Romance et préjugés (&H Digital) (French Edition)

Chapitre 3

 

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Ambre

LA ROMANCE

OU LE NOUVEAU FLÉAU DES HOMMES

Par Nathan Lerrier

 

Définition du fléau : Personne ou chose qui est une catastrophe par

son caractère nuisible, importun.

Synonymes : Calamité – désastre – malheur

C’est exactement ce que la romance m’évoque. Alors, je vous vois

déjà venir, vous insurger même pour certain(e)s, mais lisez la suite

avant de me jeter la pierre ! Car cet article a avant tout un

caractère préventif.

Que les choses soient claires : je n’ai pas toujours été de cet avis, je

dirais même que je n’avais aucun avis sur ce genre. Je savais

simplement que ce n’était ni mon style de lecture, ni mon style de

film. Là où je recherchais de l’action, du suspense, ma petite amie,

elle, était à l’affût de l’amour et des grandes déclarations. Nous ne

pouvions pas regarder un film, une série sans qu’elle ne lance des

pronostics pour savoir qui allait finir avec qui. Dans un premier

temps, j’avoue ne pas y avoir accordé d’importance, je crois même

que cela m’amusait, puis très vite nous n’avons plus regardé la

télévision ensemble. Le cinéma, lui, était déjà un lointain souvenir

des débuts de notre relation. Nos goûts étaient devenus trop

différents. Elle me laissait la télé et partait bouquiner dans la

chambre. J’étais heureux de pouvoir m’étaler sur le canapé,

inconscient que mon couple se délitait. Je ne voyais que le positif de

la situation : regarder des types sauver la planète, confortablement

allongé et en silence. Rien d’inquiétant pour la majorité des

ménages qui, le soir, vaque à des occupations différentes.

Seulement, chez nous, des livres – aux couvertures pas toujours de

très bon goût d’ailleurs – se sont mis à fleurir dans toutes les pièces

de l’appartement et même dans la voiture, me poussant à

m’interroger sur mon propre physique. Je n’ai jamais vu autant de

torses huilés ! J’ai même fini par me demander si je n’étais pas le

seul spécimen sur Terre à ne pas avoir d’abdominaux ! J’ai choisi

d’en rire (jaune parfois) et je me suis mis à faire quelques pompes

en toute discrétion… Il y avait donc toujours un nouveau tome à

acheter, une nouvelle romance coup de cœur à découvrir, un dernier

chapitre à lire. Il m’arrivait de les feuilleter à l’occasion sans

jamais vraiment m’y attarder et surtout sans le moindre soupçon.

Comment ai-je pu oublier que le danger est fourbe et vient souvent

de l’intérieur ? Alors, bien sûr, cette relation n’avait certainement

aucun avenir et d’autres penseront que la romance a le dos large,

mais on ne pourra pas m’ôter de l’idée qu’elle a précipité la fin de

mon couple. Les mauvaises langues diront que je cherche une

excuse, que je me dédouane de mes responsabilités, mais je vous

assure, ouvrez un de ces livres et vous comprendrez !

Un caractère préventif ? Je clignai des yeux plusieurs fois, pas certaine d’être bien réveillée. Je décodais maintenant l’expression inquiète de Leslie lors de mon arrivée. J’avais mis son teint blafard sur le compte d’un week-end difficile alors qu’elle avait tout simplement essayé de me prévenir. « Nathan Lerrier t’a fait livrer un exemplaire de son article. » Mais quel fumier, sérieux ! C’était quoi le problème de ce type pour descendre la romance sur une, deux… Je tournai les pages frénétiquement et découvris avec horreur qu’il avait été plutôt prolixe vu le texte qui s’étalait sous mes yeux. J’inspirai et expirai lentement dans une vaine tentative de retrouver mon calme. La romance était très souvent dénigrée, c’était loin d’être une nouveauté, j’en avais pris mon parti, mais je n’aimais pas l’idée d’avoir été utilisée. J’aurais dû me fier à mon instinct. Qu’est-ce qu’il avait dit déjà concernant la problématique de son article ? Pas d’orientation claire définie ? Tu parles ! Il s’était bien moqué de moi. Je continuai de parcourir ce torchon avec une tension proche des vingt-deux. Grâce à mes informations, il avait référencé les différents styles de romance (c’était sûrement la partie la plus objective de ce texte !), seulement, au lieu de saluer la richesse du genre, il s’interrogeait. Selon lui, les romances manquaient d’originalité, et la fin sans surprise et connue dès le premier chapitre les rendait sans intérêt. Il avait choisi ce passage pour me citer, ce qui était un comble car je venais légitimer son article !

