romandamour

Amélie Dumoulin · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/4

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romandamour

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Tellement d’étoiles qui traînent par terre, tu croirais pas à ça ! Y’en a partout : sur les trottoirs, dans les craques d’asphalte des ruelles, dans le gazon des parcs. Je les voyais pas avant.

Je vois juste ça maintenant.

Une fois, je marchais sur ma rue pis là j’ai vu quelque chose qui brillait par terre : une étoile en papier doré, les cinq pattes tout écartées au soleil, relaxe, une petite beauté échouée sur le ciment. J’avoue, j’ai un peu pensé qu’elle me porterait chance, pis je voulais pas la laisser là. Je l’ai ramassée pis je l’ai cachée dans la pochette secrète de ma grosse sacoche. Après, je me suis mise à en trouver partout : des étoiles détachées d’une guirlande de Noël, des récompenses pour un beau devoir envoyées au recyclage, des confettis en dessous d’une table de pique-nique après une fête, des fluo tombées d’un running shoe, des glow in the dark décrochées d’un ciel de chambre d’enfant, balayées et jetées aux poubelles, emportées par le vent. C’est comme si la nuit braillait en paillettes multicolores puis, qu’au matin, on pilait dessus en allant porter nos kids à l’école.

J’ai commencé à les coller n’importe comment sur la couverture de mon carnet Moleskine vert tableau acheté l’an dernier, sur un high de café, chez un marchand de revues. Question de me motiver, de me déniaiser. Je me suis dit, il va être tellement cute, mon Moleskine avec sa constellation girly, que je vais finir par trouver le courage d’écrire dedans. Pis là, ben, c’est ça, là, je viens de l’ouvrir à la première page, juste pour laisser le stylo patiner tout seul sur le papier doux, juste pour voir si j’ai de quoi à dire, pis… Je pensais à rien, promis ! Je me suis pas dit : « man, je vais écrire à Barbara ! » Non ! C’est ben trop quétaine d’écrire aux morts, c’est pas mon genre !

Ouin, OK, fuck, c’est peut-être mon genre, bon !

Mais c’est pas de ma faute. C’est sûrement le crayon qui a des émotions… ou je sais pas. J’ai juste ouvert la patente, pis ça s’est mis à te parler. Pis je l’sais maintenant que ça sera plus capable d’arrêter. Tellement d’affaires à te raconter, ma Barbie dorée ! Ouf ! Des affaires dull de ptite mère québécoise inquiète, mais aussi des potins wild avec des chambres de motel pis toute. Capote pas, là ! Ça va sûrement juste finir en gros ketchup de cœur répandu partout sur l’asphalte.

Ou peut-être pas ?

Peut-être que, quand je vais avoir terminé de me moucher dans tes pages, je vais être guérie ? Peut-être que je vais arrêter de pleurer tout le temps comme une grosse pieuvre pré-menstrue, pis je vais comprendre ce qui m’est arrivé ? Je vais avoir de la distance, de la hauteur, de l’air, de l’espace… Là, j’ai juste l’impression d’avoir pris somnambule un train, pis de m’être réveillée en pyj’ dans un pays que je connais pas.

Mais c’est certain, par exemple, qu’un beau matin de recyclage, pas le choix ma Barbara-cahier, je vais te crisser au chemin avec ta couverture, tes pages douces pis tes belles étoiles. (Désolée + désolée + cœur cœur bisous bisous) Comme ça, personne saura jamais que j’ai été en amour dans le beurre, en cachette, avec un fantôme vide. « Personne » étant : mon chum, nos trois kids, mes amis, les madames de ma pharmacie en bas de chez nous, la nation et les multiples créatures qui peuplent les nombreuses dimensions du cosmos.

Personne.

 

***

« Romandamourrr » : c’est comme ça que ça sonne quand Mémé parle des livres à l’eau de rose qu’elle se tape en chaîne : « m’a lire un bon ptit romandamourrr ». Je te jure, ces temps-ci, elle doit facilement s’en taper un par jourrr. Pendant que nos kids terrorisent les petits vieux à la piscine intérieure de son bloc, j’aime ça aller me réfugier dans son appart, m’installer sur le divan pis fumer une smoke en lisant ses livres. Shit, c’est vraiment con comme littérature, mais ça me change les idées. En plus, j’en profite pour espionner mes ancêtres.

Est tellement hot ma grand-mère dans sa vieillesse installée, si tu la voyais ! Est là, assise à table dans sa robe de chambre en minou beige, avec ses superbes et immenses fesses qui débordent de la chaise, cigarette au bec, les coudes appuyés sur la nappe de plastique. Tu l’entends pousser un sacre bien senti quand, ivre d’amour, Marcello renonce à l’empire familial au profit de la perfide Paméla ; ou bien elle verse une larme de cristal quand Brandon emmène la douce Stacy à son ranch secret pour lui déclarer sa flamme, sur le dos d’un cheval blanc.

En face d’elle, toujours silencieux, mon cure-dent de grand-père. Il change pas ! Juste un peu plus courbé. Il peinture silencieusement ses petits soldats de plomb en respirant la fumée secondaire de ma grand-mère. Entre les deux, posé au centre de la table, comme une tranchée, le même éternel cabaret fleuri en métal dans lequel reposent kleenex, cigarettes, pinceaux, cachous, pastilles, lunettes de lecture et médicaments divers. C’est vrai qu’ils sont cute ensemble, mais sérieux, pourquoi le monde trippe autant sur l’idée de vieillir en couple ? Deux territoires de solitude délimités par une rangée de pots de pilules.

— Tiens, t’aimes ça les romandamourrr ? Apporte cette pile-là chez toi. Celui sur le dessus, il finit par un beau mariage sur la plage.

— Ils finissent tous par un beau mariage sur la plage.

— Non.

— Ou dans une gondole, ou…

— Y’en a un autre dans la pile, tu vas voir, la fille a me fait penser à toi. Est belle, pis brillante, pis est écrivaine, comme toi.

— Je suis pas écrivaine, Mémé, je suis juste une esclave d’écriture moisie pour un genre de Costco de l’information.

— Bon, bon. Tu veux-tu un Pepsi ?

— Montre le livre avec l’écrivaine, c’est lequel ?

— Han ? Attends. Celui-là.

— Eh boy, le beau maillot de bain ! Et les brushings d’la madame ET du monsieur sont incroyables ! « Collection AMOUR. 1984. » Ça peut juste être bon. OK, thanks Mémé, je les prends.

— Ça va te donner de l’espoir.

— Espoir de quoi ?

— Pour le mariage.

