Sagan et fils

Westhoff · Chapitre 1 sur 1 · partie 4/7

Pages du PDF

Sagan et fils

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Il pleuvait donc à verse sur la nationale 13 qui nous ramenait vers Paris – l’autoroute de Normandie n’existait pas encore – et la petite Ferrari devait avaler des flaques et encore des flaques, du vent et de la pluie, et cela finit par tellement lui déplaire qu’une fois arrivée en vue d’Évreux, elle se mit à grogner, à tousser et s’arrêta pour de bon. Alors que l’averse redoublait et que nous étions seuls dans l’obscurité au beau milieu de la campagne normande, mon père parvint à pousser la voiture jusqu’à un bas-côté, prit le chien d’une main, les bagages et moi de l’autre, et réussit à nous faire gagner, je ne sais plus par quel miracle, une chambre d’hôtel du centre-ville où nous dormîmes jusqu’au petit matin. Ce sauvetage des eaux est un des souvenirs qui m’ont marqué. De l’âge de cinq ou six ans, il ne me reste que deux ou trois choses en mémoire – dont celle-ci – mêlées à quelques images furtives à propos desquelles je me demande bien pourquoi elles sont toujours là.

À six ans, je suis loin d’imaginer qu’un parfum un peu aigre flotte depuis quelque temps entre mon père et ma mère. Mes parents mènent une vie de patachon, ils se couchent et se lèvent très tard. La vie de ma mère est animée par sa passion d’écrire, par tous les projets déclenchés par la publication de ses livres et à l’époque ils sont très nombreux : elle ne passe pas une journée sans rencontrer un agent, parler avec l’un de ses éditeurs, évoquer une adaptation de l’un de ses romans, répondre à une interview. Mon père, s’il partage toujours avec elle un penchant pour la fête, son occupation de sculpteur est loin de susciter chez lui le même entrain que lorsqu’il vivait seul et il délaisse doucement la sculpture au profit d’une indolence croissante. Depuis qu’il a rencontré ma mère, il s’est éloigné de son métier – à sa décharge, ayant fait le choix de vivre avec ma mère, il a dû renoncer à l’atelier de Montmartre.

C’est probablement en raison de cette douce inertie, du fait de son inconsistance, de son manque de sens des responsabilités – qui vont d’ailleurs de pair avec tout ce qui fait son charme, c’est-à-dire son indépendance et son désintérêt pour les choses matérielles – et à cause de cette inextinguible dépendance à l’alcool, que ma mère va nourrir un agacement croissant à son égard. Durant cette période, mon père doit se sentir plus observé qu’auparavant et, de fait, semble redoubler, accidentellement ou volontairement, de gaffes, d’oublis et de négligences. Ainsi, lorsqu’ils rentrent d’un week-end au cours duquel ils ont dû louer une voiture parce que la leur était en panne, et que ma mère lui demande le lundi matin d’aller rendre la voiture à l’agence de location, un lent processus d’auto-désintégration se met en marche. Pour des motifs que seul mon père connaît, il va tout faire, prétextant mille et une raisons, pour se soustraire à cette demande, ne pas reconduire la voiture, laissant la note de la location grossir et grossir encore pour rien. Ma mère avait beau adorer mon père, elle fut exaspérée par cet incident qu’elle me relata, laissant transparaître son agacement.

Je crois que c’est à cette période que, grâce à sa maîtrise désormais parfaite du français, mon père se lance dans la traduction littéraire. Il partage la vie de ma mère, un écrivain célèbre dont chaque roman est traduit en plus de dix-huit langues, dont l’anglais, sa langue natale. La maison d’édition américaine Penguin Books lui commande la traduction de La Chamade qui paraît aux États-Unis en 1966 et du Garde du cœur qui sera publié deux ans plus tard. De ces deux versions en langue anglaise on dira qu’elles sont parfaites pour un traducteur dont c’étaient les tout premiers travaux. Jean Dubuffet, qui est un ami de François Gibault, lui confie quelques années après la traduction d’un très gros ouvrage que l’artiste a lui-même rédigé et sur lequel mon père piétine des mois, ne voyant pas le bout d’un travail qui lui cause les plus grandes difficultés. Nous avions passé tous les deux quinze jours en Normandie au moment de Pâques, durant lesquels je faisais des tours de vélo et jouais au ballon avec le chien tandis qu’il s’arrachait littéralement les cheveux dans la grande pièce de la maison, où il avait installé sa Remington électrique à boule. Je devais avoir quatorze ans et je garde toujours cette image de lui, assis à la table qui servait aux grands dîners de l’été, la tête dans les mains, ayant sombré dans une sorte de désespoir profond et inextricable. Cet ouvrage massif, me disait-il, était un véritable cauchemar, redoutable enchevêtrement de théories abstraites et de termes techniques abscons auxquels personne ne comprendrait de toute façon jamais rien.

Ma mère fit aussi tout ce qu’elle put pour que mon père travaille. Lui ayant offert une vie facile, drôle et insouciante depuis bientôt sept ans, et sachant qu’il n’était pas pourvu des qualités d’un grand travailleur, elle se doutait que cela ne serait pas facile. Elle lui trouva néanmoins un poste de rédacteur-concepteur chez Publicis, une grande agence de publicité dont les bureaux se trouvaient en haut des Champs-Élysées. Ce job était a priori idéal pour mon père qui ne manquait jamais d’idées originales ni d’humour, et qui adorait manier la langue française et ses subtilités. Au cours d’une réunion où tout le monde s’échinait à trouver un mot qui évoquerait la fraîcheur et la nouveauté pour un nouveau yaourt, mon père se serait subitement écrié : « Yoplait ! » J’ai toujours cru, et suis encore convaincu, que c’est bien lui qui a découvert ce nom aujourd’hui si célèbre. Il a également suggéré, quelque temps plus tard, l’idée d’une gamme de pansements à la teinte foncée, et donc plus discrets, à l’intention des gens de couleur. Une idée qui n’eut pas de suite, à son grand regret.

