Roman américain

Antoine Bello · Chapitre 3 sur 8

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Roman américain

Semaine 3

OceanofPDF.com

La lutte sans merci entre assureurs

et fonds de premium finance

PAR VLAD EISINGER

THE WALL STREET TRIBUNE

MARDI 10 juillet 2012

Nul ne remet en cause le droit des individus à disposer de leurs polices d’assurance-vie. Dans un arrêt célèbre (Grigsby v. Russell, 222 U.S. 149), la Cour suprême remarquait dès 1911 que « l’assurance-vie constitue l’une des formes les plus reconnues d’investissement et d’épargne forcée ». En conséquence, poursuivait la Cour, « il paraît juste de conférer aux assurés les mêmes droits de propriété sur leurs polices que ceux dont ils disposent sur leurs actions ou leurs obligations ».

La loi stipule cependant qu’un individu ne peut souscrire une police d’assurance-vie qu’à condition que la personne assurée lui soit plus chère vivante que morte. Autrement dit, chacun est libre d’assurer sa vie ou celle de son conjoint, pas celle de son voisin et encore moins celle d’un inconnu.

Les assureurs se sont longtemps abrités derrière cette réserve pour freiner le développement du life settlement — la pratique consistant à racheter une police à son souscripteur en pariant sur le décès de celui-ci. Ils refusaient d’honorer le paiement de l’indemnité dès lors qu’une police avait changé de mains entre sa souscription et le décès de l’assuré.

Les investisseurs qui avaient acheté ces polices ont attaqué les assureurs en justice en invoquant la décision de la Cour suprême.

Au fil des ans, les juges ont établi une différence entre l’individu qui, ayant payé ses primes pendant plusieurs années, pouvait difficilement être soupçonné de fraude et celui qui avait revendu sa police peu de temps après l’avoir souscrite. Dans ce dernier cas, on parle de Stranger-Originated Life Insurance (STOLI), en ce sens que l’assuré n’est pas le véritable initiateur du contrat.

Restait à inscrire cette distinction dans la loi, un exercice compliqué par le fait qu’aux États-Unis le secteur de l’assurance est régulé au niveau des États. La National Conference of Insurance Legislators (NCOIL) a adopté, en 2000, le Life Settlement Model Act, un texte générique dont les États sont invités à s’inspirer pour rédiger leurs propres lois.

« La NCOIL a eu le mérite de fixer une période — les deux années suivant la souscription — pendant laquelle les polices ne peuvent être cédées », explique Lawrence Johnson, professeur à la Ross School of Business de l’Université du Michigan. « Bien que, dans un premier temps, seule une poignée d’États lui aient emboîté le pas, l’élan était créé. »

Le cadre législatif étant à peu près stabilisé, des investisseurs ont conçu des montages connus sous le nom de « premium finance », « zero premium life insurance » ou « speculator-originated life insurance » qui, quoique différant dans les détails, ont en commun pour vocation première de contourner la période d’incessibilité de deux ans.

Le premium finance fonctionne de la manière suivante. L’investisseur va trouver une personne âgée, de préférence fortunée, et lui fait une proposition qui paraît trop belle pour être vraie. Le senior va contracter une police d’assurancevie de, mettons, $10M. La prime annuelle, qui reflète l’âge avancé de l’assuré, s’élève à $700 000. L’investisseur prête au senior $1,4M correspondant au paiement des deux premières primes.

Si le senior décède dans les deux ans, ses héritiers toucheront $10M, avec lesquels ils pourront rembourser les $1,4M, majorés d’un intérêt.

Dans le cas le plus probable où il est encore vivant, le senior s’engage à céder sa police pour un prix symbolique à l’investisseur, en échange de quoi ce dernier efface la dette de $1,4M. L’investisseur est désormais légalement propriétaire de la police. Pour peu qu’il continue à payer les primes, il touchera $10M à la mort du senior.

« La beauté de ce montage, c’est que les deux parties y trouvent leur intérêt. Le senior a été assuré gratuitement pendant deux ans et l’investisseur a déjoué les lois anti-STOLI, le tout aux frais de l’assureur », explique Lawrence Johnson.

Plusieurs firmes de Wall Street se sont organisées pour exploiter ce qui ressemblait fort à une martingale. Elles ont dépêché des vendeurs dans les maisons de retraite et les country-clubs huppés de West Palm Beach ou Santa Barbara, afin de recruter des candidats.

Keith Jennings, directeur des opérations de l’Admiral’s Club, un établissement de Boynton Beach, Fla., a organisé un déjeuner de présentation en mars 2005 à la demande de Life Path, une boutique de life settlement de San Diego.

Selon Mr Jennings, l’Admiral’s Club est constamment approché par des organismes désireux d’entrer en contact avec sa clientèle. « Nous ne retenons que ceux dont nous pensons que les produits ou services sont susceptibles d’intéresser nos membres », explique-t-il.

Plus de 200 d’entre eux ont répondu présent ce jour-là. Au menu : champagne, homard et filet mignon. Chaque couvert était refacturé $250 à Life Path.

Parmi les intervenants qui se sont succédé au micro, Andrew Marlowe, professeur émérite à l’Université Loyola, a développé l’argument selon lequel les seniors disposaient d’un actif insoupçonné : leur âge.

« Il s’est adressé à ceux d’entre nous qui avaient plus de 75 ans. D’après lui, nous avions tout à gagner et rien à perdre à faire affaire avec Life Path », se souvient Reuben Gonzales, un comptable retraité qui assistait au déjeuner. « Il a ajouté que nous serions stupides de ne pas saisir cette opportunité. Cela m’a choqué. »

Les comptes de Life Path, rendus publics quand la société a fait faillite en 2011, montrent que Mr Marlowe a touché $10 000 pour son intervention. Contacté par le Wall Street Tribune, un porte-parole de Loyola a tenu à préciser que les positions prises en dehors des cours par les membres du corps professoral n’engageaient pas l’université.

Mr Marlowe a décliné plusieurs demandes d’interview pour cet article.

Pendant le repas, deux cadres de Life Path venus spécialement de Californie, John D’Angelo et Matt Cosimano, ont présenté l’offre, selon leurs termes « exclusive », de leur employeur aux membres de l’Admiral’s Club.

Des interviews conduites dans les country-clubs avoisinants ont permis d’établir que Messieurs D’Angelo et Cosimano avaient présenté la même offre « exclusive » à plusieurs autres établissements entre janvier et juin 2005.

Selon Reuben Gonzales, Life Path proposait des incitations spéciales aux seniors prêts à remplir immédiatement un dossier de souscription. « Pour une police comprise entre $2M et $5M, ils nous offraient un week-end en famille à Disney World. Ils payaient absolument tout : les billets d’avion, l’hôtel, la limousine et même un guide privé. Au-delà de $5M, ils rajoutaient un cart de golf Mercedes-Benz d’une valeur de $20 000. »

D’après Mr Jennings, une vingtaine de membres de l’Admiral’s Club ont souscrit le jour même des polices comprises entre $2M et $15M.

D’autres fonds ont monté de vastes réseaux de rabatteurs, rémunérés à la commission.

Sharon Hess, infirmière à domicile et résidente de Destin Terrace depuis 2009, visite au moins une fois par semaine les maisons de retraite de Fort Walton Beach, Niceville et Valparaiso. En 2006, elle a commencé à sensibiliser ses clients aux mérites du premium finance. « Ça me fendait le cœur de voir des grands-mères devoir choisir entre aller chez le coiffeur et gâter leurs petits-enfants à Noël. Je leur ai donné le numéro de téléphone de Fair Share en leur expliquant qu’il ne tenait qu’à elles de pouvoir faire les deux. »

Fair Share LLC, une société de Framingham, Mass., rémunérait Sharon Hess $500 par police.

 

Sharon Hess

Selon une étude de la Tuck School of Business de Dartmouth College, le phénomène du premium finance a connu son apogée en 2006, où il aurait représenté près de $12Md de couverture. Life Path et Fair Share figuraient parmi les principaux animateurs du marché, aux côtés de grands noms de Wall Street, comme Deutsche Bank ou Crédit Suisse.

