans empressés.
On releva le marquis, mais il ne bougeait plus.
– Ôtez, ôtez cela, dit le roi avec effroi, ôtez.
En quittant la table avec un tremblement nerveux, il s’accrocha au bras de la comtesse Du Barry, qui l’entraîna chez elle sans qu’il retournât la tête une seule fois du côté de cet ami dont la veille il ne pouvait point se séparer.
Nul, le roi parti, ne songea plus au marquis, privé de sentiment. Son corps demeura quelque temps renversé sur le fauteuil, car on l’avait soulevé pour voir s’il était mort, et on l’avait laissé retomber en arrière.
Ce cadavre faisait un singulier effet, demeuré seul dans ce salon désert, au milieu des lustres qui ruisselaient de feux, et des fleurs qui épuisaient leurs parfums.
Au bout d’un instant, un homme apparut au seuil du salon solitaire, regarda tout autour de
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l’appartement, vit le marquis renversé sur son fauteuil, s’approcha de lui, posa sa main sur son cœur, et, d’une voix sèche et nette, au moment même où sept heures sonnaient à la grande horloge :
– Il a passé, dit-il. Belle mort, cordieu ! belle mort !
Cet homme, c’était le docteur Lamartinière.
XI
La vision
Le matin de ce même jour, le père Delar était arrivé à Grosbois, de bonne heure, avec l’intention de dire la messe à la chapelle, et de ne pas laisser refroidir auprès des anges les bonnes dispositions que le marquis avait montrées la veille. Mais alors madame de Chauvelin lui raconta, les larmes aux yeux, toutes ses craintes pour le salut déjà si compromis du néophyte qui
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leur avait échappé au premier mot d’amitié que lui avait envoyé le roi.
Elle retint son confesseur à dîner, afin de causer plus longtemps avec lui et de trouver dans ses sages conseils le courage dont elle avait besoin après cette nouvelle déception.
Madame de Chauvelin et le père Delar se promenèrent jusqu’à une heure assez avancée dans le parc, en sortant de table, et se firent apporter des sièges au bord d’une pièce d’eau fort belle, pour y respirer les premières brises du printemps après une journée assez chaude.
– Mon révérend père, disait la marquise, malgré tout ce que votre parole a de rassurant pour moi, ce départ de monsieur de Chauvelin m’inquiète fort. Je sais quelles attaches il a à la vie de la cour ; je sais que le roi a toute puissance, non seulement sur son esprit, mais encore sur son cœur, et la conduite de Sa Majesté est si loin de la régularité... Je pense que ce n’est point un péché, mon père, de parler ainsi. Hélas ! le scandale n’est que trop public !
– Je vous assure, madame, que monsieur le
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marquis a reçu une impression salutaire ; c’est une première atteinte ; le temps et la Providence feront le reste. J’en parlais ce matin à notre révérend prieur ; il a ordonné des prières dans le couvent ; priez aussi, ma fille, vous, la plus intéressée à cette grande œuvre ; que vos enfants prient ; prions tous. J’ai offert à cette intention, dans la chapelle du château, le saint sacrifice de la messe, et je le ferai chaque jour.
– Depuis vingt ans que je suis unie à monsieur de Chauvelin, répondit la marquise, je n’ai pas laissé passer une heure sans demander à Dieu de toucher son cœur. Jusqu’ici le Seigneur ne m’a point exaucée. J’ai vécu seule, le plus souvent dans la douleur et dans les larmes, vous le savez, mon père. J’ai gémi dans la solitude sur des erreurs que je ne pouvais combattre ; Dieu ne me jugeait pas apparemment assez pure pour me rendre victorieuse. Il me fallait souffrir encore pour acheter cette grâce. Je souffrirai ! La volonté du Tout-Puissant soit faite !
Pendant ce temps, derrière la marquise et le père Delar, le précepteur accompagnait les
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enfants, et, presque aussi jeune qu’eux, l’abbé n’avait que dix-huit ans, il partageait leurs amusements.
– Mon frère, dit l’aîné, savez-vous quel est maintenant le jeu à la mode à la cour ?
– Oui, sans doute, mon père me l’a dit hier au souper, c’est l’hombre.
– Eh bien. ! jouons à l’hombre.
– Impossible ; d’abord, il faut des cartes ; et ensuite, nous ne savons pas comment on y joue.
– Il y en a un qui est l’hombre.
– Et l’autre ?
– Dame ! l’autre a peur, je suppose, et alors il perd.
– Mon frère, dit l’aîné, ne parlons pas de cartes, vous savez que notre mère n’aime pas cela, et prétend que les cartes portent malheur.
