Recoudre les blessures (French Edition)

Elodie Alain · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/4

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Recoudre les blessures (French Edition)

Élodie ALAIN

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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ARCHIVES GÉNÉALOGIQUES LAVAL

113 rue de Laborde

75008 Paris

Le 15 février 1990

Monsieur,

Comme convenu lors de notre entretien, et en notre qualité de généalogiste, nous avons entrepris des recherches afin d’établir une dévolution successorale dans laquelle vous avez des droits héréditaires à faire valoir que vous ignorez.

À cet effet, vous trouverez ci-joint un contrat de révélation de succession en double exemplaire, dont l’un est à nous retourner signé.

Nous vous confirmons que si la succession ne devait pas aboutir pour une cause quelconque, nous conserverions à notre charge tous les frais, quelle que soit leur importance, de façon que vous n’ayez jamais rien à avancer ni à débourser. Les recherches entreprises sont donc à nos risques et périls.

En revanche, si nous réussissons à vous faire entrer en possession de vos droits héréditaires, vous nous devrez, à titre d’honoraires, le pourcentage déterminé sur le contrat et qui sera déduit de la part nette vous revenant.

Nous restons à votre disposition pour tout renseignement.

Dans l’attente de votre accord, veuillez agréer, Monsieur, l’expression de nos sentiments distingués.

Georges Laval

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Ces derniers jours, je vois moins Mathieu. Il consacre une grande part de son temps et de son énergie à la mise en place de son spectacle. Il le sait, c’est un travail énorme qui demande des mois de préparation et de préparatifs. Qui plus est, Mathieu est un éternel insatisfait. Ou plutôt un grand perfectionniste. Il ne m’en parle pas souvent, mais à force de quémander, il a fini par lâcher quelques informations. Je sais donc qu’il prévoit de mettre en scène trois pièces avec des bénévoles du village et une pièce finale avec de vrais acteurs qu’il a sollicités. Il va de soi que diriger des amateurs est beaucoup plus fastidieux que de travailler avec des professionnels, mais Mathieu s’implique à cent pour cent et s’arme de patience. Quant aux bénévoles, ils semblent se prendre au jeu et s’avèrent studieux. Il n’est pas si facile de se coller dans la peau d’une autre personne et d’apprendre des textes sur le bout des doigts. Je ne crois pas avoir de talent d’actrice, mais je serai présente le jour J.

Dans le village et partout aux alentours, la nouvelle s’est répandue comme une NGV. Une quinzaine de bénévoles se sont rapidement manifestés. J’ai hâte d’assister à la représentation. Elle aura lieu mi-août. Il leur reste environ quatre mois pour tout mettre en place.

J’ai proposé à Mathieu de l’aider pour l’organisation. Il a refusé. J’entends encore ses paroles résonner dans mes tympans : « Hors de question. Je te réserve une surprise. Tu seras la spectatrice numéro un. »

Je lui ai répondu que je ne voulais ni être sous les projecteurs, ni attirer les regards.

« Parfois, il faut faire face à la réalité ! »

Sa réponse m’a fait froid dans le dos. Il n’a pas ajouté mot et m’a semblé déterminé. J’ai peur, je le crois capable de tout.

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J’ai tout apporté à la déchetterie. Des cartons entiers de papiers mouillés. Quel gâchis ! Si ma tante Maryse le savait, elle se retournerait dans sa tombe. Des tas de photos de famille ont péri dans la chambre d’Alexis. Des photos d’avant, du début du XX e siècle. Des petits clichés en noir et blanc de personnes mortes depuis des décennies.

De l’autre côté de la pièce, il y avait tout un tas de cartons empilés qui n’ont pas été touchés par le dégât des eaux. J’aurais pu ne pas y prêter attention. J’aurais pu refermer la porte de cette chambre sans jamais m’y intéresser. Mais j’y ai jeté un œil. Enfouis sous des dizaines de classeurs de comptabilité de l’entreprise familiale, j’ai fait une découverte bien plus importante que tout ce que j’aurais pu espérer. Écrit en lettres capitales sur un carnet à la couverture bleue, le prénom de mon père m’a sauté aux yeux : VINCENT. Les premières pages étaient griffonnées d’une encre bleue, légèrement effacée par le temps. Finalement, ce n’est pas un, mais bien trois carnets que j’ai découverts, renfermant des notes personnelles de mon vrai père.

Comme à mes dix-huit ans, mon cœur s’est mis à cogner fort. Que contenaient-ils ? Qu’allais-je apprendre en lisant ces lignes ? Était-ce un journal intime ? Mon père y évoquait-il les raisons de ses actes ?

Je les ai mis de côté, j’ai vidé la chambre de mon cousin en pensant, tout au long de la journée, à ce que je pourrais découvrir en lisant ces notes.

Je ne crois pas que quelqu’un ait eu connaissance de ces carnets, sinon j’imagine qu’on me les aurait remis à mes dix-huit ans, avec le reste des affaires que tante Maryse avait pu récupérer.

Les mains tremblantes, le soir, bien installée au chaud sous ma couette, j’en lis des bribes. Doucement, sans précipitation. J’ai tellement peur de ce que je pourrais y découvrir. Je m’étonne encore de les avoir trouvés là. J’imagine qu’il y écrivait lorsqu’il était assis à son bureau et, qu’après sa mort, quelqu’un les a rangés dans un carton, sans y prendre garde, en même temps que les documents administratifs de la société.

Et dire que ces notes patientaient juste au-dessus de ma tête pendant toutes ces années, sans que j’en aie la moindre idée.

Je suis partagée entre l’envie de les dévorer et celle de les savourer, de les découvrir petit à petit, sans me précipiter. J’appréhende énormément d’y découvrir des choses sur mon père que je ne sais pas et que je préfèrerais ne pas connaître. Mais se peut-il que l’image que j’ai gardée de lui se détériore encore plus ? Elle est déjà bien dégradée.

