Recoudre les blessures (French Edition)
Élodie ALAIN
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
***
Monsieur Grangier, notre comptable, m’a mis en garde. À ce rythme, la boîte ne sera jamais rentable. Il faudra licencier un des salariés. Je n’y comprends rien, nous avons des commandes à la pelle, des prix corrects qui devraient couvrir tous les frais. Je ne vais pas avoir le choix : je vais devoir en parler à Richard.
***
J’ai croisé Maryse ce matin. Elle n’avait pas l’air pressée. Elle sortait d’une maison. Je suis passé à côté d’elle dans mon camion. Il était tôt. Neuf heures je crois. Elle ne m’a pas vu. Il pleuvait. Elle a mis sa capuche sur la tête puis est partie dans le sens opposé au mien.
***
Hier, j’ai informé Richard de la situation financière de notre entreprise. Je ne sais pas comment interpréter sa réaction. Il n’a pas paru très surpris, sur le moment. Ensuite, il a pris un air absent. Quand il est revenu à lui, il s’est fâché, m’a balancé des inepties au visage prétextant que je devais arranger les choses, puis il est parti sur un chantier, en me laissant avec cette énorme responsabilité sur le dos.
55
« Qu’est-ce qu’il t’arrive, ma fille ? »
Mariette a l’œil. Elle me connaît presque par cœur. En tout cas, elle remarque toujours quand quelque chose ne va pas.
J’ai un visage qui ne ment pas. Il reflète en permanence mes états d’âme. Pourquoi se mentir à soi-même ? Pourquoi mentir aux autres ?
Je me contente de sourire brièvement et de hausser les épaules. Mariette n’insiste pas. Elle veut juste me signifier qu’elle est là si besoin est. Je le sais. Elle est comme une troisième mère pour moi.
Vivre avec une histoire aussi lourde n’était déjà pas une mince affaire, mais y replonger me pèse sur le cœur. Je ne dors plus. Mon cerveau est pris en étau. Je suis partagée entre le sentiment de ne pas vouloir me remémorer ce passé douloureux et celui d’en apprendre un peu plus pour pouvoir avancer vers une guérison et un futur meilleur.
Quand je travaille, je mets mes soucis de côté. La couture m’oblige à me concentrer sur ce que je fais. Devant ma machine, j’oublie tout ce qu’il y a autour. Parfois, même, je n’entends pas la sonnette du magasin.
Mariette revient quelques minutes plus tard.
–– Faustine, j’aimerais te parler.
Je relève la tête, les yeux écarquillés, surprise par sa démarche.
–– Fais une pause, on va boire un thé.
Nous passons dans l’arrière-boutique où se trouve une petite cuisine. Nous nous asseyons autour de la table. Deux tasses, d’où s’échappe de la vapeur, y sont déjà posées. Une odeur de menthe embaume la pièce.
–– Tu m’inquiètes, Mariette. Qu’est-ce qu’il se passe ?
Elle sourit, pose sa main sur la mienne pour me rassurer et me regarde tendrement, comme une mère le ferait avec son enfant.
–– Ne t’en fais pas, ma chérie, je souhaite juste que nous abordions un sujet important.
Rares sont les fois où Mariette me parle de cette manière. J’appréhende un peu ce qu’elle s’apprête à me dire. Je pense au pire. Elle a une maladie et n’a plus que quelques mois à vivre. Ou bien la boutique ne marche plus comme elle le souhaite. C’est sûr qu’il faut s’accrocher, de nos jours, avec internet et les boutiques en ligne qu’on y trouve.
–– Je vais vendre le magasin, ma chérie.
Une douleur furtive me pince le cœur. Je n’avais pas envisagé cette possibilité. Dans un futur lointain, évidemment. Mais pas maintenant.
–– Pour quelle raison ?
–– Tout simplement parce qu’il est temps pour moi de me retirer du monde du travail. J’ai cinquante-neuf ans. Je suis encore en forme et en bonne santé et je veux en profiter tant que je le peux.
Bien sûr, que Mariette a raison. Naïvement, je pensais qu’elle resterait pour toujours dans cette boutique. Parce que, sans elle, le magasin n’aurait plus la même aura.
Les mains enveloppant la tasse brûlante, Mariette m’observe. Elle avale une gorgée. Je l’imite en silence. Elle me laisse le temps d’assimiler la nouvelle. Depuis le drame, Mariette et sa boutique sont les seules choses stables que j’ai dans ma vie. Je n’ai jamais envisagé qu’il pourrait y avoir une fin. Que tout pourrait s’arrêter du jour au lendemain. Je ne sais même pas ce que j’avais imaginé. Je crois que je le savais au plus profond de moi mais que j’ai repoussé cette idée, comme on ne veut pas s’avouer que nos parents ou nos grands-parents vieillissent.
Après une pause, Mariette reprend.
–– Aurais-tu envie de me succéder ? De t’occuper de la boutique ? S’il y a une personne qui mérite d’en être la nouvelle propriétaire, c’est bien toi. Tu connais absolument tout : les produits, les clientes, les ficelles du métier, comme on dit.
Je la dévisage, interloquée et émue. Peut-elle lire sur mon visage tous les sentiments contradictoires qui traversent mon esprit ? La tristesse devant une époque qui se termine, la joie qu’elle me procure en pensant que je pourrais être la future propriétaire des lieux, l’angoisse à l’idée de reprendre les rênes. En serais-je capable ? En ai-je envie ?
–– Ne me donne pas de réponse maintenant. Réfléchis-y. Prends ton temps. Rien ne presse.
Nous terminons de boire notre tisane. La mienne est devenue froide. Puis chacune retourne à ses tâches.
56
–– Pourquoi tu t’occupes toujours de lui ?
–– Qui le ferait, sinon ?
–– Son fils, Alexis.
–– Il s’est barré il y a longtemps. Il n’a plus personne à part moi.
Dans la maison de madame Roger, rien n’a changé. Les mêmes meubles sont à la même place. Les mêmes photos sont accrochées sur les mêmes murs. Tout est propre, ordonné, bien rangé. Comme avant. La seule chose qui a changé, c’est qu’elle n’est plus là.