Au fil des semaines, ses apparitions dans les bureaux de Publicis se font de plus en plus rares à mesure qu’il investit le café en bas de l’agence. Il doit apprécier d’y trouver de nouvelles têtes chaque jour, une atmosphère moins hiérarchisée, des conversations plus pittoresques, une humanité plus insouciante qui lui ressemble davantage. La relation de mon père à l’alcool commence à alarmer ma mère. Elle n’y voit pas tant la cause de ses sottises répétées qu’un très mauvais présage pour son avenir d’homme élégant, distingué et cultivé. Impuissante, elle regarde Bob, son compagnon depuis huit ans et le père de son fils, s’enfoncer dans une forme de destruction accélérée. Elle parvient à le convaincre de se faire soigner et, aux grands maux les grands remèdes, mon père subit une intervention chirurgicale consistant en la pose d’un implant sur l’estomac, une sorte de médicament permanent qui provoque nausées et vomissements à la première goutte d’alcool absorbée. Et preuve en est absolument faite car, quelques jours seulement après son opération, mon père retourne gaillardement à la clinique et demande au chirurgien qui l’a opéré de retirer séance tenante ce corps étranger qui lui rend la vie si saumâtre. Certainement que ce nouveau renoncement de mon père, auquel personne ne peut rien, accroît encore le désarroi de ma mère, d’autant que d’autres tentatives de cures avaient déjà échoué.

Ma mère et moi n’avons sérieusement abordé l’addiction à l’alcool de mon père que beaucoup plus tard. Toutes les personnes de son entourage étaient informées de son état, mais toutes devaient confesser leur impuissance à le convaincre de se soigner. Mon père savait faire preuve d’une résolution et d’une détermination infaillibles lorsqu’on tentait d’intervenir dans ses choix ou que l’on menaçait ses libertés. Et cela faisait longtemps qu’il avait très poliment envoyé au bain tous les conseilleurs, moralisateurs, et jusqu’aux plus bienveillants comme François Gibault, et même ma mère. Tous étaient reconduits dans leur camp d’observateurs impuissants.

Lorsque la tension entre eux devient trop insupportable, mes parents, ayant tous deux en horreur les « scènes », préfèrent fuir plutôt que s’affronter. Mon père prend quelques vêtements, un nécessaire de toilette et va s’installer rue Monsieur, chez son ami François Gibault, le temps que les vilains nuages se dissipent. Ces absences – qui n’étaient jamais très longues – n’ont jamais été aussi douloureuses que tout le monde veut bien le penser ; dans mon souvenir, mon père, qui m’appelait « fiston », a toujours été une présence réconfortante. C’était un papa qui s’occupait de moi, soucieux de son rôle de père et d’éducateur. Son grand attachement à la langue française fit qu’il tînt, dès que j’eus cinq ou six ans, à me former à des exercices d’écriture, d’orthographe et de grammaire. Il montrait alors une attention, une rigueur et une patience exemplaires à ce que je fisse mes devoirs de classe correctement. Aimant aussi passionnément la musique, il m’a fait découvrir un grand nombre d’œuvres classiques. Je lui dois d’ailleurs d’avoir traversé une période d’effroi dont il n’a jamais rien su. Il me fit écouter une fois, puis une autre, puis encore une autre, Pierre et le Loup, de Sergueï Prokofiev, devenu aujourd’hui un classique du genre – il s’agissait de faire découvrir aux jeunes les principaux instruments d’un orchestre symphonique. Dans ce conte musical, chaque personnage, associé à un tempérament qui lui est propre, est attaché à un instrument : l’oiseau et son agilité à la flûte traversière, le chat et son espièglerie à la clarinette, etc. Outre les sonorités graves de certains cuivres, celles dramatiques des percussions – qui s’enflamment à la fin du conte, à l’arrivée des chasseurs – et celles de la clarinette qui me glaçaient le sang, je redoutais le moment où le loup avale tout rond le canard – j’avais déjà eu une expérience sinistre du loup, chez mes grands-parents, avec La chèvre de monsieur Seguin que Julia me lisait le soir avant de m’endormir. Mon éducation musicale, que se partageaient mes parents, fut donc liée à la crainte : peur du loup avec mon père, peur de notre professeur de solfège avec ma mère – nous prenions tous les deux des cours de piano, d’un ennui terrifiant, qui furent d’ailleurs assez rapidement abandonnés.

En 1969, ma mère et moi avons quitté l’avenue de Suffren pour aller nous installer dans le XVI arrondissement, rue Henri-Heine, dans une e

haute et étroite maison particulière avec jardin privatif. Mes parents vécurent leur seconde fausse séparation. Après avoir divorcé en 1962 et poursuivi leur vie commune, ils n’allaient plus vivre sous le même toit mais poursuivraient leur relation amoureuse. Mon père et ma mère, de leurs aveux, allaient ainsi demeurer amants très longtemps après cette seconde rupture.

Mon père et moi allions désormais nous voir à des moments choisis, privilégiés. Nous avons rapidement décidé de nos rendez-vous hebdomadaires : à l’époque, les écoliers étaient libres le jeudi, ce serait donc le mercredi soir ou le jeudi pour déjeuner, et ce serait parfois aussi le week-end. Chaque sortie avec mon père avait un vrai parfum d’aventure. Il organisait le transport – et je trouvais très excitant de prendre un taxi, cela me changeait de monter toujours dans l’Austin avec Oscar – et le repas – il dénichait toujours des lieux originaux. Nous allions par exemple au Western, le restaurant américain de l’hôtel Hilton de l’avenue de Suffren, qui proposait une succulente cuisine des États du Sud des États-Unis (Texas, Louisiane et Nouveau Mexique) à base d’énormes côtes de bœuf marinées, de chilis de haricots rouges et de pains de maïs légèrement sucrés ; nous allions aussi dans un restaurant japonais, un teppanyaki du boulevard Saint-Jacques où le chef découpait puis faisait cuire des morceaux de bœuf, de poulet, de crevettes et de légumes sur une plaque de métal avant de les envoyer directement dans notre assiette. Nous finissions le plus souvent l’après-midi au cinéma avec un film qu’il choisissait toujours avec soin, car je ne me rappelle pas m’être ennuyé ni avoir jamais été transi de terreur sur mon siège. Nos rendez-vous hebdomadaires se répétèrent et devinrent de vrais moments privilégiés. Je grandissais, changeais, m’affirmais, je devenais un homme, et un jour il ne fut plus question que je l’appelle « daddy ». Ce serait désormais « dad », qui correspondait mieux à un jeune homme. Nous parlions assez rarement en anglais. Il ne le souhaitait pas et c’était mieux ainsi parce que je parlais un anglais scolaire, sans ressemblance avec l’anglais réel, celui que l’on entend dans les rues de New York ou dans les films. Il semblait difficile pour mon père de s’exprimer dans sa langue maternelle, à l’image de ce voyage qu’il fit avec ma mère à Manhattan au cours duquel il avait refusé de prononcer le moindre mot d’anglais de tout le séjour. Ce fut elle qui dut parler, et même parler pour lui, obligée de se dépatouiller avec son anglais maladroit pour demander son petit-déjeuner au téléphone le matin et donner les adresses aux chauffeurs de taxi. Bien que cette histoire puisse paraître comique, elle me jura cependant qu’on ne l’y reprendrait plus.

