Règne animal
L’effondrement (1981)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Joël reste silencieux.
« Je supportais plus de voir le vieux obsédé par cet animal, tu comprends ? Il avait plus que ça à la bouche… Les projets pour la porcherie, étendre l’élevage, augmenter le cheptel, alors que tout se casse la gueule à l’entour…
— Je vais commencer par aller m’occuper de la maternité, je ferai la gestation ensuite, puis le reste », répond Joël.
Serge s’avance pour prendre le visage de son frère entre ses grosses mains. Il lève les yeux sur la cicatrice qui sinue sur le front, la tempe de Joël, et il en parcourt le relief avec le gras de son pouce.
Aucun d’eux n’a oublié ce jour où l’aîné a fait irruption dans le bâtiment d’engraissage alors que Joël finissait de nourrir les porcs. Le voyant remonter l’allée dans sa direction, Joël a abandonné le chariot de grain et levé une main en signe d’apaisement avant que Serge ne lui assène un coup de poing au visage, l’envoyant heurter les barrières d’un enclos. Joël n’a pas le temps de se relever que Serge fond à nouveau sur lui, saisissant les barreaux à pleines mains pour prendre son élan et lui donner un coup de pied dans l’estomac. Joël cherche à lui échapper, à ramper dans le lisier, mais Serge s’acharne plus violemment encore, frappe ses hanches, ses cuisses, ses testicules, son corps étrangement insensible sous la pluie de coups. Les porcs affolés hurlent au loin et pourtant si près. Un clou dépassant d’une planche lui a fendu le front et du sang a coulé dans son œil, macule sa joue boueuse et entre dans sa bouche. Joël cherche à inspirer, mais il ne parvient qu’à pousser de longs râles. Puis, les coups cessent. Il parvient à se tourner sur le dos, à cracher du sang et du lisier. Il a vu tournoyer, se rejoindre, puis exploser les lumières des néons. Il a cherché à se relever en prenant appui au sol, mais il a glissé dans les déjections des porcs et s’est étalé de nouveau dans l’allée. Serge s’est éloigné. En tournant la tête, Joël le voit revenir vers lui. L’aîné tient une pelle à la main, levée sur son épaule. Joël a le réflexe de se rouler en boule, enfouissant son visage dans ses genoux. Il ferme les yeux et il reste là, à attendre le coup qui ne vient pas. D’interminables secondes à penser à leurs jeux d’enfants, quand ils parvenaient à échapper à la présence du père et arpentaient les champs, élevaient des cabanes dans les arbres, tiraient les oiseaux à la fronde et faisaient fumer les crapauds. Lorsqu’il rouvre un œil, il voit Henri plaquer Serge contre un enclos, son poing serré sous son col. Le père l’a désarmé et la pelle repose à ses pieds. Joël parvient enfin à respirer. Il s’assied et se traîne sur le sol jusqu’à s’adosser contre le chariot…
Près de douze ans plus tard, Joël observe son visage blême, sa barbe hirsute, le blanc de ses yeux jaunis par l’alcool. Il sent son haleine acide et ses mains trembler sur ses joues. Il ne le craint plus. Il saisit le poignet de Serge.
« Je l’ai laissé t’accuser, dit l’aîné. Et si c’était à cause de moi que tout ça arrivait… Si c’était moi qui n’ai pas su être à la hauteur de ses attentes et qui l’ai sacrifié ?
— T’es plein comme une barrique. Tu devrais aller te reposer. Laisse-moi gérer ça aujourd’hui. Lâche-moi, maintenant. »
Serge acquiesce à plusieurs reprises, sans cesser de caresser le front de son frère avec plus d’insistance, comme s’il cherchait à gommer la cicatrice.
« Oui, t’as raison… T’as sans doute raison… »
Il ramène à lui le visage de son frère, dépose un baiser humide et sonore au coin de ses lèvres, puis le libère, tape à deux reprises ses épaules, puis s’éloigne en se tenant l’estomac.
*
Les chiens aboient et Catherine ne parvient pas à trouver le sommeil. Combien de fois n’a-t-elle pas voulu ouvrir les grilles de ce chenil, puis celles du portail ? Peut-être les chiens seraient-ils moins résignés qu’elle, moins domestiqués, et prendraient-ils alors la fuite, réduisant la cour au silence et la laissant croupir dans sa résignation de bête servile. À moins qu’elle ne fuie à son tour et s’en aille avec les chiens, s’éloignant de la ferme en courant sans jamais jeter un regard par-dessus son épaule…
Il lui faut rester, pour les enfants. Rester pour les enfants. Ah ! ah ! ah ! ah ! En voilà un misérable faux-semblant. Qui cherche-t-elle à convaincre, à quels autres yeux que les siens veut-elle se justifier quand même Jérôme a appris à vivre auprès d’une mère capable de disparaître du jour au lendemain, de se barricader dans sa chambre et de ne plus lui témoigner la moindre attention, le moindre intérêt – ne parlons même pas de la protection, de l’amour, de ces choses qu’une femme est tenue de donner à son enfant.
Peut-être devrait-elle suivre après tout les conseils de Gabrielle qui l’exhorte à fuir depuis plusieurs années ? Elles prendraient les jumeaux, Jérôme, Julie-Marie, elles fourreraient leurs valises à la volée puis disparaîtraient en laissant les hommes et les porcs derrière eux. Dans quelles forces lui faudrait-il cependant puiser pour parvenir aussi à s’extraire du lit… Et puis, quand bien même elle y parviendrait, après la crise, ses esprits recouvrés, elle songerait qu’elle dramatise, que les choses ne sont après tout pas si terribles, toujours préférables à une nouvelle hospitalisation ; et où iraient-elles de toute façon, avec leur marmaille sous le bras…
Catherine n’a, du reste, pas la certitude que Jérôme soit malheureux. Il semble hors d’atteinte ; de quel droit alors l’enlèverait-elle au seul univers qu’il ait jamais connu ?
Retirer simplement ma main, quitter la…
Elle a parfois menacé d’en finir, de se jeter par la fenêtre, d’avaler tous les cachets et de descendre une des bouteilles de whisky que Serge pense cacher dans l’un des meubles de la cuisine. Il a alors surgi dans la chambre, un marteau et des clous à la main pour sceller le chambranle, et elle est restée là, stupéfaite et silencieuse de le voir déployer une telle force, fracasser les clous, faire exploser un carreau, puis la fenêtre entière à coups de masse, laissant pleuvoir des bris de verre dans la cour, avant de se retourner vers elle la tête tremblante, les yeux gonflés, injectés de sang par les cuites et les mauvaises nuits passées sur le canapé défoncé, tandis que Gabrielle et Joël se précipitaient dans la pièce pour s’interposer.