Nous sommes dimanche. Comme avant, Mathieu et moi sommes affalés sur son lit, dans sa chambre d’adolescent. Nous observons le plafond en écoutant de la musique des années soixante-dix et quatre-vingt. Les heures passent, les tubes se succèdent. Les Pink Floyd chantent « We don’t need no education. We don't need no thought control », Jimi Hendrix, « Hey Joe, I heard you shot your mama down, you shot her down now », ou encore The Police, « I can't, I can't, I can't stand losing, I can't, I can't, I can't, I can't stand losing you ».
En plus d’être nostalgiques de ces années, Mathieu et moi avons plusieurs points en commun : notre nom de famille est aussi un prénom, nous n’avons pas grandi dans un cercle familial standard, nous jouons de la musique, lui du piano, moi de la guitare. Nous pensons souvent la même chose au même moment.
La conversation se poursuit tandis que Dave Gahan entame un des airs les plus connus de Depeche Mode : « I'm taking a ride with my best friend. I hope he never lets me down again ».
–– Tu aurais pu faire autre chose de ta vie. Partir. Changer de région. Penser un peu plus à toi.
–– Seule ?
Mon expression dubitative ne décourage pas Mathieu.
–– Évidemment. Il ne faut pas attendre après les autres pour aller chercher son propre bonheur. Je t’aurais bien vue dans une fermette du Sud de la France, vivre entre les champs d’oliviers et les vignes, accompagnée de deux chiens, dont l’un serait boiteux. Tu l’aurais récupéré dans un chenil. Personne n’aurait voulu de lui, sauf toi. Tu l’aurais renommé Bôchien, simplement parce que tu l’aurais trouvé beau et aussi parce que tu n’es pas très fortiche pour trouver des noms.
–– Tu délires ! dis-je en éclatant de rire.
Mathieu aussi part dans une crise de rire non contrôlée.
Puis, alors que nous fixons toujours le plafond, un long silence s’ensuit pendant lequel j’imagine cette vie que Mathieu m’a créée. Une vie paisible, au milieu de la nature. La tranquillité des lieux aurait sûrement fait de moi une autre personne. Je ferme les yeux, songeant à ce qu’aurait pu être cette vie. L’espace d’un instant, j’ai l’impression de sentir le soleil me chauffer le visage, de respirer la douce odeur de la lavande et d’entendre Bôchien aboyer. Mais Mathieu me ramène vite à la réalité.
–– Et s’ils étaient vrais ?
–– Quoi ?
–– Tes rêves.
J’hésite entre répondre que j’en mourrais ou que je m’en fous. Mais au fond de moi, je sais très bien que je mens à moi-même. J’ai besoin de savoir ce qui s’est passé cette nuit-là. J’ai besoin de comprendre. À quarante ans, il est temps que je tourne la page.
Ces derniers jours, mon rêve répétitif a commencé à se transformer. De nouvelles images sont apparues. Un nouveau personnage. De nouvelles voix. Sont-ce les dernières découvertes que j’ai faites il y a peu de temps qui influencent mon imagination ou ont-elles simplement réveillé des souvenirs enfouis depuis longtemps ? J’en ai parlé à Mathieu ; il pense que ce rêve possède forcément une signification. Pourquoi mon esprit s’entêterait-il à se torturer ainsi année après année pour rien ? Mathieu m’a conseillé des méthodes parallèles. En particulier l’hypnose, tout en me remettant une carte de visite. Il m’a assuré que cette personne pourrait m’aider à remonter les aiguilles du temps, jusqu’au jour fatidique du drame qui a été celui de ma famille en 1991. Je suis sceptique. Je ne suis pas sûre de vouloir retourner en arrière. De vouloir vivre ce cauchemar une nouvelle fois. J’ai tout de même mis la carte dans mon portefeuille, pour le cas où.
57
CARNET 3 – 1986 / 1991
Janvier 1989
Papa est mort ce matin. Comme ça. Sans prévenir. Sans aucun signe au préalable. Une crise cardiaque pendant qu’il entassait du bois dans son jardin. À soixante-dix-sept ans. Je lui avais dit de ne pas le faire tout seul, d’attendre le week-end pour que nous nous en occupions ensemble, mais il n’en a fait qu’à sa tête, comme d’habitude. Maman m’a appelé en urgence. J’ai téléphoné au SAMU avant de quitter le bureau en panique pour rejoindre la maison parentale. Mais lorsque je suis arrivé sur place, c’était déjà trop tard. Papa était allongé à même le sol. Maman était affalée sur lui, en pleurs, dépassée par la situation. Au loin, nous avons entendu une sirène qui se rapprochait. Trois hommes sont venus avec leur matériel. Je leur ai ouvert la porte en catastrophe, mais eux aussi n’ont pu que constater les faits. Papa était mort. Ils ont emmené son corps et maman et moi sommes restés un long moment dans la rue à regarder le camion s’éloigner. J’ai vite mis Richard au courant. Il nous a rejoints. Le soir, il a fallu annoncer la nouvelle aux enfants. C’est ce qui a été le plus dur. Voir leurs petits visages d’anges se décomposer en apprenant le décès de leur grand-père, Armand. Aujourd’hui, j’ai perdu une partie de moi. Aujourd’hui, je me sens orphelin.
Mars 1989
J’ai rendu visite à ma mère ce matin. Je me fais beaucoup de souci pour elle. Elle ne s’alimente plus. Pourtant, ce n’est pas faute d’être aux petits soins pour elle. Maryse et Annette lui apportent souvent des plats qu’elles ont cuisinés. J’ai bien l’impression qu’elle n’y touche pas. Elle a perdu plusieurs kilos. Si elle continue comme ça, bientôt, il n’en restera rien. Elle pourrait même finir par tomber malade. Il ne manquerait plus qu’elle parte rejoindre papa…
Octobre 1989
Cette histoire d’héritage est incroyable. J’ose à peine imaginer que cela puisse être possible. Un héritage provenant d’une personne que nous ne connaissions même pas. Un oncle d’Amérique en quelque sorte. Ce monsieur Laval ne nous a pas donné de détails. Ni le nom, ni la somme. Rien. C’est le néant total.
