romandamour

Amélie Dumoulin · Chapitre 1 sur 2 · partie 4/4

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romandamour

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Tu veux dire que le dude, il a l’air de tripper sur ton amie… Euh, comment a s’appelle donc ?

— Christine.

— Mais c’est qui donc, elle ? Tu m’en parles jamais de Christine !

— Ah Leyla, j’t’ai dit, c’est une amie de la job, t’a connais pas !

— Anyway. Pis là, Christine est pas sûre si le dude il trippe sur elle, ou s’il est juste un peu trop friendly dans ses textos, c’est ça ? A veut savoir qu’est-ce que le gars veut vraiment.

— Genre.

— Ben c’est facile, voyons !

— Quoi ?

— Faut juste qu’a change sa photo de profil !

— Hein ?

— Elle met un selfie full sexy d’elle, pis elle attend.

— Elle attend quoi ?

— Bah, généralement le dude va liker sa photo genre instantanément, pis lui réécrire un petit commentaire en privé pour lui dire « ayoye t’es trop hot sur ta photo ».

— Pis là ?

— Pis là, c’est le moment pour Christine de faire un move clair.

— C’est quoi, un move clair ?

— Elle peut juste écrire « je te veux », ça fait la job, mais elle peut mettre ça plus cute si a veut. C’est sûr que si c’était toi, en tout cas, t’écrirais sûrement tout un poème pour dire ça.

— Un… han ? Moi ? Non !

— Ben là, tu me textes quasiment en alexandrins pour me demander de rapporter du lait !

— Naon !

— Oué.

 

***

Ta nouvelle photo, Némo ! Ton visage beau comme un paysage. Pis les petites montagnes

qu’on devine en dessous me rendent fou. (Désolé, je rime quand je suis perturbé.)

***

Je me souviens encore par cœur de ton visage. Quelque chose de sublime et d’intransigeant dans ta face exprimait l’infaillibilité des nombres, la gloire de la symétrie, Athéna ! On pouvait deviner quelle beauté glaciale t’aurais réussi à être à un âge où la plupart des femmes aspirent juste à ne pas se faire pipi dessus en riant de la joke de l’animateur du samedi. Du côté gauche, la partie un peu cachée par un toupet, on pouvait lire la détresse de l’enfance. Un œil plus petit, qui tremblote un peu, un grain de beauté timide juste en dessous. T’as pas eu le luxe d’être une kid, t’as pratiquement élevé ton père… C’était écrit sur ton visage. La combinaison de chaque facette formait un tout inclassable qui rendait ding ding les hommes. Ça, et évidemment ton irréprochable beach body entretenu grâce à une haine rigoureuse de ta propre alimentation.

Dans les bars, c’était toujours toi qui attirais les mâles en chasse, moi qui dealais avec les perdants déconfiturés. Beaucoup se sont cassé la gueule en essayant de te gagner, la plupart finissaient par espérer au moins repartir avec moi comme prix de consolation. Toujours on quittait la place ensemble, le toutou chic et le toutou cheap qui déambulaient dans la rue, en marchant tout croche sur la ligne au centre.

Non, on était pas des filles à gagner ni à prendre. On était juste des filles qui voulaient se faire comprendre. Mais les chasseurs-de-bar, avec leurs fusils-bébelles, sont si peu intéressés par les battements d’ailes de papillons qui provoquent en nous des vents, des vagues, des tempêtes !

 

***

Je suis

flambant e nue dos à toi Avec mille colliers attachés au cou Des courts des longs

des jusqu’à mon nombril des ors des argents des madones des os de chance des dés à jouer

 

Tu les enlève s un par un patiemment Et chaque fois qu’une chaîne tombe par terre tu flatte s

mes fes ses tu embrasse s ma nuque de plus en plus libre et électrique chair de poul ette partout Et là c’est le dernier collier tu commences à être pas mal pressé peut-être même un peu tan né

Tu tremble s tu ru s hes avec la petite attache tu sacre s je me retourne Non Celui-là je le garde

 

c’est mon médaillon d’Apollon le dieu du Soleil Je vais te baiser avec le Soleil Tu m’ observe s

en glissant un doigt rieur sur ma courbe T’ aime s la viande la mienne ça se voit J’ai envie

tout de suite de m’agenouiller d’y goûter imprimer sur mes lèvres la mémoire de ton gland

pour tous les dimanches d’hiver pas de lumière pour mes rêveries de chaise berçante quand j’aurai 85 ans Mais ta bouche m’appelle très fort ton sourire est tellement franc et cochon

et w il d et… (je finis cette phrase en langage de peau) Alors On se tète On a le temps anyway

on le sait tous les deux ce qui nous attend dans bientôt dans là dans maintenant

tu va s vouloir sucer mes étoiles et je vais lécher les tiennes et le si joli creux entre les deux

et je vais ouvrir mes ailes pour grimper sur toi tu va s décoller mes petites feuilles et là

ce sera la magie de redécouvrir combien nos corps mat ch ent ensemble comme des Le go

cette partie-là va dans celle-là salière poivrière Et je vais te prendre à l’intérieur de moi

te faire entrer par la petite porte mouillée et tu va s descendre par paliers de profondeur en lâchant un cri de délivrance parce que oui fu c k OUI c’est to ff d’être seulement UN

 

la plupart du temps Et je vais t’ avaler et te recracher t’ auras même pas peur et je vais t’ avaler

et te recracher mille fois t’ auras même pas peur de moi Et on va s’ essayer tous les trous Et on va fabriquer notre propre lumière Et on va prendre toute la place dans la place

Jusqu’à ce que ça sonne résonne des cloches au bout de nos cheveux

et que nos colonnes se redressent et que je fende en deux en animal perdu en jouet brisé Allez

mon Soleil de motel Fais-moi ton plus beau feu d’artifice et qu’il s’éteigne le long de mes cuisses en amour le plat du jour

 

***

Némo, je vais prendre un break de notre chambre 27 quelque temps. J’ai besoin de me

recentrer sur ma famille et ma carrière et de prendre plus de temps pour moi. J’espère que

tu comprends. Au plaisir.

FUCK !

Non, non, non, non, non, non, non !