Ambre Poulin responsable de la collection romance chez Relief

Éditions : « L’amour traverse les époques. Tomber amoureux au e XXI

siècle n’est pas différent du e e XVIII ou encore du XV siècle. Il a

toujours été question de deux personnes, trois parfois lorsqu’il

s’agit d’un triangle amoureux. Peu importe la ville, le pays, le

siècle, l’amour a franchi les époques. Les sentiments et les réactions

physiologiques qui en découlent sont les mêmes depuis des

centaines d’années. Dans une romance moderne, les codes, les

mœurs sont déjà connus car ils font partie de notre environnement.

Par contre, les autrices de romances historiques font un travail de

recherche considérable pour transposer leurs histoires à une autre

période. »

Transposer ? Ce verbe a attiré mon attention et est venu confirmer

mes doutes. Mis à part l’époque, ces romans qui placent l’amour au

centre de leurs histoires se ressemblent tous. Et pas qu’un peu. Il

suffit d’ailleurs de lire quelques quatrièmes de couverture pour se

rendre compte que je n’exagère pas ! Un homme de pouvoir

charismatique (un comte français, un héritier de clan écossais, un

riche homme d’affaires) volage et allergique à l’amour pour une

raison souvent très similaire (abandon, père violent, abusé

sexuellement pendant son enfance, parents séparés ou décédés)

rencontrent une jeune fille parfaite, inconsciente de sa beauté et

généralement sans grande expérience sexuelle. Le décor, entendez

le lieu et l’époque, change mais les circonstances restent identiques.

Ces histoires et ces personnages sont tout simplement permutables.

Pour étayer son propos, il avait pris le soin de citer des courts extraits de nos publications qui effectivement avaient quelques ressemblances. C’était un raccourci stupide d’autant plus que je lui avais expliqué l’importance des recherches entreprises par nos autrices. Certaines se documentaient énormément, et c’était un manque de respect de sous-entendre que ces histoires étaient identiques. Bien sûr il y avait des codes à respecter, mais comme dans n’importe quel autre genre. Le thriller en était le meilleur exemple et sa construction n’avait rien d’original. Le mieux aurait été d’arrêter de lire ce ramassis de conneries, mais je n’arrivais pas à m’en empêcher. Cet abruti avait listé tous les clichés qui faisaient les choux gras de nos détracteurs en se permettant de les commenter. Le pire c’est qu’il se croyait drôle alors qu’en fait c’était simplement un type aigri qui, d’après ce que je comprenais, s’était fait larguer. Je ne savais pas qui était son ex, mais j’étais à deux doigts de lancer une recherche Internet pour lui envoyer des fleurs et la féliciter.

Je n’irai pas jusqu’à qualifier la romance de sous genre car je

trouve cette expression élitiste et condescendante, malgré tout ce

sont des histoires irréalistes, bourrées de clichés (vous avez vu, la

liste est longue !) qui, à mon sens, induisent le lectorat en erreur en

lui faisant croire que la fin est toujours heureuse et que, peu importe

les aléas, l’amour triomphe. Spoiler alert : C’est faux !

Rappelons juste que dans la réalité un homme qui enlève une femme

(à n’importe quel siècle) est un psychopathe et qu’il doit finir en

prison, et non marié et heureux. Sous-entendre le contraire est un

total manque de respect vis-à-vis des victimes de ces détraqués. Les

histoires d’amour, à quelques exceptions près, desservent la cause

féminine et ne font que discréditer les hommes en véhiculant une

image d’eux parfaitement imparfaite, comme si leurs défauts étaient

acceptables et les rendaient adorables. N’oublions pas que la

société a décidé (à juste titre) de faire la chasse au comportement

déplacé des hommes. La tolérance zéro et le #MeToo ne disent donc

rien à ces auteurs ? Il me semble pourtant – arrêtez-moi si je me

trompe – que dans notre quotidien un maniaque du contrôle n’est

rien d’autre qu’un pervers narcissique. Je m’interroge donc sur le

message qu’elles essayent de promouvoir au travers de leurs écrits.