Mars 1990
Puisque je suis de nature méfiante et que cette histoire me paraissait toujours extravagante, je me suis rendu en ville, ce matin, chez maître Beaurepère, pour qu’il puisse me confirmer la véracité et l’authenticité des documents de ce généalogiste. J’en suis ressorti sur les fesses. Maître Beaurepère est formel : tout est vrai. Il s’agit bien là d’une entreprise reconnue et de documents tout ce qu’il y a de plus conformes.
Il semblerait donc que nous soyons les descendants collatéraux de quelqu’un de très riche car ce type de société ne s’occupe que de gros héritages. Les généalogistes ne débutent des recherches que lorsque ces dernières en valent la peine. Il n’y a donc pas de risque que nous tombions sur un dossier d’endettement. En d’autres mots, nous n’avons rien à perdre et tout à gagner.
Ce qui est encore plus incroyable, c’est que si papa n’était pas décédé il y a quelques mois, c’est lui qui aurait hérité. Mais puisqu’il est parti, Richard et moi sommes désormais les nouveaux héritiers. Encore plus inimaginable, il semblerait que la défunte se soit éteinte avant papa. Dans le cas contraire, nous n’aurions pas été concernés par cet héritage.
Demain, j’irai rapporter à Richard les nouvelles fraîches de ce matin. Je suis sûr qu’il n’en croira pas ses oreilles non plus.
Je me demande tout de même qui peut être cette personne. Je n’ai pas la moindre connaissance de quelqu’un d’aisé dans notre cercle familial. Ça ne peut être que quelqu’un de très éloigné.
58
www.les-bonnes-occases.com
Rubrique : divers
Recherche meubles.
Je recherche une table et quatre chaises en bois.
Me contacter via mon profil.
The avenger
59
Encore un dimanche pluvieux. À croire que le soleil n’aime pas se montrer dans notre région. Il ne fait pas froid, juste humide. Une journée de printemps assez typique du coin. J’avais prévu une sortie au cinéma avec Mathieu, mais il a eu un empêchement de dernière minute. Le vieux est avachi dans son fauteuil, il somnole, la tête légèrement penchée sur le côté, ses lunettes ont glissé sur le bout de son nez, le journal qu’il tient dans ses mains n’est pas loin de tomber sur le sol. Je bois mon café tiède, gribouille quelques mots fléchés tout en écoutant de la musique. J’observe une accalmie par la fenêtre et décide d’aller prendre un peu l’air. J’enfile mes baskets et sors. Au moment où je referme la porte derrière moi, une jeune femme qui semble arriver de nulle part, m’accoste.
–– Vous êtes Faustine ?
Je suis surprise par la question. Je ne la connais pas. Cette femme doit avoir à peu près le même âge que le mien. Elle porte une robe bleue à manches courtes qui lui arrive juste au-dessus des genoux et des sandales de la même couleur. De longs cheveux blonds détachés recouvrent son dos. Elle porte ses lunettes de soleil sur le haut de sa tête. Elle doit venir de loin ou alors elle a les yeux très sensibles à la lumière.
–– Oui.
Ma réponse ressemble plus à une question qu’à une réponse. Mon interlocutrice a dû ressentir l’interrogation dans ma voix et lève immédiatement le voile sur son identité.
–– Je suis Annabelle.
Je n’en connais pas. Ou plutôt, je n’en connais qu’une. L’ex petite amie de Mathieu. Ça ne peut être qu’elle. Une belle femme arrivant de la région parisienne. Elle est telle que je l’imaginais avec son look très citadin.
–– Vous avez un peu de temps à m’accorder ? J’aurais voulu vous parler.
Me parler à moi ? Pour quelle raison ? Que peut-elle bien me vouloir ? Je m’attendais à tout, sauf à elle.
–– Je partais me promener dans le quartier. Vous voulez m’accompagner ? Elle acquiesce. Nous longeons la rue puis tournons au bout sur la gauche. Avec ses chaussures d’été ouvertes, Annabelle tente d’esquiver les flaques d’eau bien trop nombreuses sur les vieux trottoirs abîmés de notre commune. Quelques mètres plus loin, il y a un arrêt de bus avec un banc. Personne n’y patiente ; je lui propose donc de nous asseoir pour discuter tranquillement.
–– C’est au sujet de Mathieu.
–– J’imagine.
Elle me dévisage avec ses grands yeux bleus. Je la sens quelque peu mal à l’aise.
–– Je ne sais pas par où commencer. Mathieu vous a parlé de moi ?
–– Oui.
Elle semble à la fois rassurée et apeurée. Probablement que le doute persiste quant aux paroles que Mathieu a pu prononcer à son sujet. De bonnes ou de mauvaises ? A-t-il parlé d’elle en bien ou en mal ? Que disent les autres de nous derrière notre dos ? Ses yeux m’interrogent.
–– Je crois que vous avez été son premier grand amour.
–– Je l’ai été. Je préférerais parler de nous au présent et non au passé.
Cette phrase aurait pu être de moi. À cet instant, une envie incompréhensible de m’intéresser un peu plus à Annabelle s’éveille en moi. En la regardant un peu mieux, je trouve qu’elle a plutôt l’air dépité.
–– Nous étions heureux, vous savez. Nous aimions les mêmes choses. Réunis par la même passion. Le théâtre, c’était tout pour nous. Au début de notre rencontre, nous nous donnions la réplique sur les planches. Très vite, il est arrivé quelque chose d’inexplicable entre nous. Une alchimie. Nous avons fini par ne plus nous quitter. Vous croyez aux âmes sœurs ? Moi j’y crois. Je suis convaincue que nous sommes deux âmes qui se sont retrouvées.
Un instant, cette remarque fait écho en moi. Je me retiens de lui dire que je ressens la même chose entre Mathieu et moi, depuis le CE2. C’est exactement ce que j’ai toujours pensé. Il est mon autre moi masculin. Étrange qu’elle éprouve le même sentiment à son égard.