Mon père et moi avons eu nos premières conversations un peu sérieuses vers mes douze ou treize ans, lorsque ma mère recueillit rue Guynemer une ravissante jeune femme d’origine sud-africaine un peu égarée, Françoise Jeanmaire. Sensible, pleine de charme, de naturel, de gaîté et de générosité, Françoise était convoitée par un grand nombre de garçons dont certains, comme Bernard Frank ou Jacques Delahaye, étaient des connaissances de ma mère. Françoise Jeanmaire a ainsi collectionné les aventures, les « petits copains » comme j’entendais dire, et, si je mets de côté Bernard Frank, la malheureuse rencontrait et s’amourachait le plus souvent des garçons les moins recommandables. C’est en se laissant entraîner par l’associé et le patron du frère de ma mère, Albert Debarge, qui dirigeait à l’époque un très important laboratoire pharmaceutique, qu’elle aurait été initiée aux substances toxiques que l’on imagine ; aussi puissant et cynique qu’elle était aimante et perdue, il l’entraîna là où il voulut. Alors qu’elle amorçait la pente la plus dangereuse, ma mère vint l’extirper des griffes de cet homme. Françoise vint donc habiter chez nous, rue Guynemer, en face du Luxembourg. Ma mère veilla à la protéger mais elle ne put rien lorsque Françoise tomba éperdument amoureuse d’un jeune homme, lui aussi toxicomane, qui fit une nuit une overdose dans les toilettes d’un célèbre cabaret parisien. La mort de ce garçon, qui eut lieu alors que le spectacle sur scène battait son plein, sema un tel trouble et une telle panique chez les propriétaires du cabaret qu’il fut décidé de sortir le corps des toilettes et de le porter, allongé, en triomphe à travers la salle dans un numéro de danse improvisé pour éviter de répandre la panique dans le public. Mais lorsque à cinq heures du matin Françoise Jeanmaire apprit la nouvelle, elle avala une grande quantité d’hypnotiques et tomba dans un semi-coma. J’ignore comment on s’aperçut à temps de son geste, mais je fus réveillé en sursaut aux lueurs de l’aube par une agitation inhabituelle dans la maison. J’entendais les voix de gens affairés derrière la porte de ma chambre. C’étaient les médecins secouristes et les pompiers qui prenaient soin d’elle. On vint me chercher, on me prit par la main et je fus éloigné de cette partie de l’appartement par Thereza. Les pompiers avaient investi le couloir qui menait au bout de l’appartement que je partageais avec Françoise ; des malles de matériel médical, des bouteilles d’oxygène et un brancard étaient déposés devant sa chambre, et un médecin tentait de la réanimer. Une telle scène, cette proximité avec la mort, aurait dû choquer le jeune enfant d’une dizaine d’années que j’étais alors. Pourtant, privilèges de l’âge et du fait que j’étais un garçon, je crois que je fus plus impressionné par les casques, les tenues de cuir et les équipements des pompiers que par le drame qui se déroulait sous mes yeux.

Françoise Jeanmaire fut sauvée. Après un court séjour à l’hôpital, elle revint chez nous et parvint, au bout de quelques mois, à se sauver toute seule : elle rencontra un riche Anglais dont elle tomba très amoureuse. De ce jour, elle ne toucha plus aux drogues. C’est probablement depuis cet épisode tragique du suicide raté de Françoise Jeanmaire, et au fil de nos rencontres qui suivirent, que je m’aperçus que mon père exécrait tout ce qui touchait aux drogues et aux stupéfiants. Il me mit en garde contre leurs effets et leurs conséquences, et me fit promettre quasi solennellement de ne jamais y toucher en aucune circonstance. Ses avertissements alarmistes et répétés me paraissaient parfois bien injustifiés, d’autant que ces sermons finirent par être lancinants. J’étais étonné de voir avec quelle obstination il y revenait sans cesse, n’ayant lui-même jamais touché à ces produits, à l’exception d’une ou deux fois par inadvertance, dont une lors d’une soirée chez ce Debarge. Le peu qu’il me révéla de cette nuit, où il était accompagné de ma mère, évoquait un « cauchemar » absolu et un terrible sentiment d’impuissance. Mon père considérait, à juste titre, que la drogue provoquait des ravages, affectant les comportements humains, détruisait les amitiés. La drogue avilissait, moralement et physiquement, elle rendait obsessionnel, égoïste et finissait par vous isoler du monde. Il lui était intolérable que Françoise Jeanmaire, une jeune femme aussi belle et pleine de vie, pût devenir un jour une sorte de chiffe molle, malingre, malade, aigrie et coupée des autres. Je pense aussi que mon père avait dû parfois souffrir des effets secondaires de l’addiction que ma mère baladait depuis son accident ; il avait dû endurer ses brusques écarts d’humeur, ses caprices aussi soudains qu’inexpliqués, des conduites suffisamment étranges que seule une consommation de substances toxiques pouvait expliquer.

 

Quand, au début des années 1970, mon père s’installe au 3 de la rue Monsieur, dans l’hôtel de Saint-Simon, chez François Gibault, il ne sait pas encore qu’il s’agit d’un déménagement définitif, sans retour vers ma mère. Depuis que mes parents partagent leur vie de jeunes divorcés avenue de Suffren, lorsque les relations entre eux exigent une séparation de quelques jours ou même de quelques heures, François prête à mon père son écoute, son amitié et un espace privé composé d’une chambre, d’un bureau et d’une salle de bains indépendante. La rue Monsieur est un sanctuaire. Au fil des visites, je suppose qu’il découvre en François plus qu’un véritable ami. Ils partagent le goût de la musique, le goût de la peinture, le goût des voyages. Ce sont deux originaux qui savent prendre leurs distances quand il le faut, qui se rejoignent dans leur crainte des conventions, leur générosité, leur humour, leur souci de l’autre, leur humanité. Peut-être est-ce François, qui travaille déjà à l’œuvre de Céline, qui fait découvrir à mon père cet auteur dont il deviendra le biographe officiel.