« Si je reste en vie, c’est pour les enfants. »
Elle lui a parlé avec cet héroïsme grotesque, cet aplomb éhonté, et Serge a laissé tomber le marteau sur le sol avant que son frère ne lui saisisse le poignet, puis il lui a répondu :
« Regarde-toi, un peu. T’es incapable de t’occuper d’eux. Que tu sois vivante ou morte, c’est du pareil au même. »
Il est sorti de la pièce, la tête basse, éreinté. Lorsqu’il est revenu, tard dans la nuit (cette nuit-là, et cent autres), nimbé de son odeur d’alcool et de bête, c’était pour tenter de se coucher dans le lit et de l’écraser de tout son poids, d’embrasser ses lèvres et d’empoigner son corps. Il a couvert son menton de salive et de larmes, hoquetant de sa diction d’ivrogne :
« Je suis désolé, je suis désolé, je pensais pas un mot de ce que j’ai dit, je veux pas que tu me laisses, je veux pas me retrouver tout seul. »
Elle parvenait à se dégager de son étreinte et à le repousser hors du lit. Elle se blottissait contre le mur, la couverture tirée sur elle, tandis qu’il restait là, debout au pied du lit comme un enfant puni, avant de gémir s’il te plaît, puis de tourner les talons et de quitter à nouveau la chambre pour aller finir sa nuit vautré dans l’un des canapés sans même se donner la peine de retirer son pantalon.
Il arrive pourtant qu’elle retrouve d’anciennes sensations, par le prisme desquelles tout ne paraît pas si noir, si corrompu d’avance. Elle se souvient par exemple de la naissance de Julie-Marie, d’être seule avec l’enfant nouveau-né dans la chambre lumineuse d’une clinique. Elle ne la désirait pas – comment aurait-elle pu désirer être mère à dix-sept ans ? –, mais lorsqu’elle tient entre ses mains cet être nu, façonné par sa propre chair, si vulnérable et dépendant d’elle, il lui apparaît, dans un élan intérieur, qu’il lui offre une raison de vivre, lui assure un avenir, sinon un destin. Elle s’accommodera de cette présence auprès d’elle, elle parviendra à s’y résoudre, à renoncer à Joël et à choisir Serge résolument.
Ou bien, par la seule grâce de l’existence de l’enfant, la sienne s’en trouvera transformée et il n’y aura plus rien à choisir, plus rien à quoi renoncer, les événements répondront à la logique et non plus à son seul libre arbitre, elle sera délestée de toute cette angoisse, de ces doutes, du regret des choses (elle ne saurait dire lesquelles exactement) qu’elle n’a pas vécues ou qu’elle ne vivra pas. Toute l’immensité des désirs et des possibles lui paraît négligeable devant la vie de l’enfant, ce qu’il assure de lui donner, et que Catherine méprisait pourtant jusqu’alors : le couple, la famille, être parents, le téléviseur, les devoirs, l’école, les courses au supermarché, la vie respectable.
Mais ce sentiment, cet immense réconfort, ne dure pas plus de quelques jours, ramenés, le temps fuyant, à l’espace d’un instant, à la sensation d’une trouble épiphanie, avant qu’elle ne quitte la clinique pour aller s’installer à la ferme, sa mère pleurnichant tout au long du trajet sur la banquette arrière, se mouchant dans un mouchoir de coton sur lequel elle a probablement brodé ses initiales, non parce qu’elle se lamente de voir sa fille aînée partir si tôt, condamnée à assumer au même âge le même rôle qu’elle par le passé, mais à l’idée de sa nouvelle solitude, d’être projetée sur la pente douce du dernier âge, puisqu’il ne fait aucun doute que Gabrielle partira à son tour, la vie étant ainsi faite, et qu’il ne lui restera rien après cela que la présence de leur père et de pénibles après-midi passés à rêvasser devant le téléviseur, à ressasser cette vie, ce passé abscons, ou à entretenir la maison pour qu’elle ne ressemble pas trop vite à une tombe.
Ensuite, songe Catherine, il y a eu ces années médiocres, vouées à Julie-Marie, cette vie recluse au milieu des trois hommes, à endurer leur ostracisme, leur méfiance, même involontaire, puis le silence orgueilleux de l’aïeule qui épiait le moindre de ses gestes et ne s’adressait jamais à elle que contrainte.
C’était comme débarquer au milieu d’une meute de loups.
Le quotidien lancinant, les journées passées à s’occuper du bébé, en se demandant, hébétée, ce qu’il a bien pu advenir pour qu’elle se retrouve seule dans cette grande maison branlante, qu’elle déteste, comment une telle scission a-t-elle pu se produire entre ses aspirations profondes et cette réalité-là. Comment était-il possible que ce soit Serge qui s’endorme chaque soir près d’elle, et que ce soit leur enfant qui sommeille dans le berceau d’osier au pied du lit ?
Durant ces premières années, elle a lutté pour trouver un intérêt, donner un sens à cette vie. À sa demande, et au prix de longues manœuvres pour qu’Henri laisse Serge s’éloigner de l’exploitation, ils partent quelquefois en vacances. Ils vont à Mimizan-Plage, pas même au Cap-Ferret, et louent un deux pièces dans une résidence hôtelière. Ils font ce qu’elle estime devoir faire : ils déjeunent dans des cantines-restaurants du bord de mer, vont à la fête foraine pour voir tourner les manèges, clignoter les lumières et manger une barbe à papa. Ils achètent une carte postale pour les parents de Catherine dans une boutique de souvenirs, quelques coquillages et des hippocampes séchés pour la chambre de Julie-Marie qu’ils aménageront…
Mais, tandis qu’ils marchent le long de la plage par un matin venteux, comme Serge la devance, Catherine contemple son dos, son cou presque aussi large que son crâne. Il ne prête aucune attention à l’océan, aux vagues qui se fracassent et moutonnent sur la grève. Il fume sans un mot, maussade (il s’est soudain mis à griller non pas cinq ou dix cigarettes par jour, mais un, puis deux paquets, comme son père), et semble avoir oublié pour un instant Catherine et Julie-Marie assoupie contre son épaule. Si elle s’arrêtait de marcher maintenant, il continuerait probablement d’avancer sans se retourner, jusqu’à atteindre l’autre bout de la plage, et elle le verrait disparaître peu à peu dans les embruns. Ou bien, elle pourrait marcher vers l’eau, entrer dans l’océan, se laisser happer et emporter par les vagues, son enfant dans les bras, sans qu’il remarque rien.
