Règne animal

Jean-Baptiste Del Amo · Chapitre 4 sur 4 · partie 2/4

Pages du PDF

Règne animal

L’effondrement (1981)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

À l’ombre des racines, dans le creux de leurs courbes, sous les branches tombées et ensevelies, les écrevisses veillent à l’affût de petites proies, et seules dépassent leurs pinces effilées, leurs antennes délicates. Dans les dizaines d’années qui ont suivi le terrassement du lac et précédé la naissance de Jérôme, il n’est pas exclu que quelqu’un s’y soit noyé et soit depuis resté prisonnier de ses froides profondeurs. Puisqu’il a entendu parler de nappes phréatiques et de lacs souterrains alimentant les points d’eau du pays, Jérôme conçoit un réseau de rivières, de torrents et de galeries invisibles par le biais desquels la petite Émilie Seilhan, dont il a vu le portrait fané sur la pierre tombale du cimetière consacrée à son souvenir, pourrait bien aller et venir à sa guise dans sa robe verdoyante, les algues de sa chevelure faisant après elle comme une traîne, et l’observer en contreplongée, retenant une bulle entre ses lèvres.

Tenant à la main une branche souple, il avance en prenant soin de ne pas projeter son ombre sur les écrevisses. Il sort de sa poche un morceau de jambon dérobé dans le réfrigérateur et roulé dans un carré de papier d’aluminium. Il en découpe de petits morceaux qu’il laisse tomber à la surface de l’eau afin qu’ils se déposent sur le fond, à quelques centimètres des crustacés dont les mandibules s’affolent.

Jérôme attend alors que l’écrevisse se dégage de sa cache et s’approche à découvert de l’appât pour enfoncer la branche souple, la positionner délicatement sur la carapace et, d’un geste vif, plaquer le crustacé dans la vase, le saisir entre le pouce et l’index, puis le tirer hors de l’eau avant de le déposer dans son filet de pêche.

L’an passé encore, il les rapportait à Éléonore et regardait l’aïeule châtrer les écrevisses sur la planche à découper qu’elle déposait sur la table de la cuisine – le filament noir de l’intestin se collant à ses ongles facettés –, puis les cuisiner dans une sauce à la tomate, aux échalotes et au vin blanc, qui embaumait la maison et dissipait pour un temps l’odeur de litière. Elle les refuse désormais, prétextant que ses gestes ne sont plus aussi habiles qu’autrefois ni sa vue aussi fiable. Elle a délaissé la gazinière qui s’empoussière et Jérôme ne sent plus le soufre des allumettes ni l’odeur des brûleurs et des oignons qui rissolent. Il a emporté l’allume-gaz à la chapelle sans que l’aïeule ait paru s’en apercevoir et, allongé parfois dans la nuit, au milieu de l’ossuaire, il observe l’arc bleuté illuminer ses doigts d’une foudre minuscule.

Il considère comme un mauvais augure le renoncement d’Éléonore à cuisiner car il a vu les bêtes vieillies et diminuées renoncer à chasser ou à défendre leur pitance et leur flanc s’amaigrir et le feu de leur regard s’amenuiser puis se ternir doucement, comme l’aïeule ne plus quitter qu’à contrecœur, avec une crainte farouche, l’entour de leur nid ou celui de leur territoire. Elle caresse les chats de sa main tortueuse et veinée, une caresse hésitante dont les vieilles gens flattent indifféremment l’échine des enfants et l’échine des bêtes, avec la paume et les doigts un peu raides.

Jérôme s’assied sur une pierre chauffée par le soleil et sèche en contemplant les oscillations à la surface de l’eau, les bulles qui y éclosent, remontées des profondeurs calmes et fraîches dans lesquelles la petite Émilie Seilhan agence des cabanes d’enfant composées de racines, de branches tombées et de morceaux de bois flotté. Il se relève, revêt son T-shirt et s’éloigne du bassin d’irrigation, marchant le long des tournesols au cœur brun et odoriférant. Il observe les toiles d’araignées, repère les galeries aménagées par les grillons dont il cartographie mentalement les emplacements. Des abeilles et des bourdons ivres de pollens virevoltent d’une fleur à l’autre. Jérôme s’avance dans une friche au milieu de laquelle s’élèvent quelques vieux magnolias dont les fleurs, quand elles pourrissent, dégagent une odeur suave. Il s’étend dans les herbes, aménage une niche puis observe le vol des buses et la forme dissoute des sillons laissés par les avions. Des fourmis galopent sur le duvet de ses jambes nues. Un lézard vert à la gorge bleue se prélasse au soleil sur l’un des murs des anciennes fortifications ; le reptile disparaît lorsqu’un milan vient se poser au sommet d’un poteau téléphonique et que son ombre file le long du mur.

Jérôme somnole dans la moiteur parfumée des herbes couchées comme il somnole dans l’eau du bain lorsque la peau de ses doigts blanchit et se fripe, pareille à la peau des doigts d’Éléonore, et qu’il pince ses narines avant de s’enfoncer lentement dans l’eau. De là, il entend les battements de son cœur, les bruits assourdis de la tuyauterie, la vaisselle heurtée dans l’évier, le son diffus du téléviseur ou la voix grave des pères. Lorsqu’il ouvre les yeux sur l’eau trouble, il voit le visage de sa mère penchée sur lui et qui lui parle, mais ses paroles sont incompréhensibles. Jérôme retient son souffle et Catherine s’assied patiemment sur le rebord de la baignoire jusqu’à ce que le cœur du garçon martèle sa poitrine et qu’il soit contraint de remonter à la surface pour prendre une grande inspiration.

« T’es là-dedans depuis plus d’une heure, l’eau est froide », dit-elle en agitant du bout des doigts la surface du bain.

Jérôme contemple son beau visage, ses longs cheveux aux reflets auburn qu’elle ne coiffe pas, mais garde emmêlés, remontés sur sa nuque et piqués d’une barrette à chignon ou d’un simple crayon.

Elle prend le pain de savon – celui dont elle sait qu’il aime l’odeur de chèvrefeuille et qu’elle achète spécialement pour lui –, le fait mousser entre ses mains aux paumes toujours sèches et douces, et Jérôme se relève et se tient debout dans l’eau tiède tandis que Catherine, ou Gabrielle, ou Julie-Marie le savonne, car les soins de son corps reviennent aux mères qui le mouchent, le frottent, le lavent, le shampouinent, le sèchent, lui récurent les orteils, le décalottent et le torchent, coupent ses ongles et ses cheveux lorsqu’elles les jugent trop longs, le talquent, l’épouillent et l’aspergent d’eau de lavande qui fait la peau douce et parfumée, le tartinent enfin de crème pour protéger du soleil sa peau sensible.

