romandamour

Amélie Dumoulin · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/4

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romandamour

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Avec sa what… ?

— Oui, parce que ce que Vanessa a découvert, c’est que sa femme pis lui, y’ont des petits jeux de couple pas mal tordus.

— De quoi tu parles, Nicole ?

— Ben, paraît que sa femme pis lui, ils écriraient ENSEMBLE aux filles qui trippent dessus !

— Han ?

— T’imagines ? Lui il rencontre une fille cute, au gym, mettons. Y’active le crouse control, lui laisse son numéro, blabla, la pitoune lui écrit, lui récrit, mais tout le long, sa femme est complice, pis elle en rajoute. Font rendre folle d’amour la fille, à deux, à distance… Ça, c’est malade, non ?

— Attends, je catche pas, là…

— Ben, c’est comme un petit trip à trois, mais virtuel ! Pis la fille numéro trois, elle a le sait pas qu’elle est en threesome. Pis j’imagine que ça finit style : « Envoye-moi tes totons », pis là, la pauvre fille amoureuse a l’envoie une photo de ses boules, pis là, le couple, il se trouve ben drôle, ou je sais pas…

— Mais c’est… fu-cké…

— Ouaip. Y’a du monde bizarre. Surtout à Brossard.

— Mais… mais… toi, Nicole, tu penses quoi ? Il t’a-tu niaisée de même avec sa… sa f… sa femme ?

— Bah, je sais pas, je m’en fous. J’ai rencontré mon Dave pendant ce temps-là, faque je l’ai flushé… Mais pour la job, je l’ai gardé dans mes contacts. Yé tout le temps sur les réseaux, je te jure ! Chaque fois que je vois qu’il est en ligne, je me passe la réflexion « ah ben tiens, lui pis sa femme, ils se sont pêché un autre poisson ! ».

— Un poisson…

— UNE poisson, en fait !

— … clown.

— Mets-en, méchant clown ! Ça va ? T’es verte, comme. Tes petits t’ont pas encore refilé la gastro, toujours ? Maudits enfants à mardeeeeeeee ! Ah ! Je me rappelle, y’en avait un finalement.

— Un quoi ?

— Un chien.

 

***

Il a un chien, Barb. Il s’appelle « Lâche pas » et il a trois pattes. Brossard l’a trouvé, accidenté, dans sa rue. Il a couru chez le vétérinaire le plus proche avec pitou enveloppé dans son chandail de laine. Il a payé l’opération, l’amputation plutôt. Sa fille a collé des affiches dans le quartier, mais personne l’a réclamé. La petite l’a nommé « Lâche pas » pour encourager l’animal dans sa nouvelle vie de handicapé. Chaque fois que Brossard rappelle son chien à trois pattes qui gambade dans la cour, il imagine ses voisins, derrière la haie, qui l’entendent crier dans le beurre, depuis sa porte-patio, comme un estie d’weirdo :

— LÂCHE PAS ! LÂCHE PAS !

Je sais ça. Et mille autres minuscules détails sur cet homme et sa petite vie magique et ordinaire. Je pensais que j’étais la seule dépositaire de tout ça, la seule à coller ces étoiles-là sur mon cahier intérieur. Ben non, Gaston, ç’a pas l’air, Albert.

 

***

Plus de plumes juste de la peau mouillée de poule

Je m’ennuie trop de toi, ma Barbara. Si t’avais pas été absente (pour des raisons de mort), j’aurais déboulé chez toi en larmes, plumée et paquetée, je t’aurais tout raconté en me mouchant sur ton divan, tu m’aurais servi du bourbon dans une tasse à mesurer, t’aurais grimpé dans les rideaux en traitant Brossard de noms, et surtout, surtout, tu m’aurais pas jugée une miette. Tu l’as toujours su, toi, que la vie est toff pis qu’on a besoin d’histoires pour se sentir exister.

As-tu reçu mes textos ? Au début, le manque de toi était tellement difficile – comme essayer de marcher avec pas de jambes – que je faisais un peu encore comme si t’étais là, je m’obstinais à continuer à t’écrire sur ton cell. J’entretenais l’espoir débile qu’un jour t’allais juste me répondre un genre de message full niaiseux, pis que tout allait redevenir OK. J’appellerais ton papa pour lui dire qu’il s’était trompé, pis que t’étais pas vraiment morte, puis je rentrerais chez toi, et avec les kids, on ferait du ménage, on préparerait une grosse fondue au fromage pour fêter ton retour… Évidemment, les messages que je t’envoyais me revenaient en rouge avec des points d’exclamation stressés pour m’indiquer que mes mots avaient échoué dans une espèce de cimetière électronique (pour des raisons de mort). Mais, je m’en côlissais, je t’écrivais pareil.

Je t’ai texté la fois où Jerry a eu l’idée de tirer sur la plogue des écouteurs du synthétiseur de Steeve et que tout l’appart, en même temps, s’est rendu compte que Steeve était un foutu dieu du keyboard, bébé Beethoven ! C’était tellement beau. Le salon était rempli de notes de musique. On catchait plus d’où ça sortait. Steeve, lui, il restait là, concentré sur sa bébelle, les mains partout sur le clavier, les genoux qui se soulèvent comme s’il chauffait un pédalo. Ça lui a pris du temps pour réaliser qu’il était débranché et qu’on l’écoutait. Il a relevé la tête sans arrêter de jouer, il a lu dans nos yeux l’éblouissement, nous a lancé un immense sourire victorieux, puis a rebranché le jack dans le piano pour replonger dans son monde en noir et blanc.

Je me souviens, je t’ai écœurée avec ça :

Faque c’est ça là, ton fils est un génie, maudit ! Bon, fais la morte astheure ! C’est pas toi qui vas te taper les concerts d’école avec des mamans pâmées juste parce que leur Tristan a réussi à pas se rentrer la flûte dans la narine !

Je sais, faut vraiment que j’arrête de te niaiser d’être morte…

Y’est 5 h 55 du matin. Normalement, je ferais un ostie de vœu de fourrage avec Brossard, mais non. Je fais juste le vœu qu’au travers des murs de la mort, t’entendes la grandiose musique de ton mini Steeve.

 

***

Elle danse légère parmi les voiles irisés et translucides suspendus au plafond du living room Oui

elle le sait que ce sont des ailes de papillons brisés

Vingt ans : le reste de chinois que je regarde tourner dans le micro-ondes un 24 décembre. C’est le premier Noël que mes parents passent en Floride, la plupart de mes amies sont ailleurs dans leur famille et toi, tu viens juste d’être maman, t’es au lit avec Leyla.

