Roman américain
Semaine 4
OceanofPDF.com
Schumpeter et le life settlement
PAR VLAD EISINGER
THE WALL STREET TRIBUNE
MARDI 17 JUIllet 2012
Il y a trente ans, les compagnies d’assurance-vie coulaient des jours tranquilles. Jim Robertson vantait les mérites de leurs produits à la télévision. 76 % des Américains en faisaient « un des outils essentiels de leur stratégie patrimoniale ». Ventes et profits croissaient régulièrement.
Et puis le life settlement est arrivé.
En l’espace d’une décennie, cette pratique consistant à racheter une police à son souscripteur en pariant sur le décès de celui-ci a brutalement exposé les faiblesses structurelles des assureurs : un train de vie excessif et un taux d’indemnisation spectaculairement bas. On estime qu’un dixième seulement des polices contractées sont conservées jusqu’à leur terme.
Les assureurs réclament un renforcement des règles encadrant la revente de polices. Selon Adam Connor, le porte-parole de la Life Insurance Alliance, un organisme regroupant 17 des 20 plus grandes compagnies d’assurances du pays, « le développement incontrôlé du life settlement a des conséquences extrêmement néfastes pour l’économie de notre pays ».
Allez dire cela aux milliers d’Américains qu’emploie l’industrie du life settlement.
Qui sont-ils ? La liste des membres de LISA, l’association des professionnels du life settlement, en donne une bonne idée.
Les fonds de life settlement — que LISA appelle les « financeurs » — ne sont que quelques dizaines. Ils emploient peu de personnel mais paient très bien leurs collaborateurs, qu’ils débauchent, de façon peu surprenante, chez les assureurs.
Susan McGregor est vice-présidente du fonds Osiris Capital. Actuaire de formation, elle a travaillé pendant sept ans chez Prudential, le deuxième assureur du pays, avant de s’arrêter quelques années pour élever ses enfants en bas âge. En 2007, elle a été approchée par un cabinet de recrutement d’Orlando.
« J’avais beaucoup d’idées préconçues sur le life settlement », admet Mrs McGregor. « Jean-Michel Jacques, le fondateur d’Osiris, m’a convaincue qu’il était possible d’exercer ce métier de manière éthique et responsable. »
Le mari de Mrs McGregor, Jeffrey, est vice-président et actuaire en chef d’Emerald, un assureur de Pensacola. Il s’est exprimé à plusieurs reprises publiquement sur les dangers que l’expansion du life settlement fait courir au secteur financier. Comment vit-il la reconversion de son épouse ?
« Au départ, ç’a été dur », concède Mr McGregor. « Susan débinait les assureurs non-stop et moi, je l’accusais de travailler pour des charognards. Pour finir, nous avons décidé de ne plus en parler. De toute façon, nos positions sont irréconciliables. »
En rejoignant Osiris Capital, Susan a presque doublé son salaire. « Jeffrey trouve que ce n’est pas cher payé pour avoir vendu mon âme », plaisante-t-elle. « En même temps, je sais qu’il apprécie notre nouvelle aisance financière. Nous avons passé dix jours en Europe l’été dernier : Londres, Paris, Rome et Prague. Nous ne pouvions pas nous payer ce genre de vacances avant. »
Les McGregor cherchent également à s’agrandir en achetant une des maisons de maître de Destin Terrace saisies par les banques. « Elles ont le couteau sous la gorge », commente Jeffrey. « C’est le moment d’en profiter. »
La grande majorité des membres de LISA fournissent des services support. Pour employer une analogie, dans la ruée vers l’or que représente le life settlement, ils sont les vendeurs de pelles et de pioches.
La plupart de ces prestataires entrent dans des catégories relativement traditionnelles.
Chaque transaction de life settlement fait ainsi intervenir un courtier et un provider. Le courtier est mandaté par le vendeur pour tirer le meilleur prix de sa police, tandis que le provider conseille et assiste l’acheteur. Les deux professions sont hautement régulées.
Selon les chiffres du rapport du Government Accountability Office publié en 2010, le seul État de Floride compte 503 courtiers. Certains d’entre eux ne réalisent qu’une ou deux transactions par an. Leur taux de commission s’élève normalement à 6 % de la valeur faciale de la police, ce qui, selon le niveau auquel se conclut la transaction, peut représenter jusqu’à 40 ou 50 % du prix de vente.
Les providers (au nombre de 14 en Floride et de 62 au Texas, toujours selon les chiffres du GAO) se font rémunérer de 1 à 3 % de la valeur faciale. Les fonds qui achètent des centaines de polices par an négocient souvent des remises importantes.
L’essor du life settlement dope également l’activité des avocats. Le cabinet Magee, Stone & McDowell, basé à Tampa, a récemment créé un département dédié au life settle-ment.
Norm Sullivan, l’associé en charge du secteur assurances, se souvient du premier dossier qu’il a traité, en 2001. « Notre client attaquait un pasteur d’Atlanta, qui avait pris des polices sur la vie d’une trentaine de vagabonds de sa paroisse. Il remplissait la paperasse pour eux, leur fourrait $100 dans la poche et recueillait un spécimen de leur signature, dont il se servait pour authentifier le transfert du contrat deux ans plus tard. Il a collecté $6M avant que la police ne l’épingle. On a dit qu’il avait fait assassiner deux des vagabonds par la mafia locale mais le FBI n’a jamais réussi à le prouver. »
Au fil des ans, Magee, Stone & McDowell a étendu sa clientèle jusqu’à New York. Les affaires ne manquent pas. « Les assureurs ont pour ligne de conduite de contester chaque contrat de premium finance devant les tribunaux », explique Norm Sullivan. « Il faudra des années pour purger les milliers de polices souscrites pendant la bulle. À $10 000 minimum le dossier, je vous laisse faire le calcul. »
Source : Government Accountability Office (2010)
Le refrain est le même dans les cabinets d’audit.
Ed Linkas, 38 ans, résident de Destin Terrace depuis 2011, est un ami de longue date de Jeffrey et Susan McGregor, qu’il a rencontrés à la Camden Actuarial School de l’Université de Hartford, Conn. Senior manager chez Lark & Hopkins, un cabinet d’audit de taille moyenne basé à Panama City, il contrôle les comptes d’assureurs et de caisses de retraite. Depuis quelques années, les fonds de life settlement représentent une part croissante de son activité.
« Nous regardons comment ils valorisent les polices dans leurs comptes, pour être sûrs qu’ils ne pèchent pas par excès d’optimisme », déclare Mr Linkas. « Ils ont une perspective totalement inversée par rapport à celle des assureurs. Intellectuellement, c’est très intéressant pour nous. Ce n’est pas si souvent que nous sommes des deux côtés du manche. »
D’autres membres de LISA fournissent des services dont vous ne soupçonnez sans doute même pas l’existence.
Acheteurs ou vendeurs recourent ainsi parfois aux services de cabinets d’experts en longévité, qui évaluent impartialement l’espérance de vie de l’assuré à partir de son dossier médical. Le leader du marché, 21st Services, basé à Minneapolis depuis 1998, réalise un chiffre d’affaires d’environ $30M.
Brian Hess, 36 ans, résident de Destin Terrace depuis 2009, consulte en free lance pour un de ces experts en longévité. Mr Hess est gynécologue. Après douze ans d’études, lesté de $230 000 de dettes, il a ouvert, en 2008, un cabinet d’obstétrique à Naples, Fla. L’année suivante, une de ses patientes l’a attaqué en justice pour avoir détecté trop tard que l’enfant qu’elle portait souffrait d’une malformation. Emerald, l’assureur de Mr Hess, a trouvé un accord amiable avec la plaignante. Dans la foulée, Emerald a informé Mr Hess que sa prime avait été révisée à la hausse. Son assurance civile lui coûterait désormais $77 000 par mois, soit plus du triple de ce qu’il payait précédemment.