Quand les polices des seniors recrutés par Life Path ont commencé à maturer, les compagnies d’assurances ont réalisé qu’elles avaient un gros problème. « Elles avaient garanti ces polices en tablant sur les taux de lapsing habituels. Or soudain, les demandes d’indemnité se sont mises à pleuvoir. $5M par-ci, $10M par-là, c’était la panique », se souvient Lawrence Johnson.

Jeffrey McGregor, vice-président et actuaire en chef d’Emerald, un assureur vie de Pensacola, se refuse à parler de panique. Il reconnaît cependant « avoir observé à cette époque une inflexion substantielle des courbes de lapsing d’Emerald ». « En grattant un peu », poursuit-il, « nous nous sommes rendu compte que la plupart des seniors fortunés qui avaient souscrit ces polices n’avaient jamais eu l’intention de les conserver au-delà de la période d’incessibilité. »

Les assureurs ont alors épluché chaque grosse police souscrite au cours des cinq années précédentes, annulant impitoyablement toutes celles entachées d’irrégularités. « Il y en avait de deux sortes », commente Mr McGregor. « Celles où l’assuré avait menti sur son état de santé et celles où il avait surestimé son patrimoine. »

La plupart des assureurs refusent d’émettre des polices supérieures à un certain montant, en général $5M. Il leur arrive cependant de déroger à cette règle si l’assuré dispose d’un patrimoine important. Afin de pouvoir se couvrir à hauteur de $10M ou $15M, certains seniors ont délibérément gonflé leurs avoirs, parfois dans des proportions spectaculaires. Lors du dernier congrès de l’ACLI, un intervenant rapportait le cas d’un retraité des Postes du Minnesota qui avait contracté pour plus de $120M de couverture auprès de 26 assureurs différents et revendu ses polices en empochant un coquet bénéfice.

Soucieux de décourager une pratique qui, selon les termes de Jeffrey McGregor, « menace leur existence même », les assureurs ont porté plainte contre les fraudeurs.

Emerald, l’employeur de Mr McGregor, a ainsi poursuivi Emmanuel « Manny » Lammons, 86 ans, un retraité de Delray Beach, Fla., qui avait souscrit une police de $10M en 2005 et l’avait revendue deux ans plus tard à Life Path. Dans sa plainte déposée devant la cour du comté d’Escambia, Emerald accuse Mr Lammons d’avoir déclaré des avoirs de $15M alors que son patrimoine réel, essentiellement composé de sa résidence principale et d’un plan de retraite, était environ six fois inférieur.

Mr Lammons, atteint de la maladie d’Alzheimer, étant dans l’incapacité de se défendre, c’est son fils, Steve, 53 ans, résident de Destin Terrace depuis 2006, qui a répondu à la convocation du juge. Plaidant la bonne foi, il a proposé de rembourser Emerald des sommes versées par Life Path et de rendre le cart de golf reçu en cadeau en échange de l’abandon des poursuites. Emerald a refusé l’offre de Steve Lammons, qu’elle a estimée à $60 000, bien loin du risque de $10M auquel la société était exposée.

En 2008, sur les conseils de son avocat, Walter Oakwood III, Mr Lammons a à son tour assigné Life Path, coupable selon lui d’avoir encouragé son père à surestimer son patrimoine. Life Path a fait faillite peu après, laissant Mr Lammons en première ligne face aux juristes d’Emerald. Les polices du fonds, dont celle au nom de Manny Lammons, ont été réparties entre les souscripteurs de Life Path.

Manny Lammons est décédé l’année dernière en laissant tous ses biens à ses deux enfants. La succession est bloquée par les procédures en cours.

Steve Lammons se dit écœuré par l’acharnement dont fait preuve Emerald à l’égard de sa famille. « Ils sont prêts à salir la mémoire d’un homme au nom d’un bref moment de faiblesse. C’est dégoûtant. »

 

Steve Lammons

Frances Gray, résidente de Destin Terrace depuis 2008, dirige, au sein d’Emerald, le service « Médiation » qui a instruit le dossier de Mr Lammons. Elle se défend de persécuter son voisin : « Les fraudeurs lèsent les assurés qui jouent selon les règles. Nous devons à nos clients de les défendre vigoureusement contre les agissements malhonnêtes d’individus peu scrupuleux. »

Des milliers de contentieux similaires sont en attente de jugement à travers le pays. Sans présumer de leur issue, Lawrence Johnson estime que les assureurs ont réussi leur riposte. « Les boutiques comme Life Path ou Fair Share, qui n’avaient pas les moyens de suivre Prudential ou MetLife sur le terrain juridique, ont jeté l’éponge. Les acteurs plus importants comme Crédit Suisse refusent de se coucher. Ils finiront probablement par transiger avec les assureurs. Ce qui est sûr, c’est qu’ils y réfléchiront à deux fois avant de recommencer. »

Les assureurs ont également eu la satisfaction de voir un nombre grandissant d’États les soutenir dans leur lutte contre le premium finance. 41 états régulent aujourd’hui la revente de polices. 30 d’entre eux suivent le Model Act de la NCOIL. Une dizaine ont même porté la période d’incessibilité à cinq ans.

Les assureurs ont la victoire modeste. Pour de nombreux observateurs, leur conduite pendant les années 2000 n’est en effet pas exempte de reproches.

« Ils ont feint de découvrir un beau jour que certains clients mentaient sur leur santé ou leur patrimoine », explique Lawrence Johnson. « Comment imaginer une seconde qu’ils n’étaient pas au courant ? Les méga-polices du premium finance alimentaient la croissance des assureurs, pour le plus grand bénéfice des actionnaires. Je pense à une société de Floride en particulier, dont la production de nouvelles polices a triplé en l’espace de quelques années. Quand les actionnaires ont réalisé que l’essentiel de cette croissance provenait du premium finance, il était trop tard. Le président de la société avait exercé ses stock-options et empoché des dizaines de millions de dollars. »

Mr Johnson va plus loin. « Les agents qui vendaient ces polices ne pouvaient pas non plus ignorer ce qui se passait. Mais certains clients généraient à eux seuls des centaines de milliers de dollars de commissions. Certains chiffres ont le pouvoir d’étouffer les scrupules. »

Sans nier l’existence de ces pratiques, Chuck Patterson, agent général chez Emerald, prétend n’y avoir jamais été confronté directement. « Je connais trop bien mes clients pour tomber dans le panneau », dit-il. « Si quelqu’un habite dans une caravane, ne comptez pas sur moi pour lui vendre une police à $10M. »

Plusieurs assureurs sont allés jusqu’à se retourner contre leurs meilleurs vendeurs, les accusant d’avoir perçu des commissions indues sur des contrats qu’ils savaient frauduleux. L’American Association of Insurance and Financial Advisors, qui représente les agents, a pris la défense de ces derniers en menaçant les assureurs d’un déballage qui écornerait encore un peu plus leur image auprès du public.

Avec le recul, les grands perdants du premium finance se divisent en deux groupes : les épargnants qui ont confié leur argent aux Life Path et autres Fair Share, et les seniors — ou, dans le cas de Mr Lammons, leur famille — pris dans une bataille juridique qui les dépasse.

Les gagnants se résument presque uniquement aux cabinets d’avocats engagés dans des procédures qui, pour certaines, durent depuis plusieurs années.

De leur côté, LISA et la SLSP, deux associations réunissant des professionnels du life settlement, multiplient les actions pédagogiques en direction des régulateurs, afin d’éviter l’amalgame entre life settlement et premium finance.

Ryan Landry, directeur des affaires publiques et réglementaires de la SLSP, établit une distinction très nette entre les deux pratiques. « Le premium finance est une manœuvre malhonnête visant à contourner les lois anti-STOLI. Le life settlement, au contraire, est la vente légale d’une police légalement détenue par son propriétaire légal. Écrivez dans votre journal que nous n’avons rien à voir avec ces gens-là. »

Écrire à Vlad Eisinger :

La semaine prochaine : Schumpeter et le life settlement.

