romandamour
De la même autrice
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
***
la machine à laver des rêves
J’aurais pu en mourir, t’sais. Personne n’aurait rien vu pantoute. J’aurais pu me perdre sur les serpents-échelles des cases du calendrier des tâches ménagères, des activités parascolaires et des anniversaires, m’enterrer petit à petit sous des piles de t-shirts mal pliés, faire le petit pois dans le pâté au poulet, devenir doucement transparente dans la section des sous-vêtements pour garçons, fondre dans le fromage orange, me laisser gentiment étouffer de câlins et de reproches, et un jour, m’oublier comme une sacoche, une bonne fois pour toutes, sous un banc de cinéma d’après-midi. Suicide lent, par maternité.
Comment ça va aujourd’hui ? Je voulais juste te demander ça.
Brossard est ni mon amant ni mon vrai ami, mais c’est le seul à ce moment-là qui tient pas pour acquis que, parce que je suis devenue maman, mes jours sont des poèmes en macaronis accrochés sur le frigidaire d’une vie comblée.
Puis il me fait rire. Puis je me trouve belle, en mots, quand il me lit. Lui aussi, il est très très beau en mots. Même avec son bandeau :
27.
OK. J’arrive dans dix minutes.
Quoi ! 10 minutes ? Je fais quoi, moi, pendant tout ce temps-là ?
Tu me fais une belle photo de l’endroit où tu te trouves, whatever t’es où.
OK, attends.
C’est quoi ça, viarge ?
C’est un golf.
Tu joues au golf ? À 10 h du soir ?
Non, je prends une marche.
Une marche ?
Dans le golf. Oui.
OK.
Quoi ?
Non, rien.
Quoi ?
Nan… vraiment, je suis contente.
Contente de quoi ?
Ça me fait plaisir d’entretenir une correspondance avec un aîné.
Pff !
C’est important d’entretenir des liens intergénérationnels.
Je passe la journée sur mon écran d’ordinateur. Le soir j’ai besoin d’air. Je viens ici.
Non c’est bien, je comprends. Golf…
Je le sais que tu ris de moi en ce moment. Mais sache que je suis pas encore vieux, Némo.
Non.
Oué.
Nope.
OK. Prouve-le !
Facile : je porte en ce moment même un bandeau en ratine blanc autour de mon front, ce
qui indique clairement que je suis jeune et sportif.
Côliss t’es nouille. (Tu portes-tu ça pour de vrai ?)
Nouille toé si. (Je réponds pas à cette question.)
***
J’ai trouvé une étoile derrière chez vous. D’habitude, je fais un détour, j’évite toujours de passer près de ton ancien chez-vous – qu’est-ce que tu veux, c’est pas tout le monde qui a les moyens de s’ouvrir les veines chaque fois qu’il va chercher un pain – mais là, ma rue habituelle était barrée par des travaux, j’ai emprunté ta ruelle, pis je me suis retrouvée derrière ton ancien triplex lette. La clôture frost avec la vigne de houblon que t’as plantée, le cabanon gris délabré qui va ben finir un jour par pogner en feu, la table à pique-nique turquoise moisie, les petits collants de chat que Steeve avait collés partout sur le poteau de la corde à linge. Qu’est-ce qu’elle fout ta proprio, maudite marde ? A connaît pas ça le mot « rénovation » ? La vision de notre ancien réel était soudainement beaucoup trop fluo pour mon petit cœur de rocker, faque j’ai braqué les yeux ailleurs. À terre. À terre, ça brillait.
Coudonc, c’est-tu toi, Barbie chérie, qui me les envoies ces petites paillettes là, en direct de ton sky ? T’es folle, estie. Je t’aime. Tiens, elle, je vais pas la mettre sur la couverture.
Je la colle ici. Juste pour nous deux.
I miss you very beaucoup.
***
Au fil de nos conversations, chambre 27, Brossard aussi laisse traîner tout plein de petites étoiles de son quotidien que je ramasse en maniaque pour reconstituer dans ma tête la constellation de sa vie. Je sais pas pourquoi je trouve ça si sexy, mais dans ma tête, il est comme l’Apollon de toutes les situations de banlieue. Il nettoie sa piscine au pH parfait avec les bons accessoires, il plante des bulbes devant sa maison au printemps, il magasine avec son char dans des places pensées spécialement pour les chars, il est en tabarnac après son voisin qui passe sa tondeuse le dimanche, il sait comment sceller le toit de son gazebo qui coule, il comprend à quoi ça sert, un gazebo. J’ai jamais vu sa maison, j’ai jamais osé la googlestreetviewer, mais je suis certaine qu’elle a un peu l’air d’un château et qu’il y a assez de place dans sa salle de lavage pour qu’on puisse danser dedans ! As-tu déjà dansé dans ta salle de lavage, Brossard ?
Certaine qu’il a des petits verres spéciaux, des qui cassent pas, des transparents avec genre des melons d’eau dessus, juste pour servir la limonade sur son deck l’été. Je sais aussi qu’il a un voisin qui collectionne les guitares électriques, un autre qui est allé à Porto pour catcher c’est quoi du Porto. Lui pis sa femme lisent beaucoup. Ils doivent avoir un genre de grand salon tout en bibliothèques avec des milliers de livres dedans, dont quelques-uns sur des thèmes bizarres style « le Canada ». Il a peut-être plus qu’un toaster, deux ou trois, on sait pas ! Mais je sais que je tuerais pour le savoir !
Vu d’ici, Brossard a l’air d’avoir une vie réconfortante, routinière, comme pleine, mais avec beaucoup de vide dedans. Il semble heureux-peureux, pogné dans une sorte de prison domestique, il en sortirait pour rien au monde.
I know, I know, moé zôssi, si on y pense… C’est juste qu’à l’entrée de ma prison à moi il est écrit Clinique sans rendez-vous Dr Phat et associés et devant la sienne, y’a probablement deux lions en plâtre.
***
un lieu si enchante resque que l’on voudrait uri ner dessus
Je te raconterai pas tes funérailles en tout cas. Oh non, Gédéon ! Personne de trente ans et moins devrait mourir anyway, les maisons funéraires sont dont pas faites pour elles. Ark ! Je revois notre gang de chevelus, de vaguement pauvres, d’artistes, de polytoxicomanes, de perdus. On avait tous un peu la tête de la personne qui fait semblant de connaître la défunte pour piquer des sandwichs pis du vin au buffet. On était des bébés adultes, notre amie maman était morte.
