Sagan et fils
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
À Joyce
À William
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Introduction
Que l’on ne s’y trompe pas : je ne suis pas plus écrivain que détenteur d’une vérité absolue. Je me suis efforcé, au long de ces pages, de relater les faits dont je fus le témoin parfois attentif, parfois amusé, quelquefois ébahi, mais dont jamais, je crois, je ne fus le témoin désenchanté. D’autant de bonne volonté, de sincérité, de loyauté et d’attachement à ma mère ce livre soit-il empreint, il ne demeure que le reflet de ma vérité. La place toute privilégiée que j’ai occupée à ses côtés me place aujourd’hui dans une position presque aussi inédite que désignée, celle d’un redresseur de torts de biographies. Je les vois bien, ceux qui attendent de ce texte qu’il vienne passer un grand coup de balai sur tout ce qui a été dit, transformé, répété sur la vie de ma mère depuis des lunes. Je les vois bien aussi, ceux qui se sont fièrement lancés avant moi dans le récit de la vie de Sagan et qui doivent aujourd’hui trembler.
Je le répète, je ne détiens pas de vérité absolue et inattaquable sur ma mère. Ma place auprès d’elle ne m’a pas permis d’échapper à sa légende et je serais de mauvaise foi en affirmant ne jamais m’être caché derrière elle. S’il est difficile pour un fils de confronter sa mère à une légende imposante à ce point, il l’est tout autant de s’attacher à rendre ce miroir déformant aussi conforme à la réalité que possible.
Je ne détiens donc – si je puis dire – qu’une petite part de la vie de ma mère. J’ai effectué un rapide calcul : si l’on retire les moments où je n’existais pas encore, ceux où j’étais là mais où nous ne pouvions pas nous parler – parce que je m’obstinais à ne dire que bababa – et ceux où l’existence nous a éloignés l’un de l’autre (les voyages, les conquêtes, les déménagements, les moments difficiles), ma mère a passé la moitié de sa vie avec moi. (Alors que si l’on retranche ces mêmes moments de ma vie à moi, on s’aperçoit qu’au jour de sa disparition, j’avais passé les quatre cinquièmes de ma vie avec elle.) Je ne suis donc le témoin, aussi attentif et objectif qu’il puisse être, que d’une moitié de vie. Pour aggraver encore cette demi-cécité, et au risque de décevoir, je ne suis arrivé que bien après ce qu’elle a appelé « la corrida » et qui a commencé avec les éclats triomphants du succès de son premier roman. Je n’étais donc pas là pour danser des cha-cha-cha endiablés avec une bande de joyeux lurons jusqu’au petit matin à L’Esquinade de Saint-Tropez, pour suivre la nationale 7 déserte au milieu de la nuit, seulement éclairée par les étoiles et par les phares d’une Jaguar XK140 lancée à toute allure, pour connaître un Paris que l’on traversait en dix minutes parce qu’il n’y avait pas de voitures, ou pour prendre place auprès du prince Farouk, assis à côté de l’Aga Khan, à la table de chemin de fer du casino de Monte-Carlo, et l’entendre demander un banco.
Je ne pouvais donc pas être là non plus lorsque sa fameuse légende se construisit, puisque, à quelques excentricités près, ce devait être à la même période. Mais à l’inverse de tout ce qu’elle a décrit, parfois avec justesse, parfois non, et qui a aujourd’hui disparu, sa légende est toujours là. Certes, elle a un peu vieilli. Les temps sont durs depuis que Sagan n’est plus là pour faire ses bêtises. La légende Sagan n’a plus la vie facile. D’une certaine manière, et un peu par la force des choses, aujourd’hui c’est moi qui l’ai récupérée, recueillie. Je ne peux pas dire qu’elle ne soit pas agaçante, avec sa manie de répéter tout le temps les mêmes histoires, mais au fond elle est plutôt gaie et assez confortable. Gaie parce qu’il est vrai, disait ma mère, que « boîtes de nuit, whisky et Ferrari valent mieux que cuisine, tricot et économies », et confortable parce que les gens ont tendance à s’y conformer. Cette légende me fait penser à une colocataire bavarde, un peu encombrante, mais toujours de bonne humeur, à qui vous confiez vos visiteurs les plus barbants, ceux dont vous ne parvenez plus, en fin de soirée, à vous dépêtrer. Mais le principal attrait de cette légende – et ce qui la caractérise très particulièrement par rapport à ma mère – est qu’elle a un tas, je dirais une multitude d’histoires à raconter. Je crois qu’il existe peu de personnalités – de « pipaule » comme j’ai vu un jour écrit dans la presse – dont la légende soit aussi riche, aussi variée, et dont la vitalité et la longévité soient telles. Au faîte de la gloire de ma mère, au cours des mois puis des années qui ont suivi Bonjour tristesse, la légende avait pris une telle ampleur qu’elle avait pratiquement phagocyté son nom et le fait qu’elle fût écrivain. Sagan n’était plus qu’une légende. On pourrait presque dire qu’une légende était Sagan.
C’est un enchaînement singulier des événements qui a permis à la légende de naître, de grandir et de devenir ce qu’elle est. Au départ, il y eut le scandale occasionné par le livre ; l’histoire d’une jeune fille qui faisait l’amour avec un garçon, au milieu de quelques complications passionnelles, sans qu’elle ait à souffrir de conséquences morales. Mais c’est le Prix des critiques qui a tout déclenché, et l’article de François Mauriac dans Le Figaro où il traite Françoise Sagan de « charmant petit monstre » – à quoi elle rétorquera qu’elle n’était ni petite, ni charmante, ni monstre. Il y a aussi eu le fait qu’elle soit si jeune, jeunesse dont beaucoup de journalistes se sont emparés pour « vendre » leurs papiers et faire leur publicité. Le livre s’est assez vite écoulé à des centaines de milliers d’exemplaires, suffisamment pour devenir ce que l’on appelle un « phénomène » et pour éclairer ma mère du soleil de la gloire.
Ainsi, du scandale naquit la gloire, et de la gloire naquit la légende. Mais celle-ci fut si encombrante et collante que ma mère eut l’impression de ne plus être qu’une « chose », une chose dépourvue de toute consistance, de toute réflexion et de toute intelligence. La prisonnière de son personnage dont il était devenu impossible de se défaire. « J’étais une héroïne de bande dessinée qui s’appelait Sagan. On ne me parlait plus que d’argent, de voitures, de whisky, je recevais trois ou quatre lettres d’injures par semaine. »
Étonnamment, et quels que puissent être les torts qu’on lui trouve, la légende est toujours présente et donne à la vie un visage enjoué, déluré et lumineux qui égaye, je devrais dire « désattriste », en ce début de millénaire portant, lui, le visage émacié et usé de la monotonie. Parce qu’il y a dans la légende Sagan des parfums – des essences – oubliés qui réveillent en nous cette idée bien saganienne, et finalement universelle, du bonheur.
