Sagan et fils

Westhoff · Chapitre 1 sur 1 · partie 5/7

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Sagan et fils

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Ma grand-mère était raffinée et distraite. On plaisantait souvent son goût pour les chapeaux qu’elle se faisait faire chez la modiste Paulette, à Paris. On a prétendu qu’en juin 1940, alors que la famille avait réussi à quitter la capitale avant l’arrivée des troupes allemandes, elle avait exigé de faire demi-tour, remontant à contre-courant le flot des réfugiés, pour aller rechercher ses chapeaux qu’elle avait oubliés. Je n’ai jamais su si l’anecdote était réelle ou si elle fut inventée pour illustrer l’extrême coquetterie de cette femme qui n’aurait pu imaginer passer la guerre sans ses chapeaux…

Ma grand-mère était aussi très tête en l’air ; comme disait ma mère, « elle avait toujours cinquante personnes sur la tête ». Elle aimait rire et avait un groupe de copines qui, quand j’y repense à présent, étaient toutes plus extravagantes les unes que les autres. Il y avait Marie Faucheran, qu’il fallut un jour rouler dans un tapis persan du salon de mes grands-parents pour la transporter de toute urgence dans un service de psychiatrie parce qu’elle avait menacé mon grand-père avec un revolver. Je me rappelle aussi Odette Scott, de quelques années son aînée, qui devait donc avoir plus de quarante ans au moment de la guerre et prétendait avoir été plusieurs fois décorée pour ses hauts faits de Résistance. Elle se disait l’amie de Winston Churchill et revendiquait d’avoir été l’une des seules femmes ayant intégré les commandos parachutistes. Lors de l’une des missions qu’elle avait accomplies, elle avait été parachutée au-dessus de la France et avait atterri de nuit dans une zone marécageuse truffée d’Allemands. Elle était malgré tout parvenue à tromper leur vigilance en s’immergeant dans un étang où elle était demeurée cachée des heures entières, en respirant par une tige de bambou dont elle maintenait une extrémité hors de l’eau. Son courage, ses actes de bravoure avaient fait d’elle une célébrité reconnue et admirée par la cour d’Angleterre. Elle était devenue une intime du roi George VI et de la princesse héritière Elizabeth. Elle était régulièrement invitée à Buckingham, ce qui l’obligeait à se cloîtrer dans son appartement, tous volets fermés, pour faire croire qu’elle était effectivement partie pour Londres. Au retour de l’un de ces voyages, elle raconta même à ma grand-mère avoir été assise dans le carrosse à côté de la reine lorsque le cortège sortit du palais. Odette, qui se faisait appeler Lady Scott, était toujours très soignée, parfaitement maquillée, impeccablement coiffée ; elle entretenait en outre un accent très british qui la protégeait d’éventuelles questions un peu trop précises qu’on aurait pu lui poser sur ce passé héroïque. Un jour, cependant, un ami de mon grand-père vint dîner boulevard Malesherbes accompagné de l’un de ses amis qui avait vraiment été pilote dans la RAF et avait fait la bataille d’Angleterre. Lady Scott était présente et elle ignorait que cet homme était un vétéran. Lorsque la conversation vint sur les réseaux de Résistance, elle raconta son histoire de parachutage et de tube de bambou dans l’étang. Mais au fur et à mesure qu’elle livrait son récit, le pilote anglais pâlissait, blêmissait, montrant tous les signes du plus grand effroi jusqu’au moment où sa stupeur se mua en colère et que, ne pouvant en entendre davantage, il se leva de table d’un bond et somma Lady Scott d’interrompre ses balivernes sur-le-champ. Elle se tut, et je crois qu’à compter de ce jour je ne la revis plus chez mes grands-parents.

Mon grand-père, lui, était issu d’une famille d’industriels aisés du Nord de la France. Il était né à Béthune le 25 juin 1900 et revendiquait d’être né au e XIX siècle puisque, arguait-il, l’an 0 n’a pas existé. Il pouvait se montrer aussi libre d’esprit, original et provocateur que redoutablement exigeant et partial. On dit que mes grands-parents se rencontrèrent lors d’un mariage à Saint-Germain-en-Laye au lendemain de la Première Guerre mondiale, et que l’élan qui porta mon grand-père vers cette petite Marie arrivant du Lot fut tel qu’il enfourcha sa moto dans les jours qui suivirent pour lui rendre visite à Cajarc, faisant la route d’une traite depuis Béthune. J’eus la chance d’être le petit garçon choyé et attendu chaque jeudi, le week-end et au mois d’août – que je passais à Seuzac, dans le Lot, avec ma grand-mère. Le boulevard Malesherbes était un sanctuaire où j’accumulai un monceau de souvenirs faits d’attention, de tendresse et d’humour. Un véritable trésor qui, peut-être, me protège encore aujourd’hui et m’a permis de tenir durant les deux années que dura l’épreuve de la succession. Qui sait si ce ne sont pas Pierre et Marie Quoirez qui ont sauvé l’héritage de leur fille par mon intermédiaire !

Boulevard Malesherbes, il y avait aussi Julia Lafon que nous aimions tous, une jeune fille née dans un village perdu des causses du Lot et qui avait été recueillie par mes grands-parents avant de devenir leur gouvernante. Ce fut Julia qui éleva Suzanne, Jacques et Françoise, et s’occupa ensuite si bien de moi. J’ai des souvenirs d’enfant où, aux tout premiers signes de la grippe – que j’attrapais immanquablement chaque hiver –, Oscar me mettait dans la voiture et me conduisait boulevard Malesherbes où, bien que fiévreux, mes grands-parents, ma grand-mère surtout, m’attendaient comme le messie. On m’administrait alors un traitement à base de bouillons de légumes, d’infusions de thym, d’applications de camphre et d’une attention toute cardinale à la courbe de ma température.

J’avais converti la desserte à roulettes de mes grands-parents, normalement censée servir à apporter les assiettes et les plats de la cuisine à la salle à manger, en carriole infernale sur laquelle j’avais fixé un drapeau de la Croix-Rouge que j’avais confectionné. Je sanglais mon ours en peluche préféré avec des serviettes de table et m’élançais en cavalant du plus vite que je pouvais – en hululant bien sûr comme la sirène d’une ambulance – jusqu’à la cuisine pour remettre l’ours entre les mains du prétendu chirurgien. Il y avait un grand virage, qui commençait après l’office et se terminait devant la porte de la chambre de ma grand-mère ; il se révélait parfois fatal pour ma trajectoire, les roues de la desserte heurtant les plinthes, et pour l’ours qui, malgré ses attaches, se retrouvait projeté au sol.