OceanofPDF.com

Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>

Date : Mardi 10 juillet, 11:47:12

Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>

Objet : Exercice de style

Je commence à voir où tu veux en venir. Tu cherches à chroniquer ton époque à travers le négoce de polices d’assurance-vie, comme Steinbeck ou Melville se sont servis de la mécanisation de l’agriculture ou de la chasse à la baleine pour peindre la leur. Ils n’avaient du reste rien inventé. Pense aux Illusions perdues, à Bel-Ami, à Germinal (encore que je préférerais descendre dans la mine, comme Zola, plutôt qu’interviewer un Lammons).

Admettons. Tu sais mon peu de goût pour le roman social. Permets-moi quand même de te rappeler que ce sont les personnages et les situations qui font la force de ces livres que tu admires tant : Lousteau qui enseigne à Lucien de Rubempré comment critiquer un livre qu’il n’a pas lu, Dagny Taggart qui troque ses diamants contre le bracelet en ferraille de Lillian Rearden, Rose of Sharon qui allaite un crève-la-faim. C’est dans ces moments, points culminants du récit, que passe le souffle de la vie et que s’exprime véritablement la puissance du romancier.

Une dernière remarque. Écrire pour le Wall Street Fucking Tribune des articles qui sont lus, digérés et excrétés en vingt-quatre heures n’excuse pas tout. Tu tombes au détour d’une enquête sur une scène fabuleuse — je veux parler de ces margoulins qui tiennent le stylo des papys dans les maisons de retraite — et tu la torches en trois paragraphes. Honte à toi ! Je me suis amusé à réécrire les événements comme je pense qu’ils se sont déroulés. Prends-en de la graine.

PS : Norman Drachydle était un piètre journaliste mais un grand écrivain. Serais-tu l’inverse ?

 

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DE L’HUILE DANS LES ROUAGES

Par Daniel Siver

Les deux hommes se préparaient.

Matt Cosimano branchait l’ordinateur et réglait le projecteur. Il procédait méthodiquement, avec l’assurance tranquille de celui qui a déjà exécuté ces tâches d’innombrables fois. Il était entré deux ans plus tôt chez Life Path comme attaché de clientèle. Il avait rapidement gravi les échelons. Son salaire à six chiffres faisait l’admiration et parfois aussi l’envie de sa famille. Son père, couvreur, gagnait à peine 50 000 dollars par an. Sa mère avait élevé dignement six enfants. L’aînée vendait des résidences à temps partagé. Le petit dernier découpait de la bidoche, la semaine pour une entreprise de boucherie industrielle, le week-end pour la mafia du New Jersey.

Cosimano n’avait que deux vices : les costumes italiens et les putes de luxe asiatiques. Le samedi qui suivait l’octroi des bonus, il s’enfermait dans une chambre de l’Holiday Inn d’Hoboken avec trois Chinoises tatouées.

De son côté, John D’Angelo tapotait le micro pour vérifier la sonorisation. À 52 ans, il aimait à se présenter comme un vétéran de Wall Street, bien qu’il ne sévît plus depuis longtemps dans la pointe sud de Manhattan. Il avait débuté chez Morgan Stanley dans les années 80. La suite de sa carrière n’était qu’une longue dégringolade. Chacun de ses employeurs était moins prestigieux que le précédent. Après Morgan Stanley, il avait rejoint DLJ, puis Nomura, puis le Crédit Agricole, pour finalement atterrir chez Life Path, où il encadrait une équipe de deux personnes.

D’Angelo ne se faisait guère d’illusions sur ses perspectives d’avancement chez Life Path, ni même sur ses perspectives tout court. Il coûtait trop cher. Son carnet d’adresses ne contenait que des noms de vieux schnocks, employés d’établissements de seconde zone où ils n’avaient pas plus de pouvoir que lui. Il espérait juste tenir encore un an ou deux, le temps de finir de rembourser sa maison de Hackensack.

Le micro fonctionnait. D’Angelo balaya le restaurant du regard. Il avait connu pire. La moquette vert et violet — les couleurs du club — montrait des signes de fatigue, mais, au moins, les lustres avaient toutes leurs ampoules. Les lambris sombres, ornés de photos noir et blanc de golfeurs légendaires (Ben Hogan, Bobby Jones, Sam Snead…), conféraient à la pièce un cachet ancien, britannique, et auraient presque fait oublier que l’Admiral’s Club avait été fondé en 1997.

Les filles arrivèrent peu après. C’est Keith Jennings, le directeur des opérations du club, qui les avait choisies pour leur allure, « engageante, mais pas provocante ». Après les avoir envoyées se changer dans les vestiaires, D’Angelo leur donna les consignes. Assises chacune à une table différente, elles étaient chargées de mettre de l’ambiance, de s’extasier devant les photos des petits-enfants et de répondre plaisamment aux galanteries des messieurs.

« Attention, les mit-il cependant en garde, certains seront avec leurs épouses. Restez à votre place. »

Il attendit que Jennings eût le dos tourné pour ajouter dans un clin d’œil égrillard : « Cela dit, la plupart viendront seuls. Ce que vous faites après le déjeuner ne nous regarde pas. »

Les filles gloussèrent. D’Angelo glissa quelques mots à l’oreille de la plus jolie d’entre elles, une poupée blonde aux airs de majorette, prénommée Priscilla.

Les premiers seniors arrivèrent vers midi. Deux filles à l’accueil pointaient leurs noms sur une liste. Jennings avait tracé une croix en face de certains noms pour indiquer les membres les plus riches.

Sitôt placés à leur table, les papys se jetaient sur le menu, dont l’examen leur tirait des sifflements appréciateurs. Life Path n’avait pas lésiné. Dans ce genre de repas, les convives avaient habituellement le choix entre homard et filet mignon. Ce jour-là, on servirait les deux et tant pis pour le cholestérol !

On se pressait aussi au bar gratuit, situé au fond de la salle. Le barman avait reçu des instructions. Il s’agissait d’imbiber les membres juste assez pour les rendre euphoriques, mais pas trop, afin qu’ils puissent quand même signer les papiers.

À la demie, Jennings fit signe aux serveurs, qui apportèrent l’entrée. D’Angelo monta à la tribune. Il remercia les participants et présenta l’orateur, Andrew Marlowe, comme l’un des plus grands spécialistes vivants de l’assurance-vie.

Marlowe salua modestement. À 56 ans, il enseignait l’économie à l’Université Loyola, dans le Maryland, où il avait rang de professeur émérite. Après un début prometteur, sa carrière s’était enlisée, la faute, d’après sa femme, à une série de choix regrettables dans ses sujets de recherche. Dans les années 90, il avait sous-estimé, à ses dépens, l’engouement pour la théorie des jeux. Quand il s’était réveillé, les places étaient prises. Misant sur l’explosion d’un marché notionnel de la mortalité, il avait alors réorienté ses travaux vers la titrisation de polices d’assurance-vie. Hélas, pour toutes sortes de raisons dans lesquelles le malheureux n’avait aucune part, le marché n’avait pas décollé. Dans le même temps, Wall Street recrutait à prix d’or des experts en titrisation de crédits immobiliers. Aujourd’hui, plusieurs collègues de Marlowe — du reste pas forcément les plus brillants — roulaient carrosse et se faisaient construire des chalets à Aspen.

Désabusé et ruiné par son divorce, Marlowe vendait désormais son titre et sa réputation à des fonds d’investissement en quête de crédibilité. Tenant à conserver sa propre estime, il prétendait ne pas se laisser dicter ses opinions, même si les mauvaises langues faisaient observer que, pour un esprit incorruptible, il se donnait beaucoup de mal pour comprendre ce qu’on attendait de lui.

Son intervention ce jour-là lui rapporterait 10 000 dollars.