Pourquoi je lui ai envoyé mon poème cochon de grosse cochonne ? À quoi je pensais ? Qu’il allait bander de sexualité et de beauté littéraire, côliss ? Non ! Fuck moi ! Fuck mes désirs ! Chu folle, estie ! C’est ça, chu folle. Je peux pas me contenter d’être juste une ptite mère qui s’endure, comblée par ses enfants empruntés pis son chum qui a jamais froid ? Je voudrais, là, là, boire un philtre, une potion qui me transforme IMMÉDIATEMENT en petite mère québécoise inquiète, une vraie môman qui travaille fort, pis qui magasine, pis qui cuisine, pis qui aime ça faire des Lego, dans le sens non sexuel du mot. Non ! Pendant que mes kids font des châteaux de cartes pis que mon chum plie du lavage, moi je colle compulsivement sur du papier des petits mots découpés, comme une ostie de tueuse en série, pour fabriquer des poèmes cochons que j’envoie à un homme marié qui a une vraie vie d’adulte de banlieue et qui veut rien savoir de mes fesses molles de madame molle ! Fuck !

Bon, faut que j’arrête, Barbara. Ça mène nulle part, cette histoire. Il me veut pas anyway. C’est clair. Il s’en côlisse de moi.

Il a raison. Chu de la marde. Fuck moi.

Pis fuck lui aussi.

Oui, fuck lui.

« Au plaisir » Je te jure, Barbie chérie, si j’avais mangé de la soupe alphabet avant de lire ça, j’aurais vomi chaque lettre. AU P I R L S AI

 

***

La directrice de Leyla vient d’appeler. Elle veut que je passe la chercher à la fin des cours. Elle a dit que notre fille a tenu des propos « qui pourraient être interprétés comme des intentions suicidaires ». J’ai pogné en feu quand elle m’a dit ça. Mais juste avant que je devienne un petit tas de cendres, elle a ajouté : « Rien d’extrême, on est pas trop inquiets, mais on doit valider. Par sécurité. » Elle va rencontrer un travailleur social d’ici la fin de la journée, il va l’évaluer. L’évaluer…

Barb, je sais pas comment c’est aménagé la mort, suivez-vous nos histoires sur écrans géants ? En tout cas, si tu lis ça, aide-moi, OK ? Aide-nous, please. Parce que je te jure que si Leyla se tue, TOUT sacre le camp avec elle pour tout l’temps. Ça mettrait à off tout ce qui est beau, tout ce qui ressemble à de l’espoir, tout ce qui fait que t’es encore un peu vivante toi aussi. Une autre partie de toi qui s’en va, je peux juste pas esti. Personne peut, ici.

J’ai rien vu. C’était sûrement dans ma face, non ? Elle mourait de l’intérieur un peu chaque jour pendant que j’étais là à texter le téteux pas d’queue ? Barb, fais de la magie de maman fantôme. Arrange-toi juste pour qu’elle toff jusqu’à trente, trente-cinq ans, mettons. Quand a va pogner ça – ou peut-être avant – elle va réaliser que les totons, c’est comme des sacs de sable sur une montgolfière. Plus ils tombent, plus tu peux aller haut. Pis elle va arrêter d’avoir peur de vieillir, pis elle va faire exactement ce qu’elle veut, pis elle va flyer dans les airs, pis ça va être magnifique de la voir aller. Je l’sais, je l’sens.

Barb, inspire-moi, aide-moi à trouver ce que je vais lui dire en la voyant tantôt. Je capote. C’est quoi les bons mots pour convaincre quelqu’un de rester chez les vivants ? Moi pis Chum, depuis l’appel de la directrice, on est là, comme deux tatas, à piocher chacun sur son ordi, à demander à Google quoi faire.

ADOLESCENTE SUICIDAIRE – « ENTER »

Ils sont où les vieux, les sages avec de l’expérience, pour nous dire quoi faire dans ces moments-là ? En Floride ou en banlieue de Saskatoon, crisse ! Paraît que le nouveau sens de la vie, c’est de mourir dans un rayon de moins de dix kilomètres d’un Home Depot.

Je suis désolée de t’annoncer ça, Barb, mais c’est officiel, Leyla, c’est MA fille à MOI maintenant. Phoque you. Parce que je te jure, la douleur que je ressens en ce moment dans mon ventre, c’est celle d’une femelle qui a accouché avec ses tripes.

Bon, monsieur Internet me dit qu’il faut « communiquer avec l’adolescente ». Leyla en reviendra pas à quel point je vais côlissement « communiquer » avec elle tantôt, en la serrant dans mes bras pis en braillant comme une ostie de perdue dans le corridor de l’école ! Parce que, oui, je dois l’avouer, en général, je me suis toujours tenue un brin à distance d’elle. Je l’aime avec un peu plus de retenue qu’il faudrait, je pense. C’est pas de sa faute, non.

Est-ce que je t’ai dit combien, plus elle vieillit, plus elle te ressemble ? Man, c’est épeurant. Quand elle me regarde avec son gros toupet pis ton air de Reine de Villeray, j’oublie tout, deux secondes, pis je manque de lui dire : « Aweille, fille, mets le CD de Tom Waits pis on réveille la vieille pipe à hasch ! »

 

***

— Visualisez-vous dans dix ans. Je veux que vous vous projetiez vraiment. Oubliez pas ce qu’on a travaillé : un regard optimiste et bienveillant sur soi. Voyez l’image précise de vous, dans dix ans, rendus à l’endroit où vous voulez être. Vous faites quoi ? Qu’est-ce que vous portez comme vêtements ? Quelle température il fait ? C’est important, les détails. On va faire un tour de parole et j’aimerais qu’on essaye tous de formuler notre principal objectif de vie.

Il semblerait que travailler à distance, chez soi, en bobettes, camisole, pantoufles de loup, ça peut nuire à long terme à l’esprit d’équipe. Faque la Boîte organise souvent des machins de Team Building pour qu’on se voie en petits groupes. On fait des jeux d’évasion, des rallyes, de la cuisine fusion, des méditations collectives et – les plus redoutées de tous – des aaaaaastiques de formations en croissance personnelle ! (Heureusement, le gros tata est pas inscrit à celle d’aujourd’hui.)

Calvasse, comment je vais survivre à cette torture de conférence ? Y’a rien qui peut objectivement croître en moi, en ce moment. Bon, heureusement Leyla va mieux. Le travailleur social nous a vraiment, mais vraiment rassurés :

— En parlant de son désir de mourir, elle semble exprimer une intensité émotive, mais pas un véritable désir d’en finir. Elle a vécu pas mal d’affaires avec le décès de ses parents, c’est normal que ça ressorte des fois. On va la suivre un temps pour l’aider. Mais elle est solide.

