Romance et préjugés (&H Digital) (French Edition)
Chapitre 2
OceanofPDF.com
Paris, février 2022
Ambre
Il n’y avait rien de plus excitant que de recevoir un manuscrit d’une de mes autrices préférées. Me plonger dans une aventure inédite entourée de nouveaux personnages était pour moi une source inépuisable de plaisir.
Le mail était arrivé jeudi et m’avait immédiatement procuré un frisson d’excitation. L’autrice avait pris le soin de joindre un résumé, et je savais déjà que l’histoire allait me plaire. Je ne m’étais pas trompée : je l’avais dévorée en un week-end. Bien sûr, il y avait quelques modifications à apporter, des maladresses à gommer, mais dans l’ensemble c’était un très bon texte. Il ne faisait aucun doute que les lectrices seraient conquises.
J’étais responsable de la collection romance chez Relief Éditions. Un poste qui faisait ma fierté et que j’avais obtenu grâce à mon investissement. Mon entourage me demandait souvent si je ne me lassais pas des histoires d’amour. La réponse était toujours la même : non. Chaque romance était différente, et l’esprit créatif de nos auteurs était sans limites. Il arrivait que des thèmes soient parfois récurrents, stéréotypés dans certains cas, mais jamais ennuyeux. Nous sélectionnions nos publications avec un soin méticuleux afin de plaire au plus grand nombre.
Mes journées étaient donc remplies de beaucoup d’amour, de règles grammaticales et d’orthographe, de livres aux couvertures illustrées ou sexy, de réunions interminables, de salons littéraires et de séances de dédicace éprouvantes. Je me faisais un point d’honneur à être disponible pour mes auteurs en les accompagnant le plus souvent possible dans leurs déplacements, si bien que ma vie personnelle en pâtissait légèrement. J’étais célibataire depuis dix mois, ce qui déplaisait fortement à Leslie, ma meilleure amie et assistante d’accueil de l’entreprise. Elle me rabâchait sans cesse que je travaillais trop et que je n’allais pas rencontrer un mec en restant le nez dans mes bouquins. Elle avait raison, mais je faisais une pause. Ma dernière relation m’avait poussée dans mes retranchements, et j’avais ressenti la nécessité de me recentrer sur moi. Attention, je n’étais pas déprimée, au contraire, je ne m’étais jamais sentie aussi bien, aussi libre. Aussi heureuse. Placer mon bonheur au cœur de mes priorités était égoïste, mais très agréable !
La semaine avait commencé sur les chapeaux de roues : je venais de passer deux heures avec le service marketing pour parler stratégie, couverture et titre. Ils m’avaient rendu dingue en rejetant toutes mes propositions de titres et mes moodboards. Pas assez accrocheurs selon eux. Ils voulaient absolument que le livre se démarque de la concurrence. J’espérais juste que nous n’allions pas partir sur une ligne trop originale car ensuite c’était moi qui devrais annoncer à l’auteur nos choix et les défendre. Je ne comptais plus les mails désespérés que je recevais contestant nos décisions. C’était une étape difficile du processus pour les auteurs (autrices, 95 % du temps), elles étaient comme des femmes qui venaient d’accoucher à qui on aurait dit : « Voici votre bébé, il s’appelle Marcus et on l’a habillé en vert fluo pour le reconnaître au milieu de la pouponnière. » Nos décisions marketing n’étaient pas toujours comprises ! Je traversai le hall en soupirant, encore une fois j’allais devoir arrondir les angles. Je repoussai dans un coin de ma tête la difficile conversation à venir et me dirigeai vers Leslie pour la saluer.
— Canon ton pull ! lança-t-elle en me voyant.
Elle enleva son casque de standardiste et se leva pour toucher la manche.
— Il est super doux. Tu l’as acheté où ?
J’étais une inconditionnelle du shopping. Je ne dévalisais pas les magasins, mais je m’autorisais régulièrement l’achat d’une ou deux pièces tendance.
— Il te fait des seins de dingue !