Les carnets sont numérotés chronologiquement. Les premiers écrits sont datés de 1974 à 1979. Sur le deuxième calepin, il est inscrit 1980 / 1985. Enfin, sur le troisième, on peut lire 1986 / 1991, les dernières années de son existence. Des bouts de vie de cinq ans chacun. Au total, quinze années résumées en trois carnets.

J’ai commencé par lire le premier. Ça me paraissait logique de prendre les choses dans l’ordre.

J’ai immédiatement reconnu sa jolie écriture italique, celle qu’on enseignait autrefois, à l’école. Je l’aurais reconnue parmi mille autres. Ses carnets contiennent des morceaux de vie, des idées à retenir, quelques blagues, des proverbes, de petits poèmes, des chansons, des notes de musique, probablement des airs qu’il a inventés et joués sur sa guitare. Un peu de tout et de rien. Je l’entrevois sous un nouveau jour. Je n’imaginais pas un seul instant qu’il mettait ses états d’âme par écrit. Chaque soir, pendant quelques minutes, je le redécouvre. Lors de la rédaction des premières lignes, il n’avait que dix-neuf ans.

CARNET 1 – 1974 / 1979

***

10 avril 1974

Un coup de foudre ! Je ne crois pas qu’on puisse appeler ça autrement. Elle est magnifique avec ses longs cheveux bruns qui lui arrivent au bas du dos. Lorsque mon regard a croisé le sien, j’ai su que ce serait elle, la femme qui partagerait ma vie. Celle avec qui je voudrais fonder une famille. Elle a des yeux noisette qui me font perdre tous mes moyens. Je l’ai croisée au marché ce matin. Elle travaille à un stand de fruits et légumes. Je ne sais pas encore comment elle s’appelle, mais je compte bien le découvrir mercredi prochain, lorsque j’y retournerai pour faire quelques courses.

***

Mai 1974

Annette ! Je sais maintenant qu’elle s’appelle Annette. Tous les mercredis, pendant ma pause de midi, je file le plus vite possible au marché. Je n’ai a priori pas besoin de grand-chose, mais je m’approvisionne de quelques fruits. Cela me permet de la voir régulièrement.

Je ne sais pas encore comment lui avouer mes sentiments. J’aimerais l’inviter à sortir. Il y a un bal, samedi prochain. Je devrais prendre mon courage à deux mains et lui demander, mais je ne sais pas vraiment m’y prendre avec les filles.

France Gall a sorti une nouvelle chanson, ce mois-ci. Je l’entends tous les jours à la radio. C’est comme si cette chanson avait été écrite pour moi à ce moment bien précis de ma vie. Elle dit :

« Quand je suis seule et que je peux rêver

Je rêve que je suis dans tes bras

Je rêve que je te fais tout bas

Une déclaration, ma déclaration

Quand je suis seule, que je peux inventer Que tu es là tout près de moi

Je peux m'imaginer tout bas

Une déclaration, ma déclaration

Juste deux ou trois mots d'amour

Pour te parler de nous

Deux ou trois mots de tous les jours

C'est tout

Je ne pourrai jamais te dire tout ça

Je voudrais tant mais je n'oserai pas

J'aime mieux mettre dans ma chanson

Une déclaration, ma déclaration »

***

16 juin 1974

Mon grand-père dit toujours : « Dans la vie, il faut provoquer son bonheur. Si tu attends que les choses arrivent par elles-mêmes, alors tu seras déjà six pieds sous terre sans que rien ne se soit jamais passé. »

Hier, j’ai donc pris mon courage à deux mains et je me suis rendu au marché avec ma guitare. Il y avait un soleil de plomb. Bientôt, l’été pointera le bout de son nez.

J’ai pris place devant le stand. Mon cœur battait la chamade. Il y avait foule, mais je ne me suis pas débiné. J’ai commencé à gratter sur mon instrument cet air sur lequel je rêvassais depuis quelques semaines et je lui ai fait ma déclaration d’amour, en reprenant les paroles de France Gall. Annette a rougi lorsqu’elle a compris que c’était pour elle que j’étais venu. Lorsque la chanson a pris fin, je me suis dirigé vers elle. Mon cœur cognait si fort dans ma poitrine qu’il résonnait jusque dans mon cou. Je l’ai regardée dans les yeux, je lui ai pris la main et lui ai demandé si elle voulait bien aller boire un verre avec un gars comme moi. Elle a rougi un peu plus, a baissé les yeux et n’a rien dit pendant trois secondes qui m’ont paru une éternité. Puis elle m’a offert son plus beau sourire et m’a dit qu’elle serait ravie de faire la connaissance d’un artiste aussi talentueux que moi. Je me suis retenu de sauter de joie. À cet instant précis, je devais avoir l’air plus niais que le plus niais de tous les hommes.

Mon grand-père dit aussi que l’amour rend bête.

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La généalogie est la liste des membres d’une famille établissant une filiation ou la pratique qui a pour objet la recherche de la parenté et de la filiation des personnes. Grâce à ce travail d’investigation, on peut établir un arbre généalogique.

Avant de découvrir la lettre de Georges Laval adressée à mon oncle, je ne m’étais jamais intéressée à mes ancêtres et encore moins à la généalogie. Mais cette découverte a éveillé ma curiosité. Pour quelle raison mon oncle avait-il reçu ce courrier ? Qui était décédé et que se cachait-il derrière cette histoire d’héritage ?

Je me suis alors renseignée sur le métier de généalogiste. Ce dernier consiste, la plupart du temps, à tenter de retrouver d’éventuels héritiers lors de successions complexes. Ils sont principalement contactés par des notaires et effectuent alors de longues recherches pour reconstituer l’arbre généalogique, officiel et officieux, des familles en question.

J’aurais pu demander des éclaircissements à mon père de substitution, cet oncle qui m’a élevée sans amour, mais j’ai préféré m’adresser directement à l’auteur de la lettre. Alors, le dimanche suivant, j’ai tapé les mots George Laval, généalogiste dans un moteur de recherche et j’ai trouvé un numéro de téléphone. Je l’ai immédiatement composé sur mon portable, et contre toute attente, un homme à la voix rocailleuse a répondu.

