Roman américain
Semaine 2
OceanofPDF.com
Les secrets bien gardés
des sociétés d’assurance-vie
PAR VLAD EISINGER
THE WALL STREET TRIBUNE
MARDI 3 juillet 2012
L’essor du life settlement, la pratique consistant à racheter une police d’assurance-vie à son souscripteur en pariant sur le décès de celui-ci, est directement lié au mode de tarification des assureurs.
Quiconque a souscrit une telle police est familier de la procédure, qui n’a guère évolué depuis un quart de siècle.
Le candidat commence par remplir un questionnaire de santé détaillé. Aux renseignements habituels (taille, poids, dossier médical, antécédents familiaux, etc.) succèdent plusieurs questions sur sa consommation de tabac.
Selon leur âge et le type d’assurance, les fumeurs paient en effet entre 30 et 100 % de plus que les non-fumeurs. Le Center for Disease Control (CDC) estime à 443 000 le nombre de décès imputables au tabac chaque année aux États-Unis. Toujours d’après le CDC, les fumeurs réguliers ont une espérance de vie inférieure de 14 ans à celle des non-fumeurs, un écart qui ne cesse de croître.
Le candidat passe ensuite une visite médicale (qui, à partir d’un certain montant, inclut une prise de sang et un électrocardiogramme), à l’issue de laquelle il est placé dans l’une des quatre catégories suivantes : super préférentielle, préférentielle, standard ou tabac.
Cette catégorie, l’âge et le sexe sont les trois facteurs principaux entrant dans le calcul de la prime annuelle que devra payer l’assuré. Pour déterminer l’espérance de vie de leurs clients, les assureurs s’appuient sur les tables de mortalité publiées et régulièrement mises à jour par la Society of Actuaries (SOA). Un homme de 35 ans a par exemple 0,16 % de chances de décéder dans l’année, un homme de 36 ans 0,17 %, etc. Une femme fêtant son centième anniversaire a 31 % de chances de mourir dans les douze mois.
Deux autres facteurs nettement moins connus interviennent dans le processus de fixation du prix des polices.
Le premier est la part des primes qui passent chaque année dans les frais généraux de l’assureur. Selon le dernier rapport annuel de l’American Council of Life Insurers (ACLI), les sociétés d’assurance-vie ont dépensé en 2011 $7Md en équipement et fournitures de bureau, $3Md en loyers, $3Md en publicité et $1Md en frais de déplacement. C’est autant d’argent qui ne sera pas reversé aux assurés.
Quelque élevés qu’ils paraissent, ces chiffres représentent une goutte d’eau en regard des $60Md dépensés l’an dernier par les membres de l’ACLI en frais administratifs et de siège, au premier rang desquels figurent les salaires des dirigeants.
Les quatre membres du comité de direction de Prudential Financial, le deuxième assureur du pays, se sont ainsi partagé $17,8M de rémunération en 2011. Le cours en Bourse de Prudential a reculé de 14 % sur la même période.
Les sociétés plus modestes ne sont pas en reste. Matthew Fin, président et fondateur d’Emerald Life, un assureur basé à Pensacola qui compte trois résidents de Destin Terrace parmi ses employés, a touché à lui seul $4,7M en salaire, actions gratuites et stock-options. Mr Fin a par ailleurs bénéficié d’avantages en nature estimés à $643 050 par la société, principalement sous forme de dépenses de sécurité et d’utilisation de l’avion privé d’Emerald.
Les actifs gérés par Emerald Life au 31 décembre 2011 étaient 229 fois inférieurs à ceux de Prudential.
Mais nul poste ne coûte davantage aux assureurs que l’entretien de leur force commerciale, à qui ils ont versé $52Md de salaires et commissions en 2011. Les meilleurs agents généraux sont l’objet de toutes les attentions : billets pour des événements sportifs, voyages à Paris ou Venise en classe affaires avec conjoint, séminaires fastueux dans les Caraïbes, etc.
Selon Linda Andreesen, porte-parole de l’American Business Travel Association, le budget des conventions réunissant les agents les plus performants peut atteindre jusqu’à $25 000 par participant. « Ils n’hésitent pas à engager Céline Dion ou Billy Joel pour des concerts privés. Seule l’industrie pharmaceutique dépense davantage », ajoute Mrs Andreesen.
Les agents sont rémunérés quasi exclusivement à la commission. Sur chaque nouvelle police d’assurance-vie, ils touchent entre 100 et 120 % de la prime annuelle à la signature, auxquels viennent parfois s’ajouter des versements complémentaires qui s’étalent sur une durée pouvant aller jusqu’à dix ans après la souscription. Ils perçoivent aussi des commissions plus faibles — entre 10 et 15 % — sur les produits récurrents (habitation, automobile, invalidité, etc.) qu’ils vendent à leurs clients.
Cependant, Richard Wicks, directeur des études à l’American Association of Insurance and Financial Advisors, réfute la notion selon laquelle la rémunération des agents serait excessive. « Beaucoup d’idées fausses circulent sur ce sujet. Il faut savoir que la moitié de nos membres gagnent moins de $47 000 par an. 10 % seulement ont des revenus supérieurs à $115 000. »
Les commissions n’étant pas limitées, les stars du métier empochent plusieurs millions de dollars par an.
Sans atteindre de tels sommets, Charles « Chuck » Patterson, agent général pour Emerald et résident de Destin Terrace, gagne très confortablement sa vie. Il habite une maison de maître qu’il a payée cash $1 175 000 en février 2007. Les registres du cadastre fiscal du comté d’Okaloosa montrent qu’il est par ailleurs copropriétaire, avec son beau-frère, de six maisons et d’un immeuble de rapport dans la commune voisine de Niceville.
« Mes clients ont travaillé dur pour arriver où ils sont. Je les aide à protéger leurs familles contre les aléas de l’existence », déclare Mr Patterson, qui appartient depuis 2008 au prestigieux Club du Président des meilleurs vendeurs d’Emerald et se dit « fier de sa réussite financière ».
Dans une industrie où les parts de marché sont particulièrement difficiles à conquérir, il n’est pas rare de voir une entreprise offrir plusieurs centaines de milliers de dollars aux vétérans prêts à passer à la concurrence. Une éventualité que Chuck Patterson écarte d’un revers de main : « Je suis fidèle à Emerald. Les champions restent avec les champions. »
Mises bout à bout, ces dépenses expliquent pourquoi les paiements aux assurés ne représentent qu’à peine 51 % du chiffre d’affaires de MetLife, le leader du marché. Emerald, l’employeur de Mr Patterson, fait encore moins bien en redistribuant seulement 46 % de ses revenus à ses clients. Par comparaison, les casinos rendent 94,7 % des mises aux joueurs de roulette.
Les taux de redistribution n’ont pas toujours été aussi bas. Au XVIIe siècle, un banquier napolitain, Lorenzo Tonti, lança, avec l’autorisation de Louis XIV, un système de prévoyance d’un genre nouveau. Les participants plaçaient une somme dans un fonds commun en convenant de se partager les intérêts une fois par an. Chaque décès au sein du pool accroissait mécaniquement le rendement des investisseurs restants. Le dernier survivant empochait le pactole.
La tontine, nommée ainsi en hommage à son créateur, fut progressivement interdite au XIXe siècle quand il s’avéra que des investisseurs sans scrupules faisaient liquider les autres participants afin de s’approprier une plus grand part du gâteau.
Le second facteur influant sur le prix d’une police est ce que les assureurs appellent le taux de lapsing. Jeffrey McGregor, 38 ans, résident de Destin Terrace depuis 2008, est vice-président et actuaire en chef d’Emerald. « Certains assurés cessent de payer leurs primes. On dit alors que la police lapse. »
Plusieurs raisons peuvent expliquer qu’un assuré laisse lapser sa police : il n’en a plus besoin, il n’a plus les moyens ou il oublie de payer les primes.
Selon l’ACLI, 6,1 % des polices individuelles ont expiré en 2011. Un cinquième des propriétaires, qui avaient contribué au-delà de leurs obligations durant les années précédentes, ont reçu un remboursement en cash de l’assureur. Les quatre cinquième restants n’ont rien touché. Tous ont perdu leurs droits de façon irrémédiable.