Aussi lorsque Jean-Marc Roberts suggéra de « me lancer » et d’écrire le livre de mes souvenirs avec ma mère – cette idée était évidemment dans l’esprit d’un bon nombre de personnes depuis un certain temps et je sentais la chose arriver et grossir, je savais que je n’y échapperais pas, mais je prétextais toujours que j’avais encore des questions d’impôts à régler et que mon esprit n’était pas disposé à écrire –, j’ai su que je devrais m’accommoder de sa légende, ou plutôt que sa légende devrait s’accommoder de moi. Nous avions, elle et moi, de jolis comptes à régler. C’était simple, puisque je me servirais d’elle pour appuyer mes vérités. Dès lors, que pourrait-elle trouver à redire ? Nous nous attellerions tous deux à l’évocation de notre passé. Nous tâcherions d’être loquaces et je m’attacherais à être authentique.
Maintenant que nous avions un livre à rendre, et alors qu’en ce moment la légende est un peu perdue, qu’elle fait un peu grise mine, je lui ai proposé de venir s’installer chez moi. Nous avons décidé, pour un temps, le temps de l’écriture, de vivre ensemble. Je lui ai attribué la petite chambre au fond du couloir, à gauche. De là-bas, elle peut bien essayer de faire du raffut, de radoter tout son soûl, je ne l’entendrai pas.
Nul doute que la légende soit enchantée de ce projet. On va enfin et de nouveau s’intéresser à elle. Elle qui, justement, ne vit que par procuration, elle qui n’aime pas être seule, qui n’aime pas que l’on parle de livres, de théâtre, d’engagements ou de choses sérieuses. À nouveau nous allons pouvoir parler de noubas, de whisky, de bolides, de tables de roulette, d’argent vite gagné et aussi vite distribué, de scandales financiers, de voyages organisés, d’impôts non payés, d’amours prohibées et de transport de produits non autorisés… La légende doit encore penser que, de la même manière qu’avec certains biographes – et notamment avec le dernier –, elle va pouvoir prendre toute la place dans les pages de ce livre, alimenter de nouveaux mensonges. Non, cette fois, cela ne sera pas. Nous allons faire tout le contraire. Je vais me servir d’elle, que je connais par cœur, et de la vérité, que je connais un peu, pour rétablir l’équilibre. Cet équilibre qui, si souvent et récemment encore, fut honteusement bafoué.
Car si peu m’importe la légende qui porte en elle des images de gaîté, d’insouciance, d’audace et de liberté, il m’est en revanche insupportable qu’on la transforme encore à seule fin de se mettre en avant, que l’on se place devant celle dont on est supposé relater la vie. Je veux parler de ces biographes tricheurs qui, se prenant pour des écrivains, se sont affranchis de la vérité, s’autorisant avec la vie de Françoise Sagan, la vie de ma mère, des libertés qui ne sont pas acceptables. Elles ne sont pas acceptables parce qu’elles rapportent des propos supposés et inventés, et révèlent, dans le cas – et ça l’est – où l’auteur est journaliste, de graves négligences professionnelles puisqu’elles consignent comme vrais des faits non vérifiés et non avérés. Leurs propos portent préjudice à ma mère, à son image, mais aussi à ses amis, à ceux qu’elle a aimés et respectés, et dont certains sont écorchés au passage. Je citerai pour exemple un extrait du livre de cette biographe, l’un de ceux qui m’ont le plus surpris, qui concerne le cardigan prétendument ajouré par des brûlures de cigarette et la manie qu’aurait eue ma mère d’écraser ses mégots à côté du cendrier. Quel intérêt d’écrire cela dès les premières pages d’un livre ayant la prétention de narrer la vie d’un écrivain tel que Françoise Sagan ? En quoi cette information est-elle essentielle à la compréhension de l’auteur et de son œuvre ? J’ai eu le sentiment que la biographe tenait, dès le début du livre, à donner une image dégradante de ma mère. Outre le fait qu’elle n’est pas essentielle, cette information est erronée. S’il est exact que ma mère portait parfois des jeans et des cardigans, elle prenait toujours grand soin de son apparence. Jamais, dans mon souvenir, elle n’est apparue en public, sur un plateau de télévision, chez des amis ou chez elle en compagnie, sans s’être « repoudré le nez » et sans s’être donné un « coup de peigne », sans avoir sur elle un vêtement toujours propre et repassé, fût-il « sport ». Je défie d’ailleurs quiconque de me rappeler un moment de télévision, à Apostrophes ou ailleurs, où ma mère n’apparaîtrait pas bien habillée ni soignée. Les principes d’éducation bourgeoise assez stricts qu’elle avait hérités de ses parents la maintenaient dans une obligation de tenue toujours décente avec les autres. À cela s’ajoutaient un profond respect de la liberté d’autrui et un souci de courtoisie, puisque, soignant ainsi son apparence, elle évitait à l’autre de se retrouver dans une situation qui pût être gênante ou embarrassante.
En imaginant que l’histoire du cardigan ajouré fût vraie, je pensai, en toute logique, que ce nombre incalculable de trous devait bien correspondre à un nombre tout aussi incalculable de cendres rougeoyantes ne cessant de tomber sur elle, à l’image même, d’une véritable pluie de petites météorites. Et si ces météorites étaient incandescentes au point de traverser le vêtement, elles auraient dû finir par lui brûler la peau, le torse ou les bras ; or, je n’ai pas souvenir de ma mère se plaignant de semblables brûlures. Poursuivant la lecture de cette première page, il n’est pas plus vrai que ma mère écrasait ses mégots sur la table, à côté du cendrier. Et quand la biographe relate qu’« après être partie » (de cet entretien), elle avait « le cerveau vide », je prétends, moi, qu’elle l’avait avant et qu’elle l’avait sans doute encore lorsqu’elle écrivit ces lignes.
Si j’exprime si ouvertement mon mécontentement, c’est que je n’aime pas cette image que l’on donne de ma mère, celle d’une femme d’apparence grossière, d’une femme négligeant jusqu’à ses obligations les plus élémentaires de respect, de savoir-vivre, et errant dans un univers riche et bohème, celui d’une personne cultivant une sorte de désordre et de désinvolture permanents. Ce n’est pas la femme que j’ai connue, ce n’est pas la femme que nous avons tous connue, pendant près de quarante ans, mais bien son exact contraire. Pour clore le sujet, je ne manquerai pas d’évoquer la grossièreté – cette fois-ci avérée – dont cette biographe fit preuve en faisant reproduire dans son livre une série de photos prises par Pierre Quoirez, le père de ma mère, sans le mentionner ni en faire la demande, ni, bien sûr, remercier quiconque.
