Sagan et fils
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
En 1962, après ma naissance et après la disparition de René Julliard, sur les conseils de l’une de ses amies, et peut-être soucieuse de mettre un peu d’ordre dans ses affaires, elle confie à Elie de Rothschild, le frère d’une amie, les difficultés qu’elle rencontre à ne pas voir disparaître tout ce qu’elle gagne. C’est à compter de cette période qu’elle se met sous une forme de tutelle volontaire. Une personne de la banque Rothschild, où ses comptes sont dorénavant à l’abri, est chargée d’éviter tout excès de dépenses, ces excès qui entretenaient les rumeurs ainsi que toute une bande d’amis. Tout cela finissait par provoquer ce qu’on appelle des « ennuis d’argent » et l’inquiétude de ses proches. Désormais, elle n’a plus de chéquier, mais elle n’a plus non plus à se soucier de ses dépenses. C’est cette personne, Marylène Detcherry, attachée à la banque Rothschild, qui paie tout : « Les poireaux, l’assurance des voitures, la maison. Quand je hurle, on m’envoie mille francs [de l’époque] d’argent de poche. Et là s’arrêtent mes rapports avec le quotidien. […] Autant je trouve l’usage de l’argent bien agréable, autant les problèmes de comptabilité me paraissent froidement ennuyeux. »
Au cours des semaines qui ont suivi ma naissance, ma mère a déménagé et nous sommes allés habiter rue de Martignac, à quelques mètres de la basilique Sainte-Clotilde. Je n’ai aucun souvenir de ce lieu. Il m’arrive encore de passer dans la rue de Martignac et de m’y arrêter pour chercher, dans ces façades blanches et ces quelques arbres qui sommeillent au pied du clocher, un souvenir qui éveille ma mémoire.
À la même époque, immédiatement après le Salon de l’auto, ma mère a acheté une des toutes premières Jaguar Type E coupé sortie en France – dont je n’ai pas de souvenirs – et avec laquelle elle est descendue dans le Midi avec son frère à la fin de l’été. Les autoroutes A6 et A7 n’existaient pas encore et il fallait prendre la nationale 7, sans doute mal éclairée et plus étroite qu’aujourd’hui, éviter les voitures tout aussi mal éclairées et plus lentes. Ma mère me raconta que lors de ce voyage pour Saint-Tropez, ils s’arrêtèrent dans un petit garage au bord de la route et demandèrent au garagiste, complètement épaté par cette première Type E, de bien vouloir faire quelques trous dans le pot d’échappement pour que la Jaguar fasse un peu plus de bruit. Ma mère et son frère se firent copieusement rabrouer par l’homme de l’art qui refusa catégoriquement de commettre un tel sacrilège sur une voiture aussi récente et belle. Elle n’a pas gardé le coupé Type E très longtemps, l’échangeant pour le même modèle en décapotable et en gris clair, qu’elle conserva jusqu’en 1965. Puis elle donna cette voiture à Georges Pompidou, ami de la famille, lequel, grand amateur d’art contemporain, devait être subjugué par la ligne de la Jaguar. La même année, avec les gains de La Chamade, elle s’acheta le petit cabriolet Ferrari California.
Quelques semaines seulement après ma naissance, au mois d’octobre 1962 très exactement, un autre événement survint qui bouleversa ma mère. Jamais elle ne parla – du moins publiquement – de cette crise qui la fit passer par une période de terrible angoisse. Cependant il nous arriva par la suite et assez fréquemment, lorsque j’eus l’âge et la maturité suffisants, d’évoquer ensemble ce qu’on appela « la crise de Cuba ». Il suffisait que nous l’évoquions pour avoir tous deux la chair de poule. Je m’étonne que la chose n’ait jamais été abordée dans les différentes biographies consacrées à ma mère. La seule explication plausible est qu’elle n’aimait pas partager ce qui lui était le plus désagréable. Je n’étais alors qu’un bambin de quelques mois, ce qui ajouta peut-être à son affolement, mais si les événements prirent une telle importance à ses yeux, ce ne fut pas uniquement par inquiétude pour moi. Ce qui la paniquait, c’étaient les conséquences épouvantables auxquelles auraient pu conduire ce bras de fer entre les États-Unis et l’Union soviétique. En octobre 1962, les Russes tentèrent d’acheminer et d’installer des missiles nucléaires sur l’île de Cuba, à quelque deux cents kilomètres de la Floride. (On suppose désormais que c’était en réponse au fait que les Américains aient installé, un an plus tôt, des missiles en Turquie et en Italie, capables d’atteindre l’Union soviétique.) Ces fusées russes pointées sur le territoire américain provoquèrent une telle tension qu’ils placèrent le monde au bord de la guerre nucléaire pendant plus d’une semaine. Terrorisée à l’idée d’un conflit de grande ampleur entre les deux puissances, ma mère allait demeurer toute sa vie épouvantée par la possibilité d’une telle folie. La conscience qu’elle avait de ce danger était sans doute beaucoup plus pleine, beaucoup plus entière, que chez la plupart des gens de son entourage. Il y eut un jour en particulier, quand un avion espion américain fut abattu, où le monde parut à deux doigts du cataclysme. Ce soir-là, ma mère était invitée chez des amis. Lorsqu’elle arriva, un peu en retard, tout le monde avait déjà commencé à dîner. Elle fut proprement stupéfaite de trouver les convives tranquillement attablés, une fourchette à la main, alors que le monde risquait d’être réduit en cendres d’une minute à l’autre.