Brian Hess
« C’est ridicule », déclare Mr Hess. « Même en travaillant six jours par semaine, je commençais la matinée $3 000 dans le rouge. J’ai appelé tous les concurrents d’Emerald au sud du Mississippi. Aucun n’était prêt à m’assurer pour moins de $60 000 par mois. Je n’ai pas eu d’autre choix que de fermer mon cabinet. »
En attendant qu’une opportunité se présente, Brian Hess a commencé à rédiger des rapports d’espérance de vie pour Life Metrics LLC, un cabinet spécialisé de Tallahassee. « Au début, c’était intéressant », se rappelle-t-il. « J’ai approfondi mes connaissances en oncologie — la plupart des gens qui vendent leurs polices ont une forme ou une autre de cancer. Ce métier requiert aussi une grande discipline. Vous ne pouvez pas vous contenter d’écrire qu’un homme de 75 ans atteint d’un cancer à l’estomac a 80 % de chances de mourir dans les cinq ans. Vous devez aussi vous pencher sur le sort des 20 % restants. Sont-ils guéris, auquel cas leur espérance de vie rejoindrait celle du reste de la population ? Ou sont-ils juste en rémission ? »
Mr Hess facture entre $90 et $300 par rapport, selon la pathologie de l’assuré et l’épaisseur du dossier médical. Il lui arrive de passer une journée entière sur un cas. « Je travaille douze heures par jour, six jours par semaine, pour un peu plus de $80 000 par an. C’est assez pour payer le crédit immobilier, pas pour rembourser mon prêt étudiant. Pour l’instant, je ne verse que les intérêts. »
Mr Hess regrette à l’évidence d’avoir fermé son cabinet. Il ironise : « Moi qui voulais sauver des vies, j’en suis réduit à prédire quand les gens vont mourir. » Au moins s’estime-t-il à l’abri des délocalisations qui frappent tant d’autres industries. Plusieurs experts en longévité ont tenté de réduire le coût de leurs rapports en en sous-traitant la production en Inde ; tous sans exception ont fait machine arrière.
Selon Mr Hess, la compétence des médecins indiens n’est pas en cause. « Ils n’ont tout simplement pas les mêmes références que nous. Chez eux, un patient atteint d’un cancer du pancréas est mort dans les six mois. Ici, on peut le faire durer trois ou quatre ans. »
Rhonda Taylor, une autre résidente de Destin Terrace, exerce elle aussi un métier qui n’existait pas il y a vingt ans. Elle travaille pour Integrity Servicing, une société qui gère des milliers de polices d’assurance-vie pour le compte de fonds de life settlement. Integrity notifie aux assureurs le changement de propriétaire des polices, paie les primes et, le moment venu, collecte les indemnités décès.
La mission de Mrs Taylor consiste à savoir en permanence où se trouvent les souscripteurs des polices et, surtout, s’ils sont encore en vie. Quand ils vendent leur contrat, les souscripteurs fournissent une liste de références — famille, amis, employeur — à l’acheteur et s’engagent à l’informer de tout changement dans leurs coordonnées. Certains oublient de le faire.
« Du jour où ils reçoivent leur argent, leur police appartient au passé. Ils ne comprennent pas que nous avons besoin de garder le contact avec eux », explique Mrs Taylor.
« Les retrouver quand ils ont déménagé ou se sont remariés s’apparente parfois à un vrai travail de détective. Nous appelons les proches en nous faisant passer pour le dentiste ou pour d’anciens collègues de travail. De manière générale, nous avons de meilleurs retours quand il y a de l’argent ou un cadeau à la clé. Je ne connais personne qui résiste à une proposition de détartrage gratuit. »
À entendre Mrs Taylor, les malades du sida constituent une catégorie à part. « La plupart ne sont pas mariés. Ils bougent beaucoup, ont une vie personnelle compliquée et ont souvent coupé les liens avec leur famille. » Pour ne pas perdre le fil, Mrs Taylor a créé un faux profil sur Facebook, celui d’un homme célibataire de 30 ans aimant « faire la fête », qui ressemble étrangement au Johnny Weissmuller des premiers Tarzan. « Une fois qu’ils m’ont accepté comme ami, je suis tranquille. S’ils tombent malades, je le saurai avant leur mère. Et s’ils restent silencieux un peu trop longtemps, je commence à m’inquiéter. »
Car c’est la deuxième partie du travail de Mrs Taylor : savoir qui est mort. Plus tôt elle l’apprend, plus tôt elle peut collecter l’indemnité pour le compte de son client.
Integrity écrit à chaque souscripteur deux fois par an en lui demandant de renvoyer une carte postale préaffranchie afin d’indiquer qu’il est encore en vie. Parfois l’enveloppe revient non ouverte, avec la mention « Décédé » en travers.
« Même quand nous recevons la carte postale, un petit doute subsiste. L’an dernier, nous avons appris par hasard qu’un homme de notre fichier était mort. Sa veuve continuait pourtant à renvoyer les cartes postales. Elle en voulait à son mari d’avoir vendu sa police », raconte Mrs Taylor.
Rhonda Taylor
Certaines personnes préfèrent être contactées par téléphone, ce qui peut donner lieu à des conversations insolites. « À partir du moment où elles ont décroché, nous savons qu’elles sont vivantes », explique Mrs Taylor. « Comme nous ne voulons pas donner l’impression de n’appeler que pour ça, nous discutons de la pluie et du beau temps. »
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’existe pas de registre national centralisant l’ensemble des décès survenant sur le sol américain. Integrity juge son système artisanal plus performant que celui des banques, voire que celui de la sécurité sociale.
Même la presse locale bénéficie de l’expansion du life settlement. Integrity dépense chaque année plusieurs milliers de dollars en abonnement à des bases de données de notices nécrologiques. Une partie des revenus de cette nouvelle industrie est reversée aux quotidiens locaux comme le Northwest Florida Daily News.
En l’absence de statistiques précises, Lawrence Johnson, professeur à la Ross School of Business de l’Université du Michigan, estime à 10 000 le nombre d’emplois générés directement ou indirectement par le secteur du life settlement. Un quart de ces postes seraient, selon lui, basés en Floride.
Les effectifs des assureurs-vie ont quant à eux reculé de 27 % en dix ans, passant de 470 300 en 2001 à 343 400 en 2011.
Lors du dernier congrès de l’American Council of Life Insurers qui s’est tenu à Orlando en octobre 2011, plusieurs intervenants ont mis ces deux chiffres en regard — 10 000 emplois créés d’un côté, 127 000 supprimés de l’autre — pour réclamer l’interdiction pure et simple du life settlement.
Nathan Jacobson, professeur d’économie à l’Université de Chicago, conteste cette argumentation, la qualifiant de « réthorique » et « sans fondement économique ». « Rien ne prouve », explique-t-il, « que les deux phénomènes sont liés. Les employés du secteur de l’assurance, une activité, rappelons-le, à forte intensité de main-d’œuvre, ont surtout fait les frais des gains de productivité liés aux nouvelles technologies, des gains de productivité qui, soit dit en passant, ont permis aux dirigeants de ces sociétés de réduire leurs coûts et d’augmenter leurs bénéfices.