L’immensité de la plage devant eux semble être à l’image des années qui les attendent. Elle n’a que dix-huit ans, Serge vingt et un. Comment vont-ils bien pouvoir occuper tout ce temps, cet ennui vertigineux ? Et que s’est-il passé ensuite, après le souvenir de ce jour sur la plage ? Tout est si confus, inextricable : les mois, les saisons, les années, l’habitude. Il n’y a plus de temps. Le passé, le présent, l’avenir se sont abolis.
Puis, la première crise survient. Ils sont réunis un soir autour du dîner, et elle a le sentiment d’être brusquement happée à l’intérieur d’elle-même, comme ces brèches que les mouvements tectoniques ouvrent quelquefois au fond d’un lac, les vidant de leur eau. Les sons, les images lui parviennent, mais perçus au travers d’un corps qui ne lui appartiendrait plus. Elle pense d’abord à un simple malaise et plante sous la table les dents de la fourchette dans la peau de son poignet. La douleur se répand dans son bras, ou plutôt l’impression de la douleur, arpentant des connexions nerveuses défaillantes. Une angoisse se lève depuis son ventre, une chute libre, un terrassement. Parvient-elle à commander à son corps de se lever ? Elle renverse la chaise et sort dans la cour, se met à marcher, décrivant de grands cercles, emportant avec elle ce vide sans fond qui menace de l’engloutir. Serge la rejoint, mais elle lui fait un signe de la main pour qu’il se tienne à distance.
« C’est rien, ça va passer, j’ai juste besoin d’air. »
La voix qui sort d’elle lui est étrangère. Elle croit voir Éléonore qui l’observe depuis la fenêtre du salon. Comment est-elle parvenue à prononcer ces mots sans même les avoir pensés ? Elle marche longtemps, jusqu’à ce que la sensation reflue lentement, puis la laisse harassée. Serge la prend par la main et l’entraîne vers la maison. Dans la cuisine, Joël et Henri sont restés attablés, interdits ; ils la regardent passer, blême comme une morte. Serge l’accompagne jusqu’à la chambre et la couche dans le lit. Elle dort durant plus de quinze heures. Au réveil, elle ne se souvient plus très bien. N’a-t-elle pas cru mourir, ou bien qu’il était sur le point de lui arriver quelque chose de pire encore ? Comment dire cette impression de disparaître, de s’annihiler ? Elle oublie pourtant. La vie reprend pour un temps ses droits. Leur solitude, leur étrangeté et le pourrissement de la ferme finissent par lui sembler familiers. L’aboiement des chiens ne la réveille plus au beau milieu de la nuit. Il se glisse dans son sommeil, elle rêve de meutes enragées, de bêtes à ses trousses, dont elle ne saurait dire si ce sont des porcs ou des chiens, de gueules pleines d’écume qui la poursuivent et claquent derrière elle.
*
Henri ne paraît plus à la maison que de loin en loin, hirsute, sale et maussade, les yeux brillants du feu qui le consume. Il semble hanter la ferme et la campagne alentour. De jour comme de nuit, il sillonne les routes en roulant au pas, le fusil posé sur le siège passager. Il perd le sommeil et ne dort plus que par hasard, lorsque l’épuisement l’emporte. À plusieurs reprises, il manque se tuer en perdant le contrôle du véhicule. Il gare alors précipitamment le 4 × 4 en bord de route et s’effondre sur le volant.
La Bête surgit dans chacun de ses rêves. Tapi dans l’ombre, il surgit et fonce. Dans un cauchemar récurrent, Henri tombe, terrassé enfin par la maladie, dans l’un des enclos de la porcherie. Du temps où les porcs erraient, affamés, dans les villages, il arrivait qu’ils dévorent un enfant. Il se rappelle les mises en garde de son père : ne jamais s’abaisser ou jouer à terre devant un porc. Dans le rêve, il est allongé sur le sol, étendu dans le lisier qui lui entre dans la bouche, dans le nez. Il est incapable du moindre mouvement. Autour de lui, des bêtes se meuvent au-delà du cercle de lumière qui l’éclaire. Il se souvient de les avoir délaissées, avoir oublié de les nourrir depuis si longtemps qu’elles se sont sans doute amaigries et ensauvagées. Il ne les voit d’abord pas, mais il les devine, là, dans l’ombre, se mouvant convulsivement, d’abord effrayées, puis excitées par la faim. Elles s’enhardissent, s’approchent, le reniflent. Il sent leur souffle chaud sur ses joues, leur groin dans son cou, sur ses mains. Il veut appeler les fils, mais aucun son ne sort de sa bouche. Puis, l’un des porcs, plus téméraire que les autres, le mord au visage. Henri n’éprouve aucune douleur, mais il devine la peau que la bête arrache d’un coup de tête latéral, excitant l’instinct des autres porcs qui peu à peu s’attaquent ensemble à son visage, dévorent le nez, les lèvres, broient ses cartilages sous leurs molaires. À travers leurs corps maintenant amassés, il perçoit, à la porte de l’enclos, une silhouette qui observe la scène, impassible. C’est le père, avec son propre visage dévasté, qu’il dissimule dans la pénombre, et qui lui dit, secouant imperceptiblement la tête :
Je t’avais pourtant bien mis en garde. Tu sais comment tout ça doit finir.
Il se réveille en hurlant, ouvre la portière, tombe dans le fossé, se relève puis titube à travers champs avant de recouvrer ses esprits. Les médicaments ne parviennent plus à faire baisser la fièvre qui le fait délirer. Bientôt, les figures des cauchemars s’immiscent dans la réalité. Il voit Marcel, loin devant lui, au bout de la route sur laquelle il conduit, tremblotant comme un mirage qu’il ne parviendrait jamais à atteindre ; il l’aperçoit à l’orée d’un boqueteau ou au milieu des terres, toujours figé, impassible.
