Sagan et fils

Westhoff · Chapitre 1 sur 1 · partie 6/7

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Sagan et fils

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Je me souviens de l’un de ces médicaments. Il s’agissait du Fortal, un antalgique puissant dont une des caractéristiques était d’être un produit dopant. Ce médicament n’existe plus de nos jours mais à l’époque il figurait sur ce qu’on appelait le « tableau B », celui des produits stupéfiants – le « A » étant réservé aux produits toxiques et le « C » aux produits dangereux. Le Fortal était classé « B » car sa consommation induisait une dépendance ; mais si j’avais fait partie de ces gens qui établissent ces classifications, je l’aurais rangé dans les « ABC » car je crois qu’il cumulait toutes les vertus : toxique, stupéfiant et dangereux. Lorsque nous habitions rue d’Alésia, l’équipe de SOS-médecins arrivait parfois, la nuit, pour apaiser ma mère de ses souffrances – il s’agissait quelquefois de souffrances prétendues, parce que même lorsque nous étions là, auprès d’elle, il lui arrivait de se sentir suffisamment vulnérable pour avoir besoin d’être rassurée par un inconnu. Ces médecins se montraient toujours aimables et bienveillants ; ils connaissaient ma mère et savaient pourquoi elle les faisait venir. Lorsqu’ils avaient assez de temps, elle leur proposait de rester un moment et de boire quelque chose – cela pouvait être une infusion de camomille, un Perrier ou un double scotch –, ce qui leur permettait de « souffler » un peu avant de remonter dans leur voiture pour se rendre chez le malade suivant.

Lors des conversations qu’elle avait avec ces médecins, elle fut stupéfaite d’apprendre que nombre des appels qui aboutissaient à ces consultations nocturnes n’étaient pas le fait de personnes malades, mais de gens seuls qui téléphonaient, profitant de la nuit, de l’obscurité, du silence, de ce voile noir jeté sur la grande cité pour demander que quelqu’un – un médecin – vienne les voir, quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui les écoute ne serait-ce que dix minutes et quitte à perdre cent francs au passage. Ma mère fut à ce point frappée par ce phénomène de la solitude dans les villes, dans Paris en l’occurrence, qu’elle y consacra un article dans L’Express au cours de l’automne 1976, intitulé « La solitude », où elle s’en prend à celle qui, selon elle, est responsable de cette immense solitude morale, notre télévision, « cette espèce de grosse veilleuse ennuyeuse ou drôle […], le dernier bastion avant ce qui est devenu à présent l’horreur, la malédiction, la lèpre : la solitude ». Et elle ajoute : « La télévision empêche les parents d’écouter leurs enfants, les enfants d’interroger leurs parents et les amants de faire l’amour. Elle occupe, elle distrait brutalement, et avec une sorte d’ostentation à la mesure de ses moyens. Elle sépare les gens d’eux-mêmes, dans des fermes isolées ou dans des taudis surpeuplés. Elle propose aux gens une vision paradisiaque ou épouvantable de la vie. Elle leur montre des personnages qu’ils ne pourront jamais être, des états de fait qu’ils ne pourront jamais changer et des bonheurs qu’ils ne pourront jamais éprouver. Bref, à force de façonner et d’illustrer leurs rêves, elle empêche les gens de rêver. » Ma mère détestait à ce point la télévision que, lorsque j’eus douze ans, elle menaça de jeter un des deux postes que nous avions – et qui avait été installé dans la cuisine – par la fenêtre, exaspérée de l’entendre vociférer à longueur de temps lorsque Thereza la regardait. Nous nous amusions à imaginer les conséquences d’une suppression totale de la télévision, et à ce sujet elle citait l’exemple d’une panne d’émetteur qui se produisit en Bretagne, au milieu des années 1970, et qui dura suffisamment longtemps pour bouleverser les habitudes de toute une région : les gens avaient recommencé à se parler et puis, neuf mois plus tard, il y eut un mini baby-boom à cet endroit précis de la France. Ainsi, nous nous plaisions à penser que si l’on supprimait définitivement la télévision de ce pays, au bout de trois mois il y aurait une révolution, puis six mois après un baby-boom, et quelques années plus tard la France serait reconnue dans le monde entier comme le pays de l’intelligentsia.

Mais cette aversion pour la « grosse veilleuse » n’était pas absolue ni définitive. Ma mère regardait parfois avec plaisir certains films du ciné-club, le dimanche soir, sur la troisième chaîne. Bien plus tard, au début des années 1990, elle fut prise d’une véritable passion pour la série Star Trek qui retraçait le voyage dans la galaxie du vaisseau Enterprise commandé par M. Spock et le capitaine Kirk, et pour l’acteur Jackson DeForest Kelley qui interprétait le D Leonard McCoy. Elle aimait ces r décors des années 1960 faits de bric et de broc, ces étranges créatures aux apparences et attitudes extravagantes – pour ne pas dire parfois ridicules –, les tonalités des voix et la diction de ces êtres venus d’ailleurs qui avaient le mérite de nous faire rire. Même si les scenarii étaient parfois aussi cocasses que certains de leurs personnages, les auteurs et scénaristes avaient fourni un véritable effort d’imagination. Totalement libres, ils y étaient allés bon train. Les créateurs de la série ne se prenaient pas au sérieux, ils n’affichaient pas de prétentions. Et je crois que, tout autant que ces aventures incroyables dans les lointaines galaxies, ma mère appréciait cela, cette liberté et cet humour sans limites. Je me souviens de certains moments où, hilare, elle se tenait les côtes de rire devant l’air imperturbable de Spock face à des situations toujours plus rocambolesques.

En revanche, elle méprisait ces talk-shows, ces émissions-vérité, ces jeux où les invités et les animateurs accumulent les ignorances, les insanités, les nullités, sous prétexte qu’il faut « se mettre au niveau des gens » – ce qui veut très clairement dire que ceux qui dirigent nos chaînes ont décidé que le peuple français était une bande d’imbéciles. Ma mère pensait que les Français étaient beaucoup plus intelligents et subtils qu’on ne voulait bien le croire, que cette télévision effrayante de bêtise n’était que le produit d’une volonté délibérée d’assommer et d’abrutir les gens pour mieux les manipuler. Ma mère pensait que « […] les Français étaient ce peuple qui avait fait la Révolution, qui avait rejeté le despotisme, se battit à Fleurus, pleura à la mort de Victor Hugo, qui aimait les femmes, le vin, la poudre et le rugby mais dont on [la télévision] avait fait un animal traqué, malheureux et terne ». Elle n’avait pas tort.