Ce chiffre de 6 % de contrats abandonnés d’une année sur l’autre, limité en apparence, doit être mis en rapport avec les 20, 30 ou 50 ans qui constituent l’horizon habituel d’une police. Au bout du compte, seulement un dixième des contrats finissent par donner lieu au paiement de l’indemnité.
Rick Weintraub, président de l’Insurance Consumers’ Association, déplore que le grand public soit si mal informé. « Personne ne me croit quand j’explique que 90 % des polices souscrites ne donneront jamais lieu à paiement. C’est pourtant la vérité. Et cela dure depuis près d’un siècle ! »
Les assureurs entretiennent une position ambiguë vis-à-vis du lapsing. Dans son dernier rapport annuel, l’ACLI affirme que « les assureurs cherchent vigoureusement à minimiser le lapsing. Les agents généraux sont en particulier formés à identifier de façon réaliste les besoins des clients ainsi que la part de leurs revenus qu’ils peuvent consacrer à la protection de leur famille ».
Jeffrey McGregor admet cependant que le lapsing est l’ami de l’assureur, qui se voit en effet délier du jour au lendemain de ses obligations contractuelles. « Financièrement, c’est intéressant pour nous. Ces clients ont payé pendant des années et ils ne collecteront jamais d’indemnités. » Mr McGregor s’empresse d’ajouter qu’un lapsing élevé permet aux assureurs de proposer des tarifs très compétitifs. « Si tous nos clients gardaient leurs polices jusqu’au bout, nous serions contraints de doubler ou de tripler nos prix. »
Chuck Patterson abonde dans le même sens. Il cite le cas d’un de ses voisins de Destin Terrace qui vient de prendre une police pour protéger sa femme et ses deux enfants contre l’éventualité de son décès au cours des vingt prochaines années. « C’est un homme de 35 ans, en bonne santé, qui n’a jamais fumé. Il a pu acheter $500 000 de couverture pour $22 par mois. Voilà le genre de tarifs que permet un taux de lapsing élevé. »
Ce taux de lapsing qui a fait la fortune des assureurs pourrait bien devenir leur talon d’Achille. Les fonds de life settlement qui achètent des polices les conserveront en effet jusqu’à maturité.
Chuck Patterson
Rhonda Taylor habite un des appartements de Destin Terrace depuis 2006. Elle travaille pour Integrity Servicing, une société qui administre des milliers de polices d’assurance-vie pour le compte de plusieurs fonds de life settlement.
« Quand nous notifions aux assureurs que la police a changé de mains, ils font la grimace », explique Mrs Taylor. « Pour eux, c’est une mauvaise nouvelle. Ils croyaient avoir assuré Jack Smith de Wichita, Kan., et ils se trouvent soudain face à un hedge fund de New York ou Miami. Du coup, ils savent que le contrat ne lapsera pas et qu’au bout du compte ils devront payer. »
Jeffrey McGregor ne nie pas que la libre cessibilité des polices préoccupe les assureurs. Il plaide pour des règles du jeu plus strictes et surtout pérennes. « Aucune industrie n’a davantage besoin de stabilité que la nôtre. Que se passerait-il si, en l’espace de quelques mois, les fonds rachetaient la moitié des polices en circulation ? Les assureurs feraient faillite, jusqu’au dernier. Personne n’y a intérêt. »
Avec 6 ou 7 milliards échangés chaque année sur les 19 000 milliards de dollars des contrats en circulation, on est loin du scénario catastrophe agité par les assureurs.
Selon Susan McGregor, l’épouse de Mr McGregor et la vice-présidente du fonds de life settlement Osiris Capital, les assureurs sont cependant moins vulnérables qu’il n’y paraît. « Certains fonds ont pour seul objectif d’acheter un grand nombre de polices et de les porter jusqu’à maturité. Ils sont tellement persuadés d’être plus malins que les assureurs qu’ils ne prêtent guère attention aux prix. Je leur prédis des lendemains difficiles. Les assureurs ne sont pas nés de la dernière pluie. »
Ces nouveaux investisseurs se battent pour acquérir les polices les plus évidentes : le cancer du foie inopérable ou la maladie dégénérative, dont la progression peut être prédite avec une forte probabilité. « Résultat », explique Mrs McGregor, « ils surpayent systématiquement, sans réaliser les risques qu’ils encourent. Si le décès survient au bout de quelques années comme prévu, ils sortent du 8 ou 10 %. Au premier coup de grisou, ils perdent leur chemise. »
Les acheteurs font parfois face à une autre sorte de concurrence : les assureurs eux-mêmes, qui n’hésitent pas à racheter en sous-main les polices dont l’issue ne fait aucun doute. Rien de plus normal selon Jeffrey McGregor : « Nous préférons payer $300 000 tout de suite, pour retirer de la circulation un contrat qui risque de nous coûter $1M d’ici quelques années. C’est une question de bon sens. »
D’autres investisseurs, plus sophistiqués, intègrent dans leurs calculs d’espérance de vie des critères allant au-delà du sexe ou de l’âge. Les actuaires savent par exemple depuis belle lurette que les gauchers vivent en moyenne un an de moins que les droitiers. Le code postal constitue à lui seul une mine de renseignements. « Les habitants de Beverly Hills sont mieux soignés que ceux du Bronx, ce serait folie que de prétendre le contraire », explique Susan McGregor, qui cite d’autres facteurs tout aussi révélateurs, tels que le patrimoine ou le niveau d’études.
La loi interdit aux assureurs d’utiliser la race comme facteur discriminant lors de la souscription d’une police. Selon une récente étude publiée dans le Journal of the American Medical Association, les Afro-Américains vivent pourtant 5 ans de moins que les Blancs, 9 ans de moins que les Latino-Américains et 13 ans de moins que les Américains d’origine asiatique, des écarts trop significatifs pour ne pas attiser la curiosité des investisseurs.
Timothy Harris, le président de Targeted Life Settlement, a déclenché un mini-scandale l’an dernier en révélant que son fonds, basé à Denver, recourait au profilage racial pour sélectionner les polices sur lesquelles il enchérissait.
« Pourquoi ferions-nous semblant d’ignorer qu’Emily Yu vivra plus longtemps que Latoya Johnson ? » a-t-il déclaré au cours d’une conférence professionnelle portant sur les résultats du recensement national de 2010. Les organisateurs de la manifestation ont publié un communiqué condamnant les propos de Mr Harris, qui a par la suite été exclu de LISA et contraint par ses souscripteurs à fermer son fonds.
Mr Harris n’a pas donné suite à nos demandes répétées d’interview.
Jean-Michel Jacques, le patron de Susan McGregor, laisse volontiers ce type de critères à ses rivaux. Son fonds, Osiris Capital, s’est spécialisé très tôt dans le rachat de polices de malades du sida. « Nous nous sommes procuré l’ensemble des études jamais publiées sur le sida aux États-Unis, en Europe et au Japon. Nous avons ensuite recoupé les données en éliminant les doublons et en indexant, chaque fois que c’était possible, la date à laquelle le patient avait été contaminé, les traitements qu’il avait suivis, ainsi qu’une multitude d’autres critères sur lesquels je préfère garder le secret. »
Ayant eu vent de l’initiative d’Osiris, Roberto Sandoval, directeur du laboratoire de recherche contre le sida à l’Université Johns Hopkins, a proposé à Jean-Michel Jacques d’acquérir une copie de son logiciel.
« Il a repoussé toutes nos offres, pourtant plus que généreuses », se souvient Mr Sandoval. « Il craignait de voir son modèle tomber aux mains de ses concurrents. Pour finir, il nous a fourni gratuitement les données qui présentaient le plus grand intérêt médical, contre la promesse qu’elles ne sortiraient jamais de notre labo. C’est quelqu’un qui comprend vraiment la recherche scientifique. »
Mr Jacques n’achète un portefeuille que si celui-ci présente une espérance de rendement annuel supérieure à 15 %. Il ne sous-estime pas pour autant les progrès de la médecine. « Dans notre pire scénario, les malades du sida vivent aussi longtemps que le reste de la population. Même ainsi, nous gagnons de l’argent. »
Quid d’un vaccin contre le cancer ou d’une découverte miraculeuse qui prolongerait subitement l’espérance de vie jusqu’à 120 ou 150 ans ?