Ma mère et moi avons partagé trente vraies années de gaîté, d’inattendu, d’intelligence, d’humour, d’esprit, d’idées. C’est notre entente, notre lien transparent, le fait que nous pussions si souvent nous comprendre sans nous parler – un peu à l’image de cette complicité si particulière qu’elle avait bâtie avec Bernard Frank et quelques autres –, qui nous faisait nous rejoindre sur autant de sujets, partageant un même enthousiasme ou une même indignation. C’est au nom de cette complicité et de cette entente si pétillante, si vivante, que je me devais de corriger ces mythes, de redresser certains de ces miroirs déformants qui reflétaient une vérité qui n’était pas la sienne, ignorant son entrain, son imagination, son audace, sa liberté. Je veux bien les mythes, je veux bien la légende, encore faudrait-il qu’ils fussent vraisemblables et conformes à ce que fut ma mère.
Une des plus célèbres légendes, et l’une des plus coriaces puisqu’elle court encore aujourd’hui, près de soixante ans après – je l’ai entendue dans un dîner il y a quelques semaines –, est celle qui l’évoque conduisant pieds nus ses voitures de sport. On la doit à un journaliste de Paris Match qui surprit un jour ma mère au retour de la plage, assise dans sa voiture, ce doit être une Jaguar ou son Aston Martin, les pieds nus. Ils sont à l’extérieur de la voiture parce qu’elle tente justement d’en épousseter le sable qui s’y est déposé. La poésie de cette image, insinuant que son goût de la liberté allait jusqu’à lui faire refuser d’enfermer ses pieds dans des chaussures pour conduire, a évidemment séduit le public qui l’a trouvée – bien que l’histoire fût fausse – en accord parfait avec la représentation qu’il se faisait d’elle. Que l’on puisse penser cela de ma mère ne me blesse pas, au contraire, cela me rassure car comment pourrait-on croire alors à cette histoire de cardigan ajouré ? Cette scène ne devrait pas survivre à la biographie dont elle est tirée. La légende de la conduite aux pieds nus, elle, est charmante. Quel intérêt aurais-je à m’épuiser à ajuster des miroirs, à rétablir des vérités, si celles-ci sont plaisantes et nous détournent de l’ennui ?
Si la légende, dans ce qu’elle a de plus charmant, m’accompagne dans l’écriture, il reste que l’essentiel de ce livre s’attachera à la raconter, elle, Françoise Sagan. À la faire revivre en tant que mère et que femme, femme d’esprit, femme drôle, femme capricieuse parfois, femme fragile aussi. À moins que ma présence ne soit absolument indispensable, je m’efforcerai de rester le plus en retrait possible. Comme elle, je considère que lorsqu’on parle de soi, que l’on évoque son passé, l’on est souvent ennuyeux parce que trop complaisant avec soi-même. Mais comment décrire une femme aussi exceptionnelle que Françoise Sagan ? Comment évoquer son intelligence, son acuité, sa lucidité, la justesse de son regard sur les gens, son humour, sa gaîté, son imagination, sa générosité, sa compréhension, et là je veux parler de cette compréhension du monde et de l’être humain, si simple mais si profonde et si éclatante de clarté ? Comment raconter son sens si rare de l’amitié ? Comment parler de ce qui fit d’elle, décrite par tous comme la plus immorale de sa génération, la femme peut-être la plus morale de son temps ? Du fait qu’elle fut autant, follement, démesurément, résolument, libre et indépendante pour son époque ? Et qu’elle continue encore d’en épater quelques-uns, à ce point qu’elle fait désormais figure d’icône ?
Ma mère avait une intelligence comme on en rencontre rarement au cours d’une vie. Sa tête allait tellement vite que l’on pouvait parfois penser qu’elle réagissait de manière totalement spontanée, par réflexe plus que par raison, comme par instinct (à ceci près que, à mon sens, elle était tout à fait dépourvue d’instinct). Je pense que c’est cette intelligence qui lui a donné sa compréhension presque innée du monde, de nous, êtres humains perdus sur notre petit bout de terre. Elle avait une appréhension immédiate de l’essentiel et sa perception du bonheur était peut-être la plus juste qui fût. Car c’est bien le bonheur qui a guidé sa vie la plupart du temps. Il fut son complice, son allié, et c’est ce bonheur, dont elle percevait si bien les contours et l’essence, qu’elle s’est efforcée, tout au long de sa vie, de distribuer et de partager. Son intelligence la portait vers les autres, sa générosité ne laissait aucune place à la bassesse ni à la malveillance. Cette image d’elle peut apparaître bien ingénue, mais ma mère ne comprenait tout simplement pas que l’on pût être méchant, mesquin, avare, égoïste, prétentieux, médisant, lâche, intolérant, raciste, étroit d’esprit, cupide. Et cette incompréhension n’était pas le fruit d’un quelconque jugement de valeur – dont elle s’abstenait d’ailleurs naturellement. Ces mots, ces attitudes, ces manières d’être lui étaient tout simplement extérieurs. Ils l’ennuyaient, ou plutôt, comme elle le disait, ils « l’assommaient », à ce point qu’elle y était totalement imperméable. Sa gentillesse et sa générosité, qui certes confinaient parfois à la candeur, lui causèrent hélas de grandes douleurs – qu’elle ne montra d’ailleurs jamais – à certains moments de sa vie. Comme elle avait pour principe de ne pas faire aux autres ce qu’elle ne voulait pas que l’on lui fît, elle n’agissait jamais d’une manière qui humiliât l’autre. Que l’on pût dénigrer un groupe désigné, Africains, Juifs, Chinois ou quelque communauté ou corps que ce fût, la laissait stupéfaite. Elle ne comprenait pas que l’on pût tenter de nuire à quelqu’un – en particulier à l’un de ses amis –, de l’avilir. Elle ne tolérait pas que l’on s’en prît à un être plus faible que soi, un malade, une personne âgée – elle avait une tendresse particulière pour nos ascendants, à ses yeux dignes de tous nos égards –, un enfant, un ours, un cheval, un chien ou un chat. Elle fut à ce point frappée et déçue par la trahison de celui qu’elle croyait son ami, et qui joua le rôle d’intermédiaire dans la sombre « affaire Elf », qu’elle remplit des pages entières de l’un de ces petits carnets qu’elle avait toujours auprès d’elle, y exprimant son incompréhension, sa douleur et sa colère. Cet homme avait bafoué ce qui pour elle était intouchable : son amitié et sa confiance. Elle disait : « Il vaut mieux se faire blouser par quelqu’un que ne pas lui faire confiance ; ça, j’en suis sûre, la seule règle morale est d’être, autant que l’on peut, parfaitement bon et parfaitement ouvert ; on ne risque rien. »
Autant son incompréhension de ce qui pouvait blesser, heurter, faire de la peine était irrémédiablement figée, autant elle faisait preuve de la plus grande indulgence et même du plus grand appétit pour tout ce qui allait à l’encontre de ces bassesses. Chez elle, l’attention à l’autre, l’amitié, l’humour, la tendresse, l’amour, la passion ne connaissaient pas de limites. Plus que dans le jeu, l’argent, les voitures ou la vitesse, c’était là que se situaient ses véritables excès. Elle aimait à l’excès, maniait l’humour à l’excès, donnait et se donnait à l’excès. En cela plus qu’en tout ce qu’on a pu dire ou écrire, elle était déraisonnable. Et elle avait cent fois raison.