Ma mère était parfois si révoltée par notre bêtise, nos inepties, notre vanité, qu’elle en arrivait à souhaiter qu’une révolution emportât tout sur son passage. En ce sens, elle se prétendait anarchiste et nous nous plaisions à essayer d’imaginer à quoi pourrait ressembler le nouveau monde qui en sortirait. En 1956, déjà, on avait reproché à ma mère ce côté anarchiste, l’accusant de « lancer des bombes en papier pour aggraver le délabrement de notre société ». Les injustices, les inégalités nourrissaient régulièrement sa colère. Je me souviens de conversations où nous nous indignions de concert, tant et si bien que, parfois, nous nous étions retrouvés gais et dispos et nous quittions furieux et grognons ; pas l’un contre l’autre bien sûr, mais contre cette société dont bien des aspects nous révoltaient.

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Je crois que ce fut sa sœur Suzanne qui l’entraîna pour la première fois au cinéma, à Lyon, pendant les années d’Occupation. C’était l’âge d’or du cinéma américain avec Clark Gable, Gregory Peck, Cary Grant, Robert Mitchum, Errol Flynn, de très grands acteurs qui devaient occuper tout l’écran et paraître immenses et magnifiques à une petite fille de Cajarc âgée seulement d’une dizaine d’années. Ces Américains si beaux resteront pour ma mère des icônes ; ils seront rejoints, au fil des années, par Robert Redford, Paul Newman, Marlon Brando et, plus récemment, Harrison Ford dont l’interprétation dans Le Fugitif l’avait marquée. Le Fugitif était un film au suspense haletant au cours duquel, lors des scènes d’action, elle se tortillait littéralement dans son fauteuil aux moments les plus cruciaux, comme si elle voulait esquiver les coups pendant une bagarre, ou bien elle se penchait en avant lorsqu’une voiture arrivait trop vite dans un virage ou devait éviter un obstacle. Parfois, lorsque le suspense devenait insoutenable, elle préférait se lever et sortir de la pièce pour ne pas assister à l’inéluctable, à l’image des enfants qui se cachent les yeux face à certaines scènes d’horreur. Je devais aller la chercher dans la pièce d’à côté où elle piétinait, et la rassurer : Harrison Ford ne pouvait pas avoir été tué car il était le héros du film, pas plus qu’il n’avait été arrêté par la police. C’était à la fois charmant et étonnant qu’elle montre une telle innocence, une telle fraîcheur, pour un film qu’elle avait déjà vu. Je crois que c’était aussi le fait de son imagination qui prenait le pas sur son souvenir et lui laissait penser, à chaque fois, que tout pouvait arriver, même le plus invraisemblable. De la même manière, si l’histoire finissait mal, que le héros mourait, elle refusait de se résigner à l’issue fatale. Qu’il s’agît d’un film sur Jeanne d’Arc ou d’une adaptation de Roméo et Juliette, elle avait toujours dans l’idée que tout cela était trop bête et que les choses allaient finalement s’arranger. Cette attitude, selon elle, était la seule manière de prendre la vie, « comme un opéra comique déjà joué dont on connaît la fin. En espérant désespérément – non pas bien sûr qu’on va survivre, ou qu’on a une chance de s’en tirer […], mais en se servant de son imagination. Parce que l’imagination, c’est le départ de la compréhension ». L’imagination, disait-elle encore, c’est ce qui permet de se mettre à la place d’un autre et de se dire : « Tiens, je n’ai pas fait très attention ou je n’ai pas été très correct ».

Ma mère découvrit très tôt, juste après le succès de Bonjour tristesse, que le cinéma pouvait être un formidable outil d’expression lorsqu’il était entre les mains de géants tel Orson Welles qu’elle considérait comme l’un des hommes les plus géniaux d’Amérique. Welles avait « cet éclat jamais adouci dans l’œil » que seuls ont les génies. Elle aimait le cinéma de Visconti, de Fellini, de Truffaut, de Losey, de Mankiewicz, et avait un faible pour certains films en particulier – Que la bête meure de Chabrol, La Femme d’à côté de Truffaut, Le Messager de Losey, Citizen Kane de Welles, Mort à Venise de Visconti (qu’elle préférait aux Damnés et qui alimentait nos conversations car Mort à Venise ne m’a jamais vraiment plu). Elle aimait aussi beaucoup le cinéma comique et partageait avec son frère Jacques son goût pour Laurel et Hardy. Nous allions quelquefois chez Maurice Ronet, un grand ami de mon oncle, également fan du duo comique ; il avait une salle de projection dans son appartement près des Invalides et nous passions des après-midi à nous tordre de rire devant Têtes de pioche ou Fra Diavolo. En dehors de Laurel et Hardy, un des films qui faisaient le plus rire ma mère était The Party, de Blake Edwards, avec Peter Sellers, que je lui avais fait découvrir. Elle était particulièrement emballée par le maître d’hôtel qui boit chaque verre qu’on lui refuse et finit par déambuler ivre mort au milieu des invités. Elle aimait aussi énormément Les Producteurs, de Mel Brooks, qui ont pour projet de monter un four, lequel se révélera finalement un immense succès. Mais je me souviens aussi de ses déceptions et de son air accablé lorsqu’elle revenait d’une projection en avant-première et que le film l’avait ennuyée. Ce fut le cas, notamment, avec le film de Jane Campion, La Leçon de piano, qu’elle me décrivit comme l’histoire de deux jeunes femmes en crinoline avec des petites bottes qui pataugeaient dans la boue. Elle m’avoua aussi s’être ennuyée pendant Le Patient anglais qu’elle trouva bien trop long – mais deux heures quarante ne pouvait être que bien trop long pour elle, quel que fût le film – alors qu’elle avait énormément aimé le livre dont il était l’adaptation, L’Homme flambé de Michael Ondaatje. Bien qu’elle fût assez bon public, l’ennui était pour elle aussi redoutable au cinéma que dans la vraie vie. Elle fit un jour une gaffe affreuse à la terrasse de la Ponche, à Saint-Tropez, quand elle commença à expliquer qu’elle ne comprenait pas le cinéma de Pasolini, qu’elle le trouvait assommant et parfois même abject. Au bout de quelques minutes, l’homme qui était assis en face d’elle s’est levé et s’est présenté : « Pier Paolo Pasolini, enchanté… »