Elle poursuit :
–– Nous étions simplement sur la même longueur d’onde, la même fréquence. Nous ressentions les douleurs comme les bonheurs de l’autre. Vous savez, c’était comme si un fil invisible nous reliait. Jamais auparavant je n’avais rencontré quelqu’un avec qui tout était parfait. Même les imperfections étaient, à mon sens, parfaites. Quand on aime, on accepte tout, non ? Les qualités comme les défauts. C’est comme ça que je vois les choses, en tout cas. Pendant dix ans, nous avons été tellement heureux. Puis il est parti subitement. Comme un voleur.
Elle marque une pause, fixant le sol humide où une flaque se trouble à chaque goutte d’eau qui y tombe.
–– Vous a-t-il expliqué les raisons de son départ de Paris ? Ce qui l’a poussé à revenir vivre ici ?
–– Le décès de sa mère, je présume.
Elle lâche subitement un rire hystérique qui me met mal à l’aise. Elle relève la tête. Quelle contradiction sur son visage. Il est si beau et si sombre à la fois. Son regard noircit en l’espace de quelques secondes.
–– Vous présumez mal, Faustine. S’il est revenu vivre ici, c’est pour vous !
60
Annabelle est repartie comme elle était venue. Sans prévenir. Elle s’est levée et est retournée à sa voiture sans me donner aucun éclaircissement. Que voulait-elle au juste ? Quel message souhaitait-elle me faire passer ? Voulait-elle reconquérir le cœur de son bien aimé ? Voulait-elle juste se faire du mal ?
Aux questions que je me pose sur elle, se joignent celles qui commencent à poindre au sujet de mon meilleur ami. Pourquoi Mathieu a-t-il prétexté qu’il revenait pour moi ? Était-ce vrai ou simplement une excuse pour fuir Paris et Annabelle ? Jamais je ne lui avais demandé le moindre service depuis son départ. Nous n’avions absolument plus aucun contact. Alors pourquoi aurait-il bouleversé sa vie pour moi ? Cela me paraissait plutôt improbable.
Deux jours plus tard, je me suis rendue chez lui. J’ai sonné. Mes bras étaient chargés.
–– Qu’est-ce que tu fais là ?
–– Salut, moi aussi ça me fait plaisir de te voir !
–– Mais qu’est-ce que tu as apporté ?
–– De quoi manger. Puisque tu ne trouves pas le temps d’aller au restaurant, je me suis dit qu’il fallait le faire venir à nous. Je suis passée au chinois.
Nous avons tout installé sur la table. Mathieu avait l’air fatigué avec sa barbe mal rasé et ses cernes sous les yeux et je le lui ai fait remarquer.
–– On dirait que tu ne dors pas beaucoup ?
–– C’est le moins qu’on puisse dire.
–– Des soucis ?
Il s’est contenté de hausser les épaules et est allé chercher des assiettes et des couverts.
La maison était sens dessus dessous : du linge sale dans un coin du salon, des piles de papiers sur le bureau, des boîtes de pizza restées sur le coin de la table. Une odeur de renfermé imprégnait les lieux. Ça ne lui ressemblait pas, tout ce désordre.
–– La femme de ménage est en congé ? lui ai-je demandé ironiquement.
–– Je ne trouve pas le temps, a-t-il soupiré.
Depuis qu’il est revenu, Mathieu ne travaille pas. Sa seule véritable occupation consiste en la mise en place de son spectacle. La représentation a lieu dans deux mois. Il semble disposer d’assez d’argent pour en vivre. Peut-être a-t-il touché de gros cachets avant de revenir ici. Je m’en étonne mais je m’abstiens de lui poser toute question à ce sujet. L’état de ses finances ne me regarde pas et j’imagine qu’il chercherait un job s’il en avait besoin.
Je ne comprends donc pas vraiment qu’il ne puisse pas trouver le temps de faire un peu de rangement. La mise en place de son spectacle ne peut pas lui voler tout son temps. Je me demande plutôt s’il ne commence pas à déprimer. Le manque de la ville, de Paris, d’Annabelle aussi.
Nous avons entamé notre repas en silence. Ne sachant pas de quoi il aurait envie, j’avais pris un peu de tout : des nems au poulet, des nouilles chinoises sautées aux crevettes, des samoussas au bœuf, du riz cantonais avec une sauce aux légumes. Il y en avait assez pour quatre.
–– Comment ça se passe au travail ? m’a-t-il demandé.
–– Plutôt bien.
–– Pourquoi plutôt ?
Je ne lui avais pas encore annoncé la nouvelle qui m’avait bouleversée quelques jours plus tôt.
–– Mariette veut vendre la boutique.
Mathieu a gardé le silence, certainement pour réfléchir aux conséquences que cette décision aurait sur ma vie. Je ne lui ai pas laissé le temps de cogiter davantage.
–– Elle m’a proposé de la reprendre.
–– Génial ! Tu vas accepter ?
C’était plus une affirmation qu’une question. À mon tour, j’ai haussé les épaules.
–– Quoi ? Tu ne veux pas ? Pourtant c’est une superbe opportunité. Tu n’en auras pas deux comme celle-ci. Tu connais ce métier sur le bout de tes doigts, tu reprends une clientèle qui te fait confiance, la boutique tourne bien. Il n’y a pas à hésiter. Fonce !
Il avait sûrement raison. Je n’aurais pas dû me poser toutes ces questions. Il était aussi vraisemblable que la plupart des gens n’auraient pas hésité. Mais moi, je ne suis pas comme les autres. Chaque décision est mûrement réfléchie. De toute façon, je ne me souviens pas avoir pris de décisions primordiales dans ma vie. Les responsabilités, je les évite. En quittant le nid parental, j’ai opté pour le loyer plutôt que pour l’achat d’une maison. J’ai préféré le célibat plutôt que la charge d’une famille. Qui sait comment ça se serait terminé ?
