Romance et préjugés (&H Digital) (French Edition)
Chapitre 1
OceanofPDF.com
Paris, janvier 2022
Nathan
— Ah ouais quand même ! lâcha Samuel, mon meilleur pote. Elle a vraiment tout embarqué…
J’avisai la table de la salle à manger où trônait un saladier et une cuillère en bois. A priori Cindy, mon ex, s’était fait plaisir et je regrettais déjà d’avoir accepté d’aller faire un tour le temps qu’elle emballe ses affaires. « Ça sera moins douloureux », avait-elle dit. Tu parles ! « Trop bon, trop con » était une expression qui m’allait comme un gant. Ma sœur Nina m’avait prévenu, et je la voyais déjà monter sur ses grands chevaux lorsqu’elle serait mise au courant.
— Bonne nouvelle : elle a laissé le balai à chiottes et un rouleau de PQ !
Samuel continuait l’inventaire alors que je restais focalisé sur ce saladier fêlé. C’était donc tout le peu de considération qu’elle m’accordait ? Je savais que notre relation était morte et enterrée depuis plusieurs mois, mais, après deux ans et demi ensemble, j’avais espéré un peu plus d’estime. Cindy avait proposé de repartir avec ses affaires et ce qu’elle avait payé. Sur le moment, j’avais naïvement pensé qu’il s’agissait de sa collection de bougies, de ses coussins, du tapis gris et de son énorme bibliothèque. Je comprenais maintenant à quel point j’avais été stupide.
— Je croyais que le partage devait être équitable, persista Samuel de la cuisine. Oh merde…
— Quoi ? lançai-je en le rejoignant.
Il était devant le frigo ouvert, le dos courbé. La cuisine était minuscule si bien que nous n’avions qu’un demi-réfrigérateur.
— Une bouteille de lait entamée, un vieux pot de confiture, une 1664 et un bocal de cornichons, énuméra-t-il. C’est du délire, Nathan ! Tu devrais l’appeler pour lui demander si elle ne se fout pas de ta gueule.
— C’est elle qui a fait le dernier plein de bouffe, répondis-je laconiquement comme si cela justifiait son comportement.
— Ah, OK. Donc, si je suis ton raisonnement, tu devrais limite lui envoyer un message pour la remercier de t’avoir laissé quatre pauvres trucs ? C’était quoi le deal, déjà ? Elle prenait ce qui lui appartenait ?
Il se pencha, attrapa la bière, puis ouvrit un tiroir.
— Bordel ! Elle a même piqué le décapsuleur. Le putain de décapsuleur. Tu vivais à ses crochets, mec, ou quoi ? ajouta-t-il avec ironie.
La question était légitime si je me référais à ce qu’il restait dans l’appartement sauf que je payais le loyer et les charges tous les mois. Moi, pas elle.
Le téléphone de Sam sonna. Je savais déjà qu’il s’agissait de ma sœur. Ils étaient ensemble depuis un an et, même si au début la nouvelle ne m’avait pas réjoui, j’avais fini par m’y habituer. Je n’entendais pas distinctement ses paroles, mais je savais à l’intonation de sa voix qu’elle était tendue. Elle l’était toujours lorsqu’il s’agissait de Cindy. Elles ne pouvaient pas s’encadrer. Une espèce de coup de foudre inversé où chacune se concentrait sur les défauts de l’autre. Elles avaient tenté de faire des efforts pour moi avant de décider d’un commun accord que c’était inutile. Je quittai la pièce afin de leur laisser un peu d’intimité, je n’avais pas non plus envie de les entendre me traiter d’abruti. J’avais un minimum de fierté !
À mon tour, je passai la salle de bains en revue. Le gel douche, le rasoir et la mousse à raser trônaient sur l’étagère comme trois âmes en peine, et les grosses serviettes moelleuses s’étaient volatilisées. Je poussai ensuite la porte de la chambre et me figeai. La pièce me sembla gigantesque, sûrement parce que les bibliothèques IKEA avaient disparu. C’était étrange de redécouvrir le mur blanc.
— Si tu veux mon avis, ça c’est une bonne chose !
Je tournai la tête vers Sam qui contemplait également le mur.
— Je ne sais pas comment tu faisais pour ne pas te sentir agressé par tous ses livres.