Il se livra d’abord à un rapide survol de l’histoire de l’assurance-vie. Il s’appesantit cinq bonnes minutes sur la décision de la Cour suprême, affirmant, avec toute la solennité dont il était capable, que rien ni personne ne pouvait interdire à un assuré de vendre sa police.

Il arriva au plat de résistance de son exposé au moment où les convives attaquaient le leur. Les assureurs, expliqua-t-il dans un cliquetis de fourchettes, exploitaient un fromage depuis trop longtemps. Ils ne reversaient que la moitié des sommes qu’ils collectaient, défrayaient grassement leurs vendeurs et étaient à la tête de flottes de jets privés qui, combinées, auraient constitué la quatrième compagnie aérienne des États-Unis. Pire, leur business reposait sur un modèle économique frisant l’escroquerie : les honorables membres de l’Admiral’s Club savaient-ils que seulement une police sur dix donnait lieu au paiement de l’indemnité ? Il appuyait ses assertions sur une brochette d’articles et d’études émanant des établissements universitaires les plus réputés, sans préciser que tous, sans exception, avaient été financés par l’industrie du life settlement.

Il porta l’estocade au moment où l’on servait le dessert, un cheesecake au cacao du Honduras. Les sociétaires de l’Admiral’s Club étaient assis sur un pactole : leur âge. Les dés étaient, pour une fois, pipés en leur faveur : en souscrivant une police d’assurance-vie et en la conservant jusqu’à leur mort, ils ne pouvaient tout simplement pas perdre. S’ils ne souhaitaient pas attendre si longtemps ou débourser le montant des primes, Life Path offrait des solutions adaptées, leur permettant de capter une partie du gain sans assumer le moindre risque.

Marlowe quitta son pupitre et déambula entre les convives, comme il en avait pris l’habitude chaque fois qu’il assénait une vérité capitale à ses étudiants.

« À ceux d’entre vous qui ont, par le passé, laissé expirer une police qu’ils croyaient sans valeur, je dis sans ambages : on vous a floués. Les assureurs s’engraissent depuis un siècle sur l’ignorance de leurs clients. Vous en savez désormais autant qu’eux ; le moment est venu de leur donner une leçon et de réclamer la part de leurs profits qui vous revient de droit. »

Sur ce, il s’assit et attaqua son cheesecake.

D’Angelo donna aux participants quelques instants pour digérer l’exhortation de Marlowe puis présenta l’offre de Life Path, dans des termes soigneusement choisis afin de ne pas trop éveiller, chez ses auditeurs, l’idée de la Grande Faucheuse.

« C’est très simple. Nous vous proposons de souscrire une police d’assurance-vie d’un montant minimum de 2 millions de dollars. Vous n’aurez pas à débourser un centime. Life Path vous prêtera l’équivalent de deux années de primes, quel qu’en soit le montant. Si, par malheur, le Seigneur vous rappelle à lui pendant cette période, vos héritiers toucheront le montant de la police, moins le remboursement des primes et des intérêts. Et s’il vous prête vie, Life Path vous rachètera votre police pour une somme convenue d’avance. Vous ne perdez strictement rien. Tout ce que vous risquez, c’est de toucher 50 000 ou 60 000 dollars. Et dans tous les cas, vous et votre famille serez assurés gratuitement pendant deux ans.

« Je sais ce que vous vous demandez : où est le piège ? Il n’y en a pas. Vous ne faites qu’exploiter le talon d’Achille des assureurs, le secret honteux sur lequel ils assoient leurs profits scandaleux. Vous n’allez pas seulement vous enrichir, vous rendez un service à la collectivité.

« Venons-en aux questions pratiques. Nous avons ici tous les documents nécessaires. Remplir le dossier de souscription et le questionnaire médical ne vous prendra pas plus d’un quart d’heure. Matt et moi nous occuperons du reste. Selon toute probabilité, vous serez contactés par un médecin de la compagnie d’assurances, qui vous posera quelques questions et vous rendra visite pour une prise de sang. Vous recevrez le montant des primes sur votre compte, largement avant la date limite de paiement.

« Maintenant, écoutez-moi bien. Notre campagne de recrutement annuelle s’achève aujourd’hui. Matt et moi rentrons ce soir en Californie. Nous adorerions repartir avec votre dossier, n’est-ce pas, Matt ? »

Cosimano opina du chef avec enthousiasme. Debout au pied de la tribune, il ne quittait pas des yeux une des hôtesses, qu’il soupçonnait d’avoir du sang coréen.

« Nous sommes conscients que tout cela est un peu précipité, continua D’Angelo. C’est pourquoi, pour rendre votre décision plus facile, nous vous offrons un week-end de rêve en famille à Disney World. Life Path prend en charge tous vos frais. Une limousine vous conduira à Orlando. Vous logerez dans la suite présidentielle du Ritz-Carlton, un îlot de luxe et de tranquillité de plus de deux cents mètres carrés, avec vue sur le lac. Pendant les deux jours, un guide VIP vous escortera dans les parcs de votre choix — Magic Kingdom, Epcot, Disney’s Hollywood Studios, où vous économiserez des heures d’attente en entrant par la sortie des attractions. Ce seul service est normalement facturé 1 500 dollars par jour. Vous bénéficierez en outre de tickets gratuits pour un spectacle, de 200 dollars de bons d’achat valables dans les boutiques des parcs et d’un baptême de l’air en hélicoptère. »

Des murmures approbateurs accueillaient chaque nouvel avantage.

« Je pense que vous conviendrez qu’il s’agit d’une offre très généreuse. Pensez au bonheur que vous allez semer autour de vous. »

D’Angelo fit mine d’hésiter une seconde. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il se tourna vers Cosimano, qui leva le pouce.

« Matt me fait signe qu’il vient d’obtenir l’accord du président de Life Path pour un geste supplémentaire, réservé aux membres de l’Admiral’s Club souscrivant une police supérieure à 5 millions. Mesdames et messieurs, je vous demande d’accueillir Priscilla ! »

Dissimulée dans les coulisses, la jolie blonde entra sur la scène en agitant la main, à bord d’un cart de golf rutilant, sur la musique de La roue de la fortune. Un grand « oh ! » monta de la salle, suivi d’un tonnerre d’applaudissements. Après quelques cercles concentriques, Priscilla immobilisa le véhicule, face au public.

D’Angelo reprit la parole.

« Non, vous ne rêvez pas ! Pour toute police supérieure à 5 millions, Life Path vous offre un cart de golf Mercedes-Benz à suspension hydraulique, d’une valeur de 20 000 dollars ! Quatre passagers peuvent y prendre place confortablement et ranger leurs sacs de golf dans les compartiments prévus à cet effet. Existe en blanc, gris métallisé, noir ou rose bonbon. Comptez six à huit semaines pour la livraison.

« Mais je suppose que vous avez des questions. Le professeur Marlowe, Matt et moi nous ferons un plaisir d’y répondre. »

Plusieurs mains se levèrent. D’Angelo choisit un papy qui avait l’air retors. L’expérience lui avait appris qu’il valait mieux désamorcer d’entrée les objections.

« Mon père — paix à son âme — avait coutume de dire que si un deal paraissait trop beau pour être vrai, c’est probablement parce qu’il l’était. D’où ma question : votre montage est-il légal ?

— Absolument, répondit D’Angelo. Vous imaginez bien que nos avocats n’ont rien laissé au hasard. Encore une fois, nous ne faisons rien de mal, n’est-ce pas, professeur Marlowe ? »

D’Angelo avait insisté sur le « professeur ». Marlowe sentit les regards converger sur lui. C’était la partie de son job qu’il détestait le plus.

« Non, John », affirma-t-il, en baissant la tête.

« Et si l’on possède déjà une police ? demanda un senior bronzé, en qui D’Angelo reconnut l’un des richards signalés par Jennings.

— Professeur Marlowe ? dit Cosimano.