« Tous les fonds de life settlement boiraient le bouillon », admet Jean-Michel Jacques. « Mais c’est un risque que je suis prêt à courir. Et si d’aventure cela arrivait, j’espère que mes souscripteurs seront assez philosophes pour penser aux années gagnées et non aux millions perdus. »
Écrire à Vlad Eisinger :
La semaine prochaine : La lutte sans merci entre assureurs et fonds de premium finance.
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JOURNAL DE DAN
Mardi 3 juillet
Je me suis permis d’aller sonner à la porte de Jean-Michel Jacques hier soir. C’était la première fois que je m’aventurais dans ce coin de la résidence. Les parties communes anonymes et les rangées de boîtes aux lettres m’ont rappelé à quel point je détestais ma vie à New York sur la fin.
C’est Anh, la femme de Jean-Michel, qui m’a ouvert. Très gentille. Elle voyait tout à fait qui j’étais. Elle m’a conduit à la chambre des enfants. Assis en tailleur sur la moquette, Jean-Michel lisait une histoire en français à ses deux garçons, sages comme des images dans leurs lits superposés. Il m’a fait signe qu’il n’en avait pas pour longtemps. Pendant qu’il terminait, j’ai jeté un coup d’œil autour de moi. Trois-pièces modeste, où tout est conçu pour donner l’illusion de la qualité au moindre coût. Les finitions en particulier — électroménager, revêtements, éclairages — sont nettement moins soignées que chez moi. Le prix des appartements n’est pas le même non plus, il n’y a pas de mystère.
Jean-Michel semblait ravi de me voir. Il m’a proposé un café. J’ai refusé, de peur d’empiéter sur son temps en famille. Je lui ai expliqué que j’avais besoin de ses lumières sur certains mécanismes financiers que je décris dans Ariane Cimmaron. Accepterait-il de me consacrer une demi-heure, si possible autre part que dans la salle de gym ?
Il m’a donné rendez-vous vendredi midi à son bureau.
Mercredi 4 juillet
Encore bien travaillé sur Ariane ce matin. Je touche cependant à tout instant mes limites en matière économique. Puisse Jean-Michel se montrer pédagogue.
Dans un autre registre, Perutz est toujours là, coincé entre Elias Canetti et Franz Blei. Je me force à ne recharger la page que deux fois par jour, autant par souci de mon temps que par crainte d’attirer l’attention des administrateurs de Wikipédia.
La fiche de Broch n’a enregistré aucune modification depuis mon forfait de la semaine dernière. Mais ce bon Hermann est mort depuis soixante ans. Rien d’étonnant à ce que son actualité soit assez calme.
Je m’aperçois que je n’ai pas lu le deuxième article de Vlad. Avec un peu de chance, Mrs Cunningham l’aura gardé. Je m’attends à ce qu’il en soit abondamment question tout à l’heure au pique-nique de la résidence.
Jeudi 5 juillet
Décidément, ma vie sociale est tombée bien bas pour qu’un barbecue au club-house de Destin Terrace en constitue le point culminant de la saison.
Nous étions au moins deux cent cinquante à nous presser autour du buffet, où Ed Linkas, spatule à la main, retournait adroitement les hamburgers. L’appétit ouvert par une longue balade sur la plage, je me suis surpris à souffler, sans aucun scrupule, le dernier hot dog à un des fils McGregor.
Melvin Phelps passait de groupe en groupe pour s’excuser que le buffet n’atteigne pas à la munificence de l’an dernier. Apparemment, plusieurs résidents n’ont pas payé leurs charges, obligeant la copropriété à faire des économies. Du coup, il a fait une croix sur le traiteur et envoyé Rafaela à Costco acheter des plateaux de sandwiches et des cupcakes. Manuel, le mari de Rafaela, contrôlait l’accès aux boissons alcoolisées, tandis que les petits-enfants de Phelps aidaient à débarrasser les tables.
Au passage, Melvin nous a présenté sa fille, Kimberly, qui emménage chez eux, « temporairement, le temps de se faire son propre nid ». Après quelques années passées dans la banque d’investissement à Wall Street, elle s’est reconvertie dans l’assurance, chez Saint-Joseph, une société concurrente de celle de Chuck Patterson. Phelps m’a collé son héritière dans les pattes, sous prétexte que, ayant tous deux habité à New York, « nous avions sûrement des tas de choses à nous dire ». Comme si je n’avais pas assez d’un agent d’assurances à mes basques !
Ce qu’il ne peut pas savoir, c’est que j’ai quitté New York en partie pour fuir les femmes comme Kim. Je ne supportais plus leurs voix nasillardes, leurs manies alimentaires ridicules, leurs proclamations d’indépendance aussi véhémentes que leur désir de se trouver un mari, les ruses plus ou moins subtiles auxquelles elles recouraient pour évaluer mon pouvoir d’achat (l’une d’elles a poussé l’ingéniosité jusqu’à estimer mes revenus à partir du rang de mes livres dans le classement des ventes d’Amazon).
Et pourtant, dans un élan de cet altruisme qui me caractérise, j’ai décidé de donner sa chance à la donzelle. Bien m’en a pris : elle a du plomb dans la cervelle, contrairement à certaines qui se prétendent spécialistes de théâtre sous prétexte qu’elles ont vu Mamma Mia à Broadway. Elle ne cache pas non plus qu’elle compte beaucoup sur Papa pour lui mettre le pied à l’étrier. J’ai pris les devants en lui disant que je ne possédais strictement rien qui mérite d’être assuré (j’ai déjà remarqué que les télémarketeurs ne raccrochent jamais aussi vite que quand je déclare être fauché).
« Même pas votre vie ? a-t-elle demandé en souriant.
— Surtout pas ma vie », ai-je répondu.
Comme prévu, l’article de Vlad était au centre de toutes les conversations. Jean-Michel Jacques et Jeffrey McGregor ont longuement discuté de sélection adverse, un terme savant pour décrire le fait que les individus malades laissent moins souvent expirer leur police que les clients en bonne santé. Ça paraît logique ; toute la difficulté consiste pour les assureurs à intégrer ce comportement dans leurs modèles mathématiques. Susan McGregor écoutait en silence. Si j’ai bien compris, elle et son mari sont concurrents. Elle contemplait Jean-Michel avec vénération, buvant littéralement ses paroles. Pendant ce temps, un peu à l’écart, Anh indiquait de la tête à ses deux fils ce qu’ils avaient le droit de mettre dans leur assiette.
Surpris plus tard un conciliabule entre Sharon Hess et Donna Phelps, la femme de Melvin, qui débinaient consciencieusement Jean-Michel. Elles lui trouvent tous les défauts de la terre : sa profession (odieuse), son accent (grotesque), sa femme vietnamienne (probablement communiste), ses enfants qui trustent tous les prix à l’école, et jusqu’à sa parcimonie, coupable d’affaiblir l’économie américaine. Donna s’est plainte que Jean-Michel ait refusé de contribuer à l’œuvre de charité qu’elle préside. « Il doit gagner des millions et il ne peut pas trouver 100 dollars pour nos vétérans ? Quelle honte ! Ce n’est pas comme ça qu’il va s’intégrer. »
Chuck Patterson, qui profite d’habitude de ces garden-parties pour distribuer des cartes de visite, en a pris lui aussi pour son grade. Après avoir suivi d’un air inquiet le manège de la tribu Phelps, il a essuyé les foudres de Mrs Cunningham, qui exigeait de savoir combien d’argent il gagne chaque année sur ses polices auto et habitation. Mal à l’aise, il a botté en touche.