Cette grande peur, je dirais même cette psychose que provoquait chez elle l’éventualité d’un conflit nucléaire – et qu’elle m’a transmise –, transparaît dans ses écrits, notamment dans l’une de ses nouvelles, Un matin pour la vie, et dans une chronique, « La nature », où elle dévoile son attachement et son profond respect pour la nature. « Cette terre serrant contre son flanc, grâce à la force de la gravité, ses enfants les Humains […], les abreuvant, les nourrissant, poussant de son souffle leurs voiles ou les ailes de leurs moulins, […] prêtant ses plages aux paresseux, […]. » Puis elle clame son sentiment d’injustice et de colère : « Et qu’apprenait-elle, tout à coup, en 1945 ? Que ses enfants, ses propres enfants avaient trouvé en outre le moyen de la brûler complètement en surface. Elle allait peut-être, par la faute de ces ingrats,
se retrouver toute seule, grise, chauve […] et sans un seul oiseau. » Une 1 fois que nous l’aurions définitivement rasée, que nous en aurions brûlé la peau, que nous en aurions fait une boule pelée, grise et fumante, privée d’air, de soleil, d’herbe, de prairies, d’oiseaux et de rivières, que deviendrait-elle ? Quand bien même elle ne se désintégrerait pas, que ferait-elle toute seule, vidée de ses habitants et redevenue semblable aux autres planètes, à l’image d’une sphère silencieuse et chauve tournoyant dans l’obscurité de l’infini ? L’idée que nous pourrions un jour – prochain –, par orgueil, par vanité ou par égoïsme, en tout cas par bêtise, détruire cette Terre qui nous accueille, nous protège et nous nourrit depuis si longtemps la révoltait. Nous nous interrogions, questionnions nos comportements irréfléchis et irresponsables, ne trouvions jamais de réponse. Incrédule, elle me citait Céline. « Je déteste la guerre, car la guerre se passe toujours à la campagne et moi, la campagne, ça m’emmerde. » Fallait-il donc avoir grandi dans le Vercors, passé des vacances en Normandie, avoir voyagé au Népal, galopé dans les causses du Lot et les vallons du Montana à la tombée du jour, fallait-il avoir respiré cette odeur de terre après la pluie, éprouvé ce sentiment de plénitude et de reconnaissance pour savoir aimer la Terre ? Céline n’avait-il donc jamais expérimenté cette communion avec la nature ? Cette terre que nous piétinions et que nous maltraitions quotidiennement était notre seule demeure, nous n’en aurions pas d’autre. Ainsi partagions-nous nos inquiétudes avant de retrouver notre optimisme avec Proust, Pissaro, Monet ou George Sand. Pour ma mère, la nature n’était qu’une et nous en étions tous, humains, chevaux, chiens, chats, lions, araignées, rhinocéros.
L’amour qu’elle portait à la nature, ce sentiment si fort qu’elle avait de ne faire qu’une avec elle, se nourrissait des images d’une enfance heureuse dans les paysages du Vercors, de ses longues promenades dans la campagne avec Poulou, le petit cheval que son père avait arraché à la boucherie. À l’image de l’automobile, le cheval n’incarne-t-il pas l’idée de liberté, permettant à l’homme de franchir cette « prison interminable et sans barreaux, ces étendues désertes sans attrait dès l’instant qu’elles s’interposaient entre ses plus vifs désirs et sa vie » ? Rapide, il emporte son cavalier au grand galop « pour que le plaisir se mélange à la peur dans une de ces conjonctions instantanées qui sont parfois les formes les plus vives du bonheur de vivre, et de l’acceptation de mourir ». Jusqu’à la fin de sa vie ma mère gardera cette affinité avec les chevaux. « Je fais partie des dix ou quinze ou vingt pour cent de Français ou d’êtres humains qui, devant un cheval, éprouvent un mélange d’admiration, d’exultation et de ferveur tout à fait à part. » Son rêve, si elle en avait eu les moyens, eût été de posséder des chevaux de course. « C’est le seul luxe que je regrette parmi ceux que j’ai connus et que mon incurie, ma sottise, ma stupeur et mon incrédulité devant la patience nécessaire aux escrocs m’ont retiré. » Elle a acquis pourtant un de ces chevaux, au début des années 1980. Hasty Flag fit quelques courses en queue de peloton, jusqu’au jour où il remporta la Grande Course de Haies de Printemps à Auteuil. Il gagna ensuite d’autres courses moins importantes, une notamment à l’hippodrome de Clairefontaine, à Deauville, où il battit allégrement ses concurrents de plusieurs longueurs. Les couleurs de Hasty Flag étaient casaque bleue, toque et épaulettes noires. Ma mère n’éprouvait pas de plus grand bonheur ni de plus grande excitation que lorsqu’elle allait le voir courir, quand, au loin, elle distinguait la petite toque noire se détacher du peloton et que l’on entendait la voix du speaker annoncer « Hasty Flag remonte » ou « Hasty Flag reprend du terrain »… C’était une véritable passion dont je regrette beaucoup qu’elle n’ait pas été davantage révélée dans le film que l’on tira de sa vie, occultant l’un des traits les plus saillants de sa personnalité.
Ma mère aimait les chevaux. Elle aimait aussi les chiens et les chats, il y en a toujours eu autour d’elle et j’ai grandi entouré de chiens, entre les teckels de mes grands-parents et Werther, le berger allemand que lui avait offert son amie Elke lorsque j’avais six ou sept ans et qui accompagna toute mon enfance, de 1967 à 1980. Ce berger allemand qui se prenait – disait ma mère – pour un chien de manchon parce qu’il voulait monter sur les canapés et se blottir sur nos genoux, était d’un caractère tendre et patient. Il ne nous quittait jamais, montrant tous les signes du plus grand tourment lorsque nous partions à deux ou plus en promenade dans le bois du Breuil et que nous nous séparions exprès au détour d’un chemin pour voir sa réaction. Il se lançait alors dans une course effrénée, allant de l’un à l’autre, dans l’espoir de nous réunir à nouveau. Werther avait juste un défaut, il avait très peur en voyage. Il aboyait, grondait, bondissait d’un bord à l’autre de la banquette arrière dès que nous croisions une autre voiture, si bien que nous fûmes contraints de lui administrer des sédatifs lorsque nous prenions la route. Ce médicament, que lui avait prescrit le Dr Thuillier, le vétérinaire de la rue Vaneau, se montrait si efficace que le pauvre Werther sautait désormais au ralenti, aboyait tout bas et avait les yeux qui s’affaissaient bien au-dessous de leur place habituelle. Ces transformations qui lui donnaient l’allure étonnante d’un berger allemand mû par l’énergie d’une limace nous amusaient beaucoup. Un jour que Werther avait un ou deux ans, avenue de Suffren, ma mère donna une réception et décida de servir du bullshot, un cocktail à base de vodka, de bouillon de bœuf et de sauce anglaise Worcestershire. C’était l’été, il faisait très chaud, et le maître d’hôtel avait disposé une grande quantité de bullshot dans deux grandes jattes qu’il avait déposées sur le balcon. Werther avait aussitôt flairé le bouillon de bœuf et, ne pouvant résister à pareil fumet, avait goûté la potion destinée aux invités, si bien qu’assez tôt, ma mère, le voyant incapable de se tenir sur ses pattes, ni même assis, penchant d’un côté ou de l’autre, tombant sur le côté, s’aperçut qu’il était totalement ivre et appela le D Thuillier. Il prescrivit une diète r absolue et beaucoup d’eau. Werther dormit trois jours et deux nuits durant, la tête enfouie entre ses pattes avant, comme s’il voulait s’abstraire du monde et ne plus entendre un bruit.