Jérôme s’abandonne à leurs mains savantes et appliquées qui depuis onze ans le couvent et le ceignent. Sa mère frotte l’arrière, puis les circonvolutions de ses oreilles, chaque main reproduisant le geste de l’autre, et elle le regarde sans mot dire, un vague sourire aux lèvres, de cet air résigné et triste avec lequel elle le contemple souvent. Elle dit :

« Quand t’étais petit et que je te baignais dans le lavabo… T’étais si minuscule… Je retenais ta tête dans la paume de ma main… Tu flottais, oui tout entier… Tu flottais dans la vasque, tu t’endormais dans l’eau chaude, recroquevillé… Comme si t’étais de retour dans mon ventre… et t’avais l’air si bien… et moi j’étais comme paralysée par la peur… Alors, parfois… Il m’est arrivé de penser que je pourrais te laisser… Retirer simplement ma main… Quitter la salle de bains un instant et refermer la porte… Que ce serait mieux pour toi… Que tu ne souffrirais même pas, tu t’endormirais simplement… Puis je te sortais de l’eau si vite que tu te mettais à hurler… Alors je t’entourais d’une serviette et je restais là assise par terre… à te serrer contre moi et à pleurer avec toi. »

Des cris d’enfants lui parviennent et Jérôme se relève. Il marche jusqu’à l’orée d’une clairière et reste interdit, à l’ombre d’un arbre. Là-bas, des garçons de Puy-Larroque âgés d’une douzaine d’années disputent une partie de football. Ils sont torse nu et Jérôme devine leur peau moite, leurs nuques et leurs épaules rouges, leurs fronts suants, les mèches de leurs cheveux collées à leurs tempes. Il observe leur jeu énigmatique. Il sent leur excitation aux cris qu’ils poussent, aux crachats qu’ils lancent dans l’herbe piétinée, aux claques bruyantes qu’ils assènent dans le dos, aux bourrades qu’ils se donnent pour feindre une complicité virile.

Jérôme connaît la plupart d’entre eux ; il les a fréquentés en classe de maternelle avant qu’il ne soit enfin libéré de l’école. Il se souvient de journées dissoutes dans le soleil de fin d’après-midi, des couloirs silencieux avant que retentisse la sonnerie, du bruit feutré des élèves derrière les portes des trois classes de l’école communale, de l’odeur de cantine qui imprègne tout, de la lumière jaune glissée à travers les vasistas poussiéreux des toilettes qui sentent le papier humide, l’odeur fade d’urine et de transpiration juvénile, le goût ferreux de l’eau froide qui fait mal aux dents et semble exploser dans l’estomac.

Pour délimiter le terrain de jeux, les enfants ont déposé leurs T-shirts au sol. L’un d’eux, un garçon très blond et redoutable répondant au nom de Lucas Campello, s’en retourne vers les buts lorsqu’il s’aperçoit de la présence de Jérôme. Il s’arrête un bref instant, pivote en direction des joueurs et leur crie quelque chose, les mains en porte-voix, avant de le désigner du doigt. D’un même élan, les garçons au nombre de sept délaissent le ballon et emboîtent le pas de Lucas qui les devance à fond de train. Jérôme revoit la bande d’enfants demi-nus se ruer dans sa direction. Il les voit approcher et ne pas dévier leur course pour l’éviter. Un choc sourd lui coupe la respiration, il est projeté en arrière, écrasé par la masse de Lucas Campello qui repose sur lui de tout son poids, son visage écarlate suspendu dans le bleu du ciel. Le garçon rabat les mains de Jérôme au-dessus de sa tête et maintient fermement ses poignets plaqués dans les herbes.

« Tenez-lui les pieds », dit Lucas.

Les enfants saisissent aussitôt les chevilles de Jérôme ; l’un d’eux empoigne ses cheveux.

« Qu’est-ce que tu foutais à nous regarder comme ça ? Tu nous espionnes ? »

Il fait mine de renifler son visage avec un air de profond dégoût :

« Ah, putain, qu’est-ce qu’il chlingue !

— C’est parce qu’il est roux, dit l’un des garçons, provoquant l’hilarité de la bande.

— Ouais, dit Lucas, et puis, il vit avec des porcs. Peut-être même que c’en est un ; peut-être que son père a niqué une truie ! Faudrait voir s’il a pas la queue en tirebouchon. »

Les enfants rient à gorge déployée. Jérôme ne tente pas de bouger ni de se dégager. La cruauté fait rayonner leurs visages.

« Il est débile, dit l’un d’eux, cherchant une raison à sa passivité.

— Comme sa mère », répond Lucas Campello.

Puis, à l’adresse de Jérôme :

« C’est vrai que ta mère est cinglée ? Tout le monde dit ça, au village. La mienne dit qu’elle est folle à lier. »

Jérôme détaille les yeux bleus que le garçon rive sur lui et respire l’haleine sucrée qu’il souffle à son visage.

« Comme toute ta famille, d’ailleurs. Comme ta sœur qui fait la pute. Il paraît qu’elle taille des pipes gratis… »

Les enfants de la bande exultent.

« Ah ouais, ah ouais ? » demande l’un d’entre eux, un garçon brun aux yeux verts qui a toujours eu la préférence de Jérôme.

Lucas acquiesce :

« Elle se fait baiser pour rien et par n’importe qui. C’est mon frère qui me l’a dit. Le mois dernier, pendant le bal de la fête foraine, il l’a sautée sur le parking de la salle polyvalente. Qu’est-ce que tu dis de ça, l’Idiot ? »

Jérôme baisse les yeux sur le torse malingre de Lucas, sur ses petits seins ovales et renfrognés, sur le flanc où saille la ligne pantelante des côtes. Il ne sent plus ses mains. Le soleil surgit par-dessus l’épaule osseuse du garçon et l’éblouit. Son frère est un adolescent à la peau rouge, enflammée par une acné sévère, et qui arpente le canton de jour comme de nuit en roulant à tombeau ouvert sur une bécane dont il a scié le pot d’échappement. Comme Lucas pèse sur lui, Jérôme sent le corps de son frère couvrir celui de Julie-Marie, ses mains passer sous sa robe et caresser ses hanches, son ventre, ses seins. Il le voit baisser la culotte de sa sœur, la froisser sur ses cuisses blanches, puis enfoncer ses doigts ou son visage tuméfié par l’acné dans le sexe offert de Julie-Marie.