— Quel mariage ? Eh shit, écoute ça : « Romancière en mal d’amour, Ann avait tout pour être heureuse… sauf le héros idéal ! L’amour n’existerait-il

donc que dans ses livres1 ? »

— Je sais pas qu’est-ce qu’il attend ton Canadien anglais pour te demander ta main… Ça nous ferait tellement une belle cérémonie, avec les enfants pis toute… Tes parents décolleraient sûrement pour une fois de leur maudite Floride pour venir pis…

— Mmm… Mémé ? Les Harlequin que tu me donnes là…

— Ouain…

— Je peux-tu découper dedans ?

— Han ?

— Coupe, coupe… des mots, des phrases… dedans… les livres ? Please ?

— Pour faire quoi ?

— Je sais pas. Je capote sur le papier jauni des pages pis… J’ai toujours eu envie de faire des poèmes à partir de découpes, mais j’arrive jamais à tronçonner des vrais livres.

— Ben voyons, c’est des vrais livres, ça, fille !

— Oué, mais c’est des romans à l’eau de rose, on dirait que c’est moins pire d’les trucider. En plus, y’a des super beaux mots, regarde : « baiser sauvage ». J’te découperais ça, dret là !

— Bon, tu le vois ben que t’es écrivaine, fille ? Pis tu m’as pas répondu, tu veux-tu un Pepsi ?

Regarde ce bout-là, ma Barb, je l’ai découpé pour toi. Avoue !

— Quel temps vous reste-t-il pour savourer les plaisirs de l’amour ? Les lèvres d’Ann se mirent

à trembler. Consciemment ou non, il venait de mettre à nu la faille secrète de son personnage, ce vide qu’elle feignait de combler par l’écriture. Ses doigts effleurèrent le poignet de Justin. Depuis des années, elle se répétait qu’un jour elle prendrait le temps : le temps de jouer du piano, le temps

d’apprendre à piloter un avion, le temps d’aimer 2.

Ou pour moi ?

Marde.

 

***

Bon, je niaise là, han ?

C’est que j’ai peur, côliss.

J’ai peur que si je me mets à écrire sur lui, ça fasse le contraire de l’affaire que je veux que ça fasse, pis que ça creuse encore plus profond le sillon de mon sentiment amoureux, que ça donne encore plus de relief à ma petite fiction de marde, pis que mon personnage soit plus capable de sortir de cet astie de romandamour à 4,95 $. J’imagine carrément le résumé :

Une professionnelle dans la trentaine voit sa vie basculer lorsque sa

meilleure amie, Barbara, meurt dans un tragique accident de la route et

lui lègue en héritage ses trois enfants. Elle et son conjoint les élèvent

comme les leurs, dans la plus parfaite harmonie familiale, jusqu’au jour

où un intrigant et séduisant collègue perturbe le quotidien de la jeune

femme avec des textos enflammés. Cédera-t-elle à ses avances ?

Acceptera-t-elle l’invitation à venir le rejoindre dans la chambre de motel

numéro 27 ? Et, surtout, quelles sont les véritables intentions de ce

mystérieux étalon ?

Okidou, je plonge. Fuck toute.

Première chose, je réalise qu’il va falloir le nommer, lui. Il a le nom le plus banal de l’univers, mais dans mon esprit tordu, ça sonne cochon. Je veux pas me mettre à lubrifier comme une limace chaque fois que j’écris trois lignes sur lui. Il lui faut un surnom hyper dull. Je pense à « Avis de cotisation ». Mais non. C’est trop long.

Bon, je vais aller me chercher une grosse tasse de café pis à mon retour, ma Barbara étoilée, c’est promis, je vais avoir trouvé…

Brossard !

Je l’appelais des fois « Brossard » pour le niaiser de vivre là. Brossard. Pourquoi pas ? Bon, maintenant, est-ce que le mot résiste aux nombreuses tordaisons sémantiques que mon cerveau psychopathe pourrait lui faire subir ? Voyons voir :

• Brosse. Art.

(Peinture à la brosse. OK, rien de trop érotique ici.)

• Brossard(e)

(Un gars ou une fille qui brosse beaucoup… ouais, ça va, je gère la patente.)

• Drassorb

(Clean ! Rien à signaler de sexuel du côté du mot pris à l’envers !)

Yé !

 

***

Bon, maintenant, comment ça commence, donc, cette histoire-là ? Viarge, j’imagine qu’il faut que ça starte par la partie que t’as commencé à manquer (pour des raisons de mort).

Faque c’est simple, visualise un jour rugueux, un jour de marde, un jour crotté, ce jour-là, un grand tremblement de terre magnitude mille secoue tout Montréal, imagine un trou béant qui s’ouvre sous tes pieds, tout glisse dedans, chiens, chats, humains, immeubles, lampadaires, en tout cas c’est comme ça que je feel quand je reçois le coup de téléphone de trop, quand, entre deux cris dans le cellulaire, j’entends la voix de ton père me dire que t’es morte côliss, ben oui, morte tabarnac, morte, avec ton épais de mari, dans un accident dull de char dull sur une autoroute dull. Morte… Un mardi. Qui meurt le mardi ?

Morte…

La petite bolée que je rejoignais dans la ruelle pour marcher avec elle jusqu’à l’école.

La fille que je payais en boîtes de raisins secs pour qu’elle m’aide avec mes devoirs et me fasse des tresses françaises pour pas pogner des poux.

La fille qui me faisait des tresses françaises, même si j’avais plus de raisins secs.

La fille qui aurait nié même sous la torture que c’était moi qui lui avais finalement donné des poux.

La fille avec qui j’ai échangé mes robes de princesse, ma varicelle, mes cartes de hockey, mes brassières, mes colliers, mes larmes, mes premiers joints, mes premiers amants.

La fille qui était aussi une mère hallucinante qui a élevé ses deux gars et sa fille presque toute seule, comme une astie de championne, bricolages de luxe, lasagne de compétition et lecture du soir avec lampe de poche sous des draps toujours très très propres.

Dans le flou de ce tourbillon d’images, leurs trois petites faces finissent par se figer dans mon esprit. Je fais un calcul rapide de ceux qui restent dans ton entourage pour en prendre soin : ta mère est morte depuis longtemps, ton vieux père est malade et dysfonctionnel, t’as pas de frères ni de sœurs.

Je te jure qu’à ce moment-là je me dis « ouin, ça va être un problème », mais je catche pas encore que ça va devenir mon problème.

