Sous la hache

Elémir Bourges · Chapitre 2 sur 4 · partie 2/3

Pages du PDF

Sous la hache

II Gérard ............................................................................ 65

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Où logeais-tu, là-bas ? demanda le jeune homme.

— Dans une maison que j’ai louée, dit Rose-Manon, heu-reuse d’en pouvoir venir à une justification.

— Depuis longtemps ?

— Depuis deux mois.

— Qui te servait ? reprit Gérard.

— Une servante qui m’est dévouée, et que j’avais em-menée de Paris.

— Tu vivais seule ?

 

– 88 –

— Tout à fait seule, reprit-elle.

— Fabrefonds ne connaissait donc pas le décret qui dé-fend de mener des femmes à la guerre ? demanda Gérard, revenant malgré lui à cet homme qu’il exécrait ; mais la jeune femme ne répondit point. Fondant en larmes tout à coup, elle s’était laissée tomber sur sa chaise, et la tête pen-chée, les lèvres entr’ouvertes, semblait près de s’évanouir. Ce spectacle pourtant ne fléchit point Gérard, et il dit d’une voix stridente :

— Puisque la citoyenne n’a plus rien à répondre, la pa-role est à l’accusateur public.

Alors Bénaben se levant, commença un de ces discours ampoulés et déclamatoires, à la mode dans ce temps-là. Il parla des Grecs, des Romains, de l’assassinat de l’Ami du Peuple, déclama contre la Gironde et tonna contre les Bri-gands, mais ce ne fut que pour lui-même, car personne ne l’écouta. Ronsin sifflait entre ses dents ; son collègue, les yeux au plafond, demeurait sans songer à rien ; et Gérard, enivré de stupeur, attrapait quelque phrase au vol, qu’il se répétait sans la comprendre. Tout était noir et confus dans sa tête, et il n’avait plus qu’une idée, – sa vengeance. – Ce niais attendri de Burac allait voter l’acquittement ; l’autre à coup sûr, condamnerait ; et ce serait son vote à lui qui déci-derait du sort de Manon.

— L’accusée est-elle coupable ? – Oui ! oui ! et quelle joie à lui crier la mort ! Ses yeux évitaient cependant de ren-contrer la jeune femme, et celle-ci le contemplait, accablée de mélancolie. Elle le trouvait beau, l’air fier et tendre ce-pendant ; – il avait le front satiné, les joues pâles, très peu de barbe ; ses mains étaient blanches et fines, et même Manon remarqua la petitesse de son oreille. – Ah ! si elle l’avait con-

– 89 – nu, quand elle était encore digne de lui ! Comme elle l’eût aimé pourtant ! quelle félicité de lui appartenir !

Une impatience avait saisi Gérard, et il lui parut tout à coup, qu’il siégeait là depuis des heures. Bénaben n’en finis-sait point, faisant des gestes, de grands bras, des périodes et des exclamations, mais il reçut soudain en plein visage, un regard tellement furieux qu’il s’arrêta net de saisissement, au milieu de sa prosopopée, sua sang et eau pour la terminer, bredouilla, s’embrouilla, rougit, puis décidément resta court, et se rassit modestement.

— L’accusée a-t-elle à fournir quelque explication ? dit le président.

Mais Rose-Manon secoua la tête.

— Je déclare donc, fit Gérard, que les débats sont termi-nés. Alors il se leva, et donnant à sa voix une inflexion plus solennelle :

— Rose-Manon Fernéal, reprit-il, est accusée par devant nous d’avoir passé à l’ennemi et conspiré contre la Répu-blique, crimes qui sont punis de mort. – Juges de la Commis-sion militaire, l’accusée est-elle coupable ?

Burac répondait le premier, comme ayant le grade le moins élevé, – et béants d’attente, immobiles, les soldats le considéraient, tandis qu’il tirait sa moustache, l’air indécis.

— Oui ! l’accusée est coupable, dit-il ; sur quoi, perdant tout à fait contenance, il se rassit, en devenant fort rouge.

Un murmure confus s’éleva ; le lieutenant, habituelle-ment, ne montrait point tant de rigueur. Il était bon homme en effet, et formait toujours la minorité du temps de Saint-Bon ; mais on avait ri si souvent de sa pusillanimité, que cé-

– 90 – dant à ces railleries, il voulut faire voir enfin qu’il savait con-damner comme un autre ; et le désir d’être agréable au pré-sident, – car il avait bien remarqué l’animosité de Gérard, – acheva de le déterminer, quelque embarras qu’il éprouvât à changer sa formule ordinaire.