En plus, si t’avais vu la déco ! C’est ton père qui a choisi le salon funéraire dans Saint-Léonard. Des colonnes grecques, côliss ! Une ostie de table en faux marbre ! Des rideaux de velours bleu royal ! Comment j’ai fait pour pas foutre le feu et tout péter pour te venger au nom de la Beauté ? Le pire, c’est que je pense que t’aurais aimé ça, ironique, toi.
Mais c’est certain en tout cas, t’aurais adoré la musique. C’est Steeve qui a monté la playlist. T’aurais aussi côlissement ri de mon look de sapin de Noël, ma robe, mes souliers, mes boucles d’oreille. Waaaaaay too much ! C’est Leyla qui a choisi mon kit. Je me suis laissé habiller comme une poupée, assise sur le lit, les yeux fixés dans le flou.
***
Je pense pas cette année faire quelque chose de ben ben plus somptueux que d’aduler ta façon charnue de prononcer dans ma tête les mots chinois et pâté
On est pas fous, on le sait, tous les deux, qu’on a pas rapport de se cacher aux toilettes un mercredi à onze heures du soir pour se texter ce qu’on a mangé pour souper. Fuck, peux-tu croire qu’on a trouvé la façon la moins sexuelle de commettre l’adultère ? Du gros fourrage sans contact : steak, blé d’Inde, patates.
Je l’ai réussi cette fois-ci. Chaque étage est à la bonne place en plus. Je suis pas mal fière. Tu l’aurais aimé.
C’est sûr que j’aurais adoré le déguster. Au complet, la face dans le plat.
Coquin-toi.
Hey, on dit ici que de votre côté dépravé de la rive, Némo, vous mettez du pot dans votre
pâté chinois. C’est-tu vrai ?
Des fois, le sens glisse et devient plus… Harlequin, mais pour empêcher la dérape sentimentale, y’a l’humour, qui est tellement un parfait cache-sexe.
C’est beau, c’est où ?
Une vieille photo de maison de campagne que j’ai prise il y a des années. Imagine-nous,
tous les deux là, vieux, mous, heureux.
Coudonc monsieur chose, tu serais pas en train de me crouser sué bords avec un plan de retraite champêtre ?
Nan.
OK.
Bon, un petit peu, j’avoue. Pardon.
Faque tu m’aimes, c’est ça ? T’es amoureux fou de moi ?
Oui. Veux-tu m’épouser, Némo ?
Why not, pinotte.
Cool.
Quand ?
Genre, jeudi prochain ? Je te texte les détails, la place pis l’heure tantôt.
Super.
Mais pas de robe-meringue de ta Plaza
St-Hubert !
Ah, ben là !
***
Le problème à long terme avec les relations virtuelles, c’est qu’elles sont virtuelles.
Le problème avec moi, c’est que je le suis pas.
Imagine, Barbara, que t’es moi, que t’es bloquée dans le trafic, fait chaud, puis tu obsèdes. Une pensée fixe, une image qui te colle à la peau de la rétine : un pénis.
Puis la lumière passa au vert (pénis).La jeune femme tourna le coin de la rue King (pénis) et vit (autre mot pour pénis) sur le trottoir plein de petits (pénis) courant partout, éclairés par un immense soleil (en forme de pénis).
C’est ça que je disais : tu obsèdes.
Flash du french à l’aréna.
Tout d’un coup, c’est trop urgent, tu dois absolument, right now, savoir ce que goûte chaque recoin de son corps, connaître le poids exact de ses couilles, voir de quoi elles ont l’air ses mains avec tes seins dedans. Tu te dis phoque toute en rentrant à la maison, go, fille, tu vas le faire, tu vas oser dire à Brossard ce que t’as vraiment derrière la tête. On est plus des kids, côliss, ça va faire, les casse-tête ! On en fera quand on sera vieux.
Tu cherches tes mots. Comment dire de façon élégante, amicale, invitante, sexy et totalement désintéressée :
« Viens me baiser
viens me prendre
maintenant
sinon
je vais me liquéfier. »
À la maison, tu fouilles dans tes découpures de romandamour pour trouver une piste.
— Et si on reprenait notre conversation de tout à l’heure ? — Notre conversation ? Il lui caressa les seins, doucement, en faisant saillir les pointes. Elle laissa échapper un petit gémissement.
— Celle de nos corps, jolie Scarlett… Tu veux bien5 ?
Fuck ça… Mais quoi, d’abord ?
Steeve revient de l’école en premier, il me trouve la tête plongée au fond du congélateur vide, pour éteindre mon feu.
— Ça va, Matata ?
***
Je l’sais plus si c’est sain de vivre dans une clinique, Barb. Quand j’entends Leyla, Steeve ou Jerry me dire : « Mes amis vont venir à la clinique après l’école », je me demande si toi, tu trouverais ça sain. Sûrement pas. Je sais juste que ça nous a sauvé la vie. Combien ça coûte un appart pour cinq (dont deux qui travaillent à la maison) à Montréal ? Je veux même pas savoir.
Durant la vingtaine, on a été nombreux à être heureux-niaiseux, ici. Te souviens-tu combien ça avait l’air hot de vivre dans une clinique désaffectée ? Jim, sa gang, moi, et aussi ses mille colocs interchangeables, on occupait chacun un des cabinets. On vivait nos vies de grands primates : batailles de bouffe planquée derrière le comptoir de réception, soccer le long du couloir, jam de casseroles dans la salle de rayons X, vodka dans la distributrice de liquide sanitaire. Si l’oncle à Jim lui avait pas loué « temporairement » ce local au-dessus de la pharmacie, en attendant qu’un groupe de médecins le reprenne, si Jim m’avait pas invitée à y vivre avec plein d’autre monde de sa tribu, je sais pas où je serais en ce moment. Je l’aime encore pareil, notre belle clinique couleur saumon fumeur, avec ses plantes en plastique décolorées, sa salle d’attente transformée en salon et ses toilettes avec les petits signes génériques gars pis filles. Je rougis des fois en voyant nos kids jouer dans des places où Chum pis moi… disons qu’on s’est beaucoup exploré le corps médical.
Je le revois, chaque fois pour la première fois, mon beau Canadien anglais, dans le cadre de porte, fresh arrivé de Saskatoon, en plein hiver, en espadrilles, le manteau tout grand ouvert, pis aweille. Jim nous présente dans l’entrée. Je lui dis en anglais poche quelque chose comme : « T’as pas eu froid dehors pas de tuque, pas de foulard, le manteau ouvert ? » Il me répond dans un français impeccable : « J’ai jamais froid. » Et c’est vrai, tu l’sais, han, Barbie chérie, Chum, il a jamais froid ! Je pense que juste pour ça, je suis tombée amoureuse de lui. Comment on pourrait faire autrement ? Ça et il avait l’air courageux. Je trouve que c’est la plus magnifique qualité qu’un humain puisse posséder. Tu peux aller au bout du monde avec quelqu’un de courageux. Pis bon, il avait des belles fesses (ce qui est aussi une très belle qualité, non ?). Son lit de camp était (supposément) inconfortable, il venait souvent squatter le mien. Son odeur et mon odeur sont devenues amies. Même pas eu besoin de se parler vraiment d’amour. Juste le faire. Vraiment beaucoup. Souvent. Tout le temps.