 

***

Chum : « On va être capables. On va s’équiper, on va s’acheter un genre de van comme les vrais grown-ups, pis… Y’a plein de cabinets libres dans la clinique. Ils vont avoir chacun leur chambre. Cinq, on va être cinq. C’t’un chiffre chanceux, right ? »

Moi, je suis une statue froide, et blanche, et inerte, aucun vaisseau sanguin fonctionnel. Ma meilleure amie est tombée dans un trou noir, en tirant avec elle sur la couverte de mon enfance, je vois plus rien ni devant ni derrière, does not compute pantoute. Chum, si tu l’avais vu, il était magnifique en ce moment d’adversité, courageux, sanguin, l’œil lumineux, la tête dépeignée, solide, le guerrier s’était éveillé en lui. Il l’a presque crié : « On va dire oui à la travailleuse sociale. On les prend ! Three kids ! On est capables, non ? On va les élever comme une portée de bébés chats ! Easy. La vie nous met au défi, pis on va répondre présents ! » Puis il s’est levé de sa chaise à roulettes (ce qui, comme tu le sais, est assez historique, merci) et il a ajouté : « Mais on va avoir besoin d’accessoires. »

Il est parti en claquant la porte – moi : toujours la statue de peine immobile qui ramasse la poussière – et une heure plus tard, il est revenu avec une camionnette et deux gars qui ont monté à bout de bras un énorme congélateur horizontal, qu’ils ont squeezé à côté des laveuse-sécheuse.

Jusqu’à maintenant, cet « accessoire » a très peu connu la grâce de tenir au froid mille petits plats mitonnés d’avance par une ménagère exemplaire (parce que, you know, yo no soy une ménagère exemplaire). Alors le pauvre congélo en crise identitaire nous prête docilement son top pour plier du lavage, et il est utile aussi pour maintenir la rigueur et la discipline dans la famille. Quand un kid est trop tannant, on le menace d’aller passer la nuit là. Ça le refroidit.

Bon, bon, calmos, j’ai jamais congelé tes enfants, OK ?

 

***

À trente ans, j’avais pas d’enfant. À trente et un, j’en avais trois.

Leyla, 10 ans.

Steeve, 8 ans.

Jerry, 3 ans.

 

***

Pendant six ans, je vis en astronaute, comme si j’habitais la face cachée de la lune :

il fait très noir

très froid

les sons sonnent sourd

pis tout a l’air de flotter dans les airs

tout le temps.

 

***

Pis à un moment donné, imagine ça, bang, tu te réveilles à l’Aubainerie, six années ont flyé, t’es grosse pis t’es pas au courant, il fait frette pis t’es pas au courant. Tout le monde a sorti ses bottes d’hiver, toi t’es en gougounes depuis avril passé. Tu magasines, entre deux réunions de job, des gilets à fermeture éclair comme si ta vie en dépendait. Bon Dieu, faites qu’il y en ait trois, de trois couleurs différentes, tailles neuf à seize ans, en spécial. Mais y’en a juste en motifs camouflage dans les tailles que tu cherches. Bariolés kaki. Phoque off, quand on va sortir en gang, on va avoir l’air d’une famille de freak de l’armée ! T’es mélangée, tu rêves juste à ton prochain café. Être une bonne mère, ça veut peut-être juste dire savoir acheter des astiques de coats de la bonne taille, de la bonne couleur, au bon moment de l’année ? Y’a bien les roses qui sont pas chers, mais Jerry va détester ça… Ah pis d’la marde, famille non genrée, rose is the new black, tabarnac !

Je me souviens que c’est à ce moment de crash mental que mon téléphone vibre. Il vibre presque plus parce que depuis ta mort et ma maternité de force, personne ose m’écrire candidement « Hey, allô, comment ça va ? ». Je regarde l’écran. C’est mon Canadien anglais d’amoureux, avec ses messages cryptiques. Je me sens tellement fatiguée. Je décide de me planquer pour lire son texto, ici, par terre, dans le rack des petites camisoles qui ont l’air douces. Fudge, c’est vrai, sont douces ! C’est comme un poème sur mes joues. Est-ce qu’un client pourrait me remarquer parmi le linge et penser que je suis à vendre ? Personne m’achèterait anyway, je pense que je sens vaguement la fumée de steak haché.

 

***

Cela pue le destin

C’est clair, Albert, que j’aurais juste dû faire semblant que j’avais pas lu son texto, et laisser Chum se démerder avec son soir de hockey. Bière pas bière, c’était son soir, that’s it. Mais je sais pas, j’ai été séduite par la beauté de son texto pour une fois tellement compréhensible !

Todd + me want to get fucked off à son pref bar qui ré-open. Can you sub pour Leyla’s

hockey ?

Bon, on s’entend, ma Barbara fleurie d’amour, que s’il existait un char spécial, avec des superpouvoirs, qui recule dans le passé, c’est exactement ici qu’un double de moi-même, venant du futur, viendrait à l’Aubainerie, dans le rack des camisoles trop douces, pour me dire de NE PAS lui répondre « pouce jaune avec face jaune qui envoie un bisou ».

Mais you know me, j’ai jamais eu de chance avec mes chars. Ni avec mon futur.

 

***

Bon, on arrive à Brossard.

Comment le décrire de façon, disons, un peu objective ?

Brossard est une municipalité du Québec, au Canada, dans la banlieue sud de Montréal. La ville compte environ 89 000 habitants. Elle est située en bordure du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Saint-Jacques. Elle est desservie par quelques grands axes autoroutiers et par le boulevard Taschereau qui traverse la ville d’est en ouest en rassemblant une grande quantité de centres commerciaux.

Brossard compte un grand nombre de communautés culturelles provenant majoritairement de l’Asie (Chine et Inde), du Maghreb, d’Haïti et de la Jamaïque en plus d’être la seule ville officiellement multiculturelle du

Québec. La ville compte d’ailleurs un temple bouddhiste (Lien-Hoa)3.

Bon, OK, là ! Ah, si on peut pu niaiser !

Bon. Brossard.

Brossard est un gars de Brossard, Québec, Canada, avec qui j’ai échangé au moins 89 000 textos, dont plusieurs romantiques et certains pour la job. On travaille chacun de notre bord du fleuve Saint-Laurent pour la même boîte de recherche et communication dull et commerciale. On a chacun notre champ d’expertise : lui fait de la recherche dans l’axe de la politique et de l’actualité, et moi, ma Barb, écoute ben ça, je me suis développé une très pathétique spécialité dans l’humour et les « fun facts », d’où ce côliss de surnom de « Némo-le-poisson-clown » qui me colle au cul à la job.

Brossard est aussi un gars multiculturel, on peut dire : sa grand-mère paternelle est d’origine asiatique, ce qui lui fait des yeux en amande magnifiques, et sa femme est d’origine haïtienne, troisième génération.

Brossard est aussi un peu bouddhiste, j’imagine, puisqu’il s’apprête à foutre le feu à mon temple intérieur et à me laisser l’éteindre toute seule, en me regardant faire, avec grand détachement.

 

***

baiser sauvage

Corridor écho d’un aréna à Verdun où Leyla a jamais joué avant. Côliss, c’est rendu que j’ai besoin de Google Maps pour sortir des toilettes et retrouver mon allée de sièges ! J’entends les cris des partisans, mais je suis incapable de m’orienter avec le son, on dirait qu’il vient de partout. Essai-Erreur, je reviens sur mes pas. Personne autour pour m’aider à me retrouver. Vide. La foule s’emballe, je pense qu’on vient de compter un but. Fuck, si c’était Leyla ? Elle va me tuer si je l’ai manqué !