Je réalise aujourd’hui que ma mère avait une exigence pour le cinéma bien plus grande que pour d’autres arts. Il est vrai qu’il est plus facile de poser un livre si celui-ci vous ennuie que de quitter une salle de cinéma précipitamment. Elle n’avait pas non plus ce niveau d’exigence pour le théâtre, à condition toutefois que ce ne fût pas du théâtre moderne, lequel la faisait fuir. Le théâtre, c’était Racine, Shakespeare, Corneille ou Oscar Wilde, qu’elle avait lu et aimé ; et puis, lors de sa participation active à l’adaptation de Château en Suède, elle avait découvert cet univers de la scène, des acteurs, des répétitions, de la première, du rideau qui se lève. Elle connaissait ce sentiment unique d’entendre les comédiens dire un texte que vous aviez écrit, elle connaissait l’attente anxieuse des premiers rires du public alors qu’elle se terrait dans une petite loge à l’abri de tous. Elle n’avait pas cette relation forte avec le cinéma. Non qu’elle le considérât comme un art mineur, mais il lui était plus éloigné – ne serait-ce que par les techniques, le nombre d’intervenants et d’étapes qu’exigeait sa mise en œuvre. Je crois que, à de très rares exceptions près, sa relation avec le cinéma ne fut jamais très réussie. Contrairement à ce qui était le cas au théâtre, elle n’avait pas vraiment de prise sur la manière dont on exploitait son œuvre. Il était aussi plus difficile de trouver les raisons d’un échec ou d’un succès, justement à cause de tous ces intermédiaires et de ces moyens qui séparaient son livre de ce que on en avait fait. Au théâtre, on sent tout de suite si la pièce va être un succès ou un four ; il suffit d’écouter les réactions dans la salle. Si la pièce ne marche pas, on peut incriminer la mise en scène ou un acteur ; finalement, tout ce qui ne fonctionne pas très bien est sur la scène, et les « coupables », moins nombreux qu’au cinéma, y sont plus faciles à identifier.

La première adaptation d’un de ses romans au cinéma fut une déception. Elle ne fut pas enthousiasmée par le Bonjour tristesse d’Otto Preminger. Elle jugea le film trop éloigné du livre, qu’il s’agît des personnages, de l’intrigue ou du rythme. Il ne faisait qu’approcher les thèmes principaux du roman, finalement assez nombreux et plus complexes qu’il n’y paraît – le personnage de Cécile était peut-être trop ambigu pour une caméra. Après Bonjour tristesse, il y eut des hauts, des bas et des silences. Passons vite sur les silences – l’adaptation d’Un certain sourire par Jean Negulesco, qu’elle ne mentionnait jamais, et de La Femme fardée par José Pinheiro. En revanche, elle trouvait que le travail d’Anatole Litvak, son ami, sur Aimez-vous Brahms…, avec Anthony Perkins, Ingrid Bergman et Yves Montand, était assez réussi – et pour ma part, je ne peux plus lire les pages du livre sans les revoir tous les deux, Perkins et Bergman, dans le cabriolet revenant du bois de Boulogne. Mais le film dont elle parlait avec le plus d’amitié et qu’elle trouvait le plus conforme à l’idée qu’elle se faisait d’une adaptation de l’un de ses romans est, je crois, La Chamade, que réalisa Alain Cavalier en 1968 avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli. Je n’ai découvert ce film que très tard. Et il est vrai que l’on y retrouve la cadence, le rythme et l’atmosphère de son roman. Au-delà de l’adaptation à proprement parler et de la manière dont le récit est projeté, c’est bien le « tempo » qui me paraît très juste. C’est ce temps pris sur le temps, dont les personnages disposent, dont ma mère elle-même disposait et dont elle disait qu’il était, avec l’espace, le seul vrai luxe. Le film de Cavalier respecte ainsi l’une des choses les plus importantes à ses yeux, la liberté des personnages à être séparés du temps matériel.

À peine deux ans après, elle fut très heureuse de l’adaptation que fit Jacques Deray d’Un peu de soleil dans l’eau froide, dont elle disait qu’elle était la plus proche du livre. Sachant combien ma mère avait apprécié ce film, et pensant que les copies devaient dormir au fond d’une armoire – ce en quoi je ne m’étais presque pas trompé –, j’ai repris contact avec les ayants droit de Jacques Deray ou le contraire, je ne sais plus. Je voulais absolument que ce film sorte de l’ombre, qu’il ne tombe pas, lui aussi, dans cet oubli qui semblait vouloir envelopper tout ce qui portait le nom de Sagan. Ma récente rencontre avec les ayants droit de Jacques Deray m’a permis de faire de nouvelles copies du film et j’espère lui offrir une seconde vie. Je n’avais jamais vu Un peu de soleil dans l’eau froide parce que lors de sa sortie, en 1971, j’étais trop jeune pour être confronté à une histoire d’adultes aussi tragique. J’avais beaucoup aimé le livre – c’est même l’un de mes préférés – et le film ne fait qu’un avec lui. Il retranscrit parfaitement les années 1970, la musique de Michel Legrand apporte une dimension plus émouvante encore au récit, Claudine Auger et Marc Porel sont aussi séduisants qu’on le voudrait, rien ne vient nous distraire de la vérité de leurs sentiments ni de la dérive de leur histoire. C’est une tragédie pure et belle. Le film ne fut pas un succès. Comme le dit Jacques Deray à l’époque, il était resté « sur le bord de la route ».

C’est à cette période que ma mère va se rapprocher d’un homme qu’elle considérait comme l’un des plus charmants, des plus talentueux et des plus professionnels de sa génération. Cet homme, qui s’appelait Georges de Beauregard, lui proposa un jour de passer derrière la caméra et de réaliser un film, un petit film, son premier court métrage.

Ma mère obtint toute liberté pour réaliser ce projet. Elle écrivit l’histoire, les dialogues, choisit les personnages, les lieux, et la musique de La Traviata qu’elle écoutait beaucoup à l’époque et dont les airs accompagneront merveilleusement la poésie et la mélancolie de l’histoire. À ce moment-là nous habitions face au jardin du Luxembourg et elle choisit un petit kiosque à musique dans le parc pour mettre en scène la rencontre d’une vieille dame et d’un jeune homme sur un banc.