Mon grand-père était un original qui n’avait peur de rien. Ni de l’argent, ni du pouvoir, ni des hommes – pour lesquels il montrait le plus souvent peu de considération –, ni de l’opinion que l’on pouvait avoir de lui. Bien qu’il ne fût démonstratif ni expansif – c’est maintenant et résolument un trait propre à tous les membres de notre famille –, il portait à sa benjamine, Françoise, une affection située bien au-delà de celle qu’il réservait à son aînée, Suzanne, et à son fils, Jacques – avec lequel il faisait parfois preuve d’une trop grande sévérité. À Kiki, il passait tout, et ce depuis la plus lointaine enfance ; il l’autorisait, privilège unique, à le tutoyer. Après le succès de Bonjour tristesse vinrent se mêler à cette complicité tendre de l’admiration et une certaine fierté. Un biographe a raconté que Pierre Quoirez avait refusé à sa fille le droit d’utiliser son nom pour publier son roman. Cette affirmation n’est qu’une parmi d’autres tout aussi consternantes de ce même biographe. Mon grand-père me semblait bien incapable d’un tel autoritarisme sur sa fille. Par ailleurs, Pierre Quoirez n’avait pas cette mentalité de « bourgeois de province » et il était bien la dernière personne au monde qui se souciât du qu’en-dira-t-on. Comme je l’ai déjà dit, il n’avait peur de rien ni de personne. C’était un original qui savait être très spirituel. En lisant de telles allégations à son propos, comme celle selon laquelle il aurait demandé à sa fille d’accoucher sous X, il aurait, je pense, simplement giflé en public et sorti de chez lui avec le plus grand fracas l’auteur de ces calomnies. J’apprendrais par la suite de la bouche de ma mère, et cela me serait confirmé par d’autres témoignages, que ce changement de nom fut le fait de René Julliard lui-même qui téléphona un jour à ma mère pour lui faire part de son embarras à apposer le nom de Quoirez sur la couverture. Il craignait que le manque d’éclat de ce patronyme à consonance un peu ingrate pût desservir le livre. « N’auriez-vous pas un autre nom à me proposer ? » lui avait-il demandé. Ma mère, qui était alors allongée, un volume d’À la recherche du temps perdu entre les mains, et lisait un passage qui évoquait le prince de Sagan, répondit aussitôt : « Que diriez-vous de Sagan ? » C’est ainsi que Françoise Quoirez devint Françoise Sagan.

Mon grand-père se montrait parfois aussi original qu’imprévu. Un jour qu’il rentrait plus tard que d’habitude de son travail et qu’il était attendu pour dîner chez lui avec de nombreux invités, il se trompe d’étage et sonne chez les gens du dessous. On lui ouvre la porte, il se dirige vers la salle à manger en parodiant le cavalier sur son cheval et en répétant : « J’arrive au galop, au galop, au galop… », puis, réalisant soudainement sa méprise, repart vers la porte en répétant : « Je repars au galop, au galop, au galop… » Un autre jour, un journaliste avec qui ma mère avait dû se lier d’amitié vint la chercher boulevard Malesherbes pour l’emmener dîner. Il tombe alors sur mon grand-père à qui il demande, comme cela devait se faire à l’époque : « Monsieur, permettez-vous que j’enlève votre fille pour le dîner ? » Et mon grand-père de lui répondre, l’air le plus sérieux du monde : « Monsieur, j’accepte votre offre à une seule condition : c’est que vous ne me la rameniez jamais ! », puis, devant le journaliste stupéfait, ajoute à l’adresse de ma mère sur un ton des plus complices : « Je te laisse jusqu’à dix heures et demie, pas davantage. »

Ma grand-mère connaissait tous les arbres, toutes les fleurs et savait reconnaître n’importe quel oiseau au premier regard. C’est ce qu’on enseignait aux jeunes filles de bonne famille dans le pensionnat où elle avait été interne à Cahors durant son enfance. Elle avait reçu une instruction classique. Je pense qu’elle s’est orientée assez tôt vers les matières littéraires, parce que je l’ai toujours connue aimant les livres et lisant beaucoup, et ce bien qu’elle souffrît vers l’âge de soixante ans d’une cécité presque totale d’un œil et d’une très mauvaise vue de l’autre, cette demi-cécité qui rajoutait encore à son côté distrait. En plus de cette instruction scolaire, on lui avait appris à tenir une maison, à coudre, faire la cuisine et recevoir. De cette éducation et des enseignements que sa mère, notre bonne-maman, lui avait transmis, grand-mère recevait merveilleusement. Chaque fois que nous allions chez elle, nous savions que ce serait un moment de douceur, de gaîté et de délices. Elle apportait un soin tout particulier à ce que la maison fût accueillante, la table jolie, les nappes, les serviettes et l’argenterie parfaitement disposées. Elle avait appris à Julia à faire une cuisine bourgeoise à laquelle elle avait apporté quelques parfums et saveurs du Lot. Ainsi, le canard, l’oie, la truffe – à laquelle elle vouait une véritable passion –, les cèpes, les noix et certaines pâtisseries dont l’anguille, un gâteau typique de la région, dont on travaille et étend la pâte indéfiniment pour finalement l’enrouler sur elle-même, en escargot. Elle accommodait merveilleusement les rôtis, pintades, poules, choux farcis, soufflés, poissons, avec une variété incroyable de légumes – dont certains que je n’ai plus revus ni goûtés depuis –, toute une série de plats et de saveurs qui me semble aujourd’hui ahurissante au regard de nos habitudes alimentaires actuelles. Julia apportait tant de soin à ses préparations qu’elle n’eut bientôt plus besoin de lire les petits cahiers de notes que ma grand-mère lui avait dictés pour devenir une merveilleuse cuisinière. La réputation de la table chez Pierre et Marie Quoirez n’avait souvent rien à envier aux grands noms que l’on trouvait alors dans les guides gastronomiques. Georges Pompidou dit souvent que le boulevard Malesherbes était « la meilleure table de Paris ». Outre les instructions de ma grand-mère, Julia devait satisfaire aux exigences de mon grand-père, lequel savait se montrer particulièrement intransigeant s’agissant de la gastronomie. Bien que je n’aie pas assisté personnellement à ce genre de scène, il arrivait qu’il renvoyât un plat en cuisine de la manière la plus sèche qui fût. Et lors des rares longs voyages en voiture que nous fîmes dans son Oldsmobile – il conduisait toujours des voitures américaines qu’il trouvait plus silencieuses et plus confortables, ce fut d’ailleurs au volant d’une Graham-Paige décapotable lui appartenant que fut prise la photo qui servit d’illustration à la réédition de Toxique chez Stock –, alors que nous roulions vers le Lot, quand nous étions dans la campagne, à proximité de Châteauroux ou de Limoges, et que venait le moment de déjeuner, il pouvait faire un détour de cent kilomètres pour une spécialité de cou farci ou, comme cela arriva une fois, pour des frites cuites à la graisse de rognons. Je cite volontairement cette histoire de frites à la graisse de rognons, que ma tante Suzanne m’a rapportée, parce qu’elle est représentative de sa gourmandise et qu’elle nous a tous beaucoup amusés.