Il voit Julie-Marie s’agenouiller dans le carré d’herbe sèche et brûlée par le soleil qui entoure la salle polyvalente de Puy-Larroque, faire glisser la braguette de l’adolescent et défaire l’unique bouton de son caleçon ample, puis se relever plus tard et rabattre le tissu de sa robe sur l’empreinte des herbes et des petits cailloux qui subsiste dans la peau de ses genoux. Un frémissement envahit le bas-ventre de Jérôme et son sexe durcit contre la cuisse de Lucas Campello.

« Il dit rien, ce con-là. On traite sa sœur de pute et il dit rien.

— C’est toi qu’es con, je te dis qu’il peut pas parler. Il est muet.

— Comment ça, il peut pas parler ? Tiens-lui le bras. »

Lucas lâche un des poignets de Jérôme et lui saisit la mâchoire, le pouce enfoncé dans sa joue droite, les autres doigts pressant la gauche de toutes ses forces dans l’idée de lui faire desserrer les dents.

« Va chercher un bâton », ordonne-t-il comme Jérôme lui résiste.

Un des garçons détale et ne tarde pas à revenir, tenant à la main une branche de noisetier brisée dont Lucas se saisit et qu’il enfonce entre les lèvres serrées de Jérôme, lacérant ses gencives pour forcer un passage entre ses dents. Lorsque Jérôme cède enfin, Lucas place le bâton en travers de sa bouche à la manière d’un mors, puis se penche et ausculte la langue couverte de débris d’écorce et d’une bave sanglante. Il jette le bâton au loin et Jérôme passe la langue sur ses gencives meurtries puis déglutit.

« De toute façon, c’est pas la langue qu’y faut lui couper, c’est les couilles. Faudrait pas qu’il saute sa sœur, bien vrai ? Hein, l’Idiot ? »

Lucas fouille la poche arrière de son short et en tire un vieil Opinel dont il déplie soigneusement la lame émoussée.

« Aidez-moi à lui baisser le slip, on va s’en charger », dit-il.

Jérôme revoit les pères saisir simultanément les porcelets qui grognent et se dandinent aux mamelles des truies, les immobiliser entre leurs cuisses implacables, inciser le scrotum à l’aide d’un scalpel, presser les lèvres de la plaie, faire jaillir les petites glandes dont ils tranchent le cordon testiculaire, puis couper la queue cartilagineuse des gorets d’un coup de lame, tandis qu’ils poussent des cris stridents, se débattent en vain, du lait moussant à leur gueule et jaillissant de leur groin. Les pères tamponnent la plaie avec une gaze imbibée d’eau oxygénée, injectent aux porcelets une seringue de fer en intramusculaire avant de les reposer, tremblants et hébétés, près du flanc de leur mère. Les petits testicules et les morceaux de queues jonchent le sol des allées, collent aux poils de leurs mains et de leurs bras, éclatent sous les semelles de leurs bottes.

« Fous-lui la paix », dit finalement un des garçons de la bande, celui dont Jérôme aime depuis toujours le regard et la peau pâle, les cheveux lisses et sombres.

« Moi, je me casse. Venez, les gars, on reprend la partie. Je parie qu’on vous met 2-0 ! »

Soulagés, les enfants approuvent et lâchent les membres de Jérôme. Le sang y afflue à nouveau. Ils se relèvent, puis s’éloignent, laissant seul Lucas qui rabat la lame de l’Opinel, feignant une moue de regret, avant de le ranger dans sa poche.

« C’est dommage. On commençait juste à s’amuser. »

Il se penche, remplissant à nouveau le ciel pâle, et laisse glisser de sa bouche un filet de salive écumeuse qui descend lentement vers le visage de Jérôme, s’apprête à toucher sa bouche, puis que Lucas ravale par une bruyante aspiration avant de s’essuyer les lèvres d’un revers de main et de sauter sur ses pieds. Jérôme prend appui sur ses mains endolories. Il se redresse et s’assied, étourdi, ébloui par le soleil dru qui le fait grimacer. Lucas Campello renifle, racle sa gorge et crache un glaviot qui se prend à la pousse d’un pissenlit avant de se détourner et de rejoindre les autres garçons au pas de course.

*

Jérôme frotte ses poignets et lève les yeux vers le vol lointain d’une montgolfière. Lorsqu’il se relève, les enfants courent déjà à nouveau derrière leur ballon, ne faisant plus aucun cas de sa présence. Il se détourne et s’éloigne en direction du village.

« Tu sais, cette façon que t’as de regarder ta sœur, ben j’aime pas bien ça », dit Henri en reposant le dernier des porcelets qu’il vient de châtrer et d’amputer de sa queue, et qui erre maintenant sur le béton nu, agité de soubresauts, son petit moignon surmonté d’une goutte écarlate.

« Tu ferais bien de te tenir à carreau, ou t’auras droit au même traitement que celui-là », ajoute-t-il en désignant le goret avec la pointe de son scalpel. Jérôme sent ses testicules remonter dans son bas-ventre et ses bourses se contracter.

Il sent les mains de Julie-Marie lorsque c’est elle qui le baigne. Elle a tôt appris à reproduire les gestes de Gabrielle et de Catherine, à endosser le rôle de petite mère pour épauler sa tante. Jérôme contemple les boucles soyeuses de ses cheveux, saisit une mèche qu’il enroule autour de ses doigts et elle lui sourit. Il sent son odeur lorsqu’elle se meut dans la salle de bains étroite, sous la soufflerie du petit radiateur électrique, le parfum de vanille qu’elle emprunte à Gabrielle, poivré par celui de sa sueur à laquelle il se mélange. Ses attentions ne sont encore destinées qu’à lui seul et il ne doute pas que Julie-Marie n’appartienne qu’à lui, que son amour ne lui soit consacré.