–– Bonjour. Pourrais-je parler à monsieur Laval, s’il vous plaît ?

–– Le voici en personne !

–– Bonjour, Monsieur. Mon appel peut vous paraître étrange mais j’ai trouvé une lettre que vous aviez envoyée à mon oncle il y a plusieurs années et j’aurais voulu vous poser quelques questions, si ça ne vous dérange pas.

–– Bien sûr que non. Que voulez-vous savoir ?

–– Tout. S’il y a eu un héritage dans ma famille ? De quel côté ? Si mon oncle a touché une somme ? Ce genre de choses.

–– Vous savez, j’en ai suivi des dossiers d’héritage en quarante ans de carrière. Je ne me souviens pas de tous les cas par cœur. Il faudrait que vous me donniez le nom de votre oncle.

–– Richard Jullien. Jullien avec deux l .

–– Un instant, je saisis les données dans mon ordinateur.

Les secondes d’attente m’ont paru longues. Puis il y a eu cette question :

–– Famille Jullien à Charentin ?

–– Oui. Vous avez retrouvé quelque chose ?

L’homme s’est tu un instant. Sûrement perdu dans ses pensées.

–– Vous dites que cette lettre était adressée à votre oncle ? Puis-je vous demander votre nom, Madame ?

–– Oui. Je m’appelle Faustine Jullien.

Une fois encore, l’homme a cessé de parler. Quand il a repris la parole, son discours m’a fait tomber des nues.

–– Je préfèrerais vous parler de vive voix. Vous pourriez vous déplacer à Paris ?

J’ai accepté, il m’a donné son adresse, et trois jours plus tard, ma voiture roulait sur la Francilienne.

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CARNET 1 – 1974 / 1979

Mai 1976

Elle est ma femme ! Annette Jullien ! Je n’en reviens toujours pas. Ni que son chemin ait croisé le mien. Ni qu’elle m’ait dit oui il y a quelques jours.

Elle était d’une beauté naturelle infinie dans sa robe blanche qu’elle portait près du corps et avec ses cheveux longs détachés qui flottaient dans son dos.

Le mariage s’est déroulé comme je l’imaginais. En petit comité. Uniquement la famille et quelques amis proches à nos côtés. Nous avons fêté notre bonheur comme il se doit. Dans la bonne humeur. À vingt et un ans, je me sens le plus heureux des hommes.

Mes parents nous ont fait l’incroyable surprise de nous offrir une voiture. Une superbe Peugeot 204 bleu métallisé dont je rêvais depuis quelque temps. Je nous imagine déjà, avec nos enfants assis sur la banquette arrière, partir en vacances au bord de la mer.

Annette et moi, c’est sûr, c’est pour la vie.

Unis pour le meilleur et pour le pire.

***

1977

Entendue à la radio ce matin, une citation d’Oscar Wilde : « Vivre est ce qu’il y a de plus beau au monde, la plupart des gens existent, c’est tout. »

1978

PORTRAIT CHINOIS

Si elle était un animal, elle serait un chat,

Si elle était une fleur, elle serait le muguet,

Si elle était une saison, elle serait le printemps,

Si elle était un son, elle serait le souffle du vent dans les feuilles des arbres,

Si elle était une couleur, elle serait le violet,

Si elle était une ville, elle serait Rome,

Si elle était un plat, elle serait épicée,

Si elle était un mot, elle serait la douceur,

Si elle était un dessert, elle serait un millefeuille,

Si elle était un objet, elle serait le mien…

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Monsieur Laval m’a reçue dans une espèce de grande bibliothèque. Son bureau, c’est la caverne d’Ali Baba. Des dizaines d’étagères chargées de dossiers. Autant de tiroirs remplis d’informations recueillies sur plus de cent ans. L’homme, toujours actif dans la société à plus de soixante-cinq ans, s’apprête à céder les rênes à son fils, tout comme son père l’avait fait avec lui bien des années auparavant.

La première impression que j’ai ressentie en sa présence était une immense bienveillance. Une chaleur humaine incroyable. Nous avons pris place dans son bureau à la décoration surannée, comportant exclusivement des objets anciens. Il m’a offert un café, puis a sorti de son tiroir un dossier qu’il a posé devant lui. Il ne l’a pas ouvert, il l’a juste posé là, sous mes yeux, puis il s’est mis à fixer les miens avec une empathie hors du commun. L’espace d’un instant, je me suis demandé ce qui pouvait bien traverser son esprit pour qu’il me regarde de cette manière. Puis, j’ai compris que ce n’était pas moi qu’il regardait, mais la Faustine de huit ans.

Il régnait dans la pièce une atmosphère austère. On se serait cru dans un autre temps, à une autre époque, dont les aiguilles de la pendule donnaient le rythme. Le vieil homme me fixait toujours. Les cartes étaient jetées. J’allais bientôt savoir pourquoi il m’avait fait venir dans son bureau à Paris.

–– Que savez-vous exactement sur ce dossier, Madame Jullien ?

La question m’a surprise.

–– Absolument rien. La seule chose que j’ai en ma possession est cette lettre. On ne m’en a jamais parlé.

Monsieur Laval a émis un long soupir.

–– Je veux bien vous raconter. Dites-moi, j’espère que vous n’êtes pas pressée et que vous n’avez pas d’autres rendez-vous ?

Il a alors entamé un récit que, même dans les bras de Morphée, je n’aurais jamais osé imaginer.

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Mon vieux, le deuxième, a depuis longtemps un problème avec l’argent. Il paraît que c’est une maladie psychiatrique. Que tout débute par une souffrance. Le jeu devient alors un exutoire, l’endroit où tous les miracles sont possibles. Il n’a jamais pu s’empêcher de miser son salaire. Ça a commencé par le casino. Toutes les occasions étaient bonnes pour y aller. Puis ça a été le tour du loto, des courses, d’autres jeux de tirage, parfois même le poker. N’est-ce pas contradictoire de dépenser tout son argent en espérant en gagner plus ?

