Sous la hache

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/2

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Sous la hache

I la Grande-Jacquine...................................................... 3

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Il reconquit pourtant sa popularité à la suite d’une ba-taille entre les gars et la maréchaussée, et le Perrot, forcé de se tenir caché, reçut pendant plus de six mois, l’hospitalité aux Halbrands, cette cabane de huttier où étaient maintenant Jacquine et Étiennette. Ce fut là qu’il connut celle-ci, n’ayant pris garde à elle jusqu’à ce moment.

Le père d’Étiennette, en vendant son vin qui était râ-peux, avait pensé, pour l’adoucir, qu’il le pourrait mélanger de litharge, ce qui occasionna la mort d’une quantité de per-sonnes. Mis aux galères pour cela, il y avait promptement dépéri, et la veuve déshonorée s’était retirée dans ce lieu dé-sert où se morfondait la pauvre Étiennette. Qui eût pensé qu’elle y pourrait jamais rencontrer un mari ? Il en fut ainsi cependant, car le Perrot, charmé de sa douceur, ne tarda pas à faire sa demande, donna douze poires à sa fiancée, comme gage de mariage, et l’épousa en quatre-vingt-onze. Elle eut pour dot quatorze écus, un châlit, du linge, et un coffre (car il n’y a pas de trousseau sans le coffre), – et six mois après, la

 

– 33 – mort de la veuve mit le Perrot en possession de la masure des Halbrands.

Mais ni son mariage, ni la vie nouvelle qu’il mena, ne purent le rendre moins batailleur. Fanatique, et n’aimant rien tant que son recteur et que son roi, le Perrot souffrit mille morts, tant que dura le triomphe des Bleus. Aussi fut-il de la révolte, un des premiers. Dès le 8 mars 1793, le jeune homme, à la tête des gars, était allé chercher Charette à Fon-teclose, afin de le prendre pour chef, et la Jacquine, en lui di-sant adieu, l’avait enfin émancipé. Perrot s’était jeté à ge-noux, les mains jointes : sa mère les lui avait ouvertes, et par cette action, l’avait mis hors sa puissance paternelle. Il fut un des meilleurs lieutenants de Charette, et l’un des plus impi-toyables. Il poussait quatre chevrotines dans son fusil, et manquait rarement son homme. Mais surpris au mois d’août, par un gros de hussards, il était tombé percé de blessures ; et deux paysans, le surlendemain, l’avaient trouvé dans un fos-sé, à moitié mort.

Comme il était méconnaissable avec sa face partagée, ils l’avaient pressé de questions, en se lançant des coups d’œil méfiants, malgré le soin qu’il avait eu de déclarer d’abord son nom. – Puisque c’est toi, avait fini par dire l’un des deux, je suis ton cousin Marc, de Pellerin, – et on l’avait porté à Saint-Judicaël. Là, le Perrot s’était rétabli peu à peu, et c’est alors qu’on lui avait donné le surnom de Goule-Sabrée, à cause de sa cicatrice.

Lorsque Jacquine vit qu’Étiennette dormait, elle alla de nouveau, sans bruit, regarder du seuil de la porte. La bise était devenue glaciale ; des nuages couraient au ciel. On en-tendait claquer les roseaux qui s’entrechoquaient, ou bien à des souffles plus brusques, ils se courbaient tous, d’un seul

 

– 34 – mouvement. Quelques feux-follets voletaient au-dessus de la Halbrandière. Puis soudain, une cloche, celle de Saint-Judicaël, tinta le glas des trépassés, et la sonnerie désolée se prolongeait sur la campagne.

Elle rentra et reprit son fuseau, obsédée par des pensées funèbres. Ces tintements sinistres la glaçaient : les vagues rumeurs du combat avec le tocsin éperdu qu’elles avaient en-tendus tout à l’heure, ne l’avaient tant épouvantée. Pourquoi le Perrot n’arrivait-il pas ? Il était prévenu pourtant que son enfant allait lui naître ; il avait dû partir à la vesprée ; – et distraite, les mains nerveuses, elle cassait son fil à chaque moment. Un cri de sa bru la fit tressaillir. Étiennette se dé-battait et poussait des gémissements, puis ouvrant les yeux en sursaut, et se jetant dans le giron de la Jacquine :

— Mère ! mère ! c’était le Bleu qu’ils ont fixé à l’huis de notre porte. J’étais encline à genoux devant lui, pensant que ce fût le Christ du Calvaire, et voici : il s’est décloué, et il passait son bras autour de mon cou, afin de m’attirer à lui. Mère j’ai eu si peur que je croyais mourir.

— Là donc ! ma fille, apaise-toi, dit la Jacquine douce-ment. Ce réprouvé n’a pouvoir contre toi, que parce qu’allant donner le fruit de ton péché, tu es souillée en la chair de ton corps jusqu’à ta purification.

— Est-ce que c’était un jeteur de poison ? demanda Étiennette, attachant sur sa belle-mère des yeux épeurés, car son état de maladie la rendait sensible et l’amollissait.

— C’en était un, répondit solennellement la Jacquine, répétant une des mille fables qui avaient cours dans le Ma-rais ; c’en était un, et il empoisonnait les sources ; on a trou-vé sous ses habits les petits sacs qu’il devait bouter dans la

 

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Fonte-Claire. Pour faire ce poison, ils prennent du sang d’homme, et de trois herbes qu’aucun ne peut nommer. Ils y mêlent, ô dérision ! le vrai benoît corps Jésus-Christ, et de ce tout, une fois sec, ils composent divers sachets qu’ils jettent à l’eau. Ce sont les Juifs qui les y poussent.

— Mère, demanda Étiennette, est-ce que les temps ne sont pas venus ?

— Non, ma fille, non ! Notre Sire veut nous châtier un petit, pour notre mauvaiseté et notre malice ; mais nous se-rons vainqueurs enfin, et alors chasserons les Juifs, par le moyen de qui tous ces maux sont venus, et qui habitent à Paris, en bien trop grande multitude. On les dépouillera d’or, d’argent et de robes, de même que leurs pères anciens dé-pouillèrent les Égyptiens, quand ils passèrent la mer Rouge, au temps de Moïse, prophète. Ils quitteront les Chrétiens du royaume des dettes que ceux-ci leur doivent, et quand la France sera vidée de ces mécréants sacrilèges, le règne de Dieu commencera, et il n’y aura plus d’hivers ni de famines.

— Oh ! dit Étiennette en joignant les mains avec une ex-tase enfantine, la Claudine, ma mère-grand, nous parlait au-trefois de la « bonne année ». En cet an, fut le temps si suave et si doux, que de l’hiver il ne gela qu’un jour ; au mois de janvier, l’on trouvait les violettes et les fleurs de fraises, et les pommiers étaient tout blancs fleuris ; et ce fut l’an où le setier de blé ne valait que trois sols et un liard.

Son visage pendant quelques instants garda son expres-sion naïve, puis quelque chose d’effaré s’y répandit ; et le cou tendu, immobile, elle paraissait écouter. Les tintements égaux continuaient, – tout au loin, dans le grand silence. Alors, elle fondit en larmes, et se renversant sur son lit :

 

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— Les Bleus sont à Saint-Judicaël, s’écria-t-elle, laissant échapper à la fin, le secret de son inquiétude.

— Mais que nenni ! fit la Jacquine vivement ; et elle ajouta, pour calmer sa bru, la première chose qui lui vint en tête. Les Bleus ne sonnent pas les cloches, « puisqu’ils croient qu’elles sont les trompettes du Diable. »

— Mère, demanda Étiennette qui souhaitait qu’on la berçât par des récits, comme font les enfants malades, ce sont les pires ennemis de Dieu qui aient paru, n’est-il point vrai ?

— Ils sont si fort enlacés des lacs du Diable, répondit Jacquine, qu’au prix de tels fils de Caïn, l’on peut trouver louables les damnés hérétiques albigeois, et les gens de la Religion. Les Bleus, dit-elle, en donnant à sa voix un accent d’horreur, tandis qu’une sorte d’effroi se peignait sur les traits d’Étiennette, les Bleus sont pareils aux anciens païens. Ils renient Dieu pour leur male aventure, et lui ont juré grande haine, et entendent le remplacer par une idole qu’ils nomment « Raison ». Ils ont encore une autre idole qu’ils ap-pellent en hébreu Marat, et ils boutent son image sur les au-tels ; et ce qu’ils chantent, c’est la chanson du Diable, pleine de blasphèmes et de reniements, et la Marseillaise on la nomme. Pour signe, ils portent la cocarde qui est le signe de la Bête, et par lequel ils se croient invincibles. Ils sont adon-nés aux rapines, aux tromperies, aux homicides, aux paillar-dises de la chair, à toutes les perversités, crimes qu’ils font pour le dépit de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et leurs for-faits, parjures et félonies étant griefs et détestables, ils sont du souverain évêque pape Pie, et de plusieurs évêques, ar-chevêques et cardinaux, damnés.

 

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La Jacquine était hors d’haleine, tant elle avait parlé avec emportement ; mais sa bru ne l’écoutait plus, oppressée par quelque inquiétude, et le silence qui survint, fit tout à coup tressaillir Étiennette.

— Amen ! répondit-elle précipitamment.

Cependant elle s’agitait sur sa couche, et d’une voix ti-mide, en hésitant :

— Est-ce la Pierre ou la Paule qui sonne ? demanda-t-elle, car les deux cloches de Saint-Judicaël avaient reçu ces noms à leur baptême ; la première, de M. de Charette, alors officier de marine ; et l’autre, de messire Abline, lequel était curé à Nantes en 1785. Lorsqu’au début de la Révolution, le renégat avait quitté les ordres, la cloche dont il était parrain était tombée en exécration, et les Maréchains, peu à peu, s’étaient accoutumés à tirer des augures, selon que sonnait la maudite, ou que c’était la Pierre qui tintait.

La Jacquine, pour la troisième fois, alla à la porte, l’ouvrit, et prêtant l’oreille au silence, elle dit enfin :

— C’est la Paule.

Mais au même moment, elle poussa un cri ; elle venait d’apercevoir la lumière d’une lanterne que portait la petite Nanette. Derrière elle, marchaient une femme et un homme, la Rebouteuse et Perrot, – sûrement.

— Les voici ! les voici ! ils viennent !

Elle courut vers le lit d’Étiennette :

— C’est lui ! ma fille ! c’est Perrot !

 

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Et aussi éperdue de bonheur qu’elle avait été angoissée, la vieille croyante, tombant à genoux, prononça à voix haute, une « bénédiction, » – sorte d’adjuration au ciel, comme en faisaient les patriarches, et sans laquelle n’allaient point, dans le Marais, les grandes joies ni les grandes douleurs.

— « Gloire et honneur et louange à Celui qui est un seul Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. Amen. »

Elle se baisa la main droite et reprit :

— « Que béni soit celui qui va entrer sous l’ombre de mon toit. Ô Seigneur ! prête-moi l’oreille et veuille excuser mes paroles. Demain, il aura près de lui la force de ses com-pagnons, mais cette nuit, je suis seule pour sa défense. Tant comme il sera avec nous, préserve-le, beau sire Dieu, de toutes traîtrises et embûches ; qu’il soit en paix et se gau-disse, dès qu’il sera entré vers moi, jusques au temps qu’il partira. Et si quelque ennemi s’élève et qu’il mette sa main sur lui, mon jurement se tourne contre moi, qui n’aurai su le protéger ! Que l’âme de lui soit gardée comme en un faisceau des vivants, et celle de son ennemi, tournée et rejetée comme au tour de la fronde. Qu’elle aille hors la sainte Église, et qu’au jour du grand jugement, enchaînée de chaînes de feu, elle ait dans l’enfer éternellement, la société du Diable et de ses anges. – Moi, Jacquine, je fais cette bé-nédiction par saint Gildas, mon protecteur, saint Pierre et saint Michel Archange. »

Elle resta quelques instants la tête baissée, et priant. Étiennette à demi penchée hors de son lit, souriait en écar-quillant les prunelles, avec la bouche grande ouverte ; mais brusquement, ses sourcils remontèrent ; elle trembla de tous ses membres, et d’une voix désespérée :

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— Ce n’est point son pas ! cria-t-elle.

La Jacquine se releva ; un pressentiment aigu comme un glaive lui traversa le cœur, et terrifiée tout à coup, – les yeux attachés sur la porte, elle s’appuyait au lit, d’une main.

Un murmure de voix, puis des pas s’approchèrent ; le re-flet de la lanterne courut sur le sol, et la Nanette entra étour-diment, disant :

— Ma sœur ! ma mère-grand ! la Rebouteuse est là.

Mais elle s’arrêta tout court, s’assit tremblante dans un coin, écrasée par un coup d’œil de la Jacquine.

— Hé ! la mère ! fit une voix, et il parut à l’entrée du lo-gis une jeune femme, coiffée d’un grand chapeau de feutre noir, – souriante, et qui dit familièrement, car elle était déjà venue à l’Halbrandière :

— Je ne suis pas seule, mère Jacquine ; je vous amène un hôte, un officier blessé, que je vous prie de recevoir ; je l’ai trouvé, non loin de votre hutte, évanoui dans le sentier.

Puis, s’adressant à quelqu’un, au dehors :

— Allons citoyen quelques pas encore !

Et dans l’encadrement du seuil, un Bleu se montra, chancelant, livide, sans épaulettes et sans épée, – Gérard.

La Jacquine se recula, béante, en retenant un cri. Un éclair de fureur passa dans ses prunelles, puis s’éteignit sou-dainement ; mais une pensée si tragique s’était reflétée sur ses traits, que Gérard, surpris, s’arrêta. Pendant un moment ils se regardèrent, et la vieille devint pâle à s’évanouir. Elle était prise dans son vœu ; le jurement qu’elle avait fait se re-

 

– 40 – tournait contre elle ; au lieu de Perrot, de son fils, – mère im-prudente qu’elle était ! Jacquine avait béni un de ses enne-mis, un de ces Bleus qu’elle exécrait. Sa propre précipitation, sa sottise l’avaient trompée ; et maintenant, – malheur ! trois fois malheur sur elle ! – les paroles étaient prononcées, ins-crites au Livre de vie, et il leur fallait obéir !