Avant Werther, il y avait eu Youki, que ma mère avait dû acquérir juste après son accident de voiture. Youki n’avait pas de pedigree mais il était pourvu d’intelligence et de charme. Sa robe était noir et feu, et ses pattes comme son plastron étaient blancs, à l’image d’un maître d’hôtel. Youki avait pour habitude d’aller faire des promenades dans le bois du Breuil, derrière la maison. Un jour, il partit et ne revint pas. On eut beau l’appeler, le chercher, Youki avait disparu.
Ma mère fut très affectée par sa disparition. Elle fit naturellement part de sa consternation à ses proches – dont son ami Georges Pompidou qui, à l’époque, était Premier ministre. J’ignore ce qui, de la réelle peine de ma mère ou de la tout aussi réelle bienveillance de Pompidou, influa le plus sur sa décision, toujours est-il qu’il requit un escadron de gendarmes pour battre la campagne des environs de Honfleur afin de retrouver Youki. Les battues ne donnèrent rien. Ma mère fit alors usage de la presse. À l’occasion d’une interview télévisée accordée quelques semaines avant la parution de La Chamade, elle lança un appel pour dire qu’elle avait perdu son chien. Le journaliste lui demanda si elle ne trouvait pas embarrassant d’utiliser ainsi de la télévision pour récupérer un animal. « C’est un peu gênant de vous déranger pour ça, mais j’adore ce chien, alors tous les moyens sont bons et on est souvent assez embêtés par les journaux et la télévision donc quand cela peut vous paraître utile, on a moins de scrupules à en user. » Elle ajouta qu’elle préférait récupérer son chien et que tout le monde se moque d’elle, plutôt que de vivre sans lui et de jouir de la bonne considération générale.
Ma mère avait donc beaucoup d’affection pour les animaux, elle adorait Youki, mais il ne faut pas pour autant imaginer qu’elle leur vouait une passion excessive ou pathologique. J’avais six ans lorsque nous avons hébergé Carmen pour quelques jours dans notre appartement de l’avenue de Suffren. Carmen était une petite chèvre de cirque que son dompteur, pour empocher quelques pièces, contraignait à monter et descendre une échelle posée sur le trottoir de la rue du Bac. Ma mère, qui passait en voiture à ce moment-là, fut sans doute prise de pitié. Elle s’arrêta, acheta l’animal, le mit dans sa voiture et le ramena à la maison. Nous avons ainsi cohabité quelques jours avec une chèvre, Werther, le jeune berger allemand, qui sembla très étonné par la présence de ce quadrupède à cornes dans l’appartement, et Minou, le chat, qui ne devait pas l’être moins. Carmen s’intéressa de près aux franges du canapé de l’entrée mais n’eut pas le temps de s’en prendre aux rideaux du salon car mon père la conduisit, avec le cabriolet Ferrari, à Équemauville. Il rencontra d’ailleurs un très vif succès aux feux rouges, dans la Ferrari décapotée, avec la petite chèvre à ses côtés. Il existe bien d’autres anecdotes liées aux animaux dans notre famille. Il y a cette célèbre photo où l’on me voit dans mon parc, à Équemauville, avec le cheval qui est entré dans le salon et se tient à côté de moi. Il y a aussi cette histoire avec Léo, l’oiseau de ma grand-tante du Lot. La tante de ma mère, chez qui je passais la moitié de l’été avec ma grand-mère, avait un mainate nommé Léo qui imitait parfaitement les voix et les rires, sifflait et chantait, parfois à tue-tête. Georges Pompidou, alors président de la République, était venu un jour déjeuner chez elle – il avait une maison dans les causses, à côté de Cajarc, à quelques kilomètres de là. À peine eut-il franchi le seuil de la salle à manger, où était installée la cage du mainate, que l’oiseau entonna La Marseillaise. Cet accueil inattendu et très officiel amusa beaucoup le Président.
1- Françoise Sagan, « La nature », Maisons louées, éditions de l’Herne, 2008.
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Mon père, Robert James Westhoff, dit Bob Westhoff, est né le 3 mars 1930 aux États-Unis, dans le Minnesota, à Ogilvie. Enfant d’un second mariage, il est l’avant-dernier d’une famille de six dont le plus âgé, un frère, le précède de vingt ans. Son père, ayant émigré de Hambourg au début du siècle, est un homme brillant et travailleur. Bien que modeste, la famille parvient à rester à l’écart de la pauvreté qui touche l’Amérique pendant la période qui suit le krach de 1929. Très jeune, Bob suscite la curiosité de ses proches qui le disent « above the average », au-dessus de la moyenne. Outre une vivacité, une finesse d’esprit, une intelligence et une indépendance hors du commun, que très tôt tous s’accordent à lui reconnaître, il a des dons réels pour le dessin, la musique et les arts en général. Ces qualités auraient pu lui permettre de tisser un lien fort avec son père, pourtant l’autoritarisme de ce dernier maintiendra toujours une distance entre eux. Bob trouve heureusement en ses frères et sœurs de très fidèles complices avec lesquels il s’entend pour faire mille bêtises. Il profite de l’impunité que lui offre l’âge de son père – sexagénaire – pour agir toujours plus librement, ce qui le conduira rapidement à rejeter l’autorité en général. Lorsque la famille quitte Ogilvie pour une petite ville à la frontière du Wisconsin, où la rue principale ne compte que six maisons, son esprit libre s’ennuie et rêve de nouveaux horizons. Il n’a que dix-sept ans lorsque, en 1947, il falsifie la date sur son certificat de naissance, ou emprunte la pièce d’identité de l’un de ses camarades plus âgés, on ne sait pas, et s’engage dans l’armée. Il choisit l’Air Force et part faire ses classes à San Antonio, au Texas. Il passe avec succès les concours d’école d’officiers, est rapidement promu et devient l’un des plus jeunes officiers de l’armée américaine. Lorsqu’on découvre quelques mois plus tard qu’il a filouté, il a atteint sa majorité. Il n’est pas, comme l’affirme la biographe, renvoyé, ne s’engage pas non plus sous le drapeau d’une autre nation. L’US Air Force, qui ne souhaite guère se séparer d’un élément si brillant, passe l’éponge. La période Texas terminée, il choisit Anchorage, en Alaska, un avant-poste de la défense américaine en cas de conflit avec l’Union soviétique. Nous sommes en 1948 et l’armée y développe déjà un projet de bouclier contre une agression par les airs baptisé « Nike ». Les pièces de la guerre froide sont en train de se mettre en place. À mesure que croît sa psychose du communisme, l’Amérique étend son hégémonie et ses bases militaires à travers le monde. Le gigantesque État soviétique vient de vaincre l’envahisseur nazi et a ébranlé la cohésion de ses anciens alliés à la conférence de Yalta.