Et là, la porte des toilettes des gars s’ouvre. Yes, je vais pouvoir demander mon chemin à un preux chevalier de bécosses ! Mais qui est là qui se balance, pas mal chaud, comme un singe somnambule sur des patins à roulettes ? Ben oui, ze fameux Brossard ! Ouf, si tu le voyais, je sais que tu catcherais la patente. Sa grandeur m’impressionne, sa beauté me splashe dans face, je pense même que je ferme un œil, par réflexe, tellement il shine fort.

— Hey, heille, salut !

— Euh… sa… lut ?

— Ha ! Tu me replaces pas, han ?

— Oué, mais comme vaguement… T’es qui donc ?

— Némo.

— Némo ?

— Le poisson-clown. De la Boîte.

— Oh oui, fuck man, c’est vrai ! S’cuse. Ha ! ha ! ha !

— Ben non, c’est pas grave, on s’écrit juste pour les liaisons avec la prod… C’est clair que tu te souviens pas de moi… On s’est vus juste deux fois en vrai : à la réunion avec l’équipe Orage, pis pour le Quinzième de… Les deux fois t’avais un t-shirt de Snoopy.

— Han ? Ah ? Ben oui, là je… je te reconnais. S’cuse, chu un peu soûl.

— Pas grave.

— Très soûl, en fait. J’accompagne un ami que sa fille… qui… pis on s’est descendu une bouteille de scotch cachée dans un thermos…

— Wo.

— Mais, euh, je me rappelle de toi maintenant, mais on dirait que je… je me souvenais pas que t’étais… euh… comme ça…

— Comme quoi ?

— Ben, euh… cute ?

— Hé ! hé ! Ben non, han, ce… c’est vrai, han ? La plupart du temps, on pense à moi, on visualise tout de suite du orange, des lignes blanches pis…

— Une ptite nageoire croche.

— Hé, hé, oui…

(Long silence. Il me fixe avec un énorme sourire banane. Maudine qu’y é beau !)

— Hey, faut que je te le dise, j’aime vraiment ton style, t’sais !

— Moi ? Mon… quoi ? Je m’habille n’importe comment, je…

— Non, j’aime comment t’écris.

— Ah, oui, tu… Quoi ?

— Sur le groupe de la job, tu me fais tellement rire des fois quand tu réponds !

— Haha !

— C’est vrai ! C’est drôle, c’est weird, c’est brillant, c’est niaiseux…

— Oué, sûrement niaiseux, oué…

— Quand je vois « Némo » apparaître dans un commentaire, même si ça me concerne pas, je me pitche pour le lire.

— Haha ! Ah ouais ? C’est pas tout le temps édifiant, han ? Des fois, c’t’un peu vedge… Mais je… hé merci…

— Bon, ben je vais y aller, moi… Trop soûl. Tant pis pour la game, je m’en retourne dans ma banlieue.

— Pas en char toujours ?

— Non ! Je me paye un big fat taxi ! Ouais, j’en ai au moins pour quarante piasses pour rentrer s’a Rive-Sud.

— My God, traverser le pont en taxi, t’es complètement wild !

— Ouais, chu de même ! Mais là, chu perdu. On sort par où, donc ?

(Il me regarde avec un air de grosse guimauve béate.)

— Ah shit, moi aussi chu mêlée dans les corridors.

— Fuck.

— Ouais.

— C’est foutu, on va mourir ici, Némo. Ou on va être condamnés à manger notre propre chair.

— Han ?

— Ouaip ! J’ai aidé à boucler dernière minute la recherche pour la fameuse émission de survie en milieu hostile.

— Ouch !

— Ouais, la quantité de sites de survivalistes que j’ai dû me clencher ! Mais j’ai appris des affaires, ç’a l’air qu’on peut se nourrir pendant treize jours en se coupant soi-même des petits bouts de notre propre peau.

— Ark-e.

— Non ! Faut juste choisir les bonnes parties.

— On dirait, là, que je suis en train de me poser des questions sur les parties de mon corps qu’aucun humain normal devrait se poser.

— Mais t’es pas un humain normal, Némo.

— Ha ! ha ! OK.

— Shit, faut que je rentre… Gauche, droite, milieu, j’ose pas choisir. Si au moins j’avais une craie pour dessiner un portail magique, ici, sur le mur.

— OK, attends. Quelle couleur tu veux ?

— Non, sérieux, t’as des craies dans ta sacoche ?

— Oui. J’ai tout là-dedans. Même de la bouffe. On aura pas besoin de se nourrir de nos petits bouts inutiles. Tiens, rose, ça marche-tu ? Ou mauve ?

— Non.

— Jaune ?

— Non, aucune couleur va marcher parce que je t’ai menti. Désolé, Némo, je sais pas vraiment dessiner des portes magiques… J’suis un faux magicien. Même pas d’lapin. J’vais être obligé de te manger.

— Hey, non ! No way ! C’est TOI qui es censé te manger toi-même !

— Ouais, mais je pense que je goûte pas très bon, faque… Toi par exemple…

Il me fixe avec encore plus d’intensité, je suis de moins en moins capable de soutenir son regard d’enfant amoureux. Faque je fais ce que je sais faire de mieux dans ce genre de situation, je dis un ostie de paquet de niaiseries.

— Non je… je trouve ça cool qu’on se croise parce que les deux autres fois que je t’ai vu, comme je te disais, t’avais un t-shirt Snoopy, pis là, j’aurais pu me dire « hey, c’te gars-là, il a-tu une vie ou il fait juste tripper sur Charlie Brown ? ». Ben non, visiblement t’as d’autres centres d’intérêt, vu que… C’est quoi, là, donc, ton chandail ?

Je m’approche pour regarder. Je tasse sa veste de laine, il pose une main sur mon poignet, caresse la partie douce et veinée avec son pouce. Je sais pas quoi faire avec cette information tactile alors je l’ignore, mais je pense que mes yeux partent dans des sens opposés.

— Petro-Canada ! Faque euh, t’es aussi un passionné de… pétrole… et de… stations-service… et euh… (eh marde, j’me cale tellement !)

— Qu’est-ce que tu sens ?

— Euh… han ?

— C’est quoi, ton parfum ?

— Ben… C’est euh…

— Attends, laisse-moi…

— Han ?

Il me respire.

Je sais, Barb, c’est weird à dire, mais y’a pas de phrase plus exacte pour dire ce qu’il ose faire dret là, sans prévenir (dans le corridor vide de l’astique d’aréna de Vardun !!!).

Il me respire.

Il pose son nez dans mes cheveux, tout près de mon front, il ferme les yeux et prend une grande, une immense respiration… de moi.