— Que voulez-vous ? dit-elle enfin, d’une voix rauque, comme si elle n’eût pas compris les paroles de la Rebou-teuse.

— Un asile pour cette nuit, répondit Gérard ; je suis ex-ténué de fatigue et de faim, et le froid redouble au dehors.

— On s’est donc battu ? demanda Jacquine, d’un ton qui fit frémir le jeune homme.

— Les Brigands nous ont attaqués, reprit-il. Je me suis sauvé presque seul.

Alors ils ne parlèrent plus. La Rebouteuse, près du lit, s’empressait autour d’Étiennette, car celle-ci avait été prise d’un spasme, aussitôt qu’elle avait aperçu l’uniforme répu-blicain ; mais, tout en lui mettant sous le nez, des vinaigres et des essences, dont elle avait plusieurs flacons dans une trousse, la jeune femme, par instants, se retournait vers l’officier, si bien qu’elle aperçut, posée contre le feu, une marmite qui fumait. Elle était destinée au Perrot, car c’est un trait des paysans, de n’oublier jamais la nourriture, même dans les enterrements. Alors, faisant signe à Jacquine, la Re-bouteuse à demi-voix :

— La mère dit-elle, je suis sûre que votre hôte a grand’faim ; donnez-lui donc de votre soupe.

 

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La paysanne frissonna ; sa face se crispa de haine ; puis, froide de nouveau et blanche comme un marbre, elle aveignit l’écuelle et la cuiller de bois dont Perrot se servait d’ordinaire. Pour ce que je l’ai béni en place de mon fils, s’était dit cette chrétienne sublime, aussi faut-il le traiter comme tel, durant cette nuit ; tout ceci n’est pas arrivé sans la volonté du Très-Haut. – Cette pensée la fit trembler ; car si le ciel impitoyable avait rejeté sa Bénédiction, c’était donc que Perrot n’avait pas trouvé grâce aux yeux du Seigneur. Une inquiétude affreuse la saisit, et en tendant l’écuelle à l’officier, elle le considérait d’un œil hagard. Elle se contint cependant ; même elle eut soin de l’installer à ce coin de la cheminée où Perrot se mettait d’habitude, – mais hors de la vue d’Étiennette, et elle dit tout haut pour lui le Benedicite, ainsi qu’elle eût fait pour son fils.

Jusqu’à ce moment, le jeune homme, glacé de froid et engourdi par une fatigue écrasante, avait agi d’une manière machinale, ainsi que dans un cauchemar ; mais en se sentant pénétrer par la chaleur de la chaumière, et surtout, lorsqu’il eut apaisé sa faim dévorante, Gérard reprit la conscience de lui-même, et se mit à tout observer, curieusement. – Mor-bleu ! se disait-il, en suivant de l’œil la Jacquine, voilà, si je ne rêve pas, la plus enragée Maréchaine que j’aie encore rencontrée. Son regard parcourut la chaumière, et tomba sur des chapelets, des images, du buis bénit, des cœurs de Jésus découpés ; le canon d’un fusil absent se voyait dessiné en clair au manteau de la cheminée.

— Le gars est donc avec Charette, pensa le jeune homme, et ces mères-là ne nous sont pas tendres ordinaire-ment. Un sanglot étouffé lui fit tourner la tête, et il découvrit la pauvre Nanette, immobile sur l’escabeau où elle s’était laissée choir. Elle qui connaissait si bien le visage de sa

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« mère-grand », comme elle appelait la Jacquine, elle sentait qu’un horrible malheur était entré dans la maison ; et la main au bord de ses yeux, ses cheveux châtains annelés roulant autour de ses joues fraîches, elle pleurait amèrement. En cet instant, une voix s’éleva, si douloureuse et si affaiblie que l’on avait peine à l’entendre :

— Hélas ! mère, dit Étiennette, une apparition s’est mon-trée à moi ; j’ai vu se tenir sur le seuil, un Bleu sanglant, la tête nue, – et Perrot s’est levé par derrière, le teint aussi blanc qu’une touaille, les deux yeux fermés, comme un mort !

Car si subite avait été sa pâmoison, qu’elle avait pris pour une vision l’entrée soudaine de Gérard. À ces paroles, la Jacquine, en se tournant vers le jeune homme et posant un doigt sur ses lèvres, lui prescrivit de garder le silence, mais il ne songeait guère à le rompre, occupé qu’il était alors à con-sidérer la jeune femme avec qui il était entré, – celle que l’on nommait par le pays, la Rebouteuse, et dont, souvent déjà, il avait ouï parler.

Elle venait de déposer son feutre sur un escabeau. L’un des bords en était relevé, et une longue plume rouge s’y con-tournait, suivant la forme du chapeau. Gérard remarqua ce détail, car sachant que la Rebouteuse était à Légé avec Cha-rette, il s’attendait à trouver là, la croix ou la cocarde blanche, mais rien dans le costume un peu fantasque et théâ-tral de la jeune femme, n’indiquait à quel parti elle apparte-nait. Elle portait, agrafé à son col, un manteau garni de four-rures, et flottant comme un dolman de hussard, et quand elle l’eut dépouillé, ainsi qu’un grand fichu plissé jusqu’à sa taille, elle apparut, svelte et légère, dans une amazone de drap gros vert, dont la queue était retenue par des cordons. Ses beaux

 

– 43 – cheveux, d’un blond cendré, lui tombaient en boucles frisées, sur les épaules ; de temps à autre, elle les secouait, avec un mouvement d’une grâce enfantine. Ils encadraient une figure régulière, ronde, un peu pâle, où deux grands yeux noirs, tendres et suppliants, contrastaient bizarrement avec le nez joli et la bouche mutine, dont parlaient les poètes du temps. Un fin lacis de veines bleues transparaissait sous les tempes plus mates, ce qui donnait à la physionomie quelque chose de mélancolique. Le menton un peu court, un vrai menton d’enfant, se rattachait à un cou blanc, d’une chair délicate et pâle, qui s’enfonçait dans les tuyaux d’un petit col de toile de Hollande, – et elle avait un sourire candide, un regard hardi et bon à la fois.

— Quelle peut être cette Clorinde ? se demandait Gé-rard, qui ne la quittait pas des yeux ; et il essayait de se rap-peler les récits qu’on faisait sur son compte, car elle avait, dans le Marais, une de ces renommées vagues qui se créent on ne sait comment, et composées de mille bruits contradic-toires. Ainsi elle pansait les blessés de Charette, et les Maré-chains prétendaient que c’était une grande dame qui était venue de Paris, par amour pour leur général, – tandis que des Bleus échappés avaient conté qu’elle soignait les Républi-cains comme les Brigands, ou qu’elle avait intercédé, afin de leur sauver la vie.