Vingt-deux ans : la mononucléose carabinée que je vis pas mal toute seule, encastrée dans mon matelas avec soutien minimal de colocs toujours sur le party. Mes parents passent leur premier hiver dans leur roulotte en Floride et toi, tu viens d’avoir Steeve, t’allaites vingt-quatre sur vingt-quatre.

Trente et un ans : la jeune femme qui fait un anévrisme sur l’autoroute 10. Sa tête s’affaisse sur le volant de la voiture qui déconne et traverse la voie en diagonale et t’envoie direct au ciel, rejoindre Elvis. Le silence sourd qui se met à occuper tout l’espace entre les gens et les choses.

Trente-quatre ans : le bâton du test de grossesse qui tremble dans ma main et sur lequel j’arrive pas à lire le résultat – crisse – parce qu’ils ont mis des blacklight à junkies dans les toilettes du A&W. Chum est à l’appart, sur sa chaise à roulettes, sans se douter qu’il m’a peut-être mise enceinte. Nos enfants sont sur les banquettes de l’autre côté de la porte des toilettes et font des avions avec leurs patates frites.

J’ai souvent cru que j’y avais quand même goûté, au VRAI sentiment de solitude, que j’avais léché le fond de son baril. Mais non, Léon.

L’appendicite de Steeve, à onze ans : il est parti d’urgence en civière dans sa petite jaquette jaune. Gros cœur dans un petit corps d’écureuil qui disparaît derrière les portes de la salle d’opération. Veuillez passer au salon. Murs et chaises couleur beige mourant. Cinq autres parents trempés de peur comme moi. Une mère égraine en cachette son chapelet au fond de sa sacoche, un père parle nerveusement en arabe dans son téléphone. Y’a Chum qui me texte aux deux minutes en accrochant n’importe quel émoji tellement il est stressé. Pieuvre. Sombrero. Arbre. Tacos. La télé fixée dans un coin de la pièce qui crache sa vacuité, paraît que les sushis et le porto, c’est rendu out. Maman qui m’appelle de son paradis flamingo en plastique, qui sait plus y’est quelle heure ici, qui veut juste des nouvelles du petit. L’infirmière qui rentre de temps en temps dans la salle d’attente avec son pad de feuilles et son crayon pour appeler des parents : on dirait un ange du Jugement dernier qui nomme les enfants qui passent et ceux qui coulent à l’examen de la vie.

— Les parents du petit Steeve ?

C’est à ce moment-là que je sors de mon corps.

Vingt-quatre heures après, je suis debout devant un Steeve tout sourire, installé dans notre divan avec plein de couvertures et de toutous pandas « juste prêtés pas pour toujours ! ». On est tous autour à l’écouter raconter son aventure avec mille détails d’hôpital qu’il y a ben juste Steeve pour rendre intéressants. Mes jambes deviennent soudainement de la guimauve. Je tire à l’aveugle une chaise derrière moi et me laisse tomber dessus, tout ébranlée par la profondeur de l’abysse que je viens de visiter. Je pensais que c’était un ostie de cliché de parents téteux, mais non, aimer comme une mère, c’est l’affaire la plus « toute seule » que j’ai faite de ma vie ! Tu catches à un moment donné que s’il arrivait de quoi à tes kids, personne pourrait te sauver. Personne.

 

***

Hello bonsoir bonjour welcome hi thank you chose

Oui, OK, c’est vrai, t’as raison, ça lui aura pris du temps.

Environ six jours.

C’est probablement plus de temps que la moyenne nationale.

Bon, oui, d’accord.

Mais l’important, c’est qu’elle a fini par arriver, non ?

Pis quand elle s’est pointée, je lui ai ouvert grand ma porte.

Hello, COLÈRE, trop contente que tu sois là. Come in, on va pouvoir commencer à travailler.

Je suis la conne numéro combien sur votre ostie de Liste des connes ? J’espère que je suis un nombre pair parce que, comme tu sais, j’haïs les nombres impairs.

?

Par exemple, c’est weird, mais je trouverais ça moins humiliant d’être Conne #18 plutôt que Conne #3. Question de beauté du nombre, tu vois ?

 

OceanofPDF.com

???

C’est qui de vous deux qui a une petite tendance érotico-romantique dans ses textos ? C’est toi ou c’est ta femme ? (Je la salue d’ailleurs.)

??????

Non, parce que si je suis lesbienne, j’aimerais ça l’savoir.

De quoi tu parles ?

Nicole m’a tout raconté. Asti chu nouille, viarge !

C’est qui Nicole ?

Ç’a l’air que vous avez ben du fun toi pis ta femme à pêcher des poissons avec votre ligne de couple.

Ah shit ! OK, je catche. Mais j’ai pas le temps, là, de t’expliquer.

Fuck you.

Je m’en vais en réunion.

Tu le sais-tu que c’est sick, ça ? Tu le sais-tu que c’est malade ?

I know. Désolé. Vraiment.

C’est quoi l’fun de crever des cœurs ? C’est-tu pour entendre le petit bruit que ça fait quand ça pète ?

Je le sais, c’est nul. Mais j’ai pas fait ça avec TOI.

Quoi, MOI, côliss ?

J’ai pas le temps de t’expliquer en détail là, mais en gros… oui, c’est vrai, on fait ça, ma

femme pis moi. J’ai honte, je te jure. MAIS PAS AVEC TOI !

Pourquoi ?

Parce que t’étais trop dull.

Merci ! C’est quoi, vous avez une ostie de grille d’évaluation littéraire en plus ?

Non ! C’est pas ça ! Dull au sens sexuel.

!!!

Avec ton casse-tête pis toute. Juliane a décidé dès les premiers échanges que t’étais pas une

bonne candidate pour nos games. Elle m’a demandé de te flusher.

Ark. Ark. Ark.

Mais moi, j’ai continué. En cachette d’elle. C’est pour ça qu’on a switché à Chambre 27.

Parce que moi je te trouve pas plate, Némo.

Re-Ark.

Désolé, vraiment.

Va chier.

J’aimerais ça t’expliquer toute l’affaire. Mais là, je peux pas. On peut s’appeler après ? Une

bière ? Flush-moi pas, OK Némo ? Je trouve le temps long quand on s’écrit pas.

Fuck toi/Fuck ta femme/Fuck tout ce qui se trouve dans un périmètre de 24 km à la ronde de toi.

24 ?

Quoi ?

Pourquoi 24 pis pas 25 ?

Check-le, l’ostie d’malade avec ses nombres impairs !

J’ai pitché mon téléphone derrière moi, pis ça s’adonnait que la porte de la sortie de secours dans ma cuisine était ouverte. Mon téléphone a fait cling clang cling clang dans l’escalier en fer, puis un dernier vol plané pour atterrir dans le stationnement de la pharmacie en bas. Un genre de crounche m’a confirmé son décès.