Mark Hansen, qui vient de souscrire une police d’assurance-vie, a demandé à Patterson s’il avait vraiment touché, sur son contrat, une commission équivalant à un an de prime. En homme au fait des réalités économiques, il ne paraissait pas choqué, juste curieux. Jennifer, sa femme, n’a pas montré la même largeur de vue. Elle a reproché à Chuck de ne pas avoir réduit son taux de commission, à titre amical. Chuck a rétorqué, sans rire, que tous ses clients étaient des amis. Mark est venu assez sportivement à sa rescousse en affirmant qu’il avait trouvé le prix de l’assurance très faible.
« Normal, lui a répondu Jeffrey qui passait par là, en tant que non-fumeur de 35 ans, tu n’as qu’une chance sur 700 de mourir dans l’année. » (Je soupçonne les McGregor d’avoir un jeu de tables de mortalité affiché aux toilettes.)
Michael Hart a fait une apparition tardive, alors que la sono entonnait, par une heureuse coïncidence, les premières mesures du tube de Springsteen, Born in the U.S.A. Il était vêtu d’un pantalon à pinces bleu marine et d’un polo Ralph Lauren, frappé, comme il se doit en ce jour de fête nationale, du drapeau américain. C’est un bel homme d’une quarantaine d’années, rasé de près, au bronzage et aux dents impeccables (il a dû les faire blanchir chez Lammons et passer la douloureuse en note de frais).
Ed Linkas, qui s’était fait remplacer au poste hamburgers, m’a confié avoir voté pour lui aux dernières élections du Parlement de Tallahassee.
« Il a gagné les doigts dans le nez. Il faut dire qu’il a tout pour plaire : sympa, riche mais pas trop, à l’aise en espagnol, chasseur, réserviste, administrateur de la Croix-Rouge… Les républicains, qui raffolent de ce genre de profils, le tannent pour qu’il se présente aux prochaines législatives. Lui, pas fou, se fait prier. Il prétend qu’il ne quittera pas Destin avant d’avoir vu l’équipe de softball de sa fille remporter le championnat du comté. Les électeurs adorent ! »
Observé le bonhomme avec une certaine admiration. J’ai beau savoir que tous ses gestes sont calculés (son rire de connivence avec Jennifer Hansen, sa tape désinvolte sur l’épaule de Brian Hess, son cri d’extase en goûtant la tarte aux myrtilles de Mrs Cunningham), il exsude la décontraction. Pas de doute, c’est un métier.
Ed nous a présentés. Hart, qui avait un peu forcé sur l’eau de Cologne, m’a serré la main avec effusion, comme si notre rencontre marquait le début d’une longue amitié. Il a prétendu se souvenir de ma mère, « une femme d’une rare gentillesse » (étrange choix de mots pour qui connaissait Maman), avant de me demander si j’avais trouvé le temps de m’inscrire sur les listes électorales.
J’ai lancé Hart sur les articles de Vlad, curieux de savoir quel regard il portait sur le marché du life settlement. Il s’est lancé dans une réponse aussi ampoulée qu’interminable, un vestige sans doute de sa formation d’avocat. Il a défendu, en préambule, le droit des seniors à vendre leurs polices, « afin d’adapter la structure de leur épargne aux défis posés par le grand âge ». « En même temps, a-t-il poursuivi, les assureurs ont besoin de règles du jeu claires et transparentes. » (J’ai déjà noté cette tendance aux pléonasmes chez les politiciens. Pourquoi pas « claires, simples, transparentes et compréhensibles », tant qu’on y est ?) Il a conclu sur « l’importance d’une législation pragmatique, qui prenne en compte les intérêts de tous ».
Je n’ai pas posé de deuxième question.
Les petits-enfants de Phelps, qui avaient déserté leur poste, jouaient à chat autour de la piscine en s’empiffrant de cupcakes et de hot dogs, pendant que Rafaela, désormais seule sur le pont, assurait héroïquement le service, regarnissait le buffet à intervalles réguliers et balançait les assiettes vides dans un grand sac-poubelle.
Également taillé un brin de causette avec Bruce Webb, le steward qui a vendu sa police dans les années 80. Je l’ai reconnu grâce à son portrait dans le Wall Street Tribune. Il mangeait sa salade de fruits à l’écart. Il m’a confié se sentir un peu ostracisé depuis que Vlad a révélé qu’il a le sida. Donna Phelps et Blanche Patterson lui battent froid. Il a même trouvé un message blessant (dont il n’a pas voulu me rapporter le contenu) dans sa boîte aux lettres. Malgré l’aversion que m’inspire le personnage, je ne crois pas Lammons (qui, Dieu merci, n’a pas cru bon d’honorer notre nouba de sa présence) capable d’une telle bassesse.
Tandis que nous discutions, une fille de 16 ou 17 ans, ongles peints en noir, piercing dans le nez, s’est approchée de Bruce pour l’encourager à « tenir bon ». Elle a disparu aussi vite qu’elle était arrivée, nous laissant dans un silence gêné.
Un drôle de coco, ce Webb. Il m’explique, sans gêne, que les compagnies aériennes recrutent à dessein des hommes gays : ils ne tombent pas enceintes, n’ont pas d’attaches familiales, revendiquent peu (car ils adorent voler et voir du pays) et se font moins draguer par les passagers. Il s’est installé à Destin pour se rapprocher de sa mère qui vit en maison de retraite, alors que son partenaire depuis dix ans, steward comme lui, habite au Texas. Ils se croisent au gré de leurs escales et s’appellent tous les soirs avant de se coucher.
Bruce m’a présenté à son voisin, un certain Ray Wiggin, journaliste au Northwest Florida Daily News, la feuille de chou locale, où il dirige la rubrique nécrologique. Il parle de son métier avec une ferveur stupéfiante. Apprenant que je suis écrivain, il m’a invité chez lui, où il met soi-disant la dernière main à une invention révolutionnaire. J’ai promis de lui rendre visite un de ces jours.
J’ai quitté la fête, qui commençait à battre de l’aile, vers 21 heures, pour aller assister tranquillement au feu d’artifice depuis la plage. Après avoir vu ma taxe foncière partir en fumée, je suis passé en rentrant devant la piscine, où Manuel et Rafaela s’activaient pour tout ranger. Pas trace des petits-enfants de Phelps à l’horizon.
(…)
Croisé Chuck Patterson qui sortait de chez Mrs Cunningham. Il était au bord de l’apoplexie.
« Elle ne veut plus que je la représente pour vendre sa police. “Vous avez gagné assez d’argent sur mon dos”, m’a-t-elle dit. Et moi comme un imbécile qui ne lui avais pas fait signer de mandat ! Ça m’apprendra à travailler en confiance avec mes clients, tiens ! Vous saviez que je lui taillais régulièrement ses haies pour pas un rond ? Elle n’aura qu’à les tailler elle-même, à présent ! »
J’ai essayé de prendre la tangente, mais Chuck avait besoin d’une oreille compatissante.
« La vérité, c’est que je suis puni d’avoir du succès. Je trime comme un damné depuis trente ans. Demandez à Blanche à quand remontent mes dernières vacances, tiens, pour voir ! Toujours sur le qui-vive, ce brave Chuck ! Matin, midi et soir, le samedi et même le dimanche à la sortie de la messe !
« Je vais vous dire, Dan, le métier d’assureur est l’un des plus sous-estimés qui soient. Sept agents sur dix jettent l’éponge après trois ans, faute d’avoir réussi à faire leur trou. La moitié d’entre nous gagnent des clopinettes.
« Elle a intérêt à avoir les reins solides, la petite Phelps ! Elle va découvrir le sens du mot “concurrence”. Wall Street, à côté, c’est le monde des bisounours ! On verra si elle sponsorise l’équipe de softball des gamines du quartier comme bibi. Entre les maillots, les ballons et les trophées, c’est que ça finit par coûter une blinde, cette affaire ! Sans compter qu’à la fin de la saison je régale les mioches et leurs parents chez Pizza Hut ! Et les girl-scouts ! Vous savez combien de putain de boîtes de cookies je leur achète chaque année ? De quoi nourrir une petite armée ! Ah, il va devoir les allonger, le père Melvin, s’il veut suivre la cadence…
« Alors oui, c’est vrai, j’ai acheté ma maison cash. Je ne vais quand même pas m’excuser, bon Dieu ! Mon banquier tirait une tête de six pieds de long. “Vous êtes sûr que vous ne devriez pas viser plus grand ?” qu’il disait. “D’habitude, quand les gens ont un million devant eux, ils empruntent la même somme et s’achètent une maison à deux millions.” Quel bon sens, je vous jure ! Et après, ça s’étonne de n’avoir que des dettes à léguer à ses enfants !