— Rien ne vous empêche de posséder plusieurs polices, répondit l’universitaire à contrecœur. Les assureurs considèrent l’ensemble de vos contrats. Jusqu’à 5 millions de valeur faciale combinée, ils ne soulèvent aucun problème. Au-delà, ils exigent la preuve que la couverture souhaitée est cohérente avec le montant de votre patrimoine.

— Merci. Une question supplémentaire, à tous les trois : détenez-vous une assurance-vie ?

— Évidemment, dit Cosimano, dont la seule police était celle souscrite automatiquement par son employeur.

— Je possède cinq polices, dit D’Angelo. J’ai souscrit la dernière à la naissance de ma fille.

— J’ai souscrit une police de 2 millions il y a quinze ans », dit Marlowe. C’était techniquement exact. Il omettait cependant de préciser qu’il avait cessé de payer les primes après son divorce.

« Une dernière question ? » demanda D’Angelo.

Une vieille dame, qui ressemblait à Barbara Cartland, leva la main.

« Peut-on aller à Sea World à la place de Disney ? »

Cosimano et D’Angelo se regardèrent.

« Je pense que ça ne devrait pas poser de problème, dit Cosimano.

— Bien, reprit D’Angelo. Il me reste à vous remercier pour votre patience et votre gentillesse, ainsi que le professeur Marlowe pour ses précieux conseils. Ceux qui sont intéressés peuvent venir retirer les formulaires de souscription. Matt et moi sommes à votre disposition, si vous avez besoin d’aide. »

Les seniors affluèrent vers la tribune. Ils prenaient les formulaires et retournaient à leur place pour les remplir. Priscilla passait entre les tables, distribuant des stylos à ceux qui n’en avaient pas.

Le senior bronzé fit signe à D’Angelo qu’il souhaitait lui parler en privé.

« Je vais souscrire, dit-il. Mais j’aimerais que vous me donniez une bonne raison de prendre 10 millions de couverture plutôt que 5 millions. 

— J’en vois plusieurs, répondit D’Angelo. Vous pensiez à une en particulier ?

— La nouvelle série de clubs Titleist chargée à l’arrière de mon cart, par exemple. 

— Topez là. »

Le senior serra la main que lui tendait D’Angelo et partit au bras de Priscilla.

D’autres membres négociaient l’accès au spa du Ritz-Carlton ou des jantes personnalisées. D’Angelo accédait à presque tous leurs caprices. Il avait carte blanche jusqu’à 1 000 dollars par million au-dessus de 2 millions.

De son côté, Cosimano se tuait à expliquer à un vieillard que, selon les critères de Life Path, son patrimoine, qu’il évaluait à 2 millions, ne l’autorisait pas à acheter 5 millions de couverture. Manny Lammons n’en démordait pas : il voulait son cart, dût-il mentir sur les formulaires. Cosimano lui suggéra d’ajouter un zéro à la valeur de son plan de retraite. Les assureurs, dit-il, avaient autre chose à faire que d’éplucher les déclarations sur l’honneur de leurs clients.

Quand le dernier papy se retira, D’Angelo fit les comptes. Les membres de l’Admiral’s Club avaient souscrit 21 polices, pour un total de 90 millions de couverture. C’était une de leurs meilleures recettes de la saison.

Il se mit d’accord avec Jennings sur le montant de la facture que celui-ci adresserait à Life Path : 180 couverts à 250 dollars pièce, soit 45 000 dollars. D’Angelo tendit au directeur des opérations du club une enveloppe contenant 5 000 dollars en cash.

« Revenez quand vous voulez », dit Jennings en empochant son bakchich.

« Prêt ? » demanda Cosimano, son ordinateur portable en bandoulière.

D’Angelo soupira en pensant aux chambres anonymes qui les attendaient au Ramada Inn de Boca Raton. Le lendemain, ils se levaient tôt : le directeur de la maison de retraite des Magnolias de West Palm Beach avait insisté pour qu’ils installent leur matériel avant la partie de bingo du matin.

 

* *

*

JOURNAL DE DAN

 

Mercredi 11 juillet

Pas de réponse de Vlad. J’y suis peut-être allé un peu fort.

(…)

Quel empoté je fais ! Je me suis cassé la gueule devant chez moi, en rentrant de Publix à vélo. J’ai les genoux et les avant-bras couverts d’égratignures. Ma cheville surtout me fait un mal de chien. Boitillé à l’intérieur et appelé Sharon. Par chance, elle était chez elle. Elle a rappliqué sur-le- champ, a tâté ma cheville qui enflait à vue d’œil et conclu à une foulure. C’est un moindre mal, car après la facture de Lammons, je ne sais pas comment j’aurais pu payer un médecin. Sharon m’a bandé la cheville, a désinfecté mes bobos et est retournée chez elle chercher une paire de béquilles.

Je lui ai offert un café. Elle a plusieurs patients dans la résidence : Jean-Michel Jacques, Jeffrey McGregor, Donna Phelps et quelques autres que je ne connais pas. J’étais un peu surpris qu’elle cite spontanément leurs noms ; je croyais les infirmières tenues au secret médical. Je n’ai rien dit. Au contraire, j’ai ressenti un léger frisson à l’idée que je détenais des informations confidentielles. J’imagine que Vlad connaît ça.

Justement, nous avons parlé de l’article du Wall Street Tribune. Sharon est bien embêtée d’avoir été citée. C’est une de ses patientes qui l’a cafetée. Vlad l’a appelée ensuite et elle a été obligée de confirmer. Je lui ai demandé ce qu’elle craignait ; elle n’a rien fait de mal, après tout. En réalité, elle ne doute pas de son bon droit. Elle dit avoir voulu rendre service à ses meilleurs clients en leur signalant une opportunité extraordinaire. (Elle prétend ne pas en avoir parlé à tous ses patients, j’ai du mal à la croire.) Ce n’est d’ailleurs, selon elle, que justice que le ménage Hess récolte enfin un peu d’argent avec le life settlement. À l’entendre, Brian est complètement exploité. Il se tue à la tâche, dans son sous-sol, pour des nèfles. La combine de Sharon ne lui aura finalement rapporté que quelques milliers de dollars, bien loin des millions que touchent les agents. Je l’ai sentie écœurée par la disproportion des sommes.

Apprenant que je n’ai pas d’assurance, elle m’a fait cadeau de ses frais de déplacement (encore heureux, elle habite à cent mètres !). Elle m’a tout de même demandé 50 dollars. 50 dollars : l’équivalent de ce que je gagne en vendant 110 bouquins. Il faut que j’arrête de raisonner ainsi, c’est trop déprimant.

 

Jeudi 12 juillet

Conséquence inattendue de ma chute de vélo, je clopine matin et soir sous les yeux de mes voisins. Moi qui déteste le papotage, je suis servi. Mrs Cunningham, qui me fatiguait déjà avec ses considérations météorologiques, me donne à présent des nouvelles de son utérus ; Kim Phelps propose de me « conduire à mes rendez-vous » (si elle savait !) ; Susan McGregor dépose des cookies devant ma porte. Chacun y va de son mot d’encouragement, comme si j’étais un invalide de guerre.

(…)

Tiré ce matin Ed Linkas d’un mauvais pas.

« S’il vous plaît, Dan, m’a-t-il alpagué, aidez-moi à expliquer à Chuck que je n’ai pas besoin d’une assurance spéciale invalidité. Je suis auditeur, pas pilote de chasse. »

Sans se démonter, Patterson nous a servi un couplet abracadabrant, d’où il ressortait qu’actuaire arrivait, dans la liste des professions les plus dangereuses du monde, juste après dresseur d’alligators et réparateur de téléphériques. Il était gonflé à bloc, c’était splendide à voir.

Il m’a paru soulagé que Vlad ne l’ait pas mentionné dans son article. D’ailleurs, à la réflexion, je suis surpris que Chuck n’ait pas fait la tournée des hospices lui aussi. Il doit pourtant avoir ses entrées : sa mère vit dans une maison de retraite de l’Alabama, qu’il m’a décrite un jour comme « le Sheraton au prix d’un Best Western ».

