Romance et préjugés (&H Digital) (French Edition)
Chapitre 6
OceanofPDF.com
Nathan
OK, c’était pire que prévu !
Partout autour de moi, des hordes de femmes poussaient des cris et se sautaient dans les bras. Elles se serraient les unes contre les autres à tour de rôle, riaient et plaisantaient avant d’interpeller une nouvelle venue. Ma tête n’était déjà pas loin d’exploser alors que je n’avais même pas encore pénétré au centre de l’enfer.
Nous étions arrivés à Suresnes depuis une vingtaine de minutes, et j’attendais Ambre dans le hall. Initialement, elle était partie chercher mon entrée – un pass illimité, Ô joie intense –, mais elle avait été interceptée en chemin par un homme qui lui tenait maintenant la jambe. Poireauter commençait à me taper sur le système !
De nouveaux cris proches de l’hystérie me firent sursauter et détournèrent mon attention : quatre types vêtus de noir de la tête aux pieds, musclés – et beaux gosses, cela va sans dire –, traversèrent la salle. Inutile de préciser que leur arrivée sembla ravir l’ensemble de la gent féminine qui se mit à les suivre en piaillant. Est-ce qu’elles n’avaient pas compris qu’ils étaient payés pour amuser la galerie ?
— Ils sont là pour mettre un peu d’ambiance.
Je pivotai en direction d’Ambre. Elle me regardait en riant tout en jouant des sourcils d’un air amusé.
— Désolée, j’ai été retenue, dit-elle en me tendant mon pass. Mettez-le en évidence, il vous donnera accès aux conférences, activités et séances de dédicace sans restriction.
— Des conférences ?
— Oui, ce sont des sessions d’une heure sur des sujets variés. Les autrices interviennent et échangent avec les lectrices. Je parle au féminin car cela ne vous aura pas échappé que le public est composé à 95 % de femmes.
— 98 %, j’aurais dit ! Quels sont les thèmes abordés ?
— La place du sexe dans la romance, la romance et le handicap, les nouveaux codes amoureux et l’héroïne engagée, lista-t-elle. Je pense que le dernier thème peut vous intéresser et peut-être même vous faire changer d’avis. Nous ne sommes pas que sans cervelle contrairement à ce que vous avez l’air de penser.
J’enfilai le pass autour de mon cou en l’observant.
— Pourquoi est-ce si important pour vous ?
— De ?
— Me faire changer d’avis.
Pour toute réponse, elle plongea son regard dans le mien pendant de longues secondes. Est-ce qu’elle essayait la télépathie ? Car, si c’était le cas, cela ne fonctionnait pas du tout.
— La première conférence est dans deux heures.
Elle venait de rompre le silence sans avoir répondu à ma question. Je clignai des yeux, m’efforçant de reprendre mes esprits. Le silence m’avait dérouté, cette femme me faisait perdre mes moyens.
— Je vais rejoindre mon équipe et mes autrices, venez, je vais vous présenter.
Elle ne se soucia pas de ma réponse et se dirigea d’un pas décidé vers la salle principale. À mi-parcours, elle lança un regard discret afin de vérifier que je n’étais pas resté en plan. Ambre avait un petit côté autoritaire que je trouvais très attirant et, comme j’avais envie qu’elle m’apprécie, je m’exécutais sans broncher. Cette attitude passive était une première pour moi. Je n’étais pas un gros dragueur, mais quand une femme me plaisait, je savais lui faire comprendre et surtout j’étais entreprenant. Tout l’inverse du moi de ces dernières semaines ! Seulement, Ambre me perturbait. Sam m’avait lancé le défi de l’inviter à boire un verre, mais pour le moment je n’avais pas la moindre ouverture. Nous n’étions même pas passé au stade du tutoiement.
— Alors là, vous avez les différentes maisons d’éditions, de ce côté-là l’espace conférences, sur votre gauche le photobooth, plus loin les speed datings auteurs-lecteurs et édit…
— Speed datings ?
— À droite les mises en avant blogs et partenaires.
— Vous connaissez les lieux comme votre poche.
— Je suis déjà venue hier pour m’assurer que tout était en place. Ici, nous avons les essais couvertures avec plusieurs professionnels du graphisme et tout au fond le coin restauration.