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Lorsqu’elle me parlait de son enfance et de sa jeunesse, ma mère faisait toujours le tri dans ses souvenirs. Les épisodes tragiques d’un côté où ils demeuraient cachés, protégés de mes regards par une grande pudeur, et les moments de bonheur, les moments drôles, ceux qui pouvaient m’être révélés, de l’autre. Les moments tristes ou ennuyeux, car il dut bien y en avoir, elle ne me les racontait pas ; la mémoire était sélective, disait-elle, et ne voulait bien garder que les souvenirs les plus heureux ou les plus étonnants. De ce fait, je n’eus de son enfance que des récits amusants. Et lorsqu’il lui arrivait de me raconter des épisodes qui pouvaient paraître graves, tous se rejoignaient par leur issue heureuse ou inattendue.
Qu’il s’agisse des souvenirs des années de guerre et d’après-guerre, ou de ce qu’elle connut plus tard, bien plus tard, lorsque nous vivions ensemble, je pense que ma mère a toujours voulu me tenir à distance des événements les plus tragiques, les plus violents ou les plus tristes. Elle savait qu’elle ne pourrait pas me protéger de tout, mais il y avait certaines choses qu’elle considérait comme suffisamment choquantes pour ne pas les partager avec son fils. De manière générale, elle usait toujours de cette délicatesse qui consiste à ne jamais heurter, ne jamais blesser les gens avec des mots ou des idées. « Le malheur est indécent. Et, en plus, il ne vous apprend rien. » Lorsque j’eus onze ans, il y eut une terrible catastrophe au Salon du Bourget. Un Tupolev 144, la copie russe du Concorde, s’écrasa sur le village de Goussainville. J’étais à la maison avec ma mère et le hasard voulut que la télévision, pourtant toujours éteinte, fût allumée ce jour-là. Le journal télévisé annonça la nouvelle et prévint que des images de l’accident allaient être diffusées. Ma mère me pria alors instamment de sortir de la pièce.
Bien que les Quoirez vécussent dans le Vercors – mon grand-père s’était vu confier la direction d’une usine dans le Dauphiné, en Isère, à Saint-Marcellin –, une région qui devint, avec les mouvements de Résistance qui s’y implantèrent, l’un des endroits les plus agités en France où se déroulèrent certains des épisodes dramatiques de la guerre, ma mère fut épargnée des pires violences et atrocités. Elle n’échappa cependant pas à la vision de ces femmes rasées que l’on exhiba dans les rues du village, à la Libération, et contre laquelle ma grand-mère s’insurgea en criant : « Vous n’avez pas le droit de faire ça, ce sont les mêmes procédés que les Allemands ! » Elle comprit ce jour-là que le monde n’est pas tout blanc d’un côté et tout noir de l’autre. Mais le vrai choc de cet immédiat après-guerre, ce fut à Lyon, dans un cinéma de quartier, où elle découvrit avec effarement les premières images des camps de la mort. À compter de ce jour, elle ne laissa plus jamais dire de mal d’une minorité, d’une « race » ou d’un opprimé en sa présence. Je la vis un jour reconduire un invité à la porte de chez nous, poliment, parce qu’il avait médit d’un Juif. Quelque temps plus tard, nous étions à un dîner chez des gens et pour les mêmes raisons, je ne sais plus s’il s’agissait cette fois d’un Juif ou d’un Noir, elle se leva de table, prit son manteau, son sac, moi par la main, et sortit. C’est aussi à compter de ce jour qu’il ne fut plus question d’un quelconque rapprochement avec Dieu. Même si je pense que, d’une certaine manière, ma mère fut une sainte, elle était véritablement athée. Elle pensait, comme Faulkner, que ce n’était pas la religion mais bien « l’oisiveté qui engendre toutes nos vertus, nos qualités les plus supportables : contemplation, égalité d’humeur, paresse, laisser les gens tranquilles, bonne digestion mentale et physique… ».
Pendant les années d’Occupation, Pierre et Marie Quoirez et leurs trois enfants, qui avaient fui Paris à l’arrivée des Allemands, passaient cinq ou six mois dans la maison de Saint-Marcellin – qui s’appelait « La Fusilière » parce qu’on y avait fusillé des gens pendant la guerre de 1870. Lorsque les mouvements de Résistance commencèrent à s’amplifier, vers la fin de 1942, les Allemands devinrent très nerveux et extrêmement méfiants. Un jour que mon grand-père s’était absenté, un jeune homme était venu dans la cour de la maison et avait demandé à ma grand-mère s’il pouvait garer son camion derrière la ferme. Ma grand-mère, toujours prête à rendre service, lui avait répondu : « Oui, bien sûr ! » et n’y avait plus pensé. Le soir, mon grand-père est rentré. Il a parlé de choses et d’autres avec ma grand-mère jusqu’à ce que, au milieu du dîner, elle se souvienne de l’événement et s’écrie : « Tiens, il y a un jeune garçon qui est venu ranger son camion tout à l’heure. » Mon grand-père est allé voir. La camionnette était bourrée d’armes. Alors il l’a prise et il est allé l’abandonner dans un champ, à des kilomètres de la maison, puis il est rentré à pied, furieux comme un diable. Peu après, les Allemands sont arrivés. Trois de leurs officiers avaient été tués dans les environs. Ils ont tout fouillé, la maison, le parc, les maisons voisines, les dépendances, les alentours. Ma mère, son frère Jacques, sa sœur Suzanne et tous les gens attendaient dos au mur, avec la peur au ventre. Quelque temps après le départ des Allemands, le jeune type est revenu froidement réclamer sa camionnette. Il a été reçu par mon grand-père qui lui a flanqué une sacré correction.