Il lui rapporte les bêtes qu’il débusque, chasse et capture, comme les chats ramènent les dépouilles de mulots et de rats des champs sur le pas de porte de l’aïeule. Elle ne se dérobe jamais au rituel : Jérôme lui apporte l’animal – souvent un papillon car il sait qu’elle les aime, parfois un phasme ou une mante religieuse –, enfermé dans un pot à confiture dont il a préalablement perforé le couvercle avec la pointe d’un tirebouchon et enveloppé d’un torchon de cuisine. Invariablement, Julie-Marie s’étonne et s’exclame :

« Une surprise ! Mais qu’est-ce que ça peut bien être ? »

Elle dépose le précieux cadeau sur ses genoux et défait le nœud du torchon avec le plus grand soin. Elle minaude pour lui plaire. Puis, tout aussi précautionneusement, écarquillant les yeux et ouvrant la bouche pour signifier que les mots lui manquent, elle soulève le pot de confiture à hauteur de ses yeux, contemple la bestiole qui galope ou volette contre le verre.

« Il est magnifique. »

Elle le garde un instant avec elle, le serre parfois contre son ventre, le temps de saisir Jérôme par la main et de l’attirer vers elle, d’embrasser son front ou de passer la main dans ses cheveux et de le laisser se blottir dans son odeur rassurante et familière, puis dit :

« Et si on le relâchait maintenant ? »

Jérôme la prend alors par la main, la guide vers les herbes hautes, au-delà de l’étendoir à linge, à l’arrière de la ferme que les pères n’entretiennent plus. Julie-Marie dévisse le couvercle du pot à confiture. Tous deux regardent le papillon virevolter ou l’insecte quelconque fuir maladroitement loin d’eux entre les broussailles. Lorsqu’ils passent près du grand chêne, Julie-Marie voit-elle, comme lui, le corps de l’enfant de chœur Jean Roujas se balancer à la plus basse des branches de l’arbre et tourner sur lui-même depuis des décennies, tantôt à gauche, jusqu’à ce que la corde soit vrillée, tantôt à droite ?

Au bord du chemin, un lapereau se promène dans les herbes. Jérôme s’approche et s’accroupit. L’animal le hume mais ne prend pas la fuite. Il est aveuglé par la myxomatose. Ses paupières sont refermées, soudées par une chassie jaune. Le lapereau lève la tête par à-coups, sondant le monde écrasé de chaleur, dissous par la lumière dont ne parvient plus, à ses yeux brûlés par la conjonctivite, qu’une lueur diffuse et éclatante.

Jérôme tend la main et caresse le pelage pantelant de la bête. Il connaît la maladie inoculée par les hommes. Il a vu un grand nombre de lapins agoniser dans les fossés, à découvert dans les champs, ou sur les routes. Il les a emportés à l’ancienne chapelle. Il regarde aux alentours et avise une grosse pierre à demi ensevelie qu’il entreprend de déterrer, mettant au jour les galeries d’une fourmilière. Des ouvrières prennent la fuite, emportant une myriade d’œufs entre leurs mandibules, dans un grand désordre.

Jérôme serre la pierre contre lui et la porte jusqu’au lapereau qui semble profiter un instant de son ombre et s’allonge doucement dans l’herbe. L’enfant s’agenouille près de l’animal et lève la pierre avant de l’abattre. Tué sur le coup, le lapereau est allongé de tout son long, la cage thoracique enfoncée, la langue rose jaillie de son museau, le pelage de son ventre ouvert sur une plaie d’où sortent les viscères contenus dans un sac blanc. Un soubresaut agite une de ses pattes.

Elle se fait baiser pour rien et par n’importe qui.

Jérôme soulève la pierre et l’abat à nouveau, puis encore, et encore, et encore, jusqu’à ce que le lapereau ne soit plus qu’un tas de fourrure informe et sanglant, enfoncé dans les herbes du bas-côté, alors Jérôme se laisse tomber en arrière sur le goudron brûlant, le regard figé sur la dépouille misérable.

Qu’est-ce que tu dis de ça, l’Idiot ?

*

Lorsqu’il recouvre enfin son calme, il décolle la dépouille du lapereau, retire son T-shirt, l’étend sur le goudron pour y déposer le petit cadavre qu’il enroule. Le soleil ne tarde pas à brûler son dos et sa nuque, mais il n’en tient pas compte et marche au milieu de la route, le T-shirt froissé en boule contre son ventre.

Parvenu à l’ombre d’un figuier, il creuse une fosse étroite à l’aide d’un bâton. Il y dépose la dépouille du lapereau et son linceul de fortune, puis rabat la terre soulevée et recouvre le tertre de cailloux qu’il déloge des racines de l’arbre. Il reste longtemps immobile, l’air hagard, à fixer la petite tombe. Ses gencives l’élancent encore. Sa salive a le goût du fer.

On leur injecte pour prévenir l’anémie, tu vois, ils naissent avec le sang pauvre, un mauvais sang, ils grandissent trop vite, les porcs de maintenant, et les mères ont pas assez de fer dans le lait, alors faut les y aider.

Il arrive que la plaie de l’injection s’infecte malgré la gaze d’eau oxygénée, ou que le porcelet fasse une réaction allergique et meure d’un choc anaphylactique. Les pères inscrivent alors un chiffre dans un cahier.

Peut-être le lapereau immobile sous la terre attend-il que Jérôme s’éloigne pour reprendre forme et creuser un terrier qui le mènera à la rencontre des taupes aveugles comme lui et qui le guideront ? Ou peut-être parviendra-t-il, au hasard de ses forages, jusqu’au lavoir au fond duquel repose le corps de la petite Émilie Seilhan qui pourrait s’occuper à tenter de l’apprivoiser et trouverait ainsi les journées moins longues ?

Jérôme se relève et marche en direction de la ferme.

Julie-Marie ne surveille plus ses jeux et ceux des jumeaux comme autrefois, lorsqu’elle se satisfaisait de leur compagnie, acceptait de les suivre dans leurs promenades et de se prêter au babillage de Pierre et Thomas. Elle semble plus lointaine, comme distraite, répondant à ses sollicitations d’un air vague et pour les décliner la plupart du temps. Elle continue d’épauler Gabrielle dans les tâches quotidiennes, mais avec plus de mollesse et d’indolence. Elle étend toujours le linge de bon matin. Jérôme se lève pour la regarder faire depuis la fenêtre de la chambre ; les draps qui gouttent dans l’herbe haute, les paons de jour qui s’y posent et s’y abreuvent, tâtonnant le tissu de leur trompe fébrile, les chiens qui parfois courent et sautent autour d’elle et qu’elle rappelle par leur nom, auxquels elle lance des bâtons qu’ils rapportent à ses pieds, et il semble confusément à Jérôme que l’équilibre fragile du monde repose sur la pérennité de cet instant, ces gestes répétés, maintenant que tous les autres s’effacent, qu’elle ne lui ouvre plus la porte de sa chambre pour le laisser s’allonger contre elle à l’aube, allons, t’es un grand garçon maintenant, il ne faut plus, lui soustrait la vue de son corps nu, du sexe étrange qu’elle lui dévoilait, petite fille, s’allongeant dans les champs et soulevant sa robe, puis tirant sur les lèvres pour l’ouvrir sur… – il hésite, ce qu’il voit est à la fois une fleur aux pétales roses et pâles comme sont roses et pâles les pétales des fleurs de magnolias dans la friche, et un animal tapi entre ses cuisses, une bête terricole – non il ne faut plus, il ne faut plus.