(…)

Tombé sur Jean-Michel Jacques à la plage. Il jouait au cerf-volant avec ses garçons.

Je lui demande pourquoi Osiris Capital n’est pas cité dans l’article du Wall Street Tribune.

« Parce que je n’ai jamais trempé dans le premium finance, pardi !

— Par éthique ?

— Oh non, parce qu’il y a beaucoup trop de concurrence. Voyez-vous, mes confrères sont paresseux ; ils préfèrent monter un dossier à 10 millions plutôt que 50 à 200 000. Les petites polices exigent certes autant de travail que les grosses, mais elles attirent moins l’attention. Les assureurs sont prêts à engager une action en justice pour 10 millions, pas pour quelques centaines de milliers de dollars, quand un avocat spécialiste du life settlement facture 600 dollars de l’heure. »

Il m’explique un autre avantage de son approche.

« Supposons que vous achetiez une police de plusieurs millions, prévue pour maturer dans dix ou quinze ans. Qui vous dit que l’assureur sera encore là pour payer l’indemnité ? Nul n’est à l’abri de la faillite, surtout si tous les grands-pères signés par mes confrères cassent leur pipe en même temps. On appelle ça le risque de signature ; les professionnels vous diront que c’est l’un des plus difficiles à circonscrire. Eh bien, Osiris n’y est pas exposé. Vous savez pourquoi ? »

Je confesse bien volontiers mon ignorance.

« Parce que, en cas de défaillance d’un assureur, les états garantissent le paiement des indemnités de décès à concurrence de 300 000 dollars ! » rugit-il triomphalement.

Il s’attendait manifestement à ce que j’accueille cette nouvelle avec plus d’enthousiasme. Un de ses fils vient le chercher. Pendant un moment, Jean-Michel s’emploie à démêler les fils du cerf-volant, à quatre pattes dans le sable. Ses enfants le regardent s’activer en silence, sans montrer le moindre signe d’impatience. Enfin, le cerf-volant est bon à reprendre du service. Les gamins applaudissent. Jean-Michel se retourne vers moi.

« Ce n’est pas tout, dit-il comme s’il ne s’était jamais interrompu. Je me méfie des grosses polices. Les gens qui ont les moyens de s’assurer pour 10 millions n’ont généralement pas de problèmes de fins de mois. Ils font plus attention à leur santé, prennent des vacances, mangent plus de légumes et puis, n’ayons pas peur de le dire, ils tiennent plus à la vie… »

Des cris paniqués retentissent : le cerf-volant s’est abîmé dans la mer. Jean-Michel bredouille quelques mots d’excuse et détale comme un zèbre.

Je me demande à quoi ressemblent les discussions au dîner chez les Jacques.

 

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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>

Date : Jeudi 12 juillet, 21:07:44

Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>

Objet : Le(s) grand(s) roman(s) américain(s)

Excuse-moi d’avoir pris un peu de temps pour te répondre. Je passais mes prochains articles au peigne fin avec les avocats du journal, pour m’assurer que nous ne serons pas attaqués. C’est que, contrairement à d’autres, nous ne pouvons pas écrire n’importe quoi. L’orthographe de chaque nom, les dates, le moindre chiffre, sont vérifiés par au moins trois personnes. C’est la rançon d’écrire sur les vraies gens, j’imagine…

Un grand bravo pour les aventures de John D’Angelo et Matt Cosimano, qui m’ont hautement diverti. J’adorerais, à l’occasion, pouvoir faire preuve de la même insolence. Je me suis permis de montrer ton texte à mon rédacteur en chef, il s’est gondolé comme un bossu.

« Ce sont les personnages et les situations qui font la force des grands livres », écris-tu. Tu as évidemment raison. Mais sans faits, sans un solide cadre économique et social, tes personnages resteront des ectoplasmes et tes situations tomberont à plat. Ton récit à l’Admiral’s Club laissera de marbre le lecteur qui n’en saisit pas les tenants et les aboutissants économiques. Pourquoi, malgré son cynisme éhonté, éprouvons-nous de la sympathie pour D’Angelo ? Parce que son sort nous rappelle celui d’oncles ou d’amis plus âgés, que leurs salaires trop élevés évincent progressivement du marché du travail. Idem pour Marlowe, le prof de fac contraint de vendre son âme au diable pour payer sa pension alimentaire. Quant à Cosimano, tes lecteurs établiront probablement désormais une relation entre le versement des bonus à Wall Street et les revenus des prostituées du New Jersey.

L’économique régit et façonne le monde, Dan. Il constitue à la fois le fondement des rapports sociaux et la clé du progrès de l’espèce humaine. Sans échanges, toi et moi nous balancerions encore aux branches, comme des chimpanzés. Les opposants au capitalisme oublient un peu vite qu’ils lui doivent leur cerveau.

Les tourments de l’âme ont par ailleurs depuis longtemps épuisé leur potentiel romanesque. Quoi de neuf en matière de neurasthénie depuis Schopenhauer et Baudelaire ? Rien ou presque. Ah si, pardon, la pharmacopée ! Si Flaubert vivait encore, le psy de Mme Bovary lui prescrirait du Prozac (un produit qui, entre parenthèses, n’aurait jamais vu le jour si les labos pharmaceutiques n’avaient transformé la dépression en marché).

Prends Tom Wolfe, DeLillo, Philip Roth : leurs personnages ont des jobs, des découverts bancaires, des cancers de la prostate. Je ne crois pas, contrairement à toi, au Graal du grand roman américain, en tout cas sûrement pas à son unicité. Chaque époque enfante son lot de chefs-d’œuvre. Le nom de Steinbeck est indissociable de la Grande Dépression. Tom Wolfe a pondu des pages impérissables sur Wall Street. Et que dire aujourd’hui sur le pétrole qu’Upton Sinclair n’a pas écrit il y a un siècle ? Ce n’est pas un hasard à mon sens si tous les trois ont mené de front des carrières de romancier et de journaliste.

Voilà ce que j’aime dans mon travail : j’ai le doigt sur le pouls de l’époque plus sûrement qu’en arpentant la plage de Destin matin et soir.

PS : Peu de gens savent en effet que Norman Drachydle, alias Raymond Chandler, fréquenta brièvement les colonnes du Daily Express. Détail révélateur : ses exégètes attribuent son style inimitable, à la fois imagé et chirurgical, mélodieux et tranchant, à son expérience de reporter.

PPS : Hollis Alpern te salue bien.

 

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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>

Date : Jeudi 12 juillet, 21:50:36

Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>

Objet : Le(s) grand(s) roman(s) américain(s)

Décidément, tu n’as pas changé. Tu t’exprimes plus clairement qu’avant (la conséquence du rétrécissement de vocabulaire que t’ont imposé tes employeurs ?), mais tu te fourres toujours autant le doigt dans l’œil.

Le grand roman américain — qui, j’en ai la conviction, reste à écrire — est celui qui capturera l’essence de la psyché américaine, ce mélange d’optimisme et de candeur, de cupidité et de vertueuse hypocrisie. Les deux auteurs qui, selon moi, s’en sont approchés le plus près sont Mark Twain dans Tom Sawyer et Salinger dans L’attrape-cœurs. Quel rôle joue l’économie dans ces deux livres ? Quasiment aucun (ne va pas m’expliquer qu’Holden Caulfield est trop fauché pour aller aux putes, ou je me fâche !). Qui se soucie que l’un se passe dans le Missouri au XIXe siècle et l’autre à New York dans les années 50 ? Ce sont deux formidables portraits d’adolescents, qui en disent plus long sur notre pays que toutes les archives de ton journal.

PS : Curieux destin que celui de Ralph Ellison… Un seul roman — dont il n’était d’ailleurs pas satisfait — aura assuré sa postérité. Savais-tu qu’il avait perdu 300 pages d’un second livre dans l’incendie de sa maison ?