 

***

Beauté percée prend l’eau

 

***

Quelque chose semble perdu. Parti pour toujours. Laissé derrière dans le sillon du temps qui avance comme un imbécile aveugle, toujours en ligne droite. Quelque chose de précieux.

Dans le métro, même si j’essaye fort, même si je change deux, trois fois de place durant le trajet, je choisis toujours, maintenant, le siège le moins spécial.

Au resto, quand je réponds « médium » pour la cuisson de mon steak, le serveur me trouve vraiment médium moi aussi.

Quand j’achète du beurre de soya en spécial à l’épicerie et que c’est le dernier pot sur la tablette, ça fait de moi, si on y pense, la femme la moins spéciale de toute l’épicerie côté beurre de soya.

Pis même quand je réalise que l’autocollant « spécial » du beurre de soya s’est retrouvé collé sur mon espadrille, et que j’ai passé la journée à me promener avec, je réussis même pas à me sentir un peu spéciale, même si c’est validé scientifiquement par mon soulier.

Peut-être que parce qu’il a « pas fait ÇA avec moi » ça me rend un peu spéciale ? Nan.

— Médium. Oui, juste médium-médium. Non, pas de patates ni d’riz, non. Juste de la salade. Merci. Avec pas de vinaigrette. Non, finalement pas de salade. Ah pis pas de steak, non plus. Juste un verre d’eau. Merci… Je… c’est une vraiment très belle nappe… propre, douce aussi… Bravo… Je… je vais y aller finalement, mais je veux vous dire, à vous et à tout le personnel de Steak et compagnie, félicitations… euh… pour votre beau travail très… professionnel et pour euh… la… douceur de vos nappes…

 

***

Némo, flush-moi pas OK ?

 

***

À MA PHARMACIE, LE PARFUM CABOTINE ME FAISAIT CHIER, FAQUE JE L’AI TUÉ.

Deux belles dames se font étendre des crèmes sur leurs mains plissées par la caissière beaucoup trop motivée du comptoir beauté. Moi, j’attends pour payer mes bébelles, pas pressée, en les écoutant. Les madames sentent qu’elles peuvent prendre leur temps. Celles qui ont vécu des peines d’amour savent instinctivement reconnaître leurs semblables qui préfèrent téter au comptoir de la pharmacie plutôt que d’accuser réception du vide de leur existence. Mais y’a le présentoir de parfum Cabotine juste devant ma face qui me déconcentre avec son slogan de marde :

Half innocent, half provocative, but always romantic, she is sensual, emotive, carefree and seductive in one: this is the Cabotine woman.

Ark ! Je pense automatiquement à Leyla. Si elle est hétéro, est-ce qu’elle va être pognée comme moi, elle aussi ? Elle va-tu essayer de devenir une Cabotine woman, belle, légère et zéro entretien, pour plaire à n’importe quel tata qui lui dit qu’elle est full spéciale ? L’amour, pff ! Méchant piège à femmes pour qu’on passe plus de temps à entretenir notre mystérieux mystère qu’à s’intéresser à notre place dans la Place.

Half innocent, half provocative, but always romantic, she is sensual, emotive, carefree and seductive…

Pareil, ça te joue dans le cerveau ce genre de description ! C’est jamais inoffensif. Je relis ça, j’ai un peu envie d’être une « Cabotine woman » myself ! On dirait une madame romandamour !

Un sourire de satisfaction flotta sur ses lèvres. Avec un ventre plat et une courbe de hanches irréprochable, sa silhouette la récompensait du soin qu’elle portait à son corps. Elle faisait attention à son alimentation, fréquentait régulièrement la salle de gymnastique… Il suffisait de trouver la bonne

motivation 11.

Pis nos gars, Jerry, Steeve ? S’ils trippent sur des filles, ça va-tu être des poulettes dull qui passent leur temps à checker nerveusement le sens du vent pour pas que leurs cheveux pognent dans leur gloss ? Dans le sky de ma pensée, ma Barb dorée, ça se met à flasher en rouge :

CE PRÉSENTOIR DOIT MOURIR

Faque, pendant que les madames se beurrent d’une nouvelle couche de crème en poussant des petits cris presque pornos, j’attrape d’une main l’objet de propagande stupide…

le soulève

– incognito –

(la bouteille reste pognée après le présentoir)

personne me regarde,

je sacre tout le kit dans ma sacoche,

merci bonsoir,

je me sauve,

je fais l’anguille furtive jusqu’à l’autre caisse, près de la porte,

je pose sur le comptoir mes achats plus – envoye – un paquet de gommes aux fraises, du Purell et une revue pour l’âge d’or, Au centre exact du livre je peux sentir dans ma chair de personnage le poids écrasant des pages Presser encore plus fort pour obtenir un excellent jus de drame et de romance

pareil comme quand on achète ses premiers condoms,

je regarde partout autour pendant que la caissière scanne mes trucs,

je suis violette et assurément suspecte,

je traverse les détecteurs de vol en me rentrant le ventre et en retenant mon souffle,

mais rien ne se passe, Stanislas,

les portes automatiques s’ouvrent sans que ça bipe,

et je sors,

en shakant de partout comme une criminelle amateur,

mais avec un gros sourire étampé dans la face.

Asti que je viens donc de sauver l’humanité, moi ! Je nous ai collectivement débarrassés d’un vilain cliché ET d’un des pires parfums ever ! Ouais, parce qu’il faut se le dire, ma Barbie chérie, Cabotine, ça sent la plotte en plastique qui a eu chaud dans ses bobettes en roulés aux fruits.

 

***

Némo, please !

Il me lâche pas, côliss !

Je te dois des explications, des vraies. Je suis pas aussi con que tu penses.

Cet homme exerçait sur elle une attirance sensuelle beaucoup trop violente. Elle ne devait pas

oublier que ce long corps musclé cachait une âme noire 12.

Chaque jour, à des heures différentes, Brossard me fait une petite crisette de repentirs aiguë. Et pis là, maintenant qu’il pleure aux heures dans mon brand new phone, maintenant qu’il veut tellement me voir, s’excuser, me parler, la douleur que je lui impose par mon silence est comme pas assez ! J’en veux plus. J’ai envie qu’il ait MAL, mais vraiment MAL.

Némo, appelle-moi stp. Faut qu’on se parle.

J’y ai souvent pensé, j’ai jamais osé activer ce piton, une méthode de dernier recours, une option cheap de désespoir, mais une option quand même : il est jaloux.

Dès que j’évoquais dans un texto Chum, ou un ami, ou un collègue, Brossard devenait bête, distant, et pouvait décider de me faire filer mal le reste de la conversation ou de me bouder, passivement, quelques jours. J’évitais en général de le faire. Même quand je lui écrivais que j’avais passé la nuit couchée en cuillère avec le toutou de Jerry, il me répondait :

Je suis jaloux du toutou.