Depuis, Jim pis les autres colocs nous ont quittés pour aller vivre des vies normales dans des apparts normaux. Pas nous. On s’est dit que c’était mieux de rester ici plutôt que de reprendre ton vieil appart en décomposition avancée. Comme ça, les kids ont chacun leur chambre… leur cabinet, en fait. Mais là, ma vieille, si tu voyais combien on marche droit, maintenant ! On paye rigoureusement le loyer le premier du mois, on circule toute la gang exclusivement par l’escalier de secours pour pas se faire voir par les travailleuses de la pharmacie en bas, quand quelque chose pète on le répare nous-mêmes, bref, on essaye de se faire oublier. Mais à tout moment, on s’attend à ce que des messieurs riches et polis, grands propriétaires de cités sur catalogues, viennent nous sacrer dehors pour développer un projet ben plus essentiel que celui de laisser vivre en paix une famille de cinq perdus. On serait dans la marde si ça arrivait. Avec le salaire d’éternel universitaire de Chum et le mien de poisson-clown, on est pas pauvres, non, mais on est pas riches non plus.
Mais des fois, je sais pas… j’aurais comme aussi envie que le destin nous provoque… Exister ailleurs, why not, pinotte ? Pis je le sais pas si c’est sain pour des kids de vivre dans une place conçue d’abord pour les maladies. Énergétiquement parlant, je veux dire.
Ça doit pas.
Ben oui, Barb, tu vois, moi aussi, des fois, je suis une vraie ptite mère québécoise. Une ptite mère québécoise inquiète.
***
À date, ma Barbie chérie, je réalise que je te brosse un Brossard pas mal trop cute. La vérité vraie, faut que je l’avoue, c’est que depuis le début, y’a comme de quoi qui cloche dans nos conversations. Disons que si cet homme était une saison, ce serait un genre de classique printemps québécois : gel, dégel, pluie, canicule, bouette, grêle.
Des fois, Brossard est bête.
J’ai du travail pis le téléphone me fait chier. Je débranche.
Des fois, Brossard est joyeux.
Helloooooo Némooooo ! Je suis allé dîner tantôt à un resto italien avec un collègue, j’aurais
tellement aimé ça que tu sois là ! T’aurais trippé. C’était totalement kitsch, comme t’aimes.
Faut qu’on y aille ensemble !
Des fois, Brossard est inconstant.
Cool, pour un spagh gratiné avec du vin dans une bouteille recouverte de paille, chu game de traverser le pont.
Yes ! On fait ça. Quand ?
Vendredi dans deux semaines ? On va avoir fini le dossier Motel, on va pouvoir fêter. En plus, c’est mon soir lousse !
OK, mais on se confirme ça. Je suis pas encore certain de pouvoir me libérer. En plus, j’y
pense, c’est plate parce que tu pourras pas en boire si tu viens en char.
Des fois, Brossard est fuyant.
Hey, pis notre plan resto italien vendredi, on fait-tu ça, finalement ? Faut que j’aie le temps de me magasiner une robe sirène à paillettes sur la Plaza St-Hubert.
Non. J’ai un petit rhume pis j’ai beaucoup de travail, on se reprend.
Des fois, Brossard s’absente de notre relation pour une durée indéterminée. Il répond plus. Silence radio, Mario.
Elle soupira de désenchantement en se glissant dans un peignoir-kimono de soie brune, brodé de
motifs ivoire6.
***
C’est toi, la maman. Ç’a toujours été toi, la maman. Sauf pendant deux semaines, l’été. Je te revois, de dos, avec ta queue de cheval qui ballotte, tu empiles dans le fridge des assiettes de pain de viande recouvertes de cellophane. T’as écrit à ton père des instructions au feutre sur la pellicule du plat du dessus. Tu mets aussi les cartouches de cigarettes dans le congélateur. Deux pour deux semaines : va falloir que ton papa se rationne.
— Aweille, GO ! Ma marraine pis son chum nous attendent dans le char. T’es prête ?
Of course que t’es prête. Ton sac à dos doit être dans la porte depuis juin. Le mini chalet d’été de ma marraine à Sainte-Émélie-de-l’Énergie, ça représente pour toi les deux seules semaines par année où tu peux te permettre d’être ce que tu es vraiment à cette époque : une kid. Puis, éventuellement, une ado. Man, avoue que l’été de nos treize ans reste à jamais le plus vedge ever ! Et le plus mémorable. Fait particulièrement chaud. Ma tante pis son homme endurent plus nos faces boutonneuses, faque ils nous ont monté une tente sur le bord de l’eau. C’est notre domaine. On vit dans nos maillots, on les lave quand ils sentent trop la quenouille. J’ai apporté ma clarinette de l’école, je chasse les bibittes sur le lac avec ma musique. Sinon, on fait rien, ou pas grand-chose, on lit avec une voix ironique les Harlequin de Jocelyne, on roule des joints de persil, on s’épile au duct tape, on chauffe nos fesses sur les bancs de plastique du pédalo attaché au quai, on bitche les gens qui passent en canot devant nous. La nuit, on allume un feu pis on fait de l’astronomie sauvage.
— Ça, là, c’est la constellation du Ptit chat cute.
On est deux grandes flancs molles graissées au Muskol, à la peau tannée par la lumière du soleil et de la lune. Mais cet été-ci est spécial, je suis in the mood for love. Mon cœur est gonflé, j’ai les joues roses, je soupire aux deux minutes, je vois des signes de chance partout : dans les trèfles à quatre feuilles, la forme des nuages, les libellules qui baisent en volant. C’est certain, c’est cette année que je me fais un chum ! Je le sens. Tu m’encourages. On parle juste de ça, de mon futur amoureux, de sa dégaine trop cool, de la musique qu’il aime, du trou dans son menton, de ses lèvres charnues, du couple de luxe qu’on va former quand je vais aller le rejoindre en Californie. Tu m’inventes toute une vie américaine : gâteau de mariage à huit étages, triplets habillés pareil, grosse cabane avec terrain de golf privé, lunettes fumées en diamants. Bon, je peux te le dire maintenant, tes histoires m’emmerdent un brin, rien de tout ça me fait rêver. Des kids ? Ark ! Mais toi, tu t’en sacres, pis tu en remets une couche avec des détails de robe pis de ranch by the sea qui te font tripper. Tu l’sais anyway que je vais t’écouter jusqu’au bout, parce que tu le sais que tout ce que j’attends, c’est la Passe des mains. Tu prends ton temps, tu étires ta tire. Souvent je m’impatiente et je te coupe.