Mais l’affaire, c’est que moi, moi, je feel pu solide pantoute, Barb ! J’ai comme la gueule de bois perpétuelle, le décor tourne autour de moi, et je moure. Je moure d’un amour virtuel qui m’aime pas, de ma maternité tellement amatrice qu’une de mes kids a eu envie de se pitcher en bas du train de la vie ; je moure d’une amie perdue pour toujours dans le noir de la mort ; je moure de trop de petits cœurs à prendre soin, trop de job, trop de désirs ; je moure de pas avoir le luxe, ni la légitimité de m’effoirer sur le plancher froid de ma cuisine pour brailler ma peine en recrachant des biscuits soda. Pis ça me fait penser, Chum est pas là ce soir, je sais même pas ce qu’on va manger pour souper. Le fridge est vide. Je vais rentrer et six yeux affamés vont m’interroger, pis moi je vais être là, figée comme si j’étais sur une scène et que j’avais oublié mon texte. Du gruau, c’est-tu un souper ? Je sais pu.

J’ai peur de crever. Ou pire, de virer folle, de péter une coche pis de domper tout le monde là, « ciao bye les enfants ! ». Je suis pas fiable, Barbara, tu l’sais que ça pourrait arriver ! Et pis, disons que les kids, ils en ont plus beaucoup des points « Abandon » sur leur carte de nombres de fois que tu peux être dompé là dans une vie. Les deux parents, ça remplit la carte d’une shot ! Est-ce que j’ai donc vraiment un autre objectif personnel, pour les dix prochaines années, que celui de pas mourir, pour pas qu’ils mourent eux aussi ? Ces temps-ci, chaque soir est une ligne d’arrivée que je franchis à bout de souffle, la larme à l’œil, avec mon chest ouvert, sans que personne m’applaudisse.

Et là, en ce moment, y’a un genre de bébé conférencier de vingt-cinq ans top, vêtements sport moulants et bouteille d’eau de coconut à la main, qui veut connaître le sens de ma vie, Barbie chérie !

— Vous. C’est à votre tour.

— Moi ? Quoi ? C’était quoi donc, la question ?

— Votre objectif de vie à atteindre, dans dix ans ?

— Ben, euh, je sais pas.

— Quoi ?

— Non, je…

— Ben c’est pas vrai, ça ! Parce que je le lis dans vos yeux que vous le savez. Je le vois. Mais vous êtes gênée de le partager avec nous. C’est tout. Han, gang ?

— Ben euh, OK, bon, je… j’ai peut-être une idée, mais c’est sûrement un peu… niaiseux.

— Y’a pas d’objectif de vie « niaiseux », c’est pas possible.

— Ben le mien, oui.

— Allez-y donc, voir.

— Ben euh… c’est euh : je souhaite de, euh, pas… mourir ? Pour les dix prochaines années, mettons, j’aimerais bien qu’il m’arrive rien de grave pour pas… mourir.

— Pas mourir ?

— Ben, y’a beaucoup de ptit monde à la maison qui compte sur moi pis je…

— Ah. OK. Bon. Oui. Je comprends, vous résistez. Vous allez être un beau challenge pour moi aujourd’hui, madame… On a du travail à faire ici avec elle, han, gang ?!

(Je pense : « Hey, ptit téteux, t’en veux-tu du challenge ? Toé pis ton eau de coconut, vous survivriez pas à une seule corvée de lavage chez la madame ! »)

— Ha ! ha ! ha ! Vous la connaissez pas, monsieur, est comme ça, c’est une comique, c’est notre poisson-clown ! Han, Némo ? Némo ?

Némo rêve de vivre en bocal : solitude à l’année, un palmier en plastique, une plage en miettes de biscuits soda.

 

***

ma fourrure très intime est maintenant au minimum tropical permis

 

***

La petite lumière à côté de sa photo dit qu’il est en ligne. J’ai envie de lui écrire : « À qui tu parles, Brossard ? Yé tard. Va te coucher. Tu t’es-tu trouvé un autre motel ? Je veux pas t’énerver, mais je serais comme un peu en train de t’oublier, là. Hier, j’ai fait du karaoké avec Leyla. On hurlait comme des connes une toune que t’aurais détestée. La voir rire pis chanter de même, ça m’a fait capoter. Elle a tellement une belle voix ! Pis ce qui est fou, c’est que toi, Brossard, t’étais même pas là, en background dans mes pensées, pour me trouver bonne chanteuse. J’ai réussi à t’oublier un bon deux heures. »

J’ai envie de lui écrire, mais je le fais pas. J’ai décidé qu’il était beau, mon poème cochon en épluchures d’Harlequin. Je m’ignore encore comme poète là, mais je suis peut-être Baudelaire-fille, A-Pauline-AIR, Nelly-g’Anne. Pas de ma faute si Brossard a aucun pif littéraire.

 

***

J’ai vu deux fois Julia en deux semaines ! La première fois, je l’ai croisée dans le métro. Ouf, ça faisait longtemps. On s’était revues un peu après ta mort, mais comme elle était vraiment plus ta chum que la mienne, bof, you know, c’était bizarre, pis on faisait juste brailler anyway. Dans le métro Julia me raconte sa vie : elle a eu deux filles qui ont maintenant quatre et six ans, elle s’est séparée, elle a repris son doctorat, mais elle continue de faire quelques contrats d’actrice on the side. Avant que les portes du métro se referment, elle m’annonce qu’elle va jouer au parc Jarry la semaine suivante. Faque moi, folle de même, je décide de lui faire une surprise et d’aller la voir avec Chum pis les kids. Jerry et Steeve se souviennent pas d’elle, mais Leyla, oui ! On arrive là, fuck, l’ancienne grande tragédienne de notre ruelle est déguisée en barre tendre ! C’est un show promo, une patente commanditée ! Cibole !

— Fermez les yeux, les enfants, ou sinon ce show va tuer l’Art en vous, pour toujours.

En plus, après la représentation, la pauvre Julia doit distribuer des barres gratis, côliss ! Tout le monde s’attroupe autour d’elle, grosse rock star. Quand la nuée de pigeons se dissipe, je vais la voir. Elle me fait l’œil noir (pis c’est pas une pépite de chocolat) :

— Faque c’est ça là, la prochaine fois que tu croises dans le métro une chum de ton âge qui vit encore sur les prêts et bourses pis qui te dit « je fais des shows dans les parcs », en vrai ça veut dire « en ce moment j’essaye d’avoir l’air de quelqu’un qui a une vraie vie, mais c’est juste d’l’astie marde, reste chez vous ! ».

— Ah fudge, s’cuse ! Chu nouille. J’avais pas catché le double sens.

— Bah, pas grave… T’es fine quand même d’être venue…

— C’est rien. T’étais pas mal bonne, en tout cas ! Y’avait ben des gars qui avaient l’air d’avoir envie de te mettre… dans leur boîte à lunch.

— Ha ! ha ! Stie qu’t’es épaisse ! T’as pas changé, han ?

— Bin non, maudine…

— Là-bas… Les… Les trois flos… avec ton chum, c’est les enfants de… de Barbara, han ? Ben, j’veux dire, c’est les tiens, mais…

— Ouais, ouais. Sont beaux, han ? Y’ont tellement l’air sages comme ça, de loin, assis sur la couverte. Je devrais toujours les regarder de ce point de vue là.

— La grande, c’est fou comment elle ressemble à Ba…

— Ouais, I know, ouais… Euh, mais à part les jobs dans le granola, ça va, sinon ? T’as l’air un peu triste.

— Oui, oui, juste la fatigue de maman pis… J’ai été pognée dans une histoire d’amour vraiment niaiseuse qui vient de se terminer pis… Un gars de la Rive-Sud. Beau. Brillant. Drôle. En couple, évidemment… On a comme eu une petite aventure à distance, par textos. On se voyait pas souvent, mais on s’écrivait tous les jours. C’était pas grand-chose, mais c’était… beau, c’était… Mais là, le gars il a juste arrêté de m’écrire, sans m’avertir.

— Shit.

— De même, bang ! Pis t’sais, je l’vois qu’il est vivant là, il poste plein d’affaires sur les réseaux, pis… Mais il me répond plus, fait comme si j’existais pas…

— Je… Côline.

— J’suis en vraie peine d’amour, t’imagines ? Je sais que c’est pas évident à catcher. Surtout pour les gens, comme toi mettons, qui ont jamais…

— Jamais quoi ?

— Toi, t’as ton homme depuis toujours, pis les ptits de B… Eille, on aurait jamais personne OSÉ t’imaginer avec des enfants, mais t’sais quoi ? Ça te va bien full bien, finalement ! Je suis sûre en plus que t’es devenue une vraie maman poule, super grano pis toute, pis… Pourquoi tu fais cette face-là ?

— Nan, rien,

— T’es sûre ? Ça va, toi ?

— Nan, c’est juste que t’as raison, chu full maman grano. Tiens, retourne-toi, montre-moi ton dos que je lise ton tableau des valeurs nutritives.

 

***

Avoue ! Tu te demandes si j’ai cherché à savoir si c’était Brossard, han, le crosseur de cœur de Julia ? Nan, je l’sais que c’est pas lui. Pourquoi ? Parce qu’il y en a des millions d’histoires de même, nous sommes légion à vivre l’amour par fiction, Napoléon. Bon, je sais toujours pas pourquoi Brossard préfère l’amour virtuel à la vraie patente, mais c’est clair qu’on est tous les deux des beaux poqués, des grands brûlés du réel.

D’ailleurs, j’ai commencé à lire sur l’infidélité pour un dossier à la job. C’est fou, y’a tellement de gens qui fourrent hors champ ! En plus, Barbie chérie, Esther Perel dit que c’est TOUT de ta faute : « Dans un nombre surprenant de cas, on peut établir un lien direct entre l’aventure extraconjugale et la peur la plus fondamentale de l’être humain : sa confrontation avec la mort. Je suis souvent témoin de liaisons entamées au lendemain d’une perte ou d’une tragédie. Quand la Faucheuse frappe à la porte pour ravir un parent, un ami trop jeune ou un bébé, le sursaut

salvateur de l’amour et du sexe clame la force de la vie16. »

OK, prends-le pas comme ça, je ni-ai-se, bon !

 

***

une délicate soupe froide faite de crustacés mélancoliques et de corail mort qui se déguste

sans dents à la petite cuillère Hello Kitty

J’ai acheté le casse-tête de jelly beans au marchand de revues. Je l’ai placé sur une table pliante dans un des cabinets libres. J’ai fixé une petite lampe au-dessus. Le soir, quand mes mains tremblent, quand l’envie de texter Brossard me pogne trop fort, pour me tenir loin de mon téléphone ou de mon ordi, j’emploie le truc des vieilles ex-fumeuses qui se mettent au tricot : j’occupe mes doigts. Je les laisse se balader au-dessus de mon petit chaos organisé, coloré, cartonné. La satisfaction d’insérer ce morceau-là qui va parfaitement dans l’autre ; le petit crounche qui dit que oui, c’est la bonne pièce, qui te dit : bravo, tu as fait le bon choix. Et l’idée rassurante qu’une chose est exactement faite pour une autre.

Des fois, Leyla, Steeve ou Jerry viennent fouiner autour de moi, mais je sais pas comment, ils ont tous catché que cet endroit était devenu mon sanctuaire. Ils ouvrent la porte délicatement, s’installent près de moi et, en silence, ils m’aident avec le casse-tête, sans poser de questions. Méditation. Guérison.

 

***

Némo, t’es là ? Ça fait longtemps qu’on s’est pas parlé. Je pense beaucoup à toi tout le

temps. Je m’ennuie. On se refait-tu un 27 bientôt ? (Hey, en passant je suis sur ton côté de

la rive aujourd’hui.)

Ah ben côliss !

TAC ! Un mécanisme de survie, que je connaissais pas, se déclenche en moi. Imagine, ma Barbie chérie, que t’es dans une navette spatiale qui déconne : le tableau de bord flashe en feu, les moteurs ne répondent plus, tu virevoltes random, ta tête se cogne sur les parois, tu reçois plein d’objets dans la face, ça va péter c’est certain, mais tu sais pas quand ni comment. Pis à un moment donné, une chose s’active en toi, un protocole de défense secret ou peut-être juste l’idée que tant qu’à mourir, vaut mieux le faire avec panache. Alors tu mets ton scaphandre pourri, tu bourres ta combinaison de barres tendres (au cas où), tu ouvres le sas, pis tu fais face au cosmos en lui hurlant ta dernière vérité :

Fuck you, chose ! J’étais vraiment amoureuse de toi. Tu catches-tu ? Pis toi, t’as joué avec moi comme on rend fou un chat avec un pointeur laser.

Ah, ça fait du bien de retrouver ta parole si colorée ! Je te l’ai déjà dit que tu devrais

écrire ?

Non, mais t’es bouché ou fuck ?

Je suis désolé, je pensais pas que tu avais des sentiments aussi forts pour moi, Némo. Je

pensais qu’on était juste amis.

Amis ? Ayoye !

Désolé. J’ai pas le temps de te jaser… Je suis dans mon char, dans le stationnement de la

Boîte. Je répète mon pitch avant d’y aller. Mais on pourrait s’écrire à soir ?

Et là, tu lâches la dernière poignée du sas, tu te pitches dans le vide, en direction de la Terre, en position d’écureuil volant. Mourir en tombant, juste pour la sensation du vent dans la face.