Certains dirent que, lorsque ma mère fut emportée par le succès de son livre, elle se détourna de ses racines et délaissa le Lot. Je crois plutôt qu’elle ne voulut pas mêler le tourbillon qu’était devenue sa vie au rythme de Cajarc, de ce pays qui vivait au ralenti et pour lequel elle avait un profond attachement. Que l’on dît d’elle dans le pays qu’elle était la fille de Mme Laubard, ma grand-mère, qu’elle était maintenant « celle qui écrit des livres », lui était bien égal. Elle ne viendrait désormais dans le Lot que par choix et par plaisir, à l’automne et au début de l’hiver, quand les touristes sont partis et que Cajarc retrouve son charme paisible. Elle aimait se promener dans les causses, en voiture, lorsque la nature avait déjà pris ses couleurs d’automne. La campagne entre la mi-septembre et novembre, avec ses jaunes, ses ocres, ses rouges, y est d’une incroyable beauté. Le village est posé dans une vallée cernée par des causses de pierre. L’été, la chaleur y est étouffante. « Le causse, c’est des kilomètres et des kilomètres de collines où seuls émergent encore des ruines de hameaux que la soif a vidés. » « Il y a l’esquive étonnante de toute cette région devant le tourisme, la télévision, les autoroutes et l’ambition. » Le Lot est la seule région où ma mère trouvera jusqu’à la fin le repos, où elle renouera chaque fois avec un rythme doux, sans cassures ni bruits. Elle eut toujours un besoin vital de calme, de tranquillité, de silence – au moins une heure par jour – où qu’elle fût. Dans le Lot, les odeurs, les couleurs, les lumières étaient restées celles de ses premières années. Elle y retrouvait une enfance dont elle disait elle-même ne pas être sûre de l’avoir jamais quittée. « Ou bien j’étais faussement adulte au départ, ou bien je suis restée en enfance en grandissant… Je n’ai jamais eu le sentiment d’une césure entre mon enfance et ma vie d’adulte et cela m’a souvent prodigieusement gênée. » Le succès de Bonjour tristesse l’avait brutalement propulsée dans le monde des adultes sans lui laisser la moindre chance de grandir seule. Étrangement, si ce livre retint ma mère de devenir adulte, il permit à toute une génération d’acquérir une maturité nouvelle.

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On a autant critiqué certains amis de ma mère de s’être trop rapprochés d’elle, de l’avoir surprotégée, d’avoir voulu la garder pour eux et pour eux seuls, que l’on a reproché à ma mère de s’entourer d’une bande de gens qui n’étaient là que pour faire partie de sa cour, profiter de sa générosité et se faire valoir auprès d’elle. Le cercle des intimes comprenait Jacques Chazot, Bernard Frank, Charlotte Aillaud, Nicole Wisniak, Florence Malraux, Massimo Gargia, Frédéric Botton et d’autres. Et tout près d’elle, au centre du cercle, il y avait Peggy. Je crois que la relation de ma mère avec elle a vraiment commencé au moment de la séparation d’avec Elke, en 1973 ou 1974. Mais Peggy et ma mère étaient amies depuis plusieurs années, j’ai même appris récemment qu’elles se connaissaient déjà en 1969.

On a longtemps reproché à Peggy Roche, et à juste titre, d’avoir complètement phagocyté ma mère, de l’avoir isolée de beaucoup de gens. Parce que ma mère devait susciter cette envie de la protéger, ce besoin d’avoir ce rapport exclusif avec elle, quitte à éloigner les autres. J’entendais très souvent les gens se vanter d’être « le meilleur ami de Françoise » ; ce titre était à l’époque très courant et très disputé. Il y avait toujours quelqu’un pour essayer d’être plus près, plus protecteur que les autres. C’était une compétition bien curieuse à laquelle beaucoup tentaient de participer. Il fallait être le plus proche ou ne pas être. Peggy, pour en revenir à elle, fut la plus protectrice des protectrices. Elle fut le pilier de ma mère au cours de la seconde moitié de sa vie. Pendant près de vingt ans, elle n’a pas quitté son ombre. Peggy avait pris à sa charge l’ensemble des choses du quotidien – essentiellement les contraintes – qui ennuyaient ma mère : les courses, les repas, la bonne marche de la maison, quelle paire de chaussures choisir pour aller à Apostrophes, comment s’habiller ce soir pour aller à ce dîner, quelle destination pour partir au soleil ? Avec l’arrivée de Peggy, ma mère se trouva d’un coup débarrassée de tout cela. Peggy décidait de tout. Peggy était dotée d’un caractère parfois extrêmement orageux et douée d’un instinct absolument prédominant. Son flair et son jugement très sûr sur les êtres et les choses, dont ma mère était dépourvue, donnaient à leur relation une complémentarité vraiment parfaite. Peggy « sentait » les gens à la seconde même où elle les voyait, et prévenait ainsi ma mère contre toutes les mauvaises rencontres. Pouvant se montrer aussi coupante qu’une lame de rasoir, elle chassait de la maison les carotteurs, les charlatans, les profiteurs, les petits dealers, tous ceux qui, sachant ma mère si généreuse, venaient taper à notre porte. Usant de son mauvais caractère mais aussi de son élégance naturelle et de sa prestance, Peggy faisait fuir, avec quelques mots ou avec fracas, les importuns de la dernière heure. Elle veillait également à protéger ma mère de ses démons intérieurs, ceux qui cherchaient à l’entraîner vers les excès que l’on sait. Lorsque en 1981 ma mère a quitté la rue d’Alésia pour s’installer rue du Cherche-Midi, Peggy organisa le déménagement, coordonna les travaux et fit en sorte que la maison soit accueillante pour ma mère à son arrivée. Le temps du déménagement, cette dernière habita à l’hôtel et lorsque son nouvel appartement fut prêt, on la prévint et elle rentra tout simplement chez elle. On lui dit : « Votre chambre est ici, votre salle de bains là, vos affaires sont accrochées dans cette penderie. »

À partir de cette période, Peggy prit un ascendant croissant sur ma mère et occupa une place de plus en plus importante. D’une possessivité maladive avec son amie, elle ne tolérait pas, à l’exception des amis intimes et de sa famille, que l’on pût l’approcher de trop près et trop longtemps. En 1981, elle s’installa de manière définitive rue du Cherche-Midi, elle fit renvoyer Thereza et Oscar qui étaient au service de ma mère depuis 1968. Était-ce une forme de jalousie ou bien une manière d’asseoir son autorité, je l’ignore. Elle fit également renvoyer Marylène Detcherry, cette femme attachée à la banque Rothschild qui s’occupait de ses finances depuis vingt ans, l’astreignait à payer ses impôts et l’empêchait de faire mille bêtises, la préservant très certainement de cataclysmes financiers. À compter de ce jour, ma mère récupéra un chéquier, une carte de crédit, elle redevint autonome et put disposer librement de son argent. La cascade d’ennuis financiers qu’elle va devoir affronter dans les années 1990 trouve très certainement son origine à ce moment-là.