Au début, il n’allait au casino que pour des occasions spéciales : un anniversaire, une soirée entre amis. Ensuite, la cadence des visites a augmenté. Une fois par mois. Puis toutes les deux semaines, avant que cela ne devienne hebdomadaire. Jusqu’au point de non-retour où, après le travail, il s’y rendait directement. C’est à cette période que la tante Maryse et l’oncle Richard ont commencé à se disputer de plus en plus. Ils ne parlaient jamais de divorce. Il fallait vivre avec ce fardeau.

Même en plein milieu de nulle part, on trouve des casinos. Il y en a un à vingt minutes de la maison. Un immense bâtiment chic perché en haut d’une colline et paumé au milieu de la forêt. La vue y est magnifique. Ça attire du monde. Un restaurant pour ajouter un peu de charme au lieu et le tour est joué. Le casino est aussi bondé en semaine que les week-ends. Les habitués comme Richard font vivre les locaux. Ils sont des dizaines dans le même cas, à y croire dur comme fer, à être en transe devant les machines à sous, à espérer qu’elles crachent le jackpot. Ils leur parlent, espèrent pouvoir les amadouer, s’imaginent toujours que la prochaine sera la bonne. Mais la fois suivante n’est qu’une réitération de la fois précédente. Chaque visite se ressemble. L’espoir, l’adrénaline. Parfois un gros gain, suivi d’une perte, puis le désespoir. On rentre alors bredouille en se disant qu’on se refera le lendemain.

Avec les années, la tante Maryse, impuissante face à la maladie compulsive de son mari, a commencé à boire. Toujours en cachette. Jamais devant les autres. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Je l’ai surprise, quand j’avais quatorze ans, un jour où j’étais rentrée plus tôt du collège parce qu’un professeur était absent. Elle ne s’attendait pas à me voir à cette heure de l’après-midi. Elle titubait, un verre dans une main et une bouteille de vin dans l’autre. Elle a fait mine de faire du rangement, a mis la bouteille dans un placard, puis elle est sortie de la cuisine en marmonnant quelque chose d’inaudible.

Les jours suivants, j’ai compris que l’odeur qu’elle portait sur elle depuis toujours, et que je trouvais bien particulière, n’était autre que celle de son parfum mélangée à celle de la vinasse. L’oncle Richard savait-il qu’elle était rongée de l’intérieur par son obsession des jeux ? C’est une interrogation que j’ai écrite, peu de temps après cette découverte, dans la boîte à questions.

Cette addiction au jeu a commencé lorsque l’oncle Richard avait un peu plus de la trentaine, soit environ dix ans avant ma naissance. Je sais que papa évoquait souvent les problèmes de son frère, le soir avec maman, lorsqu’ils pensaient que nous dormions profondément. Pourtant, plusieurs fois, les nuits où je ne pouvais pas dormir, je les ai surpris à en parler, postée derrière la porte, retenant mon souffle et le cœur battant car je savais que je ne devais pas être là à écouter les discussions des grands.

Aujourd’hui, je l’enferme pour éviter qu’il ne prenne un taxi qui le mènerait jusqu’à ce fichu casino qui a pourri la vie de sa femme. Il y dépenserait toute sa retraite. S’il le pouvait, il s’en prendrait à mes sous. Une fois, je l’ai surpris en train de fouiller dans mon portefeuille. C’est depuis ce jour que je ferme la porte à double tour. Pour écarter tout risque qu’il ne détruise ma vie une deuxième fois. Ce n’est déjà plus qu’un amas de ruine. Hors de question que les dernières pierres soient pulvérisées à cause d’un vieux qui refuse de se faire soigner.

Tant pis pour lui, mais je n’ai pas le choix.

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Un soir d’été, alors que nous étions partis en vacances à Lacanau, Brice m’a emmenée au restaurant. Tout était parfait. Les moules dans leur sauce au vin blanc, les frites pas trop salées, la mer bleue à perte de vue, le soleil qui s’y reflétait, les mouettes qui ricanaient, Brice qui souriait, lunettes de soleil sur le nez. À le regarder, j’aurais dû me douter qu’il mijotait quelque chose. Mais naïve comme je l’étais, je n’ai rien vu venir.

Nous étions en villégiature pour deux semaines. Quinze jours au bord de la mer. Quinze jours pour nous. Je n’étais pas partie en vacances depuis tellement longtemps. Le manque de temps, surtout le manque d’envie. Brice m’avait convaincue que quelques jours pour nous ressourcer seraient bénéfiques. J’avais posé des congés, nous avions pris la route un mercredi matin, avec très peu de bagages, et étions arrivés sur la côte Atlantique vers midi. Jamais encore je n’y avais mis les pieds. Là-bas, ça sentait bon les pins. Nous nous étions tout d’abord rendus sur la plage. Pendant un long moment, nous avions admiré les surfeurs qui s’évertuaient à apprivoiser les vagues. D’énormes rouleaux déferlaient sur la plage. Le vent soufflait violemment. Et pourtant, c’était doux d’être là.

Deux semaines de farniente. Ne rien faire. Ne se préoccuper de rien, si ce n’est de nous. Nous avions loué un petit bungalow près de la plage. Chaque jour, nous nous rendions dans un endroit différent : visites des villes aux alentours, balades à vélo dans les forêts de pins, excursion en bateau, soirées à regarder le soleil disparaître pour aller éclairer l’autre bout de la terre. Chaque nuit, nous faisions l’amour. Enfin, pour la première fois de mon existence d’adulte, je m’étais sentie vivante et heureuse de l’être. En quelques mois seulement, Brice m’avait ramenée à la vie et j’avais enfin le sentiment que tout irait bien, que tout avait de nouveau un sens.