« Il est magnifique », dit-elle une énième fois, regardant l’insecte derrière le verre du pot à confiture, avant d’envelopper Jérôme de ses bras, de ses caresses, de ses baisers qui laissent dans le cou et sur le front du garçon la sensation humide et fraîche de sa salive, mais elle n’accepte plus ses cadeaux qu’avec une lassitude à peine masquée, dénouant le torchon avec empressement, déposant le pot sur le meuble le plus proche, un sourire à peine esquissé sur les lèvres (encore un, tu sais que tu n’es pas obligé, merci, tu devrais laisser ces pauvres bêtes tranquilles), abandonne aussitôt l’insecte qu’elle ne songe plus à relâcher si son frère ne le fait pas, et qu’il retrouve sur le dos, les pattes repliées, sec au fond du bocal.

Jérôme pousse le portail de la ferme et entre dans la cour, très calme à cette heure de l’après-midi, quand les chiens somnolent à l’ombre du hangar, dans leurs niches ou sous les carcasses des machines, et que les jumeaux font la sieste. Les jours de grand ménage, lorsque Catherine revient d’entre les morts, il arrive que les fenêtres restent ouvertes pour laisser entrer la chaleur et sécher le sol lessivé à l’eau de Javel.

Cette maison pue comme une soue, est-ce trop demander de vous laver dès que vous rentrez de la porcherie ?

Il inspire le parfum qui s’élève du carrelage assombri par le passage de la serpillière. Jérôme n’aime rien tant que la maison silencieuse et engourdie à deux heures de l’après-midi ; les pièces vides aux volets rabattus, plongées dans la pénombre et scindées par le surgissement de lignes de lumière qui cheminent d’un mur à l’autre tandis que défilent les heures ; les chambres tranquilles et poussiéreuses, toutes baignées par un jour d’été qui suspend le temps, embaumées par l’odeur des tapisseries et des dessus-de-lit chauffés. Il monte l’escalier et tend l’oreille, une main reposée sur la rampe. Il pousse la porte de la chambre du grand-père, avance et s’assied au bord du lit. Dans le cadre délaissé, la jeune femme à laquelle il se sait lié par le nom gravé sur le marbre du caveau familial l’observe. Le temps paraît avoir tourné à l’orage car la photographie est plus sombre, les branches du noisetier comme agitées par le vent. Le morceau de ciel menace dans l’angle gauche et le garçon flou qui court éternellement à l’arrière-plan incline et lève sa tête aux traits insaisissables pour voir rouler de gros nuages qui s’amassent au-delà des limites de la photographie. Les yeux d’Élise sont plus inquiets que d’ordinaire, ses sourcils légèrement froncés, ses lèvres tout juste entrouvertes, comme si elle s’apprêtait à lui dire quelque chose, à lui délivrer un conseil, une mise en garde et, en y regardant bien, il semble maintenant à Jérôme qu’elle serre un peu le tissu de sa robe entre ses mains, sur son ventre rond.

*

Le corps des garçons l’indiffère. Elle prend leur sexe, leur pucelage, tire leur semence comme un premier lait. Julie-Marie prend aussi ce qu’elle réclame et qu’ils lui donnent sans protester : deux ou trois cigarettes, un petit billet, une gourmette en argent cabossée, un flacon de parfum qu’ils dérobent à leur mère, à leur sœur. Plus l’objet est vil et dérisoire, plus il la réjouit en secret. Elle dispose ses trophées sur son étagère. Elle a parfois envié la liberté de Jérôme, mais le cœur de l’été lui rappelle combien les journées d’ennui passées en la seule compagnie du frère, des jumeaux et du spectre de sa mère sont redoutables. Alors, lorsqu’elle parvient à s’échapper, elle va par les chemins, par les rues du village. Quand elle rencontre les bandes d’adolescents qui se réunissent près des Abribus, derrière la salle des fêtes, près du château d’eau, elle s’attarde, elle minaude. Parfois, l’un d’eux se détache du groupe et l’entraîne ; parfois, ils lui font signe de les rejoindre et ils s’éloignent tous ensemble vers l’orée d’un bois, l’ombre d’une grange à foin, la banquette arrière d’une voiture.

Tu vas pas te maquiller comme une putain à quatorze ans, remonte immédiatement te laver le visage et te changer.

Tout ça pour un trait de crayon au khôl que Catherine a tracé sur son œil un matin alors qu’elle s’était elle-même laissé maquiller par sa fille et qu’elles avaient rouvert la boîte en bois laqué, lui faisant croire que c’était là le signe qu’elle irait mieux demain et mieux encore le jour d’après… Et elle qui ne dit rien, remonte l’escalier à pas lents, entre dans la salle de bains et se savonne, puis contemple son reflet dégoulinant… Son visage de petite fille qui n’en est plus tout à fait une et qui n’a plus à se soumettre, à se laisser traiter comme une gamine à laquelle Serge demande pourtant d’endosser le rôle d’une mère, de veiller sur Jérôme et de veiller sur Catherine.

« J’ai besoin de toi, tu comprends, la porcherie me prend tout mon temps, c’est un peu toi la chef de famille. »

N’est-il pas minable, son père, avec sa blouse bleue maculée de taches de cambouis et de choses plus immondes encore auxquelles elle ne veut pas même penser ? Minable son souffle empuanti par le tabac et par l’alcool qu’il croit boire en cachette sans que personne s’en doute ?