Et moi… je sais pas pourquoi… mais au lieu de trouver ça weird et dégueu et envahissant, je fonds là-dedans, je m’abandonne totalement.

— Shit, tu sens bon…

Deuxième respiration, ses lèvres frôlent ma peau. J’ai les jambes molles, incapables de bouger.

Puis à la troisième, il m’enlace avec ses bras élastiques et s’accote sur moi, en chancelant un peu. Je m’appuie à mon tour contre le mur de béton pour pas tomber. Son odeur est juste transcendantale. Il m’enveloppe avec son corps. Je suis une balle dans une mite de baseball.

Puis à la quatrième respiration, phoque off ! Les derniers câbles de résistance pètent en moi d’une shot et je me laisse aspirer, au complet. Je suis le mouvement ascensionnel et me dresse sur la pointe des pieds, et sans que je le décide, ma bouche touche sa bouche, qui est à la même température que la mienne, tellement de la même température que ça me prend un temps bizarre pour que je catche qu’on est véritablement en train de s’embrasser.

C’est quoi son spécial truc qu’il fait avec ses lèvres ? Je suis ben trop nouille pour trouver les mots justes pour te le décrire, mon Barbichou chéri, mais je dirais que ce qui est débile, c’est qu’en m’embrassant, Brossard me donne quelque chose en même temps qu’il se prend quelque chose. Et tout ça fait « oui » en moi ! En plus, il passe sa main partout dans mes cheveux, mais pas doucement comme on flatte un minou, non, férocement, comme si le bouton rouge pour stopper l’imminente fin du monde était caché quelque part au fond de ma chevelure.

Au bout d’un temps, ça s’arrête, mais je sais plus comment. Je sais qu’il y a ce moment où il me regarde avec ses yeux rieurs et il me dit : « T’es incroyablement spéciale, Némo. » Je revois aussi son dos, au fond du corridor. Il se retourne pas. Mais il réussit à être superbe, de dos, faut le faire !

Je retrouve mon siège, je sais crissement pas comment. Deux mères de joueuses de l’équipe de Leyla me voient arriver avec ma nouvelle coiffure et mes lèvres rougies :

— Coudonc chère, tu t’es-tu battue avec le séchoir à main des toilettes ?

— Ha ! ha ! The blower clearly won !

Je réponds rien, je regarde avec une tendresse infinie la patinoire. « T’es incroyablement spéciale, Némo. » Je sais plus qui a gagné le match. Pis le seul souvenir qui m’est resté de la fin de la game doit pas être la bonne affaire parce que, dans ma mémoire, les joueuses des deux équipes s’enlacent et dansent au ralenti sur ma toune préférée de Flashdance, la glace fond en gouttes d’eau qui flottent dans les airs et remontent vers le plafond. Il pleut dans l’aréna mais à l’envers, comme.

 

***

Mes frissons sont riches et célèbres

 

***

Le lendemain, dans le métro, je te jure, je suis assise avec la certitude que j’ai choisi la place la plus SPÉCIALE du wagon. Je souris même légèrement, d’empathie, aux gens un peu moins spéciaux qui ont choisi une place un peu moins spéciale.

Au restaurant, quand le serveur me demande riz ou vermicelles et que je réponds vermicelles, je sens, au fond, que je suis incroyablement spéciale comme cliente.

Quand j’ouvre le journal qui traîne sur la table à côté et que je consulte mon horoscope, une tache de gras presque en forme de cœur juste sur MON signe astrologique confirme SCIENTIFIQUEMENT le fait que je suis spéciale. Et même assise avec les genoux dans le front sur les mini chaises de classe, à la réunion de parents, avec beaucoup trop de parents qui ont beaucoup trop d’opinions de parents, je réussis à me sentir encore et toujours… crissement… spéciale.

(Je passe sans arrêt un doigt sur mes lèvres.)

 

***

Puis le soir, de retour à l’appart après la réunion de classe, je suis soudainement plus du tout incroyablement spéciale. Non. Je me cache dans mon bureau et fais ce que toutes les filles pas spéciales font. Ben oui, ma Barbara à moi, je me plogue sur mon phone pis j’épluche Brossard sur les réseaux sociaux. Berk.

Ben oui, il a une femme. Berk. Ben oui, elle est magnifique. Noire, jeune trentaine, presque aussi grande que lui, cul de course, sourire pétillant, vêtements raffinés, des souliers tellement complexes que je saurais même pas par où commencer à les attacher, une job dans le domaine des finances mais avec un zeste humanitaire.

Ben oui, il a des enfants. Une. Une fille métisse, full beautiful, extra girly, qui fait du ballet, du cheerleading et du surf à des places loin et ecofriendly.

Je l’sais, tout ça devrait me décourager all dressed et forever de faire quoi que ce soit d’autre comme démarche pour le contacter, mais qu’est-ce que tu veux, tu le sais bien, je suis le démon incarné pis y’a rien de bon qui joue à la télé, faque j’agrippe mon phone et…

Hi ! T’es encore pogné dans un corridor de l’aréna ou t’as trouvé la craie pour te sauver que j’ai glissée dans ta poche ?

Oui, il voit mon message. Non, il y répond pas.

Dans l’attente d’un éventuel « hey » de sa part, je me brosse les dents, je pulvérise le monstre-tueur-de-pandas sous le lit de Jerry, je donne de l’ibuprofène à Leyla qui a mal au ventre à cause de ses règles, je me déniche deux, trois cancers wild sur un site de diagnostics de maladies, je regarde si mon signe astrologique matche avec celui de Brossard (bof, moyen), je ramasse Steeve somnambule, la tête dans le fridge, j’en profite pour changer le sac de poubelle de la cuisine, puis finalement je retourne voir mon phone.

Non, Gaston, il ne m’a pas répond.

Non, il ne me répondra pas.

Pas cette semaine-là.

Ni la suivante.

Ni l’autre.

Long fade out sur ma spécialness,

puis noir.

 

***

C’est toi, la maman. Ç’a toujours été toi, la maman. À huit ans, tu partais pour l’école en disant à ton père ce qu’il restait dans le fridge pour son dîner, tu replaçais tes poupées par ordre de grandeur en leur demandant d’être sages durant ton absence, tu me rejoignais dans la ruelle avec ton peigne et des élastiques pour me coiffer, puis tu m’attendais à la sortie des classes en me demandant comment avait été ma journée.

Tellement une maman que personne a trouvé ça weird que t’aies ton premier kid à l’âge où les Américains ont légalement le droit de boire leur première gorgée de bière. Rien d’étonnant non plus que t’en aies eu deux autres après. T’étais pas totalement in love avec ton épais de mari, mais il te faisait des bébés, il faisait assez de cash pour vous tenir hors de l’eau, pis il était rarement à la maison dans tes pattes. L’homme parfait, pour toi en tout cas.