Les parents de Bob ne savent pas grand-chose des occupations de leur fils, sinon qu’il ne vole pas mais qu’il est instructeur. Bob semble prendre goût à cette terre perdue à la limite du cercle Arctique puisqu’il rempile pour trois ans sur la base d’Elmendorf. Les journées n’y durent que quelques heures l’hiver et les températures descendent en dessous de – 30 °C. Il retrouve les siens lors de ses permissions, mais il est déjà pris par le désir de voyager et ne compte pas s’arrêter aux frontières du Minnesota. Lorsqu’il repasse voir sa famille à l’hiver 1951, avant de s’envoler pour la Californie puis pour l’Asie, il sait déjà qu’il ne la reverra pas avant longtemps. Fin 1953, il est envoyé comme conseiller spécial à Haïphong, en Indochine, pour assister le corps expéditionnaire français qui utilise du matériel américain. Au début de mai 1954, pressentant la chute imminente des Français à Diên Biên Phu, le département d’État américain affrète un avion spécial pour évacuer mon père du Vietnam. Vingt-cinq ans plus tard, il me dira combien il a été choqué par ce qu’il a vu et vécu sur cette petite base de Haïphong où il fut pour la première fois confronté à la guerre, à la détresse, à la débâcle et à la mort de garçons de son âge dont certains étaient ses amis. Cet épisode asiatique, qu’il va boucler par à un passage de quelques semaines à Hong Kong, mettra un terme définitif à son engagement dans l’armée.
Son statut de vétéran lui permet d’obtenir une bourse d’études. Il décide alors de partir pour Mexico où il s’inscrit aux Beaux-Arts. C’est là, à peine arrivé, qu’il croise la troupe de Holiday on Ice, un hasard qui va rapidement mettre fin à ses velléités d’études. Remarqué grâce à ses qualités de patineur sur glace, il intègre pour quelques mois le spectacle. Puis il rentre aux États-Unis et s’installe à San Francisco, en Californie.
Là, j’ignore tout de la manière dont il rencontre un créateur de vêtements pour homme qui, sans doute impressionné par son allure, lui propose de faire de la publicité pour sa ligne de costumes. Mon père a vingt-huit ans, il est grand, mince, physiquement très séduisant, il a du charme et c’est un jeune homme bien élevé ; il a cette silhouette parfaite qu’ont certains jeunes Américains de l’époque, naturelle sans être désinvolte. Il accepte et se fait donc photographier pour les magazines. Après avoir été l’un des plus jeunes officiers de l’armée américaine, Bob Westhoff devient l’un des premiers mannequins photo de son époque. Cette carrière, assez brève et très éloignée de ses goûts et de ses dons, dont il ne m’a jamais non plus vraiment parlé, doit lui permettre de faire la fête avec ses amis, leur faisant profiter d’un argent facilement gagné et dont le seul intérêt à ses yeux est déjà, j’en suis sûr, de le dépenser et de servir sa générosité.
Mais de même qu’il détestait l’autorité sous toutes ses formes, qu’elle lui fût imposée ou que ce soit lui qui dût l’imposer à d’autres, j’imagine qu’il l’exécrait plus que tout lorsqu’il devait se l’imposer à lui-même. Il refusait ainsi tous les devoirs et obligations quels qu’ils fussent. Rien ne pouvait le contraindre ni menacer sa liberté. Aujourd’hui, vingt ou trente ans plus tard, je me rends compte que mon père était l’une des très rares personnes que j’ai connues qui n’eût échangé sa liberté contre rien au monde. Il était au-delà d’un être incorruptible, il était, en quelque sorte, un intouchable puisque l’argent, le pouvoir, tout ce qui, selon lui, permettait de prendre l’ascendant sur l’autre, lui était parfaitement indifférent. Et s’il prit son rôle de père très au sérieux, il peina toujours à se montrer sévère avec moi et à me réprimander. Je m’en suis aperçu assez tôt à son attitude très embêtée lorsque, mes notes en classe n’étant pas fameuses, il arrivait que ma mère, lui rendant brusquement son rôle de père, lui demande de « me tirer l’oreille ». J’avais alors inévitablement droit à une « leçon » au cours de notre déjeuner ou dîner suivant pendant lequel il m’expliquait doucement les ennuis que pouvaient représenter le fait de contrarier ma mère avec mes bêtises ; des conséquences qu’il jugeait autrement plus sérieuses que la médiocrité de mes résultats en mathématiques ou en sciences physiques. À travers ce que je ressentais comme un effroi, j’entrevoyais l’autorité et l’intransigeance dont ma mère avait dû – parfois justement et parfois non – faire preuve à son endroit, et face auxquelles il s’est finalement résolu à plier bagages pour de bon, quittant l’avenue de Suffren au début des années 1970.
Paradoxalement, si mon père savait être détendu, indulgent et facile à vivre – ce qu’il était vraiment –, il pouvait montrer la plus grande rigueur et la plus grande exigence dans certains domaines comme, par exemple, ceux de son apparence, qu’il voulait toujours impeccable et de très bon goût, et des bonnes manières. Ses vestes et pantalons, toujours parfaitement coupés, n’étaient jamais froissés ; les couleurs de ses chemises et de ses cravates, lorsqu’il en portait, étaient bien assorties, ses mains et sa coupe de cheveux étaient soignées. Il était d’une ponctualité et d’une courtoisie absolues en toutes circonstances. Il considérait, et en cela il rejoignait ma mère, que le respect de l’autre et de ce qu’on appelle des « règles de civilité », devait dominer dans toute relation humaine, fût-elle provisoire. C’était un principe de vie.
De même, mon père montrait une exigence et un attachement équivalents au bon usage de la langue française. Bien qu’il ait gardé jusqu’à la fin de sa vie un léger accent américain – qui n’était d’ailleurs pas dénué de charme –, il s’exprimait si bien dans notre langue qu’il était considéré par beaucoup comme un puriste. Lorsque nous étions ensemble, j’étais très régulièrement repris et corrigé si je commettais une faute de syntaxe, employais mal un temps ou faisais un barbarisme. Des mots comme « mec », « zinc » à la place d’avion, ou encore le fait de dire « partir à » au lieu de « partir pour » pouvaient susciter sa vive irritation, comme l’expression, que j’employai un jour à sa grande consternation, « Parler le français comme une vache espagnole » et dont il m’expliqua qu’il s’agissait d’une déformation auditive de la vraie locution « Parler le français comme un Basque l’espagnol »…
Ma mère et moi avons souvent abordé ces questions du vocabulaire et du bon usage des mots. Elle en parlait avec la plus grande tendresse parce qu’ils avaient rempli sa vie depuis son plus jeune âge, ils la nourrissaient. Chacun avait sa tonalité, sa musicalité et sa beauté propres ; elle trouvait ravissants des mots comme « balcon » et « mélancolie ». Il suffisait de quelques-uns bien choisis et bien associés pour exprimer n’importe quelle idée, n’importe quelle émotion, et transporter la personne à côté de soi dans un monde imaginaire ou poétique. Que les mots apportent les idées était selon elle aussi vrai que son contraire, sans l’apprentissage du vocabulaire, sans la lecture, sans l’école, nous serions estropiés et condamnés à une sorte d’isolement puisque privés du moyen d’expliquer, d’exposer une idée, de faire bouger les angles d’une pensée, de se faire comprendre. Lorsque avec ma mère nous revisitions ces généralités sur le bonheur des mots, mon père, jugeant de tels débats stériles, se tenait à l’écart. Il était davantage soucieux du respect du lexique et de la syntaxe qu’intéressé par nos considérations plus abstraites.