Mais de quoi tous tombaient d’accord, c’est que la Re-bouteuse était assurément la maîtresse de Charette, de cet homme terrible aux femmes, qui les troublait, les fascinait, comme Danton et Mirabeau, par une laideur surhumaine. Au reste, en ces temps de bouleversement, ces Bradamantes, ainsi que disait le jeune homme, n’étaient point rares à ren-contrer. M. de Charette à lui seul en promenait tout un sé-rail ; et même chez les Bleus, organisés plus régulièrement,

– 44 – on retrouvait ces héroïnes ; ainsi les fameuses Fernig, les aides de camp de Dumouriez.

— Ah bah ! pensa Gérard, c’est quelque châtelaine du pays de Retz, qui combat pour la bonne cause, tandis que le mari intrigue à Londres, auprès des princes. – Mais il remar-qua, au même moment, qu’elle passait sans se signer devant les images des saints, devoir auquel n’eût pas manqué une croyante.

Il ne savait plus que penser ; jamais femme n’avait au-tant excité sa curiosité ; et il l’examinait avidement, se dé-tournant à demi, pour la voir.

Jacquine, cependant, venait d’allumer un oribus, qui cou-lait sur le martinet vert-de-grisé, et debout à trois pas du lit, portant dans ses deux mains un grand bassin d’eau tiède, elle attendait.

L’accouchement était laborieux ; Étiennette, les yeux fermés, avec la face contractée, soufflant un souffle fort par le nez et la bouche, paraissait si exténuée que la Rebouteuse craignait de la voir expirer, dès qu’elle aurait donné son fruit ; et l’angoisse qui nous saisit, quand quelqu’un souffre sous nos yeux, faisait perler des gouttes de sueur aux tempes de la jeune femme. Les manches un peu relevées, elle es-suyait ses doigts par intervalles, à un fin mouchoir de batiste déposé au chevet du lit ; et à ses côtés, la Jacquine ne faisait pas un mouvement, grave, attentive, solennelle, au milieu de la vapeur d’eau dont l’enveloppait le chaudron fumant à ses pieds, tandis que Nanette, plus loin, tenait des langes prépa-rés.

— Il est mort ! murmura tout d’un coup Étiennette qui rouvrit les yeux lentement, et les promena autour d’elle.

 

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Lorsque j’ai reçu, vendredi, le vrai sacré corps du Sauveur, ma bouche a été comme emplie de sang, et bien je le sentais couler sur mes lèvres et sur mon menton, jusqu’à terre, ce qui était le signe du sang de Perrot.

Mais ces paroles étaient à peine dites, qu’un son de trompe retentit, un rauque et bref mugissement tiré d’une corne de bœuf, et la Jacquine, ouvrant la porte d’un seul bond, aperçut, qui voguait sur le marais tranquille, un de ces bateaux à fond plat, dont se servent les Maréchains.

— Ah cette fois, c’est lui ! fit-elle, avec un cri sublime.

Nanette se précipita pour voir arriver le Perrot, et la ma-lade, en gémissant, essaya de se soulever, mais prise d’une défaillance, elle retomba épuisée, la bouche ouverte et les paupières closes. Alors, tandis que Jacquine se retournait, la Rebouteuse en désignant Gérard, dit à voix basse :

— Le citoyen ne peut rester ici. Si les Brigands le trou-vent, il est perdu.

Les prunelles de la Jacquine flamboyèrent, et l’officier se dressa en sursaut.

— Eh bien, la mère ! dit la Rebouteuse, cachez-le dans quelque recoin de votre étable.

Mais Jacquine ne répondit pas, attendu que Perrot avait pour habitude d’aller rendre visite aux bœufs, dès son entrée, et il s’entretenait quelque temps avec eux, ainsi qu’il eût fait avec des chrétiens. Il fallait chercher un autre moyen, et la paysanne réfléchissait, saisie d’un tremblement nerveux, tant elle redoutait qu’on ne lui fit violer son jurement, et qu’il n’arrivât mal, près d’elle, à celui qu’elle avait béni. Ses re-gards soudain rencontrèrent des vêtements pendus au mur.

 

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Elle s’avança vivement, décrocha les misérables hardes qui étaient celles de Gauvin conservées depuis des années, et les tendit frémissante au jeune homme, en lui lançant un de ces coups d’œil singuliers qui donnaient froid à Gérard, aux en-trailles.

— Bon ! dit alors la Rebouteuse, nous feindrons que vous êtes un Brigand de Charette, venu de Légé avec moi.

Gérard endossa lestement, par dessus son pantalon de panne, une ample culotte roussâtre ; il se dépouilla de son frac que la Rebouteuse cacha sous le lit, et passa la blouse du Maréchain ; puis il assura sur sa tête le feutre noir à larges bords, dont la calotte était percée de trous. Toutes sortes d’idées plaisantes lui venaient ; un sentiment confus de joie et de bonheur s’emparait peu à peu de son âme. – Allons pensait-il, me voici sous l’habit de quelque niais, qui croit gagner le ciel, plus il nous tue de monde ; j’y fais assez sotte figure ; mais bah ! se dit-il aussitôt, en homme qui a lu les Lettres à Émilie, alors dans le plein de leur vogue, Jupiter a bien pris d’autres déguisements.

Il affectait ce ton léger, ne voulant pas s’avouer à lui-même combien la Rebouteuse le préoccupait. Une fois, leurs regards se croisèrent avec une sorte d’intelligence ; tous deux se troublèrent, rougirent ; ce moment fut délicieux.

Pendant ce temps, la barque avançait lentement, dépla-çant une eau lourde et noire comme l’eau du Styx ; on y dis-tinguait des ombres assises. L’un de ces hommes, par mo-ments, jetait une poignée de paille dans la coque de fer sus-pendue à l’arrière, et la haute flamme qui s’élevait, illuminait tout le marais, découpant en noir, à l’avant, le paysan de-bout, qui maniait la gaffe. La bise avait cessé ; des oiseaux qui s’envolaient des roselières venaient tournoyer autour du

– 47 – bateau, et se brûler le bout des ailes ; cela faisait penser à des âmes dolentes, formant cortège à quelque nocher infer-nal. La barque déjà n’était plus qu’à une portée de fusil ; on entendait le froissement du flot sous la carène ; quelques plis de cette eau bourbeuse vinrent mourir aux pieds de Jac-quine ; puis tout d’un coup, la paille s’éteignit, et les ténèbres retombèrent, tandis qu’une voix, celle du caqueux, de Coat-goumarch, entonnait la chanson populaire du pays de Retz :

 

Quet o quieu qui m’évaille Ma qui donné si bé ?

 

Alors, en entendant cela, Jacquine se mit à trembler ; la mort de son fils lui frappa au cœur, et haletante, elle s’appuyait contre le mur pour ne pas choir, en regardant les Maréchains qui débarquaient à trente pas de la chaumière.

Bientôt, à la clarté douteuse des étoiles, elle découvrit le cortège. Deux paysans en tête et deux en queue portaient comme une forme humaine, et le caqueux marchait derrière, et battait le fusil pour allumer sa pipe. Leurs pas résonnaient sourdement sur le sol tout détrempé d’eau, et ceux qui mar-chaient les premiers écartaient parfois, d’une main, des touffes de roseaux qui barraient le sentier.