« D’autant que je vais vous dire, la crise de l’immobilier, moi, je l’ai prise en pleine poire. Tous ces foutriquets qui ont acheté leur maison en ne mettant que 5 % sur la table, ils peuvent toujours prendre leurs cliques et leurs claques et planter la banque. Tandis que moi, je suis collé. Oui, moi, le seul à peu près responsable ici, je suis forcé d’attendre que les prix remontent en épongeant les arriérés des rats qui quittent le navire. Alors, entre nous, Dan, qui est le vrai patriote dans tout ça ?
« Au fait, vous avez réfléchi à cette police santé ? »
Vendredi 6 juillet
J’ai d’abord cru que Jean-Michel s’était trompé d’adresse. Osiris Capital est logé dans un immeuble maussade qui donne sur le parking de Publix, entre un chiropracteur et un avocat qui fait de la pub à la radio, en espagnol, en direction des accidentés de la route.
Malgré son nom ronflant, Osiris Capital n’emploie en tout et pour tout que trois personnes : Jean-Michel, Susan McGregor et Lori, une quinquagénaire replète qui se présente à moi sous le titre d’office manager, ce qui doit vouloir dire qu’elle répond au téléphone et commande les recharges de la machine à café.
Jean-Michel occupe une pièce à peine plus grande qu’une boîte à chaussures, dont le mobilier au complet a dû coûter moins de 200 dollars chez Staples. Susan McGregor bénéficie, en comparaison, d’un traitement royal : lumière naturelle, moquette immaculée et murs repeints de frais.
Au cas où je n’aurais pas compris, Jean-Michel m’explique qu’il aime conduire ses affaires de manière frugale. Pour le peu de transactions qu’il réalise, deux employés lui suffisent amplement. Il évalue lui-même chaque portefeuille et sous-traite les tâches subalternes (administration des polices, paiement des primes, collecte des indemnités, etc.) à une société spécialisée de Niceville.
Il est en train de répondre à mes questions quand une sonnerie indique qu’il a reçu un texto. Un coup d’œil à son téléphone et son visage s’éclaire : « Ah, une maturité ! »
Devant mon incompréhension, il traduit : « Le terme technique pour un décès. On ne prononce jamais le mot “mort” dans cette industrie. »
Il émet un petit sifflement.
« 250 000 dollars, pas mal du tout ! Une seconde, Dan. »
Il crie à travers la cloison :
« Lori, vous pourrez chercher la nécro de Lucy Bennett ? Bennett, avec deux n et deux t. »
Il m’explique qu’il met un point d’honneur à lire la notice nécrologique de chaque personne de son portefeuille.
« Avant qu’ils meurent, ce sont des numéros. Il faut qu’il en soit ainsi. Je ne veux pas souhaiter la mort de quelqu’un en particulier, vous comprenez ? »
Je fais signe que oui.
Il continue :
« À leur décès, c’est différent. Je m’autorise à les considérer comme des êtres vivants. »
Je m’abstiens de relever l’ironie de sa formule.
« Je prends parfois la peine de confronter les grandes étapes de la nécro avec le dossier médical. C’est édifiant ! Si vous saviez combien de divorces interviennent dans l’année qui suit un diagnostic de cancer… Et je ne parle même pas des enfants adultes, dont le père est mort du sida, qui refusent d’apparaître sur le faire-part. »
Je lui fais remarquer que ses affaires semblent florissantes.
« Ne vous y trompez pas. On est le 6 et nous n’en sommes qu’à 300 000 dollars de maturité. Nous devons payer 1,4 million de primes tous les mois, rien que pour maintenir les polices actives. Mais, l’un dans l’autre, je ne me plains pas, nous faisons une excellente année. »
Le moment me paraît bien choisi pour lui poser la question qui me brûle les lèvres.
« Alors vous allez déménager ?
— Mais non, me répond-il. Nous sommes très bien à Destin Terrace. Et, de toute façon, je n’en ai pas les moyens. J’ai investi toutes mes économies dans Osiris.
— N’était-ce pas un peu imprudent ? »
Il hausse les épaules.
« Je n’ai pas vraiment eu le choix. Sans réputation ni historique de performance, personne ne m’aurait suivi si je n’avais pas prouvé que je croyais à mon produit. »
Il me raconte dans quelles circonstances il s’est mis à son compte. Il travaillait à Londres dans une grande banque américaine, où il était en charge de dénicher des investissements non conventionnels pour les clients de la gestion de patrimoine. Il s’amusait comme un petit fou à acheter des terres agricoles au Kazakhstan, des toiles de peintres underground chinois ou des grands crus en primeur. Et puis, un jour, un intermédiaire lui a proposé un portefeuille de polices d’assurance-vie. Par un heureux hasard, Jean-Michel avait consacré sa thèse de doctorat au mécanisme du viager. Il a immédiatement compris les tenants et les aboutissants du life settlement. De nombreux fonds, ayant sous-estimé l’espérance de vie des malades du sida, bradaient à l’époque des pans entiers de leurs portefeuilles, pour réunir de quoi payer les primes des polices restantes.
« Bref, c’était le moment d’investir. J’en ai parlé à mon patron, qui m’a pris de haut. Lui ne jurait que par les reliques du monde du sport — les autographes de gloires du basket, les maillots dédicacés par Maradona —, un marché qui, soit dit en passant, pèse entre 2 et 3 milliards par an. Personnellement, j’ai un peu de mal à comprendre qu’il se trouve des gens pour mettre 1 million dans une balle de base-ball usagée et surtout pour considérer ça comme un placement !
« J’étais de toute façon décidé à ne pas faire de vieux os dans la banque. Le manque d’éthique de mes collègues me donnait la nausée. Ils parlaient de leurs clients comme de moutons juste bons à tondre, leur vantant systématiquement les produits sur lesquels ils étaient le plus commissionnés, ou leur faisant acheter des actions qu’eux-mêmes n’auraient pas touchées avec une pincette. Bref, j’ai empoché mon bonus — 1 million de dollars tout de même — et je suis parti.
« Anh a été formidable. Si elle m’a trouvé inconscient, elle ne l’a jamais montré. Nous avons vendu notre maison à Hampstead, pour emménager dans un appartement trois fois moins grand. La première année, je travaillais dans la cuisine, sans me verser de salaire. J’ai entrepris d’assembler un petit portefeuille en enchérissant uniquement sur les polices qui me paraissaient offrir un rendement exceptionnel. Deux ou trois belles maturités m’ont aidé à convaincre quelques proches d’investir à mes côtés. Nous avons ainsi pu rafler des portefeuilles entiers, en pleine débandade des marchés.
« En 2009, nous avons bouclé notre plus grosse opération en rachetant près de 3 000 polices à Sunset Partners. Je passais une semaine sur deux aux États-Unis, je ne voyais presque plus les enfants, ça devenait n’importe quoi. Anh et moi avons décidé qu’il fallait que je me rapproche de mes affaires. C’était New York ou la Floride : nous avons choisi la Floride, moins chère et plus ensoleillée. Pendant un an, nous avons loué à Orlando. Sinistre. Heureusement, un chasseur de têtes m’a présenté Susan. Mon offre la tentait mais elle et son mari rechignaient à s’installer au pays de Mickey. Je suis monté à Destin pour lui vendre le poste et, pour finir, c’est moi qui ai déménagé ! »
Il hésite puis lâche à brûle-pourpoint qu’on vient de lui diagnostiquer un cancer de la vessie. Il attend avec fatalisme le résultat d’analyses complémentaires pour connaître la gravité de sa maladie. Anh, quant à elle, panique car ils n’ont pas d’assurance médicale (bienvenue au club) et pas un sou devant eux. La confiance de Jean-Michel me touche mais je ne sais pas bien quoi dire, sinon l’assurer de mon soutien.