« Les entreprises qui gagnent de l’argent depuis longtemps ont tendance à considérer leurs profits comme une rente légitime, et ceux qui s’y attaquent comme des flibustiers. Pour bien connaître le secteur financier, je ne crois pas qu’il ait de leçons à donner à qui que ce soit. »
L’apparition d’un marché secondaire des polices d’assurance-vie constitue, selon Mr Jacobson, un parfait exemple de ce que Schumpeter appelait la « destruction créatrice ». Dès les années 30, l’économiste autrichien théorisait que l’arrivée sur un marché de produits ou de procédés de fabrication innovants déstabilisait les acteurs existants, renforçant les entreprises les plus performantes et balayant impitoyablement celles incapables de s’adapter.
Pour Lawrence Johnson, les assureurs-vie ont créé leur propre châtiment. « Avec leurs frais de gestion hypertrophiés et leur attitude plus qu’ambiguë vis-à-vis du lapsing, ils ont laissé un boulevard au life settle-ment. »
« Si j’étais eux », conclut-il, « j’arrêterais de me plaindre et je repenserais mon produit de fond en comble. »
Écrire à Vlad Eisinger :
La semaine prochaine : Pourquoi le life settlement attire tant les fraudeurs.
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JOURNAL DE DAN
Mardi 17 juillet
Ce quatrième article de Vlad est, à mon sens, le meilleur de la série, sans doute parce qu’il contient moins de chiffres et fait la part plus belle à l’humain. J’en ressors plein de compassion pour Brian Hess, qui ne peut plus exercer son métier. Pour un peu, je lui pardonnerais de jogger sur la plage en débardeur fuchsia, casque sur les oreilles, en chantant Dancing Queen à tue-tête.
Mais la véritable trouvaille du reportage, c’est ce personnage de Rhonda Taylor ! Quelle brillante idée d’avoir créé ce profil d’Apollon sur Facebook !
Je l’ai accostée tout à l’heure, près de la piscine. Elle était flattée que je l’aie reconnue.
« Ils m’ont bien charriée au bureau. La vérité, c’est qu’ils sont jaloux que j’aie mon portrait dans le journal, et pas eux. »
J’ai sauté sur l’occasion pour la faire parler de son travail. Elle déborde d’anecdotes croustillantes, mais parfois aussi tragiques, comme cette fois où elle a appris à une mère la mort de son fils (il avait coupé les ponts avec sa famille et celle-ci n’avait pas été avertie du décès).
Elle m’explique, avec fierté, qu’elle encadre une équipe de trois personnes. Elle organise des animations pour les garder sous tension, du genre un panier gourmand au premier qui rapportera un décès. Car, naturellement, une part de sa rémunération dépend du montant des indemnités qu’elle collecte. Confondant mon émerveillement avec de la réprobation, elle se défend : « Ce n’est pas moi qui les tue, hein ? J’essaie juste de faire mon travail le mieux possible. Ce n’est tout de même pas ma faute si mon métier consiste à découvrir qui est mort. »
Elle est bien habillée, arbore un sac à main de marque. Je la soupçonne de mieux gagner sa vie que moi. Elle me fait penser à La Gloïre, ce personnage de L’arrache-cœur de Vian, qui repêche les déchets honteux des villageois avec les dents. Lui aussi est très bien payé.
Au détour de la conversation, elle me confie gérer la police d’une habitante de la résidence, sans que celle-ci soit au courant.
« Je la croise régulièrement au rayon charcuterie de Publix. Quand nous nous saluons, j’essaie de ne pas penser qu’elle a un cancer des trompes. »
Elle me présente sa fille, qui rentre du lycée. Melissa, 16 ans, me propose ses services de baby-sitting. Je lui dis douter, dans ma situation, d’avoir un jour besoin d’elle. Elle me tend tout de même une carte de visite (faite à Staples, $ 9,99 la boîte de 250). Elle prend 8 dollars de l’heure, « 20 % de moins que Rafaela », précise-t-elle. Décidément, la concurrence est partout.
(…)
Également rencontré Chuck Patterson. Il a repris du poil de la bête depuis la nouvelle de sa mise en compétition avec Kim Phelps.
« Rien ne vaut un décès pour nous rappeler la fragilité de l’existence ! » s’exclame-t-il, tout sourire.
Il se concentre pour l’heure sur le règlement du dossier Mark Hansen. Il a porté lui-même la demande d’indemnité de Jennifer au siège d’Emerald Life.
« Tous les papiers sont en ordre, le paiement devrait être présenté à la signature dès la semaine prochaine. »
Son dévouement me paraît un peu trop admirable pour être entièrement désintéressé. De fait, Chuck a prévu de rendre visite à Jennifer afin de lui remettre son chèque en mains propres.
« Tous les agents vous diront que c’est le meilleur moment pour signer une nouvelle police. Elle n’aura pas la force de se défendre. Avec deux enfants en bas âge et les grands-parents en maison de retraite, je vais lui en coller pour au moins 1 million ! »
Il propose de me déposer à la plage dans son nouveau carrosse. Je décline poliment. Je n’ai jamais eu autant besoin de prendre l’air.
Mercredi 18 juillet
Sharon Hess est passée changer mon bandage. Par pure malice, j’ai orienté la conversation sur la réunion des copropriétaires de samedi dernier. Elle n’a toujours pas digéré l’initiative de Susan McGregor qui, en jouant les Mère Teresa, nous a fait passer pour des rapiats.
« Tout le monde n’a pas ses moyens, a fulminé Sharon en massant ma cheville pour rétablir la circulation. À eux deux, ils doivent se faire pas loin d’un quart de million par an, plus les à-côtés. »
Elle a insisté juste ce qu’il fallait sur ce dernier mot pour que je lui demande ce qu’elle entendait par là.
« Moi ? Rien. Bon, si vous insistez… L’an dernier, je vaccinais leurs trois gamins contre la grippe. Chaque année, oui : ils fournissent les doses et me paient 30 dollars pour les trois piqûres. Soi-disant que ça leur revient moins cher qu’avec leur assurance. Bon, toujours est-il que j’ai surpris une discussion entre Jeffrey et Susan. Ils ne se doutaient pas que j’écoutais ; enfin, je veux dire, je n’ai pas fait exprès de les entendre. Ils parlaient d’Ed Linkas, qui venait d’acheter dans la résidence. Figurez-vous qu’ils ont touché 1 000 dollars pour l’avoir mis en contact avec l’agence immobilière. À ce que j’ai compris, votre ami Ed n’est pas au courant. C’est votre ami, n’est-ce pas ? »
(…)
Fatalitas ! Mon air conditionné est tombé en panne, au pire moment de l’année. Après avoir tenté en vain de le réparer, je me suis décidé à appeler Manuel. Il est passé dans la soirée et a réglé le problème en deux coups de cuillère à pot.
Il a refusé que je le paie.
« C’était trois fois rien. Maintenant que vous avez vu ce dont je suis capable, j’espère que vous me confierez un plus gros job. Vos encadrements de fenêtre, par exemple, auraient bien besoin d’un coup de peinture. »
J’ai promis d’y réfléchir.
Je lui ai offert une bière. C’est un très chic type, débrouillard, travailleur, qui a oublié d’être bête. Il m’a appris, exultant de fierté, que Rafaela est enceinte. Ils ne savent pas encore si elle va pouvoir continuer de travailler (elle baby-sitte les enfants McGregor après l’école). Peut-être Lupita, sa belle-sœur, qui vit avec eux, pourra-t-elle leur donner un coup de main.
Manuel, ébranlé par la disparition de Mark, s’inquiète de ce qui arriverait aux siens s’il venait à mourir.
« Mr Patterson m’a expliqué que la banque forcerait Rafaela à mettre l’appartement en vente. Vu l’état du marché, elle n’en tirerait même pas de quoi solder le crédit. »
Toujours prêt à rendre service, Chuck conseille à Manuel de souscrire une assurance-vie universelle, assortie d’une police couvrant les traites de son logement en cas de décès. Manuel m’a demandé mon avis. N’en ayant évidemment aucun, je l’ai renvoyé sur Susan et Jeffrey McGregor.