« Oh, il buvait déjà, les gars ont toujours picolé par ici, ce sont des bons vivants, mais c’était tout de même pas aussi régulier avant la naissance de ton frère… Et puis, quand ta mère est tombée malade pour de bon, ça lui a fichu un méchant coup. »

Minable aussi l’autoritarisme pathétique avec lequel il tente vainement de cacher sa faiblesse – c’est à cause d’Henri, c’est à cause de Jérôme, c’est à cause de Catherine ; ce qu’il n’exprime bien entendu jamais, mais que tout en lui semble vouloir dire – et minable enfin cette façon de se décharger de ses responsabilités et de préférer s’occuper aveuglément de ses porcs avant d’aller se saouler dans les bars. Puis, ses sursauts de violence, de colère, de sévérité qu’il ne sait même plus dans quel sens et contre qui diriger…

Le grand-père, le père, l’oncle continuent de faire valoir leur loi aux fondements incompréhensibles, à laquelle personne ne peut déroger, quand bien même Julie-Marie voudrait ne plus avoir à doucher son frère ni à habiller sa mère, mais pouvoir partir elle aussi comme tous les adolescents, divaguer en mobylette sur les routes et discuter en fumant des joints sous les Abribus, même s’il faut rentrer comme convenu à onze heures dernier délai.

N’est-il pas méprisable, son père, avec les ecchymoses qu’il arbore parfois à son visage – moins nombreuses, mais proportionnellement plus fréquentes à mesure qu’il vieillit –, en détournant le regard, honteux de ne pouvoir cacher qu’il s’est bagarré une énième fois à la sortie d’un bar quelconque et qu’il a probablement fini cette fois encore la tête contre le pavé et du sang plein la bouche parce qu’il devient moins leste et ne croit plus vraiment à tout cela (les hommes, la violence de la nuit, le prétexte politique, les disputes pour un regard ou un mot de travers, les rixes, l’alcool même), mais juge préférable de se faire tabasser plutôt que de gifler un jour un de ses propres enfants ?

Jamais il n’a levé la main sur eux, malgré toute la colère qu’elle le sait renfermer, qui sourd et jaillit par moments de lui. Sans doute a-t-il conclu un pacte avec lui-même, et Julie-Marie l’a parfois trouvé endormi dans sa voiture aux vitres couvertes de buée, dans la cour de la ferme, tandis qu’elle se mettait en chemin pour l’école, et elle a pensé que, s’il ne rentre pas se coucher ces soirs-là, ce n’est pas parce qu’il est tombé ivre de sommeil et de whisky sitôt le portail franchi et le moteur coupé, ce n’est pas parce que la porte de la chambre de Catherine est fermée et qu’elle lui en interdit l’accès, mais parce qu’il redoute ce dont il se sent alors capable. Il en vient lui-même à se faire peur.

Peut-être les coups que lui assène un autre ivrogne viennent-ils alors le purger pour un temps de cette haine, de cette rancœur aveugles, l’absoudre et le laisser en paix sur un trottoir ou à lécher l’eau d’un caniveau, ou peut-être se bat-il encore par simple habitude, par coutume, par réflexe, nostalgie. Par ennui, qui sait ? Julie-Marie s’en moque maintenant, elle qui passait le bout de ses doigts fins sur son visage tuméfié et qu’il laissait faire en grimaçant ; elle à qui il semblait alors que Serge affrontait le monde hostile du dehors, retenait les barbares à leur porte, et qui tâtait les biceps de son père quand il les bandait pour elle, en preuve de son incontestable puissance, sous le regard attristé de Catherine.

C’est comme si c’était toi, ma petite femme, maintenant.

Elle qui ne devait jamais grandir, jamais trahir l’amour du père et celui du frère, jamais avoir d’autres désirs que ceux auxquels la ferme et la famille sont supposées subvenir et même devancer. Elle en a, pourtant, des envies, des appétits féroces, et ils ne sont plus ceux d’avant, ils ne se satisfont plus de la nature, des bêtes vers lesquelles Jérôme la menait, des arbres aux troncs suintants de sève, de la réserve d’eau embaumée par l’odeur des bosquets de genêts et de blé mûr, ni même de son corps de fillette nu et encore informe sur lequel Jérôme portait un regard plein de désir et d’effroi.

Elle ne se contente plus de l’amour si pur d’un petit garçon auquel elle s’offrait de bonne grâce avec la certitude de ne rien faire de mal mais de répondre simplement à ce grand bouillonnement, à cette immense ardeur logée en eux, insatiable, que tout venait alors satisfaire pour un temps : la chair de poule provoquée par l’eau froide du bassin d’irrigation, le pelage des animaux, leur lascivité et leurs accouplements, les nuits brûlantes de l’été et les feux de paille au bord des chemins, leurs mains moites et leurs étreintes secrètes dans des niches de ronces bleuâtres ; tout ce qu’ils pouvaient voir, sentir, toucher, et qui se déversait en eux sans jamais les remplir, sans jamais les rassasier, comme s’ils pouvaient contenir à eux deux tout l’univers de la ferme et de la campagne au-delà. Julie-Marie s’en est lassée. Ce qu’elle veut maintenant, ce qui lui paraît préférable à toute autre chose, c’est la violence du dehors.

Julie-Marie a toujours envié les autres enfants, leur futilité, leur indolence et leur férocité, mais sans jamais parvenir véritablement à faire partie d’eux, de l’un des groupes qu’ils forment par accident. Elle restait en dehors, incapable de trouver la moindre faille qui lui permettrait de s’immiscer dans leur compagnie, de pénétrer leur cercle. Dans les cours de récréation, elle a appris à simuler l’amusement, car l’ennui ostensible ou l’immobilisme paraît suspect aux écoliers attentifs à la moindre variation. Des années durant, elle a vaguement joué dans leur entour, tenté de se fondre parmi eux, mimant leurs gestes, emboîtant le pas de leur course, entonnant leurs cris incompréhensibles. Leurs jeux sont si différents de ceux qu’elle et Jérôme ont partagés dans le monde de la ferme…

Il y a longtemps, une truie de l’élevage est morte pendant la mise-bas. Julie-Marie ignore encore pour quelle raison son oncle a alors tenté de sauver un des porcelets, non pas en le plaçant au milieu de la portée d’une autre truie, mais parmi celle de l’une des chiennes, isolée du chenil. Dissimulé par l’odeur des chiots, le porcelet a tété et grandi comme un petit canidé, dormant avec eux, jouant avec eux, courant après les balles, apprenant même à grogner comme eux, persuadé peut-être d’être l’un d’eux. Puis, il a soudain disparu. Un matin, Julie-Marie et Jérôme, que le porcelet enchantait, ne l’ont plus retrouvé dans l’espace de l’enclos voué à la gésine des chiennes, ni dans l’espace de la cour. Parce que les chiots étaient sevrés, l’instinct maternel de la mère émoussé, celle-ci l’avait démasqué et, voyant brusquement parmi sa portée l’un des petits porcs que le grand-père jette quelquefois en pâture aux chiens, s’était occupée de le tuer et d’en partager la carcasse avec ses chiots véritables.