Ça fait que je saute sur mon bike. Direction centre-ville. Le feu au cul. L’envie féroce de vraies affaires, de réel, de sueur, de sang. En roulant, je m’imagine ouvrir la portière du char de Brossard pis lui crier après en postillonnant dans sa face. Je veux le voir se replier, shaker, me fuir du regard, se mettre en petite boule ; je veux entendre le bruit de son linge qui se froisse, je veux humilier son corps, lui sacrer une claque qui fait « clac », lui montrer combien le mien, mon corps, est vrai, vivant, bouillant.

Je fends la ville comme du beurre : pu d’buildings, pu d’rues, pu d’stop. En rentrant dans le stationnement de la Boîte, je le vois tout de suite, à travers la vitre de son char, le nez dans son iPad, avec sa petite face inquiète, sa petite face de peureux de tout ! Quand je m’approche du char, je remarque à côté de lui le grand latte pas de couvercle, encore fumant. Clair qu’il vient juste de l’acheter. Je l’envoie chier par textos, puis lui, après, relax, il va se chercher un ostie de latte à marde ! Ça fait que j’ouvre la portière, côté passager, je suis déterminée à lui péter les dents, qu’elles revolent partout sur le pare-brise, tic, tic, tic, pis à les ramasser après pour me faire un côliss de beau collier avec.

Mais j’avais pas prévu son odeur, ma Barb en cœur…

Lui, partout, dans l’air ambiant de son auto…

J’avais pas prévu qu’il serait presque content de me voir, et qu’il me sourirait, plein soleil, comme un capitaine de paquebot.

— Némo !

J’ai pas eu de frère ni de sœur, j’ai pas appris à me battre. J’ai le cœur aussi dur qu’une ostie de débarbouillette. Une fois, tu te souviens, toi pis moi on s’est chicanées en secondaire 4 ? Je t’ai sacré une claque dans face, t’as répliqué, pis la seconde d’après on se pleurait dans les bras comme deux reines de beauté détrônées, en se promettant de s’écrire des poèmes d’excuses le reste de nos vies.

C’est poche, mais c’est ça qui est ça, ma Barbara. J’ai juste appris à aimer, au prix de moi-même, au risque de m’asphyxier à force de respirer l’essence des autres.

Faque…

Je me suis assise à côté de lui. J’ai refermé doucement la portière. J’ai fixé une tache grise sur la boîte à gants en face de moi, corps en sueur, yeux mouillés, nez morveux, la grosse classe…

Je suis venue te faire la guerre, mon ostie d’amour à marde, avec pour seule arme mon silence obstiné.

***

Il est temps que ça se termine, côline de bine. Je t’écris de plus en plus petit. Il te reste presque plus de pages pour m’écouter chialer. Allez, fille, on clenche ça.

 

***

— Némo… chu content de te voir. T’as raison, faut qu’on règle ça, han ? Je… Mais c’est plate, j’ai pas le temps maintenant, faut vraiment que je monte pour mon pitch, mais si tu veux attendre, tu peux rester, euh, ici ? Ou au café ? On pourrait… Tu dis rien. T’as envie de me péter la gueule, han ? Je comprends. Je… Shit ! Comment je pourrais dire ça ? OK. Ma femme, Juliane, pis moi on… c’était presque mort notre affaire, notre couple, pis je… Moi, ben, je l’sais qu’c’est weird là, mais, t’sais le… le sexe, t’sais, ça me, ben, ça me fait pas tripper tant que ça. Je… C’est comme ça, chu de même. Mais euh, Juliane, elle, ouf… Moi, j’aime ça juste regarder ou euh, embrasser. Ça, j’aime ça, embrasser ! Le reste, euh, bof, pas tant que ça. Tu comprends ? Mais Juliane, elle, eh shit ! En tout cas… Pis, c’est ça, y’a eu une fois, une fille de mon équipe de basket trippait sur moi, pis a m’a texté une affaire un peu érotique, pis Juliane a lu ça sur mon cell pis, ben, au lieu d’être jalouse elle… T’sais, c’est drôle, mais, ça l’a excitée, comme… Pis, c’est elle qui a répondu à la fille à ma place, mais en faisant semblant d’être moi, pis on a commencé ça. À deux. Pis c’est devenu un peu comme un jeu, pis… Je l’sais que c’est chien pour les filles qu’on niaise, mais ça nous a rapprochés. Comme.

— …

— Némo, je… Tu dis rien, han ? Ça, c’est rare, hé !

— …

— Je… Toi, c’était pas pareil. J’ai vraiment aimé ça, notre chambre 27, pis, bon la fois de la vraie chambre 27, c’était pas super super mais, comme je te dis, moi, le sexe, finalement… bof… j’aime mieux l’imaginer que le faire. Je sais pas pourquoi je t’ai proposé d’aller au motel, c’est… J’étais jaloux, j’imagine. Jaloux de quoi ? Je me souviens même plus.

— …

— Mais toi, t’es vraiment cool, pis j’aimerais ça qu’on reste amis, qu’on s’écrive, en amis. Mais, pas de poèmes érotiques là, parce que ça aussi, ça me met mal à l’aise. En tout cas… Mais là, faut vraiment que j’y aille, ils m’attendent en haut, mais tu veux-tu rester ici ? Ou on se donne rendez-vous plus tard ? Ailleurs. Ou…

— … à l’aréna.

— L’aréna ?

— Oué.

— Tu veux patiner ?

— Pourquoi tu m’as embrassée ?

— Ah shit ! Ça ! Ouin. Shit, pas mon meilleur moment, han ?

— Pourquoi ?

— Je sais pas, j’étais vraiment soûl.

— OK, t’étais soûl.

— Pas mal, oui.

— Faque, toi, quand t’es soûl, t’embrasses random n’importe qui, c’est ça ?

— Non, mais…

— Parce que t’aurais pu embrasser aussi, je sais pas, ta voisine de siège ? Ou le concierge, le gars qui chauffe la zamboni ?

— Non.

— Pourquoi, moi ? Là ?

— Ah, je sais pas. Je… Parce que… Parce qu’on s’est foncés dessus en sortant des toilettes…

— Oué, pis ?

— Pis… T’avais comme quelque chose dans face.

— Han ?

— T’avais l’air désespérée.

— Que… Quoi ?

— Non, c’est pas ça, pas « désespérée-désespérée », mais juste comme… T’avais l’air d’avoir une sorte de trou en dedans, ou de vide ou de… Ouais, de trou… Pis on dirait que t’attendais juste que quelqu’un arrive pis le bouche. Pis, moi, ben, j’étais soûl, pis t’étais cute, pis je me suis dit : « Ben, coudonc, je vais essayer de faire ça, pour voir. Pour le fun. »

(Je pense : « Ça paraît tant que ça que chu trouée ? Note à moi-même : ça paraît. »)

— Je… Mais là, faut vraiment que j’y aille. On s’en reparle. Ou si tu veux pas… On est peut-être pas compatibles, au fond. C’est peut-être mieux de… Ou je sais pas. Mais, tu… tu devrais te moucher, parce que t’as de la… qui te coule du nez.

— Han ? Ah.

Machinalement, je plonge dans ma sacoche-placenta pour trouver mes kleenex.

Mais ma main se referme sur autre chose.

Je pense à rien.

La bouteille de Cabotine est froide entre mes doigts.

Je la sors.

C’est vide dans ma tête, juste des sensations.

La bouteille froide, le latte chaud.

Pschitt !

Brossard se retourne, enligne horrifié son café parfumé, puis me regarde, yeux ronds, sans mot.

J’aime ce que je vois.

Pschitt ! Sur la petite tache sur le dash.

Mon bourreau ravale sa salive, sa pomme d’Adam monte et descend.

Ça me fait du bien. Et déjà le char ne sent plus lui.

Pschitt ! Sur son pantalon, au niveau du genou droit.

Le spasme dans sa jambe, comme si le parfum était glacé ou électrique.

Il me regarde incrédule, l’air de se dire : « A va pas le faire ? »

Oui. A va le faire.

Pschitt ! Sur son genou gauche.

Il relève la tête. Il a visiblement peur.

Pschitt ! Sur son pantalon, niveau pénis.

Il fixe un point qui existe pas devant lui, dans le vague.

J’en rajoute une couche.

Pschitt ! Sur son t-shirt, à quatre places.

Il ferme les yeux, pose ses mains sur le volant, il se rend.

Pschitt ! Sur son veston, son cou, ses oreilles, ses cheveux, son siège, son volant, sa radio, sa mallette, son téléphone, son rétroviseur, son iPad, son bras de vitesse, son sapin sent-bon, ses tapis sauve-pantalon, sa carte de fidélité Canadian Tire, ses espadrilles de rechange, sa petite monnaie dans le porte-gobelet… Pschiiiiiiiiittt ! Côliiiiiisssssss !

Maudit que c’est long, vider un flacon.

Maudit que c’est con.

On s’en rend vite compte.

On arrête pas pour autant.

En sourdine, juste la petite joie sadique de l’imaginer arriver à sa réunion : la salle de conférence qui empeste tout d’un coup le parfum cheap. Lui, rouge tomate. La face des collègues qui se disent intérieurement : « clair qu’il vient de se taper une pute derrière la benne à vidanges du Subway ».

Mais côliss que c’est épuisant de se battre en femme avec des armes de femmes.

Pis c’est un crime tellement silencieux.

Tellement odorant.

J’en peux plus.

Appel d’air.

J’ouvre la portière.

Je sors et laisse tomber l’arme sur le siège.

J’essuie mes mains sur le dossier.

Mes empreintes sont partout, maintenant. Crime pas parfait pantoute.

Je referme doucement la portière comme si Brossard allait faire dodo.

Je le regarde une dernière fois à travers la vitre.

Il retire ses mains du volant, rouvre ses yeux et me regarde tristement, perdu, comme un poisson qui se noie.

Je pogne mon vélo par terre pis je sacre mon camp.

Tu fais pas pitié chose, le poisson icitte, c’est moi.

C’est nous.

 

***

À notre mort l’âme toujours élégante dans son négligé en organza lilas va au ciel et le corps steak tartare sensuel expiré va en terre Mais nos nombreux personnages eux traînent

encore un temps parfois longtemps à la Villa des vivant s

 

***

Si jamais tu veux savoir où t’habites maintenant, voici ton adresse :

Urne très gold et très lette

Dernier étage de l’armoire en bois

Salon du trois et demie de ton père

Résidence pour vieux La Rosa

6163, rue Desportes

Saint-Léonard, Montréal, QC

Canada

Terre

Voie lactée

Ton père a mis ta photo de graduation à côté de tes cendres : le seul faux pas de ta carrière de beauté, ta grosse permanente atroce, et te voilà pognée avec de façon permanente ! Une petite chandelle électronique clignote faiblement devant ton portrait. Faudrait changer la pile. T’es pas toute seule sur ta tablette, ta maman est là aussi, en photo en tout cas. Une belle madame, comme toi.

Il va bien, ton père. Depuis que la vieillesse ronge tranquillou son cerveau fatigué, il parle juste en italien. Quand on était jeunes, je me souviens pas d’avoir entendu une seule fois Enrico utiliser sa langue natale. Peut-être pour sacrer ? Donc, on se comprend plus trop quand je vais lui rendre visite, pis c’est parfait de même. On a plus la pression de se dire des choooooooses, you know ? Il me fait un espresso, on s’assoit devant la télé, chaîne des sports dans le tapis, il commente l’action en italien, je regarde de temps en temps ta loupiote clignoter. Tout le temps un peu peur qu’elle arrête de fonctionner.

La cuisine est rutilante en tout cas, je pense que ton père s’est jamais fait à manger là de sa vie ! Sauf quand j’y vais avec les enfants, il leur fait chacun un sac de popcorn au micro-ondes pour écouter les sports.

Je finis mon espresso, je dépose la tasse sur la petite table en verre gravé qui habitait avant dans votre salon de Villeray. Mêmes fleurs, même tintement. Ton père va me chercher mon manteau. Je sais qu’il a caché dans ma poche, comme d’habitude, une enveloppe avec trois dix piasses pour les kids. Il m’accompagne à l’ascenseur puis me dit quelque chose en italien que je ne comprends pas, mais je vois dans ses yeux que c’est quelque chose de douloureux et de tendre, quelque chose à propos de toi qu’il aurait jamais osé me dire en français.

Je le prends dans mes bras, juste pour le plaisir de te retrouver un brin dans son odeur. Il a rapetissé ton papa, Barbara. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

— Ciao, Enrico. Je vais revenir bientôt pour te voir… pis pour changer la pile de la petite bougie.

