Règne animal
L’effondrement (1981)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il écrase son mégot dans le fond de sa tasse de café. Joël reste d’abord silencieux, puis il se relève et dit :
« On va reprendre les choses en main. J’ai demandé à Leroy de venir faire une nouvelle série de prélèvements sur les truies. On va effectuer d’autres analyses. Ils finiront bien par trouver. J’ai compté plus de trente fausses couches depuis le mois dernier. Il faut que tu m’aides, Serge, ou les bêtes vont crever en masse.
— Tu piges donc pas ? Tout ça… La porcherie… Les porcs… Ça nous dépasse, toi et moi, c’est… On ne va rien résoudre, rien réparer… »
Serge saisit la bouteille de Johnnie Walker pour se verser une rasade, mais Joël la lui arrache des mains et la jette contre un mur où elle éclate.
« T’es aussi responsable que moi, t’entends ? Autant que moi, et autant que le vieux. »
Serge hausse les épaules.
« Bien sûr, oui. Et après ? »
Joël désigne Serge d’un doigt accusateur, puis il renonce et quitte la maison, rabattant si fort la porte derrière lui qu’il en fend le chambranle.
*
Jérôme contemple les poupées. Julie-Marie et lui sont partis maintes fois avec elles en voyage. Lorsqu’elle le décrétait, c’était le temps des vacances ; elle fourrait alors pêle-mêle dans une valise quelques shorts, quelques T-shirts, quelques slips et paires de chaussettes, elle entraînait Jérôme vers l’épave rouillée de la 4 CV dont le châssis repose encore perché sur des cales dans les herbes hautes à l’arrière de la ferme.
Julie-Marie l’installait près des poupées, sur la banquette arrière, lui ordonnant de surveiller ses sœurs et de ne pas les embêter car un accident est si vite arrivé, un instant d’inattention, et voilà, bim, boum, bam, c’est le drame, on se retrouve dans un fossé ou encastré dans un platane, le corps disloqué, mélangé aux bras et aux jambes, aux têtes creuses et chevelues des poupées… Elle rabattait la portière qui grince et claque, dont les vitres ont verdi et, le temps de contourner l’épave, laissait Jérôme seul dans l’habitacle embaumant le métal corrodé et chaud, la mousse pourrissante de fauteuils imbibés par la pisse des chats qui viennent s’y réfugier par l’une des brèches que le temps, la rouille et l’humidité ont ouvertes dans la carrosserie.
Puis, Julie-Marie s’installait sur le siège conducteur, face au volant absent – car les pères désossent les épaves et revendent les pièces détachées –, réglait le rétroviseur dont le tain est piqué, s’assurant que la fratrie imaginaire se tenait sagement assise ; jamais elle n’énonçait d’autre destination que « la mer » et « la montagne », les seuls ailleurs connus, avant d’insérer dans le contact une clé invisible, pestant lorsque le moteur disparu peinait à démarrer, puis se renfonçait enfin dans le siège avec satisfaction, les bras tendus dans le vide, quand elle seule l’entendait toussoter.
Ils partaient, laissant derrière eux la ferme, Puy-Larroque, les terres familières, et Jérôme écoutait Julie-Marie décrire les paysages qu’ils traversaient, recelant d’étranges trésors, des villages troglodytes, des volcans crachant des nuages de cendre et vomissant sur leur flanc une lave lumineuse, des lacs miroitants de la surface desquels jaillissaient des poissons volants aux reflets métalliques, des villes immenses et grises élevées jusqu’au ciel par la main de l’homme, des côtes abruptes et granitiques s’effondrant dans des mers démontées qu’ils longeaient, au péril de leur vie, par les lacets d’une route tortueuse. Jérôme écoutait, observant le jardin en friche au travers des fenêtres verdoyantes de la 4 CV, ne voyant que les carcasses des autres voitures, des estafettes, des machines à laver, puis il dodelinait bientôt de la tête, finissait parfois par s’assoupir. Il se réveillait un moment plus tard : Julie-Marie avait quitté la voiture, laissant la portière ouverte. Quand le soleil tapait, l’épave devenait une étuve. Parfois, c’est la voix de l’un des pères, de Catherine ou de Gabrielle qui l’appelait depuis la cour et le tirait, suant, de ses rêveries. Il avait alors l’impression d’avoir effectivement voyagé, à travers l’espace et à travers le temps, par des dimensions et des univers infinis.
Pendant que Julie-Marie conduisait, il arrivait aussi que Jérôme saisisse les poupées, leur tire les cheveux, les frappe contre les vitres et les sièges, leur torde les bras et les jambes, alors Julie-Marie les réprimandait, grondait et menaçait, s’ils continuaient leur cinéma, de se garer en bord de route et de descendre pour leur passer une sacrée raclée, chose qu’elle ne tardait pas à faire, braquant soudain, pilant de toutes ses forces, descendant de voiture et ouvrant la portière arrière à la volée. Elle s’asseyait alors sur la banquette et intimait à Jérôme l’ordre de baisser son pantalon et sa culotte, puis de s’allonger sur ses genoux pour qu’elle lui administre une fessée, murmurant tu-es-un-vilain-garçon, de la même façon qu’elle grondait les poupées lorsqu’elles refusaient la bouillasse qu’elle leur donnait, et Jérôme gesticulait voluptueusement, sous les claques assenées sur ses fesses nues, contre la cuisse de Julie-Marie dont il percevait les tout petits poils hérissés et translucides, sous le regard indifférent et le sourire à peine esquissé des poupées.
Tu-es-un-très-très-vilain-petit-garçon.
Julie-Marie se promenait partout avec ce tutu en gaze rose pâle que Catherine lui avait acheté dans un vide-greniers parce qu’elle rêvait de faire de la danse classique comme les autres petites filles de l’école ; mais il aurait pour cela fallu faire deux fois par semaine, après la classe, les quelques kilomètres qui séparent Puy-Larroque de la petite ville dans laquelle les cours sont dispensés, et personne n’en a jamais trouvé le temps.