Les enfants ont appris à tolérer la présence satellite, commensale, de Julie-Marie, à se laisser approcher parfois ; ils l’ont acceptée parmi eux le temps d’un jeu, d’une récréation, d’une alliance ou d’une intrigue, puis ils se sont désintéressés d’elle et l’ont replacée machinalement en orbite. Ils ont le même âge, parlent la même langue, mais une divergence fondamentale, peut-être inculquée par les pères, la sépare et l’éloigne d’eux. À mesure qu’ils ont grandi, elle leur est d’abord devenue indifférente. Ils ne la voyaient plus, elle flottait au milieu d’eux, s’attachait à ceux qui toléraient un moment sa présence insipide, puis dérivait vers d’autres agrégats d’écoliers lorsqu’ils lui signifiaient leur lassitude ou leur agacement, la congédiaient sans autre forme de procès.

Aussi, lorsque ses camarades de classe ont commencé à lui adresser leurs insultes, il a semblé à Julie-Marie qu’ils espéraient enfin quelque chose d’elle, qu’ils lui désignaient une manière d’exister à leurs yeux, et il ne lui a pas déplu que cette attente soit à l’exact opposé de celles que Serge, Jérôme et même Catherine ont pu fonder pour elle. Qu’est-ce qui, de façon si soudaine et inexplicable, a déclenché l’intérêt des enfants, concentré sur elle leur férocité ? Ils ne l’ont pas reconnue comme l’une des leurs, du moins jusqu’à ce qu’elle accepte de plein gré ce qu’ils semblent avoir décelé sous les traits de la gamine dont ils se moquaient : la fille facile, la putain, la marie-salope ; jusqu’à ce qu’elle consente à les embrasser, à manger leurs bouches et boire leurs salives, à caresser leurs peaux glabres, à s’ouvrir à leurs corps maladroits.

*

Dans les jours qui suivent la découverte des empreintes, les hommes ne retrouvent pas La Bête. Jusqu’à la mi-août, ils continuent d’effectuer des rondes sous le commandement d’Henri, s’accordant à tour de rôle quelques heures de repos. Le verrat demeure cependant introuvable, et les empreintes disparaissent bientôt à l’orée des champs des Plaines. Les moissons prennent du retard et le père se résout à laisser les fils retourner aux terres et à la porcherie, s’occuper de la récolte et de l’ensilage tandis que son obsession le fait dériver, l’entraîne loin de l’exploitation dont il leur délègue de fait la gestion.

D’autres avortements se produisent durant l’été, mais d’abord suffisamment espacés pour que Serge et Joël se contentent de les relever sans en être alertés. Puis, un matin de la première semaine de septembre, tandis que les deux frères contrôlent des bandes de truies en gestation, ils trouvent de nombreux mort-nés. Chacun affairé dans un enclos, ils se lancent un regard par-dessus les barrières qui les séparent.

« Quelque chose déconne », dit Serge.

Il griffonne sur son calepin le nombre de porcelets avortés.

« T’en as combien, toi ?

— Sept ici, neuf là. Neuf aussi dans cet enclos. Onze dans celui-là, répond Joël.

— C’est pas bon. Pas bon du tout. Faut les fouiller pour s’assurer qu’il leur en reste pas… Occupe-t’en, je reviens, faut que je vérifie quelque chose. »

Serge gagne la sortie du bâtiment et marche en direction du bureau d’Henri. Il hésite un bref moment, tâte ses poches à la recherche du trousseau de clés et insère un double dans la serrure. Il pousse la porte sur la pièce confinée, puant le renfermé et le cendrier froid. Il actionne l’interrupteur à plusieurs reprises avant de comprendre qu’Henri n’a pas remplacé les néons. Serge s’avance alors pour allumer la lampe de bureau et les bris de verre craquent sous ses semelles. La grille de protection pend toujours au-dessus du fauteuil en cuir à l’assise usée et des gouttes de sang ont séché et noirci à l’angle du bureau. Sur le mur, le planning du cheptel qui lui évoquait autrefois une kabbale, un mandala dont le sens secret n’était entendu que du père, organise le quotidien de l’élevage selon les cycles des truies, les saillies, les mises-bas ; préside à la vie et à la mort des porcs. Serge compare les données annotées sur son carnet aux prédictions du planning quand Joël surgit dans l’encadrement de la porte.

« Il est peut-être temps qu’on range ce bordel », dit-il.

Serge se contente de lui lancer un regard par-dessus l’épaule.

« On est à environ 30 % de pertes sur les premières mises-bas, alors qu’on ne devrait pas être à plus de 5 % en temps normal. On n’a jamais rien eu de pareil…

— Il faut lui en parler », répond Joël.

Serge allume une cigarette et reste un long moment silencieux, tapant nerveusement du pied et scrutant les arcanes du planning comme s’il attendait qu’elles lui révèlent quelque chose.

« Non, dit-il en se tournant vers son frère. On lui dit rien pour l’instant. On va contrôler les auges et prendre les températures matin et soir.

— Et les trente bêtes qui doivent partir demain pour l’abattoir ?

— On maintient. L’engraissement n’est pas touché, de toute façon. Tu appelles et tu confirmes. »

Ils quittent le bureau et retournent aux bâtiments de la porcherie.

« Je le sens pas, dit Joël en marchant près de Serge. Si le vieux apprend qu’on lui a caché quelque chose…

— T’as envie d’aller le trouver, toi ? Je sais même pas où il est, putain ! Tu vois pas qu’on ne peut pas compter sur lui ? Il serait incapable de gérer un truc pareil, et ça va encore nous retomber sur la gueule. »

Joël se tait tandis qu’ils désinfectent leurs bottes avant d’entrer à nouveau dans le bâtiment de la maternité.

« Écoute, dit Serge, à nous deux, on est tout de même capables de gérer la situation. Commençons par déblayer toute cette merde et par séparer systématiquement les truies qui présentent des symptômes… On nettoie les semelles avant d’entrer dans les enclos, on change de bottes quand on passe dans un autre bâtiment… »

Joël acquiesce et ils entreprennent de ramasser les dépouilles sanglantes des porcelets et les poches placentaires, puis de nettoyer au jet d’eau les flaques de liquide amniotique. Lorsqu’ils versent le grain dans les auges, seules deux truies ne mangent pas. Elles se tiennent à distance, apathiques.