— C’est toi, la Jacquine ? demanda l’un d’eux, aperce-vant cette figure noire accotée au seuil.

— Il est mort ? dit-elle, en faisant un pas au-devant de l’homme.

— Un chien de Bleu l’a tué, repartit tranquillement Co-lin-Maigres-Mains ; nous avons sonné le glas pour sa mort.

 

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Ils franchirent le seuil, tous cinq, avec leur lugubre far-deau, et le posèrent sur le sol, enveloppé d’un vieux manteau de bure. Alors s’abattant contre lui, et le prenant frénétique-ment dans ses bras, la Jacquine cria, d’un ton déchirant :

— Mort ! mort ! mort !

Aux clameurs de la Maréchaine, Étiennette rouvrit les yeux, se mit droite sur son séant, aperçut le Perrot qui sem-blait regarder de ses prunelles fixes, et devint plus blanche que lui. Elle s’abattit à la renverse, agonisante ; cette violente commotion fit ce que ne pouvait faire la nature seule ; un spasme suprême la prit, et elle accoucha d’un enfant que la Rebouteuse reçut, et dont le premier vagissement répondit au râle de sa mère.

— Mort ! mon beau Perrot ! il est mort ! hurlait la Jac-quine qui sanglotait à vide, sans pleurer, et qui couvrait de baisers le cadavre. – Mort ! disait-elle avec stupeur. – Mort ! elle se frappait le sein et se meurtrissait le visage ; et à ge-noux, près de son fils, le serrant contre elle et baisant sa bouche, elle semblait le vouloir réchauffer, lui souffler sa vie et son âme. Et tout à coup, se relevant, les yeux secs et bril-lants, le visage enflammé :

— Qui l’a tué ? demanda-t-elle.

— Saint Gildas, saint Gildas l’a tué, dit le Caqueux de sa voix rauque : c’est un grand saint ; je lui ferai brûler un ori-bus.

Car si faible d’esprit qu’il fût, Coatgoumarch avait tou-jours gardé mémoire de sa pendaison simulée, – et une fois sorti du trou à porcs où il s’était tenu caché pendant la lutte, l’idiot avait suivi, en grognant de joie, le cadavre de son en-nemi.

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Alors les paysans parlèrent à la fois ; ils se tenaient de-bout autour de la Jacquine, et ils narrèrent tout, dès le com-mencement.

La Goule-Sabrée, au moment qu’il allait venir aux Hal-brands, avait appris d’un petit gars que les Bleus occupaient Saint-Judicaël, et il avait voulu soudain que l’on touchât en la main l’un à l’autre, pour les aller surprendre et débusquer. Tous avaient fait des remontrances, et lui qui discourait, le Colin-Maigres-Mains, l’avait averti notamment que le bruit des coups de fusil était de mauvaise musique pour une ac-couchée ; mais le Perrot n’écoutait rien, il paraissait forcené de fureur. L’événement de l’entreprise avait été heureux d’abord, jusqu’à l’instant où le Perrot avait voulu incendier la chapelle de Saint-Gildas, pour y brûler les ennemis. Sur cela, ils avaient compris qu’il était voué, que c’était son jour, que son destin s’accomplirait ; comme en effet on le vit bien, les Bleus étant sortis subitement, – car, continua le Colin, la GouIe-Sabrée s’est trouvé devant leur chef, leur officier, et saint Gildas lui a fait les mains gourdes et qui pouvaient à peine tenir son couteau, si bien qu’après peu de défense, il a reçu dans la poitrine un coup d’épée tellement furieux, qu’il en est chu tout roide mort.

— Et l’autre ? râla la Jacquine.

— Ah le double fils de Satan ! dit le Maréchain en gesti-culant. Il s’est dérobé si subtilement que nous n’en avons pu trouver aucune trace ; et le païen a pris la fuite dans la plaine, à moins qu’il ne se soit bouté dans le propre giron de son père le Diable.

Jacquine regarda Gérard et comprit tout. Elle fit un cri de fureur, et se rua vers le jeune homme ; mais s’arrêtant à mi-chemin, hagarde, comme si un mur tout à coup vint de se

– 50 – dresser devant elle, la paysanne chancela, et retomba sur ses genoux, si fortement que le sol retentit.

Sublime puissance de la religion ! Jamais plus atroce douleur n’avait déchiré le cœur d’une mère ; pourtant la chrétienne vainquit. Jacquine, au milieu des sanglots qui lui soulevaient la poitrine, ne demanda à Dieu, selon la litanie, que « fontaine de pleurs, pour arroser la sécheresse de son âme ». Ses yeux se mouillèrent à ces mots ; enfin elle pouvait pleurer. Elle éprouva comme une quiétude à sentir les larmes couler sur ses joues ; et elles lui semblaient savoureuses et très douces, non seulement au cœur, mais à la bouche.

Les Maréchains, sans prendre garde à rien, causaient entre eux la Rebouteuse emmaillotait l’enfant, qu’elle avait baigné dans l’eau tiède ; – et l’officier, tout blême, et le poil hérissé, se demandait quelle puissance avait retenu cette mère, et brisé d’un coup sa furie. Il se sentit humilié de cette magnanimité, et par une sorte de pudeur d’âme, ne la voulut pas accepter ; il eût été trop monstrueux qu’il dût son salut à la mère de celui qu’il avait tué. Puisque, indifférente ou su-blime, cette femme abdiquait tous sentiments humains, c’était à lui Gérard, de venger la nature. Peut-être aussi, pour dire tout, sa détermination n’alla pas sans orgueil d’ac-complir une noble action sous les yeux de la Rebouteuse ; quoi qu’il en soit, il résolut, dès qu’il en aurait l’occasion, de se dénoncer soi-même à ces hommes.

Jacquine demeurait à genoux, immobile ; mais ses larmes ne coulaient plus. – Je l’ai béni pour mon Perrot, son-geait-elle en grinçant des dents, et même le vœu accompli, quand il sera hors de la hutte, je ne peux, dores en avant, porter mes mains violemment contre lui, – moi, ni non plus quelqu’un des miens, ni rien tenter à son encontre. – Cette

 

– 51 – pensée fut horrible à Jacquine, et, voulant se donner cou-rage, elle récita d’une haleine, douze Pater et douze Ave, puis se remettant tout debout, elle alla à la Rebouteuse, lui prit des mains, l’enfant qui vagissait et l’examina en silence.

C’était une chétive créature, une masse de chair ridée, avec des paupières entre-closes, des traits informes et à peine ébauchés. Il respirait si faiblement, que la paysanne aussitôt demanda à la Rebouteuse :

— Vivra-t-il ?

— Celle-ci fit un geste découragé, et montrant du doigt Étiennette, étendue sur son lit, qui ne remuait pas :

— La mère et l’enfant mourront avant l’aube, répondit-elle.