Les Quoirez avaient également un appartement à Lyon, à une centaine de kilomètres de Saint-Marcellin, où Suzanne s’était inscrite à l’école des Beaux-Arts. À partir du printemps 1944, il y eut des bombardements alliés sur la ville et ses environs. Quand retentissaient les sirènes, ma grand-mère refusait catégoriquement de descendre à la cave parce qu’elle trouvait le lieu affreux et sale. Un jour, pourtant, le bombardement fut si violent qu’elle fut contrainte d’aller s’abriter avec les autres. Pendant le raid, alors que les grondements étaient épouvantables, que les murs tremblaient, que les gravats tombaient et que les gens pleuraient, terrifiés, ma grand-mère resta très calme. Du coup, ma mère et sa sœur, rassurées, jouèrent aux cartes tranquillement en attendant que ça passe. Lorsque le raid prit fin, tout le monde remonta dans l’appartement et ma grand-mère, en ouvrant la porte de la cuisine, tomba nez à nez avec une souris et s’évanouit. Ma grand-mère, tout comme mon grand-père, ne craignait rien, pas même les bombes, mais elle avait une peur affreuse des souris.
Au cours de cet été 1944, Jacques, le frère de ma mère, qui devait avoir seize ou dix-sept ans et voulait absolument se rendre utile, s’était inscrit dans la Défense passive. Il était censé porter assistance aux civils pendant les bombardements, les diriger vers les abris, les caves ou les dispensaires pour les blessés. Il s’était donc procuré l’équipement, masque à gaz, casque et uniforme, et il avait soigneusement disposé le tout au pied de son lit au cas où une alerte surviendrait pendant son sommeil. Mais lorsque, une nuit, les sirènes retentirent dans le ciel de Lyon, Jacques ne se réveilla pas. Ma grand-mère se garda bien de le prévenir. Elle ne tenait pas du tout à ce que son fils sorte dans la rue sous les bombes et prenne des risques inconsidérés, aussi noble qu’en fût la cause.
Comme tout le monde à l’époque, parce qu’on ne trouvait rien à acheter, mon grand-père battait la campagne, allant frapper aux portes des fermes pour tenter de trouver de quoi nourrir les siens. Un jour de chance, il dénicha une pintade. Il annonça à tout le monde sa trouvaille et la maisonnée attendit sur le pas de la porte le retour du héros. Lorsqu’il arriva, il ouvrit le coffre de la voiture avec un geste solennel : « Regardez ce que j’ai trouvé ! » et la pintade, qui n’avait que les pattes entravées, de s’envoler et disparaître dans le ciel de Lyon. Mon grand-père referma le coffre et tout le monde rentra sans dire un mot. La famille a ri de cette histoire pendant vingt ans.
De ces six années passées essentiellement à la campagne entre le Vercors, Lyon et le Lot – elle allait chaque été chez sa grand-mère maternelle à Cajarc, dans la propriété de famille, une grosse maison de bourg style II Empire avec un toit d’ardoises –, naîtra ce lien si fort avec e
la nature, les animaux, et la vie. « J’adore la campagne, j’y ai été élevée, j’y suis restée jusqu’à quinze ans et j’y retourne très souvent. J’aime l’air, j’ai besoin d’air, d’herbe, j’aime monter à cheval, me promener des kilomètres sans voir personne, j’aime les rivières, l’odeur de la terre. Je viens de la terre. » Elle a six ans quand son père sauve Poulou de la boucherie, un petit cheval, et lui en fait cadeau. Avec Poulou, qu’elle monte à cru, elle part pour de longues promenades dans ce Vercors perdu et sauvage. « Poulou était vieux, grand et blond. Il était aussi maigre et paresseux. […] Poulou et moi nous montions et descendions les collines, traversions les prés, en biais, interminablement. Et puis des bois. Des bois qui avaient une odeur d’acacia et où il écrasait les champignons de ses gros fers […]. Il galopait et penchée en avant, je sentais son rythme dans mes jambes, dans mon dos. J’étais au comble de l’enfance, du bonheur et de l’exultation. » Elle savoure « une sorte de temps au ralenti,
un temps sans cassure, sans brisure et sans bruit » qu’elle évoque dans 1 « Cajarc au ralenti ». Un sentiment de paix, de solitude et d’indépendance dont elle ne pourra plus se passer.
Après la guerre, ma mère rentre à Paris et retrouve l’appartement du boulevard Malesherbes que mes grands-parents avaient quitté en juin 1940. Elle va connaître une scolarité mouvementée. Elle se fait renvoyer du cours Louise-de-Bettignies, qui est en face de chez elle, pour avoir « pendu un buste de Molière par le cou avec une ficelle à une porte » parce qu’elle avait eu « un cours particulièrement ennuyeux sur lui ». Si Racine – dont elle pouvait déclamer des pages de Phèdre ou de Bérénice durant des heures – la fascinait, Molière l’a toujours profondément barbée. Ce qu’elle aimait dans le théâtre de Racine, c’était ce modèle accompli de la tragédie, l’intrigue qui naît du choc des passions, la peinture des personnages et, surtout, la métrique, la musique absolument parfaite du texte. Je pense que c’est cette fascination pour Racine qui a fait qu’elle n’écrivit jamais deux lignes sans que le rythme fût juste, sans que la phrase fût parfaitement équilibrée. « J’équilibre les phrases […], je vérifie le rythme. Dans une phrase de roman, le nombre de pieds n’est pas fixé, mais on sent très bien si la phrase est boiteuse en la tapant ou en la prononçant à haute voix. »
Lorsqu’elle est renvoyée du cours Louise-de-Bettignies, elle ne le dit pas à ses parents et passe les trois derniers mois précédant les grandes vacances à faire l’école buissonnière. Tous les matins à huit heures, son cartable sous le bras, elle part se promener dans Paris, avant de rentrer chez elle à six heures du soir.
Après un été parisien passé à lire Sartre, Camus, Cocteau, elle sera admise au couvent des Oiseaux, puis renvoyée pour « manque de spiritualité ». Il faut dire qu’elle y récitait Prévert : « Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y. Et nous resterons sur la terre qui est si jolie. » Ce qui, dans un couvent, était très mal vu. Ma mère passe finalement ses deux bachots dont un à la session de rattrapage d’octobre, et s’inscrit à la Sorbonne en propédeutique. Mais les amphithéâtres sont le plus souvent bondés et l’essentiel des cours se transforme bien vite en virées avec des amis dans le quartier Saint-Michel. Dans les conversations, il est beaucoup question de Dieu, de métaphysique et de politique. Et lorsqu’on a dix-sept ans en 1953 et que l’on s’intéresse à la littérature, les références sont Sartre et Camus, les deux écrivains qui occupent presque tout l’espace littéraire de l’époque.