Il retrouve des impressions qu’il croyait disparues à jamais : celles de la protection de la mère, bien que lacunaires, la sensation de sa présence, de son corps ferme et enveloppant, puis l’autorité froide et mystérieuse du père. Ce sont les premiers souvenirs : marcher près de lui le long des terres, près de ce corps solide, impérial. Marcel pose parfois sa main sur sa tête et enserre son crâne tout entier entre ses doigts. Henri sent l’odeur du tabac froid qui jaunit la dernière phalange de son index et de son majeur, mêlée à celle de la terre, du métal des outils, de l’haleine et du crottin des bêtes.
La monstruosité du père lui est familière ; il ne la perçoit que par le prisme du regard des autres, ceux qu’ils croisent au village, au marché, qui détournent ou attardent leurs yeux apitoyés, condescendants, ou celui des enfants, que l’épouvante écarquille. Il éprouve pour la première fois la morsure de la honte, marchant parmi eux, sa main retenue dans la poigne intraitable du père. Il apprend à préférer leur relative solitude, qui les tient à l’abri des étrangers, de ceux du dehors. Il s’applique à témoigner à Marcel son obéissance, son dévouement, en contrepoint de la férocité du monde.
« Tu vois la ligne des chênes, là-bas ? Jusque-là. Un jour, tout ça sera à toi. »
Marcel l’a mené au bord des Plaines, a posé sa main sur son épaule frêle et, d’un geste ample, lui montre l’ensemble des terres qu’Henri finira par acheter à mesure de l’expansion de l’élevage, parfois au prix d’âpres négociations, pour composer le territoire désigné ce jour-là par le père comme l’ultime accomplissement de son existence, achetant même cette parcelle inutile, soutirée par un dessous-de-table à une famille de Puy-Larroque, cette bande de terre souillée par le sang du patriarche versé comme une malédiction sur les Plaines.
Il regagne la voiture dont la portière est restée ouverte, les feux de détresse allumés. Il enclenche l’allume-cigare, mord le filtre d’un clope tiré d’un paquet écrasé, et dont la première bouffée lui porte le cœur au bord des lèvres, puis il se renfonce dans son siège, fermant les yeux pour tenter de dissiper les voix, les figures, les impressions. Des voitures le doublent en klaxonnant.
Son état empire inéluctablement. Une barbe hirsute couvre bientôt son visage. Lorsque, de retour à la maison, il croise l’un des fils, les petits-enfants, ou Gabrielle, il s’arrange pour fuir leur compagnie. L’inquiétude, la pitié que ne parviennent pas à dissimuler leurs regards et leur silence lui suffisent à deviner l’image qu’il leur inflige, ce reflet auquel il n’ose plus se confronter face au miroir de la salle de bains ou à l’un des rétroviseurs. Quand sa propre odeur lui devient insupportable, il se résout à prendre une douche. Baissant le regard sur son torse aux côtes apparentes, son ventre et ses cuisses couverts d’hématomes, il voit alors l’état de son corps ravagé. Au cours de l’été, il a sans doute perdu près d’une quinzaine de kilos. L’eau brûlante que le pommeau de douche déverse sur sa peau le soulage un moment, et il reste prostré dans le fond de la baignoire, les yeux clos, les bras enserrant ses genoux calleux, somnolant. Puis, il s’éveille et agrippe le bord de la baignoire. La Bête ou Marcel ont encore surgi dans une bribe de rêve, le rappelant à sa quête. Il s’extirpe du bac à grand-peine, sèche son dos ébouillanté, drapant d’une serviette rêche ses épaules pointues, ses cervicales grossières.
Il n’emporte plus de chien avec lui. Certaines nuits, il se contente de dormir sous une couverture, à l’arrière du Lada Niva, garé sur un chemin de terre à proximité des Plaines. Un matin de la mi-septembre, au point du jour, comme il s’extirpe douloureusement du coffre, Henri découvre de nouveau un champ de maïs saccagé, labouré de la même manière par de larges sillons. Il s’approche, s’agenouille. Les pieds de l’animal ont imprimé de profondes marques dans la terre humide.
« J’avais raison ! » souffle Henri en se relevant.
Une douleur vrille sa poitrine et le plie en deux. Il gémit, porte une main à son cœur et titube dans le champ, sous le ciel dans lequel de petits astres fragiles résistent encore.
« J’avais raison ! » hurle-t-il maintenant, avant qu’une quinte de toux ne le terrasse, mettant en fuite un groupe de poules faisanes.
Le champ s’étend sur une combe. Plus loin, au sommet du vallon et dans le contre-jour naissant, se tient l’ombre de Marcel, comme nimbé d’un halo mauve.
« Qu’est-ce que tu dis de ça, vieux salaud ? » crie Henri, pointant du doigt le fantôme du père.
Il le regarde un instant.
« Parle ! Qu’est-ce que tu me veux ? Qu’est-ce que t’attends, espèce de pourriture ? »
Seul le silence lui répond. Henri tousse de nouveau, une quinte grasse, douloureuse, puis crache un glaviot qui laisse sur son menton un filet de salive sanguinolent, pris dans les poils de sa barbe. La douleur finit enfin par s’amenuiser et il parvient à se redresser. Il allume une cigarette, fume en regardant autour de lui, puis il regagne le véhicule en se parlant à lui-même, maugréant et à bout de souffle. Parvenu au 4 × 4, il s’adosse un moment au capot en grimaçant. La fièvre assèche et fend ses lèvres. Sa bouche et sa gorge le brûlent. L’urticaire, qui s’est étendue à tout son ventre, n’est plus qu’une grande plaie vive, une brûlure continue, avec de simples variations. Son cœur se met à battre de façon irrégulière. Il le sent convulser sous ses côtes, comme une chose dotée d’une vie propre, nichée là et tout juste éclose. Le soleil a percé par-dessus les champs et le ciel est désormais d’un bleu très pur, presque blanc. Il ne voit plus Marcel au loin, mais un simple arbre griffu et mort, couvert par le lierre et l’amadou.
*
La maison repose dans un silence languissant que seul dissipe le son assourdi du téléviseur devant lequel les jumeaux se traînent, fesses nues sur la moquette. Près du lit du grand-père, sur la table de nuit, le soleil encore chaud de ce début d’automne ne parvient plus à réconforter la dame du portrait. Immobile sur le seuil de la chambre de Julie-Marie, Jérôme inspire l’odeur de sa sœur, le parfum du papier d’Arménie qu’elle brûle dans une sous-tasse posée sur une étagère, au fond de laquelle subsistent les formes prédécoupées de bandelettes réduites en cendres et qui tombent en poussière, s’élèvent et virevoltent s’il souffle dessus ou fait à proximité un geste trop brusque – je sais bien que tu es encore venu dans ma chambre –, mais aussi l’odeur de plastique du visage et des mains des poupées au corps de tissu rembourré, maintenant abandonnées dans un coin de la chambre, reliques alignées sur une malle en osier, les unes contre les autres, épaule contre épaule, comme les soldats qui reposent sous la stèle du monument aux morts, lorsqu’ils s’endorment au soir, épuisés d’avoir rampé tout le jour dans les galeries qu’ils ont forées sous la place du village.