La Jacquine baisa l’enfant, puis en lui versant sur la tête de l’eau qu’elle prit au creux de la main :

— Moi, dit-elle, pécheresse Jacquine, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; et tu seras nommé Tristan, pour ce que tu es né dans le deuil, et dans la tris-tesse des tiens.

— Amen ! firent les paysans, et le Colin-Maigres-Mains ajouta :

— Il est sorti nu de sa mère, et n’apportant avec soi que son péché, dont le voilà purifié ; c’est un chrétien de plus de par le monde ! – Maintenant, sans mentir, Jacquine, nous avons peiné à te rapporter la Goule-Sabrée dont Dieu a fait sa volonté, et il soufflait un vent si aigre que la langue nous gelait en la bouche. Ma fine ! une écuellée de soupe nous remettrait du cœur au ventre.

 

– 52 –

Trouvant honnête et juste une telle requête, la paysanne y accéda et commença de remplir les assiettes. Elle parut hé-siter cependant, quand ce vint au tour du Caqueux, puis en acceptant sa présence comme un châtiment du Seigneur, elle lui tendit sa portion, dans laquelle il plongea la face, goulû-ment ; et tous se groupèrent au hasard, autour du feu qui rougeoyait. Ce fut un moment d’angoisse pour la Rebou-teuse, car un mot, un geste, un regard pouvaient déceler l’officier. Mais les paysans, se sachant en maison amie, ne fi-rent aucune attention à l’homme qui se recula pour leur lais-ser place au foyer. Ils jugèrent, ainsi qu’elle l’avait prévu, qu’il était le compagnon de la jeune femme que tous con-naissaient ; et ils avaient eux-mêmes si souvent passé des heures, bouche close, qu’ils n’eurent pas l’idée de s’étonner du silence de l’inconnu.

Ce soir-là pourtant, tels que gens ravis d’avoir bon feu et bonne soupe, ils s’entretenaient à mi-voix :

— Oui disait Colin-Maigres-Mains faisant un geste de menace, ces chiens ont abattu la croix sur le calvaire et tout rompu notre Sauveur, se montrant plus cruels encore que ceux qui le crucifièrent, car quand les bourreaux de Hérode virent que le doux Jésus était mort, ils n’eurent pas le cœur de lui briser les jambes, mais le laissèrent sur la croix.

— Vous saurez, dit le Jézéquel, qu’au lieu dit la Noë-Bourine, un de ces Domitiens brisa d’un coup de pierre un bras du grand Jésus de bois ; lors aussitôt le sang coula, comme si c’eût été d’un bras véritable, et maints qui se trou-vaient là et en recueillirent, furent guéris de diverses infirmi-tés.

— Hardi continuait le Colin-Maigres-Mains, la victoire nous restera, et le bon Dieu nous l’a promise. Mais il faudra

– 53 – encore bien batailler et mordre dans bien des cartouches, et plus d’un qui croyait encore souvent se rigoler, sera froide et laide carogne, devant que le courlis ait chanté de nouveau.

— Ah moi ! reprit le Perriais, j’ai vu un des ressuscités ; même c’était un monsieur prêtre, et il avait encore au col la marque rouge du couteau, la guillotine qu’ils appellent ; et il leur sort du corps une colombe blanche, sitôt que la tête a roulé.

— Oui, dit d’un ton pensif le Colin-Maigres-Mains, ils ressuscitent le troisième jour, mais les Bleus les gardent et alors les noient, ce qui est leur vraie mort dernière, car il n’y a que les guillotés qui ressuscitent.

— Alors, reprit le Jézéquel d’une voix basse, tandis qu’il jetait sur le mort à la tête de qui la Jacquine priait, un regard rapide et craintif, – il ne ressuscitera point ?

— Nenni, certes, dit le Colin ; Perrot a fait griève offense à saint Gildas. C’était un gars trop hardi tout de même et qui était tellement né dans la peau de son mauvais orgueil, qu’il ne le pouvait dépouiller. Voyez ! il ne portait point même un scapulaire, afin de détourner les balles et d’émousser les coups d’estoc.

Tous se mirent alors à tenir, à voix basse, des propos contre Goule-Sabrée ; il était dur au pauvre monde ; outre cela, ivrogne, impie, jureur ; il avait voulu tuer le caqueux, et saint Gildas permettait au contraire que Coatgoumarch vit sa mort ; – puis, finalement Jézéquel, exprimant la pensée commune, déclara n’être point marri de cette aventure, car Dieu, tôt ou tard, les aurait punis pour la mauvaiseté de leur chef, « et chacun, quant à soi, a bien assez de ses propres péchés. »

 

– 54 –

— Le seul malheur, dit le Colin, c’est que le Bleu ait échappé : mais le diable avait fait la nuit aussi noire qu’il l’est lui-même ; et s’il y avait eu là toute une compagnie de « pantalons de soie », ils eussent pu s’enfuir pareillement.

À ces mots, Gérard releva la tête, et il prêtait l’oreille, sans souffler.

— Il se sera gîté dans quelque meule où puisse-t-il cre-ver de froid ! dit férocement Jézéquel, et les paysans furent emportés par cette colère, si bien que le Maigres-Mains s’écria :

— Oui, par Dieu qui me fit, les gars, je donnerais une cuvette de mon sang, pour tenir le maudit au bout de mon fusil.

Alors, lançant au loin son feutre à larges bords, Gérard se dressa tout debout, et la clarté tombant d’aplomb sur son visage, en montrait la pâleur et la résolution. Ses yeux d’un bleu limpide étincelaient ; et petit, maigre auprès de ces hommes trapus, il leur parut pourtant de très haute taille.

— Tuez-moi donc, dit-il d’une voix calme ; je suis celui que vous cherchez.

Ils le reconnurent aussitôt, et tous les quatre, avec un cri, se levèrent, stupéfiés. Tel était leur effarement qu’ils cru-rent d’abord à un piège, et que reculant en désordre, à l’autre bout de la chaumière, ils brandissaient leurs lourds fusils, sans avancer.

La Rebouteuse était debout, tremblante et pâle ; elle prit son couteau de chasse sur l’escabeau où il était posé, et le je-ta aux pieds de l’officier, qui le ramassa avec lenteur, ne quittant point de l’œil ses ennemis. Pas un mot ne fut pro-

 

– 55 – noncé ; – à ce moment, Coatgoumarch qui furetait par la ca-hute, retira de dessous le lit, le frac d’uniforme de Gérard. Cela suffit à réveiller les Maréchains de leur surprise, et le Colin vociféra :

— C’est toi, failli chien ! Eh bien, meurs !

Et il abaissa son fusil dans la direction du jeune homme, mais avant qu’il ne l’eût ajusté, la Jacquine s’était jetée entre eux, et criait d’une voix stridente :

— N’y touche pas, je l’ai voué !

— Hein quoi ? mais il a tué la Goule-Sabrée, balbutia le paysan, qui fut tellement ébahi qu’il laissa retomber son arme. C’est lui, la mère, qui a tué Perrot.