PPS : Si l’économique gouvernait le monde, Dan Ryan aurait reçu le prix Nobel de littérature.

 

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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>

Date : Jeudi 12 juillet, 22:31:16

Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>

Objet : L’insouciance de la jeunesse

Tu l’écris toi-même : « deux formidables portraits d’adolescents ». Comme par hasard, les héros de tes livres préférés ont moins de 16 ans. Ils ne doivent pas gagner leur vie, se soucier de leur assurance santé ou s’acheter une voiture. Ils n’échangent pas leur travail contre celui des autres, ils vivent hors du monde.

Loin de moi l’idée de critiquer ces deux joyaux de la littérature, je dis juste qu’ils ne peuvent incarner le grand roman américain, surtout si, comme tu le penses, il n’existe qu’un livre qui puisse prétendre à ce titre.

Laissons tomber le sujet, tu veux ? On s’est déjà engueulés il y a quinze ans, on ne va pas remettre ça, si ? Je sais que cette question te tient extraordinairement à cœur : non content d’y avoir consacré ton mémoire de mastère, tu es devenu écrivain pour chasser ta propre baleine blanche. Je suis plus pragmatique que toi : je sais reconnaître un grand roman quand j’en vois un et j’apprécie autant Les hauts de Hurlevent que Le bûcher des vanités.

PS : Tu aurais pu ajouter qu’Ellison avait accumulé 2 000 pages de notes en vue de son second roman. Je ne suis apparemment pas le seul à procrastiner…

PPS : Ayn Rand, prix Nobel, et pourquoi pas le National Book Award à Stephen King !

PPPS : Lou Baswell me manque.

 

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JOURNAL DE DAN

 

Vendredi 13 juillet

Mark Hansen est mort ! Sa voiture a percuté un arbre à Sausalito, où il voyageait pour affaires. Il avait 36 ans.

Je le revois une bière à la main, il y a dix jours à peine. Nous avions passé un bon moment à discuter avec Ed Linkas, autour du barbecue. Mark avait évoqué ce déplacement en Californie. Il allait rendre visite à quelques clients et, selon ses propres termes, « pointer sa bobine au siège ». Si j’ai bien compris, son employeur, une entreprise de la Silicon Valley, aide les grands groupes à réaliser des économies en délocalisant leurs centres d’appel et leurs services administratifs en Inde.

Les Hansen se sont installés à Destin en 2008, quand Jennifer a voulu se rapprocher de ses parents. Lui voyage — voyageait, devrais-je dire — beaucoup, aux États-Unis et en Europe. Elle s’occupe de leurs jumeaux, un garçon et une fille de 5 ans.

La bière aidant, Mark s’était laissé aller, ce jour-là, aux confidences. La vie était belle : il roulait en Audi, il avait un salaire à six chiffres, deux enfants adorables, une femme « plutôt bien conservée », sans compter la bonne fortune occasionnelle sur la route. Bien sûr, ils tiraient un peu la langue financièrement. Ils avaient payé leur maison (la même que la mienne) trop cher. Le crédit immobilier plombait leur budget, même si, pendant les cinq premières années, ils ne versaient que les intérêts. Entre le leasing de la Cherokee, l’école Montessori des enfants, les nouveaux seins de Jennifer et leurs prêts étudiants qu’ils n’avaient pas encore fini de rembourser, ils ne mettaient pas un sou de côté. Mais Mark ne s’en faisait pas. Il avait le vent en poupe dans sa boîte et s’attendait à toucher le jackpot quand elle s’introduirait au Nasdaq. D’après Donna Phelps, une des maisons de maître allait bientôt se libérer. Il tannait Jennifer pour la visiter.

Je crois bien n’avoir jamais échangé deux paroles avec cette dernière. Je la croise de temps en temps à la salle de gym. Elle fait partie de ce que j’ai baptisé le « gang des queues-de-cheval », ces femmes entre 30 et 40 ans qui traînent dans la résidence en pantalon de yoga et baskets, une bouteille d’eau minérale à la main. Je la plains.

 

Samedi 14 juillet

Les nouvelles vont vite. Mrs Cunningham baby-sitte les enfants de Jennifer, partie ce matin pour la Californie afin de reconnaître le corps. Ravagée par le chagrin, Jennifer s’inquiète, paraît-il, pour son avenir et celui de ses enfants. Comme presque tous les cadres de grands groupes, Mark avait une assurance-vie, équivalant à deux ans de salaire (Jennifer ignore si le calcul s’entend bonus compris ou non). Elle touchera aussi 500 000 dollars grâce à la police que Mark avait souscrite auprès de Chuck. Ce n’est pas le Pérou mais ça devrait lui permettre d’acheter sa maison, de solder les prêts étudiants et de repartir de zéro.

(…)

Melvin Phelps, que j’ai croisé à mon retour de la plage, arborait une mine de circonstance. Il voulait savoir si je comptais participer aux frais de la couronne que la copropriété a commandée pour les obsèques de Mark. Assez mesquinement, je l’avoue, j’ai demandé si une telle dépense n’entrerait pas dans le budget général de l’association.

« En théorie, si, m’a répondu Phelps, mais nous sommes à sec. Comme vous le savez, plusieurs propriétaires n’ont pas réglé leurs charges trimestrielles. J’aurai l’occasion d’en parler ce soir à l’assemblée générale des copropriétaires. Je peux compter sur vous, n’est-ce pas ? Kim sera là. »

J’ai promis de passer en m’abstenant de relever l’allusion. Avec mes béquilles, je pouvais difficilement prétexter d’autres plans.

Phelps n’avait pas l’air pressé de rentrer chez lui. Il s’est épanché contre les résidents qui le saisissent de sujets minuscules (le taux de chlore dans la piscine, les crottes de chien, l’interdiction de tondre la pelouse avant 9 heures le week-end, etc.). Je ne suis pas dupe. À sa place, je préférerais aussi organiser le ramassage des poubelles plutôt que regarder le golf à la télé avec Donna en buvant du thé glacé.

Je lui ai demandé comment se portaient les affaires de sa fille.

« Bien, très bien, même. Les articles du Wall Street Tribune ont quelque peu écorné la réputation de Chuck Patterson. Plusieurs de ses clients sont venus consulter Kim. Votre voisine, Mrs Cunningham, par exemple, l’a engagée pour vendre sa police d’assurance-vie. »

 

Dimanche 15 juillet

Je ne regrette pas d’être allé à l’assemblée des copropriétaires. C’était la première à laquelle j’assistais de ma vie. J’ignore encore ce qui m’a poussé à m’y rendre, peut-être l’intuition que les articles de Vlad n’avaient pas fini de semer la pagaille dans notre petite communauté.

De fait, les débats ont été chauds, dans tous les sens du terme. Nous étions une centaine, serrés sur des chaises pliantes, à attendre les retardataires, quand la climatisation du foyer a émis une série de hoquets, avant de s’arrêter complètement. Malgré tous ses efforts, Manuel n’a pas réussi à la faire repartir. L’atmosphère est vite devenue irrespirable. Susan McGregor a proposé de tenir la réunion à la belle étoile, oubliant qu’en cette saison les parages sont infestés de moustiques. Donna et Kim sont parties acheter de la limonade à Publix. Plusieurs personnes âgées sont rentrées chez elles en ronchonnant.

Après une minute de silence à la mémoire de Mark Hansen, Phelps a commenté les comptes au 30 juin. Ils ne sont pas brillants. Cinq copropriétaires (que ce brave Melvin s’est fait un devoir de nommer) ne paient plus leurs charges, certains depuis plus d’un an. Phelps ne nourrit guère d’espoir quant à l’issue de l’action judiciaire en cours. Les cinq logements en question sont en effet « sous l’eau », ce qui, nous a-t-il expliqué, signifie que le solde du crédit immobilier excède leur valeur marchande.