* *
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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Date : Jeudi 19 juillet, 11:44:19
Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Objet : Raymond Andrew Wiggin
Tu n’as probablement pas rencontré, durant ton enquête, le sieur Ray Wiggin, qui habite un des appartements de Destin Terrace. Ou, si tu l’as croisé, tu l’as sans doute jugé trop peu intéressant pour tes lecteurs. Erreur, Vlad, grave erreur.
Wiggin est responsable du service Nécrologie du Northwest Florida Daily News, un canard dont la renommée locale rivalise avec celle de ton employeur. Apprenant que j’étais écrivain, il a insisté pour me présenter une invention à laquelle il travaille en secret depuis des années.
La plupart des clients de la rubrique rédigent eux-mêmes la notice du défunt. Parfois, cependant, ils s’en remettent au journal. C’est ici que Wiggin entre en scène. Il a conçu un programme informatique qui génère automatiquement une nécro à partir d’éléments communiqués par les proches (date et lieu de naissance, prénoms des enfants et petits-enfants, profession, diplômes, décorations éventuelles, etc.). La famille peut choisir la longueur du texte (et donc son prix), ainsi — j’aurai l’occasion d’y revenir — que le ton général de l’article.
Je n’avais pas plus tôt exprimé un début d’intérêt pour son logiciel que Wiggin s’est lancé dans le récit des circonstances qui ont présidé à sa naissance.
Wiggin a étudié les mathématiques combinatoires à l’Université Loyola, en participant à des ateliers d’écriture pendant son temps libre. Le plus grand regret de sa vie : que sa mère, une honorable ménagère du Missouri, n’ait pu assister à la remise de son diplôme, la faute à une grue géante qui s’est abattue sur la voiture de la malheureuse, une semaine avant la fin de l’année scolaire, la réduisant en bouillie aussi sûrement qu’un robot ménager multifonction.
Ray a sauté dans le premier avion pour St. Louis. C’est là, entre deux annonces du commandant de bord, qu’il a déplié l’exemplaire du Washington Post qu’il avait acheté à l’aéroport. La nécro de sa mère, « Gertrude “Trudy” Wiggins », s’étalait en bas de la page 31. Ray l’a lue plusieurs fois. À son incrédulité initiale a succédé un mélange de rage et de désespoir.
« Il faut que vous me croyiez, Dan, m’a-t-il supplié, les larmes aux yeux. C’était une boucherie. Tout était faux : les noms, les dates, jusqu’à l’orthographe de son patronyme. J’ai d’abord cru à une erreur, à une homonymie, mais la cause de la mort ne laissait, hélas, aucun doute. “Écrabouillée par un engin de chantier dans sa cinquante-troisième année”. Franchement, Dan, comment peut-on écrire une telle horreur ? C’est comme s’ils avaient tué Maman une deuxième fois. »
Sitôt arrivé, il a tiré l’affaire au clair. Papa Wiggin, anéanti par le chagrin, avait confié à Morris, le frangin de Ray, le soin de rédiger le texte de la nécro.
« Morris n’est pas le mauvais bougre, m’a dit Ray, mais il est paresseux comme une couleuvre et à peu près aussi à l’aise avec les mots que moi avec une clé de 12. Quand un stagiaire du Post lui a proposé de faire le boulot à sa place, il a sauté sur l’occasion. Normalement, mon père aurait dû relire le texte, mais le journal a appelé alors qu’il était chez JCPenney pour acheter une cravate noire. L’annonce est partie telle quelle à l’imprimerie. »
Le Post a présenté ses excuses à la famille et publié gratuitement un nouvel avis, dont Ray m’a montré une copie (malgré mes demandes insistantes, il a refusé de me laisser jeter un œil à la première version).
« Ça n’a servi à rien. Le mal était fait. À la mise en bière, le pasteur a employé le terme “engin de chantier” en parlant de Maman. Il avait à l’évidence lu la même nécro que moi. J’ai pensé : “Plus jamais ça”. »
En rentrant des obsèques, Wiggin a jeté sur le papier les bases de NecroLogos, le premier logiciel semi-automatique de rédaction nécrologique. Pour approfondir ses connaissances autant que par besoin de gagner sa vie, il s’est lancé à la recherche d’un emploi au sein de la rubrique « Faire-part » d’un quotidien. Il a essuyé plus de 150 refus, jusqu’au jour où son téléphone a sonné : le Northwest Florida Daily News cherchait un journaliste assistant. Le lundi suivant, Ray s’installait à Destin, avec une valise et trois ordinateurs. Un an plus tard, il en remontrait aux rédacteurs du New York Times, les spécialistes incontestés de la discipline.
Ses travaux n’avançaient cependant pas aussi vite qu’espéré. Dans l’euphorie des débuts, il avait sous-estimé la difficulté de l’entreprise, en particulier sa dimension sémantique. Pondre des phrases correctes sur le plan grammatical est, à l’en croire, chose relativement aisée — il suffit de les comparer à un corpus extensif, nourri de millions de textes littéraires, journalistiques ou universitaires. La question du sens constitue un tout autre défi. Un entrepreneur ordinaire lancerait à la va-vite un prototype rudimentaire, quitte à l’enrichir ensuite de nouvelles fonctionnalités. Wiggin, lui, n’oublie jamais — comment le pourrait-il ? — que ses utilisateurs ne sont pas des clients comme les autres. Ce sont des veuves et des veufs éplorés, des enfants inconsolables, des familles brisées par le chagrin, pour qui la moindre erreur est une source de souffrance supplémentaire, d’autant plus odieuse que, contrairement à l’autre — la grande, la seule, la vraie —, elle aurait pu être évitée. Ces gens ne passent pas une annonce dans la presse par commodité ou par souci des convenances. Non, ils cherchent à rendre un dernier hommage à un être cher, qu’ils ont passionnément aimé, et dont, au fil du temps, le souvenir se confondra avec les mots imprimés : « épouse vénérée », « fils adoré », « père exemplaire »… Une épithète bien choisie, une formule délicate, une belle métaphore les apaiseront plus sûrement qu’une litanie de noms et de dates, d’où l’attention extrême — d’aucuns diraient excessive — que Wiggin porte à ses algorithmes lexicaux.
Prends un adjectif comme « riche », qui a au moins une dizaine d’acceptions différentes selon le contexte dans lequel il est employé ou le nom auquel il est accolé. Nous savons qu’un « sol riche » désigne une terre fertile (et non couverte de pièces d’or), grâce aux milliards de connexions qu’a établies notre cerveau. Mesures-tu l’ampleur de la tâche de Wiggin, qui doit enseigner à son logiciel à ne pas qualifier intempestivement de « généreuse » une matrone de 120 kilos, de « brillant » le scientifique frappé par la foudre, ou de « nature ardente » le grand-père terrassé par une overdose de Viagra ? Pour compliquer les choses, cet illuminé s’est mis en tête de proposer plusieurs options (trois pour commencer) à ses clients, à savoir « factuelle », « lyrique » ou « sentimentale ». (Il a sollicité mon avis sur ces appellations, qu’il trouve insuffisamment commerciales. Je n’ai pas su faire mieux.)
Après douze ans de recherches, Ray touche enfin au but. Il négocie actuellement avec son employeur le droit de pousser l’offre de NecroLogos auprès des clients du journal. Au terme de ce test grandeur nature, qui devrait lui permettre de corriger les dernières imperfections de son logiciel, il se mettra à la recherche de distributeurs ou créera son propre site Internet.