Pourtant, le dernier soir de nos vacances, ce soir d’été où tout était parfait, alors que Brice souriait plus que jamais, assis face à moi à la table du restaurant, le monde s’est écroulé. Lorsque l’homme de ma vie m’a posé cette question fatidique, celle que toute amoureuse attend avec impatience, celle qui précède l’union d’un couple, jusqu’à ce que la mort les sépare, ma bouche a répondu : « non ». Calmement, mais fermement, j’ai refusé sa demande en mariage. Je me suis levée et je l’ai laissé en plan.

Pourquoi avait-il posé cette fichue question ? Tout se déroulait si bien entre nous.

Il n’a pas dû comprendre ma réaction, surtout après ces si belles vacances. Moi non plus, je ne m’y attendais pas. Ni à sa question. Ni à ma réponse. Mais comment aurais-je pu dire oui alors que ma plus grande peur était que le drame se reproduise.

Et si Brice finissait un jour par perdre la tête et nous tuer tous, les enfants et moi, avant de mettre fin à sa propre vie ? Et si c’était moi qui finissais par perdre la tête et par zigouiller la totalité de ma famille ? Et si je perdais la boule comme mon père ? Non, je ne pouvais pas prendre le risque que les erreurs du passé se répètent. J’ai dit non.

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CARNET 1 – 1974 / 1979

Mars 1978

Le patron, c’est un con. Il n’est bon qu’à donner des ordres. Lui-même n’en fout pas une. Je n’ai rien contre les chefs en soi. J’en ai plutôt après les abrutis qui ne montrent aucune compréhension ni aucune compassion envers leurs employés. Il a une chance énorme d’avoir des gars bosseurs et assidus.

On est payé une misère. On ne compte pas les heures, pourtant ce pignouf nous fait tout un flan quand on se repose cinq minutes. Quel tyran !

Ce qui est certain, aujourd’hui, c’est que je ne passerai pas ma vie dans son entreprise !

28 juin 1979.

Il a les yeux noisette de sa mère, ma bouche, des mains et des pieds à croquer. Notre fils, Florian, a vu le jour ce matin à 3h15. Je suis papa. La descendance des Jullien est assurée. Avec Alexis, le fils de mon frère Richard, et maintenant Florian, nous pouvons presque être certains que le nom Jullien se perpétuera.

Mon fils ! Quel sentiment incroyable de donner la vie à un autre être. Annette va bien. L’accouchement l’a beaucoup fatiguée. À mes yeux, cette femme est une déesse. Je l’admire tellement. Elle se repose pour le moment. J’ai donné le premier biberon à notre enfant. Il n’a avalé que trois fois rien.

Tenir mon fils dans mes bras, cette minuscule créature, un mélange d’Annette et de moi, quel immense bonheur ! Je n’en reviens toujours pas. Je suis papa !

Septembre 1979 :

Penser à planter un arbre dans le jardin le mois prochain.

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Rubrique : divers

Recherche jouets

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The avenger

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1989

Georges Laval touche enfin au but. Bientôt, l’arbre qui se dessine sur son ordinateur recouvrera ses dernières branches. Plus que quelques jours, peut-être quelques semaines avant que son objectif soit atteint. Si tout se passe comme il le prévoit, il touchera une somme non négligeable. Il ne lui reste plus qu’à contacter les derniers héritiers de la famille Vallée. Il attrape le combiné, compose un numéro sur le clavier de son téléphone et attend que les tonalités cessent. Comme souvent, en pleine journée, personne ne daigne décrocher. Par chance, la personne en question possède un répondeur. C’est un nouvel appareil qui permet de laisser un message oral. Il n’aime pas trop parler à une machine, mais cela se révèle souvent utile et lui évite de longs déplacements. Lorsque le bip retentit, il laisse un message concis, mais précis. Avec un peu de chance, l’homme le rappellera. Dans le cas contraire, il retentera une prochaine fois.

–– Bonjour, Monsieur Vallée. Georges Laval, de l’étude Laval et fils. Je vous appelle concernant une succession dans votre famille dont nous nous occupons…

Il termine en lui laissant un numéro où le joindre.

Georges Laval pratique le métier de généalogiste depuis plus de dix ans et il ne s’en lasse pas. Selon lui, cette activité est la plus passionnante de tous les temps. Son père lui a transmis son amour pour cette profession et lui en a appris toutes les ficelles. Les cas se suivent et ne se ressemblent jamais. Il consacre la plupart de ses journées aux recherches dans les registres mis à disposition dans les mairies, parfois dans les églises. Son métier lui permet de traverser la France de long en large, parfois d’aller au-delà des frontières afin de retrouver des personnes qui, à des kilomètres de là, n’ont pas la moindre idée qu’une somme d’argent bloquée les attend. Quant à lui, il a plutôt intérêt à les convaincre s’il ne veut pas que le temps consacré à ces recherches lui coûte plus qu’il ne lui rapporte. Rares sont les fois où on l’accueille les bras grands ouverts, où les portes s’ouvrent sans réticence. Personne ne sait mieux que lui combien nous vivons dans un monde de méfiance. Et pourtant, heureux sont ceux qui veulent bien lui accorder leur confiance. Car il y a toujours gros à gagner.

Georges Laval relit une feuille posée sur la table devant lui. Une adresse attire son attention. Elle ne se trouve qu’à une heure de chez lui. Cette fois, il va tenter une rencontre en chair et en os. Il se saisit de sa veste accrochée au portemanteau, attrape sa sacoche, les clés de sa voiture et se met en route vers le prochain héritier qui figure sur sa liste.

***

Lorsque Georges se gare devant une maison ancienne du village de Charentin et qu’il aperçoit une lumière luire à travers la fenêtre, il esquisse un léger sourire. Aujourd’hui, il ne s’est pas déplacé pour rien. La porte lui sera ouverte. Il sort de sa voiture, un dossier entre les mains, remet son pull en place, puis s’éclaircit la voix en se raclant la gorge avant d’appuyer sur la sonnette. Une femme ouvre, vraisemblablement surprise de se retrouver face à un inconnu. Habitué à ce genre de réaction, Georges imagine ce qu’elle peut penser : Encore un vendeur à domicile. Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? Pendant bien des années, il s’est souvent pris des portes au nez. Depuis, il a appris. Il ne perd pas un instant.