Qu’elle ait dix-sept ans, se sente sûrement plus proche de Sartre que de Camus et soit un peu mythomane ne suffit cependant pas à expliquer qu’elle se mette en tête d’écrire un roman. L’écriture est une envie dont elle est saisie, une vocation, et elle sait déjà qu’elle veut en faire son métier, je dirais même sa vie. « J’avais toujours pensé devenir écrivain. » Bonjour tristesse n’est pas le fruit d’un hasard, ni d’une lubie. Bonjour tristesse est la réalisation de cet amour vrai pour l’écriture, pour les mots et pour la littérature. Ma mère fait partie des écrivains qui ont beaucoup lu, des écrivains cultivés. Elle, qui justifie sa mythomanie comme naturelle à son âge, va prétendre auprès de ses amis et de ses proches qu’elle écrit un roman. Et à force de le dire – et parce que je suppose que l’on devait lui demander régulièrement des nouvelles de son texte –, elle finit par le faire. Bonjour tristesse naquit ainsi de sa passion pour la littérature et de cette « obligation » de devenir écrivain. La parution du roman fut une surprise qui éblouit tout le monde, elle la première.
Elle avait commencé à écrire Bonjour tristesse et l’avait laissé dans un tiroir. « Je trouvais que ce n’était pas bon », a-t-elle confié lors d’une interview. L’été 1953, elle se retrouve en vacances à Hossegor. Elle vient d’échouer à l’examen de propédeutique et elle est un peu la risée de sa mère et de sa sœur. Agacée, elle décide de rejoindre son père à Paris et s’enferme dans l’appartement du boulevard Malesherbes pour reprendre l’écriture de son roman. Le manuscrit achevé, elle le fait taper, cela fait « plus propre ». Elle le confie à son amie Florence Malraux qui le lit d’une traite. Encouragée par les compliments et le soutien de Florence, elle glisse deux exemplaires du manuscrit dans une enveloppe marquée « Françoise Quoirez, Carnot 59 81 » et les porte – ou les envoie – l’un chez Julliard et l’autre chez Plon. Les lecteurs de Julliard sont plus prompts que ceux de Plon, et c’est donc René Julliard qui, sentant qu’il tient quelque chose de particulier entre les mains, appele le premier puis, le téléphone étant en panne, envoie un télégramme : Prière d’appeler d’urgence maison Julliard. René Julliard, un homme de la génération de mon grand-père, charmant, élégant, cultivé, a tout de suite dit qu’il prenait le livre. Il y eut un premier tirage en mars, puis un deuxième, et il y eut le Prix des critiques. Ce fut ce prix, décerné au mois de mai 1954, qui déclencha ce que ma mère appela « la corrida ». Étonnamment, nous n’avons, elle et moi, presque jamais évoqué cette période qui pourtant devait changer totalement son existence. De ce jour, face à l’ampleur d’un succès chaque jour grandissant, elle devint un objet, « une chose dont on parle à la troisième personne ». Elle était pourchassée par les journalistes, harcelée par les photographes, regardée comme une bête curieuse, assaillie de questions le plus souvent idiotes : « Prenez-vous encore l’autobus ? » « Mangez-vous des nouilles ? » « Êtes-vous l’héroïne de votre roman ? » Elle était épouvantée. Avec le succès, vint le scandale, je devrais dire le double scandale, celui qui était lié au livre et à l’époque, et celui qui la confondit avec Cécile, sa jeune héroïne, assimilant son propre mode de vie à celui, dissolu, fitzgéraldien, de ses personnages. Le roman provoqua un tel tumulte que certains libraires refusèrent de le mettre dans leur vitrine ; d’autres dissuadaient les jeunes filles de l’acheter. Bonjour tristesse était un livre brûlant, un livre défendu. Lors des colloques, réunions et autres manifestations auxquels je participai récemment pour honorer la mémoire de ma mère, certaines personnes sont venues me voir après la clôture des débats. C’étaient toujours des femmes, pour la plupart de sa génération. Elles étaient extrêmement émues, parfois même bouleversées après notre évocation de cette période, celle du vent de liberté qu’avait fait souffler Bonjour tristesse, ce mince roman qu’elles avaient lu en secret, caché sous les draps ou dans une remise, à la lueur d’une bougie. À travers l’émotion que je pouvais percevoir, toutes m’avouaient combien ce livre avait été marqué au fer : « Il valait mieux ne pas se faire attraper avec ce roman entre les mains ! », mais aussi à quel point il les avait marquées, avait imprégné leur jeunesse, combien il avait été un révélateur. Combien, après lui, les choses avaient changé.
Outre le scandale et la publicité qui furent pour beaucoup dans le succès du roman, le fait qu’il soit devenu si rapidement un « phénomène » fit que l’on attribua à ma mère tous les qualificatifs. On tenta bien sûr de l’associer à des courants littéraires, de la comparer à Sartre et à Camus, ce qui ne se fit pas sans une certaine perfidie. Un jour, Jean-Pierre Faye a dit : « Le roman de l’absurde et de l’existence a été vulgarisé par sa variante saganienne. » À quoi ma mère rétorqua : « L’absurde de l’existence n’a attendu ni Sartre, ni Camus (ni moi) pour être mis en roman. Les crétins non plus n’ont pas attendu notre siècle pour faire des commentaires de ce style. » Bien que ma mère fût effrayée par l’ampleur de ce succès et par toutes ses corollaires et qu’elle tentât de s’en protéger, de « courber le dos et attendre que ça passe », elle ne demeura pas pour autant silencieuse face aux réflexions, élucubrations et critiques parfois acerbes des journalistes et des commentateurs. Quelque temps après la publication du roman, quelqu’un (qui était à l’époque une amie de ma mère) fit courir le bruit que ce n’était pas Françoise Sagan qui était l’auteur véritable de Bonjour tristesse, mais… elle. Il ne fallut pas longtemps à cette rumeur pour tomber dans l’oreille complaisante d’un journaliste qui, à l’occasion d’une interview, s’empressa de questionner ma mère. Par chance, elle savait qui était à l’origine de cette affabulation. Il se trouvait que cette personne était elle-même écrivain. « Cela ne me dérange pas qu’elle dise que c’est elle qui écrit mes livres tant qu’elle ne dit pas que c’est moi qui écris les siens », répondit-elle. Ce fut la première fois que l’on suspecta ma mère d’être une usurpatrice, ce ne fut pas la dernière. Très récemment encore, un écrivain français annonça sur les ondes de Radio France que Françoise Sagan n’avait pas écrit une partie de son œuvre. Pour ma part, je considère que, même si l’on ne peut nier que certains romans soient plus élancés, plus vifs et plus typiquement « saganiens » que d’autres, ces suppositions me semblent ridicules. Car à relire l’ensemble de son œuvre, on retrouve sa « patte », ses mots, son style concis, cet équilibre parfait de la phrase. C’est bien ma mère qui surgit au milieu des pages, au détour d’un paragraphe, dans chacun de ses livres.