Et c’est vrai, il était jaloux. Du toutou. Pour vrai.

Némo, je sais que tu vas finir par me répondre un jour. C’était trop spécial ce qu’on avait

pour laisser ça mourir.

Faque un soir, un-peu-soûle-un-peu-nouille, je pète la vitre de mon kit de secours cheap et je lui réponds une patente de gros chantage poche que je regrette aussitôt :

Fuck la chambre 27 ! J’ai envie d’un VRAI motel avec un VRAI quelqu’un. J’ai justement rencontré un cute gars hier qui m’a proposé quelque chose dans ce sens. J’hésitais, mais là je pense que je vais l’appeler. Braille pas, on va t’envoyer un selfie pour ta blonde pis toi.

Il est jaloux. Je le sais. Je le sens.

La preuve, il répond instantanément une ligne composée d’une bonne dizaine d’émojis : dix têtes rouges en tabarnac. Et moi, grosse nouille, je ramollis, je trouve ça cute, je pense que ça veut dire qu’il tient à moi. (Eh ben non, Gédéon.) Puis rien d’autre. Silence radio. Encore ! Puis, après deux longues heures… juste avant de me mettre au lit, je reçois ça :

27.

Fuck you, j’ai dit.

Demain, 16 h. Au VRAI motel. Dans la VRAIE chambre 27.

Ha ! ha ! Tu me niaises ?

Non, je suis sérieux et je vais te le prouver. Toi et moi, demain 16 h, au vrai motel, celui qui

se trouve de mon bord du fleuve.

Pour faire quoi ?

C’est moi ton VRAI quelqu’un. Personne d’autre.

 

***

Je me souviens plus trop de cette soirée d’avant le motel, je pense que j’ai pas vraiment dormi. Je me rappelle avoir fixé l’afficheur numérique de mon lave-vaisselle une partie de la nuit.

Le lendemain, je me suis rasée à des places où j’avais pas de poils, j’ai tout essayé mon linge, tout enlevé. Conclusion : chu lette. Habillée pis toute nue. Faut le faire, côliss ! Au déjeuner, j’ai cuisiné des œufs pour tout le monde et je les ai embrassés chacun sur le front pour leur dire bye, comme si j’allais me jeter en bas du pont après leur départ pour l’école et l’université.

Dans le silence de l’appart vide, je me souviens, j’entends mon cœur qui bat dans mes oreilles. Je songe à repartir le lave-vaisselle, juste pour me calmer avec l’afficheur numérique rassurant, mais je décide plutôt de lui texter… pour être certaine.

Faque, on fait toujours ça ? Le vrai 27 ? Tantôt ?

Il voit mon message. Niaise. Après un – trop – long moment :

Oui.

OK, comment on s’organise pour la chambre ?

Le premier qui arrive loue la 27, si elle est libre. L’autre rembourse la moitié.

OK.

OK.

Certain ?

Toi ?

Ben oui. Why not. Toi ?

Oui. Mais là je te laisse j’ai du travail rush, à tantôt Némo.

Je me rappelle, Barbie chérie, qu’à ce moment précis, le piton « ALERTE » de mon détecteur intérieur de bullshit flashe en rouge fluo, mais je fais semblant que je le vois pas. Je me mens à moi-même : ça doit juste être la pile qui fait des free games…

 

***

Quand j’embarque dans ma van familiale, avec mes cheveux n’importe comment, ma robe de Pâques 2012, mes bottes d’armée et une poche de cossins pas rapport comme si j’allais au camp de vacances (casse-tête, lampe de poche, bonbons, kiwis, alcool), je sais très bien où je m’en vais, mais je sais pas encore si je vais être capable de m’y rendre.

Puis la route m’hypnotise. La musique de la radio me berce. Le soleil au loin me transforme en femme libre.

Tellement libre que je sais pas c’est qui la madame qui a stationné en dessous de l’affiche Motel Belle Vue. Je sais pas comment elle fait, cette experte du sexe d’après-midi, pour entrer full relaxe dans la cabine de verre de la réception, demander la chambre 27 pour une nuit, laisser son numéro de carte de crédit en dépôt en insistant pour régler le tout en cash après. Je la connais pas. Mais j’aimerais être elle. Plus souvent en tout cas.

 

***

Il viendra pas.

Nope.

Deux heures que je niaise ici. Fudge, j’aurais dû penser à apporter une planche pour le casse-tête ! Tout est tellement mou, ici, y’a pas de place pour l’installer comme du monde. C’est n’importe quoi, cette chambre, si on la pense en termes de cinq cents morceaux et plus ! N’importe quoi ! Je devrais appeler à la réception pour leur en glisser un mot… .

Non. Non. Non. Moi, ici, toute seule, dans ce motel, à mon âge, avec mon nombre d’enfants, ça, c’est n’importe quoi…

Je regarde autour de moi. La chambre a pas tellement changé. C’est aussi lette, mais en moins orange et brun. It’s a sad, sad room.

Bon, faut que je rentre, là.

Quand je vais arriver à la clinique, ils vont avoir fini de souper, vont être chacun dans leurs bébelles, je vais pouvoir rentrer incognito : « Oué, oué, la réunion s’est bien passée. » Je vais prendre un long bain pour nettoyer mon mensonge, je vais fumer un joint, pis, ben coudonc, Brossard aura réussi à me faire feeler cheap ET à me faire détester les motels cheap. Méchant champion quand même !

Je ramasse mes niaiseries, remets la bague de Chum que j’avais enlevée comme une astie de catin de roman-savon, prends une dernière gorgée de bourbon, mets la bouteille dans mon sac de cochonneries puis attrape le porte-clés losange bleu royal numéro 27. Dire qu’à une époque, juste tenir cette clé-là lui a procuré une demi-érection ! Pff ! Gros pissou ! Je referme. Je descends les marches extérieures. « Motel avec vue »… Ouais, bon, on voit le fleuve, mais faut se le dire, c’est fucking pas Venise non plus !

Mais là, comme je veux sortir de l’escalier tout au bas, une boule en tweed m’en empêche. Qu’est-ce qu’il fout là, lui, viarge ? Je suis tellement fru que j’ai envie de l’enjamber comme un rocher et sacrer mon camp ciao-bye. Mais il se retourne, me regarde avec ses yeux de chat battu, il est blanc comme un drap, la lèvre qui tremblote.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Ça va pas ?

— Je sais pas… Chu… Je pense que je fais une attaque de panique.

— Eh merde ! Viens, ici, là. (Je le relève, replace son manteau, ses cheveux, son foulard.) Respire lentement. Du ventre. Ici. C’est bon. Tu veux de l’eau ? Tu veux aller te calmer quelque part ? Dans mon char ? Ou à la chambre ?