La veille dame – admirable de douceur – est veuve et attend son ami après tout un hiver que l’on imagine fait de solitude – ma mère met ainsi en scène un des thèmes qui lui sont le plus chers, la solitude des personnes âgées ; le jeune homme, lui, attend une fiancée dont il n’est pas très épris. Leurs deux regards sur l’amour se croisent et nous amènent, emplis d’émotion et les larmes au bord des yeux, à comprendre qu’il n’y a pas d’âge pour aimer. Encore un hiver – c’est le titre – obtint un vrai succès ; contre toute attente, il traversa l’Atlantique et décrocha le prix du meilleur court métrage à New York. Depuis, il a été diffusé, notamment sur Arte, mais son format, quinze minutes, rend sa programmation difficile. Ma mère, elle, trouvait son petit court métrage très commode : elle le passait à tous les invités qui venaient à la maison – nous l’avions en VHS –, ce qui lui permettait de « faire un break » d’un quart d’heure au bout duquel elle retrouvait tous ses hôtes les larmes aux yeux. Encore un hiver mène aujourd’hui librement sa vie sur la Toile. On le trouve sur YouTube, sur Dailymotion et sur une douzaine d’autres sites en téléchargement ou en streaming gratuit ; je dois sûrement soulager les instincts prédateurs de ceux qui considèrent que les œuvres doivent bénéficier sur Internet d’un accès gratuit pour tous.

C’est ainsi que, deux ans après ce premier essai très prometteur, ma mère se vit confier la réalisation d’un vrai film, un long métrage. Elle allait passer trois ou quatre mois dans un grand chalet au-dessus de Megève à s’échiner à mettre en scène Des yeux de soie, une nouvelle d’un recueil publié chez Flammarion deux ans plus tôt. Elle fut évidemment secondée par un assistant metteur en scène, un chef opérateur et toute une équipe, mais je crois qu’elle fut dépassée, et peut-être ennuyée, par les détails de la technique cinématographique et la difficulté à faire comprendre ce qu’elle avait dans la tête. La scène de la chasse, par exemple, devait être très belle, mais des incompréhensions lors du montage rendirent la séquence beaucoup trop longue et la traque du chamois, qui devait être palpitante, en devint ennuyeuse. Les Fougères bleues – c’était le titre du film –, sorti au printemps 1977, fit un flop.

Pour clore ces épisodes d’infortunes de ma mère avec le cinéma, on lui demanda d’être la présidente du festival de Cannes en 1979. C’était l’année de la sortie du film Apocalypse Now autour duquel on fit un tel battage à l’époque. Tout se passa assez bien jusqu’aux derniers jours des délibérations, quand ma mère afficha ouvertement sa préférence pour le film de Volker Schlöndorff, Le Tambour, qu’elle trouvait plus empreint de poésie et d’imagination que le film de guerre de Coppola. Or, si l’on prenait en compte les deux voix que lui allouait son statut de présidente et le décompte des votes probables des autres jurés, il apparaissait qu’Apocalypse Now n’était plus sûr de remporter la Palme d’or. On alla donc trouver ma mère dans sa chambre d’hôtel le dimanche en début d’après-midi, avant l’ultime délibération, pour essayer d’influer sur sa décision finale. Elle fut si outrée par cette initiative qu’elle menaça de quitter le Festival sur-le-champ, ce qui n’aurait pas manqué de provoquer un scandale affreux, et, me raconta-t-elle, on dut lui promettre de lui laisser toute liberté pour qu’elle ne claque pas la porte. Finalement, l’apport de sa double voix fit que Le Tambour partagea la Palme avec Apocalypse Now. Mais ma mère, furieuse, jura qu’on ne l’y reprendrait plus.

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Le samedi matin, elle aimait aller au marché aux puces de Vanves. Elle y dénichait des petites toiles de style impressionniste, qui représentaient le plus souvent des paysages de campagne, des personnages dans les champs, des bords de rivière, l’entrée d’un village ou un petit sous-bois. Ces images devaient lui évoquer celles du bonheur qu’elle avait connu dans son enfance, dans le Dauphiné ou le Lot, et qui étaient à l’origine de son attachement si profond à la nature. Sa préférence allait à la peinture classique, plus particulièrement celle de la fin du e XIX. Elle aimait le figuratif, les ambiances et les couleurs des impressionnistes, La Route de Versailles à Louveciennes de Camille Pissarro, L’Inondation à Port-Marly, Le Canal du Loing à Moret-sur-Loing d’Alfred Sisley. Son favori était peut-être La Pie de Claude Monet – l’un des seuls tableaux devant lesquels je vis ma mère s’arrêter et rester plus de quarante secondes. Elle disait que Monet était parvenu à ce que l’on entendît la neige crisser dans la lumière du matin. Elle aimait aussi certains portraits pourvu qu’ils fussent empreints d’expression, de caractère ou d’humour. En dehors du style classique des impressionnistes, elle appréciait quelques peintres expressionnistes allemands, Macke ou Nolde, et avait une passion pour le naturaliste Edward Hopper qui a peint la nostalgie d’une Amérique passée et le conflit entre la nature et le monde moderne.

Son engouement pour la peinture était tel que la maison, déjà remplie de tableaux, accueillait régulièrement de nouveaux arrivants. Lorsqu’elle rentrait de l’une de ses escapades à Vanves ou de chez l’un de ces marchands qu’elle connaissait, elle cherchait l’emplacement qui conviendrait le mieux à cette nouvelle acquisition, dans sa chambre – et ce serait alors l’un de ses favoris – ou dans le salon. Avant de l’accrocher auprès des autres avec son petit crochet X dont nous avions une grande collection, elle nettoyait toujours le tableau avec un chiffon un peu humide – nous le faisions souvent ensemble –, ce qui lui redonnait son éclat, au sens propre mais aussi figuré car cela permettait de découvrir parfois, dans un coin du tableau, une ou plusieurs lettres d’une petite signature que nous n’avions pas vue. Ma mère s’efforçait alors de déchiffrer ces signes, puis elle recherchait le nom dans un guide qui était une sorte d’annuaire des artistes peintres et qui s’appelait, me semble-t-il, Le Guide des petits maîtres de la peinture. Le plus souvent, la toile n’avait pas de valeur. Il arriva cependant que, par une chance extraordinaire, et je crois que cela se produisit seulement une ou deux fois, le nom n’y figure pas mais que nous le trouvions dans le Bénézit – la référence absolue, en quatorze volumes, pour les historiens de l’art, les marchands et les collectionneurs, et qui contient toutes les informations, les reproductions des signatures, les cotes sur les peintres, les sculpteurs, illustrateurs et dessinateurs. Que le peintre figure dans le Bénézit signifiait que l’artiste était un peu renommé, que ses toiles avaient circulé dans les salles des ventes et que le tableau pouvait avoir une certaine cote. Pourtant, ce n’était pas que le tableau puisse avoir de la valeur qui ravissait tant ma mère, mais bien qu’il fût une découverte, une rareté, et que, derrière cette toile, se trouvât un peintre. Il n’en fallait pas davantage pour que cette acquisition devînt tout naturellement une rencontre avec cet artiste dont elle avait désormais une idée plus précise. Un peintre qui donnait tout à coup un sens à ce plaisir qu’elle trouvait dans la peinture puisqu’il lui offrait, à travers cette toile, une représentation du monde dans laquelle elle se retrouvait.