Ce « oui » auquel il ne s’attendait point, fut un coup de foudre pour le jeune homme ; il resta stupide d’abord, son esprit ne parvenant pas à saisir la situation. Puis quand il en-tendit la rumeur, il comprit. Rose-Manon était perdue ; il était trop sûr à l’avance, que Ronsin la condamnerait. Gérard rougit, pâlit, ses mains tremblèrent, son cœur se fondit de pi-tié : – Pauvre Manon ! Comme elle avait souffert ! Il détesta sa dureté, il souhaita se dévouer, braver d’incroyables périls pour lui prouver à quel excès il l’adorait, et se haïssait soi-même à présent.

L’agitation peu à peu s’apaisait, les conversations cessè-rent, et Ronsin fit un mouvement pour se lever. Alors Gérard, les lèvres blanches, mais avec la face si calme que l’on n’y pouvait deviner l’orage intérieur de son âme, se pencha vers le capitaine, et parlant bas à son oreille :

— Ronsin, fit-il brutalement, car il ne ménageait plus rien, je veux, pour des motifs que je n’ai pas à dire, que cette femme soit sauvée, – et comme l’autre tressaillait :

— Écoute-moi sans t’émouvoir ; si tu la condamnes, en-tends-tu, aussi vrai que j’ai sous la main un pistolet tout amorcé, je te le lâche à la tempe ou au cœur ; je me moque de la guillotine !

Nul ne prit garde à l’incident, tant Gérard prononça froi-dement ces paroles, et tant Ronsin les écouta avec impassibi-lité. Une horrible inquiétude saisit le jeune homme :

– 91 –

— Ai-je affaire à quelque sectaire, se demanda-t-il, un de ces fous comme Chabot, qui donnera sa vie pour remplir son devoir. Il se leva dévoré d’anxiété, et dit d’un accent altéré, et en fixant ses yeux sur ceux de son collègue :

— Juge Ronsin, l’accusée est-elle coupable ?

— Non ! fit celui-ci flegmatiquement, et sa physionomie resta inexpressive. Ancien employé des gabelles où, s’il eût été délicat, c’eût été autant de bien perdu, le personnage avait reçu dans ses mains, derrière son dos, trop de pistoles et qui ne tombaient pas du ciel, pour ne savoir point jouer l’innocent.

Il y eut une nouvelle explosion de rumeurs, et le tumulte allait grandir, quand Gérard pâle et frémissant, faisant un geste avec la main qui l’arrêta, se dressa tout debout pour la troisième fois, et reprit d’une voix profonde :

— Moi, président de la Commission militaire, parlant après mes deux collègues, je dis : Non !… l’accusée n’est pas coupable !

Sauvée !… Il avait eu une peur puérile que la langue ne lui échappât et de dire un oui pour un non ; – et après qu’il eut prononcé l’acquittement de la Fernéal, au milieu des col-loques et du bruit, il éprouva une stupeur, et se rassit chan-celant, comme ivre, à côté de Burac, cloué d’étonnement.

Une joie immense illuminait le visage de Rose-Manon ; elle se sentait pardonnée, puisqu’il l’arrachait à la mort, – et tous les deux se contemplèrent avec un regard attendri. Une langueur les saisissait, épuisés qu’ils étaient par ces trans-ports violents, et ils s’abandonnaient, ravis, à leur amour, sans rien entendre, sans rien voir. Le vacarme autour d’eux redoublait ; les conversations étaient infinies : – Que voulait

– 92 – dire tout ceci ? Qu’était ce changement de rôles ? – et en se haussant sur leurs pieds, les soldats, la prunelle tendue, con-sidéraient Rose-Manon.

La porte s’ouvrit de nouveau : des baïonnettes apparu-rent, escortant une prisonnière ; et Jacquine franchit le seuil, fit quelques pas, puis s’arrêta, sur l’ordre de ses conducteurs.

Gérard tressaillit violemment, tant sa pensée, à ce mo-ment, était loin de la Maréchaine, et Rose-Manon eut aussi un mouvement nerveux bien marqué, lorsqu’elle aperçut la Jacquine. Elle se dressa lentement, secoua la torpeur qui l’avait envahie, et passant sa main sur son front, avec un geste étonné, indécis :

— Ainsi, je suis libre ? dit-elle.

— Sergent Sans-Terre, dit Gérard à demi-voix égale-ment, je te charge de protéger la citoyenne Fernéal, acquit-tée par la Commission ; puis, s’adressant à Rose-Manon, il lui offrit sa maison pour quelques heures, car, après tant d’émotions, elle était lasse sûrement et avait besoin de re-pos.