— OK, oui.

— À la ch… ?

Il commence à monter les marches sans répondre. Il a la démarche d’un gars dans le couloir de la mort. Je débarre la porte, il va s’asseoir avec son coat sur le lit. Il regarde autour de lui, on dirait qu’on vient de lui retirer un sac de sur la tête. Je m’assois doucement à côté de lui et je lui demande de m’expliquer ce qui se passe. Il s’essuie le nez avec sa manche. Il fait pitié, je suis plus du tout fâchée, j’ai envie de le rassurer. Il parle, mais c’est décousu : sa femme – mais pas comme je pense – c’est pas tant la peur de la trahir que celle de se faire pogner – peur de ses colères – toujours les chicanes à la maison – pis peut-être qu’il a peur de la tromper aussi finalement – pas certain – pis les autres personnes autour de lui – la famille – les amis – les voisins – s’ils l’apprenaient – il passerait pour qui ? Il énumère une liste de noms. C’est long. Il semblerait que beaucoup de gens ont le droit d’avoir une opinion sur qui il baise – sa femme encore – peur de ses crises – des poursuites – beaucoup de questions légales en jeu – peur de perdre sa maison, sa piscine, sa tondeuse…

Au début, je trouve ça cute, cette confidence qu’il me fait. Je me dis « Bon, OK fille, il le sait pas encore, mais il l’aime, sa femme. Lâche-le, le pauvre gars. Il veut pas être là, c’est clair. Il avait besoin de ce petit challenge pour s’en rendre compte. On restera peut-être amis ? J’espère. Des amis de la chambre 27, c’est l’fun ». Mais ce que je réalise et qui commence à me terroriser, ma Barbara dorée, c’est que je le connais pas, CE Brossard-là, devant moi. C’est une version très peureuse, soucieuse des autres et de son image… Y’a des chances pour que CE gars-là soit vraiment – mais vraiment – différent de celui que je fréquente depuis quelques mois sur Messenger. Tu catches ? Des chances qu’il m’ait vendu une version crissement allégée de sa personne, en omettant quelques infos sur l’étiquette à propos de son contenu. Fudge.

Au bout d’un moment, Brossard commence à se calmer. Il est soulagé d’avoir parlé et prend conscience de ce qui l’entoure. J’aimerais qu’il commente un peu la mythique chambre 27, les meubles, le tapis, les détails, qu’on rie ensemble de se retrouver là. Mais il le fait pas. Il a l’air plus détendu, il a enlevé son manteau. Il me regarde soudainement, en souriant, comme s’il venait de réaliser que j’étais là. Je deviens rouge tomate (maudite marde). Alors je fais comme d’hab quand je suis mal à l’aise : je dis une ostie de niaiserie.

— Tu veux qu’on essaye de faire un bout de casse-tête ? J’en ai apporté un, euh… C’est pas les jelly beans, mais…

— Non. (Il me ramène doucement par le bras sur le lit.) Non. On va pas faire de casse-tête ici, non.

— Non ?

— Non, Némo… Heille, faudrait ben que je t’appelle par ton vrai nom quand je te vois en vrai. Hé ! hé ! c’est quoi donc ton vrai nom ? Carole ? Francine ?

— Non, Ghislaine.

— Ha ! ha !… Je t’adore… Ghislaine.

(Fudge, il me fait son maudit regard qui tue !)

— Tu… tu veux-tu des réglisses ? J’ai aussi des pastilles au miel, ou du Maker’s Mark ? J’en ai apporté pour le courage… Mais non, han, on a pas besoin de boire du courage, han ? Parce que… parce que… on va être sages pis… je vais rentrer chez moi et toi… tu… tu veux rentrer ? Han ? Chez toi ? Dans ton Brossard ?

— Non.

— OK. Tu veux faire quoi ? On peut aller prendre une marche…

— Viens, Ghislaine, on va faire ce qu’on était censés faire ici.

— Euh, tu veux dire euh… Les affaires euh…

— Oui, les affaires que les adultes font ensemble dans une chambre de motel.

— Ah… euh…

Alors là, Barb chérie, avec sa grande main feuille de bananier, il enlace ma nuque langoureusement, guide ma tête vers l’oreiller. Mon corps – complètement bichon frisé – suit docilement ce geste, fait tout ce que cet homme aux yeux d’enfant désire. Puis Brossard embarque sur moi, je sens tout son poids, sa masse, contre moi. Le matelas accuse réception avec un petit couic. Il faufile sa main froide sous ma robe pour enlever ma culotte en même temps qu’il plonge son visage au creux de mon cou. Sa barbe râpeuse, son souffle excité dans mon oreille.

Et là,

et là,

là,

je m’entends pousser un petit cri complètement étonnant, un son que je me suis jamais entendue faire de toute ma vie.

Un cri de femme.

Non, de femelle.

Ils connurent le bonheur de la passion enfin assouvie dans l’amour. Ce fut pour Paméla comme un chant éclatant qui s’élevait dans son cœur et dans toutes les fibres de son être. Plus tard, alors

qu’ils reposaient dans les bras l’un de l’autre, entre les draps froissés, ils se mirent à parler doucement, à faire des projets, à rire aussi, partageant leurs premières joies secrètes. Leur

merveilleuse odyssée venait tout juste de commencer13.

 

***

Sur le pont Jacques-Cartier, les quatre vitres baissées, la neige mouillée qui rentre dans la van, je chauffe pas de mains, les bras dans les airs, la musique dans le tapis. Je roule dans le sens inverse du trafic : « Salut, les quétaines ! Adios, les dulls de banlieue ! Moi, je rentre en ville, avec ma vie complètement wild de femme infidèle pis de motels ! Hiiiihaaaaa ! » Bref, il y a clairement toute une magie de déni neurochimique qui opère dans mon cerveau, en ce moment, parce que je connais pas grand filles aussi pepées après une baise de marde comme celle que je viens de vivre. Oh no !

Ça me revient par flashs. Sa tête au-dessus de moi, soudainement si minuscule. Son visage rouge et affairé, comme concentré sur un problème sérieux. Il force du front. M’embrasse pas, m’enlève pas vraiment mon linge, me touche pas vraiment ni les seins ni les fesses ou whatever. On fourre pas, non, on baise pas non plus, on fait surtout pas l’amour, oh no ! Il fait juste rentrer pis sortir son pénis de mon vagin, one-two-one-two, sans affect, avec régularité et méthode. Je feel comme une place de parking achalandée. Tout est trop mort et silencieux autour, tout a l’air moulé dans du plastique.