Allongé sur le lit de Julie-Marie, Jérôme enfonce son visage dans le traversin et la revoit parcourir la cour de la ferme en long, en large, et en travers, à pas de chat, à sauts de biche, poursuivie par les chiens qui jappaient, ivres de joie, répéter les chorégraphies dont elle enseignait à ses poupées les enchaînements, n’hésitant pas à les réprimander d’un coup de bâton lorsqu’elles se montraient inattentives ou ne pointaient pas correctement le pied. Elle demandait à Jérôme d’assister à ses représentations, soignant sa mise en scène par de savants agencements de vieux draps tendus sur des tringles à rideaux, de lampes recouvertes qui tamisaient la lumière, et le garçon la regardait répliquer avec cérémonie les mêmes gestes dans son petit théâtre tout de bric et de broc.
Elle ressemblait à la petite ballerine qui ne tourne plus sur elle-même dans la boîte à musique de l’arrière-grand-mère, dont elle remontait autrefois le mécanisme et qu’il regardait tournoyer sur sa piste minuscule, puis qui s’est enrayée et repose maintenant sur une des étagères, entre des miniatures de chats en porcelaine, comme eux recouverte d’une couche de poussière grise et pelucheuse. Peut-être le mécanisme de Julie-Marie a-t-il fini à son tour par s’enrayer, et qui sait où a fini le tutu de gaze rose pâle ? Certainement relégué dans le fond d’un placard ou d’un carton à jouets.
N’est-ce pas ce qui est en train de lui arriver ? N’est-il pas, comme les poupées mortes sur la moquette, devenu indésirable, désuet, pareil à toutes ces choses pour lesquelles elle semble maintenant concevoir de la honte et qu’elle trouve puériles ? Des choses de bébé, de petite fille, auxquelles elle préfère les garçons du dehors… Leur offre-t-elle des spectacles, des danses plus lascives ? A-t-elle répété les gestes pour de faux ou pour du beurre, comme autrefois, lorsqu’elle lui faisait embrasser son poing, serrant les doigts et portant à sa bouche le creux de sa paume ?
« Tu sors la langue et tu tournes en fermant les yeux. J’ai dit : en fermant les yeux ! »
Et Jérôme de s’entraîner sur son propre poing, puis sur n’importe quel trou creusé dans l’écorce d’un arbre, l’anfractuosité d’une pierre cabossée, la gueule de l’un des braques qui, joyeux, lui léchait en retour le visage à grands coups de langue toute rose et toute douce.
« Qu’est-ce que tu fais, petit cochon ? »
Julie-Marie avait passé la tête par l’embrasure de l’une des niches du chenil, dans laquelle Jérôme était entré, du temps où son corps lui permettait encore de s’y glisser et de s’y allonger tout entier sur la paille et les vieilles couvertures puantes. Il la regarde sans même penser à retirer la main du fourreau du chien qu’il branle pour la seule et bonne raison que le chien aime bien ça. Julie-Marie agite son index sous son nez et fronce les sourcils. Elle le gronde maintenant et le tire par un pied hors de la niche.
Comment savoir ce qui est bien, ce qui est mal ? Le chien n’est-il pas content, lui ? Est-ce plus terrible que de fourrer la langue dans son poing ou bien entre les cuisses si soyeuses de Julie-Marie lorsqu’elle consent à s’allonger dans un lit ménagé au milieu des blés tendres et à faire glisser sa petite culotte jusqu’à ses genoux couverts de petites croûtes et d’estafilades ?
Il ne faut plus, il ne faut plus, il ne faut plus.
Pourquoi n’est-il pas mal de frapper les bêtes, de leur arracher des morceaux de chair, de leur fracasser le crâne contre un mur ou de les noyer dans un seau, et pourquoi est-il mal de leur donner du plaisir ou de donner du plaisir à Julie-Marie ? Même Gabrielle le sermonne lorsqu’elle le surprend en train de toucher son propre zizi ou celui des jumeaux.
« Arrête de tirer dessus, tu vas l’arracher. Ne fais pas ça devant les gens. Laisse les jumeaux tranquilles. »
Jérôme voit Henri reposer le porcelet sur le caillebotis et pointer la lame du scalpel dans sa direction ; un des deux testicules qu’il vient de trancher est resté collé sur la tranche de sa main.
« Tu sais, cette façon que t’as de regarder ta sœur, ben j’aime pas bien ça. »
Ne branlent-ils pas les verrats, eux, les pères, pour multiplier les cochons « comme les pains » ? Rien ne sépare son corps de celui des animaux, des plantes, des pierres. Il les désire tous également.
Comment faire pour retenir à lui Julie-Marie, pour que les choses ne changent ni ne disparaissent ? La petite Émilie Seilhan, morte noyée dans le bassin dont on lui avait pourtant défendu de s’approcher, n’a jamais changé sur la photographie du médaillon incrusté dans le marbre de la stèle. Elle a simplement pâli avec le temps, le verre soufflé du médaillon a verdi avec les mousses, mais elle est restée cette petite fille au regard vague et à la peau très blanche, vêtue de sa robe au col et aux poignets crochetés ; jamais elle ne se lassera des jeux dans lesquels Jérôme l’entraîne, elle attendra toujours au fond de l’ancien lavoir ou du lac d’irrigation, prête à écouter les histoires qu’il s’invente, à suivre ses chasses aux couleuvres, à nager sous lui dans les ombres et les algues. Joue-t-elle ou se souvient-elle seulement, esquissant des gestes las par atavisme, des réminiscences de jeux ? Peu importe car elle sera pour toujours la petite Émilie Seilhan, sa seule et véritable amie, figée dans la mémoire de Puy-Larroque par sa noyade dans le bassin du lavoir – autour duquel les villageois ont élevé des piquets et tendu un grillage qui n’a pas tardé à rouiller – et dont on parle aux enfants comme d’une menace, ne t’approche pas du lavoir si tu ne veux pas finir comme la petite Émilie, ou comme la petite Seilhan, alors que la plupart d’entre eux ne sont même pas certains qu’elle ait existé véritablement.
C’est ce qu’il faudrait pour Julie-Marie : qu’elle rejoigne elle aussi le fond du lavoir, ou le fond du lac. Sans doute le ferait-elle de son propre gré si elle avait conscience du changement insidieux qui s’opère en eux, de la discordance, de la disharmonie semée par elle. Et si Catherine ou les pères l’oublient, il y aura lui, Jérôme, pour se souvenir de sa sœur telle qu’elle a été, telle qu’elle devrait toujours être.