C’en était trop ! D’un geste solennel, je fermai le journal et l’envoyai valser à travers la pièce. Il s’écrasa sur la cloison vitrée avec fracas. Quelle enflure ! Quand je pense qu’il avait été jusqu’à me livrer son article. Quel était l’intérêt ? Attirer l’attention, se faire mousser ? Je le revoyais, assis en face de moi, me poser des questions, me dire qu’il adorait les beignets à la pomme et admettre qu’il ne faisait plus de jeu de société depuis l’âge de quatorze ans. Dans l’ensemble, la discussion avait été fluide, même si j’étais celle qui avait le plus parlé. Cet article, c’était vraiment un coup bas. Je restai de longues minutes à ruminer avant de me décider à agir. Nathan Lerrier avait commis l’erreur de réveiller mon côté peste. Il ne perdait rien pour attendre ! Soudain, je me levai, attrapai mon manteau et passai comme une furie devant Leslie en lui criant que je partais faire une course. Quinze minutes plus tard, je faisais le chemin inverse, un sac à la main. Mon amie tenta de m’intercepter, mais je profitai de la sonnerie de son téléphone pour l’esquiver. À bout de souffle et dopée par la colère, je posai mon butin sur mon bureau et en ouvris le dernier tiroir, celui dans lequel je stockais des baguettes chinoises. Parfait ! Nathan Lerrier avait voulu jouer, il n’allait pas être déçu ! J’installai mes ingrédients et me lançai.

Un quart d’heure plus tard, la porte s’entrebâilla et la tête de Leslie apparût.

— Ça va, Ambre ? demanda-t-elle prudemment.

— Très bien, dis-je en reportant mon attention sur ma tâche.

— Mais qu’est-ce que tu fais ?

Elle entra en refermant derrière elle puis s’approcha de moi alors que je plantais une baguette dans un beignet et la tournais délicatement afin de former un léger trou.

— Je prépare une livraison spéciale en main propre pour M. Lerrier.

— Des beignets ? répondit-elle perplexe.

Ses yeux passaient de mon atelier cuisine improvisé à mon visage sans discontinuer. Visiblement, elle était perdue.

— Je les fourre à la moutarde.

— Alors ça j’avais compris, merci. Mais pourrais-tu m’expliquer pourquoi ?

— Tu as lu son article ?

— Oui.

— Alors tu sais pourquoi.

Comme elle ne pipait pas un mot, je me sentis obligée de préciser.

— Pour me venger. Ce mec vient de nous humilier en m’utilisant, je ne peux pas laisser passer ça.

Mon aveu fut accueilli par un long silence réprobateur. Leslie était exubérante, amusante, fêtarde, mais elle avait la tête sur les épaules et je savais qu’elle n’allait pas cautionner ma vengeance. Peu importe, j’étais décidée. Au pire, il me traiterait de folle, au mieux nous trouverions un terrain d’entente. Une chose était sûre : je devais défendre nos autrices. Elles étaient loin d’être niaises et sans cervelle comme il l’avait insinué. Elles avaient la tête sur les épaules et étaient des femmes intelligentes et accomplies.

— C’est un peu immature, non ? lança-t-elle.

Je repris le fourrage des beignets en l’ignorant. Rien de ce qu’elle pourrait dire ne m’empêcherait de mettre mon plan à exécution : j’allais me pointer à son bureau comme une fleur, sous prétexte de discuter de l’article, et les beignets seraient mon capital sympathie pour l’atteindre. C’était aussi simple que ça ! Pour le reste, j’improviserais sur place.

 

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Nathan

— J’ai apporté des beignets.

Je relevai la tête, surpris. Ambre se tenait sur le seuil de mon bureau, un simulacre de sourire affiché sur le visage. Sans cesser de me montrer ses dents, elle entra en me tendant un sac auréolé de graisse que j’acceptai, déconcerté. Qu’est-ce qu’elle faisait ici ?

— Merci.

— Alors c’est là que vous bossez ?

Elle pivota sur elle-même et lança un regard circulaire à mon antre avant de reporter son attention sur moi. À première vue, elle paraissait calme, sauf que l’étincelle meurtrière qui brillait dans ses yeux n’était pas de très bon augure. Je n’avais aucun doute : elle avait lu mon article, et il l’avait énervée. C’était compréhensible.

— J’ai reçu votre article, dit-elle en guise d’introduction.