Elles sont encore intactes malgré leurs cheveux plus rêches d’avoir trop été peignés et leurs paupières mobiles et ciliées comme le sont les paupières des porcs s’ouvrent sur des yeux en verre, en céramique ou en plastique puis se rabattent lorsqu’on les incline, laissant entendre le cliquètement du mécanisme dans leur tête, clic-clic-clic-clic. Jérôme aime leur odeur sucrée, leur corps mou en tissu autrefois blanc, maintenant gris, parfois brun, taché par les auréoles d’anciennes bouchées de gadoue savamment cuisinées, et qu’elles ont ostensiblement refusé d’avaler.
« Tu es une vilaine petite fille ! Tiens, prends ça ! Prends ça ! C’est tout ce que tu mérites ! »
S’ennuient-elles sur le meuble, avec leurs yeux un peu opaques car un voile de poussière a fini par s’y déposer comme une cataracte sur ceux des vieux chats ou l’infection de la myxomatose sur ceux du lapin ? Jérôme aimait contempler Julie-Marie jouant avec ses poupées, les disposant autour d’une pierre transformée en table et sur laquelle elle tendait un mouchoir ou un torchon en guise de nappe, les baignant comme elle le baignait lui aussi.
Puis, soudain, plus rien ; un désintérêt brutal que rien ni personne n’aurait su prévenir, les poupées d’abord oubliées sur le sol de la chambre ou dans les herbes de la cour, délaissées sous la pluie, mastiquées et démembrées par les chiens, leur corps de tissu mangé par les moisissures, celle-là qui n’a plus à la place des mains qu’une bouillie de plastique, cette autre dont le visage a fondu au soleil en un masque terrifiant, avant que Julie-Marie ne les réunisse soudain, par fidélité ou nostalgie, composant un petit autel inutile à leur gloire passée ou à leur bon souvenir. Mais elles sont devenues grossières et laides avec leurs traits décolorés, leurs robes tricotées par l’aïeule ou par la mère avec de mauvaises laines, du temps où elles tricotaient, tricotaient, tricotaient comme si leur vie dépendait de la quantité de choses en laine qu’elles parviendraient à produire, et que tous se promenaient avec pulls, écharpes, chaussettes, bonnets, et que les aiguilles cliquetaient sans cesse…
Il faut maintenant que Jérôme tire sur ses manches pour qu’elles grandissent avec lui, à moins que Catherine ne se décide enfin à jaillir de sa chambre à nouveau pour tenter de remettre de l’ordre dans leurs vies et dans toute la maison, puis qu’elle l’entraîne comme à son habitude dans la première braderie de village avec la ferme intention de le rhabiller de pied en cap avec des vêtements mal assortis, qui ont appartenu à d’autres et sentent d’autres lessives, d’autres placards ou d’autres peaux que les leurs.
« Regarde ça ! Cinq francs ! C’est une affaire ! Ça te plaît ? Non ? Tu trouves pas que c’est chouette ? Ah, ce que t’es difficile. On le prend quand même. »
Jérôme entre et referme derrière lui la porte de la chambre. Que s’est-il donc passé ? Où cette Julie-Marie-là a-t-elle bien pu disparaître ? Pourquoi ne le laisse-t-elle plus la suivre comme autrefois, quand ils s’entraînaient l’un l’autre sur les chemins de campagne. Il ramassait les mûres aux lianes des ronces pour les lui porter, et elle l’attendait, assise au pied de l’un des magnolias de la friche dont les fleurs, quand elles pourrissent, dégagent une odeur suave, et les doigts et les lèvres de Julie-Marie étaient bientôt bleuis par le jus des baies noires et molles.
Pourquoi le repousse-t-elle désormais, lorsqu’il cherche à l’enlacer, t’es un grand garçon maintenant, il ne faut plus, et pourquoi ne fait-elle plus sortir de papillon de sa tête comme lorsqu’il a voulu écouter le bourdonnement d’un petit sphinx capturé dans le parfum entêtant des haies de troènes ? Il l’a enfermé dans un pot de bouillie pour bébé dont Gabrielle nourrissait les jumeaux, et, lorsqu’il l’a porté à son oreille pour l’écouter, le papillon a désespérément cherché une voie de sortie et est entré dans sa tête. Il y a eu un rugissement soudain, une douleur fulgurante, et son tympan vibrait avec les ailes du papillon, alors Jérôme s’est mis à hurler à pleins poumons, à se rouler par terre, à frapper son crâne contre les murs, jusqu’à ce que Julie-Marie parvienne à le contenir et à l’allonger, à poser sa tête sur ses genoux et, à l’aide d’une pince à épiler, à retirer le sphinx du conduit auditif, mais par petits bouts, car l’insecte acculé s’entêtait, ne voulait pas sortir, et fuyait maintenant la morsure de la pince, prêt à déboucher dans le crâne de Jérôme où il serait alors irrécupérable et volerait en se cognant à son plafond jusqu’à la fin des temps.
Il a rien dans le ciboulot, ce môme, c’est vide là-dedans, sa mère lui aura refilé son dérangement.
Et Julie-Marie, tentant de s’éclairer avec une lampe de poche, a déchiqueté, à l’aveuglette, les ailes, puis les pattes, puis l’abdomen du papillon, jusqu’à retirer le reste du corps immobile de l’insecte, le thorax, la tête, un bout d’aile, et puis : le silence revenu, Julie-Marie qui caresse ses cheveux pour l’apaiser, la pulpe de ses doigts poudrée par les ailes atomisées du sphinx, ses jeans mouillés de morve et de larmes…
Peut-être devrait-il écouter d’autres papillons, les laisser entrer dans sa tête pour que sa sœur lui revienne un peu, et tant pis pour la douleur qu’elle finira bien par apaiser avec la pince à épiler. Mais la chambre est vide, triste dans la lumière jaune et…
Elle se fait baiser pour rien et par n’importe qui, c’est mon frère qui me l’a dit.