En attendant le feu vert du Daily News, ce chenapan utilise — à leur insu — deux cobayes, Bruce Webb et Patricia Cunningham. J’ose à peine imaginer les stratagèmes auxquels il a recouru pour leur soutirer les informations dont il avait besoin.
Il a naturellement exigé que je me plie à une démonstration sur ma propre personne, une expérience macabre, qui ne plairait pas à tout le monde. Après que j’ai répondu à une centaine de questions, il a appuyé sur une touche de son clavier. L’imprimante s’est mise à crépiter. Une minute plus tard, je lisais trois versions différentes de ma nécro. Je ne résiste pas au plaisir de te les attacher en pièce jointe. Tu me donneras ton avis, je n’arrive même pas à les trouver mauvaises.
De retour chez moi, j’ai réfléchi aux implications de l’invention de Wiggin. L’écriture automatique — ou, devrais-je dire, automatisée, pour la distinguer des tentatives des surréalistes — est un fantasme récurrent d’écrivain. Queneau en a livré sa propre interprétation avec ses Cent mille milliards de poèmes, mais l’essor de l’informatique ouvre des perspectives vertigineuses. Tu as dû lire comme moi que certaines rédactions ont déjà automatisé la production de dépêches sportives (« Un home run de Bautista a redonné l’avantage aux Cardinals au début du troisième inning ») ou de comptes rendus de séances boursières (« Le titre General Electric progresse de 0,3 % dans des volumes étoffés »). Mais des nécrologies ? À quand la publication par IBM du huitième tome des aventures d’Harry Potter ? Par Google d’une Version complète des Cent vingt journées de Sodome à partir des notes du marquis de Sade ?
Difficile également de ne pas s’interroger sur les mobiles de Wiggin. L’affront regrettable fait à sa maman exigeait sans nul doute réparation, mais de là à y consacrer douze ans de sa vie, il y a un pas… Il me traite en confrère, ce qui tendrait à prouver qu’il se considère comme un écrivain. L’argent ne l’intéresse pas. Pourtant, à raison de 60 millions de décès chaque année dans le monde, il suffirait qu’une infime proportion de familles utilisent son logiciel pour faire de lui un homme riche.
Non, je crois son dessein à la fois plus profond et plus noble, de l’ordre, en fait, du sacerdoce. Wiggin est un croisé des temps modernes, le champion d’une cause qui le dépasse. Il est le porte-parole des morts. Pour lui, même la pire crapule mérite un dernier hommage, dont la qualité ne devrait pas dépendre de l’éloquence de ses proches. Je dis chapeau.
PS : Lou Baswell = Saul Bellow. Ôte-moi d’un doute, Eisinger : le nom de l’auteur du Don de Humboldt a-t-il jailli spontanément sous ta plume, ou l’as-tu choisi pour te payer ma tête ? Me comparerais-tu à Humboldt, l’écrivain loyal à son idéal, qui croit dans le pouvoir des mots et de la littérature et s’éteint dans la misère ?
PPS : Mark Stober.
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NÉCROLOGIE DE DAN (FACTUELLE)
Daniel Gerry SIVER, écrivain, est mort d’une crise cardiaque le 12 août 2012, dans sa maison de Destin, Fla. Il avait 40 ans.
Né le 2 avril 1972 à Cincinnati, de l’union d’Owen Siver, employé des chemins de fer, et de Lydia Ayers, institutrice, Dan était diplômé de l’Université Columbia (maîtrise de littérature française en 1993, mastère de littérature comparée en 1997).
Il est l’auteur de six ouvrages, cinq romans et un recueil de nouvelles, publiés aux Éditions Polonius. Son premier roman, Faux mouvement, a fait partie des finalistes du Prix du Los Angeles Times en 1999.
Entre 1989 et 2011, Dan a résidé à New York. Il s’était installé à Destin à la mort de ses parents.
Dan Siver laisse derrière lui une sœur, Rebecca, un neveu, Edwin, et une nièce, Julia. Que son âme repose en paix.
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NÉCROLOGIE DE DAN (LYRIQUE)
Daniel « Dan » Gerry SIVER, écrivain, critique, essayiste, a succombé à une crise cardiaque, le 12 août 2012, dans sa maison de Destin, Fla. Il avait à peine 40 ans.
La mort a surpris Siver à sa table de travail, alors qu’il mettait le point final à son roman Ariane Cimmaron, très attendu de ses fans, et annoncé par la critique comme un des événements de la prochaine rentrée littéraire.
Siver était né le 2 avril 1972 à Cincinnati, dans l’État de Neil Armstrong et de Toni Morrison. Son père, Owen Siver, était chef de gare à la Cincinnati Southern Railway. Sa mère, Lydia Siver, née Ayers, était directrice d’école élémentaire.
Dès son plus jeune âge, Siver manifeste de grandes facilités pour les disciplines littéraires. En 1988, il obtient la plus haute note jamais attribuée en composition latine dans l’histoire de Jefferson High School. La même année, il se classe troisième dans un concours régional d’orthographe.
En 1989, Siver décroche haut la main une bourse de la prestigieuse Université Columbia. Sur ces bancs qui ont vu passer Barack Obama, Allen Ginsberg et Paul Auster, il étudie la littérature française, tout en entretenant une correspondance avec plusieurs figures de proue du Nouveau Roman, notamment Claude Simon et Nathalie Sarraute. Il obtient un premier diplôme en 1993, puis un second, avec mention, en littérature comparée, quatre ans plus tard. Son mémoire de recherche sur le Grand Roman Américain est encore conservé à la bibliothèque de Columbia.
Entré en littérature comme on entre dans les ordres, Siver est rapidement repéré par une légende de l’édition, Christian Polonius, qui publie son premier roman en 1999. Faux mouvement est acclamé par la critique, qui salue en Siver une « voix singulière et prometteuse ». Avec trois réimpressions à ce jour, le succès public n’est pas moins vif.
Cinq livres prolongeront ce coup de maître. Passagers clandestins (2004, traduit en italien en 2006), Le sosie et son double (2007) et L’usurpateur (2009) reflètent l’obsession de l’auteur pour les personnages schizophréniques, qui se réfugient dans des mondes imaginaires pour fuir la tyrannie du quotidien. Ils sont servis par une écriture drolatique et fluide, moins classique qu’elle n’en a l’air, qui s’inscrit dans la tradition d’un Calvino ou d’un Vonnegut.
Après une histoire d’amour de vingt ans avec l’Upper West Side de Manhattan, Siver s’était récemment installé dans la maison de ses défunts parents à Destin, rejoignant, sur la Côte d’Émeraude, un autre auteur à succès, John Grisham. Il avait conquis le voisinage par son humour, sa décontraction et son flegme.
Homme de cœur autant qu’homme de lettres, Dan Siver laisse derrière lui une famille inconsolable — sa sœur, Rebecca, son neveu, Edwin, et sa nièce, Julia — ainsi que des millions de lecteurs de par le monde. Il repose désormais au paradis des géants.
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NÉCROLOGIE DE DAN (SENTIMENTALE)
Daniel « Dan » Gerry SIVER, frère bien-aimé, oncle exemplaire, écrivain, nous a quittés le 12 août 2012, comme il l’aurait voulu, à sa table de travail, entouré des photos de ceux qu’il aimait.
Il était le fils adoré et la fierté d’Owen « Buzz » Siver (†2010), chef de gare et entraîneur bénévole de hockey sur glace, et Lydia Siver ( † 2011), éducatrice, maman poule, cuisinière et créatrice de bonheur, ainsi que le petit frère de Rebecca « Becky » Siver-Doyle.