Dès son arrivée dans ce nouveau quartier, mon père se lie avec tous les voisins, les gens qu’il voit au café – où il passera bientôt une grande partie de son temps. Sociable, intelligent, généreux et facile d’accès, il est tout de suite adopté. Indifférent aux apparences et aux fortunes, il se montre aussi affable et naturel avec les princesses qui habitent les plus beaux hôtels particuliers de sa rue ou avec le roi Norodom Sihanouk auquel il rendit visite au cours d’un voyage officiel en compagnie de François, qu’avec les ouvriers, le gardien d’immeuble ou les gardes républicains logés rue de Babylone – ces « gardes », comme il les appelait, vont d’ailleurs demeurer pour moi, durant une longue période de mon enfance, un vrai mystère : pourquoi fallait-il qu’il y ait des gardes rue de Babylone et qu’y avait-il donc de si précieux à protéger dans cette rue ? – ou les chauffeurs de l’ambassade de Tunisie toute proche. Par tous, il est considéré avec la même déférence, le même égard et la même affection. Combien de fois ai-je entendu : « Votre père était un homme si gentil, si bien élevé et si humain » ? Aussi fus-je extrêmement attristé et choqué par les propos d’un biographe qui prétendit que mon père était « un touriste resté étranger à lui-même, n’occupant aucune place, traversant l’existence sans laisser plus d’empreintes qu’un chat de gouttière ». Mon père avait bien pris une vraie place : celle du cœur, de l’amitié, de l’intelligence et de la générosité.

Une fois mon père définitivement installé rue Monsieur et moi rue Henri-Heine, nous continuons de nous voir et de nous parler de plus en plus. Il me fait partager sa passion pour les œuvres classiques – lyriques surtout –, reconnaissant immédiatement les voix des barytons, ténors et sopranos de la planète dont vous ne soupçonniez pas l’existence la minute d’avant. Il est incollable sur Puccini, Verdi, Wagner, Bellini. Il voue une véritable passion à l’opéra, qu’il a la chance de pouvoir partager avec son ami François, lequel l’emmène à chacune des représentations de l’Opéra Garnier, puis, plus tard, de l’Opéra Bastille. François introduit mon père dans des cercles de mélomanes très fermés qui construisent une vraie vie autour de la musique. Ils organisent des escapades pour se rendre à une représentation de Don Giovanni à Vienne ou pour écouter Plácido Domingo ou Luciano Pavarotti à Londres ou Milan, et mon père est toujours du voyage. Très vite, son goût et la finesse de son oreille font de lui la référence musicale absolue du groupe. Lorsque, à l’entracte ou après le spectacle, on s’interroge sur le nouveau soliste – est-ce un baryton ou un ténor ? – ou sur le nombre de violons, immanquablement quelqu’un dit : « Allons voir Bob, il saura ! » Et mon père ne manque jamais de répondre, sans la moindre hésitation, à toutes les questions et d’ajouter que, ce soir-là, la clarinette basse n’était pas tout à fait juste…

Lorsqu’il me prit par la main et m’emmena pour la première fois à l’Opéra Garnier voir La Bohème de Puccini, je devais avoir quatorze ans. J’étais bien sûr heureux et je me sentais très flatté. J’imaginais la salle de l’Opéra comme un lieu à part, sombre et réservé à quelques initiés, où se jouait chaque soir, sous des yeux aiguisés et des oreilles qui devaient l’être tout autant, une sorte de liturgie mystérieuse composée de mille sons, mille costumes et mille lumières. Et je fus ravi car tout était là ; tout ce que j’avais imaginé en écoutant plus de cent fois La Bohème avec ma mère, dans la Mercedes sur nos fameuses cartouches huit pistes, était absolument conforme à la représentation que j’avais devant moi sur la scène de l’Opéra de Paris. Nous retournerions à Garnier un petit nombre de fois jusqu’à ce que soit décidée l’ouverture de l’Opéra Bastille. Mon père me laissait choisir, Verdi, Puccini, Gounod, Mozart, Wagner… Je crois que la dernière représentation lyrique que nous ayons vue ensemble fut La Flûte enchantée de Mozart dont Bob Wilson avait changé tous les repères classiques de l’adaptation et de la représentaion.

Ainsi, vers l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, sous l’impulsion de Bob Wilson, de Mozart, du directeur de l’Opéra de Paris et de François Gibault, je commençais à partager les goûts de mon père pour la musique, en même temps que, sous l’impulsion du directeur de mon école qui nous préparait au bac de français, je commençais à partager les goûts de ma mère pour la littérature et à parler de livres avec elle. Et lorsque je dînais avec mon père, je lui demandais son opinion sur les ouvrages que ma mère m’avait proposé de lire, et lorsque je m’entretenais avec ma mère, je lui parlais d’opéra et lui demandais ce qu’elle pensait de telle ou telle pièce.

Au cours de mon année de seconde, au prétexte que de bien mauvais résultats étaient apparus, j’avais demandé à quitter le cours Saint-Sulpice que je fréquentais depuis six ans, pour aller dans une boîte à bachot qui, pensais-je, me garantirait une terminale brillante et une réussite tout aussi brillante à l’examen final. Rendez-vous fut pris entre le directeur de l’école – il s’appelait M. Poulain et ressemblait trait pour trait à Henri Flammarion, l’éditeur de ma mère avec lequel elle était fâchée à mort –, et mes parents pour lui annoncer mon départ de son établissement. Lors de ces rendez-vous avec les directeurs d’école, qui se reproduiraient un grand nombre de fois à compter de ce jour-là, ma mère convoquait mon père, le renvoyant brutalement à ses devoirs de père autoritaire et attentif aux notes de son fils. Il ne parlait presque pas et affichait cette mine très perplexe qui devait malgré tout donner au directeur l’impression d’un père plus que soucieux de la scolarité de son fils. Lorsque ma mère me demanda de justifier mes mauvais résultats en français, je répondis que les textes ne me plaisaient pas, que certains auteurs étaient trop barbants. Elle demanda donc à voir la liste des auteurs que nous devions étudier et elle tomba au premier coup d’œil – et par chance – sur Les Nouveaux Aristocrates de Michel de Saint-Pierre. J’ignore encore les raisons du dédain de ma mère pour cet écrivain, mais il eut pour effet que je quitte le cours Saint-Sulpice pratiquement sur-le-champ.