Elle ne répondit qu’en inclinant la tête, et s’éloigna sui-vie par le sergent, tandis que les soldats l’accompagnaient des yeux. Elle se retourna une dernière fois, passa la porte et disparut, – et sur un signe de Gérard, les Bleus qui gardaient la Jacquine la poussèrent jusqu’à la barre. Ses gros nabots claquaient contre le sol.

Alors il maudit sa sottise, sa folle précipitation. Ne dou-tant pas d’obtenir d’un seul coup la vie de ses deux proté-gées, il les avait fait comparaître, à la suite l’une de l’autre ; – et par quelle audace à présent, arracher cette grâce nou-velle ? Il était écrasé de fatigue ; cette longue nuit sans

– 93 – sommeil pesait sur ses paupières lourdes. – Bah ! se dit-il pour s’excuser, quelque incident la sauvera, sans que je m’y sois employé. – D’ailleurs, encore qu’il eût pardonné à Ma-non, il lui restait au fond du cœur une sorte de colère vague, – et on l’aurait pu deviner à l’accent dont il demanda :

— Citoyenne, quel est ton nom ?

Jacquine se tenait debout, les yeux baissée, intimidée. Cette femme d’un si grand cœur, redevenait, hors des situa-tions extrêmes, une paysanne peureuse, ignorante, faible d’esprit. Devant ces trois hommes imposants, coiffés de leurs chapeaux à plumes, ceints de l’écharpe tricolore, une honte la saisissait. Le greffier surtout, l’inquiétait avec son encrier de plomb, sa plume d’oie et ses registres, en sorte que le pré-sident se vit contraint de répéter :

— Citoyenne ! quel est ton nom ?

La Jacquine leva la tête ; – elle reconnut l’assassin, le Bleu suscité par le ciel pour la ruine de sa maison, et un cri sourd lui échappa. Le ciel… n’était-il pas plutôt de l’ennemi… oui, du Démon, cet homme qui siégeait contre l’autel de Dieu, par dérision et sacrilège ? et Jacquine le compara mentalement à Belzébuth, trônant au milieu des damnés. Alors, tout lui parut soudain extraordinaire dans l’église ; le grand autel paré des trois couleurs épouvanta la Maréchaine ; les poutres du plafond n’avaient plus l’air d’être les mêmes ; et le reflet des rideaux cramoisis enveloppait la nef d’un rougeoiement d’enfer, parmi lequel des Diables ri-canaient. Sa honte aussitôt disparut ; les hommes la confu-sionnaient, mais non les suppôts de Satan ; et Jacquine au lieu de répondre, en tombant sur ses deux genoux, se mit à répéter le Credo à voix haute :

– 94 –

« Moi, la pécheresse Jacquine, confesse de vrai cœur, et crois en Dieu le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, en trois personnes un seul Dieu. – Et Notre-Seigneur Jésus-Christ crois Fils de Dieu le Père, égal en toutes choses à lui. »

— Elle ne m’entendra jamais, se dit Gérard découragé, – car il s’était promis de mener le débat assez adroitement pour pouvoir sauver la paysanne, et consultant de l’œil ses collègues :

— Citoyens, dit-il, cette femme ne paraît pas jouir de sa raison. Jugerons-nous une insensée ?

La voix aigre de Bénaben l’interrompit :

— C’est une ruse ! criait-il, elle contrefait l’innocente ; mais je la secouerai si bien que la Brigande répondra, ou je ne m’appelle pas Bénaben.

Alors se levant brusquement, et étendant le bras vers la Jacquine pour attirer son attention :

— N’es-tu pas, clama-t-il, Jacquemine Gauvin, surnom-mée la Grande-Jacquine, et mère du chef des Brigands qui ont attaqué, cette nuit, Saint-Judicaël-de-Mer-Morte ?

Jacquine, en ce moment, priait, réclamant le secours du ciel. Ce qu’elle savait vaguement des martyrs et des procon-suls lui revenait à la mémoire. Tantôt elle se figurait qu’on allait s’efforcer, captieusement, de lui faire adorer l’idole Rai-son, ou bien songeant à ce chrétien que les Juifs, en son opi-nion, crucifiaient chaque grand vendredi, la paysanne se sen-tait quasi dans le même péril. Mais ce qui lui faisait encore le plus de peur, c’était le registre de Gouttenoire. La Jacquine pensa que tout ce qu’elle dirait serait consigné dans ce livre (lequel sans doute, contenait les noms de ceux marqués du

 

– 95 – signe de la Bête), et ses mots, fixés par écrit, l’asserviraient à ces fils de Caïn. Ses ennemis tromperaient Dieu, et ses pa-roles perverties par la malice du Démon témoigneraient contre elle au jour du Jugement. Elle se garda donc bien de répondre, – et commença de réciter les litanies de la Très-Sainte-Vierge.