La proposition de Mariette me trotte dans la tête depuis plusieurs jours et je n’arrive toujours pas à me décider. Tantôt je m’en sens capable, tantôt je recule d’un pas. Reprendre son commerce signifierait m’ancrer pour toujours ici. Mais en ai-je seulement envie ? D’un autre côté, en quarante ans, je n’ai pas été foutue d’aller vivre ailleurs.
Souvent je repense à ce que Mathieu disait : une maison en Provence, les olives, la lavande et Bôchien.
Avec Mathieu, nous avons dressé la liste des avantages et des inconvénients. Finalement, je suis repartie de chez lui sans avoir pris de décision et avec encore plus de questions dans la tête. Finalement, j’ai oublié de lui parler d’Annabelle.
61
–– Combien y a-t-il eu d’héritiers ?
–– Pas tant que cela. Beaucoup étaient déjà décédés. Nous avons mis plus de deux ans à retrouver tous les membres de la famille concernés. Vous savez, notre métier rime avec patience. C’est un travail de longue haleine. Rien n’est jamais simple. Bien souvent, on se retrouve confronté à de véritables problèmes. C’est un vrai casse-tête chinois.
Je suis à la fois étonnée et impressionnée par les informations que monsieur Laval me fournit. Cet homme a une mémoire d’éléphant. Il a dû vivre uniquement pour son métier pour en parler ainsi. Il sort une petite fiche cartonnée à carreaux et relit de vieilles notes qui y sont écrites à l’encre bleue.
–– Je me souviens particulièrement bien du dossier de votre famille, car des drames comme cela, on n’en rencontre rarement.
Drame ? Pourquoi emploie-t-il ce mot ? Serait-il au courant de ce qui est advenu à ma famille ?
–– Qu’entendez-vous par-là ?
Soudain, l’homme est pris d’une quinte de toux dont il ne parvient pas à se dépêtrer. Sa main attrape un verre qu’il remplit d’eau en tremblant. Il en avale une grande gorgée et après quelques secondes, semble se porter mieux.
–– Veuillez m’excuser. Je crois que repenser à cet héritage me tourmente un peu aussi. Comme je vous le disais, il y en a dont on se souvient mieux que d’autres. Et pour votre famille, cela s’est avéré très compliqué. Nous avons pris du retard. Entre autres, à cause de ce drame. Cette tragédie, peut-on même dire. Quelle triste histoire. Tant de morts au sein d’un même foyer !
En entendant ces mots, je crois faire un malaise. Quel rapport l’histoire de ma famille a-t-elle à voir avec cet héritage ? Ma tête commence à tourner. Heureusement que je suis assise.
–– Je ne sais pas si vos parents adoptifs vous ont mise au courant mais il y avait eu une tragédie similaire à la vôtre, un peu auparavant.
Instantanément, je me remémore la coupure de journal trouvée dans le portefeuille de mon père. Celle que j’ai montrée à Mathieu quelques semaines plus tôt.
Je lui demande prudemment :
–– En Belgique ?
Il acquiesce doucement, en me fixant droit dans les yeux.
–– Vous êtes au courant ?
Ma tête pivote légèrement de droite à gauche. Il doit lire l’incompréhension sur mon visage puisqu’il éclaire ma lanterne immédiatement.
–– Madame Jullien, je ne saurais vous dire la raison pour laquelle l’histoire, parfois, se répète. Quoiqu’il en soit, quelques mois avant que votre père ne perde la raison, une autre famille a péri à cause de la folie d’un homme. Ces gens, Madame Jullien, étaient également des héritiers de madame Pinsard. Ils auraient dû toucher une somme non négligeable. Mais, pour des raisons que personne ne connaît, il en a été autrement. C’est pour cela que je me souviens parfaitement bien de votre famille. Il se passe rarement de telles tragédies. Et l’histoire ne se répète absolument jamais à quelques mois d’intervalle.
La nouvelle agit comme une claque. Cette vérité m’assomme. Est-ce que le destin peut jouer deux fois la même partition dans la même famille ? Est-ce un simple hasard ? Il faudrait que la vie soit vraiment vache. Et surtout, une autre question flotte dans mon esprit : pourquoi ? Mais pourquoi ?
62
CARNET 3 – 1986 / 1991
Septembre 1990
Nous avons appris que l’un de nos cousins était mort dans des circonstances déconcertantes : il a tué toute sa famille avant de mettre fin à ses jours. Chez eux. Dans leur maison. À l’abri des regards.
C’était un cousin qui vivait en Belgique. Une branche de la famille avec qui nous n’avions jamais vraiment eu de contacts. Nous ne les connaissions pas bien. Seul Richard l’avait rencontré une ou deux fois lors de mariages, il y a bien longtemps. Quand ils n’étaient encore que des gamins.
Quelle histoire ! Qu’a-t-il bien pu arriver ? Pour quelle raison Christian Jullien est-il passé à l’acte ? À quel point faut-il être au fond du gouffre pour devenir un meurtrier ? Celui de sa propre famille ? Était-il dans un état second, comme hypnotisé, poussé par le diable en quelque sorte, hors de lui, un autre homme ? Peut-il en être autrement lorsqu’on décide de supprimer ceux qu’on aime ou qu’on a aimés ?
On peut spéculer sur les raisons d’un tel acte. Mais à quoi cela servirait-il ? Ils ne sont plus là. Paix à leurs âmes !
63
À quel point faut-il être au fond du gouffre pour devenir un meurtrier ?
Ces mots si sensés de mon père ! Pourtant, mon père lui-même a orchestré le meurtre de sa propre famille six mois plus tard. Était-il lui aussi tombé dans la folie ou bien cette histoire avait-elle fait insidieusement son chemin dans son esprit ? L’acte de Christian Jullien aurait-il été une sorte d’inspiration ?
Je referme le carnet pour la énième fois et le repose dans le tiroir de ma table de chevet, que je ferme à double tour. J’en suis presqu’à la fin. Bientôt, j’aurai parcouru l’ensemble des mémoires de mon père. J’appréhende beaucoup la lecture des dernières pages. Que vais-je y découvrir ? Les pensées les plus sombres de l’homme qui m’a donné la vie ? Un revirement de situation ? La dégradation de sa personnalité ? Jusqu’à maintenant, ses écrits m’ont plutôt rassurée. J’y ai retrouvé le père que j’ai connu et que j’ai tant aimé.