Il la ferait revivre tout à loisir comme il fait revivre la petite Émilie Seilhan, et elle reposerait le reste du temps en partie dans les limons du lac, en partie dans la terre du cimetière de Puy-Larroque. Pour s’assurer qu’elle ne trouve pas le temps trop long, il glisserait dans la bière les poupées de Julie-Marie, dont il demanderait à Gabrielle de regarnir et repriser les ventres. Il les alignerait le long du capitonnage, tout contre les tentures de soie plissée, et il habillerait Julie-Marie de son tutu en gaze rose pâle, afin qu’elle puisse tournoyer au fond du lac et apprendre les pas de chat et les sauts de biche à la petite Émilie Seilhan.
Ou bien, après avoir noyé Julie-Marie dans le lac, Jérôme porterait son corps jusqu’à l’ancienne chapelle et le déposerait à l’endroit de l’autel où brillent parfois les lumières versicolores tombées du dernier vitrail. Elle resterait intacte, comme sous la vitre bombée des médaillons funéraires, comme les princesses des livres pour enfants qu’elle lisait autrefois, et qui reposent dans des châteaux ensevelis sous les ronces ou la cloche de cercueils en cristal.
*
A-t-elle dormi des jours, des semaines, des mois ? Il lui semble qu’elle s’éveille d’une nuit profonde, au cœur de laquelle le temps s’est aboli, de limbes narcotiques où lui parvenaient les images et les voix projetées dans le vortex de sa conscience détruite, sans qu’elle soit certaine de parvenir à les différencier les unes des autres.
Elle s’assied au bord du lit. Une ligne bleuâtre sourd derrière les rideaux, par l’entrebâillement des volets. Catherine se lève et marche vers la fenêtre dont elle tire à elle les battants. Elle repousse les volets qui claquent contre la façade de la maison. L’aube dissipe la nuit sur la cour. Elle respire les parfums de l’automne, l’odeur des terres suintantes, des troncs spongieux et des lits d’humus. Elle contemple la chambre dans le clair-obscur. Les choses, les objets lui apparaissent tels qu’en eux-mêmes, figés et dérisoires : le vase marqué de lignes calcaires près du lit, le dessin tracé il y a longtemps par Julie-Marie sur le plâtre nu, la coiffeuse dont le miroir emprisonne le reflet diaphane de la chambre et de son corps aride sous la chemise de nuit.
À la naissance de Jérôme, sa mère, encore ignorante du cancer qui s’était déclaré dans son sein, est restée installée près d’elle tout le jour dans un fauteuil de clinique à l’assise plastifiée. C’est ce souvenir que garde Catherine, et l’impression d’un déterminisme auquel elle ne parviendra pas à échapper : il lui faudra être à son tour assise près d’un lit d’hôpital, au chevet de sa propre fille, vieillie et sans plus d’illusions, mais pourtant contrainte de se réjouir de voir naître un enfant, une descendance, de voir se perpétuer une lignée même corrompue, ou peut-être bien convaincue qu’il existe pour l’enfant une place en ce monde, qu’il y a un sens et une légitimité à cette existence nouvelle, à cette continuation, une vérité et une beauté dans tout cela.
Catherine retire sa chemise de nuit, la plie et la dépose sur l’assise en osier de la chaise. Un frisson la traverse et elle passe une main sur son bras, sur son sein et sur son flanc. La sensation n’est plus une souffrance ; elle éprouve la présence de ce corps qui lui est devenu étranger, et qu’elle incarne à nouveau, comme insufflée en elle-même. Elle en observe les mouvements, les sensations, les reliefs, les pleins et les déliés, avec une acuité nouvelle. Elle avance vers la commode dont elle ouvre les tiroirs et choisit au hasard les vêtements qu’elle enfile. Ne s’est-elle pas éveillée un matin, après la naissance de Jérôme, écrasée par un sentiment funeste, une ombre immense qui l’a laissée pour morte, comme précipitée hors d’elle, incapable de s’occuper de l’enfant, incapable même de se soucier de lui ?
Un jour de printemps radieux, tandis que les bourgeons plumeux des magnolias se fendent dans la friche sur des pétales blancs et lisses et que le corps de sa mère ravagée par les chimiothérapies et les ablations est porté en terre, elle ne parvient pas à s’extraire seule de la voiture. Gabrielle et Serge doivent la soutenir à chaque pas pour qu’elle traverse le petit cimetière à la suite du cortège funèbre, si pâle qu’il semble que ce soit elle qu’ils s’apprêtent à ensevelir. Le jour brûle sa rétine, et le croassement des corbeaux qui se tiennent à distance, perchés sur les stèles, vrille ses tympans. Elle n’éprouve en vérité aucun chagrin, pas même de la compassion pour son père perdu au milieu des gens, de tout ce cérémonial, et qui cherche du regard l’assentiment de ses filles : s’assied-il au bon endroit ? se tient-il correctement ? prononce-t-il les mots justes ? va-t-il dans la bonne direction ? Catherine voudrait le soustraire à sa vue, soustraire la lumière et les voix, la sensation de la main de Serge refermée sur son bras, la vision du trou noir de la fosse, le cortège compatissant et le cri des corbeaux. Sitôt l’office terminé, elle supplie Serge de la raccompagner à la maison. La mort de sa mère, la réclusion de son père qu’elle finit par ne plus voir que de loin en loin, sa propre dérive entrecoupée de rémissions durant lesquelles elle retrouve les enfants changés, grandis, sensiblement plus lointains et étrangers, avant d’être de nouveau engloutie par d’intimes ténèbres ; voilà ce qu’il se passe durant les onze années suivantes, avant ce matin d’automne humide et froid auquel elle se prépare, au point du jour, ignorante du déclin de la porcherie, de la violence si longtemps contenue, désormais libérée et prête à fondre sur eux. Elle s’habille dans le silence, tout emplie d’une certitude dévoilée : rien ne la retient plus prisonnière. Ni les murs ni les hommes. Pas même les enfants, dont elle sent de façon certaine la présence de l’autre côté des murs. Qu’a-t-elle jamais eu à leur offrir ?