À un moment donné, ça devient carrément ridicule, de l’acharnement thérapeutique : c’est clair qu’il a pas de fun, ou qu’il me trouve lette, ou en tout cas qu’il a envie d’être ailleurs, pis moi aussi, faque je me retire et thank God, il s’obstine pas. Même la capote se faisait chier, elle a sacré son camp en douce, sans qu’on s’en rende compte. Il la cherche partout dans les draps, il angoisse solide, la retrouve dans le lit plus loin, la jette avec dédain comme si elle était contaminée. Je pense : « Il a peut-être eu peur de me mettre enceinte », mais non, Léon, monsieur stresse ITS. Il se met à me poser mille questions gênantes sur mes antécédents sexuels, il a peur de pogner des bibittes. Je suis la bibitte. Envie de lui dire : « Heille chose, c’est où le boute de mon histoire des sept dernières années où tu verrais de la place pour y insérer du sexe Bamboléo Bamboléa ? » Il va prendre sa douche, je remets mes bobettes – je me sens tellement, tellement conne d’avoir choisi celles avec de la dentelle ! Je prends une dernière petite (grosse) gorgée de courage. Ah pis fuck, deux. Quand Brossard sort tout habillé – full crispé – de la salle de bain, le poisson-clown que je suis se sent obligé de détendre l’atmosphère en poussant une joke qui tombe par terre et roule sur le plancher.

On descend les marches à distance, en silence, comme un couple en chicane. Quand on se quitte dans le stationnement, je sais pas c’est quoi, l’air frais sûrement, mais j’ai un moment de compassion pour notre pochetée :

— Allez, salut ! (Je refais le nœud de son foulard.) On s’écrit ? Ça, au moins, on fait bien ça.

Je le prends dans mes bras et le serre fort, avec l’intention qu’il sente dans ce geste une sorte de douceur, comme pour lui dire : « Hey on est pourris pour le sexe, nos corps sont pas d’accord, mais c’est pas grave, nos âmes oui ! » Mais il est raide sec. Fermé. Tout son être affiche no vacancy. Un pot de yogourt Liberté flotte sur l’eau brune du fleuve derrière nous.

 

***

Je me réveille, l’appartement ronfle encore. Première pensée : est-ce que quelque chose a changé ? Est-ce que mon aventure d’hier a modifié le « ici » et le « maintenant » ? À première vue, non, mais attendons. Chum se réveille, il m’embrasse sur le front, son odeur de swing me plaît, comme d’hab. Je me lève, mets mes pantoufles de loup, pars la cafetière pis les toasts, dresse la table. Tout le monde arrive, un peu mollement, prend son petit-déj, chacun absorbé dans son livre, journal, dos de la boîte de céréales. Une sorte de douceur tacite règne entre nous. On est presque presque bien à cinq.

C’est un mercredi bien ordinaire et pis ç’a l’air que je vais aller en enfer, Albert !

« OK », que je me dis, à GO, je me sens coupable. GO ! Je force les images salaces d’hier, revois le lit défait dans la chambre de motel, la capote vide, me concentre sur la petite irritation que son – pas mal gros – pénis a laissée en moi… Mais non, rien à faire, ça marche pas. J’observe nos kids. Ils sont là, je les aime, je suis là, ils m’aiment. Ce que j’ai fait hier ne leur appartient pas et ne leur enlève rien. Ils sont là, je suis là…

Je regarde Chum, je le trouve beau. J’ai encore du désir pour lui, ça c’est certain. Mais mon corps avait besoin de voyager, d’explorer de nouvelles contrées, pis là, il est reviendu. Et pis je suis fatiguée, merde, j’avais besoin de vacances de ma vie !

Flashs de la baise froide qui remontent…

Je me dis « youpi, c’était le meilleur des mondes » : une aventure exotique de banlieue, mais pas d’attachement érotique ni amoureux, finalement. C’est le scénario idéal, parce que qu’est-ce qui serait arrivé si on avait fusionné, Brossard et moi ? Fudge ! Mon sang se fige en pensant à ça. Je te le dis juste à toi, Barbie chérie, mais des fois je pense que je serais assez guidoune pour tout sacrer là et saccager la vie de tous les gens que j’aime, ici, autour de la table, juste pour un gars qui me fait friser les orteils d’amour. Maudite cochonne… Je devrais peut-être lui envoyer des fleurs avec une petite carte : « Cher Brossard, ma famille et moi te remercions du fond du cœur d’être pourri au lit. »

Et peut-être que j’en recevrais aussi : « Y’a rien là, c’était facile, t’es tellement lette pis dull ! »

 

***

un qui s’efface pas

STEEVE

« Non. On peut pas rester ici, désolé Tata. Faut s’en aller. On va retourner vivre chez nous, on est capables de se débrouiller à trois. Je sais faire chauffer de la pizza, pis faire des toasts, on va être corrects… On va… Non, c’est trop… trop pas bien organisé ici. C’est sûr que vous savez pas comment on fait avec les enfants. Regardez votre pauvre cactus séché ! Jerry est encore un bébé, Tata, tu le sais pas ce qu’il faut faire quand il fait ses cauchemars, il va te réveiller TOUTES les nuits, pis tu vas MOURIR à force de plus dormir, tu vas mourir pis… non… Quand la madame sociale nous a dit qu’on venait chez vous deux, on a rien dit, mais c’était juste pour être gentils, pis pour pas que tu pleures, Tata. On veut pas que tu pleures. Mais là, non, on… on peut pas… On… En tout cas, je sais pas pour eux, mais moi je peux pas vivre ici, pis… Pis si je suis forcé de rester, je te jure que je va… je va… prendre un big de crayon-feutre noir, un qui s’efface pas, pis je vais écrire en gros sur le mur de ma chambre « C’est nul ici », sur le mur, direct ! Comme ça, quand je vais me réveiller, même si je suis content – parce que ça m’arrive des fois de me réveiller content le matin – ben je vais lire la phrase, pis je vais me rappeler qu’il faut que je déteste ça, être ici, à la clinique avec vous, Tata, parce que c’est de la merde ici, Tata, de la MERDE ! »

Je revois Steeve tout tremblotant avec ses grands yeux noirs profonds, son visage plaqué de rouge par la colère, son air aussi un peu autosurpris de s’être entendu dire « merde », ses narines qui bougent pour concentrer toute son énergie dans le projet de pas pleurer devant nous. Tellement beau, tellement debout dans son effondrement. Pis moi, ben, moi, Barbara, quand je me repasse cette scène (je me la repasse tout le temps), dans mes rêves, je dis une affaire vraiment fully mature :

— Écoute Steeve, qu’est-ce tu dirais de commencer par dormir ici juste une nuit ? Pis demain, tu me dis ce que tu choisis, OK ? Tu pourrais décider chaque jour si tu restes ou si tu pars. Pis moi, je vais me forcer fort fort pour te donner le goût de rester avec nous.