Je me demande si Richard en sait plus qu’il ne veut bien le dire. Je suis sûre que c’est le cas. Comment aurait-il pu passer à côté du changement d’attitude de son frère, alors qu’il travaillait tous les jours avec lui ? Alors qu’ils se côtoyaient tout le temps ! Je suis certaine qu’il y a des secrets, des vérités cachées, et je lui en veux de ne rien dire.
64
–– Que savez-vous d’autre concernant l’héritage de cette cousine éloignée ?
Je me fie toujours à mes pressentiments. Ce monsieur Laval ne m’a pas encore tout dévoilé. Je le devine à sa façon de se gratter le crâne nerveusement et à sa transpiration qui fait glisser les lunettes sur son nez. Il est mal à l’aise. Mais pourquoi ?
–– Vous savez, Madame Jullien, les recherches concernant votre famille ont été surprenantes sur plusieurs points. Il y a eu ce premier drame, en Belgique, qui a quelque peu repoussé l’avancée de notre procédure. Puis quelques mois plus tard, c’est dans votre foyer qu’une histoire similaire a eu lieu. Mais avant cela, il y a eu également le décès de votre grand-père.
L’homme se racle la gorge. Il cherche son verre d’eau et s’empresse d’avaler quelques gorgées.
Où veut-il donc en venir ? Le décès de pépère aurait-il été la cause de la folie de mon père ? Peut-être un élément déclencheur ?
–– Lorsque votre grand-père est décédé, nous avions déjà entamé la procédure de recherche des héritiers. Vous n’êtes peut-être pas sans savoir que même la famille des personnes décédées peut hériter, à la condition, évidemment, que le décès ait eu lieu après celui qui laisse un héritage derrière lui. Cela signifie que, puisque votre grand-père était décédé après madame Pinsard, la femme ainsi que les enfants de votre grand-père héritaient automatiquement de sa part. Nous avons donc repris nos investigations afin de vérifier notre arbre généalogique. Nous n’avons pas droit à l’erreur, vous savez. Omettre un héritier serait plus qu’un fâcheux accident. Dans notre métier, il n’y a qu’une étude complète et poussée qui peut nous permettre d’assembler les pièces du puzzle. Si nous omettons une seule pièce, alors le puzzle n’a plus aucune unité.
Plus le vieil homme parle et plus je me demande où il veut en venir. Il me regarde par-dessus ses lunettes, guettant ma réaction. Puis il poursuit.
–– Pendant plusieurs mois, donc, nous avons repris le travail de recherche pour reproduire les branches de votre arbre généalogique, Madame Jullien. Et nous avons bien fait. Alors que nous ne pensions n’avoir que deux branches en-dessous de votre grand-père, une troisième s’est formée. Un dernier héritier, dont nous n’avions jusque-là pas connaissance, est apparu.
Je ne sais pas ce qu’il peut lire sur mon visage au moment où ces mots sortent de sa bouche. La stupéfaction ? L’horreur ? Le néant ? Il a certainement l’habitude d’observer les réactions des gens et les expressions sur leurs visages. Il a dû en être spectateur toute sa vie. À chaque fois que son index droit appuyait sur une sonnette, à chaque fois qu’il annonçait qu’une somme importante allait bientôt rentrer sur le compte en banque de ces gens, à chaque fois qu’il découvrait une branche familiale dont personne n’était au courant.
–– Est-ce un enfant mort-né ou mort d’une maladie infantile ?
–– Ce troisième enfant est encore vivant.
Mon cœur s’emballe. Une bouffée de chaleur m’envahit. Je sors une petite bouteille d’eau de mon sac et en avale de grandes gorgées.
–– Pourriez-vous ouvrir la fenêtre, s’il vous plaît ?
Monsieur Laval s’exécute.
–– Je sais que c’est un choc.
–– C’est le moins qu’on puisse dire.
Il m’observe calmement, les mains posées sur son bureau, les doigts entrecroisés, et pose la question qui va changer ma vie.
–– Souhaitez-vous connaître la vérité sur votre famille, Madame Jullien ? Voulez-vous connaître le nom de cette troisième personne ?
Mes oreilles bourdonnent. Je ne suis pas sûre de comprendre le sens de tout cela. Il existerait donc un oncle ou une tante en vie dont je n’aurais jamais eu connaissance. Des membres de ma famille dont je n’aurais jamais entendu parler jusqu’à maintenant. Peut-être même des cousins. Un secret de famille de plus. Une énigme supplémentaire. Comme s’il planait quelque chose de mystérieux sur la famille Jullien.
Je lui réponds positivement d’un signe de tête, incapable de poser un mot sur ce que je viens d’apprendre. Il tire alors une feuille d’une chemise bleue et me la tend. Je la saisis d’une main tremblante, effrayée à l’idée de découvrir le nom de cette personne nouvellement entrée dans ma vie. Je découvre un arbre généalogique. Je lis les premiers noms tout en haut. Ceux de mes grands-parents. Puis ceux de Richard et de Maryse. Ceux de mes parents, Vincent et Annette. Enfin, celui de la troisième branche. Je relis une fois, deux fois, trois fois… dix fois. Mon esprit n’assimile pas ce que mes yeux voient. Ce nom, je le connais ! Cet homme. Non ! Cet oncle ! Je sais qui il est. Mon cœur s’emballe et manque d’exploser. Je sens le sol s’ouvrir sous moi. Puis c’est la chute vertigineuse, le trou noir, la perte de connaissance.
65
www.les-bonnes-occases.com
Rubrique : divers
Recherche kit à broder.
Je recherche un kit à broder.
Me contacter via mon profil.
The avenger
66
L’oncle Richard et moi n’avons jamais été sur la même longueur d’onde. Ni avant le drame ni après. Après encore moins qu’avant.
Heureusement que tante Maryse était là pour me donner un peu de l’amour dont j’avais besoin. Car, de ce père de substitution, je n’ai jamais rien reçu.