— Je le sais, répondit Jacquine, et je lève la main à Dieu, que je le hais de bien plus forte haine que vous ne le faites vous-mêmes. S’il m’en était donné pouvoir, poursuivit-elle avec une énergie fébrile, je le frapperais en corps et en biens, et jusqu’à la mort, – ou plus loin, si possible était : oui je lui voudrais prendre son lâche cœur, et lui en souffleter les joues ; – mais, dit-elle d’un ton plus bas, j’ai ouvert ma bouche au Seigneur, et le jurement qui me lie, m’interdit de mettre la main sur lui ; jusqu’à ce que vienne l’aurore, il doit être sauf, sous mon toit ; et j’ai fait ce serment par le saint nom de Dieu, et par nos seigneurs saint Michel, saint Pierre et saint Judicaël.

L’officier, immobile et fier, attendait la fin de ce débat, et la Rebouteuse haletante tournait vers lui ses grands yeux noirs. Un tourbillon leur bruissait dans la tête, et tous deux en se regardant, sentaient monter du profond de leur être, quelque chose de suave et de fort, qui les enivrait. Elle se prenait de passion pour ce pâle jeune homme, si héroïque, et

– 56 – lui, tout transporté de mourir sous ses yeux, la contemplait éperdument.

Soudain, au milieu du silence, car les Maréchains décon-certés restaient muets et hésitants, on entendit crier :

— L’assassin ! l’assassin !

Tous se tournèrent ; l’Étiennette à demi soulevée sur son lit, blême et riant d’un rire frénétique, désignait Gérard de son doigt tendu. Au bruit de la voix de Jacquine, elle venait d’ouvrir les yeux, et avait reconnu dans le jeune officier le meurtrier de sa vision. Mais cet effort fut le dernier ; elle s’abattit la tête en arrière, un tressaillement l’agita, puis ce fut tout.

— Elle est morte, dit la Rebouteuse qui lui mit la main sur le cœur.

— Morte ! – et ils se taisaient d’abord, lorsque le Colin-Maigres-Mains qui était cousin d’Étiennette, bondit vers Gé-rard en hurlant :

— C’est lui qui l’a tuée ; il a des maléfices ; et mainte-nant, il va tuer l’enfant ! À mort ! l’empoisonneur ! à mort !

— À mort ! répétèrent les Maréchains, mais la Jacquine fut plus prompte, et repoussant les assaillants qui s’élan-çaient, elle couvrit l’officier de son corps.

— Arrière ! dit-elle avec véhémence, c’est le Diable qui vous émeut de me faire manquer à ma foi. Croyez-vous qu’il en soit d’un serment comme de la laine subtile, laquelle est élevée du vent, ou de l’écume éparse par la tempête ? Je pensais jurer pour Perrot, mais icelui m’a déçu grandement, en sorte que ma bouche a parlé contre moi, et qu’il a sous-trait ma bénédiction, comme a fait Jacob encontre Ésaü.

– 57 –

Puis-je maintenant me dédire des paroles que j’ai pronon-cées, pour ce qu’il est mon ennemi ? Jephté aussi, le juge d’Israël…

— C’est bon ! assez causé, la mère ! interrompit le Colin brutalement, Notre-Seigneur ne peut vouloir qu’un Bleu soit sauf. Gare de là, que je le tue !

— Mais, mauvais garçon ! cria la Jacquine en marchant sur le paysan, lequel en fut si interdit qu’il se laissa bonne-ment désarmer, – ne m’as-tu donc pas entendue ? N’as-tu les sens exercés à discerner le bien du mal ? Es-tu devenu tel qu’il te faille du lait et non point de la viande ferme, car qui-conque a besoin de lait ne sait ce que c’est qu’un serment, car il est enfant. Ainsi tu veux, chien du bourreau, mettre mon âme en un si grand danger de mort, et mon éternel sau-vement est pour toi de petite estime. Lorsque ta mère est morte, le Colin, j’ai fait dire messes pour elle, et j’ai prié afin que notre Père lui épargnât le purgatoire, et toi tu me jettes aux flammes d’enfer, en me donnant à disputer au jour du dernier Jugement, contre saint Pierre, et saint Judicaël, et Monseigneur saint Michel l’Ange !

— Écoute, Jacquine, fit le Colin, mais la vieille femme aussitôt :

— Tais-toi, fol hardi, reprit-elle, et rends grâce au Sei-gneur humblement, qui t’a sauvé, en défendant que tu en viennes jusqu’au sang. Tu détestes ce Bleu, dis-tu ; et moi, je l’exècre si fort que la haine que j’ai pour lui est bien plus grande que l’amour dont j’ai tant aimé mon Perrot ; cepen-dant cette nuit, plutôt que nul y touche, j’aimerais mieux qu’on me démembrât vive. Qui êtes-vous ? poursuivit-elle, qui voulez-vous mettre en lieu du Seigneur, comme s’il n’était pas puissant de me venir en aide ; mais mon espé-

– 58 – rance est en lui. Oui, celui-ci mourra ; il est mis en ma bouche, et même quand il se serait bouté au fond de la terre, cependant le rechercherai-je entre tous les mille des siens, et le Seigneur le livrera à moi, comme il lui a livré Perrot.

— Bien ! la Jacquine, repartit Colin-Maigres-Mains d’un air sombre ; mais regarde : à présent c’est la Goule-Sabrée qui clame vengeance par ses blessures.

En effet, soit qu’on y eût touché, soit que le caillot se fût dérangé, la plaie du cadavre saignait, – ce qui, aux yeux des Maréchains qui gardaient encore sur ce point la croyance du Moyen Âge, était le signe que le mort s’indignait contre son meurtrier.

Cette vue produisit sur Jacquine un effet subit et ex-traordinaire ; elle crut voir se dresser le Perrot qui la sup-pliait de l’oser venger. Elle devint plus pâle encore qu’elle n’était, et elle allait céder peut-être, au prix de son salut éternel, quand le tocsin, soudainement, éclata à toute volée dans la campagne.

— Les gars sont attaqués, dit le Perriais, et Colin-Maigres-Mains ajouta :

— C’est le signal en cas d’alerte ; les Bleus qui cam-paient à Sainte-Pazanne sont, sans doute, tombés sur nous.

— Si nous tuions celui-ci tout de même, exclama Jé-zéquel jouant avec sa carabine et qui, brusquement, mit Gé-rard en joue ; mais Jacquine d’un bond se jeta devant lui, et le Maréchain ne put faire feu.

— Allons ! c’était pour rire, grommela-t-il ; on ne vous le tuera pas, la Jacquine… En avant ! Caqueux ! détalons !

 

– 59 – commanda-t-il à l’idiot qui se tenait prêt à sortir. – Adieu, la mère !

Coatgoumarch ouvrit la porte, et ils se mirent à courir dans la direction du village. On entendait, par lointaines bouffées, les décharges de peloton, le crépitement de la fusil-lade, tandis que le tocsin prolongeait dans les airs sa cla-meur, désespérément.