« Celle-là a de la fièvre. 41 degrés, dit Joël en retirant le thermomètre à mercure du rectum de la bête. On devrait au moins contacter le véto et demander des analyses.

— On va faire ça, oui… En attendant, passe-les à l’eau froide avant de les isoler », répond Serge.

Les jours suivants, ils désinfectent l’ensemble du bâtiment de la maternité. Joël réunit les truies malades dans un enclos, à l’écart des autres porcs. Serge consent enfin à prévenir Leroy, le vétérinaire, mais il prend soin de supprimer du planning une partie des saillies et des fausses couches advenues au cours des deux mois précédents. Le lendemain, de bonne heure, les frères s’apprêtent à quitter la maison lorsque la voiture de Michel Leroy se gare dans la cour.

« Je m’en charge, dit Serge. Où est le paternel ?

— Je sais pas. Je crois qu’il dort, répond Joël, le 4 × 4 est là et il m’a semblé l’entendre rentrer tard cette nuit.

— Reste ici. S’il se réveille et pose des questions, dis-lui qu’il s’agit d’une visite de routine. »

Serge enfile sa parka et quitte la maison. Joël le voit marcher à la rencontre de Leroy et il devine à sa démarche qu’il est encore ivre de sa tournée des bars de la veille. Leroy est un grand type maigre, au cheveu rare, flottant dans un imperméable bien trop grand. Les deux hommes se serrent la main, échangent quelques mots, puis s’éloignent en direction de la porcherie.

« Comment va ton père ? demande le vétérinaire en chemin.

— Fatigué. Il couve quelque chose. On sait pas quoi. C’est pour ça que je préférerais qu’on traite en direct, toi et moi. Il faut le ménager, dit Serge.

— Dis-m’en plus. Tu es resté plutôt évasif au téléphone…

— On a repéré quelques problèmes en maternité. Des truies apathiques, fiévreuses… Perte d’appétit… On a aussi eu plusieurs fausses couches sur des premières portées…

— L’apparition des symptômes remonte à quand ?

— C’est les avortements qui nous ont alertés. Quelques semaines ? Un mois, tout au plus… »

Parvenus à la porcherie, ils enfilent leurs blouses et leurs bottes, puis pénètrent à l’intérieur des bâtiments. Leroy examine quatre truies malades, posant à Serge des questions auxquelles il ne répond que par bribes, comme rétif ou distrait, le regard fixé sur le dos des bêtes. Ils inspectent ensuite le reste des enclos.

« Bon, dit enfin le vétérinaire en haussant les épaules, vu comme ça, je ne vois rien de très alarmant. On peut commencer pour essayer un antibiotique à large spectre…

— On teste déjà une partie des reproducteurs chaque année pour dépister certaines infections, et on prévient le reste par un traitement administré en prophylaxie.

— C’est pourquoi je ne m’inquiète pas trop. On va tout de même demander une analyse sur prélèvements. S’il y a d’autres fausses couches, envoyez tout au labo, mort-nés, placentas, etc. Il faudrait aussi contrôler l’aliment. J’ai déjà vu un cas d’ergot de seigle affecter la gestation d’un élevage. On n’y a pas pensé de suite, les porcs devenaient dingues, les truies avortaient à répétition…

— Entendu », dit Serge.

Les deux hommes discutent encore un moment dans les allées, puis Leroy prend congé. Après son départ, Serge, nauséeux, sort prendre l’air à l’arrière du bâtiment maternité. Il fait les cent pas, tourne en rond sur la vaste dalle sous laquelle les tuyaux d’évacuation bouillonnent des eaux noires de la porcherie et se déversent dans la fosse. Il avale une rasade de whisky qui coule sur son menton, dans son cou hérissé d’une barbe naissante et piquée de poils blancs, puis s’accroupit brusquement et vomit sur le béton des jets d’alcool et de bile. Il reste un long moment, traversé de spasmes, les mains au sol, à quatre pattes, sans plus rien à rendre, éructant de l’air en gémissant à chaque contraction de son diaphragme. Quand il parvient à se calmer, il se laisse tomber sur le côté, puis roule sur le dos, vide de toutes forces, de toutes pensées, ses yeux pleins de larmes fixant un ciel en lambeaux. Lorsqu’une porte claque derrière lui, Serge se redresse avec peine. Joël avance vers lui.

« File-moi une cigarette », dit l’aîné.

Joël tire un paquet de sa poche et grimace en jetant un œil à la flaque de bile flavescente.

« T’as vraiment une sale gueule…

— Merci, dit Serge en abritant son briquet d’une main.

— J’ai croisé Leroy sur le chemin. Pourquoi tu lui as pas dit ?

— Dit quoi ?

— La vérité. Pour les truies. Toutes.

— Mais putain, puisque je te dis que tout est sous contrôle ! T’as pas moufté, j’espère ? »

Joël secoue la tête et se tait un moment.

« Je comprends pas que t’aies cherché à minorer les symptômes… »

Serge soupire et reprend ses allées et venues sur la dalle, tirant avidement sur le filtre de sa cigarette.

« Si Leroy avait toutes les cartes en main, il pourrait peut-être adapter un traitement…

— Y a déjà un traitement adapté, tu le sais aussi bien que moi. Toutes les truies sont sous antibios, qu’est-ce que tu veux de plus ?

— Je sais pas. Des analyses, un antibiogramme, en parler au vieux, nous concerter. Faire quelque chose plutôt que de rester les bras croisés à se voiler la face, à attendre que les choses se tassent d’elles-mêmes. »

Serge ricane.

« Parce que tu trouves qu’on se démène pas assez ? Vas-y, le trouver ! Va ! Ça fait deux mois qu’il passe son temps à battre cette putain de campagne en long, en large et en travers. Tu l’as vu ? Il est maigre, il est crade, il parle tout seul. Il est devenu fou !

— On devrait appeler le médecin. »

Serge se tait un instant et fume en tanguant près de la fosse.

« Faut que je te dise quelque chose… C’est moi qui suis retourné à la porcherie ce soir-là… C’est moi qui ai laissé la porte de la verraterie ouverte et le verrou de l’enclos tout juste fermé… Je sais pas ce qui m’est passé par la tête… J’avais pas de certitude… Je savais que La Bête pouvait le faire, mais je n’ai pas pensé qu’il le défoncerait pour de bon, ni qu’il parviendrait à sortir de l’enceinte… »

Continuer : partie 3 sur 4