Il marquait un point. Lorsque Cindy avait emménagé chez moi, elle avait posé une condition : avoir sa propre bibliothèque. Sa demande ne m’avait pas paru extravagante, donc j’avais acquiescé. Je comprenais qu’elle ait besoin de se sentir chez elle. Puis les semaines étaient passées et la dizaine de livres de départ s’était muée en centaines. C’était une lectrice compulsive.
— Ça tournait à l’obsession, son truc de romance.
Je savais que Sam faisait un gros effort pour ne pas rire. Une fois, nous avions trouvé Cindy en pleine réorganisation de la bibliothèque. Rien d’hallucinant si ce n’est qu’elle était assise au milieu de piles de livres. Elle hésitait entre le classement par couleurs et celui par séries qui ne devaient traditionnellement pas être séparées. Sam et moi avions plaisanté, mais cela ne l’avait pas du tout amusée. Cette nuit-là j’avais dormi sur le canapé.
— Je descends, m’annonça Sam, je vais chercher des bières et des pizzas. Je te prends un truc pour demain matin ?
Je supposai que sa proposition n’était pas sans fondement alors j’acquiesçai.
— Tous les placards sont vides ?
— Ouaip.
Il me lança un regard désolé car, même s’il savait que je n’aimais plus Cindy, la situation n’en restait pas moins humiliante.
— Prends-moi une boîte de céréales et de la brioche.
— Ça marche, ça te changera de toutes ces merdes healthy !
Quelques heures plus tard, nous étions avachis sur le canapé, légèrement somnolents à cause de l’alcool. Voir mon appartement aussi vide me foutait le moral à zéro alors, pour me dérider, Sam avait entrepris d’évoquer tous les comportements étranges de Cindy. En même temps, il zappait régulièrement sur les chaînes de la télé, si bien que nous passions d’un extrait de film d’action, à une rediffusion de match de foot en passant par des reportages sur des flics ou des familles nombreuses.
— Elle n’était pas méchante, lançai-je. Je crois que ses conneries de bouquins lui sont montés à la tête.
— Disons qu’elle vivait dans un autre monde.
— Pas faux. J’avais beau tout faire, je n’étais jamais à la hauteur des héros de ses romans.
— Tu ne l’aimais pas vraiment…
Il laissa sa phrase en suspens comme une invitation à méditer. Il avait raison, le coup de cœur du début n’avait jamais évolué vers une relation plus forte. J’avais voulu y croire, mais un an plus tard nous en étions au même stade. Pire, je commençais à bloquer sur des petits détails du quotidien. Le pouce de Sam se mit à nouveau à danser sur la télécommande pendant que j’attrapai une bière.
« Les hommes reconnaissent que le culte de la minceur chez une
femme est disproportionné. Malgré tout, 26 % de Français jugent
nécessaire qu’elles fassent attention à leur poids. Une pression
existe donc de la part de la gent masculine mais ne reste pas
l’unique facteur de l’image… »
— C’est marrant comme on parle toujours de la pression que les femmes subissent mais très rarement de celle qui pèse sur nous. Bien sûr, leurs revendications sont légitimes et la société a encore de gros progrès à faire mais, sérieux, pour ce qui est de la pression on n’est pas en reste.
Les coudes appuyés sur les genoux, je me concentrai sur la journaliste. Je comprenais son point de vue et sa volonté de mettre fin au patriarcat. Mieux, j’y adhérais. Mais depuis plusieurs mois, fort de ma propre expérience, j’avais remarqué que les diktats sociétaux concernaient également les hommes. Nous n’échappions pas aux préjugés sexuels et nous aussi devions toujours être parfaits en toute circonstance. Selon moi, les femmes avaient des attentes contradictoires nous concernant et cela devenait compliqué de s’y conformer. Elles nous voulaient musclés mais pas bodybuildés, sensibles mais pas pleurnichards car le côté bad boy était plus attirant. Il nous fallait avoir une petite barbe, mais éviter le mode grizzly. Elles recherchaient la sécurité, mais avaient besoin du frisson lié à l’inattendu. Quoi que nous fassions, cela ne convenait jamais. Le modèle masculin véhiculé à travers les publicités, les films ou les livres étaient irréalistes. L’homme d’aujourd’hui, au même titre que la femme, n’avait rien de ces mannequins qui inondaient notre quotidien, nous poussant à la quête de l’attitude et du corps parfaits.