Elle n’emporte rien. Elle quitte la pièce et longe le couloir. En passant devant la chambre sépulcrale du patriarche, dont la porte est restée entrouverte, elle contemple le matelas nu et l’alaise dont les élastiques enserrent les angles. Sur la table de nuit, le cadre repose dans la pénombre. La photographie semble avoir noirci sous la loupe du verre, comme si l’orage que couvait l’arrière-plan s’étendait aux branches du noisetier, puis au visage d’Élise, jusqu’à l’engloutir tout à fait. Il ne reste plus, pour finir, que la silhouette de l’enfant qui court encore, sans jamais atteindre le bord du cadre, et semble maintenant fuir l’obscurité qui le talonne et le menace. Catherine descend l’escalier le plus discrètement possible. Elle s’avance vers la porte d’entrée et voit Serge, effondré sur le canapé du salon empuanti par l’odeur de tabac, la sueur rance et l’haleine d’ivrogne qu’il souffle dans son sommeil. Elle s’approche de lui et le regarde longuement avant de se pencher sur l’assise et de poser une main sur son front. Il gémit dans son sommeil, puis se tait, et Catherine se détourne. Elle pousse la porte d’entrée et quitte l’enceinte de la ferme. Elle longe les fossés sombres, courant parfois sur quelques mètres d’une cadence heurtée, rompant à chaque pas les liens invisibles qui l’entravent. Les herbes du bas-côté crissent sous ses semelles. Plus loin, en direction des Plaines et quand le jour surgit, des oiseaux migrateurs s’élèvent depuis les lignes électriques et les arbres sur lesquels ils ont passé la nuit. Ils forment dans le ciel de vastes taches d’encre. Lorsque Catherine jette enfin un regard par-dessus son épaule, la ferme n’est plus visible, bête colossale et assoupie, engloutie derrière les vallons des Plaines.
*
Joël travaille comme un forcené, seul au milieu des porcs, respirant les miasmes putrides de la porcherie. Ses muscles sont fourbus, ses bras raidis par les tendinites. Chaque jour, le rituel est le même. En plus des soins quotidiens, il inspecte les enclos, retire les dépouilles et les placentas qu’il jette dans des seaux, nettoie au jet les sols et les bêtes, racle inlassablement le béton.
L’odeur du Cresyl et celle du purin attaquent ses bronches, brûlent ses sinus et sa gorge. Il lui arrive encore de penser qu’il parviendra peut-être à circonscrire l’épidémie, et qu’il trouvera alors quelque grâce aux yeux d’Henri, et même à ceux de Serge. Il leur prouvera sa valeur. Peut-être pourra-t-il même porter la nouvelle au père agonisant sur son lit d’hôpital, lui expliquer par quelle ressource il est parvenu à sauver la porcherie. L’instant d’après, l’idée le stupéfie. Pourquoi s’acharnerait-il à maintenir l’élevage que tous ont abandonné, lui qui a tant souhaité l’effondrement de l’entreprise familiale, de la ferme et du clan ? N’est-ce pas pourtant ce qu’il doit à Serge, à Catherine ? À Jérôme, enfin.
Il tente de repousser hors des bâtiments les excréments produits par les porcs, et la fosse à purin continue de se remplir inexorablement, mais il ne parvient pas à accomplir le travail pour lequel deux ou trois hommes sont nécessaires. La sonnerie du téléphone de la porcherie retentit durant des jours, sans qu’il trouve ni le temps ni la force d’y répondre. Car la merde continue de s’accumuler dans les angles, formant bientôt des monticules puants et infectieux dans lesquels viennent pondre les mouches qui bourdonnent par nuées au-dessus des porcs, s’agglutinent à leurs yeux, leurs groins, tous les orifices. Des larves blanches ne tardent pas à éclore et à ramper par millions dans la boue qui déborde des rigoles d’évacuation et le long des allées aussi lentement et sûrement qu’une coulée de lave.
À la fin du mois de septembre, l’infection s’est étendue à l’ensemble des bâtiments de la porcherie. La crainte d’être lui-même contaminé gagne Joël. Ne respire-t-il pas ces miasmes, ne touche-t-il pas ces porcs à longueur de journée ? Sous la douche, il se nettoie à l’eau de Javel, dont il ne tarde pas à traîner l’odeur avec lui, sans pour autant parvenir à se défaire de celle des porcs. Des brûlures superficielles couvrent bientôt ses paupières, l’entour de ses lèvres, ses parties génitales. Il frictionne sa peau avec de l’alcool à 90°, geignant sous la douleur.
Il continue de déverser les eaux sales à l’arrière de la porcherie, mais ce sont bientôt les cadavres de porcelets, puis de cochettes, puis de porcs à l’engraissage qu’il lui faut charger à grand-peine sur une brouette et extraire des bâtiments. Les truies sont désormais presque toutes atteintes de métrites purulentes. Un pus épais et sanguinolent s’écoule de leurs vulves et forme de grandes flaques opaques et rosâtres qui se mélangent au lisier sur le sol des enclos. Joël tente de les relever. Il pousse leur croupe, leur assène des coups de battoir en désespoir de cause. Elles cherchent à se redresser pour lui échapper, mais retombent sous leur poids. Elles hurlent, et il finit par hurler avec elles.
Joël perd la notion du temps. Une heure passée dans les bâtiments de la porcherie semble une éternité. Il n’en sort bientôt plus. Il dort dans le bureau du père ou dans un coin de vestiaire, sur un banc ou à même le sol. Il mâchonne le grain destiné aux porcs. Il pisse et chie avec eux, au milieu des allées. Derrière les barrières des enclos, des crevards se traînent, silencieux, dans une marée de lisier. Il choisit de les abattre, à tour de bras, à coups de pioche assenés dans le crâne. Lorsque les bêtes le voient tuer l’une d’elles, elles n’ont plus la force de chercher à fuir et s’affalent sur elles-mêmes, attendant que leur tour vienne.
Il arrose d’essence les cadavres les moins lourds qu’il dispose en tas sur la grande dalle, à l’arrière de la porcherie, puis il y met le feu. Des colonnes de fumée grasse s’élèvent dans l’air stagnant. L’odeur de cette chair viciée et cramoisie lui fait vomir ses tripes ; il se résout alors à les balancer simplement dans la fosse à lisier où ils flottent, se gonflent des gaz de la putréfaction et finissent par éclater.
Parce qu’il n’en trouve plus la force, Joël cesse de nourrir les bêtes. Affamés et malades, les porcs deviennent agressifs. Ils s’attaquent les uns les autres. Lorsque l’un d’entre eux fait une descente d’organes, ses congénères le dévorent parfois, le laissant à demi mort et éventré. Les rats ne se cachent plus. Ils s’aventurent par centaines dans les enclos, nageant dans la boue fécale que Joël ne parvient plus à endiguer, sautant de cadavre en cadavre pour se repaître, dévorant d’abord les cartilages, les oreilles et les groins, avant d’entamer les couches de graisse. Tandis qu’il essaie de tirer le cadavre d’un jeune verrat hors de la porcherie, Joël sent un craquement dans son dos, et il tombe à terre, terrassé par la douleur. Il lui faut ramper jusqu’à la barrière d’un enclos pour parvenir à se relever. Dès lors, il laisse les dépouilles pourrir sur place.
Un matin, il est tiré d’un sommeil léthargique par la sonnerie du téléphone. Il décroche enfin.
« Bon sang, j’essaie de vous joindre depuis plus d’une semaine !
— Pardon, mais… Qui est à l’appareil ? demande Joël, que ses cris et l’acidité de la porcherie ont presque rendu aphone.
— Leroy. Serge, c’est toi ? Est-ce que ça va ?
— C’est Joël… C’est compliqué, ici. Je crois que… Est-ce qu’il y a du nouveau ?
— Oui. J’ai demandé des analyses plus poussées sur les derniers prélèvements. Quelque chose clochait sur le bilan hémato et je voulais en avoir le cœur net. La formule leucocytaire était perturbée. La quantité de leucocytes était normale jusqu’à présent, ce qui m’a induit en erreur et nous a fait perdre un temps considérable. Les prélèvements montrent une augmentation des monocytes et…
— Tu peux être plus clair ? l’interrompt Joël.
— C’est un signe qui indique que le système immunitaire des porcs est perturbé et qu’il y a une infection chronique dans l’élevage. J’ai demandé des analyses complémentaires à un autre labo spécialisé. Il s’avère que vingt-deux truies sur les vingt-cinq testées sont positives à la brucellose, et cinq fœtus sur six…
— C’est impossible, dit Joël.
— C’est en tout cas très rare, surtout en hors-sol. Le principal facteur est la contamination par un sanglier, ou bien par le contact avec des charognes…
— Des charognes ?
— De petits animaux, par exemple… Il n’est cependant pas impossible qu’un porteur sain ait été introduit lors du dernier renouvellement. »
Joël reste un moment silencieux à fixer le planning du cheptel, sur le mur face à lui.
« Quelles sont les solutions ? demande-t-il enfin.
— J’ai bien peur qu’il n’y en ait qu’une : l’abattage de l’ensemble des bêtes. Un abattoir sera réquisitionné par la Direction des Services vétérinaires, et des camions scellés viendront chercher les porcs à l’élevage. Ils seront comptés à la montée et à la descente, pour s’assurer qu’il n’y ait aucune fuite. Il faut aussi que je te dise… On considère que ce type d’épidémie relève de la responsabilité de l’éleveur… Il n’y aura très certainement aucune indemnisation. »
Après avoir raccroché, Joël erre, hébété, au milieu des enclos, derrière les cloisons desquels les bêtes ne crient plus. Un étrange silence plane dans la porcherie. Seuls les essaims de mouches, dérangés par un rat ou les soubresauts d’un porc agonisant, se soulèvent par instants et dévoilent une carcasse, emplissent l’air d’un bourdonnement, puis se rabattent et la drapent à nouveau d’un linceul métallique et frissonnant. Ici et là, un jeune verrat ou une cochette encore sains pataugent, le flanc maigre, dans la boue putride de leur enclos, évitant les cadavres à demi ensevelis. Leur peau pâle a disparu sous une couche excrémentielle et leur œil semble plus clair et pénétrant, agrandi par la terreur et la faim. Ils voient passer l’homme qui avance à petits pas dans les allées, se retenant aux planches et aux barres des enclos pour arracher ses bottes à la succion du lisier. Son visage, son cou, ses mains et ses avant-bras sont eux aussi souillés par la merde et les sanies. Ses yeux passent d’une bête à l’autre, sans les voir. Il tire les loquets, soulève les clenches, ouvre les enclos. Quelques porcs s’en échappent et font irruption dans les allées, jetant en tous sens des regards hallucinés. Joël tire les grandes portes coulissantes, laissant la lumière du jour et le grand air balayer la pestilence des bâtiments.
Il sort à l’arrière de la porcherie, suivi par de jeunes bêtes aveuglées, et qui zigzaguent, sur la grande dalle, sans savoir dans quelle direction fuir. L’une d’elles heurte le grillage d’enceinte et tombe dans la fosse à purin. Immobile, les bras ballants, l’homme la regarde surnager un instant au milieu des cadavres avant de couler et de disparaître en d’épais remous. Joël contourne les bâtiments pour accéder à la réserve dans laquelle Henri entreposait les bidons de carburant, puis les charge dans une brouette qu’il pousse jusqu’au hangar à foin. Il dévisse l’un des bidons et le vide à moitié sur les bottes et les meules. Il entre ensuite dans chacun des bâtiments et, remontant les allées, lève les jerrycans au-dessus des clôtures, arrose les planches des cloisons, les dépouilles amoncelées, les chariots de grain. Des groupes de rats prennent la fuite le long des poutres de charpente. Les porcs sains détalent devant lui en poussant de longs cris ininterrompus. D’autres, moribonds, reposent sur le flanc, et de leur gueule ouverte ne s’échappe d’autre son qu’un râle grave et profond lorsque Joël les asperge d’essence.
*
Jérôme s’éveille sur une couche de rameaux souples et de feuilles rousses. Il revient d’entre les morts, d’un sommeil sans rêve et sans conscience dont il peine d’abord à s’extraire, ravalé par le néant. Entre ses paupières mi-closes, le jour se prend à ses cils en éclats de couleurs, en lignes fluctuantes. Des ombres majestueuses, des nébuleuses, se déploient, se rassemblent et explosent. Il ne perçoit rien, ni le poids de son corps reposé sur le lit végétal, ni l’ombre des ruines. Il n’a pas le moindre souvenir des heures passées, ni d’une existence antérieure ; seul l’habite le sentiment d’une paix profonde, assourdissante. Puis, le monde diffus, impalpable, resurgit à mesure que l’enfant est ramené à ses propres surfaces. Il sent alors ses muscles courbatus, son enveloppe de chair. Il ouvre les yeux sur la cime des arbres, les branches entre lesquelles se disloque et tombe le ciel blanc, puis il se redresse, prenant appui d’une main sur le sol.
L’enfant reconnaît son temple, les vestiges de murs ensevelis sous le lierre, les dalles soulevées par les racines entre lesquelles percent les saxifrages et les tiges sèches des digitales, les déblais pulvérulents de planches et de gravats. Il promène à l’entour son regard pâle, puis se redresse, tangue un peu avant de trouver son équilibre. À l’endroit du chœur, l’enfant avise l’ossuaire, les bois de cerfs verdis par les mousses et étayés par des pierres, pelages épars et cuirs secs suspendus aux rameaux de grandes branches comme des fruits fragiles et chuintants, dépouilles réunies et élevées en ossuaires animistes dans lesquels s’entrecroisent savamment crânes blafards de rongeurs et de petits carnivores, squelettes grisâtres aux fragiles cages thoraciques, défenses de sangliers, vertèbres de toutes sortes liées par de fins cordages, lambeaux de fourrures bringées, rousses ou brunes, queues d’écureuils, de renards et de blaireaux, crapauds et hérissons écrasés sur les routes. Contre l’abside, des formes indistinctes finissent de dévoiler leurs mystères sous des coulées de jus noirâtre.
L’enfant jaillit d’entre les bosquets de ronces, titube entre les arbres. Les bras levés devant lui, il marche en aveugle, se heurte aux troncs, trébuche sur les pierres, dévale les fossés et chute dans le lit sec des petits ruisseaux. Lorsqu’il parvient à rejoindre l’orée du bois, il plonge dans la lumière et marche au beau milieu de la route, petit ivrogne en guenilles, griffé par les épines, bras ballants, souillé par la boue du lac, le visage dissimulé sous un masque brun où percent ses yeux hagards. Il se meut comme une bête, le corps traversé de spasmes et de frissons, lançant devant lui des gestes brusques et d’irrépressibles sons de gorge, étrangement rauques. Il longe le cimetière dans lequel les pierres tombales exhalent une odeur de crypte et de pierre douce. Les morts allongés sous la terre et les stèles de marbre se souviennent, nostalgiques, du soleil qui chaque jour s’effondre derrière les vallons de Puy-Larroque, laissant le ciel si rouge et dramatique qu’il serrait le cœur des plus vieux d’entre eux même au dernier jour de leur vie.
Quand il atteint la ferme, Jérôme s’arrête au milieu de la cour. Des porcs hurlent non loin, des gorets hallucinés détalent entre les épaves de voitures, les débris rubigineux de machines agricoles, de lave-linge ou de canapés désossés sur lesquels se perchent et s’égosillent des volailles. Une fumée âcre s’élève à l’arrière de la maison, stèle noire dressée dans le ciel clair du matin. Dans le chenil, la meute des chiens aboie frénétiquement, s’élance contre le grillage qui ploie sous le poids unifié des braques. Des filets de salive jaillissent de leurs gueules, se prennent et glissent entre les mailles. L’enfant regarde la colonne de fumée entraîner dans son ascension des braises qui rougeoient, virevoltent et disparaissent. Le bruit d’un intense brasier crépite là-bas. Une cochette déboule de l’angle de la bâtisse, poussant une plainte stridente et ininterrompue. Elle traverse la cour, noire de suie, soies calcinées, les chairs à vif, laissant derrière elle une odeur de couenne brûlée. Soudain, à quelques mètres de l’enfant, elle ralentit, puis s’effondre, bascule sur le flanc, les pattes agitées de soubresauts. Son œil cligne en fixant le ciel. L’enfant s’accroupit et pose une main sur la tête de la jeune truie. Ses cils ouverts sur une pupille noire caressent la paume de sa main.
L’enfant marche vers la maison, hésite devant l’entrée, puis continue son chemin jusqu’à la dépendance aménagée dans l’aile ouest de la ferme. Il frappe au carreau. Bientôt, la porte est tirée et la vieille est là qui le regarde. Elle le dévisage de ses yeux rougis par les ans passés près de l’âtre et, pour la première fois, ce regard qu’il a toujours connu acéré, inflexible, est simplement le regard d’une vieillarde hagarde ou un peu folle. Des chats s’échappent entre ses jambes sans qu’elle cherche à les retenir et ils filent dans la cour, sous les moteurs des machines, dans les amoncellements de ferrailles. Puis, elle le voit, sous son masque de boue, le dernier de la harde, le pareil-à-l’oncle, le bâtard mutique, indomptable et crasseux. Il tend les bras et elle baisse le regard vers les mains ouvertes, les paumes que l’enfant lui présente, couvertes elles aussi d’une croûte boueuse. Elle les saisit aux poignets, dépliant les bras maigres, à la peau blanche et translucide. L’enfant sent la pression douce de ses doigts. Elle le tire doucement à elle et il entre dans la pièce sombre. La vieille referme la porte, sans lâcher le bras de l’enfant. Elle l’entraîne à sa suite, vers la cuisine, puis vers l’évier. Elle soulève le T-shirt et le retire, dévoilant le ventre blême, le torse étroit. L’enfant n’esquisse pas un geste de protestation. Les murs atténuent le cri des chiens et le cri des porcs ; la sirène lointaine d’un camion de pompiers en route vers la ferme ne leur parvient pas encore. L’enfant voit dans le regard de la vieille une profonde lassitude, et il comprend qu’elle a peut-être vécu mille ans avant lui. Il lit aussi dans son regard pâle autre chose, autre chose qu’il ne saurait nommer. Elle le reconnaît pour ce qu’il est. Elle comprend que toutes les heures de sa vie l’ont menée à cet instant auquel elle guide l’enfant, d’une main posée sur la nuque, le penche au-dessus du bac de l’évier, fait couler l’eau claire dans le creux de ses paumes pour laver son visage.
OceanofPDF.com
La Bête est éveillé, énervé par la proximité des truies en chaleur dont lui parvient l’odeur depuis le bâtiment consacré à la conception, à travers les cloisons poreuses. De son groin, il pousse la porte de l’enclos. Le verrou est légèrement dévissé et cliquette, branle et se soulève à chacun des coups qu’il assène aux barres de métal. Il cogne, prend un barreau dans la gueule, pousse la porte, la tire à lui, pousse de nouveau, et les vis sont peu à peu délogées de leur pas. Après des heures de patiente manœuvre, la targette et le verrou tombent sur le béton nu de l’allée et la porte du box s’ouvre lentement sur le verrat qui en jaillit, prêt à affronter l’obstacle du corps des hommes dressés devant lui. Il longe les enclos, humant les quatre autres reproducteurs qui s’éveillent à son passage, puis, quelque part au-delà des murs, l’odeur des cochettes nerveuses, des truies gravides et des porcelets. Sa masse énorme se meut en silence dans l’obscurité.
Un autre appel le guide, plus pressant encore que celui du rut ; c’est le parfum ténu de la nuit qui pénètre le bâtiment par les interstices. La Bête remonte l’allée centrale jusqu’à la large porte. Il plaque le groin contre la fente et, d’un mouvement de gueule, fait coulisser le panneau sur le rail. Il avance de quelques pas sur la grande dalle de béton, lève la tête et respire. La campagne est noire et calme. Un frisson d’excitation traverse de part en part le corps massif du verrat. Il tourne le regard un instant vers les portes du bâtiment derrière lesquelles se languissent les truies fertiles qui ont à leur tour perçu sa présence et les phéromones de son haleine lourde, puis La Bête s’en détourne et marche jusqu’à l’enceinte grillagée. Les terres s’étendent au-delà, luisantes et embaumées, recelant l’effluve des herbes et des tubercules, des bêtes inconnues et des petites proies, des buissons humides et de vieux vergers bleuis par la lune. Le verrat mord, tord et déchire sans mal les mailles du grillage, ménageant un trou dans lequel il glisse la tête, puis repose de tout son poids, bombant la clôture et forçant à ployer les piliers scellés dans le béton. L’ouverture ménagée s’agrandit et il parvient à y engager ses pattes antérieures. L’embout des fils coupés s’enfonce dans sa chair et l’entaille tout du long, sur le dos et sur les flancs. Son cri vrille la nuit et excite les chiens qui flairent son odeur et aboient de concert dans le chenil de la ferme. La Bête redouble de puissance, se débat et dessoude des piliers le pan de grille qui vibre en s’y rabattant violemment lorsque le porc se dégage. Ivre de douleur, il galope jusqu’au milieu d’un pré en friche. Il n’a jamais couru. Il découvre sa masse et la force qu’il lui faut mobiliser pour la déplacer. Un sang fluide s’échappe de ses plaies et coule entre ses soies. Il s’arrête, étourdi par l’effort, la liberté nouvelle et la vibration de la nuit que ses yeux sondent, pupilles dilatées. Il distingue les bâtiments mornes de la porcherie qui composaient jusqu’alors la limite de son monde. Il perçoit plus loin l’ombre du corps de ferme, qui n’est pour lui qu’une ombre d’où sourd l’odeur hostile des hommes et des chiens. Il ignore qu’à l’étage, derrière l’épaisseur des murs de brique et de pisé, d’un sommeil égal, dorment les hommes. Dans leurs rêves se presse la masse uniforme des porcs.
Il court longtemps, désorienté par la nuit, le tumulte des parfums et les sons étranges. Il ralentit, contraint par son souffle court, son poids et ses articulations douloureuses. Habitué au béton et aux caillebotis, il évite d’abord la terre molle, les herbes humides, les fossés recelant peut-être quelque danger. Il trotte le long de la route, sur le sol dur, vers l’horizon dégagé, jusqu’à ce que des lumières lointaines et mouvantes le surprennent et le figent. Son pouls bat vite et fort, son souffle chaud se condense dans la nuit pourtant tiède. Les blessures à ses flancs commencent à sécher et forment de longues stries noires, engluant ses soies. Comme les phares de la voiture se rapprochent, il vire à gauche et saute maladroitement le fossé, puis s’éloigne dans l’obscurité du champ tandis que la lumière surgit derrière lui, éclaire la campagne, et qu’un grondement le dépasse. Le bruit de moteur s’éloigne. Il tourne la tête en direction de la route et inspire. L’odeur des siens s’est atténuée ; il la sent à peine, mais la reconnaît pourtant, cachée parmi cent ou mille autres effluves, aussi inquiétants qu’exaltants. Il hésite à revenir sur ses pas car la soif se fait sentir, sa gueule et sa gorge sont sèches, puis il se détourne et continue de marcher. Il emprunte un chemin caillouteux et met en fuite un groupe de lapins dont le bruit, lorsqu’ils détalent dans les fourrés, l’effraie et le fait bondir. Il reste incertain un moment, à scruter la végétation sombre dans laquelle s’agitent d’autres bêtes, toutes inconnues de lui. La lune surgit et dévoile la campagne bleuâtre aux yeux du verrat. Il avance, des heures durant, traversant les cultures et les friches, fauchant çà et là de jeunes plants de maïs. Il se tient prudemment à distance des fermes et des maisons, de l’aboiement des chiens, des lumières suspendues, des routes vrombissantes. Il s’arrête au bord d’une réserve d’eau et s’abreuve, sans voir la chevrette qui l’observe, immobile, sur la berge opposée.
Lorsque la nuit pâlit et que l’aube azure les champs, il se retire dans un bois de chênes sessiles et s’aménage une bauge, creusant l’humus et la terre meuble entre deux troncs couchés. Il ratisse le sous-bois à la recherche des racines dont il se repaît. Lui qui n’a jamais fait de nid dans l’espace exigu de l’enclos de la porcherie ramasse à pleine gueule les feuilles mortes et les mousses sèches au pied des arbres, les branches souples, le tissu d’une vieille chemise abandonnée il y a longtemps par les hommes dans des racines, ensevelie avec elles, et qu’il déterre. Il les entasse dans le creux préparé par ses soins jusqu’à former un enchevêtrement sous lequel il se glisse et s’allonge. Là, dans la pénombre réconfortante, il repose ses muscles fourbus et prête l’oreille aux craquements de la forêt, au cri de la fouine, au chant de la hulotte.