–– Bonjour, Madame. Je me présente : Georges Laval. Suis-je bien au domicile de monsieur Richard Jullien ?

La femme, incontestablement surprise par la question, émet un signe d’assentiment en hochant la tête, tout en fronçant les sourcils. Pour une raison inconnue, elle semble inquiète. Alors il enchaîne immédiatement pour répondre à l’air dubitatif de son interlocutrice.

–– J’aimerais m’entretenir avec votre mari. C’est au sujet d’une succession.

Succession . Le mot qui délie les langues et qui ouvre les portes. Comme presque à chaque fois, la méfiance laisse vite la place à la curiosité. Madame Jullien invite Georges à entrer dans leur demeure, le prie de s’installer à la table de la cuisine et file informer son mari de cette visite imprévue.

L’homme qui vient à la rencontre de Georges Laval est proche de la cinquantaine. De profondes rides dessinent un visage usé par le temps et par la vie. Il fait bien plus que son âge. Son regard est terne. Georges se demande pourquoi les étincelles de nos yeux d’enfants finissent bien souvent par s’éteindre. Il se présente pour la deuxième fois puis explique plus en détail les raisons de sa visite.

–– Je suis généalogiste. J’ai été chargé de retrouver les héritiers d’une dame décédée l’année dernière. À sa mort, elle a laissé une somme d’argent importante sur son compte, ainsi que quelques propriétés d’une valeur non négligeable.

À voir l’air interloqué de Richard, Georges comprend que ce dernier ne croit pas un mot de ce qu’il vient de lui dire.

–– Généalogiste ? C’est un métier, ça ? Jamais entendu parler. Vous me racontez pas des noises, là ?

–– Je vous assure que non, Monsieur Jullien. Je ne me le permettrais pas. Mon métier est peu connu. Nous ne sommes que quelques-uns à l’exercer en France. Mais je vous assure que tout est vrai.

–– Ah bon. Et qui est cette dame ?

–– Je ne peux pas encore vous révéler son identité. Cependant je peux vous dire que vous étiez cousins éloignés. Nous avons recherché pendant plus d’un an tous les héritiers de cette personne. Elle n’avait ni enfant, ni mari, ni frère, ni sœur. Nous avons donc dû approfondir nos recherches en remontant les branches plus éloignées. Ainsi, nous avons pu établir un arbre généalogique détaillé de votre famille. Nous pourrons partager toutes nos recherches avec vous si cela vous intéresse.

Richard reste un moment coi. Sûrement réfléchit-il à tout ce que cela peut signifier pour lui si les dires de Georges s’avèrent vrais.

–– Je ne m’occupe que de gros héritages, Monsieur Jullien. Il n’y a aucun risque pour vous. Tous les frais de recherches sont pris en charge par notre agence. Nous toucherons un pourcentage de cet héritage uniquement si vous touchez ce qui vous est dû.

Georges reste plus d’une heure, le temps d’expliquer les procédures, les démarches, puis il repart afin de contacter d’autres membres de la famille, dont le frère de Richard, Vincent, qui habite à quelques kilomètres de là.

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The avenger

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Parfois, je me demande si Mathieu est vraiment revenu pour de bon. S’il ne va pas retourner à sa vie parisienne sur un coup de tête. J’en ai peur. Comme disait Johnny Hallyday : « les coups, ça fait mal ». En y réfléchissant, le chanteur n’avait pas tort. Tous les coups font mal. Les coups de tête, les coups de blues, les coups durs, les coups bas, les coups de poing, les coups de boule, les coups de feu, les coups de soleil.

J’imagine que sa vie là-bas était beaucoup plus attrayante que celle qu’il mène désormais dans nos campagnes. Peut-être en a-t-il vraiment eu marre ? Peut-être a-t-il voulu s’éloigner de son ex ? Peut-être fuit-il les responsabilités, les mondanités ou tout simplement les bruits citadins ?

Peu importe les raisons de son retour chez nous, cette décision aura été une bénédiction pour moi. Je me réjouis de le retrouver régulièrement près de notre chêne. De pouvoir parler de tout et de rien avec quelqu’un qui me connaît par cœur et qui m’apprécie pour ce que je suis. Avec mes défauts, avec mon caractère. Surtout avec mon passé. J’apprécie de le voir tous les mercredis, même si nous ne sommes plus écoliers, que nous n’avons plus neuf ans et que ce n’est plus un jour de repos. Nous nous retrouvons autour d’un verre ou bien nous nous rendons à notre restaurant préféré où il déguste une daurade pendant que j’engloutis une entrecôte sauce au poivre. Comme si ce que nous mangions était représentatif de ce que nous sommes. Il est raffiné tandis que je suis piquante. Il est la finesse et je suis la rusticité. Même enfants, nous étions très différents. Ce qui nous a attirés l’un vers l’autre, c’est la tragédie de nos vies.

Mathieu parle rarement du fait qu’il a grandi sans père. Sa mère n’a jamais refait sa vie et il n’a donc pas été élevé avec une figure masculine. Je sais qu’au plus profond de lui, il aurait aimé qu’on lui apprenne à jouer au foot, même si ce sport n’est définitivement pas fait pour lui. Il aurait voulu qu’on lui montre comment pêcher, comment on plante un clou dans une planche, comment on installe une toile de tente, comment on allume un feu avec des silex. Toutes ces choses, c’est sa mère qui les lui a enseignées. Elle a fait de son mieux pour combler ce manque, mais elle n’a pas pu remplacer ce père qui s’était enfui lorsqu’il était bébé. J’imagine qu’il aurait aimé avoir un père la première fois qu’une lame de rasoir a frôlé son visage, le jour où il a été gratifié d’un vingt sur vingt à son contrôle de français, le moment où, pour la première fois de sa vie, son cœur a battu plus fort parce que son regard avait croisé celui d’une fille qui lui plaisait, le soir où il a pris sa première cuite, et puis quand il a souffert de sa première déception amoureuse.