Mais dans la vraie vie, ma Barbara, dans la côliss de vraie vie où les méchants gagnent souvent pis où le monde meurt les mardis après-midi, je réponds pas ça à Steeve, non. Comme une grosse plotte pas de classe, je fais juste me sauver en courant, pis en sacrant, pis en hurlant, pis en pleurant, pis en claquant la porte de ma chambre, pis en laissant là ton ptit pit, dans le cadre de porte, avec son frère pis sa sœur, ses grosses valises et son désespoir abyssal d’enfant de huit ans.

Je sais, I know, I know… Je m’excuse tellement, Barb. J’ai honte, crois-moi.

« C’est nul ici. »

Il l’a écrit, finalement. Sur son mur, au-dessus de son lit. Mais à la mine. En mini. (You know Steeve, pas de la grosse graine d’anarchiste, ça !) Pis même si j’ai essayé de récupérer ma gaffe, rien à faire, pendant presque un an (c’est long un an) on s’est parlé en morse.

— Biscuit ?

— Oué.

— Combien ?

— Deux.

Puis une fois, sur un des sites de mamans professionnelles (encore no jugement ici, merci), j’ai vu passer un truc sur le deuil chez les kids et l’importance de « l’estime de soi » dans le processus. Ça fait qu’esti(me de soi), j’ai eu l’intuition de sortir le synthétiseur pourri qui traînait dans notre locker, je l’ai branché dans le mur du salon, avec les écouteurs posés sur le clavier, juste pour voir ce qui se passerait. Le fromage était trop beau, la petite souris a vite appris le piano.

Pas longtemps après, Steeve s’est mis à m’appeler « Matata ».

 

***

Pourquoi il le fait pas ? Juste une fois, côliss ! Une ! Mon grand-père se fait lire au nez, à longueur de journée, des livres à l’eau de rose. Il a toujours pas catché ce que veut vraiment Mémé ? Ce dont elle a besoin ? Il la voit, pourtant, comme moi, cette femme romantique et ben trop sensible qui rêve juste d’un geste fou, d’un grand acte d’amourrr, avec plusieurs « r » pour se rouler dedans ! Pourquoi il la swing pas – juste une fois – dans son Elantra vert menthe pour l’emmener vivre une aventure équestre de romans à quatre piasses ? J’ai vérifié, y’a des ranchs à moins de vingt-cinq minutes de Montréal. Ils seraient tellement swell, tous les deux, mes vieux. J’imagine déjà le titre de leur livre : Romance à Saint-Eustache.

— Nous n’allons pas monter à cru, tous les deux, sur la même bête ? — C’est ce que vous vouliez. Alors, soyez satisfaite. Vous vous assoirez en amazone derrière moi. Vous passerez les bras

autour de ma taille et appuierez votre jolie tête contre mon dos 14.

Mon grand-père aiderait sa douce à monter sur son poney préféré. Les fesses de Mémé, superbement enveloppées dans le minou beige de sa robe de chambre, entreraient en fusion avec celles de l’animal, et la cigarette de ma grand-mère se tiendrait dans la prolongation exacte de l’horizon. Et là, Papi filerait un gros vingt piasses au gars qui tient le manège à chevaux pour qu’il leur fasse faire quelques tours extra.

À la fin de la ride, ils s’offriraient un beau café dans la distributrice de l’entrée du ranch, puis ils embarqueraient, un peu étourdis, dans leur char et laisseraient une vitre baissée même sur l’autoroute, juste pour être fous.

Tout le long du retour, ma grand-mère flatterait le genou de son homme en le regardant, de temps en temps, avec l’air coquin d’une fillette qui vient juste de comprendre à quoi sert la petite bille cachée au creux de ses cuisses.

 

***

sens-tu la chose éponge gorgée d’essence qui palpite sous mon chemisier de soie bleue en feu ?

 

***

22 h 22. Fais un vœu.

Fait !

C’était quoi ?

Je te le dis pas !

Aweille !

Mon vœu ?

Oué.

C’est TOI.

Allô, Cupidon de Brossard.

Non, c’est vrai ! Toi + moi, dans notre chambre de mots, forever.

Avec ou sans casse-tête ?

Avec, c’est clair !

Méchant pervers !

Faque c’est ça qui est ça… t’as deviné, Barbie-génie : malgré l’épisode du motel poche, on a recommencé à s’écrire, Brossard pis moi, comme si de rien n’était. Il m’a envoyé une vidéo niaiseuse de flûte de Pan, j’ai ri, je lui ai réécrit une épaisserie. Il s’était rien passé !

Je l’sais, c’est pathétique, côliss ! Il a fourré plein de filles sur son téléphone et il m’a très mal fourrée et moi, je lui pardonne tout ça pour ravoir un peu de magie dans mes jours gris. J’ai honte ! Mais peux-tu vraiment me juger ? Ça s’appelle une dépendance, cette affaire-là, viarge ! Tu sais de quoi je parle, hein ? Toi, tu fumais du pot « en cachette », du réveil jusqu’au dodo. J’ai cette image de toi collée dans le cerveau : t’es couchée dans ton hamac à l’ombre, t’allaites Steeve d’un bras et l’autre main tient un joint. Bref…

Et pis je dois t’avouer que j’ai encore envie de coucher avec lui, côliss ! Quelque chose en moi de tristement têtu se dit que la baise poche avec Brossard a été poche – pas parce qu’on était fondamentalement incompatibles, non – juste parce que c’était nouveau, pis qu’on a pas eu le temps de s’apprivoiser, pis que, pis que… Tu vois ? Oui, oui, l’ostie d’espoir à marde.

Au grand galop sur une monture de draps froissés se défouler la féminité

En plus, je fais plein de rêves de cul depuis, c’est malade. Souvent, ça commence que je porte tout plein de colliers pesants qui tombent entre mes seins (dont le vrai sou romain d’Apollon que Mémé m’a donné). Pis là, Brossard ou un autre gars arrive : baise avec sperme partout sur les murs, ou arrivée d’un espadon qui tient un manuel de philosophie entre ses nageoires, ça varie, puis je me réveille. Pour me rendormir après ça, je me masturbe en essayant de pas réveiller Chum ou j’essaye d’écrire, dans ma tête, des poèmes qui rebrassent mes rêves. Des fois, je me lève dans la nuit, j’allume juste la petite lumière au-dessus de mon bureau et je gosse avec les mots Harlequin qui traînent dessus. Juste de TOUCHER ces mots un mini peu suggestifs, style

épaule

ou

charnel

pis je deviens toute smouche.

