Sais-tu? / Recueil de poésies destinées à servir d'exercices / élémentaires de mémoire
Adieux A la Vie
La fauvette voyait l'instant où ses petits
Allaient périr ou subir l'esclavage.
Un esclavage, hélas! pire que le trépas.
Les gens qu'elle voyait là-bas
Étaient assurément quelque peuple sauvage
Qui ne les épargnerait pas.
Que faire en ce péril extrême?
Mais que ne fait-on pas pour sauver ce qu'on aime?
Elle vole au-devant des coups:
Pour sa famille elle se sacrifie,
Espérant que ces gens, dans leur affreux courroux,
Se contenteront de sa vie.
Aux yeux du peuple scélérat,
Elle va, vient, vole et revole,
S'élève tout à coup, et tout à coup s'abat,
Fait tant qu'enfin cette race frivole
Court après elle et laisse là le nid.
Elle amusa longtemps cette maudite engeance,
Les mena loin, fatigua leur constance,
Et pas un d'eux ne l'atteignit.
L'amour sauva le nid, le ciel sauva la mère,
A ses petits elle en devint plus chère.
Dieu sait la joie et tout ce qu'on lui dit,
A son retour, de touchant et de tendre!
Comme ils avaient passé tout ce temps sans rien prendre,
Elle apaisa leur faim, puis chacun s'endormit.
AUBERT.
ADIEUX A LA VIE
—1780—
J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence,
Il a vu mes pleurs pénitents;
Il guérit mes remords, il m'arme de constance;
Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère:
Qu'il meure et sa gloire avec lui!
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père:
Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;
Tout trompe la simplicité!
Celui que tu nourris court vendre ton image
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
Un vrai remords né de douleurs;
Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine
D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l'incorruptible avenir;
Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,
Ton honneur qu'ils pensent ternir.
Soyez béni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre
La paix et l'espoir sans orgueil;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil!
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour et je meurs:
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois!