Roman américain

Antoine Bello · Chapitre 1 sur 8

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Roman américain

Dédicace

ANTOINE BELLO

 

ROMAN

AMÉRICAIN

roman

 

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Pour Bérangère, la seule, l’unique.

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SEMAINE 1

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La mort et les impôts

PAR VLAD EISINGER

THE WALL STREET TRIBUNE

MARDI 26 JUIN 2012

Quand Citibank a menacé de saisir sa maison, Cynthia Tucker, 77 ans, a passé ses finances en revue. Vider son plan d’épargne-retraite et mettre sa bague de fiançailles en gage ne suffiraient pas à purger son hypothèque. La mort dans l’âme, elle s’est résolue à vendre la police d’assurance-vie de $75 000 qu’elle avait contractée avant son mariage. Un mois d’intenses négociations plus tard, Mrs Tucker signait l’acte de transfert de son contrat et touchait $23 000 nets de frais. L’acheteur, un architecte de la région, paierait désormais les primes à sa place. Le jour où elle décéderait, il empocherait les $75 000.

Le commerce de polices d’assurance-vie, également connu sous le nom de life settlement, est en croissance régulière depuis vingt-cinq ans. Pour autant, il ne représente qu’une fraction minuscule du marché total de l’assurance-vie. Sur les 19 000 milliards de dollars que totalise l’ensemble des polices en vigueur aux États-Unis, seul l’équivalent de 5 ou 6 milliards change de mains chaque année.

Le principe même du life settlement est sujet à controverse. Les assureurs arguent de multiples cas de fraude pour obtenir des états qu’ils encadrent plus strictement, voire qu’ils interdisent purement et simplement, la revente de polices. Les associations de consommateurs, de leur côté, s’appuient sur un jugement centenaire de la Cour suprême, qui reconnaît aux assurés le droit de disposer de leurs polices.

Cet article est le premier d’une série consacrée à ce marché méconnu, dont l’essor, s’il venait à se confirmer, pourrait avoir des conséquences capitales sur la façon dont les Américains préparent leur retraite et leur succession, sur la tarification des millions de nouvelles polices émises chaque année, ainsi que sur la solvabilité de certaines compagnies d’assurances.

Pour réaliser cette enquête, la plus importante jamais consacrée à ce sujet par un quotidien national, nos reporters ont rencontré, entre septembre 2011 et mai 2012, des dizaines d’acteurs de l’industrie du life settlement — gestionnaires d’actifs, législateurs, particuliers ayant revendu leur police, etc. — à travers le pays. Nos experts ont également créé leur propre modèle informatique d’évaluation de polices en croisant les tables d’espérance de vie les plus récentes avec les statistiques publiées chaque année par l’American Council of Life Insurers (ACLI). Après examen de près de 24 000 transactions de life settlement intervenues depuis 2005, ils sont parvenus à la conclusion que les acheteurs de life settlement surestiment leurs perspectives de gains, tandis que les assureurs sous-estiment la menace que représente la libre cessibilité des polices.

Nous verrons par ailleurs que, dans leur quête de profits toujours plus élevés, les assureurs mais aussi les assurés ou les acquéreurs recourent à l’occasion à des pratiques trompeuses, sinon illégales.

De tous les États, la Floride est le plus étroitement lié au marché du life settlement. L’absence d’impôt sur le revenu et de droits de succession fait du « Sunshine State » une destination très attractive pour les seniors à haut patrimoine. En 2010, les plus de 65 ans représentaient 17,3 % de la population, le pourcentage le plus élevé des États-Unis. Selon un rapport du Government Accountability Office, la Floride comptait en 2010 pas moins de 503 courtiers en life settlement. La Life Insurance Settlement Association (LISA) est du reste basée à Orlando.

Pour les besoins de cette série, nous tirerons un grand nombre de nos exemples d’une petite communauté de 580 habitants située en Floride sur le golfe du Mexique, à mi-chemin entre Pensacola et Panama City. Achevé en 2005, ce programme résidentiel de 234 logements, baptisé Destin Terrace, constitue un microcosme quasi parfait du monde de l’assurance américaine.

Destin, à l’origine un petit village de pêcheurs, a connu un développement économique foudroyant au cours des dernières décennies. Ses plages de sable blanc et son climat idyllique lui valent de figurer régulièrement dans les classements des plus belles villes des États-Unis. Selon le Département de protection environnementale de Floride, 80 % des 4,5 millions de touristes qui visitent chaque année la Côte d’Émeraude passent ou s’arrêtent à Destin.

Le revenu médian des ménages de la commune de Destin était en 2009 de $57 554, contre $44 736 pour l’ensemble de la Floride et $49 777 au niveau national.

Destin Terrace, dont l’entrée donne sur la plage, se compose de trois types de logements : 115 appartements F2, F3 ou F4, 99 pavillons bâtis sur des parcelles d’environ 0,15 acre et 20 maisons de maître disposant d’un terrain supérieur à 1 acre. Les parties communes comprennent une piscine, un étang, deux courts de tennis, une salle de sport, une aire de jeu et un club-house. Leur entretien est financé par une cotisation trimestrielle de $650.

La crise immobilière qui s’est abattue sur la Floride dès 2007 n’a pas épargné les 97 % de propriétaires de Destin Terrace. Les maisons de maître, commercialisées à $1,2M à la livraison du programme, ont touché un point bas à $650 000 en 2009. Elles se négocient aujourd’hui autour de $800 000. Les prix des appartements et des pavillons ont connu des évolutions comparables.

Destin Terrace présente la particularité d’abriter en son sein plusieurs acteurs de l’industrie du life settlement — agent d’assurances, actuaire, auditeur, investisseur et même législateur — dont les témoignages nous aideront à comprendre les forces à l’œuvre dans le secteur de l’assurance-vie.

L’assurance-vie — qu’il serait plus juste d’appeler assurance-décès — est l’un des placements préférés des Américains. Nos compatriotes détiennent 150,7 millions de polices individuelles et 112,1 millions de polices dites de groupe, mises en place par leur employeur (chiffres ACLI 2011). La valeur faciale (i.e. le montant de l’indemnité en cas de décès) de l’ensemble des contrats en vigueur dépasse 19 000 milliards de dollars, soit à peu de chose près l’équivalent de la capitalisation boursière de Wall Street.

Selon Jeremy Fallon, porte-parole de la Life Insurance Brokers Association, « la question n’est pas de savoir si vous avez besoin d’assurance-vie, mais de combien vous avez besoin ». De fait, la majorité des conseillers financiers que nous avons interrogés font de l’assurance-vie l’un des piliers de toute stratégie patrimoniale. Aucun ne se risquerait à conseiller à ses clients de s’en passer complètement.

Pour Tim Rollo, président de la société de gestion TR & Sons, « que vous soyez pauvre ou riche ne change rien à l’affaire, vous voulez au minimum laisser derrière vous l’équivalent de quatre ou cinq années de revenus, et si possible beaucoup plus, surtout si vous êtes soutien de famille ».

Le montant moyen des polices souscrites en 2011 s’élève à $162 000.

À cette fonction de prévoyance s’ajoute une composante fiscale, propre à séduire les particuliers les plus fortunés. Les indemnités payées par les assureurs n’étant pas soumises à l’impôt, de nombreux seniors contractent des polices importantes dans le seul but de réduire leurs droits de succession.

« Admettons que vous souscriviez une police de $10M. Quand bien même vous payeriez $10M en primes jusqu’à votre mort, vous auriez fait une bonne affaire. En effet, si vous vouliez léguer la même somme par les voies habituelles, vos héritiers feraient un chèque de $3,5M à l’IRS », explique Tim Rollo. Le taux d’impôt fédéral sur les successions s’élève actuellement à 35 % et passera à 55 % à compter du 1er janvier 2013.

Le marché du life settlement est né dans les années 80, quand de nombreux malades du sida ont vendu leurs polices pour financer les quelques mois ou années leur restant à vivre. Ils en ont tiré de bons prix — normalement entre 50 et 70 % de la valeur faciale, les acheteurs étant attirés par la perspective d’un retour sur investissement rapide.

Bruce Webb, 48 ans, steward à Southwest Airlines et résident de Destin Terrace depuis 2009, a appris qu’il était séropositif en 1986. Peu après, il a remarqué une annonce dans les toilettes du Pink Paradise, un night-club de Miami Beach. « Le texte était très concis : HIV = $$$, suivi d’un numéro de téléphone. Le courtier au bout du fil m’a posé quelques questions sur ma charge virale et mon taux de lymphocytes. La semaine suivante, j’avais cinq offres sur mon bureau. »

Pour finir, Mr Webb a vendu sa police à Sunset Partners, un établissement spécialisé basé à Panama City, Fla. « Après déduction de tous les frais, j’ai touché un peu moins de $160 000, largement assez pour les deux ans que je pensais qu’il me restait à vivre. Et puis j’ai eu la chance d’être sélectionné pour une étude clinique de l’AZT. Vingt-cinq ans après, je suis toujours là ! »

 

Bruce Webb

Le cas de Mr Webb est loin d’être unique. La mise sur le marché en 1987 des premiers traitements antirétroviraux puis les avancées en matière de trithérapie se sont traduites par une réduction substantielle de la mortalité chez les individus atteints du sida. Selon une étude réalisée en 2008 sur 14 cohortes de patients provenant de 10 pays différents, un malade âgé de 35 ans dispose désormais d’une espérance de vie de trente-deux ans, contre environ quarante-sept ans pour l’ensemble de la population.

Les fonds d’investissement qui n’avaient pas envisagé cette hypothèse se sont rapidement trouvés à court d’argent. Dans leurs modèles, les indemnités touchées à la mort des premiers malades permettaient de financer le paiement des primes du reste du portefeuille. Faute de réserves suffisantes, ces fonds ont dû choisir entre laisser expirer (ou « lapser » selon le terme consacré) les polices ou continuer à payer les primes, parfois pendant plus de vingt ans. Dignity Partners, une société de San Francisco, s’est placé sous le régime des faillites en 1996. Sunset Partners, le fonds qui avait racheté la police de Mr Webb, a subi le même sort en 2002.

Bruce Webb se dit désolé pour les investisseurs qui ont perdu leurs économies, et dont certains habitent à Destin Terrace. Il ne se sent pas coupable pour autant. « Je voulais vendre ma police, ils voulaient l’acheter. J’ai eu cinq offres, j’ai choisi la meilleure, n’importe qui en aurait fait autant à ma place. Grâce à cet argent, j’ai pu quitter mon emploi et me soigner correctement. J’ai investi ce qui restait et, il y a trois ans, j’ai réalisé mon rêve en achetant un appartement. »

À la demande des pouvoirs publics, les assureurs ont aménagé leurs produits. En 2001, la National Association of Insurance Commissioners (NAIC) a publié le Viatical Settlements Model Act, qui incite chaque État à réformer les lois s’appliquant aux malades en phase terminale. Plus de 150 compagnies offrent désormais à leurs assurés ayant une espérance de vie inférieure à deux ans la possibilité de toucher une partie de l’indemnité décès de manière anticipée.

Michael Hart, 43 ans, habite une des maisons de maître de Destin Terrace, à un jet de pierre de l’appartement de Bruce Webb. En tant que sénateur républicain à la chambre de Floride, membre du Bank & Insurance Committee, il participe à l’élaboration des lois qui régissent localement le secteur du life settlement. « Notre réglementation sur les paiements anticipés aux malades en fin de vie est un modèle de coopération entre le législateur, les assureurs et les associations de consommateurs. Vu la gravité du sujet, il était impensable que nous ne trouvions pas un accord », déclare-t-il.

L’industrie du life settlement a bien failli ne pas survivre à l’avènement de la trithérapie. Il a fallu plusieurs années et surtout l’apparition de nouveaux acteurs pour purger les excès du passé.

Jean-Michel Jacques s’est récemment installé à Destin Terrace avec sa famille. Il est le président d’Osiris Capital, un fonds constitué en 2007 pour tirer profit des déboires des acteurs historiques du life settle-ment. Osiris, qui a réuni environ $60M auprès de souscripteurs européens, rachète à bas prix les polices sida des fonds étranglés par le paiement des primes.

En 2009, Jean-Michel Jacques a réussi ce qu’il considère comme son plus beau coup en mettant la main sur 2 700 polices précédemment détenues par Sunset Partners. « Pensez donc, nous sommes devenus propriétaires pour 10 ou 15 cents du dollar [10 à 15 % de la valeur faciale, NDLR] de polices qu’ils avaient achetées 60 cents vingt ans plus tôt. À ce prix-là, vous ne pouvez pas perdre. Ces gens ont beau avoir survécu au sida, ils finiront bien par mourir. »

Jean-Michel Jacques vise un rendement annuel compris entre 15 et 20 %, et ce jusqu’à l’extinction du fonds. Il reste, d’après ses estimations, environ 30 000 polices sida en circulation aux États-Unis. Osiris en détient à lui seul près de 5 000. « Nous sommes prêts à en acheter encore autant, à condition bien sûr que le prix soit raisonnable. »

Le paysage actuel n’a plus grand-chose à voir avec celui des années 80. Aujourd’hui, la majorité des vendeurs sont des seniors qui cherchent à financer des dépenses de santé, à aider leurs enfants ou petits-enfants, ou qui n’arrivent tout simplement plus à faire face au paiement des primes. Comme l’explique Lawrence Johnson, professeur à la Ross School of Business de l’Université du Michigan : « En vendant leurs polices, ces personnes âgées ont l’impression de faire une double bonne affaire. Elles coupent un poste de dépense, tout en libérant un capital qu’elles croyaient bloqué jusqu’à leur mort. »

La taille du marché du life settlement n’est pas connue avec précision, faute de données consolidées au niveau national. Le Government Accountability Office l’estime à $9Md en 2007, $12,9Md en 2008 et $7Md en 2009. L’association professionnelle LISA, qui agrège les déclarations fournies par ses membres, fait état de chiffres de 10 à 15 % supérieurs. Selon les années, les vendeurs touchent entre 17 et 20 % de ces sommes (après paiement des frais et rémunération des intermédiaires).

Au-delà des fluctuations conjoncturelles, le life settlement semble avoir de beaux jours devant lui. 82 % des gérants interrogés en début d’année par l’American Society of Investment Managers (ASIM) se disent ouverts à l’idée d’en injecter une dose dans leurs portefeuilles. Ils n’étaient que 36 % il y a cinq ans.

Pour Ken Gardner Jr, président de l’ASIM, ce regain d’intérêt est directement lié à la récente crise financière. « Nous recommandons par prudence à nos clients de diversifier leurs investissements. Mais en 2008, toutes les grandes classes d’actifs — actions, obligations, matières premières, immobilier et même l’or pendant quelques semaines — se sont effondrées simultanément. Le life settlement a été l’un des rares secteurs à résister. Et pour cause : les gens continuaient à mourir. »

Dans un environnement incertain, le life settlement rassure. Lawrence Johnson rappelle l’aphorisme de Benjamin Franklin : « “Rien dans ce monde n’est certain, excepté la mort et les impôts.” Les acheteurs de polices d’assurance-vie dorment sur leurs deux oreilles. Ils se moquent des chiffres du chômage ou du dernier rapport sur l’activité manufacturière en Chine. La performance de leur investissement est totalement décorrélée des indicateurs économiques traditionnels. »

Présenté ainsi, le life settlement ressemble fort au Graal de la gestion, l’actif rentable et sans risque.

« L’investisseur avisé peut désormais se constituer un capital qui croîtra régulièrement, à l’abri de la volatilité des marchés », promettait Tony Babbitt, le président de Sunset Partners, dans un courrier à ses souscripteurs, daté du 4 février 2002.

Trois mois plus tard, Sunset Part-ners se plaçait sous le régime des faillites.

Écrire à Vlad Eisinger :

La semaine prochaine : Les secrets bien gardés des sociétés d’assurance-vie.

OceanofPDF.com

Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>

Date : Mardi 26 juin, 10:03:51

Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>

Objet : Pour une surprise…

Vlad,

Quelle surprise de découvrir ta prose dans le Wall Street Tribune !

Tu te doutes bien que je ne suis pas tombé sur ton papier par hasard. C’est ma voisine, Mrs Cunningham, qui me l’a montré. Il paraît que tu l’as interviewée. Dommage que tu n’aies pas sonné à la porte à côté, ça m’aurait fait plaisir de te revoir après tant d’années.

Mon Dieu, es-tu en train de penser, comment un garçon aussi brillant que Dan, le plus fin commentateur de Céline de ce côté-ci de l’Atlantique, a-t-il pu atterrir dans un trou comme Destin ? Interrogation légitime, qui appelle une réponse circonstanciée.

Je me suis installé en Floride l’été dernier, à la mort de mes parents qui y avaient pris leur retraite. Papa est parti le premier, il y a deux ans. Maman l’a suivi peu après, nous laissant la maison, à ma sœur et moi. Tu parles d’un cadeau empoisonné ! Ils l’avaient payée 450 000 dollars sur plans, au pic du marché. Les agents immobiliers m’ont dit que j’en tirerais au mieux 280 000 dollars. J’allais gentiment refuser l’héritage quand j’ai réalisé que le crédit immobilier sur trente ans était inférieur à mon loyer dans l’Upper West Side. Je venais de rompre avec ma petite amie (ou, plus exactement, elle venait de rompre avec moi), j’ai eu envie de changer d’air. Je ne le regrette pas. J’ai gagné en qualité de vie et je paie moins d’impôts. Surtout, fini les tentations ! J’écris huit heures par jour, je fais mes courses au Publix du coin et je marche sur la plage matin et soir.

Tu te demandes sans doute pourquoi j’ai attendu d’avoir 40 ans pour devenir propriétaire. C’est le succès, ça, mon vieux : je n’en ai aucun. Mon premier roman avait fait un peu de bruit, les autres pas du tout. Mais bon, je me débrouille. Je fais des piges à droite à gauche, quelques critiques pour Harper’s et je bosse en free lance pour une boîte de relations publiques, où je corrige des rapports nauséabonds écrits par des consultantes à minijupes et gros poumons.

Et toi ? Les premières années, je lisais tes articles dans le New York Times. Et puis, un jour, tu as disparu du sommaire. J’avoue ne pas avoir eu la curiosité de chercher où tu étais parti. Le Wall Street Tribune, dis donc, ça en jette ! Tu écris encore (je veux dire des vrais livres) ?

Dan

PS : Tu as le bonjour de Vivian Darkbloom.

 

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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>

Date : Mardi 26 juin, 10:50:06

Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>

Objet : … c’est une surprise !

Bon Dieu, si j’avais su ! C’est d’autant plus rageant que j’ai l’annuaire 2011 de Destin Terrace sous les yeux. J’avais bien relevé la présence d’une Lydia Siver mais, bêtement, je n’ai pas reconnu le prénom de ta mère. Dommage, j’aurais mille fois préféré ton canapé à la piaule anonyme du Hilton.

Mes condoléances pour tes parents. Je ne les ai rencontrés qu’une fois, le jour de la rentrée à Columbia en 94. Ton père transpirait comme une douche. Il venait de se fader les trois étages à pied, avec le bloc de clim portatif qui lui cisaillait les bras. Il a failli s’étrangler en découvrant notre cambuse, vaste comme une poche de billard. « Pour ce prix, vous auriez un palais à Cincinnati », s’est-il exclamé. Au clin d’œil que tu m’as décoché, j’ai compris que tu n’étais pas près de remettre les pieds dans le Midwest.

Moi aussi, j’ai suivi ta carrière au début. J’ai lu Faux mouvement — très chouette — et un des suivants, dont le titre m’échappe. J’espérais te croiser l’autre jour à la réunion de promo. Matt Padilla m’a dit que tu avais mis le cap sur la Floride. Pour être honnête, je t’imaginais plus à Miami Beach qu’à Destin, mais chacun son truc.

De mon côté, tout baigne. Je crèche toujours à Brooklyn, dans un de ces nouveaux complexes résidentiels pour bobos baptisé Asterid Center. Je vis depuis un an avec une fille en or, une éditrice. J’ai changé d’employeur en 99. On ne fait pas plus prestigieux que le New York Times mais le rédac chef du Tribune m’a fait une proposition que je n’ai pas pu refuser : un titre de grand reporter, 30 % d’augmentation et des notes de frais de dictateur africain. Il m’a surtout fait valoir que le monde des affaires m’offrirait de plus beaux sujets d’investigation. Il avait raison. J’ai publié quelques séries remarquées : une sur les entreprises qui antidatent leurs stock-options, une sur les infections nosocomiales dans les hôpitaux publics et, la dernière, sur les fonds de pension des constructeurs automobiles, qui m’a presque valu le Pulitzer. Tu me donneras ton avis sur mes articles. J’en suis personnellement assez content.

Je sais ce que tu penses : rassure-toi, je n’ai pas renoncé à écrire le grand roman américain. Pour l’heure, j’amasse du matériel — j’ai douze carnets remplis de notes. Il me reste juste à trouver le temps de m’y mettre.

À bientôt j’espère,

Vlad

PS : J’avais complètement oublié ce jeu des anagrammes ! Comment ça marchait, déjà ? On n’avait pas le droit de répondre avant d’avoir trouvé l’écrivain qui se cachait derrière, c’est ça ? Celui-ci est facile : Vivian Darkbloom = Vladimir Nabokov. Pour ta gouverne, Nabokov sévit également sous les pseudonymes d’Adam von Librikov dans La transparence des choses et du Baron Klim Avidov dans Ada ou l’Ardeur. À propos, tu as des nouvelles de Sir Jangled ?

 

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JOURNAL DE DAN

 

Mardi 26 juin

J’avais oublié à quel point Vlad pouvait être content de lui. Il n’y a pourtant pas de quoi. Six ans de littérature comparée à Columbia pour finir par éplucher les comptes de General Motors, quelle déchéance…

Et cette façon qu’il a de se pousser du col ! Monsieur habite une résidence pour bobos (sous-entendu, pas un lotissement de ploucs), il a table ouverte chez Jean-Georges et il a raté le Pulitzer d’un cheveu. Et je ne parle même pas de sa pédanterie d’assistant de recherche : « Pour ta gouverne, Nabokov bla-bla-bla ». Le cuistre !

Je lui souhaite bonne chance avec son éditrice. Quand elle réalisera qu’il n’est pas le prochain Hemingway, elle le laissera tomber comme une vieille chaussette — je sais de quoi je parle.

(Mais qui suis-je pour dauber ? Vlad est peut-être le prochain Hemingway après tout. Il est content de ses articles, c’est un bon début.)

(…)

Ce soir, Mrs Cunningham m’a coincé tandis que je sortais les poubelles. Elle trifouillait vaguement ses bégonias, en robe de chambre, en attendant que je mette le nez dehors.

« Alors, vous avez lu l’article ? Vous avez vu combien Bruce Webb a tiré de sa police ? Il y a de quoi vous donner des idées.

— Rassurez-moi, Mrs Cunningham, l’ai-je taquinée, vous n’avez pas le sida ? 

— Le sida non, mais le cancer de l’utérus oui ! »

J’en suis resté comme deux ronds de flan. Elle qui pète la forme et se lève avec les poules !

« Votre fille est au courant ? ai-je demandé.

— Pas encore. Je crois que je vais d’abord en parler à Chuck. C’est lui qui m’a vendu ma police auto. Il pourra sûrement me conseiller. »

Je lui ai dit que ça me semblait une bonne idée. Accessoirement, si Patterson s’occupe de son cas, il me lâchera peut-être la grappe.

(…)

Tombé sur un attroupement devant la maison des Phelps en rentrant de ma promenade du soir. Sharon Hess (l’infirmière) m’a hélé de sa voix de garde-chiourme :

« Et vous, Dan, que pensez-vous de l’article du Wall Street Tribune ? »

Je cherchais en vain quelque chose d’intelligent à dire quand Melvin Phelps est venu à ma rescousse.

« Cela ne peut nous faire que du bien. Après cette description paradisiaque de Destin, le téléphone va crépiter chez les agents immobiliers. »

Jennifer Hansen a opiné énergiquement. À sa place aussi, j’aurais envie de croire à une reprise du marché. Le prix du pavillon qu’elle habite a été quasiment divisé par deux depuis l’éclatement de la bulle. Même si les demeures de maître et les appartements ont un peu mieux résisté, je ne suis sûrement pas le seul à devoir à ma banque plus que ne vaut ma maison.

Phelps prend cette histoire très à cœur, comme s’il était personnellement responsable du prix du mètre carré en Floride occidentale. On le sent en quête de nouveaux défis, depuis qu’il s’est installé à plein-temps à Destin et qu’il a été élu à la présidence de la copropriété. J’ai entendu dire qu’il avait un gros job chez Bank of America, à Charlotte, avant de prendre sa retraite.

Ed Linkas, qui rentrait du travail (qu’est-ce qu’on trime dans l’audit !), a stoppé son coupé Nissan à notre hauteur et baissé sa vitre. L’article de Vlad ne lui a rien appris, et pour cause : il est actuaire. Ça ne l’a pas empêché de le juger bien fichu, pédagogique et admirablement documenté. Il a lâché, au détour de la conversation, qu’il détient quatre polices d’assurance-vie, totalisant 3 millions de dollars de couverture. Devant nos mines éberluées, il a expliqué qu’il n’investissait que dans des produits défiscalisés car, « sur le long terme, l’économie est colossale ».

Sharon lui a demandé, avec une pointe d’agressivité dans la voix, qui étaient les bénéficiaires de ses polices, vu qu’il n’est pas marié et n’a pas d’enfants. Ed a répondu, sans se démonter, qu’il avait désigné son frère et sa nièce, dans l’attente du jour où il fonderait lui-même une famille. Il a l’air de savoir parfaitement ce qu’il fait. Pas de doute, manier des chiffres toute la journée doit aider à gérer ses économies.

Phelps voulait savoir qui parmi nous possédait une police. Pour nous mettre à l’aise, il a déclaré être lui-même assuré à hauteur de 10 millions, répartis entre sa femme, ses deux filles, son alma mater et diverses œuvres de charité.

Les Hess n’en ont pas (bizarre, lui est quand même médecin), les Hansen viennent d’en souscrire une de 500 000 dollars et Mary-Bee, la Française, ne se souvenait plus si son mari a 1 ou 2 millions de couverture.

Le fait que je n’aie jamais été assuré n’a étonné personne.

Mercredi 27 juin

Travaillé toute la journée à mon bouquin, essentiellement à faire des recherches sur la Toile.

Wikipédia m’enchante. Jimmy Wales a réalisé le rêve de Diderot et d’Alembert. Loué soit-il.

Corrigé, au fil de mes lectures, des dizaines de fautes d’orthographe. C’est plus fort que moi : coquilles et erreurs de ponctuation me sautent aux yeux sans effort. Je suppose que c’est l’un des bénéfices d’avoir vécu dix ans avec une professionnelle de l’édition : je ne vends pas un livre mais je rends des manuscrits impeccables.

Je déplaçais une virgule dans la fiche anglaise d’Hermann Broch quand l’idée d’un canular bien innocent m’a traversé l’esprit. Selon Wikipédia, l’auteur des Somnambules et de La mort de Virgile comptait parmi ses amis plusieurs écrivains célèbres, dont Rilke, Musil et Canetti. Pendant un moment, j’ai envisagé d’ajouter à cette liste le nom de Leo Perutz, romancier de langue allemande lui aussi, et contemporain de Broch. Qui s’en apercevrait ?

Lu, pour approfondir la question, un article décrivant les procédures d’édition sur Wikipédia. J’y apprends que toutes les modifications apportées au site sont documentées et accessibles à tous. La fiche de Broch, créée par un certain RodC en 2004, est ainsi le produit d’environ 150 itérations. On doit à RodC — dont le profil ne dit pas s’il est américain, allemand ou fidjien — une douzaine d’autres biographies d’écrivains du XXe siècle, parmi lesquels Pavese, Radiguet et Hölderlin. Il ne semble plus très actif depuis 2010. Je doute que ma petite mystification parviendra jusqu’à lui.

Deux autres internautes ont enrichi la fiche de Broch de façon significative : Simonides, aux abonnés absents depuis 2004, et Prof02, qui a vu son accès à Wikipédia bloqué en 2010 après s’être rendu coupable de multiples infractions (autopromotion, attaques personnelles, etc.). Ni l’un ni l’autre n’ont amendé la fiche de Broch depuis 2006.

Le risque d’être pris semblait au final assez mince, d’autant que les tombereaux de corrections auxquelles j’ai procédé par le passé attestent de mon expertise en matière de littérature européenne.

Je ne prenais pas pour autant mon imposture à la légère. Corrompre le corpus de Wikipédia, c’est enfreindre le pacte fondamental, auquel adhèrent implicitement des centaines de millions d’utilisateurs. Pourrais-je continuer à faire confiance à une encyclopédie dont les éditeurs seraient des rigolos dans mon genre ? Groucho Marx disait qu’il n’aimerait pas faire partie d’un club qui l’accepterait pour membre…

Plus j’y réfléchissais, pourtant, et plus ma résolution grandissait. Le problème était en effet mal posé. La question n’était pas de savoir si Broch avait été l’ami de Perutz, mais pourquoi il ne l’aurait pas été. Tout rapprochait les deux hommes : leur langue, leur âge (ils sont nés à quatre ans d’intervalle), leur goût des mathématiques, jusqu’à leurs thèmes de prédilection (l’histoire, le destin…). Ils s’étaient forcément fréquentés à Vienne entre les deux guerres. Pourrait-on imaginer que Mailer n’ait jamais rencontré Styron ? Derrida jamais croisé Bourdieu ? Allons, soyons sérieux.

On ne pouvait évidemment exclure qu’ils se connussent, tout en éprouvant une violente antipathie l’un pour l’autre. Mais cela aussi mériterait d’être rapporté ; les inimitiés d’un homme en disent souvent plus long que ses accointances.

Je voyais les choses ainsi : en admettant que je mette mon plan à exécution, un universitaire plus au fait que moi de la vie de l’Autrichien finirait par tomber sur ma notice et se ferait un point d’honneur de rétablir la vérité : « Non, Broch n’appréciait pas la compagnie de Perutz. Il jalousait le succès d’Où roules-tu, petite pomme ? et tenait Le cavalier suédois pour une fantaisie insignifiante. »

Bref, dans les deux cas, j’aurais servi la cause de la vérité en mettant les exégètes de Perutz sur une piste féconde.

Fini par effectuer le changement. Voyons combien de temps il tient.

 

Jeudi 28 juin

Croisé Chuck Patterson qui garait son panzer gris métallisé devant son palais — de l’inconvénient d’habiter un cul-de-sac : je dois traverser toute la résidence pour accéder à la plage. Avec sa crinière argentée, son regard bleu acier et son attaché-case, il avait l’air d’un nazi rentrant du bureau.

Le malheureux Chuck n’arrive pas à se résoudre à l’idée qu’il ne me vendra jamais une police. Je ne veux pas d’assurance-vie (encore moins depuis que j’ai lu l’article de Vlad), je ne possède pas de voiture et j’ai assuré ma maison par Internet. Le savoir-faire de l’animal est pourtant indéniable. Il parsème, l’air de rien, sa conversation d’allusions aux aléas de la vie et surtout à la nécessité de s’y préparer, du style : « Pauvre Sharon, elle s’est endormie au volant. Sa voiture est bonne pour la casse. Encore une qui a voulu faire des économies en s’assurant au tiers… »

Il est également maître dans l’art d’attirer l’attention de ses interlocuteurs sur des dangers dont ils n’avaient jamais soupçonné l’existence : présence d’amiante dans leur sous-sol, kidnapping, usurpation d’identité, guerre nucléaire, etc. On ne saurait, à l’entendre, bien dormir sans au moins quinze polices différentes.

Fidèle à ses habitudes, il m’a demandé, au débotté, si j’avais une assurance médicale. Avant que j’aie eu le temps d’inventer un bobard, il m’a fourré dans les mains une brochure en papier glacé que j’ai promis d’étudier.

Je lui ai demandé, pour faire diversion, s’il avait reçu la visite de Mrs Cunningham.

« Nous nous sommes tapé dans la main, m’a-t-il répondu. Je devrais pouvoir lui obtenir un bon prix pour sa police. 

— Vous saviez qu’elle avait un cancer ?

— Hein, quoi ? Non, absolument pas. C’est terrible, non ? »

 

Vendredi 29 juin

Perutz est toujours là. Une autre hypothèse que je n’avais pas envisagée, c’est que tout le monde s’en fout.

Me suis surpris malgré moi à feuilleter la brochure de Chuck, quoique je me demande si on peut encore parler de « brochure » à ce niveau de somptuosité. On a vu des catalogues d’exposition qui pesaient moins lourd.

Je ne sais pas si c’est la nouvelle du cancer de Mrs Cunningham ou la perspective de mon rendez-vous chez le dentiste, mais être sans assurance commence à me mettre sérieusement mal à l’aise.

La dernière fois que j’ai demandé un devis, j’ai cru que le courtier s’était trompé d’un zéro. J’étais tellement stupéfié par le prix (6 300 dollars pour une couverture tout juste correcte) que j’avais calculé qu’il me faudrait vendre 14 000 livres supplémentaires chaque année ! (Chaque exemplaire en édition de poche me rapporte 60 cents : 7 % du prix public de 9,99 dollars moins les 15 % de mon agent. Après impôts, il m’en reste à peine 45.)

14 000 livres ! Un toutes les trente minutes, sauf les jours fériés ! Du coup, j’avais décidé de ne pas tomber malade.

Le plan Emerald Basic Health pourrait, en première analyse, me convenir. Il n’inclut pas les soins dentaires ou ophtalmologiques, mais couvre les visites chez le médecin, les médicaments et les frais d’hospitalisation, à concurrence de 1 million par an. Je vais demander un chiffrage à Chuck en lui suggérant, à titre d’échange de bons procédés, de m’acheter une centaine d’exemplaires de Double jeu pour les offrir à ses clients à Noël.

 

Samedi 30 juin

Observé ce matin Mrs Cunningham, qui s’activait dans son jardin. Rien dans son comportement ne laissait soupçonner qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Je me reproche ma réaction quand elle m’a annoncé la terrible nouvelle. Pourvu qu’elle n’ait pas pris ma stupeur pour de l’insensibilité ou, pire encore, pour de l’indifférence.

Afin d’apaiser ma conscience, je lui ai offert tout à l’heure un exemplaire de L’usurpateur. Elle l’a rangé dans sa bibliothèque, entre deux volumes de Jackie Collins, puis m’a proposé une tasse de thé, que je n’ai pu faire autrement que d’accepter.

C’est curieusement de ses finances, plus que de sa santé, qu’elle avait envie de parler. La police, souscrite par son défunt mari, Otto, s’élève à 500 000 dollars. Elle espère en tirer au minimum 300 000 dollars, une sacrée somme pour quelqu’un qui rapporte ses bouteilles en plastique à la consigne.

« Comptez sur moi pour faire mieux que ce nigaud de Bruce Webb, m’a-t-elle dit d’un air entendu. Il a touché 40 % de la valeur faciale. Je suis plus âgée, plus malade et, surtout, je ne vais pas me faire entuber sur les frais. »

Son chèque en poche, elle mettra le cap sur Las Vegas pour réaliser le rêve de sa vie, s’asseoir à une table de roulette avec un énorme tas de jetons, regarder le croupier dans les yeux, et miser 10 000 dollars sur le noir en sirotant un daïquiri. 

« Je me défends au jeu, vous savez ? Avec Otto, on s’offrait une escapade à Vegas une fois par an, en avril, pour notre anniversaire de mariage. Bandit manchot le matin, black-jack l’après-midi, et les soirs où on avait bien marché, on allait au spectacle. Sinatra, Tony Bennett, Siegfried et Roy, on les a tous vus ! »

Je lui demande s’ils avaient un hôtel de prédilection quand ils descendaient à Vegas. Elle éclate de rire.

« La bonne blague ! Otto connaissait la musique. La semaine avant de partir, il appelait tous les hôtels du Strip pour connaître les derniers deals : le dîner au champagne, la suite nuptiale, les cocktails à volonté… Et si, sur place, on dégottait une meilleure affaire, on faisait nos bagages, et tchao la compagnie ! »

 

Dimanche 1er juillet

(…)

Ma plus grande surprise en lisant l’article de Vlad a été d’apprendre la profession de Jean-Michel Jacques. C’est l’une des premières personnes que j’ai rencontrées en arrivant à Destin Terrace. Lutin malicieux, mal fagoté, qui s’exprime dans un anglais pittoresque, empreint d’un fort accent francophone (j’ai découvert depuis qu’il est compatriote d’Hercule Poirot). Il s’était montré enchanté d’apprendre que j’avais étudié la littérature française et m’avait charitablement complimenté pour mon accent.

Nous faisons parfois du sport ensemble, lui perché sur un vélo d’appartement et moi ahanant sur mon tapis roulant. Quand mon rythme cardiaque le permet, nous discutons de la construction européenne dans la langue de Molière. Jean-Michel est un fervent partisan du rattachement de la Wallonie à la France. N’ayant guère d’avis sur la question, je m’amuse à attiser sa détestation des extrémistes flamands.

Je savais qu’il travaillait dans la finance. Il est toutefois la dernière personne que j’aurais imaginée diriger un fonds d’investissement — ce qu’on appelle, je crois, un hedge fund. Bien qu’ayant sans doute les moyens de s’offrir une des maisons de maître, il vit avec sa femme vietnamienne et leurs deux jeunes garçons dans un des appartements de la résidence. Il y a là un mystère que je me promets d’éclaircir.

Lundi 2 juillet

Je sors de chez le dentiste.

J’avais appelé le cabinet le plus proche, sans réaliser que le Dr Steve Lammons n’est autre que le quinquagénaire grincheux qui promène son teckel le soir, quand je rentre de la plage. Bêtement, je me suis senti obligé de le faire remarquer.

Mal m’en a pris. Lammons a attendu que j’aie les gencives endormies pour vider son sac.

« Vous avez lu cet article dans le Wall Street Tribune ? »

J’ai hoché la tête, incapable d’articuler une syllabe.

Il s’est alors lancé dans une diatribe homophobe sans queue ni tête, tout en sondant mes molaires avec une pointe. J’ai fini par comprendre qu’il parlait de Bruce Webb, notre voisin qui a vendu sa police dans les années 80.

« L’aplomb de ce type ! Et comme par hasard, il est steward, le genre qui aime s’envoyer en l’air, si vous voyez ce que je veux dire… Quand j’en parle autour de moi, tout le monde l’applaudit : il a pris une année sabbatique, il s’est bien reposé et, avec l’argent qui lui restait, il a pu s’acheter un appartement au bord de la mer ! Franchement, moi, des maladies comme ça, j’en veux bien tous les jours ! »

J’ai poussé un grognement de douleur. Dans son élan, Lammons avait touché un nerf. Il ne s’en est pas excessivement ému.

« Mais cet argent, Dan, vous savez d’où il venait ? C’était le mien ! J’ai investi dans Sunset Partners en 94. Mais si, vous savez, le fonds qui a racheté la police de l’autre folle et de centaines de ses camarades de jeu. Ils en avaient soi-disant pour un an ou deux à vivre, trois maximum. Comment expliquez-vous qu’ils soient encore là, vingt-cinq ans plus tard ? »

Si je n’avais pas eu du coton plein la bouche, j’aurais allégué les progrès de la médecine, mais Lammons ne paraissait pas réellement désireux de connaître ma position.

« J’y ai englouti toutes mes économies de l’époque. Plus d’un demi-million en tout. C’est notre gros problème, à nous autres les dentistes : comment placer notre argent sans nous faire tondre par les malfaisants. Mes collègues achetaient des studios à Jacksonville ou des actions de boîtes de biotech. Moi, ça ne me disait rien : la Bourse me saoule ; quant aux locataires, si vous voulez mon avis, c’est beaucoup d’emmerdes pour pas grand-chose.

« Et puis un jour, mon partenaire de golf me fait faux bond. Le club me dégotte un remplaçant au pied levé, un certain Babbitt. On monte dans notre cart, il me demande ce que je fais dans la vie et là, l’air de rien, il se met à me parler de ses investissements, qui lui rapportent du 18 % par an. Ça n’a même pas l’air sorcier. Il n’arrêtait pas de répéter qu’il achetait et que la nature s’occupait du reste. Au trou no 3, je lui demande s’il pourrait me faire une place dans son fonds. Au 6, je m’engage sur 300 000 dollars. Au 8, il me dit qu’il a un formulaire de souscription dans sa voiture. J’ai rempli les papiers au club-house. On n’a même pas fait le retour.

« Six mois plus tard, je n’ai toujours pas vu le début d’un fifrelin. Je commence à flairer une embrouille. Babbitt, très zen, me dit de ne pas m’affoler. Les tantouzes ne meurent plus comme avant, mais elles finiront bien par lâcher la rampe. En attendant, il va falloir remettre au pot pour payer les primes. »

Captivé par l’histoire de Lammons, je n’ai pas remarqué qu’il avait troqué sa sonde pour une fraise. Le bourdonnement caractéristique m’a fait sursauter. Je me suis enfoncé un peu plus profondément dans le siège pour retarder le moment fatidique du contact. Lammons, qui en a vu d’autres, a forcé son chemin entre mes dents en poursuivant le récit de ses déboires.

« Chaque année, c’était le même topo. La comptable de Sunset et, plus tard, l’administrateur judiciaire m’envoyaient la liste des polices dans lesquelles j’avais investi. J’avais le choix entre payer les primes ou laisser expirer les contrats. Comme un con, j’ai raqué pendant quinze ans. De temps en temps, une tapette avalait sa cuillère mais l’indemnité couvrait rarement les primes de l’année. Je prenais conseil auprès de Rhonda Taylor, qui est plus ou moins de la partie. Rhonda Taylor, vous ne voyez pas ? La quarantaine, divorcée… Elle habite un appartement derrière la piscine avec sa fille. Vous me croirez si vous voulez : cette dinde s’est systématiquement gourée. Il suffisait qu’elle me conseille d’abandonner une police pour que l’assuré casse sa pipe l’hiver suivant ! Ah, je vous jure, celle-là, elle a pas inventé l’eau tiède !

« Résultat, je soigne encore des caries à 56 ans alors que mes copains de fac passent leurs journées sur les greens. Tiens, ça me dégoûte. »

Pour se défouler, Lammons m’a vrillé sa fraise dans la gencive, me tirant un hurlement de douleur.

« Oups, excusez-moi. Bon, il faudra revenir me voir. Ce n’est pas joli joli là-dedans. »

Au moment de payer, j’ai eu un haut-le-cœur : 380 dollars pour des radios que je n’avais pas demandées, une carie et un détartrage. Visiblement, Lammons est pressé de rejoindre ses amis à Pebble Beach.

J’ai demandé à la réceptionniste s’il était possible d’étaler le paiement. Elle a appelé Lammons qui a secoué la tête, comme s’il regrettait amèrement de s’être trompé sur mon compte.

« Quatre paiements mensuels de 100 dollars, le premier tout de suite. C’est mon dernier mot. »

J’ai tendu cinq billets de 20 à la réceptionniste en me promettant de me venger un jour de son abruti de patron.

(…)

Et merde, un éditeur de Wikipédia me demande de citer mes sources.

OceanofPDF.com