Malgré tout, il ne se gênait pas pour m’infliger une éducation sévère, m’interdisant de faire ce que tous les jeunes de mon âge étaient en droit d’attendre, en me donnant bon nombre de corvées à effectuer alors que son fils, le roi de la maison, se la coulait douce. Cela n’a en rien arrangé notre relation, déjà mal partie au départ.
Qu’il ne sache pas s’y prendre avec les jeunes filles était une chose, mais qu’il me pourrisse la vie en était une autre.
Je me vengeais sans qu’il le sache. Parfois je crachais dans sa soupe avant de poser son assiette sur la table s’il avait eu le malheur de répondre négativement à une demande de sortie. D’autres fois, je collais mes chewing-gums mâchouillés sous ses godasses avant de partir à l’école et j’imaginais que ça devait bien le faire chier de se retrouver avec des semelles collantes. Rien de bien méchant, juste des petites vengeances à mon échelle, pour lui faire les pieds, au vieux.
Le seul que je pouvais voir presque autant que j’en avais envie était Mathieu. Sûrement parce que Richard savait que nous étions comme frère et sœur et que jamais rien ne se passerait entre nous. Sûrement aussi parce qu’il devait bien être content que je sorte de temps à autre et que je lui foute la paix. J’imagine que, parfois, il devait avoir envie d’être seul avec sa vraie famille. Juste avec sa femme et son fils. Juste avec Maryse et Alexis.
Comment aurais-je réagi si Alexis s’était immiscé dans ma famille ? L’aurais-je accepté ? L’aurais-je considéré comme un frère alors que j’en avais déjà un ? L’aurais-je aimé comme Florian, mon vrai frère ? Je suppose que non. Je suppose que j’aurais continué à le considérer comme mon cousin. Et c’est certainement ainsi que Richard et Alexis me voyaient. Respectivement comme la nièce et la cousine. Seule Maryse a tout fait pour combler le manque d’amour parental qui me hantait, pour que je me sente comme chez moi. Ce n’est que grâce à elle que je me suis sentie plus à ma place chez eux que dans une famille d’accueil complètement inconnue. Peut-être avais-je quelque peu comblé un de ses manques ? Peut-être avais-je été la fille qu’elle n’avait pas eue ?
Quand l’oncle Richard s’absentait pendant plusieurs jours pour des raisons professionnelles, tante Maryse m’autorisait des sorties dont son mari n’aurait même pas voulu entendre parler en rêve. Elle m’a ainsi permis de vivre une partie de mon adolescence que le vieux me refusait. J’ai pu aller à quelques fêtes d’anniversaires, me défouler avec les copains, boire mes premiers verres d’alcool avec eux et crapoter mes premières cigarettes.
Je me suis toujours demandé pourquoi le vieux me refusait tout. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui foutre ce que je faisais de ma vie puisqu’il ne me portait pas dans son cœur ?
N’aurait-il pas aimé me voir tomber amoureuse à dix-sept ans et partir vivre ailleurs dès ma majorité ? Avoir un enfant supplémentaire à charge, sans rien avoir demandé à personne, ça avait dû être rude.
Pourtant, moi, je n’avais rien demandé à personne non plus. Ni de vivre chez eux. Et encore moins que la totalité de ma famille soit supprimée en quelques coups de fusil.
67
Ce soir, j’ai décidé de m’incruster en douce dans les coulisses des répétitions. Mathieu ne vit plus que pour le spectacle qui se déroulera dans deux semaines. Les répétitions ont lieu tous les soirs. Je pénètre dans la salle des fêtes et me poste en retrait, dans un coin où personne ne peut me voir. Je suis la petite souris. Au loin, sur la scène, j’aperçois Charlotte Croix, une fille du village de mon âge. Elle donne la réplique à Gérard Jardin, un ancien de Charentin. Elle a l’air d’être dans son élément, sur le devant de la scène. C’est tout à fait son genre. Quand elle a entendu parler du projet de pièce de théâtre, elle n’a pas hésité une seconde à se présenter. Son nom était le premier sur la liste des participants.
Lundi dernier, en faisant mes courses, je l’ai croisée. Elle m’a vue et m’a accostée pour me parler.
–– Tu savais, Faustine, que Mathieu était devenu metteur en scène ?
–– Oui, par sa mère, lorsqu’elle était encore vivante.
–– Si on me l’avait dit…
Croit-elle que cela aurait changé sa vie ?
Charlotte possède toujours un avis sur tout et sur chacun d’entre nous. Les maîtresses de l’école de sa fille sont trop strictes mais n’avancent pas assez vite dans le programme. Les employés de la ville pourraient y mettre un peu plus du leur pour désherber et nettoyer les rues. Les paysans traitent sans penser à l’environnement. Les politiciens sont tous des bons à rien. La façade de la boulangerie mériterait d’être refaite, ça ne donne pas envie d’y acheter son pain. Les cigarettes électroniques empestent encore plus que les vraies. Les enfants de sa voisine sont beaucoup trop bruyants. Il fait toujours trop chaud, mais quand il pleut, ça ne va pas non plus. Une éternelle râleuse et insatisfaite de son existence. À l’école, elle était la rapporteuse. Celle que je détestais le plus.
J’imagine ce qu’elle peut penser de moi, de mon parcours de vie. Ça doit lui inspirer bien des choses, à elle qui est au-dessus de tout. Des ragots, des racontars. Nous ne sommes pas copines. Nous ne l’étions pas non plus à l’école primaire, mais nous sommes de la même génération. On se connaît, comme on dit. Et on se supporte.
–– C’est un vrai professionnel. Je crois qu’il a décelé en moi un réel potentiel. Mes parents m’ont toujours dit que j’avais un talent de comédienne. Cela semble se confirmer. Mathieu va peut-être m’aider à me faire une place dans le monde du spectacle. Imagine, les Folies Bergères, le Trianon, le Théâtre des Variétés, Le Point Virgule !
–– C’est sûr que ça te changerait de ta caisse !