Mais pour l’instant, j’arrive rien qu’à fabriquer les micropoèmes un peu nonos que je te colle dans la face de temps en temps. Peut-être qu’une nuit de grande insomnie, je vais réussir à créer un vrai gros collage full sexuel avec plein de détails cochons ! J’aimerais ça. Mais c’est toff parce que maudit que c’est par défaut kitsch, le cul littéraire. Dès que j’essaye de décrire une baise, ses sensations, ses images, ça dérape rapidement dans le quétaine. Pourquoi, han ? Harlequin, as-tu changé tous les mots d’amour en lampe rococo, au point où, quand on les lit, on imagine des breloques qui pendent au bout de chaque lettre ?

Tendrement, il lui écarta les cuisses, éveillant dans le creux de sa féminité une urgence fébrile et impérieuse. Il la devinait parfaitement, l’amenant tout au bord du plaisir pour redevenir tout à coup patient et doux, et encore recommencer. Au moment où elle allait défaillir, il glissa ses mains sous

ses hanches et entra vigoureusement en elle 15.

 

***

J’ai rêvé que j’achetais ton parfum !

Je porte juste un genre de patchouli-bergamote que j’achète dans un magasin new age qui s’appelle Troisième œil. T’es allé en rêve à Troisième œil ? Man, ça c’est ésotérique longtemps !

Non ! TON parfum ! C’était écrit NÉMO sur la bouteille.

Ah ! Hé ! hé !

Il y avait un visage de femme sur l’étiquette, c’était pas toi, mais ça te ressemblait. J’ai

ouvert le flacon, ça sentait toi. Mais vraiment toi.

Pis là ?

Ouf, la suite est pas racontable. LOL.

 

***

cet homme désire peut-être me mettre en bouteille

Leyla sera peut-être pas condamnée à devenir une Cabotine woman si elle veut pas.

Nous, c’était différent. C’était là, c’était partout, et pas juste dans les parfums et les Harlequin. On s’est appris à être des filles, on n’avait même pas besoin qu’on nous montre comment. Ta mère est morte quand t’étais bébé, et la mienne était très beaucoup absente (pour des raisons de capitalisme sauvage). On s’est appris par mimétisme, en regardant des films, des revues, en écoutant de la musique, mais aussi en imitant d’autres filles à l’école qui l’avaient donc l’affaire pour être des filles. T’étais naturellement plus douée que moi, mais pareil, y’a fallu qu’on rame fort toutes les deux pour devenir cette version chicks de nous-mêmes qu’on avait l’impression qu’il fallait absolument qu’on soit.

On s’est entraînées…

à bouger la queue de cheval en marchant,

à pas parler fort ni à avoir le pied pesant,

à pas s’asseoir tout écartées dans nos bourrelets,

à jamais être satisfaite de soi,

à mettre de la lumière dans nos yeux quand on parle aux garçons,

à se mordiller les lèvres de façon sexy,

à faire un peu l’enfant (mais pas trop tout l’temps),

à cacher notre masculinité,

à avoir l’air chill, même quand on se fait traiter de grosse ou qu’on se fait tripoter par un gars.

On s’est appris à faire tout ça, pour faire tripper des gars qui, eux, ont appris…

à parler et à marcher fort pour dire qu’ils sont là,

à s’asseoir sur une chaise comme s’ils étaient propriétaires du Monde,

à compter juste sur soi,

à mettre de la lumière dans nos yeux en nous disant qu’on est belles comme des étouèles,

à se mordiller les lèvres de façon sexy,

à ne pas faire l’enfant (ou en tout cas pas trop souvent),

à cacher leur féminité,

à avoir l’air chill, même quand un chum de gars traite une fille de grosse ou la tripote,

et à tripper sur les filles, leurs queues de cheval qui branlent, leurs lèvres qu’elles mordillent…

Mais là, ma belle Barb, si tu savais, depuis un certain temps, y’a comme une petite fenêtre qui s’est ouverte à l’arrière du truck de notre époque. L’air entre un peu, ça fait du bien. Trop triste de penser que t’es en train de manquer ça. On aurait pu s’accouder ensemble sur le rebord de cette ouverture et admirer ensemble Leyla qui répare son scooter en racontant qu’elle sait pas trop si elle veut une blonde, ou un chum, ou les deux ; le beau Steeve qui pianote avec son vernis à ongles mauve ; ou Jerry qui raconte sans complexe que son plus grand rêve dans la vie est de devenir papa. Bon, papa de panda, of course, mais quand même !

 

***

C’est quoi, t’es dans un resto tiki ?

Non je suis dans mon bureau, c’est mon aquarium.

T’AS DES POISSONS ?

Ouais, ils te font dire « allô Némo » !

Je suis perturbée. Tu m’as jamais dit ça. La première fois qu’on s’est rencontrés, t’aurais dû me dire « yo je suis propriétaire d’un vrai aquarium avec des vrais poissons ».

C’est hyper commun d’avoir un aquarium.

Non, c’est weird.

Non, c’est toi qui es weird de trouver ça weird.

Correction, je trouve ça weird ET cute.

Ha ! ha ! Mais j’ai malheureusement pas de petit orange avec des lignes blanches et une

nageoire croche.

C’est drôle parce que je me demande souvent si je te connais vraiment. Je veux dire… avec toutes tes histoires de pêches de filles avec ta blonde… pis là t’as un aquarium ?

Ha ! ha ! Tu me connais Némo, on se parle presque chaque jour. Mais en fait y’a un truc

que je t’ai jamais dit.

Quoi ? (J’ai peur.)

C’est peut-être moins exotique, mais j’ai une authentique affiche de show de Leonard

Cohen sur le mur au-dessus de mon ordi dont je suis pas mal fier. Regarde.

Sur la photo de l’encadrement qu’il m’envoie, je remarque une ombre. C’est le soir, il s’est mis devant sa lampe pour prendre la photo. La silhouette de Brossard se dessine subtilement dans la vitre par-dessus celle de Cohen. Alors je fais aller mes petits talents de graphiste, zip zip, un contraste par-ci, une lumière par-là, et en deux minutes, je réussis à faire ressortir clairement un Brossard, torse nu en jeans, superposé à l’image d’un de mes chanteurs préférés !

Je te jure, Barbara, peu importe l’intensité des tempêtes à venir, grâce à cette photo porno,

je surferai chaque jour nageoires dans les airs en bondissant de bassin en bassin dans l’aquaparc

de la sexualité

 

***

Je suis plus capable de me sentir coupable. Désolée. J’ai beau me forcer, y’a plus une bouchée de haine de moi-même qui rentre. J’ai besoin de ça, j’ai envie de lui, tant pis. Je me sens même pas complètement mal de demander à notre professionnelle des romances de réseaux sociaux des conseils pour m’aider à tromper son papa adoptif.

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