OceanofPDF.com

10

 

Mon départ du cours Saint-Sulpice amorce une période trouble du point de vue de mes études. La boîte à bac que j’avais choisie, le cours Charlemagne, réunissait une large majorité de cancres de bonne famille dont les principales préoccupations étaient de sortir et de s’amuser. Or, je ne sais si ce fut une volonté de ma mère ou de mon père, mais curieusement, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, je ne suis pas sorti la nuit avant d’avoir atteint ma majorité. J’ai commencé à danser dans les clubs le samedi après-midi – un peu comme le fit ma mère à mon âge à Saint-Germain-des-Prés, à L’Aventure, avenue Victor Hugo, puis à L’Apoplexie, rue François-I – avec tous ces « clampins », er comme les appelait ma mère, que je continuerais de croiser des années plus tard dans le Paris de la nuit. Mais je n’ai vraiment découvert ce qu’était une boîte de nuit qu’au mois de juillet 1980, aux côtés de Bernard Frank, lorsqu’il m’emmena au New Jimmy’s pour la première fois de ma vie. À l’occasion de mes dix-huit ans, ma mère m’offrit une splendide réception dans notre maison de la rue d’Alésia – qu’elle m’avait entièrement laissée avec tous mes amis – où un grand buffet avait été dressé par un traiteur avec des maîtres d’hôtel en livrée qui nous servaient du champagne sur de grands plateaux. Je fus tellement grisé par ma première vraie soirée d’adulte, que j’abusai trop tôt du champagne et fus malade une bonne partie de la nuit. Quelques jours plus tard, ma mère, qui souhaitait que nous pussions fêter mon anniversaire en tête à tête, m’emmena dîner à La Tour d’Argent. Mon parrain, Jacques Chazot, m’offrit un très beau cahier habillé de cuir, d’époque e XIX ; sur la première page, il avait noté ces quelques mots : « Bon anniversaire mon petit chéri, ta vie commence à dix-huit ans. Parrain » et comme je devais être absent, il avait laissé le cahier sur le piano à mon intention. Bernard Frank était tombé dessus par hasard, avait lu la petite note et avait écrit, sur la deuxième page du cahier : « Bon anniversaire mon petit Denis, la vie ne commence jamais par des lieux communs. Bernard. »

J’ai peu parlé de mon parrain, qui fut un parrain exemplaire. Avant ma naissance, il avait été décidé que Jacques Chazot serait mon père devant Dieu. Comme le voulait la tradition, au cas où quelque chose devait arriver à mon père naturel, je serais donc protégé par ce père spirituel – et cela ne pouvait mieux tomber car Jacques avait beaucoup d’esprit. Outre la tendresse, l’attachement et la profonde amitié qu’il avait pour ma mère, Jacques, qui se disait croyant, prit ce rôle très au sérieux. Peu avant mon baptême, il se rendit chez Boucheron pour m’acheter une chaîne et une médaille à l’effigie de saint Denis. Il fut très surpris lorsque la vendeuse lui proposa un saint décapité. Car saint Denis, qui fut le premier évêque de la capitale en 272, fut bien décapité et dut porter sa tête sous le bras pendant six kilomètres avant de s’écrouler à l’endroit où se trouve aujourd’hui la basilique Saint-Denis. Mon parrain, très embêté, demanda à la vendeuse s’il serait possible, à titre exceptionnel, de recoller la tête sur le tronc du malheureux pour graver la médaille.

Jacques se targuait, à juste titre, d’être un parrain modèle, soucieux de ses devoirs et obligations à mon endroit et devant Dieu. Je n’ai pas passé un anniversaire sans qu’il m’appelle ou m’emmène dîner, le plus souvent chez Lipp, et que, tant que dura mon enfance, nous nous rendions au Nain Bleu, le plus beau magasin de jouets de Paris. Je devais avoir quatre ou cinq ans lorsque, m’a-t-il raconté, j’avais impressionné tous les vendeurs du Nain Bleu en « réparant » un bateau électrique qui était en panne dans un grand bassin aménagé spécialement au premier étage du magasin. Je commençais à avoir un certain nombre de jouets à la maison et mon expérience m’avait appris qu’une panne était le plus souvent le fait d’une batterie installée à l’envers, le signe « plus » à la place du signe « moins ». Aussi loin que je me rappelle, Jacques a toujours tenu à ce que je l’appelle « parrain ». Un jour, je devais avoir seize ou dix-sept ans, et par mégarde je l’ai appelé « Jacques ». Il s’est mis dans une colère affreuse en m’expliquant – preuve de sa délicatesse – qu’il ne supporterait pas qu’il y ait la moindre équivoque lorsque nous déjeunions ou dînions ensemble, chez Lipp ou ailleurs. En aucun cas les gens autour de nous ne devaient pouvoir penser ou même supposer que je pusse être son « gigolo » ou un « minet », et il considérait que, son homosexualité étant connue, l’appeler par son prénom et le tutoyer pouvaient prêter à confusion. J’ai bien tenté de le rassurer en lui disant que l’opinion des autres m’était complètement égale, que les mauvaises langues pouvaient penser cela ou autre chose, cela ne changerait rien au fait que je sois son filleul, que l’affection que nous avions l’un pour l’autre était inattaquable. Rien n’y fit. C’était, ce serait toujours « parrain ».

C’est à partir de mes dix-huit ans que j’ai éprouvé le plus grand sentiment de liberté avec mon père. Je lui confiais mes premières histoires amoureuses, qui tournaient parfois mal, et lui demandais conseil ; je m’enquérais des derniers livres qu’il avait lus, des derniers films qu’il était allé voir. Mon père fut toujours un soutien solide et un conseiller précieux lorsqu’il s’agissait de raccommoder mon cœur, d’ouvrir ou d’égayer mon esprit. Il me fit découvrir un des romans qui m’ont le plus bouleversé, La Proie des flammes de William Styron, et je lui en reste infiniment reconnaissant.