Peu à peu ses paupières s’abaissent sur ses yeux sombres. Des images lui reviennent, surgies d’une mémoire atavique : des plaines fourragères et sauvages, des souilles établies dans les fougères, au cœur de forêts primitives, des rivières indomptables aux flots desquelles il s’abreuve, des meutes de loups qui menacent, une harde innombrable, dont il fait partie, et avec laquelle il chemine. Puis, se superposent les voix des hommes, les encouragements et les cris, les coups assenés sur le groin, dans les flancs, sur la croupe, leurs mains qui l’empoignent par l’oreille et la tordent, leurs mains qui déversent la nourriture dans l’auge, leurs mains qui font couler l’eau, leurs mains qui le guident vers la truie immobile, saisissent son sexe qui tâtonne et le guident. Enfin, le visage ovale et redoutable des hommes qui se penchent par-dessus les barrières des enclos et décident du jour et de la nuit.
Il se nourrit de glands, de baies, de racines, de mollusques, de bulbes et de marrons, parfois d’une charogne abandonnée par un renard. Il broute les herbes tendres, les luzernes rousses. Il trace des voies dans le sous-bois, à force de passages. Ses soies poussent lorsque le froid de l’hiver s’installe. Ses défenses travaillent sa mâchoire ; la pointe soulève la lèvre supérieure et jaillit de la gueule. Un jour, à la tombée de la nuit, il est tiré de sa retraite par les aboiements d’une meute de chiens. Il jaillit de sa bauge, hume l’air froid, sent l’odeur des chiens et l’odeur des hommes qui avancent à sa rencontre. Il prend la fuite, suivant l’une des voies qui le mène à la réserve d’eau, et il cherche à se dissimuler dans les joncs flétris. Déjà les chiens jaillissent de l’orée du bois dans lequel ils ont senti la bauge et dévalent, coupant à travers champs, en direction du lac d’irrigation. Le verrat longe la surface étale et noire, mais les chiens courent vite et ne tardent pas à le rattraper. Ils sautent à leur tour sur la plage depuis la berge, l’un d’eux s’étalant de tout son long dans les limons avant de bondir de nouveau sur ses pattes. Le porc s’immobilise et leur fait face. Il les voit, maintenant : ils sont trois, qui aboient et l’encerclent. Sont-ils surpris de ne pas reconnaître un sanglier ? Aucun ne l’attaque. Ils restent là, jappant à distance respectable. Des filets de salive coulent à leurs babines. Ils expectorent des bouffées de vapeur. Le verrat observe la plage et l’emplacement des chiens, mais il lui faudrait passer à travers eux pour parvenir à la berge, bien trop haute à cet endroit de la plage pour qu’il y accède. La voix des hommes retentit depuis l’orée du bois. Les chiens tournent la tête et leur répondent ; alors le porc recule dans la vase glacée et l’eau touche son ventre et sa gorge, lui coupant le souffle. Les chiens n’osent s’avancer mais aboient de plus belle. Le verrat s’enfonce dans l’eau du lac. Soudain, il n’a plus pied et disparaît sous la surface. Il bat des pattes par réflexe et parvient à se remettre à flot. Il semble que son énorme masse ne pèse plus rien. Il s’éloigne à bonne allure, laissant un grand sillage derrière lui. Sur la plage, les chiens hurlent. Ils hésitent à contourner le lac, mais le bâtiment de brique abritant le système de pompage coupe la berge en deux et de larges tuyaux de métal traversent la plage pour s’enfoncer dans l’eau. L’un d’eux plonge, nage sur quelques mètres, puis fait demi-tour et ressort précipitamment en s’ébrouant. Il n’a pas de couche de graisse pour le protéger du froid. Lorsqu’ils parviennent à la réserve, les chasseurs trouvent les chiens qui tournent en rond et aboient sans discontinuer, le train bas, frétillant de la queue. Une légère houle agite encore le milieu du lac. L’obscurité est plus dense à présent. L’un d’eux balaie la plage du faisceau de sa torche. Acculé par la meute, le porc s’est mis à l’eau, et le chasseur ne repère aucune empreinte. Il songe à des ragondins qui auraient pris la fuite, s’agenouille, saisit les chiens au collier et les tire à lui un à un sur la berge.
Le verrat court à travers une terre en labours, trébuche dans les sillons durs et froids, se relève et parvient à un boqueteau dans lequel il s’engouffre. Il est transi et grelottant, et des fumerolles s’élèvent de ses soies humides. Les hommes et les chiens s’éloignent. Il choisit de ne pas regagner la forêt de chênes et d’abandonner sa bauge. Il reste caché dans le petit bois gris et fané, incapable de le dissimuler à la lumière du jour. Lorsque la campagne est calme à nouveau, il quitte son refuge et erre, désorienté, le long des champs et des vergers tristes. Il parvient à un mur de pierres scellées au mortier et le longe sans but. C’est l’enceinte d’une vieille fermette dont ne subsistent que les ruines recouvertes de ronces ligneuses. Par endroits, le mur s’est effondré. Le verrat ouvre un accès en dégageant les éboulis, puis un passage entre les lianes. Il parvient à un carré de terre battue, jonché de planches, de vieux meubles disloqués, de poutres de charpentes affaissées et pulvérisées par les ans et les larves xylophages. Les ronces ont remplacé le toit et le plafond, tissant une voûte dense et protectrice. Il sent l’odeur des hommes, lointaine et comme dissoute à travers les ans, étrangement rassurante. Il déblaie un coin et s’allonge contre un mur. Il garde l’œil ouvert et scrute la nuit.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Règne animal
Jean-Baptiste Del Amo
Des livres comme celui-ci
-
La vie devant soi
-
Jours de famine et de détresse: roman
-
Le feu (Journal d'une Escouade)
-
N'ayons pas peur du ciel
-
La glèbe
-
La puritaine et l'amour
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.