En 1958 ou 1959, mon père quitte San Francisco. Accompagné de quelques copains, il embarque sur un liner depuis New York à destination de l’Europe. Charles de Rohan-Chabot – j’ignore comment ils se sont rencontrés, sans doute lors de son passage à New York –, sûrement séduit par le charme de mon père – j’apprendrai bien plus tard que Charles partageait son goût pour les hommes autant que pour les femmes –, lui donne ses coordonnées à Paris, le priant de l’appeler dès son arrivée. La rencontre avec Charles de Rohan-Chabot va marquer le plus grand tournant de la vie de mon père qui, en s’embarquant sur ce bateau, ne sait pas encore qu’il s’éloigne de son pays, de sa famille et de son passé de manière définitive.
J’ai imaginé, on me l’a confirmé et j’en suis désormais convaincu, que sa rencontre avec l’Europe, la France et Paris en particulier, fut un coup de foudre. À compter du jour de son arrivée, il ne fut probablement déjà plus question de retour. De cet élan si soudain il va se couper de sa famille durant plus de deux ans – jusqu’à son mariage. Il n’écrit pas un mot, n’envoie pas un télégramme, ne donne pas un coup de téléphone à sa mère, ni à sa sœur Mary Jo dont pourtant il est très proche, ni à ses frères. Mais pour les siens, Bob est déjà ce « drôle d’oiseau » comme il le dit parfois, surdoué et original, et ce silence ne surprend pas outre mesure, pas plus qu’il n’éveille d’inquiétudes.
Bob se sent totalement libre et confiant dans un pays dont il ne parle pas davantage la langue qu’il ne la comprend, mais qui semble promis à satisfaire ses aspirations, ses goûts et ses désirs. Il s’est installé dans un atelier à Montmartre où il pratique la sculpture. Charles de Rohan Chabot, qu’il a retrouvé à Paris, est un homme riche, élégant, distingué, qui aime s’amuser. Il emmène mon père dans les dîners, les soirées et les clubs à la mode de l’époque, le plus souvent accompagné de sa future femme, Paola Sanjust, qui n’est autre que la meilleure amie de ma mère.
Les circonstances exactes de la première rencontre de Bob et Françoise n’ont jamais suscité chez moi un intérêt assez mordant pour que je les questionne l’un ou l’autre. Ma mère m’a cependant raconté la manière dont ils s’étaient « rapprochés », elle parlant alors un très mauvais anglais, et lui, arrivé depuis à peine plus d’un an, parlant encore très mal le français.
Au printemps 1961 donc, Charles et Paola projettent de convoler en justes noces pour des raisons que j’imagine aussi troubles qu’affectives, liées à des restrictions-interdits-conventions imposés par leurs familles respectives. Paola est la fille d’un homme issu d’une grande famille italienne et d’une femme dont le nom est un emblème dans les milieux financiers. Le comte Charles de Rohan-Chabot est l’héritier d’une longue lignée de châtelains que l’on peut remonter jusqu’au e XI siècle. La complicité et l’amitié qui lient Paola et Françoise les a rendues si inséparables que la perspective de la lune de miel, et donc d’une séparation temporaire, incite Paola à demander à ma mère de leur prêter sa maison d’Équemauville pour ces quelques jours de septembre 1961 et, pressentant peut-être un tête-à-tête tourmenté avec son nouveau mari, elle lui demande aussi… de rester dans la propriété, auprès d’elle. Considérant que l’équilibre du couple s’en trouve rompu, Charles exige à son tour de ne pas être seul et demande à ce que mon père, lui aussi, reste à ses côtés dans la maison.
Dès les premiers jours de l’étrange lune de miel, les éclats de voix des jeunes mariés montent dans les étages de la maison, leurs esprits s’emportent, les portes claquent. Les disputes sont parfois si âpres que ma mère, résignée, doit se réfugier dans l’escalier avec ce jeune Américain qui subit comme elle les brusques orages du couple Charles-Paola. Mais l’escalier se révèle vite un piètre refuge et ma mère, comme elle le fait déjà et le fera souvent plus tard, préfère « filer » avec sa voiture, emmenant, bien sûr, Bob avec elle.
Bien qu’ils ne se parlent que par fragments de phrases, mon père et ma mère ont ainsi dû se trouver des goûts et des élans de cœur suffisamment proches pour que leurs errances sur les petites routes des environs de Honfleur – qui se prolongèrent bien au-delà du séjour de Charles et Paola à Équemauville où Bob fut invité à rester après leur départ – les conduisent jusqu’à une auberge de Pennedepie, à quelque cinq kilomètres de Honfleur. Un jour que nous passions en voiture à la hauteur de cet endroit sur la départementale 513, mon père m’a affirmé, non sans une certaine fierté, que c’était là, à Pennedepie, par une douce après-midi d’automne, que j’avais été conçu.