Lorsque j’avais fait part à ma mère de cette si délicieuse découverte, elle m’avait dit toute son admiration pour cet auteur. Elle avait d’ailleurs rencontré Styron à Paris à quelques rares occasions et entretenait avec lui une relation assez singulière. Chaque fois qu’ils se croisaient, ils tombaient dans les bras l’un de l’autre, non comme des amants mais comme des amis qui se sont toujours connus, ont toujours tout partagé et ont, de fait, les mêmes réflexes, les mêmes gestes et presque les mêmes mots aux mêmes moments. William Styron, que ma mère me présenta un après-midi de printemps à l’hippodrome d’Auteuil alors qu’il était de passage à Paris, fut saisi d’admiration pour les courses car ce jour marqua une des plus belles victoires d’Hasty Flag. De Styron, la préférence de ma mère se portait sur Un lit de ténèbres, qu’elle considérait comme l’un des plus beaux romans qu’elle ait jamais lu, et contre lequel j’avoue m’être cassé le nez au moins à trois reprises. Par dépit, je m’étais jeté sur La Marche de nuit et Les Confessions de Nat Turner, mais ils me parurent bien moins bons que La Proie des flammes. Sur ma lancée, mon père me conseilla Le Bruit et la Fureur de William Faulkner, dont je venais justement de trouver les deux premiers volumes de la Pléiade dans la bibliothèque de ma mère. Je fus emporté par Faulkner avec presque autant de plaisir, et dévorai dans la foulée Sartoris et Sanctuaire que je plaçai encore plus haut que Le Bruit et la Fureur. Après que je leur fis part de mes appréciations, nous tombâmes finalement tous les trois d’accord sur ce classement. Ma mère avait à ce propos des choix souvent différents de ceux couramment admis. Chez Stendhal, par exemple, qui était un de ses auteurs favoris, elle privilégiait la Chartreuse de Parme, qu’elle m’engageait à lire avant Le Rouge et le Noir qu’elle jugeait secondaire. Chez Hemingway, il fallait que je lise L’Adieu aux armes avant Le Vieil homme et la Mer et chez Duras Les Petits Chevaux de Tarquinia avant L’Amant. Proust avait un traitement particulier. Je devais commencer La Recherche par Albertine disparue plutôt que par Du côté de chez Swann. C’est à l’adolescence, dans le grenier étouffant de chaleur de la maison de bonne-maman à Cajarc, où ma mère passa chaque été jusqu’à ses quatorze ou quinze ans, qu’elle trouva un jour, isolé entre trois ouvrages de Dostoïevski et un de Montaigne, l’un des quatorze volumes de La Recherche de Marcel Proust, Albertine disparue, celui par lequel elle recommanderait par la suite à quiconque n’arrivait pas à lire Proust de commencer. Avec Albertine disparue, disait-elle, on entre directement dans le drame et la péripétie, c’est « la seule fois où Proust donne la voix au hasard et où le hasard se présente sous la forme d’un télégramme : “Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus.” ». Comme Proust revenait souvent dans nos conversations, et avant même qu’il ait pu m’ennuyer ou me rebuter, je rentrai donc de plain-pied dans Albertine disparue avec suffisamment d’a priori pour remettre Du côté de chez Swann à plus tard. Je me suis bien emberlificoté dans Proust, m’y suis senti parfois comme dans un manège avec ces moments où les mots et les phrases vous projettent d’une paroi à une autre de votre pensée, mais j’y ai toujours éprouvé un désir, une forme d’expectative qui tenait mon esprit assez impatient et agité pour que je cherche à m’y emberlificoter toujours plus. On pouvait lire Proust dix fois, disait-elle encore, on n’avait jamais lu Proust.

Les volumes de la Pléiade, très rares chez ma mère, avaient pour moi ce côté austère et mystérieux des livres qui ne bougent que rarement de leur place, peut-être, me disais-je enfant, parce qu’ils existent dans un format plus commode à emporter avec soi. Et le fait qu’ils ne bougent pas de leur place dans la bibliothèque de ma mère était d’autant plus admirable qu’il s’y passait un va-et-vient perpétuel de livres. Car il arrivait chaque semaine de grosses enveloppes ou des cartons entiers remplis de la sélection des éditeurs, du choix des journalistes, de traductions diverses. Par exemple, lorsque ma mère recevait dix exemplaires de La Femme fardée en version slovaque et dix exemplaires d’Un profil perdu en finlandais, il fallait bien leur trouver une place. Ces livres se voyaient relégués sur la toute dernière étagère qui correspondait à celle de l’éternelle solitude. Mais il y avait aussi les livres que ma mère achetait elle-même, ces romans qu’elle partait acheter la nuit, dans sa petite Austin Cooper, à La Hune ou au Drugstore Publicis Saint-Germain, et dont elle rentrait les bras chargés d’immenses sacs remplis à ras bords. Pour en revenir aux volumes de la Pléiade, enfant, j’avais dû en ouvrir un et le refermer aussi vite tant le millier de pages qu’il contenait m’effraya et dut me rappeler les petits missels que nous tenions lorsque ma grand-mère m’emmenait à la messe. J’appris d’ailleurs bien plus tard que les pages de la Pléiade n’étaient autres que du papier bible !

 

En cette période où je découvrais Faulkner, Fitzgerald, Joyce et bien d’autres, j’allais justement avoir tout le temps de lire : je partis pour Aix-les-Milles, non loin d’Aix-en-Provence, afin d’y faire mon service militaire. Mon père avait appuyé ma mère pour que j’accomplisse cette obligation en France, et ce au plus tôt. Ce serait, disait-il, et employant une de ses expressions favorites, « une bonne chose de faite ». Surtout, il se trouvait infiniment soulagé de savoir que je ne me retrouverais pas dans l’armée américaine. Lui-même ancien militaire aux États-Unis, il devait craindre que son « fiston », du fait que l’Amérique ne fut jamais assez tranquille, ne soit envoyé au Panama ou à la Grenade. Il y avait toujours un endroit dans le monde où les États-Unis étaient en bagarre. Bien que ma mère fût tout sauf une militariste, elle insista beaucoup pour que je fasse mon service national. Elle considérait, alors à mon grand dam, que la conscription était fondamentale pour l’éducation des jeunes hommes. Le service militaire a ceci de particulier, disait-elle, qu’il permet, une seule et unique fois dans sa vie, de rencontrer des gens d’origines, de traditions et de milieux totalement différents du vôtre. C’était, pour beaucoup de jeunes garçons, une occasion de s’ouvrir et de découvrir le monde. Elle estimait que ce mélange forcé de tous ces jeunes, de tous ces genres, de tous ces milieux, de tous ces points de vue ne pouvait qu’ouvrir au monde, forcer la compréhension de l’autre et donc la tolérance. Bien que je n’eusse à l’époque qu’une seule envie, celle de filer et de me faire réformer, je passerais six mois sous les drapeaux au terme desquels je finirais par me faire réformer par un psychiatre. J’étais donc, au regard de l’armée, déclaré mentalement inapte. De retour à Paris, ce devait être en mai, je retrouvai enchanté la capitale et ses premiers parfums d’été. Je suis allé voir mon père qui s’alarma de me voir si tôt. Non qu’il fût ennuyé que je ne fusse pas allé jusqu’au bout, mais pour la même raison et de la même manière que quelques années plus tôt, lorsque j’avais eu de mauvaises notes à l’école, et qu’il s’inquiétait de ce que serait la réaction de ma mère.