… Julie-Marie est absente, lui préférant d’autres garçons qu’elle embrasse, couvre de caresses, par lesquels elle se laisse embrasser et couvrir de caresses, se moquant bien de cette sensation qui serre le ventre et la gorge de Jérôme à la seule idée de son corps nu et interdit offert à d’autres mains, à d’autres yeux et à d’autres lèvres que les siens.
Il s’avance vers la bibliothèque maintenant encombrée d’objets inconnus de lui, de choses vaines et étrangères au monde de la ferme, et il balaie brusquement l’étagère d’une main, envoyant valser au sol la sous-tasse qui éclate, pulvérisant les languettes prédécoupées et calcinées de papier d’Arménie. Il arrache du mur le puzzle dans lequel des chevaux autrefois blancs maintenant jaunes courent depuis toujours sur une plage dont ils ne parviennent jamais à atteindre l’extrémité, puis les posters punaisés sur la tapisserie criblée au fil des ans de petits trous.
Jérôme piétine le mange-disque jusqu’à ce que la coque de plastique rouge se fissure et cède avec fracas sous ses coups de pied. Il sort de leur pochette en carton les quelques vinyles que Julie-Marie possède et les brise sur son genou en les tenant des deux mains. Il saisit une à une les poupées auxquelles il arrache les bras, laissant sur leurs troncs des plaies béantes. Jérôme voit alors le cartable relégué sous le lit pour le temps des grandes vacances. Il s’assied sur la moquette et reprend son souffle. Il se penche, tend le bras, saisit une sangle et tire le sac à lui. Il l’ouvre et en sort les cahiers remplis d’une écriture ronde et appliquée. Il arrache les pages une à une, extrait la trousse du cartable et fait glisser la fermeture. Une pluie de petits papiers tombe sur ses genoux. Des dizaines de petits papiers déchirés dans les pages quadrillées de cahiers d’école avant d’être soigneusement pliés. Jérôme les défroisse et les pose l’un près de l’autre sur la moquette, répétant les mêmes lettres, les mêmes mots, tracés par des mains différentes, dans des calligraphies maladroites qu’il déchiffre à grand-peine
SALOPE
SALE TRUIE
PUTAIN
tandis que les poupées déversent sur le sol une hémorragie de mousse.
*
Henri cherche une bouteille d’eau dans la voiture et la vide d’un trait. Quand il se tourne à nouveau vers le vieux chêne, il devine la forme de l’animal, immobile au bout des terres en lieu et place de la silhouette du père. Henri ferme les yeux, passe les mains sur son visage. Lorsqu’il les rouvre, le verrat est toujours là, à découvert. Un vent léger souffle en direction contraire et La Bête ne l’a probablement pas repéré. Henri tend le bras vers la portière, tâtonne l’assise du fauteuil par la vitre abaissée, sans lâcher l’animal du regard, avant de sentir ses doigts se refermer sur le canon du fusil et de le tirer à lui. Il lance un regard en direction de la route. Il ne peut pas prendre le temps d’alerter les fils et laisser le verrat leur échapper une fois de plus.
Henri longe le champ de maïs sur quelques dizaines de mètres. Depuis le chemin, il domine l’évasement de la combe sur laquelle s’étend la culture. Les pieds seront bientôt récoltés et s’élèvent à près de deux mètres au-dessus du sol. Ils balancent doucement dans une brise légère, gênant la vue d’Henri qui peine à évaluer la distance qui le sépare du verrat. Pour rejoindre l’animal, il lui faut choisir de contourner le champ ou de le traverser. Il le perdra de vue de toute façon derrière l’épaisse barrière que forment les maïs. Les ronces qui poussent au bord des cultures risquent d’entraver sa marche et de rendre son approche difficile, aussi choisit-il de couper à travers le champ. S’il marche droit vers l’est, il devrait atteindre approximativement l’endroit où se tient le verrat. Henri s’engage entre les pieds, repoussant du dos de la main les épis lourds. Bien qu’il prenne appui sur le manche du fusil, chaque pas lui demande un effort considérable. Il progresse en silence le long des lignes de plants, fixant la terre nue et fendue à ses pieds. À cette heure, le champ retient encore la pénombre moite de la nuit, exsude l’odeur doucereuse des épis et celle de la terre. Henri lève par moments les yeux au ciel pour se repérer. Lorsque le soleil jaillit, la lumière trop vive le contraint à abriter ses pupilles dilatées par la fièvre. Il voit alors persister sous ses paupières l’impression de l’astre blanc, et glisser la silhouette de La Bête.
Il avance difficilement. Le champ semble devenir plus dense à mesure qu’il s’y enfonce, les épis comme dressés sur son chemin pour lui entraver le passage. Les feuilles crayeuses battent ses bras et son visage. Henri suffoque, s’arrête et s’accroupit, une main posée sur le sol. Autour de lui, le champ bruisse doucement ; un chuintement pareil à une houle, et il lui semble que la terre se met elle aussi à osciller, comme s’il lui était soudain possible de percevoir son éternel mouvement. Il se sent éreinté par une très vieille fatigue, aussi vieille que la terre elle-même et son tournoiement désolé. Henri dépose son arme à terre, s’allonge en chien de fusil, gémissant et claquant des dents, puis il finit par s’assoupir.
Quand il s’éveille, il contemple un carabe doré, aux élytres d’un vert métallique, qui galope le long de sa main, se laisse tomber au sol, puis disparaît entre les nœuds des racines adventives. Henri regarde le ciel vers lequel se dressent les épis. Il ignore s’il a vraiment dormi de ce sommeil sans rêve, sans consistance, ou s’il a perdu connaissance. Il saisit le fusil et s’appuie sur la crosse pour se relever. Plusieurs heures doivent s’être écoulées, car le soleil est désormais haut. Henri ne sait plus dans quelle direction avancer. Il cherche à retrouver l’empreinte de ses semelles sur la terre poudreuse et tassée, puis il reprend à tâtons son avancée entre les plants rougeâtres qu’il écarte d’abord avec le canon de son arme avant de se précipiter, fauchant les pieds qui se brisent et ploient sous le poids des épis mûrs.