Peggy Roche, dont le goût était extrêmement sûr, travaillait à l’époque comme rédactrice de mode, styliste et pigiste pour plusieurs magazines féminins dont Elle, Marie Claire, Marie France, Vogue. Elle avait un vrai talent, un véritable don pour la mode. Elle pouvait accomplir des miracles avec un morceau de ficelle et deux vieux bouts de chiffon, et elle vous habillait un mannequin avec tellement de classe qu’à côté d’elle, Greta Garbo faisait figure de petite souillon. Peggy ne vivait que pour la mode – ou presque. Ma mère disait d’elle qu’« au cinéma, c’était la seule personne qui, lorsque l’héroïne doit être sauvagement poignardée, remarque la forme de son turban ou la cambrure de ses chaussures ». Faisant usage de son talent et de son autorité, Peggy revisita la garde-robe de ma mère – qui s’habillait jusqu’alors de manière assez classique – et la transforma en une femme plus raffinée et plus élégante. L’empreinte « Peggy Roche » entraîna une mutation importante chez ma mère qui, jusqu’à ce moment, ne portait guère d’intérêt à son apparence. Lorsqu’on la voit chez Pivot, par exemple, son look a radicalement changé après 1980 : il y a l’avant Peggy Roche et il y a l’après. Nous fûmes d’autant plus admiratifs de cette métamorphose que ma mère détestait proprement la mode qu’elle assimilait, avec le phénomène des magazines féminins, à une dictature, une tyrannie sur toute une génération de jeunes filles devant se conformer à des modèles établis, renoncer à une liberté dans leur manière d’apparaître, se soumettre à une image qui souvent ne leur correspond pas. Un jour, ma mère a offert à la directrice d’un journal féminin de lui composer un numéro spécial avec le contraire de ce que l’on propose d’habitude : comment être oisive, comment devenir vieille, grosse, laide et triste en quinze jours. La rédactrice du journal, qui devait manquer d’humour, demeura perplexe. Ma mère trouvait simplement terrifiantes ces femmes qui suivent la mode, s’habillent toutes de la même manière, vivant par procuration la vie des stars de ces magazines en s’efforçant de leur ressembler. Cette espèce de quête de la conformité la hérissait.

À partir de 1984, Peggy décida d’abandonner son métier de rédactrice de mode pour devenir styliste. Son goût et ses dons – et, je pense, les encouragements de ma mère – l’incitèrent à croire qu’elle pourrait devenir créatrice de vêtements et lancer sa propre ligne. Peggy, qui avait des idées très précises mais ne savait pas dessiner, avait la chance d’avoir pour ami Jacques Delahaye, un garçon de grand talent, lequel avait eu, au milieu des années 1970, sa propre griffe, mais dont l’affaire avait périclité faute d’une gestion rigoureuse. Bref, Peggy se lança et « Peggy Roche » devint une ligne de vêtements. Elle ouvrit un magasin rive gauche, dans une rue qui allait devenir l’une des plus prisées du quartier Saint-Germain, la rue du Pré-aux-Clercs. Elle fit dessiner par Jacques Delahaye un grand nombre de modèles sobres, faciles à porter et élégants à base de jersey, de laine, de flanelle. Les couleurs étaient simples, des « basiques » (bleu nuit, noir et beige), des pièces indéformables, inusables et indémodables qui pouvaient s’assembler indifféremment. Mais si l’entrain de Peggy était intact et le soutien de ma mère entier – elle n’apparaissait plus, en photo ou à la télévision, qu’habillée en Peggy Roche, et ne manquait pas une occasion de faire l’éloge du style de son amie dans la presse –, ni l’une ni l’autre ne détenaient le minimum des connaissances matérielles, financières et comptables requises pour faire vivre une affaire de prêt-à-porter de luxe à Paris. Récemment, je rencontrai par le plus grand des hasards l’un des comptables qui eut le bonheur de s’occuper de la société de Peggy à l’époque. Je dis « le bonheur » car il a en gardé un souvenir exquis d’insouciance, de légèreté et de gaîté, sinon de professionnalisme, que peu d’autres clients étaient à même de lui procurer. Il arrivait à Peggy de commander par erreur des quantités de tissu cinq ou dix fois supérieures au nécessaire, d’oublier un rendez-vous avec un acheteur important, de négliger les relances de certains fournisseurs. J’imagine que ma mère finança très largement les quatre ou cinq collections qui se succédèrent rue du Cherche-Midi – Peggy avait installé son atelier de création dans le petit bureau de notre appartement – sans que les ventes du magasin ne permissent d’imaginer sérieusement un jour un semblant d’équilibre financier. Ma mère agit par tendresse, par amitié, par respect, par amour pour Peggy et je crois qu’elle n’espérait pas non plus voir le fruit de son aide revenir sous une autre forme que celle de l’amour inconditionnel de Peggy. Je le répète, Peggy fut une amie, une amante, une protection, un conseil. Entre ces deux femmes, ce fut un mélange de passion, de tendresse, d’admiration réciproques, de reconnaissance mutuelle, d’amitié et de connivence comme ma mère n’en connut jamais, dans mon souvenir, ni avant ni après elle. Avec Peggy, elle se sentait soulagée, allégée de toutes ces contraintes de la vie courante qui la plongeaient dans des abîmes de perplexité. Il importait peu que Peggy lui ait coûté de l’argent avec sa ligne de vêtements et son magasin, parce qu’il n’était pas de plus beau témoignage d’amour que l’on pût faire à ma mère que d’être ce ballon de légèreté, et Peggy l’avait pleinement compris. On lui a beaucoup reproché son extrême possessivité à l’égard de ma mère, ce comportement égoïste et exclusif, mais il n’aurait pu en être autrement. Peggy avait un caractère bien trop entier. Peggy était d’un bloc, et ce bloc protégeait ma mère de – presque – tout.