Je souris, je voyais exactement ce qu’elle voulait dire car je m’étais fait la même réflexion dans la cabine d’essayage. C’était pourtant un pull très simple : blanc à col roulé, mais il épousait parfaitement mes courbes. Je l’avais associé à une jupe crayon marron en cuir et des bottines. Dans ma tête, aujourd’hui, j’étais la reine du monde, une Beyoncé blanche au sommet de sa gloire. Cette sensation était le meilleur booster de confiance de la planète ! Je jouai des sourcils pour lui montrer mon assentiment.
— Chez Miss Suzanette. On prend un café ? proposai-je.
— Tu ne peux pas, ton rendez-vous Tinder est arrivé, dit-elle en gloussant.
— Tu aimerais bien que ça soit vrai ! Mais un, je ne me suis toujours pas inscrite et deux, même si c’était le cas, je ne rencontrerais pas mes matchs ici.
— Tu pourrais, pour savoir ce que j’en pense. C’est bien connu que deux avis valent mieux qu’un.
Le pire c’est qu’elle était tout à fait sérieuse. Depuis plusieurs semaines, elle insistait lourdement pour que je rencontre des mecs. Elle avait toujours un homme à me présenter ou un lieu branché à me faire découvrir dans l’espoir que je passe la nuit accompagnée.
— Bon, café ? insistai-je.
— Non, il y a vraiment un mec qui t’attend dans la salle de réunion.
Elle afficha un petit sourire en coin tandis que je fronçais les sourcils.
— Je n’ai pas de rendez-vous.
Au même moment, Maya, une éditrice de la collection historique nous rejoignit en s’éventant.
— Il est pour qui le canon de la salle de réunion ?
Leslie me lança un regard entendu qui attisa ma curiosité.
— Crache ta pastille, Les !
— C’est un journaliste. Il veut s’entretenir avec toi. Je n’en sais pas plus.
J’étais perplexe. Ce n’était pas dans leur façon d’agir, généralement, ils me contactaient par téléphone puis m’envoyaient une liste de questions par mails. Dans de très rares cas, nous nous rencontrions pour ajouter une photo à l’article.
— Si tu es occupée, je veux bien m’entretenir avec lui, rétorqua Maya, amusée.
— Elle est libre comme l’air, précisa rapidement ma traîtresse de meilleure amie. J’ai vérifié, aucune réunion dans son planning avant 15 heures.
J’étais de plus en plus intriguée par cet homme mystère soi-disant canon.
— J’y vais, fis-je avec assurance.
— Ça c’est mon bébé ! s’excita Leslie. Regarde-moi, Ambre.
Je m’exécutai bien sagement, sans trop savoir pourquoi. Elle me détailla une poignée de secondes, m’ébouriffa les cheveux – ce qui me fit râler – et me pinça les joues.
— Aïe !
— Parfait.
— Tu es complètement tarée, ma pauvre !
— Pas du tout, je m’assure que tu sois à ton avantage. Gonfle un peu ta poitrine.
— Mais ça va pas ! Calme-toi, je ne compte pas m’envoyer en l’air dans l’heure qui suit.
Mes deux collègues soupirèrent d’agacement à moins que ce soit de frustration ou même d’envie. Je préférais ne pas savoir !
— Tu nous raconteras.
Je levai les yeux du ciel, désabusée.
— Ai-je besoin de vous rappeler que les romances que nous publions restent de l’ordre du fantasme ?
Je me dépêchai de tourner les talons, consciente qu’elles allaient essayer de me convaincre du contraire.
— Tu ne peux pas savoir ! cria Leslie. Il ne faut jamais sous-estimer la force du destin.
Je levai la main en l’air et l’agitai en guise de réponse puis je pénétrai dans le couloir, direction la salle de réunion.