 

Les dix années qui suivirent furent synonymes de moments privilégiés avec mon père. Nous avions le temps de nous voir, j’étais enfin devenu adulte et nous pouvions parler de tout très librement – même s’il garderait toujours cette pudeur qui lui donnait parfois l’air de ne pas écouter lorsque la conversation ne lui plaisait pas ou l’ennuyait, signifiant qu’il fallait parler d’autre chose. À l’époque, je ne mesurais pas encore vraiment l’ampleur de sa passion pour la musique en général et je regrette aujourd’hui que nous n’ayons pas davantage parlé de musique moderne. Il est vrai qu’en la matière nos goûts divergeaient, car il était exclusivement porté sur la musique classique et l’art lyrique, alors que je n’aimais que la soul, le rock, le jazz classique et le jazz rock, surtout, auquel je vouais une adoration aussi nouvelle qu’entière et que j’élevais au rang d’art classique. Sa culture classique à lui était immense, à la mesure de son goût pour la musique, et la mienne devait être misérable, à l’exception bien sûr des œuvres les plus connues de Mozart, de Chopin, de Strauss et quelques autres. Pouvait-on d’ailleurs parler de quelque chose d’aussi intime que ce que procurait la musique ? J’aurais aimé lui faire écouter l’album Four Corners des Yellowjackets, Lyle Mays de Lyle Mays, Off ramp de Pat Metheny, par exemple, et qu’il se servît de cette prédisposition si grande qui était la sienne pour me dire ce qu’il en pensait vraiment, que ses références classiques fussent confrontées avec ces compositions considérées comme les plus inventives par beaucoup de passionnés de jazz moderne. À l’exception de l’opéra, nous n’avons jamais assisté ensemble à un concert de musique moderne et je me demande bien quelle aurait été sa réaction si je l’avais emmené dans une de ces salles où la musique est si forte et le public parfois si agité.

À partir de 1987 ou 1988, je ne sais plus très bien, sa santé s’est brusquement dégradée. Il commença à se plaindre de ses jambes, rencontra des difficultés pour marcher sur de grandes distances. Ses artères se bouchaient irrémédiablement à cause d’une consommation conjointe d’alcool et de cigarettes qu’il n’avait jamais voulu freiner. Il fut décidé de lui faire un pontage veineux, de contourner cette canalisation bouchée en greffant une autre canalisation par laquelle le sang pourrait circuler. Son opération fut une réussite et mon père retrouva l’usage de ses jambes. Nous sommes allés dîner un soir à Montparnasse, comme nous le faisions si souvent, et alors que nous marchions sur le boulevard pour trouver un taxi, mon père m’a interpellé et m’a dit : « Denis, j’ai piqué un cancer. »

Les analyses réalisées à l’occasion de son opération des jambes avaient révélé la maladie dans la gorge et les intestins. Encore convalescent, il dut commencer un traitement très lourd et contraignant, et de manière presque quotidienne, à l’institut Gustave-Roussy de Villejuif. J’étais accablé qu’il soit obligé d’endurer tout cela, mais plutôt confiant car les choses semblaient prises assez tôt et mon père était entre les meilleures mains. Au début du mois de décembre 1990, il entra à l’hôpital pour une série de nouveaux examens qui allaient durer quelques jours.

Mon père n’allait jamais sortir de l’hôpital. Quelques jours avant Noël, François Gibault et moi avions appris que, finalement, son état ne lui permettait pas de renter chez lui. Je suis donc passé le voir à Villejuif, ce devait être la veille du 24, et je le trouvai dans un état affreux, si affreux en réalité que mes yeux virent une chose et que ma conscience en vit une autre. Mon père était en train de mourir et je ne le perçus pas. Je le refusai, absolument. Je l’ai quitté dans l’après-midi et suis parti pour la province. François, resté auprès de lui, m’a téléphoné dans la soirée pour m’annoncer que mon père était mort.

OceanofPDF.com

11

 

Le début des années 1970 marque l’amorce d’un troisième grand virage dans la vie de ma mère. Une nuit de 1974, elle eut un accident – heureusement sans gravité – avec la Maserati Mistral alors qu’elle roulait à vive allure vers la Normandie sur une route départementale déserte. La voiture a glissé, s’est mise à tournoyer, avant que l’avant gauche ne vienne heurter une glissière à l’endroit exact où, une à deux heures plus tôt, un camion avait eu un accident et laissé une grosse flaque d’huile sur la chaussée. La Maserati fut sérieusement endommagée par le choc, il aurait fallu pour la sauver la passer au marbre. Ma mère ne souhaita pas prendre le risque de conduire une voiture qui pût être désaxée. L’abandon de la Maserati marqua le déclin de la longue histoire d’amour entre ma mère et les voitures de sport. Désormais, son goût la porterait vers de grosses américaines décapotables, plus confortables et silencieuses, et dont les sensations évoquent plus celles d’un bateau que celles d’une voiture de courses.

Mais il n’y eut malheureusement pas que la séparation d’avec sa Maserati Mistral, laquelle paraît bien futile au regard du reste. Il y avait eu, deux ans auparavant, la disparition de Paola, sa meilleure amie, sa tendre complice de tant d’années, emportée par un cancer en quelques mois. Il y eut, à peu près au même moment, la séparation douloureuse d’avec Elke que nous ne vîmes pour ainsi dire plus à la maison du jour au lendemain. Si elle repassa encore quelques rares fois, ce n’était plus pareil. Enfin, c’est également à cette période que ma mère commença à s’agacer de payer autant d’impôts. Non qu’elle fût opposée au principe en lui-même, mais elle était révoltée par certaines injustices, certains déséquilibres devenus flagrants depuis l’arrivée de Giscard au pouvoir. À tel point qu’elle songea à quitter la France, à devenir une exilée fiscale et à partir s’installer en Irlande, un pays de nature et de beauté sauvage, un peu éloigné de tout, dont les habitants sont accueillants, aiment faire la fête et se montrent peu soucieux des questions matérielles. L’Irlande était finalement aussi retirée que le Lot et aussi verte que la Normandie. Nous fûmes si près de l’exil à ce moment-là que nous avons réalisé deux longs séjours de repérage sur la côte ouest, près de Killarney, pendant l’été. Ma mère avait loué une grande maison très basse qui donnait sur une longue baie. À l’exception de longues promenades sur la plage déserte, de quelques randonnées à cheval et parties de pêche en rivière, il n’y avait pas grand-chose à faire hormis nous rendre le soir au seul pub du village, à quelques kilomètres de la maison, où nous nous réfugiions près de la cheminée. J’ai encore en mémoire cette odeur si particulière un peu sucrée de tourbe fumée qui dominait la campagne irlandaise. Ma mère n’acheta pas de maison en Irlande et nous ne devînmes jamais exilés fiscaux.