Bien qu’elles fussent si proches et depuis si longtemps, bien que Peggy fût devenue son appui, son lieu sûr, sa vigie, sa meilleure armure, il arrivait parfois à ma mère de prendre ses distances. Elle considérait en effet qu’il y avait des amitiés qui ne pouvaient être partagées, même avec Peggy. Elle éprouvait le besoin de faire des petites escapades, de reprendre le chemin de l’école buissonnière et d’agir dans un semblant d’illégalité, comme si elle trompait Peggy, dans cet esprit de liberté et de légèreté dont elle aimait tant le parfum. Certaines de ses amies, à l’image de Florence Malraux, de Nicole Wisniak, de Charlotte Aillaud et de quelques autres, avaient cette relation d’amitié exclusive avec elle, et ma mère se voulait pleinement disponible pour elles. Il allait également de soi qu’elle ne voyait François Mitterrand ou Jean-Paul Sartre qu’en tête-à-tête. Lorsqu’elle revenait de ses « escapades », Peggy était là, présente, et Peggy ne disait rien, ne lui demandait rien, car elle savait combien ce besoin de liberté était cher à ma mère, combien il était indispensable à son équilibre et à sa bonne humeur. De 1975 à 1988, Peggy illumina la vie de ma mère, lui faisant oublier les années sombres, celles de la disparition de Paola et de la séparation d’avec Elke. Une éclaircie de plus d’une décennie avant un nouvel orage.

1989 allait être marquée par deux événements tragiques initiant une longue période de quelque dix années qui serait sans doute la plus noire et la plus dure pour ma mère. En y repensant aujourd’hui, plus de vingt ans après, je comprends que c’est bien là qu’elle a perdu ce qu’elle avait de plus cher, de plus proche, tout ce qui lui donnait assez de force et d’équilibre pour vivre. Au mois d’août, elle perdit son frère d’une embolie cérébrale. Jacques était son complice, son confident, son compagnon de tous les instants. Jacques et elle partageaient tout, le goût de la fête, le goût de rire, ce même goût pour dépenser leur argent, le goût des voitures rapides. Ils ne furent séparés que par leurs aventures respectives et encore, disait-on, leur permettaient-elles de mieux se retrouver ensuite. Puis, au mois d’octobre, ce fut sa mère, ma grand-mère, qui disparut. Puis son petit chien Banco. L’année suivante, ce fut mon père. Puis, à la fin de 1991, ça allait être le tour de Peggy.

Au début de 1990, elle parut souffrante ; elle se plaignait de ne plus avoir d’appétit et d’être continuellement sujette à des nausées. Les premiers temps, nous ne vîmes pas de raisons particulières de nous inquiéter. Elle avait tendance à boire souvent, parfois de manière exagérée – elle aimait surtout le champagne –, et nous pensions que son état résultait des excès de Noël et du Nouvel An. Elle se soumit à un régime sec qui ne donna rien ; ses nausées empiraient, sa mine n’était plus normale, elle avait les traits tirés, le teint verdâtre, se plaignait de fatigue et s’alitait fréquemment dans la journée. On lui fit une batterie d’examens pour expliquer cet état que nous ne lui connaissions pas. Peggy était une personne très vivante, toujours gaie et pleine d’entrain. Nous attendions les résultats au bout d’une semaine, je ne sais plus, et ce jour-là ma mère, malgré tout inquiète, se rendit disponible pour retrouver Peggy au laboratoire d’analyses médicales. Elles étaient convenues d’aller ensuite déjeuner ensemble. Ma mère arriva au laboratoire à l’heure dite, mais Peggy était en retard. Connaissant ma mère qui devait bouillir d’impatience, j’imagine qu’elle se fit passer pour son amie ou pour une parente, et obtint qu’on lui remît les résultats d’analyses. Lorsqu’elle en prit connaissance, je pense qu’elle redouta immédiatement quelque chose de très grave car elle demanda des explications desquelles il ressortit que Peggy avait un cancer du foie à un stade avancé et qu’il ne lui restait – au mieux – que six ou sept mois à vivre. C’est à ce moment que Peggy est arrivée au laboratoire. Ma mère a précipitamment dissimulé les résultats dans son sac et dit au biologiste présent que si un seul mot de vérité sur l’état de Peggy Roche sortait de ce laboratoire, elle se chargerait d’eux personnellement. Ainsi, dès cette seconde, le silence le plus total fut gardé sur le cancer de Peggy et il en demeura ainsi jusqu’à la fin. Peggy ne sut jamais qu’elle allait mourir ou, en tout cas, elle nous fit croire à tous qu’elle croyait ce que nous voulions lui faire croire. Je ne sais comment ni où ma mère trouva ce jour-là, dans ce laboratoire, l’énergie et la force d’accueillir Peggy avec un grand sourire pour lui annoncer qu’elle ne souffrait que d’une pancréatite, que tout cela était sans gravité et qu’elle serait bientôt sur pied. J’eus, j’ai encore, une admiration particulière pour ma mère qui, durant toute cette période de la maladie de Peggy, ne montra pas le moindre signe de découragement ou d’accablement devant elle. En sortant du laboratoire, elles partirent déjeuner toutes les deux, bras dessus bras dessous et, au long des sept mois qui suivirent, ma mère fit – et nous fîmes tous – en sorte que Peggy n’eût jamais peur.

De mars à octobre 1991, ma mère ne vécut que pour son amie. Son seul souci était que Peggy souffre le moins possible et elle se démenait de toutes ses forces pour cela. À la fin du printemps, nous avons même conduit Peggy chez une espèce de sorcier, un guérisseur qui habitait boulevard de la Muette. Malgré tout cela, ma mère continuait de cacher la vérité à Peggy sans faillir, sans montrer le moindre désespoir, elle maintenait que ce qui la faisait souffrir n’était rien d’autre que cette pancréatite, et je pense que Peggy continua de faire semblant de la croire. Pour ma part, connaissant Peggy et son instinct si remarquable, si infaillible, cette manière si particulière qu’elle avait d’appréhender la vie, j’étais persuadé qu’elle se savait condamnée depuis le début mais ne voulait pas contrarier ou attrister ma mère. Même malade, elle ne se souciait que de préserver ma mère. Nous restions auprès d’elle le plus possible, ma mère l’emmena à la campagne, à Verderonne, à côté de Paris, durant ce dernier été 1991, mais Peggy était de plus en plus souvent alitée aux prises avec des douleurs violentes. Elle n’appréciait plus rien, seulement, et à peine, la présence de ma mère. Puis cette dernière, de plus en plus désemparée, l’emmena dès la fin août à Cajarc. Je n’étais pas dans le Lot à ce moment-là mais je sus que la situation se détériorait très rapidement. La pauvre Peggy, que l’on assommait de morphine, demeurait malgré tout percluse de douleurs, si bien qu’assez rapidement la situation devint insoutenable et que ma mère décida de la rapatrier à Paris. C’est là qu’elle loua un hélicoptère pour éviter à Peggy d’être ballottée en ambulance sur les routes sinueuses du Lot. Il me semble qu’elle fut hospitalisée dès son arrivée à Broussais, où elle mourut quelques jours plus tard, au début du mois d’octobre.