Leslie avait raison sur un point, le gars en face de moi était tout à fait mon style. Il ne m’avait pas encore aperçue si bien que j’eus tout le loisir de le détailler. Il avait la trentaine et un profil avantageux – il était grand et brun. Si ses yeux étaient bleus, ce serait le combo parfait ! Son visage était ombré par l’éternelle barbe de quelques jours qui plaisait tant à la gent féminine. Sa carrure était quant à elle mise en valeur par un pull noir, et il portait un jean stone sur une paire classique de Converse. Il tenait à la main un de nos best-sellers et le feuilletait d’un air impassible. Il y avait dans cette salle de réunion, une immense bibliothèque où étaient exposés des exemplaires dédicacés de nos publications depuis près de vingt ans. Il n’était d’ailleurs pas rare que nos visiteurs repartent de nos locaux avec un livre en souvenir. Je me raclai délicatement la gorge pour m’annoncer. Il referma le livre d’un coup sec et le reposa sur l’étagère.
— Bonjour, je suis Ambre Poulin.
Ses yeux étaient bleus : merci, mon Dieu ! Je m’avançai pour lui serrer la main. Le Covid n’était pas encore un lointain souvenir, mais je vivais l’assouplissement des gestes barrières comme un véritable soulagement.
— Nathan Lerrier, merci de me recevoir.
Il me présenta sa carte de presse.
— Que puis-je faire pour vous, monsieur Lerrier ?
— Je suis journaliste chez Allô l’info.
C’était un des quotidiens les plus célèbres du pays, et je n’avais encore jamais eu de contact avec un membre de leur équipe.
— J’aurais voulu m’entretenir avec vous aujourd’hui ou dans les prochains jours à propos d’un article que je suis en train d’écrire.
— Sur quel thème ?
— La romance.
— Vous êtes effectivement au bon endroit ! dis-je en souriant.
Il ne me rendit pas mon sourire, il paraissait même crispé. Leslie avait oublié de préciser qu’il était coincé.
— Je ne voudrais pas me montrer impolie, mais pourquoi ne pas m’avoir appelée ?
— Je privilégie toujours la spontanéité. Si je vous avais prévenue de ma visite ou envoyé une liste de questions, vous auriez eu le temps de vous préparer. Notre société passe trop de temps à se cacher derrière les écrans, j’aime autant favoriser le contact.
— Je n’ai pas pour habitude de mentir.
Son petit sourire narquois ne m’échappa pas, même s’il fut fugace. Je fronçai les sourcils. Un truc clochait.
— Je peux revenir à un autre moment si vous préférez ? proposa-t-il d’une voix aimable.
J’avais le sentiment étrange que le type était là contre son gré et se forçait à être avenant. Il semblait se contenir, employait un ton qui se voulait sympathique, mais son regard racontait une autre histoire. Je le dévisageai, hésitante. Je pouvais lui mentir et inventer une réunion importante dans vingt minutes, puis filtrer ses appels dans les prochains jours, mais j’avais la certitude qu’il ne lâcherait pas l’affaire aussi facilement. Et puis Leslie n’aurait aucun scrupule à intervenir en sa faveur une fois qu’elle aurait compris mon manège d’évitement. Non, vraiment, le mieux était de me débarrasser le plus vite possible de cet article.
— Non, c’est bon, mais allons dans mon bureau, nous serons plus à l’aise.
Je l’invitai à me suivre d’un signe de tête poli, bien décidée à expédier cette entrevue.
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Nathan
J’essayai de paraître sympathique, mais le sujet avait tendance à me tendre. Vraiment. Ambre Poulin était pourtant avenante et professionnelle, et répondait à mes questions avec naturel. J’avais commencé par une série classique que j’intitulais NAPP (nom – âge – parcours professionnel) qui permettait à la personne interrogée de se mettre dans l’ambiance tranquillement. Ambre n’en avait pas besoin car elle était à l’aise et plutôt bavarde. J’avais ainsi appris qu’elle avait trente ans, parlait couramment italien, collectionnait les couteaux suisses, adorait le SAV des émissions d’Omar et Fred, raffolait des beignets – moi aussi – et que sa grand-mère avait une jumelle.
— C’est donc pour cette raison que si vous voulez gagner au Monopoly, vous devez acheter les gares, ajouta-t-elle.