Si ma mère aimait accrocher de nouveaux tableaux dans la maison, elle aimait aussi les décrocher et les déplacer. Les toiles changeaient de place, donnaient de la vie à un mur, puis à un autre, modifiant la coloration d’une pièce. Ils donnaient à la maison un nouveau visage. Il arrivait aussi que les meubles bougent, à l’exception du piano Pleyel et du grand canapé d’angle qui ont suivi tous les déménagements pendant vingt ans depuis l’avenue de Suffren et qui étaient trop lourds. C’était l’espace que nous changions, il fallait qu’il fût toujours gai, léger. La maison était régulièrement remplie de fleurs, c’était une tradition. Tous les jours, il arrivait de grands bouquets ; ils atterrissaient dans le salon, sur le piano, sur la table basse, il y en avait partout ; ils illuminaient l’appartement qui s’emplissait ainsi de couleurs et de senteurs dans un air toujours renouvelé. Ma mère ne supportait pas les espaces clos, les maisons figées sans couleur et sans vie ; elle passait son temps à ouvrir les fenêtres, les portes, à faire entrer l’air et la lumière.

Il arrivait parfois qu’elle aille aux puces de Vanves et qu’elle rentre à la maison les mains vides. Non qu’elle n’ait pas trouvé de petit tableau qui l’émeuve, mais parce qu’elle avait donné tout son argent à une personne croisée dans la rue et qui devait être dans le plus grand dénuement. Combien de fois, lorsque nous sortions ensemble et qu’il nous arrivait de croiser un malheureux sur le trottoir, elle lui donnait les trois quarts, quand ce n’était pas la totalité de l’argent qu’elle avait dans son sac ? Et peu importait que ce fût mille ou deux mille francs. En cela, et bien qu’elle ne cessât jamais d’affirmer qu’elle était séparée de Dieu depuis sa plus lointaine enfance, se revendiquant même totalement athée, et si l’on met de côté les sautes d’humeur et caprices qui surviennent à des moments de sa vie bien particuliers – et qui ont plus trait à des raisons que je qualifierais de médicamenteuse –, je finis par penser, comme François Mauriac – qui disait de ma mère qu’« elle était beaucoup plus près de la grâce que certains croyants » –, qu’elle était une sainte ; une sainte moderne, qui assumait ses goûts, ses choix et sa liberté, qui avait un profond respect de l’autre, un amour de l’autre, et le souci constant de ne pas lui faire de mal.

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C’est à partir des années 1990, et plus particulièrement après la mort de Peggy, que ma mère va connaître ses problèmes d’argent les plus sérieux. Il lui était arrivé de perdre énormement d’argent au casino Clairmont de Londres au milieu des années 1960. Elle me raconta qu’à l’image de ces grands restaurants où le sommelier s’assure que votre verre ne demeure jamais vide, un maître d’hôtel ne cessait de lui apporter de nouveaux jetons sur un petit plateau. Lorsqu’elle décide de quitter la table et demande la note, le maître d’hôtel lui apporte un petit papier sur lequel est inscrit un montant en livres anglaises. Mais en faisant la conversion, elle s’aperçoit avec horreur qu’elle a perdu une somme absolument exorbitante et s’imagine devoir rentrer à Paris précipitamment, devoir déménager, vendre sa voiture, me confier à sa mère… Faisant preuve d’un sang-froid inouï, comme elle seule en est capable, elle décide malgré tout de rester et de jouer pour se refaire. Après quatre heures d’une lutte acharnée, elle parvient finalement à remonter et sort indemne de cette salle de jeux. Elle reste néamoins marquée par ce souvenir et il n’est pas très étonnant qu’elle demande à être interdite de jeux, deux ans plus tard, et pour une période de dix ans comme le prévoit la législation. Cet épisode dut lui faire prendre conscience de la valeur de l’argent. C’est d’ailleurs à ce moment qu’elle décide de confier son patrimoine à Marylène Detcherry, qui veillera à ce qu’elle ne fasse plus de bêtises ni d’excès.

Sa manière de vivre – le jeu, la fête, les voitures rapides, les amis – avait fait la une des journaux où sa vie était décrite comme une sorte de scandale et de débauche permanents. Après avoir gagné trop d’argent, voilà qu’elle en dépensait trop. Des deux elle finit d’ailleurs par se demander ce que, de trop gagner ou de trop dépenser, on lui reprochait le plus. « J’ai l’impression que si j’avais acheté des chaînes de snack-bars et assuré mes vieux jours, les gens seraient moins scandalisés. »

Ma mère étant mineure au moment de signer chez Julliard – la majorité était alors à vingt et un ans –, c’était ma grand-mère, Marie Quoirez, qui avait apposé sa signature sur le contrat, et ma mère avait dû attendre sa majorité pour disposer d’un compte en banque et d’un chéquier à son nom. Je suppose qu’elle perçut ses premiers droits en liquide ou que l’on fit transiter l’argent par le compte de ses parents. Bonjour tristesse lui a énormément rapporté, pourtant ce ne fut que deux ans plus tard, à l’âge de vingt ans, lorsqu’elle quitta le domicile de ses parents pour acheter un appartement rue de Grenelle où elle s’installa avec son frère, qu’elle se rendit compte du montant de ses gains.

Ma mère a toujours prétendu, du fait que ses parents eurent la vie plutôt facile – ma grand-mère ne travaillait pas, et mon grand-père, ingénieur, dirigeait des usines et gagnait confortablement sa vie –, qu’ils étaient assez dépensiers et qu’elle ne manqua jamais de rien, que les revenus de Bonjour tristesse n’avaient pas changé son rapport à l’argent. Eût-elle connu une enfance malheureuse, privée de tout – ce qui ne fut pas même le cas pendant la guerre –, il eût été compréhensible qu’elle s’y cramponnât, par peur de manquer. Elle envisagea donc cette énorme somme comme une manne, une sorte de chose miraculeusement tombée du ciel et dont elle ne saisit pas vraiment l’ampleur. « Cet argent était un peu fou en lui-même », dira-t-elle, presque dépassée. Et suivant les conseils de son père, elle prit bien garde de ne pas le mettre de côté ni le placer mais, au contraire, avec une inconscience charmante, s’efforça de le dépenser, en en faisant profiter ses amis. « Il y avait là une foule de gens que je pouvais entretenir gaiement. […] J’avais le carnet de chèques, l’argent partait : rien de plus commode. »

René Julliard, qui avait une immense affection pour elle et avait sûrement compris les relations très distendues qu’elle entretenait avec l’argent, se chargeait de compter pour elle. Il suffisait à ma mère de téléphoner à son éditeur pour que celui-ci envoie aussitôt un chèque. Il lui versait ce qu’elle voulait, à sa demande, sans qu’elle n’eût jamais à s’inquiéter de quoi que ce fût. C’était simple, c’était facile.

Ma mère garda ce rapport distant avec l’argent toute son existence. À l’image de la vie qu’elle s’était choisie, l’argent devait être un outil de liberté, pas un gage de sécurité. Il n’était pas question de le figer en l’immobilisant. Elle ne voulait pas d’une vie tranquille. « Je suis attirée par tout ce qui n’est pas rassurant », « […] quand j’ai l’impression que quelque chose en moi est figé, stable, arrêté, c’est la panique ». L’argent devait être vivant, libre, il doit circuler comme l’air, de main en main. Elle n’aimait pas le posséder ni l’économiser, alors elle le dépensait ou le distribuait. Elle ne comptait jamais, mais elle ne menait pas pour autant une vie complètement folle, n’achetait pas quoi que ce fût d’ostentatoire – les voitures, les chevaux ou la peinture satisfaisaient une véritable passion, pas le désir d’être remarquée. Elle fut décriée par tous les journaux de l’époque. On s’indignait de son train de vie, on parlait de « la bande à Sagan », des boîtes de nuit, de ses Jaguar – dont les deux dernières furent achetées d’occasion. Elle déplorait que la presse s’intéresse si peu à ses romans : « Chaque publication ressemblait à une déclaration d’impôts. J’espérais à chaque fois que l’on me parlerait de littérature, mais non ! Il n’était question que de mon compte en banque. »

Contrairement à ce que beaucoup pensèrent, elle ne méprisait pas l’argent, seulement elle ne l’aimait pas en tant que tel. Elle aimait, en revanche, ce qu’il pouvait apporter, la liberté, la possibilité de ne pas attendre un autobus sous la pluie et de prendre un avion et partir quelques jours au soleil. Mais elle n’aimait pas les rapports qu’il introduisait entre les êtres humains, l’emprise qu’il avait sur une majorité de gens. Ma mère était naturellement généreuse et l’argent lui fut un moyen d’exprimer cette générosité. Tant qu’elle en possédait, elle considérait comme normal qu’il puisse contribuer au bonheur des autres plutôt que de le conserver dans l’hypothèse où il viendrait un jour à manquer. Et qu’y avait-il à redire à cela ? Qui pouvait prétendre sacrifier le présent d’un ami dans le besoin à sa sécurité personnelle, pour un futur dont on ignore de quoi il sera fait ? La vie immédiate primait toujours sur les éventualités, les calculs et les chimères. Ma tante Suzanne m’a raconté qu’à cette époque, il y avait, rangé dans un placard de son appartement, un carton à chapeaux rempli de billets de banque. Lorsque les gens venaient voir ma mère et qu’ils avaient besoin d’argent, il leur suffisait d’aller se servir dans la boîte. Ainsi ils n’avaient pas à le lui demander, et elle n’avait pas à le leur donner. Un jour que François Gibault, l’ami de mon père, rentrait d’un week-end à Équemauville, il s’est arrêté à Honfleur pour faire le plein d’essence. À ce moment-là, Honfleur était encore un petit port assez paisible et il était rare que l’on y vît passer des Ford Mustang le dimanche soir. C’est pourquoi le pompiste devina que la voiture arrivait du manoir du Breuil et lorsque François voulut payer son plein, le pompiste refusa. Mme Sagan a un compte et les invités de Mme Sagan ne paient pas leur essence. François s’opposa bien sûr à cette offre et régla son dû.

Combien d’autres exemples de sa stupéfiante générosité ? Combien de fois a-t-elle envoyé des chèques à des inconnus qui réclamaient de quoi s’offrir une machine à laver, un abri de jardin et même, un jour, une opération du nez ? Ma mère fit bel et bien parvenir l’argent nécessaire à cette femme qui voulait se faire refaire le nez. Mais l’opération fut un échec et la malheureuse se retrouva avec un nez plus vilain encore. Mais le plus incroyable est que cette personne prétendit poursuivre ma mère en justice, arguant qu’elle était responsable que son nez fût raté !

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20

 

Bien qu’elle n’ait jamais été à droite, ma mère resta, autant que je m’en souvienne et de ce qui me fut rapporté, longtemps proche du général de Gaulle qui incarnait pour elle l’homme providentiel – il ne faut pas omettre que ma mère fut une enfant de la guerre. Elle est favorable aux directions qu’il prend avec l’Algérie et notamment vis-à-vis de sa politique de décolonisation. À l’automne 1960, elle rejoint avec Florence Malraux les cent dix-neuf autres signataires du Manifeste des 121. Ces intellectuels, artistes et universitaires – essentiellement des sympathisants de la gauche – publient dans le magazine Vérité-Liberté la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », un manifeste destiné à faire prendre conscience aux Français du mouvement de contestation contre la guerre d’Algérie, contre le rôle politique de l’armée dans ce conflit, contre la torture et contre ce militarisme croissant qui va à l’encontre de notre démocratie. Pour conséquence de cet engagement, l’immeuble de ses parents, le 167 boulevard Malesherbes, fut plastiqué un après-midi, quelques minutes seulement après le retour de mon grand-père qui remarqua bien, mais sans y prêter vraiment attention, une sorte de paquet grossièrement ficelé sur le trottoir devant chez lui. Il ne se passa que quelques minutes avant qu’il ne prît l’ascenseur, appuyât sur le bouton du troisième étage, parvînt sur son palier, mît sa clé dans la serrure, ouvrît sa porte pour qu’une très forte déflagration retentît, si forte qu’elle fit tomber sur le boulevard toutes les vitres des immeubles environnants. Les soupçons se portèrent, à juste titre, sur l’OAS, l’organisation militaire secrète qui s’opposait à l’indépendance de l’Algérie. À l’idée que son père eût pu être tué dans cet attentat, et ce alors qu’il n’avait rien à voir avec tout cela et qu’elle avait depuis longtemps quitté le domicile familial, ma mère fut horrifiée.