Ambre se retournait de temps en temps pour illustrer son discours de gestes, tout en se déplaçant rapidement. Je suivais ses indications en faisant attention de ne pas la perdre. Il y avait énormément de monde, et plusieurs fois nous fûmes pris en sandwich par des groupes de jeunes femmes enthousiastes. À aucun moment elle ne s’agaça d’être retardée, au contraire elle prenait même le temps de saluer certaines personnes et distribuait beaucoup de sourires. De mon côté, je me contentais de l’imiter, essayant de retenir les noms et les rôles de toutes ces personnes. À une intersection, nous bifurquâmes dans une allée plus calme et encore fermée au public. Un panneau indiquait que les séances de dédicace commençaient à 11 heures. Plus que dix minutes et le calme apparent de cette zone ne serait qu’un lointain souvenir.
— Quelle effervescence ! fis-je pour relancer la conversation.
— Oui, c’est un salon que les lectrices affectionnent énormément. Les autrices de romance sont très disponibles et accessibles si bien qu’elles attirent toujours beaucoup de monde.
— Où allons-nous ?
— Passer les troupes en revue !
Effectivement, Ambre fit plusieurs arrêts à différents stands où elle gratifia les auteurs de recommandations bienveillantes après m’avoir présenté. Les autrices que je rencontrai étaient souriantes et polies, et j’échangeai quelques mots avec plusieurs d’entre elles. Elles venaient d’horizons très différents, et chacune avait une histoire originale qu’elle se plaisait à raconter. C’était des jeunes femmes simples, la tête sur les épaules, bien différentes de leurs héroïnes. Certaines me confièrent leur excitation à l’idée de rencontrer leur lectorat pour la première fois pendant que d’autres paraissaient plus intimidées, presque effacées. Cette variété de tempéraments était intéressante, et il était agréable de constater qu’elles ne se prenaient pas au sérieux. Depuis mon arrivée, je n’avais entraperçu aucun ego surdimensionné. Une première !
Nous passâmes à la table de dédicaces suivante alors que l’allée s’animait. Des groupes de jeunes femmes munies de tote bags pleins à craquer commencèrent à faire la queue devant leurs autrices préférées. Autour de moi, il y avait beaucoup de brouhaha, de rires, de selfies et de bonne humeur. L’ambiance était joyeuse, agréable. On aurait dit un énorme groupe de copines qui se retrouvaient après de longs mois moroses.
— Je reviens, attendez-moi là, j’en ai pour cinq minutes.
Je pivotai vers Ambre, elle était légèrement échevelée car elle venait d’ôter son pull. Lui proposer qu’on se tutoie me brûlait la langue, mais je me retins. Ce n’était pas le bon moment, même si après son sale coup des beignets ça aurait été plus à propos.
— Aucun souci, prenez votre temps, dis-je avec un peu trop d’enthousiasme.
Je la suivis du regard alors qu’elle filait sans un mot avec l’espoir qu’elle se retourne, mais elle n’en fit rien.
Une dizaine de minutes s’envola puis le quart d’heure s’écoula, et je finis par me demander si elle allait revenir. Au début, je me contentai d’observer les jeunes femmes qui faisaient la queue. Elles étaient normales ! Avec le temps – et ma rupture – je les avais diabolisées alors que la plupart d’entre elles semblaient tout à fait saines d’esprit. Bien sûr, il y avait quelques exceptions et une dizaine de rigolotes m’abordèrent pour amuser la galerie. J’étais un des rares hommes du salon, et ma présence ne passait pas inaperçue. J’écopai donc de plusieurs invitations, dont deux salaces et de beaucoup de demandes de selfies lorsque je leur expliquais que j’étais journaliste. Pourvu qu’aucune d’entre elles n’ait l’idée de me chercher sur Internet car il était peu probable que mon dernier article les amuse !
Après une demi-heure d’attente, pour patienter, je feuilletai l’ouvrage qui se trouvait sur la table. Il était annoncé par des affiches publicitaires comme étant la nouveauté du printemps. Une comédie romantique rafraîchissante et pleine d’humour grâce au point de vue 100 % masculin, si on en croyait les retours des blogueuses mis en avant. Au secours, je suis tombé sous le charme d’une autrice de romance ! Quel était l’intérêt d’écrire un titre aussi long ?