Moi, j’étais Tata cool. Celle qui arrive avec des sacs de jujubes fluo pis des jouets niaiseux qui font trop de bruit. Je m’assoyais à table avec ta petite trâlée, je faisais des sculptures dans le beurre, je me mettais des pailles dans le nez pour les faire rire. J’allais nous chercher deux bières dans ton fridge en te racontant mes dernières niaiseries d’adolescente de presque trente ans : les partys, les shows, les amis, les expositions, le travail, les partys… Toi, tu nous servais à chacun une part de lasagne parfaite, une qui se tient debout toute seule, pas trop sèche, pas trop molle. (Maintenant, je sais combien c’est toff pis long à préparer une ostie de lasagne !) Le souper finissait souvent en bataille de coussins dans le divan. Montagne d’enfants. Je sais même pas si une seule fois je t’ai aidée à faire la vaisselle.

 

***

Elle posa un disque argenté sur la platine et la nuit se mit à tourner

 

***

J’étais pas fan de ton ptit mari, jamais là pis trop autoritaire, je trouvais qu’il t’aimait mal. T’étais pas trop fan de mon Canadien anglais non plus, absent mentalement et un peu pantoufle, tu trouvais qu’il m’aimait mal. J’ai gardé ton expression, t’sais ! Je l’appelle encore mon « chum à roulettes ». Ça faisait exprès, chaque fois que tu venais à la clinique, tu le pognais en train de lire en avançant lentement dans le corridor sur sa chaise à petites roues. Mais là, si tu savais, c’est pire que pire ! Pour sa nouvelle job, il travaille la moitié de la semaine à l’université et le reste à la maison. Il passe des journées entières à lire, vissé sur sa chaise. C’est même rendu que, quand les enfants veulent faire une course à relais dans le salon, ils déplacent quelques meubles pis lui. Mais c’est pratique un chum à roulettes parce que, quand je me crinque pour passer la balayeuse, j’ai juste à le rouler plus loin dans une autre pièce et le ramener après. L’important, c’est de pas l’oublier dans un coin trop exposé au soleil, il pourrait rôtir.

Des fois, je lui arrache des mains sa tablette, son livre ou son journal pour l’embrasser, je m’assois sur ses genoux et on se met à tourner ensemble.

 

***

Une orchidée couleur pêche et sa perle disco Coule de la fente un filet de crème de menthe

 

***

Un jour je vais le faire, Barb. On a fantasmé là-dessus ensemble, on en a parlé le soir en s’endormant dans nos sleeping bags sous la tente, mais une bonne fois, je te jure côliss, au nom des rêves pour deux, au nom de l’enfance, au nom de la liberté, phoque toute, je vais pogner le maudit grand bol à punch de ma mère, dans l’armoire au-dessus du four, je vais le remplir de tous nos sorbets et crèmes glacées préférés, les miens pis les tiens, pis je vais tout manger, tout avaler, jusqu’à ce que ça dégouline sur mon linge, jusqu’à ce que je sautille partout dans l’appart parce que j’ai le front gelé.

Pis, ce sera ÇA le grand moment

fou

et décalé

et cochon

de ma vie.

Bon, tu t’en sacres, han ? T’as juste envie que je te parle de tes kids, han ? Ça va viendre, promis. Laisse-moi juste encore un peu de temps.

 

***

On se retrouve-tu au motel, Némo ?

Pas tout de suite. Plaies à patcher.

Rien de grave toujours ?

Les kids ont joué à la piñata pis c’était Steeve, la piñata.

Shit.

Ça va être correct. Je te retrouve, chambre 27, disons, dans une heure ?

Yes !

Ouais, t’as bien lu, chère ! Pendant un temps, j’ai reçu deux trois fois par semaine ce genre d’invitation de la part de Brossard. Tellement que ça m’impressionnait plus. Euh, je veux dire : j’étais pas surprise quand ça popait sur mon téléphone, mais oui, chaque fois, mon cœur sautait de joie, debout sur

les coussins de velours du Chesterfield de l’amour

Parce que pendant un temps, je suis allée régulièrement au « motel » avec lui. Oui, oui, calmos, mon amie hystérique, je t’explique.

Deux mois après le french indélébile, notre Boîte est engagée sur une émission sur les motels cheap en Amérique du Nord. Un animateur trop bronzé avec des tattoos pis des t-shirts troués à cent cinquante piasses va remonter les routes d’Amérique du Nord dans un char vintage pour aller « dormir » dans les plus kitsch motels. (Dans la vraie vie, l’équipe tourne au motel, pis elle va coucher dans les Four Seasons à proximité.) L’approche se veut à la fois politico-historique et rigolote. Faque, c’est qui les deux zozos qui sont choisis pour monter le dossier de recherche préliminaire ? Ben oui, Brossard pis moi !

C’est la première fois qu’on se retrouve sur un projet ensemble. Ça commence tranquillou, échanges de textos professionnels, une touche d’humour, jamais de mots cochons style « craie » ou « patinoire ». Peut-être qu’il a oublié, que je me dis, il était ben soûl… Faque on travaille comme des pros, ça reste comme ça… Puis, un jour, on décide de faire une réunion téléphonique pour s’entendre sur des détails. On se fixe une heure, le soir assez tard. On s’appelle. J’étais ben trop nerveuse, j’avais même mis du gloss ! (Ce qui est très niaiseux, vu que c’était un appel audio, t’as ben raison.) Mais au bout d’un moment, les papillons en moi se calment, la conversation devient fluide pis on a du fun avec les anecdotes de motels, le sujet est somme toute très cool. Et là, dans la liste, on accroche les deux sur un motel en particulier, le motel Belle Vue, à l’entrée du pont Champlain. On réalise qu’on a déjà couché là, à des époques différentes. Mais ce qui est encore plus fou malade, c’est qu’on a dormi dans la même chambre ! La 27.

C’est une histoire un peu taboue chez nous, je me souviens plus si je te l’avais racontée. En tout cas, t’étais pas là. On revenait de vacances pluvieuses et pas trop glorieuses à Myrtle Beach. C’était le soir assez tard. Mon père était crevé, écœuré de conduire, en tabarnac après le trafic en particulier et après la vie en général. On allait enfin rentrer sur notre île. Nous restait juste le pont, ensuite, à tout casser, une grosse demi-heure avant de rejoindre le Merveilleux Monde de Villeray. Mais là, mon père a décidé qu’il en avait plein le cul de chauffer, que cette demi-heure, eh ben elle était de trop, pis que tout était de la marde, bon ! Alors, sans nous consulter, en grognant, il a bifurqué et il est rentré dans le premier stationnement de motel qu’il a vu. Motel Belle Vue. Sur l’enseigne, il était écrit « avec vue » et « vacancy » au néon. Ma mère et moi, on était vedge sur les Gravol, notre derrière avait pris l’exacte forme de la banquette, on avait plus le courage de s’obstiner. Mon père est revenu de la réception avec la clé, a stationné l’auto, puis il est monté tout seul au deuxième étage, sans nous attendre, sans sortir les bagages. On l’a docilement suivi. J’ai figé devant la porte, en lisant le numéro de la chambre. 27. Même si je devais avoir juste douze ou treize ans à l’époque, j’ai pris conscience soudainement du temps qui passe. Et j’ai réalisé qu’un jour, oui, un jour, ben j’aurais vingt-sept ans. Je serais qui ? Je ferais quoi ? Ma première crise existentielle, au fond… Je me souviens bien de l’odeur de la chambre, ses murs en stucco, son ameublement brun et impersonnel. On s’est tous couchés sans dire un mot, dans les vêtements qu’on portait ce jour-là. Mon père s’est immédiatement mis à ronfler, et ma mère, je sais pas… elle devait, comme moi, fixer le plafond dans le noir, en écoutant les voisins baiser avec des fake cris de gens qui se pensent dans un film porno.