Si elle avait choisi de s’engager pour l’Algérie, c’était qu’elle se sentait proche de ce conflit. Elle avait vécu le climat de tension extrême dans lequel le pays était plongé à l’époque, avait assisté aux ratonnades, aux charges de la police boulevard Bonne-Nouvelle, aux meurtres d’Algériens, et elle pensait que tout cela était trop, qu’il fallait que cela s’arrête. En revanche, et à l’opposé de Sartre – lui avait été plastiqué à trois reprises – qui s’était très ouvertement engagé sur le conflit dans le Sud-Est asiatique au début des années 1970, elle n’avait pas pris parti ni écrit. Malgré son indignation face aux horreurs de cette guerre, elle n’avait pas écrit ni manifesté contre la présence américaine et ces bombardements massifs dans le Nord du pays, au Laos et au Cambodge, qui faisaient des milliers de victimes civiles. Elle jugeait que sa liberté de s’engager devait demeurer entière. L’écrivain ne devait s’intéresser à la politique que si un sujet le touchait directement. « L’écrivain est un animal sauvage, enfermé avec lui-même. Il regarde – ou pas – en dehors de sa cage, cela dépend du temps qu’il trouve. » Si elle ne pouvait qu’approuver les engagements de Joan Baez, Jane Fonda ou Norman Mailer qui militaient contre cette guerre, il aurait sans doute fallu un collectif à très grande échelle, une sorte de « Manifeste des 50 000 », pour qu’elle se joignît au mouvement. L’opposition croissante de l’opinion publique aux États-Unis et les mouvements de contestation à travers le monde – dont le tribunal Russell, qui s’était auto-institué pour juger les crimes de guerre des Américains avec le philosophe anglais Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre, bientôt rejoints par Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi et une trentaine d’autres dont trois Prix Nobel de la paix – furent suffisamment importants pour contribuer à l’ouverture des accords de Paris et au désengagement américain – dont Richard Nixon avait fait le thème principal de son début de campagne.

Si je m’attarde autant sur le conflit vietnamien, c’est qu’il fut pour ma mère, comme pour mon père d’ailleurs, un vrai sujet de préoccupation. Je fus le témoin immédiat de cette indignation de mes parents et du public, d’autant que le conflit s’étendit sur toutes les années de mon enfance, de 1965 à 1975. La presse écrite tenait alors une place tout autre que celle d’aujourd’hui, elle n’avait pas été supplantée par la « grosse veilleuse » ni par Internet et, du fait de son indépendance, elle permettait encore de croiser des opinions et des idées ; elle n’appartenait pas à des groupes d’intérêts notamment industriels et financiers. Je ne devais avoir que six ou sept ans, pourtant je me rappelle très bien qu’il n’y avait pas un jour où la presse française ne fît allusion aux événements du Vietnam. Et je me souviens plus particulièrement de ces mots, « My Lai », qui revenaient dans les conversations.

My Lai était un petit village qui fut d’abord incendié et dont les habitants, femmes, enfants, vieillards – au nombre de cinq cent quatre –, furent rassemblés puis abattus – ou torturés puis abattus – par une unité de soldats américains au mois de mars 1968. Le massacre, révélé à l’automne de l’année suivante par le magazine Life, suscita une immense émotion, alimentant très vivement les mouvements pacifistes aux États-Unis et le courant d’opposition à cette guerre dans le monde entier. À six ou sept ans, on ne conçoit pas très bien ce que peut être un massacre de civils, mais je me souviens confusément de cette colère de ma mère, de la douleur qui l’avait transpercée comme une épée, si vive et si coupante, et qui la brûlait. Des années après, il nous arriva d’évoquer My Lai. J’eus alors le sentiment que pour elle, au-delà de cette histoire horrible, de ces enfants, de ces femmes, de ces vieillards atrocement massacrés, c’était bien une image du monde qui avait irrémédiablement disparu pour céder la place à une autre ; l’image d’une Amérique belle, éclatante, colorée, gaie, rassurante, libératrice, celle « des gentlemen blonds, tout bronzés, qui un beau jour ont débarqué chez nous en chars d’assaut. […] C’était superbe […] », qu’il lui avait été donné de voir en cette fin de mois d’août 1944, celle triomphante d’une Amérique forte, juste, éprise de liberté, qui nous avait délivrés du joug de l’occupation nazie et semblait si bien porter, depuis, cette toge de la victoire. Et voici que cette Amérique, à son tour, devenait un pays dépassé, mû par la même violence, le même aveuglement et la même bêtise que ceux qu’elle était venue combattre vingt ans plus tôt. Parce que My Lai portait en tous points les mêmes stigmates hideux que certains des massacres qui avaient été perpétrés pendant ces six années de guerre en Europe.

Loin de ma mère l’idée d’une nation, d’une race, d’une identité, d’une philosophie ou d’une culture à laquelle serait attachée l’idée du bien ou du mal. On ne pouvait penser par généralités, par groupes, qu’ils fussent allemands, noirs, khmers, turcs, japonais, socialistes, français, juifs, maquisards ou anarchistes. Ma mère ne supportait pas que l’on juge les autres à l’aune de leur « race », que l’on se prétende supérieur parce que aryen, juif, pauvre ou riche. Nos conversations nous ramenaient toujours à l’homme, à sa conscience et à sa responsabilité face à ses actes, aux motifs – et non aux « motivations », elle haïssait ce mot – qui pouvaient le conduire à commettre des actes de barbarie. Nous convenions que l’être humain n’échappait pas, ou que trop rarement, à ses faiblesses. Il y avait eu l’Inquisition, les dragonnades, Oradour-sur-Glane et il y en aurait d’autres. C’était horrible, scandaleux, inévitable. Il y avait dans tout cela une sorte de fatalité qui ne trouvait pas d’explication si ce n’est son inéluctabilité, et à laquelle ma mère ne pouvait opposer que ses convictions et, le plus souvent, sa résignation. La question qui revenait sans cesse était « Pourquoi ? » – dont elle désespérait d’ailleurs qu’elle fût aujourd’hui remplacée par « Comment ? ». Pourquoi était-ce toujours « les mêmes imbéciles » qui bombardaient le Vietnam, le Cambodge, le Kosovo, l’Afghanistan ou qui affamaient des populations entières ? L’assassinat de Kennedy avait brusquement changé le visage de l’Amérique et allait changer celui du monde. Nous pensions que sa disparition était un tournant majeur dans l’histoire de notre monde et que les intérêts de la nation allaient de plus en plus céder la place aux intérêts particuliers. Vingt-cinq ans après, nous évoquions encore les menaces que faisaient peser ces intérêts sur notre liberté, réduisant la marge de manœuvre de nos dirigeants qu’ils soumettaient à des forces toujours plus puissantes, celles du monde de la finance et de l’industrie de l’armement. Lorsque, en juin 1961, dans son discours d’adieu, le président Eisenhower mit en garde sa propre nation contre les dangers que représentaient le complexe militaro-industriel pour la démocratie, il était un juste visionnaire… Ainsi il paraissait très probable que nous étions dans une démocratie de façade, que ces organisations non élues par les peuples (FMI, GATT, OMC, Banque Mondiale, BCE…) avaient récupéré tous les pouvoirs et décidaient sans les citoyens. Leurs décisions ayant été prises par d’autres, nos élus étaient dépossédés de leurs pouvoirs, ce qui rendait leurs programmes si fades et si ennuyeux.