— Vous vous documentez ?
Ambre était enfin de retour et me dévisageait avec un grand sourire. Je l’imitai et optai pour l’humour.
— Est-ce que vous savez si le roman Au secours, je suis tombé sous le charme d’une éditrice ! existe déjà ?
Sa réaction fut immédiate : sa bouche forma un petit « o » surpris et ses joues se colorèrent de rose. Puis ses yeux se plissèrent. Elle devint méfiante.
— C’était une vraie question, me défendis-je.
Je lui souris alors, conscient de ma maladresse, mais il fallait bien que l’un de nous dévoile un peu son jeu. Je crois que cela fonctionna car elle sembla se détendre.
— Il faut demander à Lucie, répondit-elle, amusée, en se tournant vers l’autrice occupée à signer un exemplaire. Lulu, est-ce que…
Malheureusement, je n’entendis pas la fin de la phrase car mon attention fut soudain accaparée par une jeune femme qui fonçait sur moi : Cindy. Est-ce que je rêvais ? À aucun moment je n’avais imaginé la croiser ici, alors que c’était finalement tout à fait logique. Mon ex était une aficionado de la romance, et d’après ce que j’avais pu voir ce salon était un rendez-vous incontournable.
— Lucie aimerait bien en savoir plus sur votre idée d’histoire à propos d’une éditrice ? Est-ce que le héros est journaliste, par hasard ?
— Salut, Nathan, lança au même moment Cindy.
— Salut.
Mon ton était nettement moins enthousiaste que le sien. Je ne l’avais pas revue depuis notre séparation, mais, comme nous avions quelques amis communs, j’avais appris par Sam qu’elle se vantait de m’avoir largué. Elle racontait à qui voulait bien l’entendre que j’avais passé les semaines après son déménagement – le mot pillage me semblait plus à propos – à me morfondre. N’importe quoi !
— Bonjour, continua-t-elle à l’attention d’Ambre. Je suis Cindy.
— Mon ex, précisai-je.
Son regard empli de curiosité alla de l’un à l’autre. Ambre ne pipait pas un mot.
— Tu vas mieux depuis notre rupt…
Elle s’arrêta net et jeta un coup d’œil à Ambre.
— Depuis tout ce temps ? reprit-elle.
Sa fausse considération me crispa immédiatement.
— Très bien, merci.
— Tu as gardé l’appartement ?
— Oui, pourquoi ?
Elle haussa les épaules comme si la réponse attendue était logique.
— Les souvenirs…
À nouveau, elle laissa sa phrase en suspens. Je savais très bien ce qu’elle cherchait à faire. Si nous avions été des chiens, elle m’aurait pissé dessus pour marquer son territoire.
— En tous les cas, tu es bien la dernière personne que je m’attendais à croiser ici ! Tu as changé de style de lecture ?
Son ton était moqueur, je détestais son attitude et sa façon de parader.
— À moins que…
Elle regarda Ambre, son allusion était à peine voilée et je savais très bien ce qu’elle sous-entendait. J’aurais dû la contredire, couper court, mais une part de moi avait envie de l’emmerder. C’était sûrement de la fierté mal placée, mais sur le moment mon idée me parut géniale. D’autorité et priant le ciel qu’Ambre entre dans mon jeu, je l’attrapai par les épaules et l’attirai contre moi. Après tout le fake fiancé était bien son schéma préféré !
— Je suis toujours un inconditionnel des thrillers psychologiques, même si Ambre essaye de me convertir.
La principale intéressée laissa échapper un petit cri de surprise avant de se figer, raide comme un piquet. Il était peu probable que nous fassions illusion, d’ailleurs Cindy fronça les sourcils, suspecte. Il fallait que j’en remette une couche pour paraître crédible.
— Pas vrai, chérie ?
Je poussai le vice jusqu’à lui embrasser la tempe et, alors que je redoutais une gifle cinglante – et humiliante –, je sentis le bras d’Ambre se faufiler dans mon dos. Merci, mon Dieu !
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