— Raconte la Passe des mains.
Faut pas que t’oublies aucun détail. Et moi, je dois faire comme si c’était la première fois que je l’entendais. Je te revois dans la tente, à la lumière de la flashlight, tu ajustes l’élastique de ta couette, tu prends ton air sérieux.
— On le sait, Mike a mille talents. Entre autres, il dessine comme un dieu. Il dessine tout le temps. N’importe quoi, n’importe quand. Surtout quand il est nerveux. C’est lui qui a tout dessiné son premier board…
— Avant la compétition de Santa Fe.
— Exactement. Il a fait tous ses skates après. Toujours des traits noirs au feutre…
— … sur fond blanc.
— Toujours… Mais là, t’es partie. Depuis un boute. Tu fais une tournée mondiale avec le band vraiment hot que tu chantes dedans.
— Ah, j’y ai pensé, pis j’peux-tu être bassiste à place ?
— OK. Faque t’es partie jouer de la basse autour du monde pis lui, il capote. Il s’ennuie trop. Il dort plus. Il écoute tes disques en boucle en buvant de la bière pis en pensant à toi. À un moment donné, il s’en peut plus faque il prend un crayon…
— Noir.
— Oui, noir. Permanent. Puis il dessine ton visage, ici, à l’intérieur de son bras, proche de la veine du cœur. Ça lui fait du bien de faire ça. Il se sent mieux. Faque il continue, il s’arrête plus : des notes de musique, des petits mots cute, des poèmes, pis plein d’affaires qui lui font penser à toi. Tellement qu’au bout d’un moment, il a les ongles, les doigts, les deux mains pis les avant-bras recouverts de dessins, jusqu’aux coudes.
— Comme des manches. Des gants…
— Oui, comme des gants en tattoo… Puis, au bout de la nuit, il s’endort. Comme ça… Pis là, c’est le matin. Pis tu rentres.
— De ma tournée.
— Oui. T’es full belle pis bronzée, tu portes le top, là… T’sais celui que j’aime ?
— Celui avec le zip ?
— Ouais.
— Ah, je sais pas, je l’aime pu trop, comme.
— OK, ben un autre d’abord. Encore plus hot.
— OK.
— Pis là, il se réveille et il te voit. Il est trop content. Mais il dit rien. Tu t’approches du lit. T’enlèves ton linge, paf, par terre d’une shot. Pis tu t’étends à poil à côté de lui, full relaxe. Puis lui, il est torse nu, pis tu vois ses bras pis ses mains tout bariolés. C’est full beau. Il te regarde. Il se met à te toucher. Doucement. Tu vois ses mains noires toutes dessinées remonter sur ta peau dorée. C’est comme weird, pis sexy en même temps.
— Oui.
— Tu te laisses faire.
— Oui.
— Pis là il prend le crayon qui est resté sur la table de chevet.
— Oui. Pis il dessine quoi ?
— Ben, euh… À l’intérieur de ta cuisse, il trace les contours de… euh, une étoile ? Ou non, d’une belle rose ! À épines.
— Oui, c’est beau, ça ! Une rose ! Et pis là ?
— Pis là, ben, vous allez faire l’amour. Pis ça va être fou malade.
Ça s’arrête toujours là, parce qu’on a pas une idée ben ben claire de comment ça se passe après. L’affaire du pénis dans le vagin, je me souviens qu’on comprend, mais c’est pas exactement intégré en 3D dans nos petits corps, non ? Mais le désir est là. Nos fonds de maillots en témoignent. Pis quand on s’enveloppe chacune dans notre sleeping pour dormir, moi je retourne à l’image des mains feutrées de mon amant et je les laisse se promener pas mal partout sur moi. Il remonte avec deux doigts la tige de la rose à épines.
L’amour est là aussi, je le ressens, puissamment. J’ai treize ans et suis complètement in love avec Mike Carroll, un skateux professionnel de Californie que j’ai découvert dans un article de magazine. Je dors avec la revue Transworld Skateboarding sous mon oreiller. Tout ce que je connais de lui est dans ces pages glacées et fripées. Mais la boule que j’ai au ventre, la sensation, quand la nuit se lève, que les étoiles brillent seulement pour Mike et moi, est complètement réelle. Et c’est la MÊME que celle que je vais ressentir, quelques années plus tard, pour des vrais gars en chair et en chair. Puis c’est le même exact tremblement de cœur qui va m’envahir chaque fois que Brossard va faire sa magie dans mon téléphone.
Rien que de penser à Mike lui procurait des frissons. Il l’attirait follement, et ce n’était pas seulement parce qu’il était séduisant, riche et célèbre. Non, vraiment pas. Elle aimait la lueur hésitante qu’elle avait perçue dans ses yeux l’autre soir… Une lueur qui prouvait qu’il se remettait
probablement en question. 7 Ou peut-être pas. Peut-être imaginait-elle ce qui lui faisait plaisir…
Ce qui me fait peur, ma Barb en cœur, c’est que j’ai peut-être même pas besoin d’une vraie personne pour être en amour. Juste d’une bonne histoire.
***
J’arrive toujours un peu en retard, un peu gueule de bois, un peu crottée avec les cheveux gras aux réunions de parents. C’est clair que je fais exprès. Inconsciemment exprès. Comme pour dire « je suis juste la remplaçante, la doublure, c’est pas moi la vraie mère, demandez-moi pas d’avoir une opinion sur la classe de neige ou la sorte de biscuits pour la collecte de fonds ! » Le Merveilleux Monde de Villeray, c’est un petit village ; à l’école, tout le monde connaît l’histoire de notre famille de force. Les autres parents sont vraiment super fins avec moi, yeux brillants, sourires accueillants, jasette smatte de corridor, mais j’arrive juste pas à blender. I’m not a mère professionnelle, bordel ! Je voudrais porter un dossard fluo qui avertit tout le monde de mon incompétence : Mom in progress.
Mais au moins, je me dis que j’y vais. Je punche. Parce que je sais que ça fait plaisir à Leyla, Jerry pis Steeve, ce genre de normalité, une mère qui fait des affaires scolaires de mère. Avant d’entrer en classe, je prends une grande respiration, je me cache la face dans le foulard, je marche dans les rangées sans regarder personne. Mon phone brûle dans ma poche de jeans et je réponds mentalement : « Dérange-moi pas, Brossard ! Je suis une ptite mère en chantier. » Je m’assois sur une chaise et je fixe la prof qui est debout, dos au tableau. Je la fixe tellement fort qu’au bout d’un moment, elle se met à avoir une sorte d’aura lumineuse autour d’elle. J’essaye d’en deviner la couleur.