Finalement, je change de sujet.
« Vous n’avez pas peur que la série du Wall Street Tribune ne donne une mauvaise image de votre métier ? »
Il semble étonné par ma question.
« Mais non, pourquoi ? Cela va attirer de nouveaux investisseurs et, je l’espère, inciter plus de seniors à monétiser leurs polices. Les seuls qui y trouveront à redire, ce sont les assureurs et, croyez-moi, ils n’ont pas attendu ces articles pour me détester. »
Sur ce, Lori apporte la nécro, qu’elle a dénichée dans le Northwest Florida Daily News, le journal de Ray Wiggin. Je lui demande si ça l’embêterait de m’en faire une copie. Jean-Michel range son exemplaire dans sa sacoche. Il la lira plus tard, dit-il. Espérons que ce ne sera pas à ses enfants.
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NORTHWEST FLORIDA DAILY NEWS Samedi 30 juin 2012
Lucy Inola BENNETT s’est éteinte paisiblement jeudi 28 juin 2012, à l’âge de 94 ans, dans sa maison de Fort Walton, Fla. Elle rejoint au paradis Lester, son mari bien-aimé, disparu en 2003.
Lucy était née le 2 novembre 1917 à Kenoma, Mo. Ses parents, Vaughn et Verna Hurst, étaient fermiers. En 1939, elle avait épousé Lester « Moon » Bennett, qui travaillait dans l’exploitation familiale. Deux naissances (Raymond en 1941 et Mary Sue en 1948) avaient béni leur union.
En 1953, Lucy et Lester sont devenus les propriétaires d’une boutique de quincaillerie à Marion, Mo. Ils n’ont eu de cesse d’agrandir ce premier magasin, avant d’en ouvrir deux autres à Joplin, Mo., et Twin Groves, Mo. À ce jour, le nom de Bennett Hardware reste synonyme de qualité, de sérieux et de gentillesse dans tout le comté de Jasper.
Lucy et Lester aimaient danser, se promener en montagne et passer du temps avec leurs enfants. Ils étaient membres de la paroisse baptiste de Lamar, où ils s’étaient mariés. Le décès accidentel de Raymond en 1989 avait resserré les liens déjà très forts de leur famille. Peu après, Lester et Lucy s’étaient installés à Fort Walton, où ils venaient en vacances depuis vingt ans.
À la mort de Lester, Lucy s’était passionnée pour la généalogie. En 2009, elle avait réuni dans sa maison plusieurs cousins éloignés de Buffalo, N.Y., et Tucson, Ariz. Elle aimait aussi tricoter, cuisiner, flâner sur la plage et jouer au bingo avec ses amies.
Lucy était travailleuse, aimante, dévouée à son mari et à ses enfants. Elle aura touché beaucoup de vies et sera regrettée par tous ceux qui l’ont connue.
Lucy Bennett laisse dans le deuil sa fille Mary Sue, ses cinq petits-enfants (Earl, Marvin, Jenna, Priscilla et Leonard) et de très nombreux cousins, cousines, neveux et nièces.
Les obsèques seront célébrées lundi 2 juillet à 14 heures, en l’église baptiste de Fort Walton. Lucy sera ensuite inhumée dans le cimetière attenant, dans le mausolée où l’attend Lester.
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JOURNAL DE DAN
Vendredi 6 juillet (suite)
Mais qu’ai-je fait au bon Dieu pour qu’il me jette ainsi dans les affaires des autres ? Tout à l’heure, alors que je glissais ma clé dans la serrure, Ashley, la fille de Mrs Cunningham, est sortie de chez sa mère en claquant la porte. Le gentleman qui sommeille en moi s’est senti obligé d’intervenir. Je ne lui avais pas plus tôt demandé ce qui n’allait pas qu’elle a fondu en larmes. Pour éviter du grabuge, je l’ai fait entrer précipitamment.
Il se trouve que Mrs Cunningham a enfin cassé le morceau et révélé à sa fille qu’elle était condamnée. Dans un premier temps, Ashley a pris sur elle, en bon petit soldat. Cependant, quand sa mère lui a fait part de son intention de vendre sa police d’assurance-vie, elle n’a pu contenir son chagrin plus longtemps et a éclaté en sanglots. Mrs Cunningham a reproché à Ashley de se faire plus de mouron pour son héritage que pour sa mère. Le ton est monté d’autant plus rapidement que les deux femmes n’en sont pas à leur première algarade.
Maman m’avait raconté qu’en 2007 Ashley et son mari, Jerry, avaient acheté sur plans la maison voisine de la mienne, en versant 10 % d’acompte. Une semaine avant la signature de l’acte définitif, Jerry avait perdu son emploi. Le couple, désormais incapable d’obtenir un emprunt, s’était tourné vers Patricia Cunningham, que la mort du regretté Otto avait laissée dans une relative aisance. Mrs Cunningham, qui habitait à l’époque un pavillon pourri à Fort Walton, avait visité la maison et l’avait trouvée tellement à son goût qu’elle s’était substituée à sa fille et à son gendre le jour du closing, leur expliquant, comble de la muflerie, qu’ils lui étaient redevables d’avoir sauvé leurs 10 % !
J’ai conseillé à Ashley de revenir d’ici quelques jours avec un bouquet de fleurs. J’essaierai, dans l’intervalle, de raisonner sa mère.
Les gens, tout de même…
Samedi 7 juillet
Chuck Patterson a retrouvé le sourire. Il parade depuis ce matin dans la résidence au volant de son nouveau tank, une de ces Mercedes blanches décapotables que je croyais réservées aux narcotrafiquants et aux souteneurs de Miami Beach. Il m’a invité à monter, pour une démonstration en règle : écrans individuels, stéréo, ordinateur de bord, tout y est passé.
Il s’est vanté d’avoir conduit sa négociation de main de maître en faisant jouer la concurrence.
« Vous m’auriez vu, Dan, j’y suis allé au bulldozer ! Je leur ai dit que leurs tarifs constructeurs, c’étaient pour les jobards et que, s’ils n’étaient pas prêts à m’offrir le pack sport et la ronce de noyer, ce n’était même pas la peine de discuter. Le concessionnaire Audi s’est retiré d’emblée, soi-disant qu’ils ne font pas de discount. Pas de discount : et ça ose se dire commerçant ! Restaient en course Lexus, BMW et Mercedes. Je les ai fait danser, croyez-moi ! J’envoyais chacune de leurs propositions aux deux autres en demandant un petit quelque chose supplémentaire. BMW a craqué en premier. J’allais signer avec les Japs quand Mercedes est revenu avec le volant cuir et les pare-soleil électriques. Un cadeau de 1 500 dollars ! Le temps de gratter la livraison et les frais d’immatriculation, on s’est tapé dans la main. »
Je lui ai demandé s’il n’avait pas peur qu’une voiture si chère n’offusque ses clients ou, pire encore, ses prospects. Il m’a ri au nez.
« Au contraire, ils vont penser que je dois être sacrément fortiche pour pouvoir m’offrir une caisse à 100 bâtons. Le succès fonctionne comme un aimant, Dan, on ne vous a pas appris ça à Columbia ? En plus, je déduirai les mensualités de mes revenus. »
Éprouvé tout à coup un immense élan de sympathie pour Mrs Cunningham.
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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Date : Samedi 7 juillet, 16:14:05
Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Objet : Semonce
Vraiment, je ne te félicite pas pour tes articles. Le dernier est sec comme une plaque de four. Aucune chair, aucune touche personnelle. Plutôt que d’écrire que « Chuck Patterson est fier de sa réussite financière », tu aurais été mieux inspiré de retranscrire le plaidoyer dont il m’a gratifié tout à l’heure. C’était lyrique, coloré, grotesque, émouvant, en un mot, humain. Il ne suffit pas d’insérer son portrait dans ton article pour le rendre vivant. (À propos, qui te fait ces dessins ? Ils sont chouettes.)