La même année, elle avait commencé à se plaindre de douleurs aiguës et persistantes au ventre. On lui fit de nombreux examens et on découvrit une pancréatite (la douleur est si intense que, dix-sept années plus tard, ma mère fera croire à Peggy Roche, mourante, qu’elle souffre du même mal). Ma mère fut opérée à l’automne et de ce jour, il lui fut formellement interdit de boire ne serait-ce qu’une goutte d’alcool, qu’il s’agît de vin, de whisky ou de tout autre chose, et quelle que fût la quantité consommée. Cette interdiction brutale fit perdre à ma mère un partenaire de fête qu’elle côtoyait depuis suffisamment longtemps pour qu’il soit devenu un vrai compagnon. « L’alcool a toujours été pour moi un bon complice. Et aussi un élément de partage, comme le pain et le sel. » L’alcool peut vous donner un coup de fouet, vous donner un petit élan pour ouvrir une porte vers quelqu’un, il permet d’accélérer la vie et ma mère allait toujours vers ce qui permettait d’aller plus vite. À la maison, nos invités buvaient le plus souvent un whisky sec ou accompagné de glace, qu’il fût trois heures de l’après-midi ou huit heures du soir, qu’ils fussent journalistes, notaires, agents ou médecins.

Je n’ai aucun souvenir de ma mère buvant, pas plus que je ne me la rappelle titubant, proférant des incongruités ou se comportant de manière choquante ou déplacée. Je n’ai même jamais remarqué, au fil de toutes ces années, que l’alcool pût avoir un quelconque effet distordant ou avilissant sur les adultes qui en consommaient et qui m’eût tenu éloigné de lui par crainte de devenir comme eux. Ils étaient souvent gais, riaient facilement et semblaient beaucoup s’amuser, mais n’était-ce pas surtout parce qu’ils étaient spirituels et que l’alcool ne faisait qu’accélérer leur drôlerie ?

Après son opération du pancréas, afin d’aider ma mère à prendre une distance définitive avec l’alcool, on l’envoya dans une sorte de clinique, aux environs de Montlhéry. Cet endroit était dépourvu de tout, sauf de tristesse et d’ennui. Le fait qu’elle dût définitivement arrêter de boire, la disparition de Paola, la mésentente avec Elke, une remise en question plus profonde sur la vie alors qu’elle venait d’avoir quarante ans et qu’elle se demandait si elle pouvait encore plaire, tout cela s’était accumulé très brusquement. À Montlhéry elle se sentit si abandonnée, si triste, que les rares personnes autorisées à lui rendre visite repartaient indignées et inquiètes. Elle dut rester deux ou trois semaines enfermée dans cette clinique comme en prison, cloîtrée, sans téléphone, coupée du monde. Elle avait pour compagnon de pension Michel Polnareff, lui aussi enfermé et probablement pour des raisons similaires. Il y avait, au rez-de-chaussée de la clinique, un salon avec un piano. La nuit, ma mère et lui se retrouvaient dans cette grande pièce pour bavarder, et Polnareff se mettait au piano. Ce fut Marylène Detcherry qui parvint à convaincre tout le monde qu’il fallait à tout prix sortir ma mère de cet endroit, faute de quoi elle serait trop déprimée et ne se remettrait pas.

C’est cette même année, en 1975, que nous quittons la rue Guynemer pour nous installer rue d’Alésia dans le XIV arrondissement. e

OceanofPDF.com

12

 

 

Outre les toutes premières semaines de ma vie où mes parents s’étaient installés boulevard Malesherbes, me confiant aux bons soins de ma grand-mère pendant qu’ils sortaient faire la nouba, je passai une grande partie de mon enfance et de mon adolescence chez mes grands-parents. Le « boulevard Malesherbes », comme nous l’appelions, était un immense appartement haussmannien où les Quoirez avaient emménagé en 1930. Il était séparé en deux parties distinctes, une partie réception composée d’une entrée – que mes grands-parents appelaient le « vestibule » –, d’un très grand salon à la moquette rouge sombre et aux meubles imposants – que j’étais quasiment le seul à occuper lorsque j’y installais mon circuit 24 –, d’un petit salon où trônait une télévision – que nous n’allumions jamais – et qui servit de chambre et de bureau à ma mère après Bonjour tristesse ; c’est dans cette pièce qu’elle reçut les journalistes et fut photographiée, notamment par Jacques Rouchon, de l’autre côté de l’entrée, et d’une grande salle à manger avec véranda qui donnait plein ouest et faisait de cette pièce la seule emplie de lumière où ma grand-mère aimait à venir lire l’après-midi, et laisser le soleil lui chauffer les chevilles. L’autre partie de l’appartement était la partie privative. Celle-ci était étroite, longue et sinueuse, organisée autour d’un long couloir de vingt-trois mètres – que ma mère disait avoir mesuré à force de l’arpenter – et sur lequel j’avais moi-même émis des suppositions sur la distance que Julia, la gouvernante, avait dû y parcourir depuis son entrée au service de la famille, en 1932. (Et j’étais arrivé au résultat incroyable de douze mille cinq cents kilomètres.) Le couloir distribuait les pièces privatives de la maison : un office, une salle d’eau, la chambre de ma grand-mère, une chambre d’enfants – où j’habitais le jeudi et le week-end –, la chambre de mon grand-père, la chambre de Julia et, tout au bout, une grande cuisine.

Pierre et Marie Quoirez se montrèrent toujours d’une extrême tendresse et d’une extraordinaire attention à mon égard, ce qui ne fut pas toujours le cas avec leurs autres petits-enfants. Je pense pourtant que ma grand-mère aimait et aurait pu cajoler tous les enfants de la terre, à l’inverse de mon grand-père qui « avait ses têtes » et savait être dur, injuste et parfois aussi cruel avec ses petits-enfants qu’il l’avait été avec ses deux aînés, Suzanne et Jacques. J’étais le petit-fils préféré. Était-ce parce que j’étais moi-même le fils de leur favorite ? Était-ce parce que j’étais « le der de la der » ? Sachant la vie « dissolue » que menait sa fille, les couchers et les levers à des heures indues et tous ces gens autour d’elle qu’elle devait imaginer infréquentables pour un petit garçon de mon âge, ma grand-mère avait-elle décidé de me protéger ? Quoi qu’il en fût, Pierre et Marie Quoirez ont été des grands-parents merveilleux. Je me suis glissé entre eux et me suis réchauffé de leur présence tout au long de mon enfance. Je profitais largement de leurs attentions, de leur tendresse, de leur humour aussi. Tous deux avaient une grande liberté d’esprit, ce qui voulait dire une certaine tolérance, et beaucoup d’originalité, pour ne pas dire d’excentricité.

Continuer : partie 5 sur 7