Avec les brusques imbrications de ces souvenirs, l’exigence que je me fais de les relater de manière qu’ils s’apparentent à des repères tangibles pour le lecteur, il m’apparaît maintenant de plus en plus évident que mes parents étaient si ressemblants qu’ils ne pouvaient que s’entendre. Ils avaient choisi d’adopter un mode de vie qui leur permettait, quoi qu’il arrive, d’êtres libres – ma mère avait un métier et une indépendance financière –, de disposer de leur temps et de l’espace comme ils l’entendaient – ma mère habitait toujours des appartements spacieux dans lesquels elle avait la possibilité de s’isoler une ou deux heures par jour, ce qu’elle considérait comme indispensable à son équilibre vital. Mais hormis ces deux privilèges, l’espace et le temps, que ma mère jugeait être l’essence du luxe, ils aimaient tous deux aller vers les autres, partager, provoquer des moments inattendus. Ils aimaient rire, ils fuyaient l’ennui comme la peste et, de même que beaucoup de gens à l’époque, je crois, accordaient une bien moindre importance à la valeur de l’argent. La vie facile, drôle et libre que mes parents ont partagée durant leur vie de couple – de 1960 à 1969 – peut sembler insolente, choquante même, aujourd’hui. Dans une interview, ma mère a dit elle-même : « Je suis tombée dans une période bénie où tout était possible, l’amour et l’imagination ; les seuls trente ans qui ont été comme ça en vingt siècles ! Je n’ose même plus raconter ce que je faisais : ça a un côté démodé et enviable. »
Je réalise soudain que le laps de temps écoulé entre leur première rencontre et ma conception fut assez court. La lune de miel de Charles et Paola eut lieu au mois de septembre 1961 et je suis né, certes prématurément, le 27 juin de l’année suivante, ce qui ne laisse que quelques semaines pour me fabriquer… Se retrouvant enceinte à la fin de l’année 1961 et s’imaginant assez mal fille-mère, ma mère décide d’un mariage éclair avec Bob, qui sera célébré en janvier 1962 dans la petite mairie de Barneville-la-Bertran, un village sans âme dont seul l’hôtel de ville présente quelque charme, à un kilomètre en contrebas du manoir du Breuil. Ma mère avait pourtant été échaudée par l’échec de son précédent mariage avec Guy Schoeller, mais ses éventuelles réticences furent balayées par la passion qu’elle éprouva, dès le début, pour mon père ; et puis, de toute manière, elle n’aurait jamais pu, par amour pour ses parents, se soustraire à cette régularisation. « Je me suis mariée la seconde fois par tendresse, par réel goût et aussi par sens des responsabilités, à l’égard de mon fils. J’attendais un enfant, Bob était fou de joie à l’idée d’avoir un enfant et ma mère se désolait d’avoir une fille-mère. »
Quelques semaines avant Noël, elle présente son futur mari à ses parents. Les récits qui m’ont été faits de cette première rencontre me donnent le sentiment que, malgré toute la complicité qui la liait à son père, ma mère ressentait une réelle appréhension. Bob était un homme qui venait d’Amérique, dont on ignorait les origines, qui ne parlait que très peu le français, qu’elle avait rencontré tout récemment et dont elle attendait un enfant. Mais mon père possédait ce charme et cette aisance naturelle qui le faisaient immédiatement adopter par les personnes qu’il rencontrait. Les a priori de Pierre et Marie Quoirez se sont bien vite dissipés. Nul doute que ma grand-mère fût séduite par sa finesse d’esprit, son intelligence et son élégance. Rassurée sur les qualités de son futur gendre, elle l’interroge sur son métier de sculpteur. Ma grand-mère s’intéresse à tout, elle s’intéresse donc à l’art, et souhaiterait pouvoir découvrir un jour son travail, voir l’une de ses œuvres, dût-elle aller jusqu’à Montmartre pour visiter son atelier. Mon père, qui ne doit pas s’imaginer le lui refuser, lui promet de lui apporter, lors d’une prochaine rencontre, une de ses créations. Je ne sais le temps qui s’écoula entre ces deux rencontres, mais mon père dut apparemment concevoir, modeler, mouler et cuire en toute hâte une pièce pour sa future belle-mère. Lors du déjeuner suivant, il arrive boulevard Malesherbes avec la fameuse pièce, une petite vasque d’apparence assez simple et de forme commune. Connaissant ma grand-mère, dont l’éducation était toujours parfaite, je l’imagine félicitant mon père, lui faisant cent éloges sur la qualité et la beauté de sa sculpture, visiblement rassurée sur le talent de son nouveau gendre. Mais l’épisode le plus comique survient quelques semaines plus tard, lors de la visite suivante de mon père, lorsqu’il se rend dans la cuisine pour une raison quelconque et découvre que sa petite vasque, si vite et bien exécutée, est maintenant posée à même le sol, pleine d’eau, au pied de la porte du garde-manger. C’était bien involontairement et sûrement par distraction que ma grand-mère avait confié la sculpture à Julia, la gouvernante, qui l’avait aussitôt placée par terre, dûment remplie, près d’une autre gamelle, pour le plus grand bonheur du teckel de mon grand-père. Cette histoire fit rire toute la famille et surtout mon père qui ne se départissait de son humour en aucune circonstance.
Bien que leur mariage ait été organisé à la dernière minute et se soit déroulé dans la plus stricte intimité – avec Paola et Charles comme témoins et ma tante Suzanne convoquée en toute hâte –, la nouvelle fait assez rapidement le tour des rédactions françaises avant de se répandre dans les capitales européennes puis de franchir l’océan Atlantique, si bien qu’un reportage consacré à cette union finit par passer au journal télévisé d’une chaîne américaine.
Il fallait que le destin eût sérieusement décidé de contrarier les projets de disparition de mon père pour que sa sœur, Mary Jo, soit prévenue un soir de janvier 1962 par un reporter de la presse locale, allume la télévision et tombe sur l’image de son frère Bob, en costume sombre et nœud papillon, se tenant à côté de ma mère et confirmant son mariage avec elle. C’est ce journal télévisé qui a permis à Bob et sa famille de renouer après plus de deux années d’un silence total. Le plus étrange est qu’il les aimait tous passionnément. Chaque visite de Bob à Minneapolis, que ce fût avant ou après son mariage, donnait lieu à une véritable célébration, à des effusions de tendresse et des rassemblements entre frères et sœurs où, immanquablement, comme rituellement, on chantait. J’ai eu l’occasion d’assister à ces réunions et ces chants entonnés en chœur – que tous maîtrisaient parfaitement – donnaient l’image rare d’une unité familiale, celle d’une cohésion totale du clan Westhoff.
Ma mère ne s’est jamais rendue dans le Minnesota parce qu’elle pensait – elle me l’a souvent dit – que les Westhoff étaient des quakers, des traditionnalistes pratiquant un catholicisme austère. La famille de mon père, qui s’était certes convertie au catholicisme, n’était ni triste ni rigide mais affectueuse, tendre et spontanée. Mon père avait-il volontairement laissé croire une telle chose pour préserver ce fossé qu’il entendait maintenir entre lui et les siens ? Ma mère avait-elle inventé cela pour me donner une image peu attirante des Westhoff ? Lorsque j’eus douze ou treize ans, j’appris qu’elle redoutait, à tort, que mon père me prenne sous le bras et m’emmène de force aux États-Unis pour ne plus me laisser revenir. Cela ne ressemblait pourtant ni à l’un ni à l’autre ; ni à mon père de devenir subitement un kidnappeur, ni à ma mère de porter un jugement aussi peu nuancé sur l’homme qu’elle aimait et avec lequel elle avait vécu si tendrement. Aujourd’hui encore, j’avoue ne pas comprendre les raisons de cet emportement.