Je ne savais même pas comment nous avions fait pour dériver autant du sujet initial. J’écrivis quelques mots sur mon carnet et continuai sans rebondir sur son aveu précédent. Sinon quelle serait la prochaine étape ? Me révéler qu’elle était fan de Justin Bieber ? Merci, mais non merci. Nous n’étions que lundi !
— Quel est votre style de lecture ? demandai-je en tentant de ramener la conversation sur un terrain plus sérieux.
La question pouvait paraître anodine, pourtant elle sembla fonctionner comme un électrochoc. Elle plissa les yeux puis releva le menton, me mettant au défi de répondre pour elle. Enfin, c’était de cette manière que j’interprétai son attitude.
— À votre avis ? fit-elle après une poignée de secondes.
— Je ne pense pas trop me tromper en disant la romance.
Elle continua de me dévisager en silence, si bien qu’un instant j’eus presque envie de décliner mon NAPP pour détendre l’atmosphère. Elle avait un regard perçant et n’était pas gênée du silence qu’elle imposait.
— Voyez-vous, monsieur Lerrier, c’est comme si vous disiez que le plat favori d’un pâtissier était un gâteau ou que l’occupation préférée d’un fleuriste était de cueillir des fleurs. C’est réducteur.
— Avouez que la romance fait tout de même partie de votre trio gagnant.
— Et quels sont les deux autres selon vous ?
— Le feel-good, peut-être ?
— Je vous préviens que si vous ajoutez un livre sur le DIY, je ne réponds plus de rien. C’est marrant quand même cette façon de vouloir nous ranger dans des cases. C’est typiquement français et masculin. En Italie…
C’était reparti ! Je clignai des yeux pour ne pas perdre le fil, mais, à la fin de sa tirade, je ne savais même plus quelle était la question d’origine.
— Donc, non, je ne lis pas que de la romance. J’adore les thrillers et la fantaisie, précisa-t-elle avec aplomb.
J’étais dubitatif, mais je gardai mon opinion pour moi. Cela faisait déjà quarante minutes que j’étais là et je n’avais pas encore abordé les sujets intéressants. Elle croisa les bras avec provocation, attirant mon attention sur sa poitrine. Je me dépêchai de détourner le regard car j’étais certain qu’elle trouverait une remarque à faire. Elle aurait d’ailleurs raison. C’était impoli et déplacé. Dans un des bouquins de Cindy, Ambre aurait été décrite comme jolie, le visage vierge de maquillage – ce qui n’était pas tout à fait vrai. Son pull blanc aurait à lui seul tenu en haleine les lectrices sur une demi-page car il tranchait avec sa chevelure et ses grands yeux chocolat, et surtout il la mettait parfaitement en valeur. C’était toujours les mêmes descriptions ! L’héroïne était canon, un visage poupin, des courbes à se damner mais n’en avait pas conscience. À d’autres ! Ambre était mignonne et le savait. Elle n’était pas dans la séduction, mais il se dégageait d’elle une confiance qui, je devais bien l’admettre, était attirante. Le destin ne faisait pas toujours bien les choses ! Je n’étais pas ici pour draguer, mais pour alerter les hommes sur les dangers de la romance.
— Vous ne m’avez pas dit de quelle problématique traitera votre article ?
Est-ce qu’elle lisait en moi ? Elle me dévisageait, intriguée. Cette femme était perspicace, et je me demandais comment elle ne pouvait pas se rendre compte que leurs publications mensuelles étaient irréalistes.
— Je n’ai pas encore totalement décidé de l’orientation définitive.
Je mentais évidemment, mais lui révéler que je comptais descendre la romance en général n’aurait pas eu très bon effet. De plus, j’avais besoin de matière et je voulais des exemples concrets sur lesquels m’appuyer. J’étais certain que sans le savoir elle viendrait étoffer mes arguments.
— On continue ? Je ne voudrais pas vous prendre trop de temps.
Elle acquiesça, mais je voyais bien à l’expression de son visage qu’elle était méfiante. Pour dissiper ses doutes, je tentai de sourire… Sans grand succès.
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