Idem pour Jean-Michel Jacques. Tu devrais voir son air gourmand quand son téléphone l’avertit d’une maturité (rien que ce terme de « maturité », Vlad, putain, quelle trouvaille !). Et cette habitude qu’il a de lire la nécro des assurés qui cassent leur pipe… Mais ça, ça vous dépasse au Wall Street Tribune. Vous n’êtes bons qu’à imprimer des 0 et des 1, et encore, vous consultez vos avocats avant.
PS : Hélas, Sir Jangled, alias J. D. Salinger, nous a quittés il y a deux ans, laissant derrière lui des millions de lecteurs inconsolables, dont ton serviteur. Au fait, comment va Ramona Merlin ?
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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Date : Samedi 7 juillet, 20:57:38
Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Objet : De quel droit ?
Tudieu, Dan, tu n’as pas baissé d’intensité ; ton email me replonge quinze ans en arrière.
Quand comprendras-tu qu’un bon orateur n’a pas besoin d’effets de manche ? Crois-moi, dans cette affaire, la justice sera mieux servie par mes articles que par tes homélies. Ton Chuck Patterson est une crapule, comme tu ne tarderas pas à t’en apercevoir. Quant à Jean-Michel Jacques, le connais-tu assez pour qualifier son expression de “gourmande” ? Depuis quand es-tu compétent pour interpréter la physionomie des gens ?
Méfie-toi de ta nature, Dan. Tes copies à Columbia souffraient déjà d’une trop grande facilité. Tu n’as jamais su résister à la tentation d’un bon mot. J’ai appris ici que la recherche de l’effet comique ou d’une allitération heureuse ne doit jamais s’opérer au détriment de la vérité.
Quant à tes attaques indignes sur mon employeur, elles ne méritent qu’une réponse : à chacun sa voie. Je respecte celle que tu as prise, accorde-moi s’il te plaît la même indulgence.
PS : Ramona Merlin, alias Norman Mailer, a rejoint Salinger au paradis des écrivains, où ils ont, paraît-il, noué commerce avec Walter Laich.
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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Date : Samedi 7 juillet, 21:19:40
Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Objet : Le Vlad que j’aimais
À chacun sa voie, c’est ce que tu as dit il y a quinze ans, après avoir assisté à la conférence de recrutement du New York Times. Toi qui me bassinais depuis deux ans sur le grand roman américain, tu voulais subitement devenir journaliste. Je me souviens du soir où tu m’as annoncé ta décision. Tu m’avais invité à dîner chez Lussardi. Je me suis senti trahi aussi sûrement que si tu m’avais planté un couteau dans le dos.
PS : Savais-tu que Willa Cather, alias Walter Laich, avait brûlé une grande partie de ses notes et de sa correspondance ? Elle était en paix avec elle-même, car elle avait produit son œuvre, contrairement à d’autres qui procrastinent depuis vingt ans. Au fait, que devient Estella Ribstone ?
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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Date : Samedi 7 juillet, 22:57:38
Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Objet : Pouce
Écoute, Dan, on ne va pas ressasser tout ça jusqu’à la nuit des temps. Je ne t’ai jamais jugé, alors lâche-moi un peu.
Un mot quand même sur Passagers clandestins, que j’ai retrouvé dans ma bibliothèque. Le style est là, le ton aussi, et même la construction. Mais la substance, Dan, où est la substance ? Une mère de famille qui donne des conférences sur Virginia Woolf dans le monde entier, en se faisant passer pour sa voisine universitaire, bon sang, tu t’attendais vraiment à remuer les foules avec ça ?
Tu n’es même pas prof d’anglais ou éditeur comme tant écrivains. Tu n’as pas d’enfants, tu vis dans un trou, tu ne mets pas le nez dehors. Où espères-tu trouver des idées et rencontrer des personnages pittoresques ?
Un conseil : pose tes livres, ouvre ta fenêtre et embrasse le monde.
PS : Ton anagramme m’a donné du fil à retordre. Bret Easton Ellis, en voilà un qui a des choses à raconter. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il vend plus de livres que toi.
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JOURNAL DE DAN
Dimanche 8 juillet
Reçu la visite de Chuck Patterson, qui voulait « me remettre son devis en mains propres ».
Je me suis absorbé dans l’étude des conditions générales, comme si ma situation actuelle tenait moins à mon impécuniosité qu’au fait que je n’avais pas encore trouvé la couverture idéale. Assis à ma gauche, Chuck, étincelant dans son costume gris perle dominical, contemplait ma bibliothèque d’un air perplexe. Quand j’en suis arrivé à la dernière page, il a rapproché sa chaise de la mienne, probablement pour me soutenir au cas où je m’évanouirais.
« J’ai joué sur les plafonds et les franchises pour rester sous les 6 000 dollars, m’a-t-il dit d’un ton qui signifiait qu’il était inutile de le remercier. 495 dollars par mois, c’est une somme, bien sûr, mais vous êtes allé aux urgences récemment ? La semaine dernière, la petite s’est ouvert le nez en faisant du trampoline. Croyant qu’elle avait besoin de points de suture, je l’ai amenée dare-dare à Fort Walton. En fait de points de suture, ils lui ont collé un pansement sur le nez, et basta. Vous savez combien ils ont facturé mon assurance ? 540 dollars, Dan, 540 ! Pour ce prix-là, ils ne nous ont même pas laissé la boîte de pansements ! Ah, je vous jure !
— C’est trop cher, ai-je dit, aussi fermement que possible. Tant pis, j’arrête le trampoline de compétition. »
Chuck a paru décontenancé. J’ai cru un instant qu’il allait essayer de me convaincre qu’une vie sans acrobaties aériennes ne valait pas d’être vécue.
« Combien pouvez-vous mettre, Dan ? 400 par mois ? 350 ? Je peux essayer de vous bâtir un plan sur mesure. Où est-ce qu’on coupe ? Sur les médicaments ? Les séances de kiné ? La télé dans la chambre d’hôpital ?
— Sur rien, Chuck. C’est juste trop cher.
— Vous n’allez pas chez le psy, hein ? On doit pouvoir gratter 20 ou 30 dollars par mois en sortant la psychiatrie des prestations remboursées… Idem pour la vasectomie : vous voulez des enfants un jour, n’est-ce pas ? »
Je lui ai parlé de mon idée d’offrir une centaine d’exemplaires de Double jeu à ses clients pour les fêtes. Il n’a pas débordé d’enthousiasme.
« D’habitude, j’offre des cartes Starbucks, c’est très apprécié. De quoi parle-t-il, votre bouquin ? »
J’ai essayé de me souvenir de l’argumentaire des représentants de Polonius.
« C’est l’histoire d’un fonctionnaire du MI-6, qui est chargé de créer des légendes. Pas des contes de fées : des légendes, ces fausses identités qu’endossent les agents secrets. Peu à peu, il s’identifie…
— Jamais entendu parler, m’a coupé Chuck. C’est le genre Tom Clancy ? »
Il est des moments, heureusement assez rares dans une vie, où le sort s’amuse à nous faire toucher du doigt l’insignifiance de notre condition. C’en était un.
« Plutôt Robert Ludlum ou Dean Koontz », ai-je répondu en citant les deux premiers noms d’auteurs de best-sellers qui me sont passés par la tête.
Le visage de Chuck s’est un peu éclairé.
« Ah, Koontz ! Ils en ont tout un rayon à l’aéroport. Vous l’avez rencontré ?
— Non, mais nous avons beaucoup d’amis communs. Et j’ai entendu dire qu’il suit mon travail. »
Chuck m’a toisé d’un air rêveur. Dean Koontz, en voilà un qui devait avoir une assurance maladie en béton, le genre qui rembourse le fil dentaire et les séances de sophrologie.
« Combien coûte-t-il, votre livre, d’abord ?
— L’édition grand format est à 19,99…
— Allons, Dan, ne me prenez pas pour une truffe. Personne n’achète le grand format. Combien vaut le poche ?
— 6,99. »
Je pouvais suivre son raisonnement comme si j’étais dans sa tête. 700 dollars, c’était à peu près le montant de la commission qui lui reviendrait si je souscrivais son assurance maladie. Évidemment, il pouvait récupérer une partie de la somme en prépayant 5 dollars de moins sur les cartes Starbucks. Mais quelle valeur monétaire ses clients assigneraient-ils au roman vieux de quinze ans d’un auteur inconnu ?