Lorsque Peggy s’en alla, ce fut une part de ma mère qui disparut avec elle et ne revint jamais. Ma mère, qui gardait pourtant toujours une réserve, une pudeur, s’efforçant de ne jamais montrer à quel point elle pouvait être touchée par les événements, sembla très affectée. Plus encore que son frère, que sa mère, que son ex-mari, à moins que ce ne fût l’accumulation de toutes ces déchirures, la disparition de Peggy fit que ma mère vacilla et ne se releva jamais vraiment. Elle avait perdu l’amour, l’attention, la tendresse, la présence, l’amitié, l’humour, le courage de cette femme presque miraculeuse, qu’elle ne retrouverait plus et elle le savait. Ma mère demeurait présente pour nous, affectueuse, attentive comme elle l’avait toujours été, mais il y avait désormais un vide immense qu’elle ne parvenait plus à cacher ni à dissiper. Ni moi ni ses amis les plus proches ne pouvions apaiser sa détresse, car cette relation qu’elle avait construite avec Peggy contenait beaucoup trop de choses qui se situaient au-delà de leur amitié et de leur intimité. Ces choses-là faisaient maintenant partie d’elle et, avec la disparition de Peggy, ce fut comme si ma mère avait été déchirée en lambeaux, que l’on eût arraché des morceaux d’elle vivante.

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Grâce à Jacques Delahaye, qui était très proche de Peggy et ne quittait plus ma mère d’une semelle, je crois que nous avons évité des actes insensés qu’elle était prête à commettre et dans lesquels elle essaya d’ailleurs de l’entraîner. Peggy partie, il n’y avait plus de frein à ses excès et cette période de désespoir qu’elle traversait lui donna, me semble-t-il, de nouveaux prétextes pour aller plus avant dans sa consommation de certains produits. Plus rien ne lui importait réellement ni ne l’affectait, elle semblait presque indifférente à tout. Comme si tous ces drames ne suffisaient pas, le fournisseur de drogue – dont on prétendait qu’il fournissait tout le show biz – se fit arrêter avec un carnet d’adresses contenant les noms et coordonnées de toutes les personnes auprès desquelles il écoulait sa marchandise, dont celui de Jacques Delahaye qui habitait à l’époque avec ma mère et avait pris l’habitude de faire les « provisions » pour elle. C’est ainsi qu’un soir, la police se présenta rue du Cherche-Midi avec des chiens qui reniflèrent tout l’appartement – ce n’était pas la première fois que ma mère faisait l’objet d’une telle descente juste avant les élections, ni que les médias s’y étendent très largement, c’était même la quatrième… Y avait-il un lien, là encore, avec l’amitié et l’estime qu’elle portait à François Mitterrand ?

Lors de cette dernière descente, ma mère n’avait qu’une petite quantité de drogue sur elle. Mais cette quantité était suffisante pour qu’elle fût considérée comme faisant du « transport de stupéfiants ». Et le fait de « transporter » était assimilé – selon la loi – à celui de vendre. Il était bien absurde de penser que ma mère pût faire commerce de ces produits, tout comme il était absurde de penser qu’elle eût pu en faire la promotion. Elle revendiquait, en revanche, le droit de se détruire si bon lui semblait, même si, disait-elle, « ce n’est pas un exemple bien entraînant ». Ma mère fut donc emmenée, puis inculpée – elle se défendait pourtant de faire du transport de produits illicites ailleurs qu’entre sa chambre et son bureau – et fut condamnée à payer une grosse amende, mais Jacques, qui s’était régulièrement approvisionné pour elle, fut incarcéré et passa plus de six mois à la prison de Fleury-Mérogis. Au fil des interrogatoires, Jacques Delahaye avoua aux policiers être dépourvu de moyens financiers suffisants pour acheter de la drogue aussi régulièrement, que ma mère le finançait donc pour « faire les courses ». Cette déclaration jeta un froid dans leur relation, ma mère considérant l’aveu de Jacques comme une trahison. Lui ne devait chercher qu’à alléger une peine d’emprisonnement à laquelle il ne s’attendait pas et qui devait l’épouvanter. Quoi qu’il en fût, de nouveau ma mère perdit un ami et se retrouva seule. La rue du Cherche-Midi, qui avait été une maison si gaie, si vivante et chaleureuse à ses débuts, devint un lieu hostile, sombre et chargé de tristesse, que ma mère ne pensait plus qu’à fuir. Vers le printemps ou l’été 1992, je ne sais plus très bien, elle trouva un appartement rue de l’Université, qui était grand et confortable mais loin de posséder le charme des lieux où elle s’installait habituellement. Je crois aussi que les difficultés financières commençaient à s’accumuler, liées à ces affaires, aux dettes que Peggy avait dû laisser et aux impôts impayés, les créances étant désormais trop importantes pour être comblées par une seule avance d’éditeur.

Dans les mois qui avaient précédé ces événements tragiques, ma mère avait rencontré André Guelfi dit « Dédé la Sardine » lors d’un dîner à Paris. Ce dernier tint alors absolument à lui témoigner sa reconnaissance pour un geste qu’elle aurait eu en sa faveur près de trente-cinq ans plus tôt, alors que Guelfi était passionné de course automobile. Selon ce qu’il prétendait, ma mère, qui avait racheté sa voiture par l’intermédiaire d’Amédée Gordini, lui avait permis de rencontrer une personne sans laquelle il ne serait jamais parvenu à une réussite aussi extraordinaire en affaires. André Guelfi se disait donc immensément redevable à ma mère et voulut, après tout ce temps – il n’est jamais trop tard –, la remercier. En fait de remerciements, il apparaît que le vrai dessein de Guelfi, qui était au courant de l’amitié de ma mère et François Mitterrand, était d’obtenir un rendez-vous à l’Élysée. Il projetait, avec Elf, société pour laquelle il agissait en tant qu’intermédiaire, de lancer une exploitation de gisements de gaz et de pétrole en Ouzbékistan, petit pays d’Asie centrale tenu par la poigne de fer de son président Islam Karimov. Mais la France s’y refusait : l’Ouzbékistan était une toute jeune république, récemment séparée de l’Union soviétique, dont les ONG dénonçaient régulièrement les manquements à la démocratie et le recours à la torture. En utilisant la relation privilégiée de ma mère avec le Président, André Guelfi espérait pouvoir influer sur l’attitude de la France dans ce dossier.