Après leur mariage, mon père, qui habite encore Montmartre où il continue de sculpter tous les jours, vient rejoindre ma mère à son domicile du 28 boulevard des Invalides, dans le VII arrondissement, e puis rue de Martignac, dans l’appartement où elle a emménagé peu avant ma naissance.
Mon père acquit rapidement la réputation d’être bien partout où il se trouvait et avec n’importe qui. C’était un véritable poisson – après tout, il était né un 3 mars – qui n’avait que faire des modèles sociaux, des origines, des conventions et des rangs, si bien qu’il côtoyait et s’entendait avec absolument tous les gens qu’il rencontrait. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre du froid, de la pluie, d’un restaurant ou d’un film – je l’avais emmené un jour dans une petite salle derrière la place de l’Odéon à la projection d’une heure trente de cartoons de Bip Bip et Coyotte, et je me souviens qu’il avait ri plus que moi.
Ma mère et lui ne se quittent plus le jour ni la nuit qu’ils prolongent jusqu’à l’aube, le plus souvent chez Régine, au New Jimmy’s, à Montparnasse. Le lieu a l’avantage de ne pas être trop grand, d’avoir un côté intime et de posséder une entrée avec une grande banquette où l’on peut se reposer les mollets et les chevilles lorsqu’on a trop dansé le jerk ou le cha-cha-cha, ou s’asseoir pour bavarder autour d’un verre sans que la musique de la salle voisine couvre la conversation. Deux choses désolaient d’ailleurs ma mère concernant les boîtes de nuit actuelles : le fait que les gens ne dansent plus à deux mais seuls, ce qui, disait-elle, est navrant – ce en quoi elle n’avait pas tout à fait tort – et le fait que la musique soit aujourd’hui si forte que toute conversation est désormais impossible – et là non plus elle n’avait pas tout à fait tort. La nuit permet d’avoir des conversations plus libres avec les gens qui n’ont plus l’esprit occupé par leurs obligations, leurs horaires, leurs soucis. La nuit favorise l’écoute, l’attention à l’autre. « Les noctambules, disait-elle, à un moment ou à un autre, se mettent toujours à parler, à craquer… Ce n’est pas la peine de poser de questions : ils craquent sur leur histoire, ils ont envie d’expliquer, de raconter ou simplement, parfois, d’être gais. La nuit est peuplée d’inconnus qui parlent et souvent ne savent pas qui je suis. C’est délicieux ou c’est pénible, mais c’est toujours fascinant. » La nuit favorise aussi l’imagination, on se réinvente une vie. Ma mère aimait ces mythomanes de la nuit. Les mythomanes sont des gens le plus souvent charmants, disait-elle, car ce sont des gens forcément poétiques puisqu’ils doivent trouver tous les moyens d’embellir l’existence. Elle aimait le mensonge de ceux qui inventaient pour se rendre plus forts, plus grands, plus romanesques, parce que ce mensonge-là implique un minimum d’imagination et qu’elle aimait l’imagination. Et puis ces gens mentent pour plaire, et lorsqu’on veut plaire on est toujours charmant. Ma mère préférait cent fois que quelqu’un lui raconte une histoire incroyable mais fausse, plutôt qu’un récit banal, ennuyeux, mais plein de vérité. Elle aimait le mensonge du rêveur. En revanche elle détestait le mensonge du lâche, celui dont on se sert pour blesser.
La petite entrée du New Jimmy’s, par laquelle passaient nécessairement tous les arrivants et tous les partants, m’a été décrite par mes parents comme un lieu incomparablement drôle et animé. On y voyait les couples se rencontrer, on y assistait à des ruptures, on y entendait les conversations les plus abracadabrantes et parfois les esprits s’enflammaient au point de déclencher une bagarre générale. En ce début des années 1960, il n’était pas si rare que les hommes en viennent aux mains, le plus souvent pour des histoires de jalousie idiotes. Ils se battaient à coups de poings et j’imagine qu’ils devaient aussi se jeter des chaises et des verres à la figure. D’après ma mère, Bob savait se battre, ce qui dans mon esprit se traduisait instantanément par l’image de mon père se bagarrant dans un saloon avec des hommes portant de grands chapeaux. Il y avait chez lui un côté cow-boy qui apportait parfois un parfum de western dans ce club à la mode. Mes parents ont dû passer des soirées très agitées et très amusantes. Je crois que ce qu’ils aimaient le plus, outre le fait de danser, parler, se disputer, prendre du temps ensemble, c’était ce partage de grands moments de liberté, d’échanges et d’insouciance.
À la fin, la grossesse de ma mère devient difficile et contraignante. Son médecin va lui ordonner, à elle qui n’a jamais cessé de bouger et de faire la fête, de passer les trois derniers mois en position allongée.
Après ma naissance, pour des raisons que je pense liées à la commodité, ma mère s’est installée pour quelques semaines avec mon père chez ses parents, au 167 boulevard Malesherbes. Ma grand-mère avait une adoration pour les enfants, surtout pour les tout petits, et elle dut être ravie de pouvoir pouponner. Pendant qu’elle me cajolait, me nourrissait et me berçait, mes parents qui, il est vrai, n’avaient qu’une trentaine d’années, continuaient de faire la nouba chez Régine. Et c’est ainsi qu’une nuit mon père rentra boulevard Malesherbes avec un énorme coquard. Sans doute insensibilisé par le sommeil ou un peu grisé par l’alcool, il alla se coucher sans se soigner et s’endormit aussitôt, oubliant son œil redessiné. Le lendemain matin, Julia, la gouvernante de ma grand-mère, qui apportait le petit-déjeuner de mes parents dans leur chambre eut un tel choc en voyant mon père ainsi marqué qu’elle s’évanouit. Son plateau tomba à terre, renversant immanquablement le café, le jus de fruit, les tartines et tout ce qui s’y trouvait. Nul doute que pour Julia, originaire d’un petit village de quelques âmes perdu dans les causses du Lot, la vision de Bob ce matin-là avec son œil au beurre noir vînt confirmer que ce grand Américain sortait bel et bien du Far West.