« Laissez tomber », a-t-il grommelé en prenant congé.
J’avais ma réponse.
Lundi 9 juillet
Fait ma BA en parlant ce matin à Mrs Cunningham. J’ai eu toutes les peines du monde à la convaincre que sa fille s’inquiète sincèrement pour sa santé. Elle en a, en fait, surtout contre son gendre, Jerry, « une andouille née avec un baobab dans la main », qui enchaîne les jobs précaires depuis que Citigroup lui a montré la porte.
« Je sais de quoi je parle : Otto aussi était employé de banque. Sauf que lui, il s’est accroché à sa place toute sa vie, comme une moule à son rocher.
« Jerry vous dira qu’il n’a rien fait de mal, que l’économie mondiale a frôlé la sortie de route et que les banques ont mis des dizaines de milliers de clampins comme lui sur le carreau. Ah ça, pour les excuses, Monsieur est fortiche ! Ils n’ont quand même pas viré tous les guichetiers, que je sache ! Le Mexicain de l’agence de Publix qui m’encaisse le chèque de la pension d’Otto, lui, il est toujours là. Il faut dire que niveau professionnalisme, c’est autre chose que Jerry : il me salue par mon nom, fait des papouilles à Baxter et me glisse toujours une poignée de friandises pour mes petits-enfants. Franchement, ça aurait tué l’autre pomme d’en faire autant ? Il n’a même pas été fichu de réussir sa sortie. Après dix ans d’ancienneté, il a touché 5 000 dollars pour solde de tout compte. Tu parles d’un négociateur ! »
(…)
Plus d’une semaine s’est écoulée depuis la notification de l’éditeur de Wikipédia. J’avais prévu de m’en occuper plus tôt mais, entre la documentation pour Ariane et mes échanges avec Vlad, l’ami Perutz m’était complètement sorti de l’esprit.
Je relis le message laconique, « Merci de préciser vos sources », me demandant encore une fois quelle mouche m’a piqué ce jour-là. Je n’ai jamais sciemment enfreint la loi, jamais triché à un examen ou volé le journal d’un voisin, moins par vertu, du reste, que par peur instinctive du gendarme.
Je prends connaissance, avec une certaine appréhension, de la rubrique « Bannissement » de Wikipédia, qui détaille les sanctions auxquelles s’exposent les petits malins de mon espèce. Elles vont d’une révocation des privilèges d’éditeur au bannissement temporaire ou définitif du compte incriminé. Je pousse un soupir de soulagement : je m’attendais à pire.
Quelles sont mes options ?
La plus simple consiste à faire la sourde oreille, voire à supprimer mon compte et à en créer un nouveau. Après quelques relances infructueuses, l’éditeur effacera ma contribution et tout rentrera dans l’ordre.
Je n’arrive cependant pas à m’y résoudre. Peut-être est-ce le fait de le voir écrit noir sur blanc, mais je suis désormais convaincu que Broch a fréquenté Perutz entre les deux guerres.
Je lance une recherche « Broch Perutz Vienne amis » sur Google. C’est évidemment par là que j’aurais dû commencer. Ma recherche ne donne qu’une page, celle que j’ai modifiée dimanche dernier. Je procède à quelques variations de mots-clés, sans plus de succès.
Loin de me décourager, mes échecs successifs m’amènent à réfléchir aux raisons ayant poussé Broch et Perutz à garder leur relation confidentielle. Craignaient-ils d’être soupçonnés d’homosexualité ? D’offenser leurs Églises respectives dans une Vienne progressivement gagnée par l’antisémitisme ? (Broch s’était converti au catholicisme avant son mariage, contrairement à Perutz, resté fidèle au judaïsme.) Appartenaient-ils à une société secrète exigeant la discrétion absolue de ses membres ? Partageaient-ils quelque tare honteuse ?
Mon ignorance des circonstances de la vie des deux hommes limitant mes conjectures, je parcours leurs biographies sur la version allemande de Wikipédia. Au-delà de la cruauté de l’exercice (dire qu’à une époque je lisais Goethe dans le texte…), j’apprends que Perutz a brièvement travaillé comme actuaire à Trieste, chez l’assureur italien Generali, qui comptait à l’époque parmi ses employés un certain Franz Kafka. De retour à Vienne, il occupe, entre 1908 et 1923, diverses fonctions chez un autre assureur nommé Anker, où il contribue — préfigurant en cela Ed Linkas et Jeffrey McGregor — à perfectionner les tables de mortalité existantes.
Je note surtout de troublantes similitudes entre les parcours de Broch et de Perutz. Tous deux juifs de naissance, issus de familles d’industriels textiles, ils ont étudié les mathématiques, travaillé un temps dans l’affaire paternelle, sont venus à la littérature sur le tard et se sont exilés sous la dictature nazie.
Je tiens ma théorie.
Le père de Perutz, Benedikt, rend l’âme à Vienne en 1926, à l’âge de 80 ans. Sur son lit de mort, il confie à Leo un terrible secret : il a un fils illégitime, fruit de ses amours avec Johanna Schnabel-Broch, la femme d’un confrère, qu’il a rencontrée en 1886 lors d’une foire commerciale à Berlin.
Johanna a, selon toute probabilité, caché à son mari Josef que l’enfant qu’elle portait n’était pas de lui. Dans tous les cas, Josef a élevé le petit Hermann comme sa progéniture, lui offrant même la direction de l’entreprise qu’il a créée.
Son père enterré, Leo (alors âgé de 44 ans) sollicite un tête-à-tête avec Broch, qu’il connaît de nom, mais à qui il n’a jamais été présenté, « afin de l’entretenir d’un sujet de la plus haute importance ». La rencontre a lieu en septembre 1926, dans l’appartement de Franz Blei, un ami commun. Broch, d’abord écrasé par la révélation, reprend des couleurs à mesure qu’il en entrevoit les implications. Il comprend à présent pourquoi il n’éprouve aucun élan vers son père, qu’il a toujours soupçonné de lui préférer son frère cadet Friedrich. C’est pourtant par souci de plaire à cet homme, tout autant que par conformisme social, que Hermann a étudié le tissage à Mulhouse, puis repris les rênes de la manufacture familiale, alors même que son instinct le portait vers la littérature.
La discussion se prolonge très avant dans la nuit. Broch admire la façon dont son aîné a réussi à concilier son goût des lettres et sa passion pour les mathématiques.
« Vous avez à peine 40 ans, lui rétorque Perutz. Il n’est pas trop tard. »
Ce soir-là, Hermann Broch arrête une série de décisions qui vont changer le cours de sa vie. Il va mettre l’usine en vente, reprendre des études et, surtout, entreprendre la rédaction d’un roman, lui qui n’a jamais publié que des textes courts dans des revues.
Perutz approuve ces changements radicaux, auxquels il met toutefois une condition : les deux hommes ne doivent jamais se revoir. Leo ne souhaite pas donner la moindre prise aux rumeurs, qui tueraient Ida, sa très religieuse épouse. Hermann, jugeant la disposition extrême, plaide pour un compromis et suggère qu’ils entretiennent leur commerce en cachette. Perutz reste inflexible. Toute sa vie, il repoussera les ouvertures de son demi-frère.
Dans les mois qui suivent, Broch met son dessein à exécution. Il liquide l’entreprise familiale et s’inscrit en cours de mathématiques et de philosophie à l’Université de Vienne. En 1931, il publie un premier roman, Les somnambules, qui lui vaut les louanges de Joyce et, plus tard, celles de Kundera.
Perutz, lui, prend du champ. Il séjourne en Russie et en France. En 1928, sa bien-aimée Ida meurt en donnant le jour à leur troisième enfant.
Les deux frères s’éteignent dans les années 50, l’un en Autriche, l’autre aux États-Unis. Conformément au vœu de Perutz, ils ne se sont jamais revus.
Je relis mon scénario. Il me paraît inattaquable. J’ai quelques jours pour lui donner chair.
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