Brossard était plus vieux quand il a visité la fameuse chambre. Seize ans environ. Il était avec deux chums poteux, jour de printemps frette-lette, slush-pluie. Ils étaient partis sur un nowhere, plusieurs heures à traîner en bordure du fleuve, s’étaient rendus sur le bord de la 132, cherchaient une place abandonnée pour s’abriter, fumer un joint. Ça allait mal, même le Zippo voulait plus s’allumer. Pis c’est là qu’ils ont eu cette idée niaiseuse d’aller fumer leur splif au motel. Ont vidé leurs poches, trente dollars tout juste, le prix d’une « sieste » à l’époque. Ils ont marché le long de la route jusqu’au Belle Vue, ont déterminé que c’était Brossard qui avait l’air le plus vieux et que c’était lui qui allait s’essayer à louer la chambre. Il est arrivé, tout tremblant, à la réception. Au comptoir, il y avait une mini madame avec les cheveux cassis qui s’en côlissait royalement de louer quoi que ce soit – une chambre ou une carabine – à un kid. Il est ressorti tout victorieux, ses deux amis le regardaient comme un dieu. Il se souvient d’avoir fixé le porte-clés en plastique en forme de losange couleur bleu royal écrit « 27 » en doré. 27 : sa première chambre de motel à vie. Il dit qu’il a même eu une demi-érection en pensant à toutes les affaires folles qu’on pouvait faire là. Bref, les trois nigauds sont montés à la chambre, se sont timidement assis sur les deux lits doubles en faisant attention de pas froisser les draps, ont fumé leur dernier joint en gang, pis ont passé les deux heures quarante-cinq du reste de leur forfait sieste en silence, à fixer ben gelés les motifs des murs en stucco pis à écouter les voisins et leurs fake cris de gens qui se pensent dans un film porno.

 

***

Ah, ça m’a fait du bien ! C’était une belle conversation téléphonique, ma Barbara dorée. Drôle, chaleureuse, on en revenait juste pas d’avoir fréquenté la même chambre, imagine ! À un moment donné, on est même allés se chercher une bière qu’on a bue chacun de notre bout de la ligne, en abordant les derniers points du dossier. Il était tard quand on a raccroché, on s’est souhaité bonne nuit, pis that’s it.

Brusquement, elle se rendait compte qu’elle discutait de questions très intimes avec un homme qui ne devait pas laisser beaucoup de femmes indifférentes. Il est vrai qu’une aventure avec lui ne pouvait être une chose banale. Elle n’avait jamais fait l’amour sur une plage au clair de lune et elle

devait admettre qu’une telle expérience ne serait pas pour lui déplaire 4.

 

***

LEYLA

C’est ta petite première. La mienne aussi. Premier bébé brand new à vie que je tenais dans mes bras. À la maison des naissances, je l’ai posée sur mon cœur. Même pas peur de la casser, tellement ronde ! Mini boule de poils, petite prune chaude, je lui ai donné un bec de bienvenue sur le front, elle m’a répondu avec une sorte de sourire de pet. Entre nous deux, ç’a tout de suite été E = mc2.

Aujourd’hui, si tu la voyais… T’as mis au monde une licorne, ma Barb ! Même si Leyla a eu seize ans il y a trois mois, elle vit dans une chambre encore majoritairement occupée par des toutous qui ont tous une biographie exhaustive ; elle fait du patin à roulettes dans notre corridor en collant des stickers sur les murs ; elle dessine tout le temps, écrit des poèmes fluo, construit des cabanes de couvertes, se porte au secours de tous les animaux poqués dans ruelle. Des fois, le matin, j’arrive dans la cuisine, c’est le bordel : durant la nuit, Leyla a eu envie de faire du pudding aux sparkles ou d’essayer une expérience scientifique trouvée sur Internet. Elle est couchée par terre, elle dort au milieu de son chantier, avec sa longue crinière qui traîne dans le corn starch et les tubes de colorant, comme une princesse hollandaise au milieu d’un champ de tulipes.

Mais attends ! Tu te souviens de la petite planche à repasser maigrichonne avec des tresses que t’as connue ? Ben, le temps de se faire un popcorn au micro-ondes, Leyla est devenue une femme ! Mais une femmeeeeeee. Pas un petit machin délicat et tout rose en boutons printaniers, non, des courbes pis des courbes ! La peau de ses hanches et de ses seins est toute bariolée tellement son kit de féminité est sorti rapido. Elle met toujours la visite mal à l’aise quand elle s’assoit sur les genoux de nos amis, avec la poitrine qui sort des deux côtés de la salopette, pour leur raconter le rêve qu’elle vient de faire. Elle est magnifique, je te jure, mais elle a juste un peu raté sa sortie pour le highway de la vie adulte. Elle tient peut-être un peu de sa Tata, faut croire ! C’est quoi le complexe de Peter Pan pour les filles ? Je sais pas, mais je pense que depuis que t’es morte, Leyla a comme décidé que vieillir, c’était pour les loosers. Il y a quelque chose de parfaitement éblouissant chez les personnes qui refusent de vieillir, mais quelque chose de monstrueux itou. Monsieur le Temps se sert de leur corps pour montrer à tout le monde c’est qui le boss, scarifier la chair des récalcitrants avec des rides profondes, et c’est comme en prison, une journée une ligne. Pis un soir, Peter Pan se regarde dans le miroir, air naïf, chair flasque et crevassée : il a l’air d’un bébé vieux.

Je sais pas encore comment je vais faire ça, avec mes nouveaux ptits cheveux gris et ma face ben trop cernée, mais je vais essayer de faire catcher à Leyla que l’enfance meurt jamais vraiment, sauf si on essaye de l’enfermer en bocal.

 

***

Satan et sa sau dite voix satinée en peau de pén is

Le lendemain soir de notre conversation téléphonique sur les motels, je reçois un texto de Brossard vraiment weird.