 

***

— On a les images ici. Regardez, sur trois caméras on vous voit très bien en train de soulever le présentoir du comptoir puis le mettre dans votre sac. Le parfum Cabotine avec. Regardez, ici, puis ici et là… Bon, même si cette bouteille-là avec son présentoir sont pas officiellement en vente, parce que c’est un tester, c’est considéré comme du mobilier pis, évidemment, c’est interdit de voler le mobilier de la pharmacie… Euh, comme agente de sécurité, c’est mon travail, normalement, de vous monter un dossier d’accusation de vol… Mais bon… On sait qui vous êtes… Vous vivez en haut, c’est ça, han ? Dans l’ancienne clinique ? Quand je prends ma pause, dehors, dans le stationnement, je vois vos enfants passer par l’escalier de secours avec leurs amis. Heille, pendant longtemps j’ai pensé que c’était une espèce de maison de jeunes, chez vous, tellement il y avait de petits qui montaient pis qui descendaient ! Mais… Trois, c’est ça, han ? Adoptés, parce que votre meilleure amie est… C’est les filles – les caissières pis les pharmaciennes – qui m’ont rapporté ça. Une pharmacie, c’est un petit village, tout le monde sait les histoires de tout le monde… Moi, j’en ai pas d’enfant, mais je garde souvent les deux monstres de ma sœur pis, hey, ouf, c’est de la job ! Donc, euh, je vais pas vous monter un dossier aujourd’hui, c’est clair. C’est votre premier vol pis… bon, faut juste promettre d’arrêter de piquer nos testers. Pis, ben, euh… les caissières pis moi, on… on aimerait vous offrir un petit quelque chose, pour vous féliciter. Pas pour le vol là, mais pour… C’est vrai, c’est pas évident de prendre soin d’autant de monde de nos jours, comme vous le faites. Ça fait qu’on a pensé que vous méritiez de vous faire gâter un peu, vous aussi. On s’est toutes cotisées, les caissières, les deux pharmaciennes pis moi – bon, c’est pas grand-chose, c’est pas ben ben cher, mais on vous l’a acheté, j’espère que ça va vous plaire : votre parfum préféré. Une belle bouteille toute neuve de Cabotine… Non ! Ben non, faut pas pleurer comme ça, c’est rien.

 

***

Chum est venu me rejoindre l’autre soir dans ma salle de casse-tête. Sa chaleur dans mon dos, son nez dans mes cheveux puis sur mon front : mes larmes se sont automatiquement déclenchées sans préavis, au contact de sa peau tendre. Deux belles rivières de culpabilité, le long de mon visage.

Pis je lui ai dit.

Je sais pas pourquoi… l’envie de me libérer, de tester la solidité de notre couple, ou juste peut-être de le tuer pour de bon, I don’t know, mais je l’ai dit. Non, grosse folle, pas la partie honteuse que j’arrive pas encore à assumer, celle où je m’absente de notre vie amoureuse et familiale toute une année pour chasser un toton sur mon téléphon, Gaston, non ! Mais la toute petite partie réelle, le merdique motel. Le pénis de Brossard dans mon vagin de Villeray. Pour moi, c’est presque un détail maintenant, avec la distance, mais pour Chum, ouf, je savais pas comment il allait réagir…

— With who ?

— OK, laisse-moi te raconter l’affaire, pis si tu veux encore savoir c’est qui le gars à la fin, promis je vais te le dire. Mais je te jure, c’est pas important.

— OK, shoot.

Il ne m’a finalement pas demandé avec qui j’avais couché : c’était dull et c’était fini, pour lui c’était assez comme info. Il n’a pas pleuré, il était même pas en côliss. J’admire tellement son esprit carré de Canadien anglais, sa façon de compartimenter les choses : Dossier Adultère, petite incartade terminée – pas de dommage collatéral à signaler – classé, réglé.

Mais moi, peut-être par honte, peut-être parce que j’avais pas eu mon quota de drama, j’ai ouvert un compartiment de Pandore pas mal épeurant :

— Toi, tu m’as-tu… déjà… avec une autre fille ? Ou un autre gars, je sais pas.

— T’es-tu folle ?

— Ben quoi, ça se peut ? Tu vois tellement plus de monde que moi à l’Uni. T’as jamais, euh ?…

— J’ai pas le temps !

— Comment ça « pas le temps » ?

— I have three kids, so you know.

— Ha ! ha ! Grosse nouille ! Moi aussi, imagine-toi donc !

— Non, pour vrai ? Come here.

Ce fut un grand moment d’art plastique. On a fait l’amour sous la table du casse-tête, avec nos corps comme de l’argile humide. T’sais, quand tu te demandes cette jambe-là, elle vient d’où pis elle est à qui ? Pis des fois, dans notre brouillard de sexe, je pouvais apercevoir au loin Brossard. Mais un puissant fleuve de mains, de salive, de sperme et de tendresse me séparait de lui.

 

***

Les choses cassées demeurent à la vie à la mort éternellement cassées Mais si on les regarde

amoureusement elles deviennent de l’art

Demain tu meurs, Barbara en cœur. Tout doit mourir anyway. Sinon, la vie est pas la vie, c’est juste un présentoir de parfum cheap. Demain, je te mets au chemin. (Let’s go, fille, t’es capable !) Parce que, je l’sais, t’es tellement sexy dans ta version cahier papier, tu flashes tellement avec toutes tes belles étoiles, que c’est certain qu’un de nos tannants-tannante va finir par te trouver puis te lire. Me lire. Pis je veux pas ça, je veux pas qu’ils voient, en moi, ce bout-là : la fille trouée qui s’est cherchée éperdument dans le regard vide d’un homme vide. Je veux être une mère pour eux. Sincèrement. Bon, pas une vraie ptite mère québécoise inquiète pis championne comme toi, mais une version un peu croche, qui aime ses petits à la vie à la mort, mais qui s’en côlisse un peu de leurs bulletins, pis qui arrive avec du Jell-O mal figé dans les potluck d’école.

Merci pour tout. T’écrire, ç’a vidé une partie de ma honte, de ma peine. Inquiète-toi pas, je vais continuer à le faire, mais dans ma tête. Ou par textos. T’sais qu’il a raison, le gros tata, han ? J’ai un ostie de trou. Ça aura servi à ça, cette aventure de nullos, à me rendre compte que j’ai un trou. Mais là, au lieu de le cacher à tout le monde, de faire semblant qu’il est pas là, je vais essayer – un temps – de l’apprivoiser, mon trou. De marcher avec. De l’aimer. De l’écouter. Ce trou a sûrement quelque chose à me dire (non, c’est pas le temps de faire des jeux de mots niaiseux, mon Barbichou malheureux).

Et en cas de rechute, j’ai en tout temps dans ma sacoche une arme de puanteur massive, ma bouteille neuve de Cabotine, qui me rappelle que je suis pas toute seule, même quand je pense que je le suis. Parce que nous, les filles, les femmes, les femelles, les femmelettes et les pharmaciennes, on est comme les pandas de Jerry, on se tient entre nous autres.

Anyway.

Fais-toi-z’en pas, j’ai pas oublié notre pacte : le recyclage, pas les poubelles. Oui, y’a la machine de l’usine de transformation du papier, je comprends, t’as peur. Le long tapis roulant, les grandes dents de la déchiqueteuse, tout qui revole en gibelotte, puis le noir. Mon cœur se serre quand je pense que tu vas passer par là. Fudge.