Blanche Patterson, la femme de Chuck, a jugé « scandaleux et immoral » que les familles en défaut continuent à profiter des installations collectives. Pas plus tard qu’hier, elle a expulsé les gamins Guerrero de la piscine en les priant d’expliquer à leurs parents que la baignade est réservée aux résidents à jour de leur cotisation. Une poignée d’hommes ont proposé de se relayer pour monter la garde autour des tennis. Ils n’ont pas précisé s’ils s’armeraient pour l’occasion.

En attendant, nos charges sont majorées d’environ 100 dollars par an, une dépense dont je me serais bien passé.

Comme si cela ne suffisait pas, Susan McGregor a suggéré d’exempter Jennifer Hansen de ses charges pendant un an, « le temps qu’elle reprenne le contrôle de ses finances ».

« On ne parle que d’une vingtaine de dollars par famille, a-t-elle argumenté, mais pour elle, cela fera une énorme différence. »

Sa proposition a été fraîchement — si l’on peut dire, considérant que la température avoisinait les 30 oC — accueillie.

« Nous savons tous que Jennifer va toucher 700 000 dollars, se sont récriés certains copropriétaires, d’autant plus bruyamment que l’intéressée se trouvait à cinq heures d’avion d’ici. Pourquoi lui faire cadeau de 2 000 dollars, alors que chacun paie déjà plus que sa part ? »

Les plus véhéments, brandissant l’article du Wall Street Tribune qui faisait état des performances flamboyantes du fonds Osiris, ont fait remarquer que rien n’empêchait Susan de régler l’intégralité des charges de Jennifer si elle en avait envie.

Nous étions quelques-uns, durant cet échange, à fixer attentivement nos chaussures. Faisant preuve en la circonstance d’un certain doigté, Phelps n’a pas mis la question au vote.

Différentes sources d’économie ont été envisagées : rogner sur l’élagage annuel, réduire les périodes d’arrosage des parties communes, repousser la rénovation des courts de tennis au prochain exercice et recourir, chaque fois que possible, aux services de Manuel et Rafaela, dont les tarifs sont plus raisonnables que ceux des artisans locaux. Je n’ai pas été le seul surpris d’apprendre qu’entre les travaux de peinture, le ménage du club-house, un peu d’électricité et de plomberie, le couple Guttierez a facturé près de 11 000 dollars à la copropriété sur les six premiers mois de l’année.

La proposition de Brian Hess de faire supporter les frais d’entretien de l’étang aux seuls propriétaires ayant vue sur l’eau a suscité un début de rébellion chez les occupants des maisons de maître. Lammons, remonté comme une pendule, a demandé à Brian s’il jouait au tennis. Ce dernier a confessé qu’il lui arrivait de taper quelques balles avec Sharon le dimanche matin.

« J’en étais sûr ! a exulté le dentiste. Melvin, notez d’installer un tronc sur les courts de tennis. Brian et ses amis sportifs ne verront aucun inconvénient, je pense, à y glisser 5 dollars pour chaque set qu’ils disputent. »

Phelps — qui habite une des maisons de maître ET joue au tennis — a bredouillé quelques phrases incompréhensibles, où il était question des « servitudes de la vie en communauté » et d’une possible « rupture de l’égalité de traitement entre les copropriétaires ». L’arrivée de Donna et Kim, les bras chargés de rafraîchissements, l’a sauvé.

Après une courte suspension de séance, Phelps a annoncé son intention de procéder à la renégociation de plusieurs contrats, dont celui qui lie la copropriété à la société Emerald. Chuck, qui sirotait tranquillement sa limonade, a failli s’étrangler. Il a affirmé que, depuis six ans que courait le contrat, aucun habitant de Destin Terrace n’avait émis la moindre critique sur la gestion d’Emerald. Phelps a répliqué que ce n’était guère étonnant, dans la mesure où la résidence n’avait pas enregistré un seul sinistre pendant cette période, ce qui ne l’avait pas empêchée de verser la bagatelle d’un quart de million de dollars à Emerald.

Chuck a protesté qu’il s’agissait du principe même de l’assurance et que, le jour où un nuage de sauterelles s’abattrait sur Destin ou qu’un gamin se noierait dans la piscine, nous serions bien contents d’avoir choisi la Rolls-Royce des assureurs. Phelps a rebondi sur la métaphore de Patterson : en ces temps difficiles, peut-être les copropriétaires se contenteraient-ils d’une Cadillac.

Chuck ne voulait pas lâcher le micro, clamant son opposition à un nouvel appel d’offres, « qui ne présenterait pas toutes les garanties d’objectivité et de transparence », une allusion à peine voilée au conflit d’intérêts dans lequel est coincé Phelps. Kim, justement, a volé au secours de son père. Elle a proposé que les offres soient transmises, scellées, à un observateur indépendant.

« À qui pensez-vous ? a aboyé Patterson.

— À Dan Siver, par exemple », a répondu Kim.

Les premiers rangs se sont tournés vers moi. Ils doivent s’imaginer que nous fricotons ensemble, c’est très embarrassant.

Chuck m’a toisé du regard, comme pour jauger mon intégrité.

« Marché conclu », a-t-il finalement laissé tomber en se rasseyant.

Phelps, manifestement soulagé, est passé au point suivant de l’ordre du jour (l’utilisation excessive d’engrais dans les jardins), sans même quêter mon assentiment.

Un peu plus tard, il s’apprêtait à lever la séance quand Sharon Hess lui a demandé s’il était exact que ses petits-enfants avaient été rémunérés pour leur participation au barbecue du 4 Juillet. Apparemment, je n’ai pas été le seul à remarquer que Rafaela s’était fadé tout le boulot. Phelps n’a pas vu le coup venir. Son premier réflexe a été de se tourner vers Patterson, comme s’il soupçonnait ce dernier d’avoir orchestré la fuite. Puis, montant brusquement sur ses grands chevaux, il est parti dans une tirade décousue, bégayant que c’était trop fort, quand même !, qu’il était bénévole, non mais sans blague, et qu’il se ferait un plaisir de céder son fauteuil à quiconque serait assez fou pour le vouloir.

Un silence gêné a accueilli ses paroles. Il était tard, le foyer empestait la sueur, nous n’avions tous qu’une envie : regagner nos maisons climatisées et prendre une douche avant d’aller au lit. Même Sharon semblait prête à s’écraser. Mais Phelps, chaud comme une bouillotte, ne voyait plus rien ni personne. Il a retourné ses poches et a jeté trois billets chiffonnés de 20 dollars en direction de Sharon en beuglant :

« Tiens, le voilà votre pognon ! Ça ira comme ça, ou vous en voulez encore ? »

Donna et Kim se sont levées précipitamment, ont pris Melvin par le bras et l’ont traîné vers la sortie en nous remerciant d’être venus. Toute la scène a duré moins d’une minute.

Nous sommes restés assis, frappés de stupeur et plus du tout pressés de rentrer chez nous. Certains, comme Susan McGregor ou Michael Hart, cherchaient des excuses à Melvin : parce qu’il se dépensait sans compter pour la collectivité, il ne supportait pas de voir sa probité mise en doute. D’autres, Sharon en tête, déploraient un dérapage grotesque, sans commune mesure avec l’enjeu. Au bout d’un moment, comprenant que les Phelps ne reviendraient pas, les gens ont commencé à partir. Quelqu’un a esquissé un geste vers les 60 dollars qui traînaient par terre. Michael Hart l’a devancé et a glissé les billets dans son portefeuille en promettant de les « remettre à qui de droit », sans préciser à qui il faisait référence exactement.

Alors que je me servais un verre de limonade au buffet, j’ai surpris une conversation entre Brian Hess et Anh Jacques. Elle s’inquiétait pour un prétendu ami d’enfance, à qui les médecins venaient de diagnostiquer un cancer de la vessie. Quelles étaient, selon Brian, ses chances de guérison ? Hess a répondu, en gobant une pistache, qu’il existait plusieurs variantes du cancer de la vessie, mais que, grosso modo, les chances de survie à cinq ans tournaient autour de 50 %. Anh s’est mordu la lèvre pour ne pas crier.

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