Guelfi semblait également informé de l’état de délabrement de la maison d’Équemauville, laquelle, il est vrai, n’avait pas connu de réparations importantes depuis plus de trente ans. C’est ainsi qu’il en vint à proposer à ma mère, pour la remercier de ce prétendu service qu’elle lui aurait rendu, de financer d’importants travaux pour remettre d’aplomb la maison de Normandie, promettant une somme d’argent considérable versée sous forme de commission si le contrat entre Elf et la petite république était signé. Ma mère prit alors sa plus belle plume et écrivit une lettre à son ami François Mitterrand pour lui demander de bien vouloir intercéder en sa faveur. Las, ce ne fut pas du goût du Président qui répondit gentiment à ma mère qu’il ne lui connaissait pas ce rôle de Mata Hari et lui fit comprendre qu’elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas. Les travaux furent néanmoins entrepris, mais ils mirent beaucoup de temps avant de démarrer, si bien que pendant de longues semaines, entre l’automne 1990 et le printemps 1991, il ne se passa strictement rien. Nous avions même fini par penser que tout cela n’était qu’un canular de mauvais goût et que le seul dessein de ces flagorneries était d’approcher ma mère et de l’utiliser. Finalement, au mois de mars 1991, des ouvriers commencèrent à travailler. Ce fut alors que, accident ou oubli volontaire, nous ne le saurions jamais, un plombier abandonna un chalumeau dans l’escalier pendant sa pause déjeuner et le manoir du Breuil, notre si belle maison, brûla en une paire d’heures, ne laissant que les deux étages que comptait la maison ravagés par le feu et un trou béant dans le toit. Quelqu’un téléphona à ma mère pour lui annoncer que sa maison était ravagée par les flammes au moment même où elle rentrait de son déjeuner avec Peggy et de son rendez-vous au laboratoire où elle avait appris que son amie allait mourir. Ce fut une journée où j’aurais tout donné pour que ma mère puisse s’abstraire de ce monde.

La bienveillance et l’attention de l’ancienne femme d’argent de ma mère, Marylène Detcherry, fit que la maison de Normandie possédait une très bonne assurance, ce qui permit aux entreprises du bâtiment d’encaisser l’argent et de redémarrer les travaux. Il fallut de nouveau un certain temps avant que les réparations reprennent, quelques longs mois, si bien que là encore, nous crûmes que tout cela n’avait été qu’une opération montée de toutes pièces et qui avait permis à certains d’empocher l’argent de l’assurance et de disparaître avec. S’opposant aux projets de rénovation grandioses envisagés par les architectes et les maîtres d’œuvre qui travaillaient dans la maison, ma mère tint absolument à ce que notre maison fût restaurée à l’identique, dans sa simplicité d’origine. Il était ainsi convenu de ne pas installer de robinets dorés ni de système de climatisation, ni de faire réaliser d’autres travaux qui auraient dénaturé le caractère charmant du lieu, et il n’était pas question de dépenser des sommes exorbitantes. Pourtant, certains, dont je faisais partie, commençaient à s’interroger sur les conséquences et les risques – en particulier fiscaux – de tels travaux pour ma mère. Nous ne voulions pas l’alerter tout de suite, elle vivait déjà une période tellement triste avec le mal qui rongeait Peggy chaque jour. Et puis elle était trop heureuse de voir sa maison sauvée. La propriété avait brûlé en mars 1991 et les travaux, me semble-t-il, ne reprirent réellement qu’au début de l’été 1992, soit plus d’un an après l’incendie.

Au début de l’été 1993, ma mère fut de nouveau frappée par le sort avec la disparition de Jacques Chazot, son ami fidèle, qu’elle connaissait depuis toujours et aimait tendrement, comme Bernard Frank ou mon père. À ces épreuves vinrent s’ajouter des problèmes de santé – elle était tombée, s’était cassé la hanche et avait été mal soignée. Enfin, en mai 1995, l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République ramenait la droite au pouvoir.

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Le retour d’un gouvernement de droite coïncida d’une manière quasi mécanique avec l’arrivée de terribles ennuis pour ma mère. Elle ne bénéficierait plus de la bienveillante protection de François Mitterrand qui, je crois, avait permis de repousser certaines échéances et notamment certaines poursuites à son encontre. Je tiens à souligner que ce dernier ne fit bien que retarder les ennuis qui allaient s’abattre sur elle, qu’en aucun cas elle ne bénéficia de faveurs ni de privilèges. Dans les semaines qui suivirent l’installation de Jacques Chirac à l’Élysée, au cours de l’été 1995, ma mère, moi et quelques proches fîmes très spontanément l’objet d’un contrôle fiscal. La procédure sembla si précipitée qu’il ne faisait aucun doute qu’elle avait été lancée au moment même du départ de François Mitterrand. Outre les affaires, en particulier l’« affaire Elf » dans laquelle elle était impliquée certainement malgré elle, et les condamnations pour les histoires de stupéfiants, il paraissait évident qu’on voulait lui faire payer le fait d’avoir affiché aussi ouvertement, et durant les deux septennats, son amitié et son admiration pour l’ancien Président. Au-delà des idées et convictions de François Mitterrand – qu’elle partageait –, il y avait un homme qu’elle admirait, qu’elle respectait pour ses qualités intrinsèques d’être humain ; jamais elle n’aurait soutenu avec autant de force quelqu’un qui n’eût été que des idées.