Au même moment, madame de Chauvelin se levait.
– Ma mère s’en va dans le parc, répondit le cadet en la suivant des yeux et, par conséquent,
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elle ne nous verra pas. D’ailleurs monsieur l’abbé, qui est avec nous, nous en avertirait si c’était mal.
– C’est toujours mal, dit le précepteur, de faire de la peine à sa mère.
– Oh ! mais mon père joue à la cour, répliqua l’enfant avec cette tenace logique qui s’accroche comme toutes les faiblesses à tout appui un peu rassurant. Nous pouvons donc jouer, puisque mon père joue.
L’abbé ne trouva rien à répondre, et l’enfant continua :
– Tiens, voilà ma mère qui dit adieu au père Delar ; elle le reconduit du côté de la grille... il va s’en aller. Attendons : maman, le père Delar une fois parti, rentrera dans son oratoire ; nous rentrerons au château derrière elle, nous demanderons des cartes et nous jouerons.
Les enfants suivirent des yeux leur mère dans l’ombre croissante où elle s’effaçait en s’éloignant.
C’était pendant une de ces charmantes soirées
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qui précèdent les chaleurs de mai ; les arbres, sans feuilles encore, laissaient pressentir, à leurs bourgeons grossis et cotonneux, un feuillage prochain. Quelques-uns, plus hâtifs, tels que les marronniers et les tilleuls, commençaient à faire éclater leur enveloppe et à lancer au jour le trésor printanier qu’elle enfermait.
L’air était calme et commençait à se peupler de ces éphémères qui naissent avec le printemps et disparaissent avec l’automne. On les voyait se jouer par milliers dans les derniers rayons du soleil couchant, qui faisaient de la rivière un large ruban d’or et de pourpre, tandis qu’à l’orient, c’est-à-dire vers la partie du parc où s’était enfoncée madame de Chauvelin, tous les objets commençaient à se confondre dans cette belle teinte bleuâtre qui n’appartient qu’à certaines époques privilégiées de l’année.
Il y avait un immense calme mêlé à une splendeur infinie dans toute la nature.
Au milieu de ce calme, sept heures sonnèrent à l’horloge du château, et vibrèrent longtemps dans la brise du soir.
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Tout à coup la marquise, qui faisait ses adieux au camaldule, poussa un grand cri.
– Qu’y a-t-il ? demanda le révérend père en revenant sur ses pas, et qu’avez-vous, madame la marquise ?
– Moi, rien ! rien ! Oh ! mon Dieu !
Et la marquise pâlit visiblement.
– Mais vous avez crié !... Mais vous avez éprouvé une souffrance quelconque !... Mais dans ce moment même vous pâlissez. Qu’avez-vous ? au nom du ciel ! qu’avez-vous ?
– Impossible. Mes yeux me trompent.
– Que voyez-vous ? dites, dites, madame.
– Non, rien.
Le camaldule insista.
– Rien, rien, vous dis-je, reprit madame de Chauvelin. Rien.
Et sa voix expira sur ses lèvres, et son regard resta fixe, tandis que sa main, blanche comme une main d’ivoire, se levait lentement pour indiquer un objet que le moine ne voyait pas.
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– Par grâce, madame, insista le père Delar, dites-moi ce que vous voyez.
– Oh ! je ne vois rien ; non, non, c’est de la folie ! s’écria madame de Chauvelin, et cependant... oh ! mais regardez donc, regardez donc !
– Où cela ?
– Là, là, voyez-vous ?
– Je ne vois rien.
– Vous ne voyez rien, là, là ?...
– Absolument rien ; mais vous, madame, vous, dites, que voyez-vous ?
– Oh ! je vois, je vois... mais non, c’est impossible.
– Dites.
– Je vois monsieur de Chauvelin en habit de cour, mais pâle et marchant à pas lents ; il a passé là, là.
– Mon Dieu !
– Sans me voir ! comprenez-vous ? et s’il m’a vue, sans me parler ! ce qui est plus étrange
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encore.
– Et dans ce moment-ci, le voyez-vous toujours ?
– Toujours.
Et le doigt et les yeux de la marquise indiquaient la direction que suivait le marquis, resté invisible aux regards du père Delar.
– Et où va-t-il ? madame.
– Du côté du château ; il passe là, près du grand chêne, là... il effleure le banc. Tenez, tenez, le voilà qui s’approche des enfants ; il tourne derrière le massif. Il disparaît. Oh ! si les enfants sont toujours où ils étaient, il est impossible qu’ils ne le voient pas.