La Jacquine poussa un grand soupir, et à partir de ce moment, ne prononça plus un seul mot, et ne regarda point Gérard. Soulevant le corps de son fils, elle coucha Perrot à côté de la morte. La Nanette l’aidait à ces préparatifs, et al-luma deux maigres oribus, dans le temps que la Maréchaine fermait les yeux de l’Étiennette, et lui entortillait aux doigts un chapelet. Ensuite, elle joignit les mains de son Perrot, et couvrant les cadavres jusqu’à mi-corps d’un vieux lambeau de filasse piquée, elle traça sur eux le signe de la croix, avec un brin de buis bénit. La Nanette, le cœur gonflé, s’approcha d’elle, en sollicitant une caresse, mais la vieille, se retirant, lui lança un coup d’œil terrible et la renvoya pleurante, dans un coin.

La fusillade avait cessé ; l’aube commençait à venir ; un silence profond pesait sur la campagne ; c’était cette heure grise et morne où il fait plus froid et où tout se tait.

Les flammes jaunes des chandelles vacillaient ; leur suif coulait en grosses larmes, au pied du lit. – L’officier, couché sur le manteau où gisait naguère Goule-Sabrée, la tête ex-haussée par un peu de paille, restait plongé dans une léthar-gie fiévreuse, et la Rebouteuse, à trois pas de lui, le contem-plait, muette et attendrie. Sa sympathie, puis son amour avaient grandi à proportion des dangers qu’avait courus Gé-rard. Peut-être qu’elle l’eût à peine remarqué le rencontrant

– 60 – partout ailleurs ; mais dans ces circonstances étranges et dramatiques, il devait faire sur son cœur la forte impression qu’il y fit, – et maintenant, elle s’abandonnait à la douceur de sa passion naissante.

Une heure se passa ainsi. Jacquine récitait tout bas les prières des trépassés ; la Rebouteuse avait pris dans sa trousse un petit volume de l’Héloïse, qu’elle feuilletait machi-nalement, et les deux femmes, par instants, échangeaient des coups d’œil furtifs.

Tout à coup, au milieu du calme universel, des voix montèrent, s’approchant. Elles chantaient en chœur la Mar-seillaise, et des pas sourds, rythmés, retentissaient, tels que ceux d’une troupe en marche. La Nanette quitta sa place, et l’officier se souleva, en regardant autour de lui, avec lenteur. Un gai cocorico éclata au dehors.

— Barra ! murmura-t-il, comme se réveillant d’un songe.

La porte s’ouvrit brusquement, et dans la lueur blafarde du jour naissant, Gérard aperçut devant lui, à la tête d’une escouade, Bénaben suivi du petit hussard. Il se releva tout à tait en poussant un cri de surprise, mais avant qu’il n’eût dit un mot, Sans-Terre s’était écrié :

— Vivant ! morbleu ! je le savais bien, moi ; puis, il en-tama un récit, mais, dans sa joie, Sans-Terre divaguait, si bien que l’officier eut peine à démêler que les Bleus avaient fait prisonnier Coatgoumarch, ainsi que trois des paysans de chez Jacquine. Barra, en tournant autour d’eux, avait fini par reconnaître entre les mains de l’idiot, le frac d’uniforme de son capitaine, et Bénaben pressant le Caqueux de questions, lui avait enfin arraché en quel lieu se trouvait Gérard, sans que l’on sut trop cependant s’il était vivant ou tué.

 

– 61 –

Un brouhaha emplissait la chaumière ; quelquefois, des voix, des ris plus distincts se faisaient entendre. Jacquine, entourée de soldats, conservait sa majesté de vieille sybille, et la Rebouteuse, gardée à vue, passait ses gants, de l’air le plus tranquille, après avoir posé coquettement son grand feutre noir sur sa tête. Gérard alla à Bénaben, et d’un ton bref :

— Que veux-tu faire de ces femmes ? lui demanda-t-il.

— Ordre d’Abline d’emmener tout ce que nous rencon-trerions, repartit impassiblement Bénaben. D’ailleurs, n’est-ce point là cette grande Jacquine que nous devions arrêter hier ?

L’officier haussa les épaules, sans essayer de discuter avec l’accusateur public, et dépouillant les hardes du Gauvin, il remit son habit d’uniforme. L’un des deux bœufs avait pas-sé sa tête au trou de la cloison, et regardait dans la cahute avec cet air stupide et doux des animaux ; puis il poussa un long mugissement.

— Attends ! vieux ci-devant, on te fera beugler dans la marmite, dit un Bleu.

Et un autre, grossièrement facétieux à la façon des gens du peuple, s’écria en désignant son camarade :

— Vise-à-gauche est l’âne, vous voyez le bœuf, il ne manque que le petit Jésus.

— Le voici, riposta un homme qui se baissa pour soule-ver Tristan ; mais il recula aussitôt :

— Tonnerre ! dit-il, le crapaud est mort ; ce qui se trouva véritable, l’enfant ayant passé sans qu’on s’en aperçut. La

 

– 62 –

Jacquine le prit tout doucement dans son berceau, et le mit sur le lit, à côté d’Étiennette.

Tous se hâtaient pour le départ, et Gérard debout sur le seuil, les bras croisés, tout pâle et ébloui, regardait le jour se lever.

Un brouillard blanc, épais et immobile, enveloppait la plate campagne à perte de vue, mais une zone lumineuse sortait de dessous l’horizon ; elle grandit, colora tout le ciel, puis le soleil enfin parut ; – et la lumière, au travers de la brume, vibrait en millions d’atomes dorés, tandis que le globe de l’astre, énorme et privé de ses rais, tel qu’un bloc de métal rougi, s’élevait avec lenteur au-dessus de Saint-Judicaël-de-Mer-Morte.

— En avant ! morbleu ! dépêchons ! cria l’accusateur public.

— Prends la tête, dit Gérard au sergent. Tant que je n’aurai pas d’épée, je ne suis pas ton capitaine. Allons ! fais le commandement ; et il franchit le seuil de la chaumière.

On eût dit que c’était ce qu’attendait Jacquine. Elle alla droit vers le jeune homme, et d’une voix extraordinaire et étonnée :

— Mon jurement est accompli, dit-elle. Je te dénonce haine et mort de ce moment, et vengerai Perrot avec l’aide de Dieu.

L’officier ne répondit rien, et bientôt le détachement se mit en marche. Quatre ou cinq soldats, en avant, aiguillon-naient les grands bœufs paresseux, puis s’avançait Jacquine auprès de Bénaben, et la Rebouteuse suivait, causant gaie-ment avec Gérard. Nanette allait seule, oubliée.

 

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— Petite, dit Barra, qui se vint mettre à côté d’elle, il ne faut pas pleurer, quand on est grande. Qu’est-ce que c’est que cette vieille-là ?

— Ma mère-grand, répondit la Nanette, que rassurait ce tout petit soldat, parmi ces hommes à l’air farouche.

Le hussard la considéra, fit un sourire avantageux ; – en-suite, au bout d’un court silence :

— Comment t’appelles-tu, Brigande ?

— La Nanette.

Elle regarda le petit hussard et lut dans ses yeux tant de bienveillance en dépit de ses brusques façons, que la pau-vrette s’enhardit.

— Et vous, monsieur ? demanda-t-elle.

— Je suis le citoyen Joseph Barra, dit-il.

 

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