Il débouche soudain à l’orée d’un champ, sur un chemin pierreux. Il cherche son souffle en regardant autour de lui. Il ne reconnaît rien, ni le champ dont il vient de s’extraire et qui n’est plus qu’une culture fauve et indistincte, ni les collines alentour, dissous par la lumière et sa vision troublée. Henri ne reconnaît ni la topographie, ni l’assolement des terres, ni même un arbre qui lui confirmerait qu’il se trouve bien là sur les Plaines. Un groupe de canards passe au-dessus de lui et il lève les yeux, la main en visière, puis les regarde s’éloigner, s’attendant à les voir simplement disparaître. Il avance de quelques pas sur le chemin, trébuchant dans les cailloux. N’est-ce pas le verrat dont il distingue à nouveau la silhouette droit devant lui ? Il lui semble que l’animal a relevé la tête. Est-il possible que La Bête l’ait attendu tout ce temps, tandis qu’il s’égarait dans le champ de maïs ? Henri n’ose pas bouger, et le verrat s’éloigne nonchalamment en longeant le chemin, s’arrêtant par instants pour tourner la tête en direction d’Henri, comme pour évaluer la distance qui les sépare ou s’assurer que l’homme le suit bel et bien.
Henri hésite. Il regarde autour de lui, tâte son front brûlant, puis emboîte le pas de l’animal, longeant à son tour les bosquets. D’un bond étonnamment souple, La Bête saute l’ornière qui sépare le chemin d’une terre elle aussi semblable à un guéret, une jachère couverte de graminées dans lesquelles le verrat s’enfonce, ouvrant un grand sillage. Henri enjambe à son tour le petit fossé et progresse en suivant une trajectoire parallèle à celle de l’animal, veillant à lui laisser une dizaine de mètres d’avance et à ne pas effectuer de geste brusque. Henri s’agenouille, ouvre la culasse du fusil en la tenant serrée dans le poing pour en étouffer le déclic, puis charge l’arme avant de se redresser. Il lève le canon et cherche à viser l’animal, mais le tremblement de ses mains l’empêche de se stabiliser, et la sueur écoulée de son front dans ses yeux l’aveugle.
La Bête se remet en mouvement, déportant sa trajectoire, et Henri reprend sa marche, avançant de biais vers l’animal. Ils gagnent lentement le sommet d’un vallon depuis lequel ils dominent la campagne d’un calme remarquable. Henri avance de quelques pas et embrasse la vue. Il devrait voir d’ici le Lada Niva, apercevoir le bâtiment des quelques fermes qui délimitent les Plaines, la route départementale, le village de Puy-Larroque… Dans quelque direction qu’il se tourne, il ne trouve que de vastes étendues sauvages, comme débarrassées de la présence des hommes, livrées au seul ressac imprévisible de la lumière automnale, d’immenses plaines boisées ou herbeuses où ne s’élèvent ni maisons ni villages, seulement les cimes d’arbres séculaires. Henri se mord l’intérieur de la joue pour être sûr de ne pas rêver ; un goût métallique se répand contre son palais.
La Bête s’est immobilisé à une vingtaine de mètres devant lui. Henri n’est pas certain de le reconnaître. Le verrat est amaigri, plus élancé. Son corps s’est couvert d’un pelage dru. Ses soies sont engluées de terre, de débris de feuilles, d’herbes mortes. Ses défenses jaunes et courbes saillent de chaque côté de sa gueule et son flanc porte les cicatrices blanches et parallèles laissées par le grillage d’enceinte. Henri soulève l’arme dont il pose en tremblant la crosse sur son épaule, puis il met en joue le verrat.
Il reconnaît alors face à lui, dans la ligne de mire, cette terre inutile, au beau milieu des Plaines, cette bande maudite sur laquelle le père a mis fin à ses jours, au lendemain de la proclamation de mobilisation générale. Et, à la place de La Bête, c’est Marcel qu’il voit maintenant, Marcel qui a marché jusque-là, emportant avec lui ce même fusil de chasse, Marcel qui a délacé ses gros souliers dont il graissait le cuir au saindoux, les a ôtés et les a rangés l’un près de l’autre, ses chaussettes de grosse laine roulées à l’intérieur, Marcel qui, pieds nus dans la terre, a posé le canon de son arme sous son menton avant de presser la détente d’un orteil glissé dans le pontet, sans l’ombre d’une hésitation, dispersant la moitié de son crâne dans l’air chaud d’une fin d’après-midi, quarante-trois ans plus tôt.
Les fils trouvent d’abord le 4 × 4, portières ouvertes, feux de détresse allumés. Ils cherchent le père, l’appellent à la cantonade. La chienne qu’ils ont emmenée avec eux flaire enfin une piste et s’enfonce en jappant dans les sillons d’un champ de maïs, suivie de près par les hommes. Ils retrouvent Henri, à demi inconscient et allongé sur le flanc près de son fusil, au milieu des plants. Les fils passent chacun un des bras du père par-dessus leurs épaules et le soulèvent sans peine. Celui qui, si longtemps, leur a semblé colossal, robuste et impérial ne pèse plus rien et se laisse traîner jusqu’au Lada Niva, puis allonger sur la banquette arrière. Lorsqu’ils parviennent à la ferme, Gabrielle se précipite pour les aider à l’extraire du véhicule, puis à le soutenir jusqu’à la maison et à le porter à l’étage. Tandis que Joël téléphone au médecin, Gabrielle et Serge entreprennent de déshabiller Henri dont le pantalon est souillé de terre et d’urine, la chemise détrempée. Ils contemplent alors la peau de son torse, de son ventre, parcourue de croûtes noires, de plaques rouges, d’hématomes jaunâtres laissés par les grattements acharnés.
« Nom de Dieu », murmure Serge.
Ils parviennent à le redresser un peu et à lui enfiler un T-shirt. Henri les regarde, paupières mi-closes, et il ressemble aux vieux pathétiques des hospices, usés jusqu’à la moelle, effondrés sur eux-mêmes, dont on peine à croire qu’ils aient pu être autre chose que ces contrefaçons d’êtres humains.
Une heure plus tard, lorsqu’il quitte le chevet d’Henri, après sa consultation, le médecin les rejoint dans la cuisine et pose sa mallette sur la table. Gabrielle lui verse une tasse de café, mais il la refuse d’un geste de la main.
« Vous auriez dû appeler les secours directement. Il faut le faire hospitaliser.
— T’as vu son corps ? Qu’est-ce qu’il a ? demande Serge.
— Un lymphome. Votre père a un cancer, très avancé. Vous n’étiez donc pas au courant ? »
Les deux frères se lancent un regard et restent silencieux.