Némo, je pense que c’est pas un hasard qu’on ait dormi toi et moi dans la même chambre

de motel.

OK, c’est quoi ta théorie, on est des jumeaux cosmiques séparés à la naissance ?

Non. Je veux dire, il me semble qu’on a une connexion spéciale, tu trouves pas ?

Quesse tu veux dire ?

Toi et moi, on connecte, me semble.

Tu serais pas un peu soûl, mon cher ?

Non. Pas soûl.

OK, faque tu dis quoi au juste ?

27 ? On pourrait y aller, la visiter ?

?

La chambre 27. Ensemble.

Comme de la recherche de terrain pour notre dossier ?

Genre.

Ha ! ha ! Là là ? Tu réalises-tu que chu en pyj de l’autre bord du fleuve ?

Non, pas là, mais une bonne fois, ce serait fun de se retrouver au motel. Quelle couleur ?

Quoi ?

Ton pyj.

C’est-tu comme… une invitation cochonne… de téléphone, ça, là ?

Naoooooon.

OK.

Mais SI on était là, là, maintenant, au motel, on ferait quoi tu penses ? C’est

rigoureusement professionnel tsé, recherche et développement !

Ben, chais pas là… Des affaires que les adultes font dans un motel ?

Ouais, bon, comme quoi ?

Fudge !!! Tu me prends de court. J’ai jamais sexté de ma vie, mais je pense que je vais être pourrie !

Ben non, qui parle de sexting ? On peut juste s’imaginer là, ensemble, dans la chambre 27.

Qu’est-ce qu’on ferait ? Juste pour le fun.

OK, ben, je pourrais apporter un casse-tête.

Un casse-tête ?!?!

Oui.

Pwouahaha !

Ben quoi ?

Man, t’es hot, toi, Némo ! Wow !

Ben quoi ? Chais pas, je suis pas sûre de comprendre où tu veux aller.

Man, un casse-tête !

Quoi ? Y’en a des beaux !

Pis là, ma Barbara en sucre d’orge doré, il me répond pas pendant une grosse heure et demie, temps mort durant lequel je me morfonds en me traitant d’épaisse, en t’imaginant me traiter d’épaisse, et en me disant que je mérite juste d’avoir de la sexualité avec mon bol de crème glacée (« Y’en a des beaux ! »). Au moment où je me dis que tout est fini, que j’aurai jamais de nouvelles de lui, il me répond, mais sur Messenger ! Il crée un groupe, avec juste lui pis moi comme abonnés, qui s’appelle « chambre 27 ». Weird, comme je te disais.

Je t’adore Némo, tu sais ?

Chu fourrée là, on fait quoi ?

Envoye, on le fait ton casse-tête. Maintenant. Dans notre chambre Messenger numéro 27.

Okay, why not, pinotte. Comment on fait pour faire un casse-tête virtuel ?

Ben, faut décider d’abord c’est quoi comme image.

Je sais pas. Une forêt l’automne ?

Pff, ben trop plate !

Ben quoi alors ?

C’est toi, Némo, qui a de l’imagination ! Une belle moto ? Avec une pitoune dessus ?

Fuck, no. Pas de casse-tête sexiste pour moi !

Bon OK. Chou !

Je vois souvent un casse-tête de jelly beans au magasin de revues. Mais il est vraiment wild.

Wild comment ?

2000 morceaux.

Woh !

Plein de couleurs, de formes qui se répètent, disons que c’est pas pour les peureux !

Shit, non.

Mais yé boooooo !

Jelly beans, Némo, j’embarque ! On s’installe où ? Par terre ?

Dans la… « chambre » ?

Oui.

Ben, le tapis, c’est pas top pour les pièces. Tu te souviens du beau tapis brun ? Pis la petite table à café en face des lits est minuscule, me semble.

Oui c’est vrai, cette table est minus. On arrivait à peine à rouler nos joints dessus. On va le

faire sur le lit.

Non ! C’est trop mou !

Oui, mais on pourrait avoir une planche ! Pis même un feutre exprès pour rouler le casse-

tête et le garder intact. On pourra même trouver une place pour le cacher dans la chambre.

Chaque fois qu’on reviendra, il sera là. T’imagines ?

C’est vrai qu’on peut revenir quand on veut, vu que c’est juste dans nos TÊTES, cette affaire-là !

Yes madame, c’est un des nombreux avantages d’une chambre virtuelle !

OK, on fait ça. C’est l’fun_eeeeeeeee. Mais est-ce qu’on pourrait l’appeler chambre 26 ou 28 ?

Pourquoi ?

JE DÉTESTE les chiffres impairs.

Non ! 27 ! Non négociable. Deale avec ta phobie bizarre, Némo.

Bon, OK, 27 (ark). Mais, je me demandais, y’a deux lits dans notre chambre, un pour mettre le casse-tête, pis l’autre ?

Mmmm, coquine…

Non, c’est juste que yé tard, pis on pourrait s’étendre, pis tu pourrais me raconter une histoire drôle pour m’aider à m’endormir.

Hey, ho, le poisson orange, c’est toi la spécialiste des affaires drôles !

Ah, ouin.

Non, mais, en fait, j’en ai une histoire.

Yé !

De lapin épais en plus.

Oh, les lapins épais, c’est mes préférés !

T’es prête ?

Oui, c’est ça l’affaire, j’étais tellement prête.

 

***

OK, avant de poursuive mon histoire, pour pas trop que tu te fasses d’idées, ma Barbara d’amour dorée, je te l’ai dit, un jour m’a te côlisser au recyclage. Tu meurs (encore), à la fin de mon histoire. Oui, je sais, c’est triste. Non, fais-moi pas tes yeux de bébé chien, c’est comme ça. Un jour, je vais être guérie de cette peine, guérie de lui, pis un mardi que je me sentirai invincible, je vais sacrer ce cahier dans un sac de plastique transparent et hop, au trottoir !

Mais parce que je suis pas une ostie de sadique, j’ai choisi le recyclage, pas les vidanges. Tu seras pas condamnée à te décomposer au dépotoir, sous une vieille couche de bébé, tes pages enduites d’huile de canne de thon. Non. C’est le principe fondamental du recyclage, tu vas devenir quelque chose d’autre. Quoi ? Bon, OK, oui, peut-être du papier de toilette, fuck, désolée ! Mais y’a mille autres possibilités beaucoup plus nobles qu’on peut imaginer, dont ma préférée : des messages de biscuits chinois. T’imagines ? C’est le rêve, quand on y pense, comme deuxième carrière, mettre le party au cœur d’un biscuit qui goûte rien ! C’est l’équivalent d’être une chanteuse populaire dans tes belles années, pis de finir par performer chaque soir sur un bateau de croisière : du soleil à l’année, ta propre cabine, un public vendu d’avance et des cocktails coco-pamplemousse à volonté. Non, tu peux pas te plaindre.

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