Son sens de la répartie, aussi saillant que son esprit était vif, ne l’empêchait pas, parfois, d’éluder une question lorsqu’elle la jugeait sans intérêt ou déplacée. J’ai eu l’occasion d’assister à certaines de ses interviews au cours desquelles il suffisait qu’elle fût un tant soit peu agacée par la sottise d’une question pour qu’elle prît soudain un air distrait et ne répondît pas, ce qui installait une sorte d’étrange temps suspendu où tout le monde attendait : elle, que le journaliste posât la question suivante, et le journaliste, qui souvent n’avait pas compris, qu’elle répondît à celle en suspens. Aujourd’hui, lorsque je parle d’elle et que je l’associe au mot « interview », il est rare que la personne avec qui je me trouve ne fasse pas allusion à la célèbre fausse interview de Pierre Desproges, du Petit Rapporteur, en 1975. La plupart des gens sont encore sidérés par la gentillesse, la patience, la bonhomie de ma mère face à ce « journaliste » qui lui parle du tissu du vêtement qu’elle porte, de son beau-frère, de ses vacances, de tout sauf ce dont on attend qu’il l’entretienne. Au cours d’un numéro d’Apostrophes où elle sera invitée quelques années plus tard et où Bernard Pivot reviendra sur cette fameuse fausse interview, ma mère dira, parlant de Desproges, qu’elle avait l’impression qu’il « ne tournait pas très rond » mais que c’était avant tout un journaliste, qu’il était gentil et qu’il avait l’air très sympathique. La correction, la gentillesse et le souci de l’autre relevaient pour elle du plus élémentaire savoir-vivre ; ma mère détestait les arrogants, les gens sûrs d’eux, gratuitement méchants. Ceux qui essayaient de la mettre dans l’embarras tombaient la plupart du temps très mal. À ce petit jeu, elle gagnait toujours sans jamais s’abaisser à être méchante ni humiliante, mais en faisant preuve d’humour et de légèreté. Il était extrêmement rare qu’elle se mît vraiment en colère, et, si cela devait arriver, elle préférait se lever et partir. Elle avait horreur des scènes, des mots blessants, de la violence verbale, et de toute forme de violence en général. Elle préférait s’en aller ou, lorsqu’elle était chez elle, pousser les gens dehors précipitamment avant de s’en prendre à elle. « Je passe ma main à travers une vitre, ça saigne et je respire. » Je ne l’ai jamais vue passer la main à travers une fenêtre, mais je l’en crois capable. Si elle était exempte de marques de brûlures de cigarettes, j’avais repéré en revanche une ou deux toutes petites cicatrices sur sa main droite. Elle m’avait raconté, il y a très longtemps de cela, avoir accompli le « pacte du sang » avec certains de ses amis : chacun pratique une fine entaille à son poignet droit, puis applique l’incision contre celle de l’autre. Ce rituel signe l’amitié et la fidélité pour toujours. Si je ne la vis jamais passer la main à travers un carreau, je la surpris parfois en train de se passer longuement les poignets sous un filet d’eau glacée, geste supposé détendre les nerfs et apaiser l’esprit lorsqu’on se sent prêt à se jeter sur quelqu’un.
L’une de ses colères les plus célèbres fut celle qui la prit au tunnel de Saint-Cloud, un jour de 1963 ou de 1964. Un agent de police l’arrêta au volant de sa Jaguar Type E et lui lança, hargneux : « Vous avez bonne mine dans votre décapotable ! », et ma mère de lui répondre du tac au tac : « Et vous, vous avez bonne mine avec votre képi. – Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ?! Vous allez répéter ça devant mon collègue. » Docile, ma mère répéta. L’affaire les mena devant les tribunaux. L’agent intenta un procès à ma mère pour outrage qu’il perdit : le juge considéra qu’il n’y avait rien d’insultant à dire de quelqu’un qu’il avait « bonne mine ». J’ai le sentiment que ma mère fut fortement marquée par ce procès. Non que l’affaire fût d’une extrême importance, mais elle était révélatrice de la bêtise à laquelle pouvait mener le manque d’humour. « Le manque d’humour, c’est une tare de l’esprit. Je n’aime pas. » Je crois que cette affaire aux conséquences disproportionnées pourrait expliquer cette antipathie qu’elle éprouvait pour les forces de l’ordre, pour les réglements et pour tout ce qui représentait un modèle établi : l’autorité, le pouvoir, la sécurité.
Elle ne tolérait pas que l’on fût insultant. Elle ne tolérait pas que l’on fût prétentieux. Elle supportait encore moins qu’on la privât de liberté, que l’on fût autoritaire avec elle, qu’on la soumît à des obligations. Par exemple, elle refusait systématiquement de mettre sa ceinture de sécurité, qu’elle ne faisait d’ailleurs pas même mine de porter, et surtout pas devant un agent de police. Elle considérait que la ceinture était dangereuse car vous risquiez de ne pouvoir vous libérer si quelque chose de grave vous arrivait ; et lorsqu’elle se faisait arrêter parce qu’elle ne la portait pas, elle expliquait ne pas vouloir être piégée dans sa voiture ; elle citait régulièrement, à l’époque, l’accident de Françoise Dorléac qui était morte brûlée vive au volant parce qu’elle n’avait pas pu détacher sa ceinture de sécurité. Tout ceci n’était pas une excuse pour enfreindre la loi, ni même une provocation, mais bien une conviction absolue. Je fus témoin de l’un de ces refus d’autorité, un soir à Deauville, à l’occasion d’un contrôle routier lors duquel elle refusa obstinément, alors que nous n’avions bu qu’un verre de vin blanc chacun et que nous n’étions pas ivres, de se soumettre à un éthylotest. Elle fit preuve d’une telle opiniâtreté face à l’insistance des trois gendarmes, prétextant des difficultés respiratoires momentanées, qu’ils finirent par nous laisser partir sans nous avoir fait souffler dans le ballon. Lorsqu’elle eut les différends que l’on sait avec la justice dans les années 1990, notamment pour ses affaires liées aux stupéfiants – qu’elle s’est toujours estimée libre de consommer parce qu’elle jugeait être en droit de faire ce qu’elle voulait d’elle-même, y compris de se détruire –, elle fut condamnée et la justice lui ordonna de s’abstenir de prendre quelque substance que ce fût. Ma mère fut mise sous contrôle légal et médical périodique et dut se soumettre chaque semaine à des prélèvements à l’Institut médico-légal, autrement dit la morgue, endroit charmant s’il en est, face à la gare d’Austerlitz. Lors de l’une de ces visites, on lui demanda de donner un de ses cheveux. À l’image de ces carottes de glace que l’on extrait de la banquise et qui révèlent les différentes périodes de glaciation de la Terre, les cheveux révèlent les produits chimiques qui ont été absorbés par l’organisme au cours des dernières semaines, ou des derniers mois, selon leur longueur. Eh bien, ma mère refusa catégoriquement de donner ce cheveu au laborantin, arguant le plus sérieusement du monde que son figaro serait furieux.