Né le 2 avril 1972 à l’hôpital du Bon Samaritain de Cincinnati, Dan a connu une enfance heureuse et insouciante. Il ne quittait la compagnie de ses livres que pour assembler des maquettes d’avions et baguenauder avec son chien Puck, la mascotte de la famille. Adolescent, il aimait la glace au chocolat, l’odeur de l’herbe coupée et les veillées au coin du feu. Il n’aimait pas la méchanceté, se lever tôt et se brosser les dents après le dîner.
À l’âge de 17 ans, Dan a suivi l’étoile qui l’appelait à New York. Il a fait preuve d’un grand courage au moment de quitter les siens. Malgré les devoirs et les examens, il rentrait aussi souvent qu’il le pouvait dans son Ohio natal. Il était un élève brillant et consciencieux, grâce aux valeurs que lui avait inculquées sa famille.
Son premier roman, Faux mouvement, sur lequel plane l’ombre de Puck, emporté par un cancer en 1994, a touché le cœur de milliers de lecteurs, en particulier dans le Midwest, où Dan a toujours bénéficié d’un capital de sympathie considérable.
Il a publié de nombreux autres livres, mais là n’était pas l’essentiel de sa vie. Il consacrait beaucoup de temps à ses amis à Manhattan. Pendant ses vacances, il randonnait, seul, dans les Adirondacks, dont la tranquillité et la beauté sauvage nourrissaient son inspiration.
Il s’était installé à Destin en 2011, pour honorer la mémoire de ses parents. Il avait conquis le voisinage par sa convivialité, sa gentillesse et son altruisme.
Ses passages à Cincinnati, trop rares, étaient l’occasion de fêtes mémorables avec sa famille. Dan était un modèle pour nous tous, notamment pour sa nièce Julia, admise à Columbia, et pour son neveu Edwin, qui aime aussi la glace au chocolat. Il nous encourageait à aller au bout de nos rêves, quel qu’en soit le prix. Il nous manque déjà.
Repose en paix, Dan chéri. Nous te rejoindrons bientôt.
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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Date : Jeudi 19 juillet, 13:22:43
Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Objet : La voix des morts
Magnifique ! J’aime beaucoup « En 1988, il se classe troisième dans un concours régional d’orthographe » et « Il était un modèle pour son neveu Edwin, qui aime aussi la glace au chocolat ».
Blague à part, je suis bluffé par la qualité du résultat. La grammaire irréprochable m’impressionne moins que la pertinence des informations retenues (notamment la mort de Puck qui éclaire ton œuvre d’un jour nouveau) et les variations subtiles d’une version à l’autre. Je confesse une préférence pour la version « lyrique », qui fait de toi l’émule de Ginsberg et l’égal de Grisham. Tu as vraiment répondu à cent questions seulement ?
Je suis bien sûr au courant des tentatives d’automatiser la rédaction d’articles. Les quotidiens nationaux jurent leurs grands dieux qu’ils n’y auront jamais recours, ce qui ne les empêche pas, en interne, d’agiter périodiquement la menace afin de contenir les revendications salariales des journalistes. Pour être honnête, une partie de mes confrères se bornent à étoffer les dépêches d’agence en déplaçant des virgules et en changeant quelques épithètes par-ci par-là. Ceux-là, oui, ont du souci à se faire.
PS : Trop facile. Mark Stober = Bram Stoker. Des nouvelles de Carlo Stumper ?
PPS : Dis-m’en plus sur cette Ariane Cimmaron. Tu es vraiment en train d’y mettre la dernière main ?
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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Date : Jeudi 19 juillet, 18:48:05
Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Objet : NecroLogos au banc d’essai
Je t’aurais répondu plus tôt si je n’avais pas séché sur ce maudit anagramme. Carlo Stumper = Marcel Proust. Bien joué, d’être allé chercher un auteur étranger. Ce qui me fait penser au regretté Marcel Staub.
D’accord avec toi : Wiggin a réellement accouché d’une invention prodigieuse. J’ai pris la peine d’éplucher ses trois textes, pour comprendre où pèchent encore ses algorithmes.
Grammaticalement, c’est presque parfait. Je n’ai relevé qu’une bricole. Dans le passage suivant, « Passagers clandestins, Le sosie et son double et L’usurpateur reflètent l’obsession de l’auteur pour les personnages schizophréniques, qui se réfugient dans des mondes imaginaires pour fuir la tyrannie du quotidien. Ils sont servis par une écriture drolatique et fluide », on ne sait pas si le « ils » se rapporte aux romans ou aux personnages.
Si les faits et dates sont exacts, l’utilisation qu’en fait Wiggin n’est pas toujours judicieuse. Certes, Grisham a une maison à Destin (j’avais oublié de préciser que NecroLogos va chercher certaines informations dont il a besoin sur Internet). De là à sous-entendre que je vends autant de livres que lui… Idem pour la filiation avec Obama, Ginsberg et Auster (tu remarqueras tout de même que, parmi les centaines de glorieux anciens que compte Columbia, le logiciel a choisi les trois plus appropriés), ou la référence à Neil Armstrong et Toni Morrison, un chouïa excessives.
Et Wiggin obtient l’inverse du but poursuivi en accumulant des détails flatteurs qui soulignent en fait l’insignifiance de mon curriculum vitae. Tu as cité cette cruelle troisième place à un concours régional d’orthographe. De même, mentionner l’existence d’une édition italienne de Passagers clandestins équivaut à admettre que mes autres livres n’ont jamais été traduits. Quant à qualifier Christian Polonius de « légende de l’édition », ou de « succès populaire » un livre vendu à dix mille exemplaires, c’est carrément inviter la raillerie.
Wiggin force parfois le trait. La version sentimentale donne l’impression d’une famille Siver soudée comme les cinq doigts de la main (en comptant Puck). On est loin du compte. Je détestais ce satané clébard depuis le jour où il avait pissé sur mes Faulkner, ma sœur me court sur le haricot et je n’ai pas un seul lecteur dans le Midwest. Quant à Edwin, c’est un crétin d’envergure olympique, gras comme un loukoum suite à son amour immodéré pour la glace au chocolat, les beignets et autres frites-mayonnaise.
PS : Tu as mal lu. Je mettrai le point final à Ariane Cimmaron le 12 août, avant de porter dramatiquement la main à mon cœur et de m’effondrer, la tête dans mon clavier. En attendant, motus.
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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Date : Jeudi 19 juillet, 20:51:26
Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Objet : Les os et la viande
Je reviens à notre échange de la semaine dernière. Au fond, Ray Wiggin n’a besoin que d’une matière première pour produire ses nécros : les faits. Il peut ordonner à son logiciel de piocher ses mots dans tel ou tel registre, ou lui interdire d’employer des adverbes, mais il ne peut s’affranchir de la réalité. Une vie, ce sont des faits, des chiffres, des dates, avant d’être des mots, fussent ces derniers choisis avec un soin extrême. Tu me vois venir, n’est-ce pas ? Il en va de même pour les livres. Un jour peut-être, les ordinateurs, gorgés des œuvres complètes des grands maîtres, seront capables de broder autour d’un canevas qu’on leur soumettra. Ils produiront la chair, mais le squelette, lui, sortira toujours de la tête du romancier.
PS : Tu aurais pu ajouter à la liste des tares du logiciel de Wiggin une funeste tendance à l’exagération. Il t’attribue des millions de lecteurs, quand tout le monde sait que tes fans ne se comptent qu’en dizaines de milliers…
PPS : Je doute que mon jugement t’intéresse, surtout après cette remarque sarcastique, mais si tu cherches un lecteur pour Ariane Cimmaron, je suis partant.
PPPS : Ainsi, nous faisons dans le français à présent. Contrairement à Marcel Staub = Albert Camus, Alcofribas Nasier, lui, ne risquait pas de se tuer au volant d’une Facel-Vega.