Passer les achats des autres devant un scanner et faire payer les clients, voilà ce que fait Charlotte Croix. Je ne remets pas en doute ses talents de comédienne, mais elle s’emballe un peu trop à mon goût. Ma remarque ne lui a pas plu.
–– Bon, j’ai fini ma journée. Je vais répéter mes textes. Salut.
En l’observant sur les planches, je constate qu’elle est à l’aise. Ça ne fait aucun doute. En revanche, je ne suis pas convaincue par son talent. Mathieu est assis face à la scène, les mains devant la bouche. Il semble retenir sa respiration. Je ne pense pas qu’il estime que Charlotte Croix soit un prodige. Sa voix est un peu trop criarde, ses gestes peu naturels. Mais qu’importe, elle n’est pas sur la scène d’un théâtre de la capitale, mais sur celle de la salle des fêtes de Charentin.
Je sais que Mathieu veut que tout soit parfait. Il l’arrête, lui donne quelques conseils. Elle l’écoute sans broncher. À cet instant, le petit Mathieu qui se faisait lyncher à l’école primaire est un dieu et Charlotte Croix serait prête à tout pour sortir de sa misérable vie et gagner les planches des plus grandes salles parisiennes.
Dix minutes plus tard, pour Charlotte et Gérard, la répétition est terminée. Mathieu leur dit au revoir.
–– Je vous revois dans trois jours, à la même heure.
Charlotte lui adresse son plus beau sourire et disparaît dans les coulisses, suivie de Gérard qui se déplace plus lentement, à l’aide d’une canne.
D’autres personnes entrent en scène. Je ne les ai jamais vues. Il s’agit des amis de Mathieu, des acteurs professionnels qu’il a contactés pour la représentation finale. Le bouquet en quelque sorte. Il y a plusieurs adultes et je m’étonne de voir également des enfants. Sept acteurs. Mathieu, toujours face à la scène, me tourne le dos. Il ne sait pas que je suis là.
–– On la fait avec le décor ? demande un jeune homme.
–– Non, pas cette fois-ci. Quoique…
Mathieu hésite un instant, mais répond négativement.
–– On fera la totale la semaine prochaine, avec les costumes.
Les acteurs prennent place. Chacun sait ce qu’il doit faire. Le silence règne. Ils se concentrent. Mathieu leur fait signe de débuter.
Ma gorge sèche se met alors à me gêner et j’étouffe un toussotement. Mathieu m’entend et se retourne.
–– On arrête tout ! On fait une pause, dit-il aux acteurs.
Il se dirige vers moi.
–– Mais qu’est-ce que tu fous là ?
–– Je suis venue voir comment se passaient les répétitions, lui dis-je en souriant. Je ne voulais pas vous déranger, je suis désolée.
–– Ça fait longtemps que tu es là ?
–– Quelques minutes. J’ai vu la fin de la représentation de Charlotte et de Gérard.
Étrangement, mon ami d’enfance semble plutôt fâché de me trouver ici.
–– Je t’avais dit que c’était une surprise. Je regrette, Faustine, mais tu ne peux pas assister aux répètes .
–– Tu sais que je suis curieuse de ce que tu nous prépares. Allez, s’il te plaît, je peux rester ? Juste un peu... Je me ferai toute petite. Promis !
Mais Mathieu n’en démord pas.
–– Un non est un non . Rentre chez toi. Dans deux semaines, tu pourras assister au spectacle.
La mine défaite, je l’embrasse sur la joue et tourne les talons. Ce soir, je ne saurai rien de plus.
68
Parfois, je repense à Brice et à la manière dont nous nous sommes séparés. Rien ne pouvait laisser présager une séparation puisque nous nous aimions à la folie, mais Brice parlait de plus en plus de son attachement, de son envie d’avoir une famille. Et plus ses envies se faisaient pressantes, plus ma peur grandissait. Je ne me sentais pas capable d’être responsable d’une autre vie tant que j’étais préoccupée par la mienne. Mes angoisses d’un schéma répétitif étaient devenues trop importantes et j’ai décidé de mettre un terme à notre relation. Un matin, je lui ai laissé une lettre sur la table, lui expliquant mon passé, mes peurs, mon amour pour lui. J’y écrivais aussi de façon très claire que je n’étais pas encore prête à m’engager réellement, que je ne pouvais pas lui donner ce qu’il attendait de moi et qu’il serait plus heureux avec une autre femme. Ma dernière phrase était une demande : il ne devait pas chercher à me revoir ni essayer de me convaincre du contraire. Je le priais d’accepter cette volonté. Et il l’a fait.
Depuis ce jour, depuis notre rupture, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de lui. Je ne l’ai jamais revu. Même pas aperçu. Pourtant, je pense qu’il vit toujours dans le coin. À moins qu’il n’ait fini par partir loin, avec son van. En Nouvelle-Zélande peut-être, comme il en rêvait tant. S’est-il marié ? A-t-il eu des enfants qui lui ressemblent ? Sûrement. Y penser me pince le cœur. Nous aurions pu être heureux si je nous avais laissé une chance. Mais à quoi bon ressasser le passé ? À quoi bon se poser toutes ces questions ? J’ai laissé passer ma chance. J’ai laissé le bonheur s’enfuir.
C’est comme dans la chanson de Claude François. Et même si Brice revenait, je crois bien que rien n’y ferait. Notre amour est mort à jamais. Je souffrirais trop, si Brice revenait.
Je ne suis jamais retombée autant amoureuse. Il n’y avait eu que très peu d’hommes après lui. Plus des histoires de sexe que des histoires d’amour. Plus des histoires d’un soir que des histoires qui durent. Plus des histoires pour assouvir un besoin que pour construire un futur.
À quarante ans, un avenir familial me semble bien compromis. Les hommes de mon âge sont soit mariés, soit divorcés – mais pères de famille –, soit célibataires depuis trop longtemps pour envisager une vie de famille. Comme moi. Je ne me vois pas avec quelqu’un et encore moins devenir la belle-mère d’un enfant de quinze ans. J’ai loupé le coche. Je ne reprendrai pas le train en marche. Je resterai seule sur le quai et je le regarderai s’éloigner.
OceanofPDF.com