***
Femme fourmi dans un sablier tout cristal et laiton tourne aux heures mal de cœur le temps coule
sous ses talons couleur sable
UN JOUR, JE RÉALISE QUE JE SAIS PLUS TROP OÙ EST BROSSARD.
Il est où ces temps-ci ? Il semble ailleurs. Ailleurs où ? Il s’est fait une autre blonde virtuelle ? Il est dans une phase intensive de travail ? Il m’écrit plus beaucoup. Et c’est mou. J’ai comme un feeling… Ou c’est moi la grosse junkie qui en ai jamais assez ? Non. C’est objectif, il call plus jamais la chambre 27. Depuis presque deux mois. On fait juste se texter de temps en temps des affaires amicales, comme des amis amicaux. Mais moi, j’ai besoin de ma dose de rose, faque je commence à être téteuse. Je lui envoie des photos de lapin drôle en espérant qu’il trouve ça drôle. Bof, il me renvoie un émoji sourire timide, sur lequel je vais pouvoir surfer un bon quatre jours… avant de lui réécrire. J’ai toujours de mon bord les bonnes vieilles questions pour la job pour attirer son attention, mais il est sloppy dans ses réponses à ça aussi.
GIF de chien en patins.
Il me répond rien.
Il a raison, c’t’un maudit GIF de marde !
Je me sens comme un clown mal démaquillé qui fume dans la salle d’attente d’un centre de dépistage de maladies transmises sexuellement.
***
Avec ce que je sais aujourd’hui sur l’âme moisie de cet homme, j’arrive même plus à comprendre exactement pourquoi j’ai collé aussi fort sur son papier à mouches. Pourquoi j’avais donc tant besoin qu’il me trouve belle, pis fine, pis bonne dans tout, tout le temps ? Je pense que je lui ai déjà dit une fois que je savais très bien nager sur le dos.
POURQUOI – VIARGE – J’AVAIS BESOIN QU’IL SACHE QUE JE NAGE TRÈS BIEN SUR LE DOS ?
Évidemment, lui, dans la phase où on s’écrivait beaucoup, il me répondait une affaire quétaine et facile et pleine de sous-entendus niaiseux qui me faisaient friser les orteils d’érotisme, style : « of course que tu nages bien sur le dos ».
Eh, misère ! J’étais telle cette pauvre Denise Jordan, belle océanologue sous l’emprise de son propre désir irrépressible de séduire l’intrigant Jake Barstow dans Un mur de solitude :
Machinalement, elle plaça le Boléro de Ravel sur la platine. Le son était au minimum et pourtant la musique emplit aussitôt la pièce, troublant agréablement la tranquillité du paysage tropical.
Immédiatement, Ravel trouva écho en elle. Les sonorités étaient pressantes, comme la vie elle-même. Inconsciemment, elle se mit à danser, portée par le rythme : transformée soudain en esclave turque, chevilles et poignets cerclés de bracelets d’argent, elle dansait pour le plaisir de son maître, un maître dont les yeux gris appréciaient la grâce et la sensualité… — Très joli, approuva une voix
masculine 8.
À la page 75, j’ai pitché Un mur de solitude au bout de mes bras. Ce livre est tellement sexiste qu’il mérite encore plus que les autres Harlequin de devenir des épluchures de poèmes. Non, mais sérieux, Jake ! Denise Jordan est une scientifique venue aux Bahamas pour faire de la biologie sous-marine ! Pas pour se faire visiter le décolleté de sa camisole (de soie vert menthe) chaque fois qu’elle se penche pour récolter des échantillons sur la plage !
***
Y’a longtemps que j’ai effacé toutes nos conversations sur mon téléphon, Gaston. Il m’a fallu un tiers de bouteille de Maker’s Mark pour peser sur « Supprimer » et envoyer au néant tout notre motel virtuel et ses suites. Les conversations que je t’écris à toi, ma Barbara, c’est du pur jus de mémoire. J’espère que tu apprécies l’effort que je mets à les reproduire avec réalisme. Mais la vérité, ma beauté, c’est que j’ai tellement lu et relu et re-relu nos textos dans les temps creux, quand il donnait pas de nouvelles, que j’en connais plusieurs par cœur. Pour vrai.
Ce qui fait le plus mal quand je les retranscris, c’est que j’entends – ostie – sa voix. En tout cas, la voix qu’il a dans ma tête. Ça me saigne. C’est qu’il a une voix tellement fabuleuse, granuleuse, rieuse, avec un peu de beurre dedans, mais pas trop. (Je sais que tu comprends ce que je veux dire par « du beurre dans la voix ».)
Tu sais quoi, Némo ?
Quoi ?
J’aime TOUT de toi.
« J’aime tout de toi », fuck ! Comment on survit pour de vrai à une phrase comme ça, han ? C’est quoi les mots simples, les mots rassurants, les mots d’enfant qui existent pour expliquer à un cœur éponge que le monsieur qui t’a écrit ça, eh ben, quelques mois plus tard, finalement, il le pense plus, et il aime plus pantoute tout de toi ? Oui, parce que Brossard, un petit matin ordinaire, a juste arrêté de m’écrire. Notre conversation est décédée sur ces quelques mots :
Hey t’avais raison, il existe ! Je l’ai enfin pogné le fameux mot de biscuit chinois : « Vous vous intéressez aux services publics. »
Il l’a vu, il l’a lu, mais il a jamais répondu, Manu.
Et j’ai pas osé lui réécrire. Je sentais vraiment que c’était fini. C’est comme ça. Qu’est-ce que tu veux ? On vit maintenant dans un monde à pitons, ma Barb : y’en a un pour aimer, y’en a un pour effacer. Entre la naissance et la mort, t’as trois points de suspension pour patienter.
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de la viande qui veut trop
Une femme vit toute seule depuis toujours avec son chien. Le jour de son anniversaire, sa famille décide de lui faire une surprise en se cachant dans son sous-sol pour lui crier un gros BONNE FÊTE quand elle reviendra de la job. Ballons à l’hélium dans les mains, chapeaux sur la tête, ils attendent dans le noir. La femme arrive, rentre chez elle, on l’entend qui descend les marches en appelant son chien fidèle.
— Rex ? Viens ici, mon beau Rex. J’ai quelque chose pour toi.
Pis là, la famille allume la lumière et voit la pauvre femme, chemise ouverte, chest à l’air, avec du beurre de pinotte sur les mamelons.