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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Date : Vendredi 20 juillet, 8:33:46
Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Objet : Grosse bêtise
Tu m’avais habitué à des énormités, mais alors là, tu te surpasses !
Ainsi donc, les faits constitueraient l’essence irréductible d’un roman. Je me gausse. Laisse-moi te rappeler l’intrigue d’Une vie de Maupassant : « Jeanne sort de chez les bonnes sœurs. Après une brève cour, elle épouse Julien, qui la trompe bientôt avec la bonne, puis avec une voisine. Elle enfante un garçon, Paul, dit Poulet, qui sera une source constante de désillusions. » Plus concis encore : la revue Gil Blas, qui publia le roman en feuilleton, le présentait à ses lecteurs comme le récit de « la vie d’une femme, depuis l’heure où s’éveille son cœur jusqu’à sa mort ».
Seul Maupassant, dans son génie, pouvait transfigurer cette histoire banale en un hymne aux petites gens, de la même façon que Proust transformera plus tard une chronique mondaine en une réflexion sur le passage du temps.
Est romancier, selon moi, celui qui possède à la fois une sensibilité originale — un prisme unique à travers lequel il regarde le monde — et la capacité à faire partager cette expérience singulière à travers les mots.
Mes auteurs de chevet entrent tous dans cette catégorie : Proust, Maupassant, Kafka, Faulkner, Salinger, Auster, Mishima, Céline, Foster Wallace et tant d’autres.
Parce que ton métier t’oblige à coller aux faits, tu en es venu à confondre réalité et vérité. Quand tu écris d’Alexander Pope qu’il était un « homme de petite taille » ou qu’il « mesurait 1,37 mètre », tu énonces des vérités mais tu ne dis pas LA vérité. Pour décrire la même personne, je peux piocher dans un répertoire qui va d’homoncule à nabot, en passant par avorton, lilliputien ou farfadet. Quelle supériorité !
Te rappelles-tu cette citation de Céline, que Birocheau nous avait donnée à analyser en cours de théorie littéraire ?
L’histoire, mon Dieu, elle est très accessoire. C’est le style qui est intéressant. Les peintres se sont débarrassés du sujet, une cruche, ou un pot, ou une pomme, ou n’importe quoi, c’est la façon de le rendre qui compte. La vie a voulu que je me place dans des circonstances, dans des situations délicates. Alors j’ai tenté de les rendre de la façon la plus amusante possible, j’ai dû me faire mémorialiste, pour ne pas embêter si possible le lecteur. Et ceci dans un ton que j’ai cru différent des autres, puisque je ne peux pas faire tout à fait comme les autres.
« Dans un ton que j’ai cru différent des autres », quelle modestie !
Tiens, je me suis amusé hier soir à prendre un passage de Voyage au bout de la nuit. Après la guerre, Bardamu débarque à New York. Il livre ici ses premières impressions sur Manhattan.
Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, Broadway qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous, on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.
C’était comme une plaie triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.
Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan. On n’y entre qu’à pied, comme à l’église. C’est le beau cœur en Banque du monde d’aujourd’hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.
C’est un quartier qu’en est rempli d’or, un vrai miracle, et même qu’on peut l’entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu’on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.
J’ai eu tout de même le temps d’aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.
Voilà ce que ça donnerait dans ton jargon abominable :
« Ferdinand Bardamu fait partie de ces citoyens français, démobilisés après la Première Guerre mondiale, qui se sont installés à New York dans l’espoir d’y construire une vie meilleure. Il a découvert Manhattan à pied, en déambulant le long de Broadway, du nord au sud, jusqu’à Wall Street, le temple de la finance mondiale. Les employés de banque qu’a rencontrés Mr Bardamu lui ont semblé “tristes et mal payés”. »
L’exercice se passe, je crois, de commentaires.
PS : Merci pour ta proposition mais, pour l’heure, Ariane Cimmaron a plus besoin d’un auteur que d’un lecteur.
PPS : Alcofribas Nasier = François Rabelais. Pour ta gouverne, l’auteur de Gargantua se cachait également sous le pseudonyme de Serafino Calbarsi. Sauras-tu identifier Bertrand Noé ?
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JOURNAL DE DAN
Vendredi 20 juillet
Dîné ce soir chez les Jacques, mes premiers et, soyons francs, mes seuls amis de la résidence. Anh avait préparé un assortiment de plats vietnamiens. Je me suis tapé la cloche.
Nous avons discuté politique, cinéma, littérature et, bien sûr, life settlement. Jean-Michel s’est montré très virulent à l’égard des consultants en espérance de vie.
« Des bonimenteurs, si vous voulez mon avis. Ils vendent des prévisions à dix ans quand certains ont ouvert boutique avant-hier. Malgré toute l’affection que j’ai pour Brian Hess, je ne me fierai jamais à son avis pour acheter une police. Songez qu’il y a trois ans encore le pauvre garçon posait des stérilets. »
Jean-Michel connaît bien Rhonda Taylor, et pour cause : Integrity Servicing gère la totalité de ses polices. Dans mon infinie candeur, je lui ai demandé s’il ne craignait pas de mettre tous ses œufs dans le même panier.
« Au contraire, m’a-t-il répondu. Je bénéficie d’un tarif imbattable, garanti pendant deux ans. Vu mon positionnement, c’est primordial. Autant les frais administratifs sont quantité négligeable sur une police de 10 millions, autant pour moi, qui possède surtout des petits contrats, ils constituent un poste de dépenses substantiel. Selon mes calculs, je représente déjà 50 ou 60 % du volume d’affaires d’Integrity. Quand j’en serai à 80 %, je les menacerai de partir à la concurrence et je proposerai de les racheter à vil prix. Ils crieront au chantage, je relèverai mon offre de quelques pourcents et j’emporterai l’affaire. Si ça se trouve, dans un an, Mrs Taylor travaillera pour moi. »
Devant mon air choqué, il a cru bon de préciser :
« Oh, rassurez-vous, elle n’a rien à craindre. Il se pourrait même qu’elle gagne au change. J’ai l’intention d’élargir la clientèle d’Integrity en bâtissant une offre à destination des fonds européens. »
Décidément, ce garçon ne cesse de me surprendre. Sous des dehors débonnaires se cache un redoutable homme d’affaires. Quand il souriait en m’exposant son plan machiavélique, ses canines pointues lui donnaient un petit air de Dracula.
Trouvé, à mon retour, un message de Julia. Elle a appris, un mois avant d’entrer à Columbia, qu’elle devrait partager sa chambre avec une Coréenne. Je l’ai sentie contrariée (« Vous au moins, vous aviez des piaules individuelles… »). Elle pense descendre en Floride début août. Je croise les doigts.
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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Date : Vendredi 20 juillet, 23:52:19
Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Objet : Grosse bêtise (2)
Je relis ton email et je mesure une fois de plus tout ce qui nous sépare. Que de sottises tu alignes !
Que fais-tu de Queneau dans ta théorie ? De ses 99 façons différentes de raconter la même anecdote ? Franchement, reprends mes trois nécros et dis-moi si tu as l’impression de lire la vie du même bonhomme.
Le regard, Vlad, tout est dans le regard. Le tien est triste et froid, comme la mort.
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Expéditeur : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Date : Samedi 21 juillet, 16:12:43
Destinataire : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Objet : Cessez-le-feu ?
Laissons de côté les invectives, tu veux bien ? Elles n’ont jamais fait avancer le débat.