Toutes ces fois, il a dû se demander ce que pouvait bien foutre son père alors qu’il avait tant besoin de lui.

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Malgré mon départ précipité de Lacanau, où je l’avais laissé à la table de ce restaurant avec sa peine, Brice est venu me rejoindre. Il ne lui a pas été difficile de me trouver. Il n’y avait que chez mon oncle et ma tante que je pouvais me réfugier. Il est arrivé à une heure où tout le monde était à la maison, celle du souper.

La tante Maryse l’a laissé entrer. Il avait l’air mal à l’aise. Je l’étais encore plus. Nous sommes sortis dans l’arrière-cour. Je me souviens que l’air estival était aussi étouffant que la situation dans laquelle je m’étais mise.

–– Je ne comprends pas, Faustine. Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? Nos vacances étaient parfaites jusqu’à ce que tu partes comme une voleuse…

–– Rien, absolument rien, lui ai-je répondu en fixant le sol, sans parvenir à affronter son regard.

Il a alors attrapé mon poignet.

–– Regarde-moi et dis-moi la vérité, Faustine.

Mes yeux ont croisé les siens. Leur jolie couleur verte était accentuée par la rougeur de la sclérotique. Mon cœur s’est serré d’autant plus que je savais que j’étais la raison de cette tristesse.

–– Je ne peux pas t’épouser. J’ai trop peur.

–– Peur de quoi ?

–– De répéter les erreurs du passé.

–– De quoi tu parles ?

Il ne pouvait pas savoir de quoi il s’agissait : pas une fois je n’étais parvenue à évoquer le drame qui nous avait touchés, ma famille et moi. Je n’en avais pas vu l’utilité. Je ne voulais pas qu’il m’aime par pitié, mais pour ce que j’étais. Il pensait que mon oncle et ma tante étaient mes parents. Je les avais toujours appelés papa et maman devant lui, comme je le faisais devant tous les gens qui étaient entrés dans ma vie après le terrible épisode qui l’avait brisée.

Ce soir-là, j’ai été à deux doigts de tout dévoiler à Brice. L’année de mes huit ans, les coups de feu, le sang, la folie de mon père, ma vie sans famille.

Puis, la panique m’a envahie et je me suis ravisée.

–– Je crains simplement que notre amour s’efface avec le temps. Que tu finisses par moins m’aimer.

–– Mais tu es folle. Je t’aime comme un dingue. C’est justement pour ça que je veux que tu deviennes ma femme. Personne ne connaît l’avenir, c’est vrai, mais avant d’y penser, laisse-nous vivre notre présent. Ici et maintenant.

Ce soir-là, je suis rentrée avec lui dans notre trois-pièces, en me jurant de nous laisser une chance d’être heureux. Je lui ai fait promettre de ne pas me brusquer, de me laisser du temps pour réfléchir.

Ce soir-là, je savais au plus profond de moi que je n’étais pas prête à me lier à lui pour la vie, mais j’étais décidée à essayer de mettre mon passé de côté pour donner une chance à mon avenir.

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CARNET 2 – 1980 / 1985

27 mars 1980

25 ans ! J’ai un quart de siècle ! C’est con mais je ne pensais pas que ça me ferait quelque chose. Et pourtant ma vie est bien entamée. Je m’en rends compte en voyant Florian qui grandit à vive allure. Dans quelques mois déjà, il marchera et il m’appellera papa. J’ai hâte de pouvoir faire plein de choses avec mon fiston comme le font les pères et leurs fils.

Ce soir, on va fêter ça comme il se doit. Nous serons une vingtaine à arroser mon anniversaire. Il y aura Arnaud et Marie, Jean et Christian, Gugus, Tof et bien d’autres.

J’ai aussi invité Richard et Maryse, mais je crois qu’il y a de l’eau dans le gaz entre eux. Ça fait un bout de temps déjà que ça n’a pas l’air d’aller fort. Il faudra que j’en touche deux mots au frangin un de ces quatre matins, quand on ne sera que tous les deux.

Je file, j’ai des bouteilles à mettre au frais !

Janvier 1981

Chaque début d’année, certains s’engagent à prendre de bonnes résolutions. Richard et moi avons eu l’idée folle de nous mettre à notre compte. C’est parti sur un coup de tête, juste après minuit. Une idée lancée en l’air qui a fait son bout de chemin dans nos esprits les jours suivants.

C’est décidé, lui et moi allons monter notre entreprise de plomberie-chauffagerie. Cela va nous demander beaucoup de travail mais je suis sûr que ça va être rentable ! Il y a de la demande à la pelle. Ce qui me réjouit le plus, dans tout ça, c’est que je vais enfin pouvoir dire au revoir à ce vieux con d’Arlicot. Je lui donnerai ma démission avec grand plaisir. Ras-le-bol d’être pris pour un imbécile.

Mai 1982

Annette est enceinte. C’est fou. Ça fait des mois qu’on se bat pour que Florian ait un petit frère ou une petite sœur, et enfin, ça y est, le bébé est en route. Selon le docteur, il arrivera au mois de novembre. Nous ne voulons pas connaître le sexe. Ce sera la surprise. Notre famille va s’agrandir. Je suis le plus heureux des hommes sur cette terre.

Novembre 1982

Notre fille, Faustine, est née le 11/11 à 11h. Si ma grand-mère Rosaline était encore de ce monde, elle me dirait certainement si c’est un bon ou un mauvais présage, elle qui s’intéressait aux superstitions et à l’ésotérisme.

La petite se porte à merveille. Florian a eu l’air un peu effrayé, les premières minutes, il s’est sûrement demandé qui venait bouleverser sa vie d’enfant unique. Annette est la plus heureuse des mamans. Son deuxième accouchement s’est mieux passé que le premier. Plus rapide, moins stressant. Peut-être justement parce que ce n’était pas le premier.

Mes parents et mes beaux-parents sont venus constater que leur première fille avait bien tous ses membres au bon endroit. Façon de parler. Ils sont ravis de voir que la famille s’agrandit de nouveau. Quant à moi, papa d’une petite fille, je suis si heureux. Je sens déjà qu’un lien très fort nous unit.

Mai 1983

Créer notre entreprise familiale aura été la meilleure des décisions. En un an et demi, nous avons embauché trois gars. L’agenda ne désemplit pas. Nous avons déjà assez de commandes pour les six prochains mois.

Septembre 1984

Elle est arrivée par surprise. Nous ne l’attendions pas. Fanny nous comble de joie. Notre deuxième fille a vu le jour fin août. Faustine est encore trop petite pour comprendre. Florian, lui, est fier.

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1989

Lorsque tous les héritiers d’une famille ont été retrouvés et informés qu’il y avait un héritage, ils sont priés de signer un document accordant le droit aux généalogistes de poursuivre la procédure en leur nom. Une chose est impérative : ils doivent certifier sur l’honneur qu’ils n’étaient pas au courant de cet héritage, sans quoi, ils sont tenus d’y renoncer. Si la succession n’aboutit pas en raison d’un manque d’héritiers, il va de soi que l’héritage en question est reversé entièrement à l’État.

Le dossier de Madeleine Pinsard a pris du temps à Georges. Il a parcouru de nombreux kilomètres pour retrouver toutes les personnes concernées par cette succession. Il a besoin que ce dossier prenne fin. Il sait qu’il y en a encore pour des mois avant que tout ne se termine, avant que l’argent ne soit versé sur tous les comptes, y compris le sien, mais il est sur la bonne voie.

Aucun des héritiers n’a jamais rencontré Madeleine Pinsard. Pas une fois. Ils ne connaissaient même pas son existence. Et pourtant, grâce à elle, ils vont toucher gros. Très gros. Soit, il faudra partager. D’abord, l’État encaissera la moitié de la somme en question. Georges aura droit à trente pour cent du montant restant. Enfin, le reliquat sera réparti entre les héritiers.

Beaucoup sont réticents, dénoncent clairement que c’est une arnaque, que c’est une honte de prendre une part aussi importante. Mais se rendent-ils compte que Georges ne touche rien pendant tous ces mois, voire ces années de recherches ? Que sa seule rétribution ne tombe qu’à l’aboutissement d’un dossier ? Que sans lui, sans ses démarches, jamais ils n’auraient entendu parler de cet héritage et qu’ils n’auraient donc pas touché le moindre centime ?

Avec le temps, Georges a appris à ne plus faire attention à ce genre de remarques. Après tout, il n’oblige personne à accepter les héritages. Les héritiers peuvent aussi y renoncer, s’ils le veulent. Il leur suffit de cocher la bonne case sur le formulaire qu’il leur envoie. Et puis, heureusement, il y a les autres. Ceux qui le remercient, ceux qui sont reconnaissants de son travail, ceux qui le voient comme un homme bon qui ne veut faire que le bien autour de lui et qui aime passionnément son métier.

Aujourd’hui, Georges passe à l’étape suivante. Dans une deuxième lettre, il va lever le voile sur l’identité de la défunte. Il n’y a pas beaucoup de courriers à préparer. Seulement dix. Ses recherches l’ont mené jusqu’aux liens de parenté au quatrième degré. Il allume son ordinateur puis prépare les lettres, en prenant bien soin de ne pas se tromper sur les noms, les dates, les adresses. Tout doit être parfait.

Quelques minutes plus tard, il imprime la première lettre et la relit pour être certain qu’aucune erreur ne s’y est glissée.

Monsieur,

Comme suite à l’accord intervenu entre nous, nous vous informons que la succession en faisant l’objet est celle de Madame Madeleine Gisèle Catherine PINSARD, veuve VALLÉE, en son vivant demeurant à Nice (06) – 15 rue des Pins, où elle est décédée le 27 octobre 1988, dont vous êtes habile à vous dire et porter héritier pour partie.

Afin de compléter notre dossier et de vous représenter auprès du notaire, nous vous adressons par ce pli un pouvoir sous seing privé. Ce pouvoir nous permettra d’effectuer toutes les opérations nécessaires à la liquidation de la succession, étant précisé qu’aucune décision importante ne sera prise sans votre accord préalable. (…)

Dès le lendemain matin, il se rendra à la poste. Il devra ensuite attendre que chaque héritier lui renvoie la procuration et les pièces demandées.

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Dans les carnets 1 et 2, je n’ai rien lu que je ne savais déjà concernant la vie de mon père. J’y ai surtout découvert ses pensées et j’ai pu comprendre quel genre d’homme il était : un passionné, un rêveur, un homme en quête de son bonheur. Le lire, c’était découvrir le Vincent Jullien d’avant, celui que je n’ai pas connu. Celui d’avant ma naissance. Jamais on ne s’imagine que ses parents ou ses grands-parents ont été jeunes avant nous.

Dans les carnets 1 et 2, les notes sont gentillettes. En revanche, certains passages du carnet 3 m’ont fait froid dans le dos.

CARNET 3 – 1986 / 1991

Diverses notes de 1986 à 1988

Il y a un énorme problème dans notre comptabilité. Des sommes d’argent importantes que je ne retrouve pas dans les livres. Je déteste tout cet administratif.

***

Plus le temps passe et moins je comprends. Que se passe-t-il ? L’argent disparaît. Je n’en ai pas encore parlé à Richard qui me prendrait pour un incapable. Toute cette paperasse ne l’intéresse pas. Il ne veut pas en entendre parler. Il préfère diriger les équipes sur le terrain. Il faut que je résolve ce problème au plus vite.

Continuer : partie 4 sur 4