Dans le cadre de la perquisition fiscale dont ma mère fit l’objet, il ne fallut pas longtemps avant que les inspecteurs s’intéressent à la maison de Normandie et s’interrogent sur le fait que cette dernière ait fait l’objet d’importants travaux. Ils questionnèrent ma mère sur l’origine de ces rénovations et lui demandèrent de justifier l’origine des fonds qui avaient permis de les financer. J’imagine alors qu’elle dut avoir bien du mal à convaincre les agents du fisc que ces travaux étaient en réalité un cadeau, remerciement pour son intervention auprès du chef de l’État ou gratification d’une personne qui, trente-cinq ans après, se sentait toujours redevable pour quelque chose qu’elle avait oublié. On demanda à ma mère de produire des attestations – qu’elle ne possédait pas puisque tout cela rentrait dans le cadre d’un arrangement –, si bien qu’elle dut réclamer aux entreprises les justificatifs des travaux réalisés. Mais dès lors qu’il s’agit de retrouver ces entreprises pour obtenir des factures, ce fut comme si nous pourchassions des fantômes : la majorité avaient mystérieusement disparu ou mis la clé sous la porte. Pour tout arranger, les justificatifs qu’elle put finalement obtenir faisaient apparaître que les montants avaient été surfacturés. Ma mère se rendit enfin à l’évidence : elle était tombée, en guise de généreux donateurs, sur une bande d’aigrefins qui s’étaient servis d’elle, de ses relations avec Mitterrand, et avaient utilisé les travaux de sa maison de Normandie pour blanchir de l’argent. Mais toutes ces explications étaient bien égales au fisc qui, de son côté, ne cessait d’accroître sa pression. Finalement, il fallut faire venir des experts à Équemauville pour évaluer la valeur réelle des travaux réalisés et démontrer qu’elle était très inférieure à ce qui avait été prétendu. Ma mère fut au bout du compte condamnée pour avoir détourné des sommes dont personne ne sut, pas même elle, si elle les perçut réellement ou non. On dit qu’elle bénéficia, en plus de l’argent pour les travaux, d’une somme en liquide qui aurait été déposée sur un compte en Suisse, mais le jour où elle se rendit à Genève, accompagnée de sa secrétaire, pour la récupérer, le compte – sur lequel une autre personne avait la signature – était vide. Quoi que l’on dise, je pense qu’elle n’a jamais perçu ce mystérieux argent car elle faisait déjà face, à l’époque, à de gros ennuis financiers et cette somme, l’eût-elle touchée, lui aurait permis de régler beaucoup de ces ennuis, ce qu’elle ne fit pas. Son train de vie, qui s’était considérablement réduit, ne changea pas et elle ne se mit pas non plus à distribuer davantage de cadeaux autour d’elle. Enfin, tout ceci ne lui ressemblait pas. Bien que ma mère fût considérée comme dépensière et légère, elle détestait avoir des dettes et elle n’aimait pas se sentir redevable. Or, je ne l’apprendrais que dix ans plus tard, en 2005, pendant toute cette période elle ne paya plus son loyer rue de l’Université, ce qui prouve bien qu’elle n’avait vraiment plus d’argent pour vivre.

Au début de toute cette affaire, lorsqu’elle crut qu’elle allait toucher des millions sur l’exploitation du gaz ouzbek, ma mère ne nous cacha pas son enthousiasme : elle nous annonça triomphalement que nous allions tous être à l’abri du besoin et pour un bon moment. Elle pensait déjà à de grandes soirées, des cadeaux, des voyages où elle emmènerait tous ses amis. Elle devait aussi sûrement imaginer l’acquisition de tableaux et d’un cheval de course. Mais dès lors que les choses prirent une autre tournure, quand la justice mit son nez dans ce dossier et que cela devint subitement l’« affaire Elf », elle cessa de nous en parler, tenant sans doute à nous préserver des mauvaises nouvelles. Toute cette histoire devint alors, comme elle le dit lors de ses dernières interviews, « un micmac invraisemblable auquel je ne comprends rien ». Ces personnes qui l’avaient embarquée dans cette aventure et dont je ne sais aujourd’hui si les intentions furent aussi louables qu’elles le prétendirent, ont précipité ma mère dans sa chute, laquelle avait été amorcée six ans plus tôt avec la mort de Peggy, celle de ses amis et sa fracture de la hanche. Ma mère, qui semblait s’être tant bien que mal accommodée de tous ces drames, se désintéressa rapidement des aspects concrets de « l’affaire » qui, s’ils lui étaient apparus plutôt amusants au départ, la dépassaient à présent totalement par leur complexité et les embarras qu’ils lui causaient. Qu’elle prît ses distances avec cette sale histoire qui lui fit tout perdre – elle se retrouve sans un franc pour vivre et se rend compte qu’un ami qui l’a mise dans cette affaire l’a trahie – fut sans doute salutaire, mais qu’elle les prît avec l’administration fiscale – à qui elle se retrouvait désormais devoir de très grosses sommes – était autrement plus ennuyeux. Le fisc ne lui pardonna pas un silence qu’il dut prendre pour de l’arrogance.

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Il arrivait à ma mère d’être prise de moments d’exaspération, de moments où elle était comme assiégée intérieurement. Dans ces moments-là, il n’y avait rien que nous puissions faire pour la soulager. Nous savions que nous finirions par faire venir un médecin qui lui donnerait un antalgique assez puissant pour l’apaiser. Ce n’était pas de ses drogues illicites qu’elle avait si cruellement besoin, mais de produits contre la douleur, des médicaments qui lui avaient été prescrits. Ces moments devaient être si terribles pour elle que, parfois, nous la soupçonnions d’appréhender l’arrivée de la douleur avec un égal tourment. L’idée de la douleur était si présente qu’elle en venait à occulter la douleur elle-même. C’était ces jours-là qu’Oscar, notre chauffeur, devait courir chercher un médicament à la pharmacie en fin d’après-midi, ou qu’il me fallait absolument trouver des cigarettes, « des Kool molles », au milieu de la nuit dans Paris. Ces caprices reflétaient tout son désarroi, son appréhension, son impuissance à combler une sorte de vide qui, parfois, je le répète, était sûrement imaginaires. Elle était terrifiée à l’idée d’être la proie des flammes, d’être confrontée à une douleur, d’être face à la solitude, et elle faisait tout pour que cela n’arrive pas. Et il fallait que nous la satisfassions de quelque manière que ce fût. Alors, la mort dans l’âme, Oscar finissait par partir chercher un produit qu’il savait qu’il n’obtiendrait probablement pas car il manquait la souche – elle avait déjà été utilisée –, le ticket du carnet qui accompagnait l’ordonnance. Il devait user de stratagèmes, retourner dans des officines où, bien qu’aucune ordonnance ne fût à son nom, son fort accent argentin ferait que l’on se souviendrait de lui, ou dans celles où on l’avait reçu aimablement. Il devait inventer des fables, citer le nom de ma mère, montrer le plus grand accablement pour persuader le pharmacien de le laisser repartir avec les fameux produits. Parce qu’il n’était pas question qu’Oscar ou moi rentrions bredouilles, les mains vides, de nos « chasses » parisiennes. Car alors nous serions obligés d’affronter sa réprobation la plus amère et les regards les plus sévères, et cela, venant de ma mère, personne ne le souhaitait. Quelquefois, aussi, il suffisait qu’entre-temps elle ait changé brusquement d’humeur pour que tout fût oublié. Il n’importait plus autant que je revienne avec cette chose et lorsque je rentrais, parfois éreinté d’avoir cherché partout, elle me remerciait, bien sûr, mais le sentiment d’urgence avait disparu, la gravité de la situation s’était dissipée.

Continuer : partie 6 sur 7