Tu me donnes ta définition de l’art du romancier : une sensibilité originale, doublée de la capacité à faire partager son expérience à travers les mots. Voici la mienne : « Le romancier est un observateur qui, à travers la description d’un milieu ou d’une époque, revisite les questions universelles : la condition humaine, l’amour, la mort, etc. » Mes héros à moi se nomment Balzac, Zola, Greene, Orwell, Le Carré, côté européen ; Melville, Hemingway, Lewis, Nabokov, Pynchon, DeLillo et bien d’autres, côté américain.
Sans vouloir critiquer tes auteurs de prédilection, leurs intrigues sont relativement ténues : « Un adolescent s’échappe de son internat et part en virée à New York », « Un homme se réveille un matin transformé en cloporte », etc. Je préfère quant à moi les écrivains qui s’appuient sur des architectures plus complexes.
En un mot comme en cent, tu mets l’auteur au centre, je le place en retrait.
PS : Ne va pas déduire de ma lenteur à te répondre que ton anagramme m’a donné du fil à retordre. Bertrand Noé = André Breton. Amuse-toi bien avec Carmella Pong.
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Expéditeur : Dan Siver <danielgsiver@gmail.com>
Date : Samedi 21 juillet, 16:17:54
Destinataire : Vlad Eisinger <vlad.eisinger@wst.com>
Objet : Paix des braves
Je crois que tu as raison. C’est ce que je ressens à la lecture de tes articles : tu évolues en retrait du sujet. Tu donnes à voir, sans jamais prendre parti. Pour ma part, je suis incapable de rester neutre. Même si j’avais interdiction d’exprimer mon avis, je m’arrangerais pour le laisser filtrer d’une façon ou d’une autre.
Bon week-end.
PS : Carmella Pong = Marcel Pagnol. Les Français sont trop faciles. On revient aux Américains ?
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JOURNAL DE DAN
Dimanche 22 juillet
Décidé ce matin, sur un coup de tête, de mettre à exécution mon plan Wikipédia. La parenté entre Broch et Perutz ne fait plus de doute à mes yeux. Ma découverte résout trop de questions en suspens — la subite reconversion de Broch, l’absence suspecte de relations entre les deux hommes, etc. — pour que je la garde secrète. Le monde doit connaître la vérité.
Reste à choisir comment m’y prendre.
En admettant que tous les sites soient aussi faciles à éditer que Wikipédia, je peux probablement falsifier dix ou vingt sources différentes. Même dans ce cas, je n’aurai traité qu’une proportion infinitésimale des canaux électroniques mentionnant Broch ou Perutz, sans parler des dictionnaires, encyclopédies et autres manuels scolaires en circulation.
Il me paraît à la fois plus simple et plus efficace de présenter mon histoire pour ce qu’elle est : une théorie, certes ahurissante, mais qu’on ne saurait écarter d’un revers de main. Je ne m’attends pas à ce qu’on la prenne pour argent comptant. Au contraire : que les historiens et les familles mènent l’enquête ! Qu’ils épluchent les correspondances de Perutz et de Broch, qu’ils scrutent à la loupe les portraits des deux hommes à la recherche d’un signe indiscutable (une fossette commune, la même mâchoire prognathe, une implantation capillaire identique), qu’ils s’égosillent en colloques, en tables rondes, en séminaires. Qu’ils prouvent que j’ai tort.
Je ne puis évidemment me permettre d’apparaître en première ligne. Je ne suis pas historien, je parle à peine allemand et je n’ai pas mis les pieds en Europe depuis dix ans. En outre, les rares personnes familières de mon œuvre, qui connaissent mon goût pour le trompe-l’œil, seraient fichues de flairer l’entourloupe.
Je vais donc m’abriter derrière un faux nez, ou plutôt une bande de faux nez, des universitaires des quatre coins du monde, réunis par leur amour de la littérature allemande de l’entre-deux-guerres. Leur chef de file : Thorsten Böhm, un jeune maître de recherche en histoire autrichienne de l’Institut d’études germaniques de Copenhague (résister à la tentation d’en faire un professeur émérite d’une université de premier ordre comme Heidelberg ou Cologne). Böhm anime à distance un petit groupe de passionnés : la signorina Paolita Dampieri, de l’Institut Goethe de Bologne ; Klaus Kühn, de la Fondation Thomas Mann à Venise ; Ericka Kirchenmeister, doctorante en littérature comparée au Collège des humanités de Lausanne ; et Lena Mirafuentes, professeur de théorie littéraire à l’Université de Córdoba. Ensemble, ils ont rédigé un article, en cours d’approbation par une revue de renommée internationale (la German Studies Review ? L’Österreichische Literatur Zeitschrift ? À voir), dont ils ont posté une copie en anglais sur un site Internet créé pour l’occasion (amisdebrochetperutz.net ? lettresviennoises.at ?).
Une longue journée m’attend.
Lundi 23 juillet
Souqué douze heures d’affilée. Cela ne m’était pas arrivé depuis les derniers chapitres de Double jeu. Après avoir mis mon site en ligne vers minuit, j’étais dans un tel état d’exaltation que je suis sorti me calmer sur la plage.
J’avais sous-estimé l’ampleur de la tâche, le nombre considérable de pièces à fabriquer, même pour un projet de peu d’envergure comme celui-ci.
La rédaction de l’article lui-même n’a pas posé de difficultés. J’ai lu tant de ces communications verbeuses que je peux pisser de la copie indifféremment sur la grand-mère de Sartre (vaniteuse comme Jean-Paul) ou le rôle de la ponctuation dans l’œuvre de Tom Wolfe (éminent).
Les biographies des membres du collectif m’ont demandé à peine plus d’efforts. J’ai apporté un soin particulier à celle de Böhm, sur le papier le plus chevronné du groupe. Les autres se sont évanouies de ma mémoire aussi vite qu’elles étaient apparues sous ma plume. Je me souviens tout au plus avoir éprouvé un léger vertige en réalisant que Lena Mirafuentes était sortie de Columbia deux ans après moi.
Donner un visage à tout ce petit monde aurait dû être la partie la plus aisée de l’exercice ; elle s’est révélée la plus difficile. J’avais en effet, curieusement, une idée très précise de la physionomie de chacun. Böhm, par exemple, a 35 ans, de grands yeux clairs, un début de calvitie et une fine moustache blonde. J’ai fait défiler des milliers de bobines sur Google avant de trouver son sosie en la personne du directeur de la production d’une plantation colombienne de caoutchouc. Pour les autres, c’est allé plus vite. Ericka Kirchenmeister ressemble comme deux gouttes d’eau à une actrice de porno néo-zélandaise.
Je me suis ensuite attelé à la création du site proprement dit. J’ai sélectionné un gabarit parmi les centaines proposés en essayant de me mettre à la place de Böhm. Je crains que le malheureux n’ait assez mauvais goût. Contre l’avis de ses camarades, il a retenu, pour la page d’accueil, un coloris moutarde des plus fâcheux et une police de caractères fantaisie, censée traduire l’excitation que lui inspirent les révélations spectaculaires contenues dans son article. Sous le titre violet « More than a friendship » (« Plus qu’une amitié ») s’étalent deux portraits sépia de Broch et de Perutz, soigneusement choisis pour créer l’illusion d’une ressemblance.
Consacré un temps monstre à mille petits détails, de la forme des boutons de navigation au ton de l’éditorial de Böhm (triomphant et lyrique), en passant par les adresses email des cinq acolytes.
Enfin satisfait du résultat, j’ai publié le site. En me réveillant ce matin, j’ai constaté, avec un frisson d’ivresse, qu’il était déjà indexé sur Google et sortait en 25e position sur la recherche « Hermann Broch Leo Perutz ».
Je me suis alors empressé d’incorporer mes sources dans la fiche de Broch. Voyons comment va réagir l’éditeur de Wikipédia.
OceanofPDF.com