Un reportage fut ensuite diffusé puis une nouvelle invitée fit son entrée sur le plateau. Son nom apparut en bas de l’écran, mais mon téléphone sonna au même moment, si bien que je n’y prêtai pas attention. Depuis une demi-heure, j’échangeais des messages avec ma sœur. Sam ricana, et je tournai la tête vers lui.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— C’est pas les bouquins de Cindy ?
Je plissai les yeux. Des livres étaient en train de défiler à l’écran pendant que la nana parlait. Sam avait raison, j’en reconnaissais la plupart.
— C’est qui ?
— Ambre je sais pas quoi, elle est éditrice chez Relief Éditions.
« Le succès de la romance en littérature ne s’essouffle pas. Les
lectrices en redemandent et ne semblent pas se lasser. Le besoin de
rêver, la recherche d’un happy end, les histoires d’amour sont
autant de raisons qui les poussent à choisir ce genre plutôt qu’un
autre. La romance s’apparente depuis toujours à une lecture plaisir,
une lecture doudou qui permet de décompresser et de s’échapper
d’un quotidien pas toujours très rose. »
— Ah bah tu m’étonnes que les lectrices s’échappent, rétorquai-je. Tous les mecs de ces bouquins sont parfaits. Ils sont canon, grands et musclés, la petite barbe qui va bien, le regard sombre et l’attitude intrigante. Ils baisent comme des dieux pendant des heures, disent ce qu’il faut au moment où il faut, et ont toujours un passé compliqué qui explique leur comportement de connard. Très réaliste.
Sam se mit à glousser en entendant mon laïus.
— Le sujet a l’air sensible.
— Bien sûr qu’il est sensible. Pendant plus de deux ans, j’ai été en compétition avec des Jason, Ryan, Evan, Liam et compagnie. Tu veux que je te dise, le pire c’est que j’ai moi-même participé à ma propre chute en lui offrant certains de ces livres. Les hommes devraient être mis au courant de cette concurrence déloyale.
— Pourquoi tu ne nous rédiges pas un article dessus ?
La question eut le mérite de me faire éclater de rire avant que je ne réalise qu’il m’observait, imperturbable.
— Tu plaisantes, rassure-moi ?
Il haussa les épaules, l’air de dire « Je n’ai jamais été aussi sérieux de ma vie. »
— À mon avis ça rendrait service à plus d’un mec !
Il laissa échapper un rot sonore. Le pack de bière y était passé, ce qui signifiait que nous étions éméchés.
— Informer les gens, les mettre en garde des dangers qui les entourent, c’est bien ton taf, non ?
J’étais journaliste pour un grand quotidien et j’avais carte blanche à propos de mes articles. Le rédacteur en chef me faisait confiance et appréciait tout comme nos lecteurs le ton incisif que j’employais dans mes billets, un mélange d’humour et de sarcasme. J’écrivais sur tout, je n’avais aucune limite ni restriction. Si le sujet me plaisait, je fonçais. La liberté de s’exprimer, c’était la richesse de mon métier et j’adorais ça. Je contemplai Sam en silence puis reportai mon attention sur la jeune femme à l’écran. Et s’il avait raison ?
« Il y a nos histoires d’amour, celles que nous vivons ou que nous
tentons de vivre dans une société ultra-normée et puis il y a celles
des autres, celles dont nous sommes les spectateurs, les lecteurs.
Chez Relief Éditions, nous avons à cœur d’offrir à nos lectrices la
possibilité de s’évader… »
— La possibilité de s’évader ? De flinguer leur couple plutôt !
J’entrai dans la barre de recherche Ambre suivi de Relief Éditions. Immédiatement, sa photo apparut à l’écran. Ambre Poulin. Je consultai son profil Linkedin pour en apprendre davantage. Elle était responsable de la collection romance depuis trois ans et s’astreignait, je cite, « à proposer toujours plus de contenu qualitatif aux lectrices ». Quelques lignes plus loin, elle s’amusait à dire que « les romances ne sont pas uniquement une question de femmes, mais il semble que les hommes s’inquiètent que leur virilité soit remise en cause s’ils sont pris en flagrant délit d’émotion ». Un ramassis de clichés comme dans ces putains de bouquins. Voilà ce que c’était ! Je ne savais pas si c’était l’alcool, l’influence de Sam, mon ego malmené, le pillage de mon appart, ou l’envie réelle de défendre la cause masculine et d’alerter le monde sur les dangers de la romance, mais c’était décidé : cet article, j’allais l’écrire.
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