1- Françoise Sagan, « Cajarc au ralenti », Maisons louées, éditions de l’Herne, 2008.
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Avec les revenus de Bonjour tristesse, elle s’achète sa première voiture, une Jaguar XK120 d’occasion qu’elle a vue en vitrine chez un concessionnaire de son quartier. Son goût pour les voitures, comme celui pour les animaux, lui vient de son père. Il avait notamment acheté à un collectionneur une Graham-Paige décapotable que parfois il lui laissait conduire quand, enfant, elle demandait à s’asseoir sur ses genoux pour tenir le grand volant entre ses mains. Plus tard, elle va découvrir que les voitures sont aussi et surtout de merveilleux instruments de liberté et de plaisir avec lesquels peut naître une forme de connivence, presque comme avec un animal. Elle voue aux voitures qu’elle aime, celles qui vont vite, une sorte de respect qui n’est pas sans rappeler celui que l’on éprouve pour un cheval, évoquant « cet animal que l’on lance doucement à l’assaut de la ville et de ses rues, de la campagne et de ces routes ». Les automobiles sont des objets de plaisir qui gémissent et vous emportent, un plaisir de l’ordre du vertige, attisé par la vitesse qui grise, qui courbe la ligne du temps et permet de défier le destin. « On a beau être fou amoureux, en vain, on l’est moins à deux cents à l’heure. » Les automobiles rapides sont des complices fidèles qui ronronnent ou grondent selon votre désir, vous permettent de partir, de fuir même, lorsque l’ennui, la contrainte ou la détresse vous submergent et vous entravent. Il est des moments où la solitude, le silence lui manquent à ce point qu’elle doit s’en aller, monter dans sa voiture et filer, retrouver sa liberté. Il lui est arrivé parfois de quitter sa maison d’Équemauville alors que celle-ci était pleine d’invités, comme cette fois où elle laissa un petit mot à mon père : « Minou, je suis fatiguée, excédée, j’en ai assez de voir tout ces gens, je m’en vais deux, trois jours seule, je ne sais où. Dans Paris sans doute. Ce n’est pas grave mais nécessaire à ma bonne humeur. »
Les voitures de ces années-là, à l’image de la XK 140, de l’Aston ou de la Gordini, étaient très basses et très rapides pour leur époque. Elles étaient inconfortables, lourdes, sans direction assistée, avec des freins qui ne réagissaient pas toujours de manière instantanée et des boîtes de vitesse dures. De plus, elles ne démarraient pas toujours. Elles avaient ce côté à la fois fragile, indompté, capricieux et rustre que nos automobiles actuelles ont perdu. Une fois lancées, et pouvu qu’elles soient rapides, elles demandaient à être dominées. Il fallait faire preuve d’une grande agilité et d’une certaine force pour maintenir avec fermeté le grand volant pour tenir le cap, manier le levier de vitesse et jouer avec le pédalier si vous ne vouliez pas que la voiture vous échappe et vous jette contre un talus ou droit dans un virage. « De même qu’elle rejoint le jeu, le hasard, la vitesse rejoint le bonheur de vivre et, par conséquent, le confus espoir de mourir. » Ma mère portait une attention presque maternelle à ses voitures. Elle vérifiait le niveau d’huile, le niveau d’eau, elle était attentive aux moindres bruits dans le moteur. Elle les apprivoisait, traitait chacune avec douceur, attendant toujours que le moteur soit suffisamment chaud pour accélérer et laisser libre cours à son goût de la vitesse. Ces voitures construites durant les années 1960 avaient un caractère propre. Ainsi la petite Ferrari California – à laquelle je consacre un long paragraphe dans le chapitre sur mon père – refusait obstinément de démarrer lorsque le temps était trop humide et l’on mettait cela sur le compte de sa « mauvaise humeur ». De même, lorsque la Mini Austin s’arrêtait brusquement dans l’allée d’Équemauville, ce qui arriva un nombre étonnant de fois, nous disions qu’elle détestait la campagne… Ma mère a possédé beaucoup de voitures au cours de sa vie, des plus folles et des plus extravagantes, comme la Gordini 24S, une véritable voiture de circuit qu’elle acheta en 1956 à Amédée Gordini pour un prix correspondant au montant de la dette qu’il avait accumulée avec son écurie de course – et dont elle se sépara à la fin de cette même année pour acquérir l’Aston Martin DB2/4 avec laquelle elle aura son terrible accident de Milly-la-Forêt –, aux plus sages et plus actuelles comme la Honda Civic qui fut la dernière automobile qu’elle conduisit. Mes premiers souvenirs de voiture remontent à l’époque – je dois avoir trois ans – de la Jaguar Type E décapotable. Cette odeur si particulière me bouleverse toujours, celle d’essence, d’huile et du cuir Connolly chauffé au soleil. Ce n’est que plus tard, vers dix ou onze ans, à l’âge où l’on commence à percevoir le danger, que j’ai pris conscience de la vitesse. Je me souviens de la Maserati Mistral, je me rappelle avoir ressenti le grondement suffisamment fort du gros moteur à l’avant pour qu’il couvre presque complètement, le temps que ma mère change de rapport, la voix de Montserrat Caballé dans La Traviata. Il y avait un lecteur Voxson huit pistes dans la voiture, dans lequel on engouffrait de grosses cartouches qui avaient la particularité d’être sans fin – revenant automatiquement au début une fois terminée – et de posséder une qualité de son formidable. À l’époque, on parlait de la « stéréomagie » de Voxson. C’est dans cette Maserati que ma mère se fit apostropher par un manifestant, place de l’Odéon, un jour de mai 1968 : « Alors, camarade Sagan, on est venue en Ferrari ? », et ma mère de lui répondre : « Ce n’est pas une Ferrari, camarade, c’est une Maserati. »