Pour revenir à ses engagements politiques, ma mère fut donc, au début des années 1960, plus proche du général de Gaulle – mais à l’époque qui ne l’était pas ? – que de la « vraie » gauche. Refusant toute idée de ce qui pouvait être figé, résolu, immobile, il était naturel que son cœur aille vers la gauche, mais si certaines idées la séduisaient par leur côté révolutionnaire, elle considérait que le parti communiste avait des liens trop étroits avec l’Union soviétique. L’URSS avait étendu une main de fer sur l’Europe orientale, elle avait privé ses habitants de liberté et de moyen d’expression, ce qui, pour ma mère, était insupportable. Pour ajouter à cela, elle rentrait d’un voyage à Cuba où les premières manifestations de la révolution si prometteuse l’avaient beaucoup déçue. Ainsi, en 1965, de Gaulle était pour elle le seul qui incarnât un esprit de gauche dans lequel elle pût se retrouver. Il s’était engagé dans la décolonisation de l’Algérie et se montrait partisan d’une ouverture vers l’Est, opposé à ce que l’on claque la porte au bloc soviétique. Il n’y avait pas d’autre figure – à l’exception de Mendès France, pour lequel elle ne put pas voter – qui représentât ses idées et ses convictions.

Il faudrait attendre presque une décennie pour qu’un homme incarnât enfin la gauche telle qu’elle la concevait. En 1974, elle vote pour François Mitterrand. Elle réprouve donc tout naturellement l’arrivée de Giscard d’Estaing à la présidence, figurant pour elle tout ce que les égoïsmes de la droite peuvent réunir et engendrer. L’image que ma mère se faisait de la droite et de la gauche se résumait en ces quelques mots : « Pour les gens de droite, la misère est inéluctable ; pour les gens de gauche, elle est insupportable. » Ces sept années de giscardisme ne feront qu’accroître son mécontentement et son indignation, lesquels iront désormais de pair avec un engagement toujours plus marqué à gauche – et pour les socialistes en particulier – qui aboutira, en 1981, à son soutien inconditionnel à François Mitterrand.

Ces « années Giscard » portaient tous les signes d’un pouvoir tendant vers plus d’autorité, plus d’inégalités, le retour de certains privilèges et, surtout, pour ce qui la concernait directement, une imposition qu’elle considérait comme « faramineuse ». Si elle trouvait bien naturel que l’on payât beaucoup d’impôts lorsqu’on gagnait beaucoup d’argent – et elle en gagnait alors énormément –, elle désapprouvait l’usage que l’on faisait de cet argent que l’on « piquait » aux gens, trouvant « très déplaisant que l’on prenne votre argent pour réaliser des missiles ou des petites bombes atomiques » alors que nous possédions déjà de quoi faire sauter trente mille fois la planète. Elle déplorait que l’argent des impôts ne fût pas plus justement distribué, pour l’éducation, la santé, qu’il n’aille pas en priorité aux gens en difficulté – ceux qui étaient « coincés » comme elle disait –, aux hôpitaux, en particulier aux infirmières dont elle allait soutenir le mouvement en 1991, publiant un grand article dans lequel elle prendrait fait et cause pour ces femmes qui manifestaient dans les rues afin de crier leur colère. « Ce sont ces femmes qui vous aident et vous soutiennent dans ces moments capitaux pendant lesquels on est à leur merci et à qui l’on ne peut même pas dire merci. Tout cela est oublié, passé, nié rejeté, tout cela me dégoûte profondément […]. » Ces femmes, écrit-elle encore, « à qui on se confie soi-même, au pire moment de notre vie […] ces femmes à qui l’on demande de nous aider à vivre et d’aider parfois d’autres à mourir […]. L’idée qu’on les paie mal, qu’on les exploite, me paraît épouvantable […]. C’est une étrange époque quand même que la nôtre, où ceux qui apprennent aux enfants à vivre, à découvrir la vie – les professeurs – et celles qui nous aident à y survivre, parfois à la quitter – les infirmières – sont oubliés et maltraités. Plus qu’étrange d’ailleurs, c’est révoltant ».

Vingt ans plus tôt, elle s’était engagée en faveur de l’avortement. En avril 1971, elle signait le Manifeste des 343, une pétition dans laquelle trois cent quarante-trois femmes affirmant avoir elles-mêmes avorté – et s’exposant ainsi à des poursuites pénales – lançaient un appel pour la liberté des femmes à avorter et une prise de conscience du danger que représentait à l’époque un avortement pour le million de femmes contraintes à la clandestinité. Elle s’insurgeait que la question de l’avortement fût devenue une question de moyens financiers. « Si vous avez de l’argent, vous allez en Suisse ou ailleurs et tout se passe très bien ; si vous n’en avez pas, vous devez aller voir la crémière du coin qui connaît quelqu’un qui vous sabote. » Elle trouvait déshonorant de donner la vie à un être humain si l’on n’était pas décidé à le rendre heureux. « On ne peut pas être sûr de rendre un enfant heureux, mais on peut être sûr de tout faire pour le rendre heureux. »

 

Pourtant les engagements de ma mère ne furent pas toujours animés par la colère ou l’indignation. On a parfois reproché à Sagan son peu d’engagement en politique et l’on oublie presque toujours de mentionner ses engagements d’admiration ou d’estime. Ses admirations allèrent ainsi ouvertement et de manière éclatante à des auteurs, des réalisateurs, des cinéastes, des peintres, qu’elle vénérait de toute son énergie et de toute son intelligence. Elle éprouvait un besoin irrépressible de leur exprimer sa profonde admiration. Ils avaient été une telle source de bonheur pour elle qu’il lui fallait absolument les faire connaître à tous afin que le plus grand nombre pût partager ce même bonheur. Quel plus grand témoignage de reconnaissance et de générosité ? Un des plus beaux exemples en est la « Lettre d’amour à Jean-Paul Sartre » qu’elle écrivit en 1980 pour son amie Nicole Wisniak qui avait créé le plus beau et le plus élégant des magazines, Égoïste. « Vous avez écrit les livres les plus intelligents et les plus honnêtes de votre génération, vous avez même écrit le livre le plus éclatant de la littérature française : Les Mots. »

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