Je n’ai bien sûr pas de souvenir de ce coquard de mon père, ni d’aucun autre d’ailleurs. J’imagine qu’il a décidé ce jour-là de prendre son rôle de modèle plus au sérieux et d’éviter désormais les coups trop directs au visage. Aussi loin que je puisse aller chercher dans ma mémoire, me revient l’image d’un père attentif, présent et placide. Je garde de lui le souvenir d’un homme d’humeur égale et plein d’humour. Un homme passionné de musique et de voyages. Un homme que n’intéressaient ni l’argent, ni le pouvoir, ni le travail. Concernant l’argent, son indifférence atteignait un tel degré d’abnégation qu’elle reflétait pour moi, et contrairement à ce que pourraient laisser croire les apparences, un tempérament volontaire et courageux. Je découvrirais bien tard que, sous cette couverture aussi sympathique que charmante, il cachait depuis longtemps une dépendance à l’alcool. Si je n’y attachais pas une réelle importance – après tout c’était son choix de vie et il l’avait clairement fait valoir en refusant de se soigner à de nombreuses reprises –, cette dépendance prit brusquement un tour plus effrayant lorsque, un jour, je le vis tituber. Je fus alors, et de manière brutale, frappé par sa vulnérabilité. Je voyais soudain que ses années de fête l’avaient rendu fragile, que cette fragilité était devenue apparente et que, si elle me sautait aux yeux comme elle venait de le faire, elle devait l’être aussi pour les autres. Et cette idée que mon père pût se mettre en danger, ne serait-ce qu’en étant la cible de railleries, qu’il pût se retrouver à la merci d’un autre, m’était insupportable.
C’est peu après ma naissance, en 1963, qu’on lui proposa de redevenir mannequin et de se faire photographier pour une nouvelle ligne de vêtements en compagnie d’une jeune femme lors d’une traversée du dernier paquebot sorti des chantiers de l’Atlantique, le France. Durant les trois jours que dura le voyage, le bateau fut pris dans une tempête, ce qui fit que la quasi-totalité des voyageurs et, selon les dires de mon père, une bonne partie de l’équipage, furent obligés d’aller se réfugier dans les cabines, quand ce ne fut pas dans les salles de bains. Mon père, qui n’avait pas le mal de mer, se retrouva ainsi seul, presque maître à bord de cet immense navire. Ce voyage et le reportage photo qui en fut tiré, que je ne vis d’ailleurs jamais, révéla que sa partenaire, une jeune mannequin russe nommée Kira, venait elle aussi d’avoir un petit garçon, alors âgé de quelques mois, qui s’appelait Jean-Baptiste. Par le plus grand des hasards, j’ai rencontré ce Jean-Baptiste quelques années plus tard – je devais avoir huit ou neuf ans – à l’École bilingue et nous sommes depuis les meilleurs amis du monde.
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Si je joins à mes propres souvenirs quelques témoignages, c’est avenue de Suffren que nous avons connu, ma mère, mon père et moi, notre vraie vie de famille. Une vie de famille que mes parents avaient résolument choisi de partager après avoir tout aussi résolument divorcé quelque temps plus tôt. L’arrivée avenue de Suffren, en 1966, correspond à l’intention de ma mère d’instaurer un rythme de vie plus réglé à la maison. Il y avait désormais un petit garçon auprès d’elle, qui avait besoin d’avoir une chambre, des jouets, des horaires, bref, des repères tangibles pour grandir et s’éveiller. C’est à ce moment qu’arrivent Olivia, la cuisinière, Thereza, la femme de chambre – toutes deux brésiliennes – et Oscar, le chauffeur et maître d’hôtel argentin. À ce moment aussi que, en plus de Minou, le gros chat roux qui occupe déjà les lieux, ma mère, dont Youki doit toujours beaucoup occuper les pensées, choisit d’adopter, à l’initiative de son amie Elke, le bébé berger allemand, Werther. Forte de sa nouvelle organisation, ma mère peut désormais prendre son premier thé de la journée à midi sans avoir à nourrir d’inquiétudes sur le déroulement de mon déjeuner, que je partage d’ailleurs le plus souvent avec mon père. L’appartement est à l’image de mes parents. Facile à vivre, bien tenu, vivant, il s’y passe toujours quelque chose de gai et de coloré, à l’image des grands bouquets de fleurs coupées qui occupent différents endroits de la maison. Thereza et Oscar vont se révéler des personnes sympathiques, dévouées et attentives. Je goûte dès le plus jeune âge à la feijoada, le plat national brésilien, la farofa que prépare Olivia – une semoule de manioc frite à laquelle on ajoute de petits morceaux de saucisse, des œufs et des épices. Thereza s’occupe de mes affaires et Oscar, ou mon père, me conduisent à l’école. Bien qu’à six ans la notion d’« idéal » soit encore bien abstraite, je peux dire aujourd’hui que c’est bien le terme qui convient à cette existence de petit garçon.
Je me souviens de cette fois où Werther, mon père, moi et nos valises avons quitté Équemauville pour rentrer à Paris au milieu d’une nuit pluvieuse. Nous roulions avec la petite Ferrari 250 California – je dis « petite » parce que c’était un modèle SW, un cabriolet « châssis court » de deux places et que l’espace y était si restreint que Werther avait dû voyager sur mes genoux. Cette Ferrari est une voiture qui, cinquante ans après, a gardé une ligne et une élégance splendides, et les collectionneurs fortunés se l’arrachent lors des ventes de voitures anciennes pour des montants extravagants. Celle de ma mère fut d’ailleurs retrouvée, et en bien mauvais état – elle avait ensuite appartenu à un producteur de cinéma qui ne s’en était pas occupé –, puis entièrement restaurée et cédée lors d’une vente à Genève dans les années 1990 où, du fait de son « pedigree Sagan », elle a crevé un plafond aux enchères. Son beau moteur V12, fragile et capricieux comme pouvait l’être celui des Ferrari de l’époque, se faisait régulièrement tirer l’oreille. Qu’il y ait des embouteillages et la voiture se mettait à chauffer ; qu’il fasse trop froid ou trop humide et elle refusait simplement de démarrer. Ma mère avait acquis ce spider après sa dernière Jaguar Type E grise en 1965 ou 1966, et entretenait des rapports passionnels, parfois même orageux avec elle. Cette voiture était si docile et tellement grisante à conduire que ma mère prétendait que c’était elle qui vous emmenait où vous le souhaitiez et qu’après l’avoir conduite vous en ressortiez toujours un peu décoiffé mais aussi d’excellente humeur. Son seul défaut était qu’il fallait s’échiner quelques fois plus d’une heure pour parvenir à fermer la capote, et c’était ce qui exaspérait le plus ma mère. Si bien qu’un jour, lassée, elle finit par la donner à l’un de ses amis. J’ai revu la petite California dans Paris, quelques années plus tard. Elle avait revêtu une robe noire qui était d’ailleurs, ce jour-là, maculée de poussière, mais j’ai reconnu tout de suite sa sonorité si particulière, à la tonalité radieuse et épurée comme le sont souvent les beautés venues d’Italie.