Mais dans mon imagination, au moment de ta fin finale, y’a une étoile anarchiste qui décolle de ta couverture et qui revole un peu plus loin. Elle atterrit près de la porte de garage qui s’ouvre parce qu’un géant camion arrive, et là, avec l’échange d’air, l’étoile brillante se sauve et prend de la hauteur en virevoltant pis en faisant des fuck you à l’usine.

Elle flotte un temps au-dessus des champs autour : « Bonjour les nuages, salut les oiseaux. » Elle a du fun, elle est superbe, même pas froissée, elle te ressemble, tellement scintillante. Puis elle finit son voyage en atterrissant, tout doucement, sur une pelouse très verte. Quelqu’un la ramasse. Un kid, j’espère.

 

***

Bon, OK, marde, j’ai pas réussi !

Mais j’avais pas le choix. Qu’est-ce que tu penses ? Que je suis assez folle pour mettre ma meilleure amie au recyclage quand il fait un temps de cochon de même ? Il pleut en diagonale, viarge ! Mais mardi prochain, oh oui madame Barbie-cahier, mardi prochain, tornade, ouragan, grêlons de six pouces, je te sacre à la porte, bon ! Pas de passe-droit. Mais là, c’est vraiment trop dégueulasse dehors… . pis, il te reste des tites pages vides… Pis bon, j’ai peut-être une mini dernière confidence pour toi. Après, tu pourras prendre ta retraite bien méritée dans le domaine des biscuits chinois.

OK, let’s go.

Faque c’est ça, là, plus j’y pense, plus je réalise que, vraiment, mon objectif de vie personnel pour dans dix ans, c’est pas mal de ne pas mourir. Ouais. Désolée si c’est dull, mais trop de petits cœurs dépendent juste du fait que le mien continue à battre… Mais dans les moments toff (ils sont nombreux), j’ai fini par suivre le conseil du conférencier-qui-sait-pas-de-quoi-il-parle-avec-son-eau-de-coconut pis je me suis fabriqué une image, un fantasme pour dans à peu près dix ans, comme un point d’arrivée. Ou de départ.

Ç’a l’air de ça :

C’est l’été. Il fait chaud.

Je viens d’aider le dernier des enfants à déménager dans son nouvel appartement. Qui partira en dernier ? Quand j’y pense, me semble, la plupart du temps, c’est Steeve que je visualise. Pas parce qu’il est du genre Tanguy qui colle dans mes jupes, non, loin de là, mais juste parce que, dans ma tête, je le vois toujours avec ses gros écouteurs, penché sur son piano. Pis j’imagine qu’à un moment donné, ben, il va s’arrêter de jouer quelques secondes, il va se retourner, enlever ses écouteurs pis réaliser que frère et sœur sont partis !

Donc, dans mon fantasme, on a fini de déménager Steeve (mettons). Chum est parti rapporter le camion ou whatever affaire qu’il a à faire. Est-ce qu’on est encore un couple, lui pis moi ? Est-ce qu’on est juste des coparents, des amis ? Je sais pas. Mais c’est évident qu’on a trouvé une façon ou une autre de s’aimer pareil. Donc, vouélà, dans ma projection je me retrouve seule à ce moment-là. Sur une terrasse. Disons, sur la rue Saint-Denis. Vraiment, je m’en sacre de laquelle, mais une terrasse, avec une table pis deux chaises. Je sais pas ce que je porte comme linge, mais chose certaine, dans mon image, j’ai des sandales ou des gougounes pour pouvoir sentir l’air chaud passer entre mes orteils. Ça, ça fait été. Je commande un pichet de sangria blanche. Avec DEUX verres. Je trippe pas vraiment sur la sangria, mais toi, oui ! Je nous en verse chacune une coupe. Et parce qu’il y a longtemps qu’on se parle plus en vrai (pour des raisons de mort), je sors mon téléphone, prends une grande respiration, et je te texte :

Tous les enfants sont en appartement. Stop.

Je répète : TOUS nos petits zoézos volent de leurs propres ailes. Stop. Bravo, nous !

On est des astiques de championnes.

Tchin, beauté !

Tchin !

Et je cale mon verre. Et le tien (désolée, babe). Et probablement le pichet au complet (you know me). Et pis après, je pars pour marcher dans la nuit.

Juste ça.

Je remonte la rue.

Je m’allume une cigarette.

Le ciel est rose-noir. Je marche avec ma solitude qui est comme toute douce et amicale. Il y a des commerces ouverts tard, tout autour, des trucs à touristes avec des enseignes en néon : des maroquineries, des bouquinistes, des shops à tattoos. Je pourrais entrer, pis me faire tatouer une étoile ou un dragon. J’aurais le temps, personne m’attend.

Mais je le fais pas.

Je continue ma route. Je rentre à pied, tranquillement, avec tous ces possibles vraiment wild qui s’offrent à moi : me faire faire des tresses brésiliennes, faire graver mon nom sur un grain de riz et le porter en pendentif, manger des pogos moutarde, m’acheter un vieux romandamour et le lire au complet sur un banc de parc, jusqu’au lever du soleil…

Je pourrais le faire, Albert.

J’aurais le temps, Gaétan.

Personne

m’attend.

 

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1. Carolyn Thornton, Comme dans un livre, Harlequin, 1988, quatrième de couverture.

2. Carolyn Thornton, Comme dans un livre, Harlequin, 1988, p. 167.

3. Référence : Wikipedia/Brossard.

4. Caroline Thornton, Comme dans un livre, Harlequin, 1988, p. 48-49.

5. Jules Bennett, Un pas à ne pas franchir, Harlequin, 2019, p. 113.

6. Janet Dailey, À menteur, menteuse et demi, Harlequin, 1980, p. 67.

7. Jules Bennett, Un pas à ne pas franchir, Harlequin, 2019, p. 103.

8. Maura Mackenzie, Un mur de solitude, Harlequin, 1982, p. 58-59.

9. Meg Hudson, Comme un seul être, Harlequin, 1982, p. 84.

10. Holly Jacobs, Une maman idéale, Harlequin, 2005, p. 65.

11. Sara Craven, Dans les bras d’un milliardaire, Harlequin, 2017, p. 8.

12. Janet Dailey, À menteur, menteuse et demi, Harlequin, 1980, p. 77.

13. Janet Ayres, Une merveilleuse odyssée, Harlequin, 1983, p. 318.

14. Betty Roland, Pour un bouquet d’orchidées, Harlequin, 1982, p. 98.

15. Sara Craven, Dans les bras d’un milliardaire, Harlequin, 2007, p. 43.

16. Esther Perel, Je t’aime, je te trompe. Repenser l’infidélité pour réinventer son couple, Éditions

Robert Laffont, 2018, p. 251.

 

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