« Il est venu me voir il y a plusieurs mois. Il se plaignait de fièvre, de ganglions…
— Et qu’est-ce que tu lui as prescrit ?
— Rien. On a fait des analyses, mais il a refusé tout traitement. Il m’a interdit de vous dire quoi que ce soit. C’est pas faute d’avoir insisté, à plusieurs reprises. Je l’ai alerté sur les risques qu’il encourait… Il a tout refusé en bloc : les soins, les examens complémentaires, même de venir me voir au cabinet… Tu connais ton père.
— Et s’il va à l’hôpital maintenant, est-ce qu’il existe des traitements ? Est-ce qu’il a une chance de rémission ? » demande Joël.
Le médecin secoue la tête.
« Je crois que vous me comprenez mal. Il n’y a aucune chance de rémission. Le traitement n’est même plus une option. Qu’il ait tenu jusque-là sans soin et sans assistance médicale est déjà impensable. Tout ce qu’ils pourront faire maintenant, c’est tenter de soulager sa douleur. »
Lorsque les ambulanciers le sortent de la maison, Éléonore, qui les a vus manœuvrer le véhicule dans la cour, ouvre sa porte et sort sur le perron. Joël s’avance vers elle et la soutient par le coude pour la conduire auprès du brancard. L’aïeule se penche sur son fils. Elle passe sa paume sèche sur sa joue. Elle enfonce ses doigts dans sa barbe grise. Elle prend la main d’Henri dans sa main aux doigts tortueux, aux veines éreintées et aux tendons aigus comme des lames. Elle ne l’a pas vu depuis de longues semaines, des mois peut-être ; elle le reconnaît à peine. Henri ramène la main contre sa poitrine et l’y serre un bref instant avant de la lâcher. Les ambulanciers emportent le brancard jusqu’au véhicule, le chargent avec précaution, et le clan réuni dans la cour de la ferme regarde l’ambulance s’éloigner, emportant le patriarche. Éléonore reste longtemps debout, vacillante dans la lumière, appuyée sur l’avant-bras de Joël. Elle dit :
« Aide-moi », et il la raccompagne chez elle.
Joël l’installe dans son fauteuil, au salon.
« Il est très malade, dit-il. Il n’a rien voulu nous dire. On savait pas… Je suis désolé. »
L’aïeule lève sur lui ses yeux sévères et délavés.
« Pour une mère, même usée, même bientôt morte, voir partir son fils, ça devrait être… C’est moi qui suis désolée… De l’avoir perdu… il y a si longtemps déjà, que je ne ressens plus rien. »
Elle frappe du plat de la main sa poitrine sèche, puis frappe encore.
« Je ne ressens plus rien, tu comprends ? Je n’ai même plus de peine. »
*
Serge s’éloigne de l’élevage, s’abîmant dans les rades du coin. Il ne s’éveille plus qu’au milieu de l’après-midi et reste affalé des heures durant devant le téléviseur allumé en fond sonore, fumant cigarette sur cigarette, descendant cafetières et bouteilles de Johnnie Walker qui ne tardent pas à joncher le sol, avant de disparaître à nouveau jusqu’aux premières lueurs du jour suivant. Joël est bientôt seul à prendre le chemin de la porcherie. Chaque matin, il constate, impuissant, la propagation de l’infection à tous les bâtiments de l’élevage. Il adresse au laboratoire une première série de prélèvements, mais les résultats des tests pratiqués qui lui parviennent une semaine plus tard se révèlent négatifs. Lorsqu’il les reçoit, Joël regagne la maison, entre dans la cuisine et jette les documents sur la table devant laquelle est assis Serge.
« Regarde ça. Il n’y a rien. Que dalle ! Rien de pathologique dans les prélèvements sanguins, rien sur les fœtus. Pas de bactérie, pas d’antigène. Ils ont trouvé quelques mycotoxines dans le grain, mais pas de quoi expliquer les fausses couches. »
Serge pose sur les documents un regard absent.
« C’est bien », dit-il.
Joël étale brusquement les papiers face à lui.
« Ce matin, j’ai trouvé deux autres porcs en train d’agoniser… On a de plus en plus de crevards à l’engraissement, de truies malades en gestation et en maternité, et les avortements continuent… Tout ça n’a pas de sens… »
Serge allume une cigarette. Ses mains tremblent de façon bien plus visible, de grands cernes mauves mangent ses joues. Il ne répond pas et tire sur son filtre en réprimant un spasme de plaisir ou de dégoût.
« Si tu le voyais, dit-il en crachant une bouffée de fumée, si tu le voyais dans sa chemise de nuit d’hôpital, le cul à l’air… Il est tellement pathétique… Je suis resté assis près de lui pendant des heures, à attendre qu’il se réveille, tu vois… Quand il a ouvert les yeux et qu’il m’a vu assis là, à son chevet, il m’a fait signe d’approcher… J’ai bien vu qu’il lui fallait puiser dans ses dernières forces simplement pour me demander d’approcher… Alors, je me suis levé de mon siège et je me suis penché sur lui pour l’entendre… Et tu sais ce qu’il m’a dit ? Il m’a demandé de disparaître… Oui, il m’a demandé de dégager de sa vue… Pour pas que je le voie comme ça, dans cet état-là, réduit à… Il m’a demandé de le laisser crever seul, dignement, il a dit… Quel genre de fils peut faire ça ? Quel genre de fils peut abandonner son père à sa mort… Moi j’ai pas bougé d’un pouce, j’étais pas certain d’avoir bien compris, ou alors j’ai voulu le raisonner… Il s’est agrippé à ma chemise et il m’a hurlé de m’en aller… Il a réussi à me hurler de dégager… Il m’a craché au visage comme si j’étais la dernière chose qu’il ait jamais souhaité revoir… et il a désigné la porte d’un geste si brusque qu’il s’est arraché sa perfusion et s’est mis à pisser le sang sur son drap sans même s’en apercevoir… Moi qui ai tout fait pour lui, moi qui lui ai sacrifié toute ma putain de vie… Voilà ce que… Voilà comment je suis traité… Et tu veux savoir ce que j’ai fait à ce moment-là ? J’ai fermé ma gueule, Joël… J’ai pas moufté… J’ai fait ce que je fais depuis toujours, depuis que j’ai mis un pied ici-bas… Je lui ai obéi, j’ai baissé la tête, j’ai courbé l’échine et je suis sorti de cette chambre d’hôpital… »