Mon sang se glaça. Comment ça « reçu » ? Je n’avais rien envoyé du tout. Peu importe la teneur de mes mots, je ne paradais jamais. Sam avait bien émis l’hypothèse que je le lui envoie, mais ce n’était pas mon sty… oh bon sang ! Il n’avait quand même pas osé ? Je sentis mon visage s’échauffer. Bien sûr que si ! Malgré mes protestations, il trouvait son idée géniale et n’avait eu de cesse d’insister. J’étais vraiment le dernier des abrutis d’avoir imaginé qu’il m’écouterait. Lorsque je lui avais parlé de ma rencontre avec Ambre, il avait été catégorique : je devais la revoir. L’idée me plaisait car c’était une jeune femme pétillante, intéressante et très charmante, mais l’article rendait toute tentative impossible. Je n’étais pas candide au point de penser qu’elle me pardonnerait notre divergence d’opinions, même si j’avais essayé de tempérer mes propos. Était-il possible que j’aie arrondi les angles, dans l’espoir inconscient de la revoir ? Aucune idée, mais une chose était maintenant sûre : Sam avait agi derrière mon dos. Il ne perdait rien pour attendre. J’attrapai mon portable et lui envoyai un simple « Connard ». L’appareil vibra quelques secondes plus tard, mais je ne consultai pas sa réponse. Ma priorité était de me débarrasser d’Ambre avant qu’elle ne fasse un esclandre. J’étais peut-être naïf, mais je savais reconnaître une femme en colère et surtout j’avais conscience des risques encourus. Mon naturel discret qui n’aimait pas se donner en spectacle était en alerte rouge.

— Je suis désolé, j’ai une réunion qui va bientôt démarrer.

— À 11 h 8 ? demanda-t-elle en arquant un sourcil, étonnée.

J’acquiesçai sans chercher à me disculper.

— Est-ce que vous essayez poliment de me dire de partir ?

— Je…

— Parce que voyez-vous, m’interrompit-elle, la plupart du temps les réunions commencent à heure pile ou à la demie…

Alors que je peinais à formuler une vague explication, elle se laissa tomber sur l’une des deux chaises face à mon bureau sans y avoir été invitée. Je retins difficilement une grimace. Elle comptait donc rester.

— Je vous en prie, asseyez-vous.

Mon ironie ne lui échappa pas, et je récoltai un regard noir. Est-ce que j’allais devoir justifier mes propos et défendre mon article ? J’en avais bien l’impression. Est-ce que j’avais une chance de m’en sortir vivant ? C’était peu probable.

— Je vous écoute.

J’ouvris le sac de beignets et l’orientai vers elle dans une invitation silencieuse qu’elle déclina.

— J’en ai déjà mangé un sur le chemin. Ils sont tout à vous, lança-t-elle. C’est un peu mon drapeau blanc en quelque sorte.

— Je ne savais pas que nous étions en guerre, dis-je pince-sans-rire.

— Je vous pensais plus intelligent.

Plutôt que de répondre à sa provocation, j’attrapai une de ces petites douceurs, l’eau à la bouche.

— Ils sont fourrés ? demandai-je.

Elle me gratifia d’un clin d’œil.

— Surprise ! fit-elle en souriant.

Cette fois, c’était un vrai sourire, et il illumina tout son visage. Sam était vraiment un abruti de m’avoir fait ce sale tour, néanmoins je devais reconnaître une chose : revoir Ambre était loin d’être désagréable. Je fourrai un mini beignet dans ma bouche avant de dire une banalité quelconque sauf que la saveur qui éclata sous mon palais me surprit. Ce n’était pas du chocolat et encore moins de la compote. D’un bond, je me précipitai vers la poubelle, envoyant valser ma chaise par la même occasion. Je recrachai l’intégralité du contenu sans la moindre classe, les yeux pleins de larmes, avec d’affreux haut-le-cœur. Je restai de longues secondes, la tête dans la corbeille à me débarrasser de la moindre goutte de salive, tremblant. Il fallait que j’aille me rincer la bouche. Malgré ma gêne, je me redressai, prêt à lancer une plaisanterie.

— Il va falloir faire une réclamat…

Seulement Ambre avait disparu. Je plissai les yeux, étonné. Disparu ? Est-ce que je l’avais dégoûtée au point de la faire fuir ? Ce n’était pas ma faute si… oh… Je me figeai, les yeux et la bouche grands ouverts, les pièces du puzzle s’assemblant soudain. Elle ne s’était quand même pas hasardée à me jouer un tour pareil ? Si je me référais à sa disparition, il semblait bien que oui. J’aurais dû être outré, furieux, voire vexé sauf que ce n’était pas du tout le premier sentiment qui m’animait. Bien au contraire, j’étais ravi : Ambre venait de me donner la parfaite excuse pour la revoir !

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