Dans les nombreuses légendes qu’on se racontait entre kids de ruelle, tard les samedis soir, quand les parents étaient trop chauds pour penser à nous coucher, il y avait toujours madame Beurre de pinotte et aussi celle de la pauvre fille qui avait pris du fameux Spanish Fly, une drogue supposément hautement aphrodisiaque qui était censée te changer en succube du sexe après une seule goutte posée sur ta langue. On aurait retrouvé la jeune vierge morte dans la voiture de son papa, avec le bras de vitesse profondément enfoncé dans le vagin.
Si les légendes urbaines servent à avertir les enfants des affaires qu’il faut pas faire – comme de ne pas chauffer un canot volant avec une gang de dudes soûls à minuit, ou de ne pas croquer dans la pomme avec un pénis qui dépasse – c’est certain, ma poulette Barb, que madame Beurre de pinotte et miss Spanish Fly ont été inventées spécialement pour nous mettre en garde contre nos propres désirs : une femme qui a envie de baiser, vieille fille ou jeune poulette, c’est laid, humiliant… et potentiellement mortel lorsque combiné à une autre drogue. Quand on se frottait, le soir, chacune de notre bord, en pensant à notre skateux préféré, leurs fantômes de femmes folles flottaient sûrement au-dessus de nos lits.
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Silhouetteélancéemaiscourbesvoluptueuses mainsfineshanchesétroitesongleséclatants
ventreplatcheveuxondulésdroitssouples
poitrineplantureuseetmenuedoucefermebrune blonderousse Debout sur
ma valise de corps de femme je saute je force mais je n’arrive pas à faire rentrer tout ça
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T’as pas eu le luxe de vieillir, je vais te raconter comment ça se passe. Un soir, ma lapine en sucre doré, tu souffles le gros 38 sur le top de ton gâteau. T’es pas trop fan des bilans, mais là t’as pas le choix de checker in avec le réel : t’as trente-huit ans, trois enfants en garde partagée avec deux morts, un chum à roulettes, un feu amant virtuel, bref, tu baises pas fort fort. Pourtant t’as un corps, et il est carrément… allez, osons coller ici le mot de Harlequin qui traîne justement sur mon bureau… ardent
Ouais, ardent. Il est pas spécialement beau, non, mais il est plein de recoins doux et de super pouvoirs intimes. T’aurais envie d’être juste ça, pour un temps, pour quelqu’un, un corps ardent, prendre et surtout être prise, devenir la doudou préférée d’un homme pieuvre, la balle antistress d’un géant très très stressé.
Puis c’est là que ça se met à vibrer dans la poche de ta jupe : c’est peut-être lui, ton amant portatif et repentant, au bout de la ligne ? Tu trouves un prétexte pour plaquer tout le monde qui est là, autour de la table, pour toi. Tu vas te cacher aux toilettes pour voir sur ton phone si c’est LUI, s’il s’excuse finalement de t’avoir ghostée, s’il te souhaite bonne fête, s’il pense à toi souvent, s’il t’aime un-peu-beaucoup-à-la-folie, s’il vient d’acheter une île à Boucherville pour t’y emmener vivre comme des sauvages et cracher sur les gens qui passent trop proche en bateau.
Mais non, Léon.
C’est ta cousine qui veut que tu lui passes ta van de môman pour aller chez IKEA samedi (Bonne fête by the way !). Faque tu te mets à déprimer parce qu’il est 21 h 37 pis qu’il t’a pas écrit pour te souhaiter bonne fête, même si, c’est certain, Facebook lui a rappelé quatorze fois durant la journée. Là, t’es bonne pour une brassée mentale au cycle SPIN : « Est-ce qu’il pense à moi – est-ce que ç’a voulu dire de quoi, pour lui, cette romance Messenger –est-ce que j’ai été too much dans mes derniers textos – est-ce que je devrais lui écrire comme si de rien n’était pour avoir de ses nouvelles et signifier (zéro subtilement) que c’est ma fête ? » Tu reviens à table, le sourire crispé, les yeux dans le vague, tu es clairement en train de faire semblant d’exister. Et ton chum à roulettes, tes amis et tes kids le voient bien, mais ils font semblant que tout est OK, pour pas te faire chier.
23 h 56. Dans quatre minutes, c’est plus ta fête. Il est carrément passé à côté. Tant pis pour l’île à Boucherville. Pourtant il est là, en ligne, tu le vois ben. Il fait quoi, il parle à qui ?
T’as envie de pleurer, faque tu te soûles.
T’as envie de l’appeler juste pour entendre sa voix, faque tu pars danser dans le salon avec Steeve et Leyla.
T’as envie de crisser ta visite dehors et t’enfermer pour lui écrire une lettre d’amour sur un papier japonais fabuleux, faque tu montes sur la table et tu transformes le journal du jour en confettis.
T’as envie de te couper avec le couteau à gâteau, juste un peu, une petite entaille au bas du pouce, pour avoir mal ailleurs qu’au cœur, faque tu t’en vas fumer avec ton ami Todd pis son chum dans l’escalier de secours.
D’ailleurs, t’as envie de crier « au secours », mais à la place, tu leur poses des questions à développement multiple pour fermer ta gueule et serrer les dents.
Bref, t’es full au milieu de la foule, mais t’es toute seule, baby.
Ou presque.
Une chance t’es là, ma Barbara de papier.
Reste plus qu’à aller me coucher maintenant. Bonne nuit, ostie. xxxxxxxx
Épuisée par les sentiments contradictoires qui l’assaillaient, par la lutte qu’elle menait contre ses propres émotions, et par ses efforts pour profiter avec insouciance de sa soirée avec René Boudreau, Joy referma avec lassitude la porte de sa chambre, puis alluma le lustre de cristal qui servait de
plafonnier 9.
***
JERRY
Lui, c’est un vrai petit spécial, han ? La première affaire qu’il a choisi de montrer au monde, c’est son beau petit cul. T’étais en côliss parce qu’à cause de ça, t’as été pognée pour accoucher à l’hôpital plutôt qu’à la maison des naissances. Moi, j’ai tout de suite aimé sa belle tête de panda, sa petite tache de vin autour de l’œil gauche qui faisait présumer aux médecins pleins de troubles de santé badtripants, qui finalement sont jamais arrivés. Mais quel monstre, pareil ! Le jour, bébé Jerry était relax, joyeux, une vraie caravane de fun à lui tout seul, mais la nuit, ark, il chialait non-stop, comme s’il avait des aiguilles dans la couche. Je sais pas comment t’as fait pour pas le mettre dans une boîte « à donner » sur le trottoir. Il te prenait pour une tétine, en plus ! Toujours scotché sur tes jos comme un poisson-vidangeur sur sa vitre d’aquarium, pas une minute de break. Il t’a vidée, t’étais transparente à la fin de l’allaitement. La vérité, c’est que je le haïssais un peu, à cette époque-là, de te sucer ta vie comme ça. Tu vois combien je suis l’incarnation de Satan ? Qui fait ça, à part moi, haïr des bébés ?
Tu sais comment il m’appelle, maintenant ? Non, j’ai peur que tu sois jalouse si je te le dis…
Jerry a eu neuf ans en mai dernier. On lui a fait faire un gâteau yin yang, puis on lui a donné ce qu’il voulait, un ensemble de tiges de bambou dans un plat chinois, un genre de jardin zen. Zen comme son air, la journée qu’il a emménagé à la clinique. Il a placé ses affaires avec application dans sa nouvelle chambre, installé ses Lego et ses livres sur l’étagère, ses mille pandas sur son lit. On s’est dit, Chum pis moi, que Jerry allait bien s’adapter chez nous, facile ! Mais le soir, il est venu en pleurant se coucher direct entre nous deux. Il a crié et tremblé, une partie de la nuit, comme quand il était bébé. On l’a collé, puis il s’est finalement endormi au petit matin. Pas nous. Après une semaine de crises nocturnes à pas dormir, j’ai appelé le 811 pour demander des conseils à une infirmière.
— D’accord, pour commencer, quelle est la date de naissance de votre enfant ?
— C’est le… euh… le… c’est en mai, euh… Attendez je suis plus certaine, je… je vais aller vérifier sur sa carte d’assurance malad…
— Pardon ? Vous savez pas la date de naissance de votre enf…
J’ai raccroché.
Jerry a passé un an dans notre lit. C’est long, un an. Mais c’est doux aussi. Pis après, j’ai découvert le sens du mot « transition » dans un blogue de mamans professionnelles (no jugement ici, s’il vous plaît ?). Pis là, on a mis un petit matelas de « transition » à terre, à côté de nous. Quelques semaines plus tard, un matin, Jerry était plus dans notre chambre. Déménagé pour de bon dans sa caverne d’ours. J’ai dû m’adapter à son absence. J’ai longtemps, dormi avec un de ses toutous. Transition.
Faut que je te raconte : un jour d’hiver, lui, moi pis Steeve, on sort de la Grande Bibliothèque les mains pleines de livres, il fait moins mille dehors, on embarque dans l’auto. Je viens pour démarrer, mais je remarque en regardant dans le rétroviseur que Jerry a plus de tuque.
— Est où ta tuque ?
Il me répond pas. Il est en train de jaser avec Rototo-Bacon, son nouveau toutou (panda !).
— Jerry, je te parle, cibole !
— Quoi ?
— Ta tuque ? Est où ? Tu l’as oubliée à la bibli ?
— Non, je l’ai donnée au monsieur panda.
— Quel monsieur p… ?
— Là-bas.
— Où ?
— Là. Il a dit qu’il avait froid. Faque je lui ai donné ma tuque.
— Han ?
Je me retourne et je remarque, à gauche de la porte tournante de la bibliothèque, assis sur un carton, un itinérant obèse avec un manteau noir et blanc et un œil au beurre noir. Il porte fièrement la tuque panda de Jerry.
— Oh fudge… Shit… OK, euh, mon ptit pitou ?
— Oué.
— Ta tuque, là, tu réalises que tu lui as donnée au monsieur, comme… pour toujours ? Han ?
— Oué. Nous, les pandas, on s’tient entre nous autres.
— Euh, OK, bravo pour la solidarité, mais là, y fait frette pour toi aussi, non ?
— Pas grave, maman panda, a va m’en acheter une autre.
— Maman panda, a va te donner l’ancienne tuque à Steeve pour pas que tu gèles !
— Pis parce que je suis une personne très très swell, maman panda va m’en acheter une autre pareille, en forme de mon animal préféré, avec les mêmes gros pompons en avant, pis l’étiquette verte qui dépasse derrière.
— Maman panda, a trouve que t’exagères, Jean-Pierre !
— Inquiète-toi pas, Rototo-Bacon, ça, ça veut toujours dire « oui » en langage de mère panda.
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Quelque chose de pourri dans le Royaume de mon lit
On s’ennuie, ostie. C’était jamais arrivé avant. Chum et moi, on a toujours eu une sorte de connexion des corps, on a toujours fait l’amour, l’un dans la prolongation de l’autre, sans trop se poser de questions, surtout dans les moments toff (et ils sont nombreux). C’était une sorte de manière de se garder alignés. Les mots et les gestes romantiques sont souvent compliqués, prennent du temps qu’on a pas. La baise, c’est simple, rapido, ça fait du bien et ça dit ce que ça a à dire. Mais là… je sais pas… quand on se touche, il y a comme du cellophane entre nos corps. C’est dull. Et côliss, je pense tout le temps à l’autre tata. Même si c’est un gros tata. T’es où, espèce de gros tata ? Pourquoi tu te mets entre nous deux au lieu de juste envahir mon téléphone de petits mots doux ?
Ça me rend triste, c’était comme un super pouvoir à Chum et moi, la baise. Va peut-être falloir penser faire comme tellement de vieux couples et ranger le sexe dans l’armoire des affaires qu’on utilise pas souvent, avec les assiettes à escargots, les bols à soupe à l’oignon et le caquelon à fondue au chocolat.
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Je sais que Brossard est pas mort en tout cas, je vois passer ses commentaires sur le groupe de discussion de la job. Même si je me force pour pas rire, je le trouve ben drôle. Je parie que toutes les filles de la job trippent dessus aussi.
Beaucoup de femmes le trouvaient séduisant. Il était même considéré comme un bon parti ! Il avait
réussi sa carrière, était ambitieux, et se lavait régulièrement les dents10.
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T’avais loué, à la bibli du Patro Le Prévost, un livre pour apprendre à lire dans les lignes de la main. Le lendemain, tu t’étais installé un kiosque de chiromancie dans la ruelle. Line-up d’enfants qui te payaient en bonbons Rockets pour se faire prédire un avenir arc-en-ciel et sucré. Moi je tétais un peu en retrait, je voulais être ta dernière cliente, pour que tu prennes ton temps avec moi, pour feeler un peu plus spéciale que les autres suiveux en file. Pis quand ç’a été à mon tour, t’as pris ma main et sans la regarder, tu m’as dit :
— Tu vas avoir des jumeaux.
— Des jumeaux ? Han ? Où cé qu’tu vois ça ? Quelle ligne ?
— Y’a pas de ligne, mais t’es tellement dans la lune, si le Ciel te connaît un minimum comme je te connais, il va te donner des enfants en double, au cas où t’en perdrais un.
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perdue sur une plage écho au loin les sonorités aveuglantes d’un lustre en diamants se couchant
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Moi, sexy dans un party sexy avec des copines sexy. Un party de travail chic n swell, dans un loft immense, avec de l’alcool de toutes les couleurs pis de la musique que je comprends pas. Organisé par des associés de la Boîte. Pour chasser la peine à grand coup de n’importe quoi, c’est juste parfait. Il sera peut-être là, lui, le gros con, mais probablement pas, il travaille tout le temps, puis il vit du côté dull du fleuve, puis il fuit les gens, puis il est con. (Je l’ai déjà dit, han ?) Pis je m’en fous, oui, parce que je suis sexy dans ma petite robe verte qui me fait presque presque bien, parce que j’ai perdu un peu de graisse, parce que oui, côliss, faut ben que ça serve à quelque chose des peines d’amour, non ? J’ai aussi mis des boucles d’oreille qui tintent dans mon cou quand je bouge la tête, mais personne peut les entendre parce que le son autour est ben trop fort.
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Moi, sexy et un peu soûle, avec mes trois collègues sexy et pas mal soûles, dans le monte-charge, pour aller aux toilettes trois étages plus bas. On ricane comme des nouilles. Elles ont toutes laissé leur sacoche sur leur chaise, juste moi qui, par habitude, traîne ma grosse roue de secours en cuir magané. Les filles me niaisent à fond, s’amusent à deviner tout ce que je traîne là-dedans. Ça nomme des affaires weird, mais leur imagination n’arrive même pas à la cheville de la réalité. J’ai TOUT là-dedans, name it, je l’ai : des plasters fleurdelisés pour les bobos de la Saint-Jean, des ciseaux en forme de père Noël, des outils d’horlogerie, des étoiles en paillettes, des pastilles chanceuses, une patte de lapin contre la toux… tout !
Et puis, tout à coup, bruit métallique anormal, le monte-charge s’arrête net sec entre deux étages et la lumière s’éteint ! Imagine, on est quatre pitounes crêpées, plongées dans l’obscurité totale et enfermées dans une cage en fer. Les petits cris aigus se font entendre assez rapidement merci : « Fuck on a pas nos cells, y’a personne qui nous entend avec la musique, on va rester pognées ici, on voit rien ! »
T’aurais dû me voir, t’aurais été fière de moi : avec la confiance d’une mère qui fait pas mal juste ça de sa vie, rassurer du monde qui a peur dans le noir, je plonge ma main dans mon sac, gros comme trois placentas, et j’en ressors, calmement, le mini sabre laser Star Wars que j’ai confisqué à Jerry parce qu’il l’avait fourré dans l’œil de son frère. Je le place au-dessus de ma tête et je pèse sur le piton en plastique. Un son enregistré de sabre qui tranche une affaire retentit dans l’air et la cabine de l’ascenseur est immédiatement inondée d’une lumière bleu électrique. Han ? C’est qui le Jedi icitte, han ?
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Moi, plus vraiment sexy et ben trop soûle, penchée sur une table à côté d’une collègue dont je me rappelle plus le nom faque je l’appelle Nicole, pis a s’en côlisse parce qu’est finie elle aussi, pis a m’appelle Caroline… Je ferme les yeux pour avaler ma dernière gorgée de drink – le monde est un big manège tournant – et quand je les ouvre il est là. La Bête. Le Tata. Le gros trou du cul. Il est venu. Je le vois dans un éclair de stroboscope. Fuck ! Il est beau. Re-fuck ! Tellement beau, si tu savais. Il passe devant notre table ; salut crispé en direction de Nicole, puis salut crispé en direction de moi, fausse Caroline soûle. Puis il se sauve, se perd dans la foule. Je le reverrai plus de la soirée.
Ma collègue le pointe du doigt, même s’il est plus là :
— Pfff, c’te gars-là, mééééééééchant malade dans tête !
— Han ?
— Mais il écrit ! Il écrit tellement bien, ma Caroline, oh my ! Mais, il fout rien avec son zizi ! Il couche pas.
— Il… What, Nicole ?
— Tu te souviens-tu, au secondaire – c’est dégueu quand on y pense – mais les filles avaient des étiquettes : celles qui couchent pis celles qui couchent pas ?
— Ouais, mais c’est quoi le rapport avec lui ?
— Ben, ce gars-là, il couche pas ! Je l’sais parce que j’ai déjà eu une loooooongue romance textos avec.
— Une… han ?
— On s’était croisés dans une réunion qui avait fini tard, ça avait comme vraiment cliqué entre nous, pis le lendemain, il m’a écrit une affaire trop cute. C’était quoi donc ? En tout cas, je lui ai répondu pis on a commencé à s’écrire… Avec plein de sous-entendus cochons pis de ptits cœurs, mettons.
— Pis ?
— Pis, ben j’ai presque failli tomber en amour avec ! En fait, non, correction : j’ÉTAIS un peu en amour… J’pense…
— Ah, OK. Pis qu’est-ce que… qui… s’est passé ?
— Ben rien, justement ! J’ai tout fait pour le revoir après, pour même juste aller prendre un café, mais à chaque fois, c’était super compliqué, il pouvait pas ou, à la dernière minute, il me chiait dans les mains ! Des excuses bidon : trop de travail, des urgences bizarres. Bon, il est full marié, tu l’sais, han ?
— Ouais, je…
— Une femme, une petite fille pis la grosse cabane en banlieue, le chien pis toute… Attends, y’avait-tu un chien ?
— Il avait peut-être peur… de… je sais pas… l’engagement…
— Nan, je me trompe.
— Quoi ?
— Y’avait pas de chien… Mais il m’écrivait des affaires là, c’était tellement beau ! Il devrait être écrivain, je te jure.
— Et il était-tu comme… euh… Est-ce qu’il aimait TOUT… de toi, Nicole ?
— Non, mais attends ! L’affaire, c’est que c’te gars-là, il est vraiment fu-cké, mais niveau olympique ! Premièrement, j’étais pas la seule fille, oh non ! En jasant de ça avec Vanessa…
— Vanessa ?
— Oué, celle des Ressources humaines.
— Ah, elle.
— Oui.
— Non, je sais pas c’est qui.
— Ben elle, elle a eu aussi une romance textos avec lui ! Peut-être en même temps que moi, c’est pas sûr. Mais il a jamais couché avec elle non plus, ça, c’est con-fir-mé. Il couche pas, je te dis ! Il fait juste tripper sur son téléphone avec sa femme à côté…