— Parleras-tu ! Brigande, hurla Bénaben, en montrant le poing.

La face de Jacquine était transfigurée, une lueur baignait son front. Elle espérait vaguement un miracle, et multipliait les signes de croix avec une piété si ardente, que les Bleus, qui d’abord avaient fait des huées, demeurèrent silencieux, retrouvant, au fond de leurs souvenirs, une mère ou bien une aïeule qu’ils avaient vue prier ainsi, – et l’on n’entendit plus, durant quelques instants, que la résonance de la pauvre hor-loge appliquée au mur, dans sa caisse de bois noirci. Cela donnait l’idée d’un cœur énorme, qui eût battu seul, au mi-lieu de la suspension des choses.

— Eh bien ! dit Gérard durement, tu vois qu’elle ne ré-pond pas !

Il était irrité contre la paysanne, dont l’entêtement lui ôtait toute chance de la sauver, si bien que l’envie lui venait de l’abandonner à son sort. Bénaben bondit sous l’obser-vation :

— Eh ! quel besoin avons-nous qu’elle parle ? s’écria l’accusateur public. Son nom ne parle-t-il point assez ? N’est-ce pas la Grande-Jacquine que vous avez là devant vous ? Juges républicains, vous frémissez d’horreur, et en effet, les crimes si divers écrits en caractères de sang dans les annales de la Révolution, les atrocités inouïes qu’ont exercées les sa-

 

– 96 – tellites des despotes, les fureurs, les dévastations, les assas-sinats, les ravages, sont surpassés par un forfait qui détruit tous les droits sacrés de la nature…

 

Rose mystique, priez pour nous,

Étoile du matin, priez pour nous,

 

disait la paysanne, à voix basse, et ces appellations cares-santes la jetaient insensiblement dans un état extraordinaire. Elle était enfin attendrie, cette femme aux entrailles glacées ; elle pleura alors pour la première fois, sur Étiennette et sur Tristan : et les mots de la litanie, sans se confondre avec ses pensées de tristesse, se répandaient dans son âme boulever-sée, frais comme une aube de printemps, doux comme des lueurs d’étoiles, et plus parfumés que des encensoirs.

— « … À ce récit, poursuivait Bénaben, aux détails d’une cruauté inconnue des animaux les plus féroces, la Rai-son s’indigne et s’anéantit, et la tremblante Humanité se couvre d’un voile funèbre. Cette femme, ou plutôt ce monstre à face humaine, a voulu, en clouant notre frère à sa porte, venger son exécrable Dieu. Elle a ajouté à ses crimes la plus dégoûtante superstition, car le flambeau de la philo-sophie a encore sur son disque, une croûte de préjugés à dé-vorer, qui en altère la pureté… »

Alors Gérard se peignit vivement l’agonie de ce misé-rable, et la pitié disparut de son cœur. – Oui ! Jacquine était criminelle et ne méritait que la mort. Sans doute, il lui devait de la reconnaissance (quoique, enfin, elle eut été prise au piège de son propre vœu), mais pouvait-il trahir sa foi répu-blicaine, et rabaisser jusqu’à ce point la majesté de ses fonc-

 

– 97 – tions, qu’il préférât sa sensibilité aux intérêts de la chose pu-blique ?

— Ce sot bavard va-t-il parler longtemps ? se dit-il en regardant l’accusateur public, mais au même moment, l’hor-loge sonna lentement douze coups qui tombèrent entre chaque mot de la période de Bénaben. Les soldats se mirent à rire, et lui, déconcerté, car il était timide, et pour ses ha-rangues surtout, adapta vite à son discours une péroraison banale, eut deux ou trois éclats de voix, et s’assit en roulant des yeux.

— Citoyens, dit alors Gérard, le silence de l’accusée ne doit nous donner aucun doute à l’égard de son identité ; elle est bien la Grande-Jacquine, ainsi que l’a constaté le greffier, sur le témoignage des prisonniers. Nous allons donc procé-der au jugement ; – et il fit la même question qu’il avait po-sée pour la Rebouteuse :

— L’accusée est-elle coupable ?

Quoique Burac penchât vers la clémence, il voulut pour-tant soutenir l’opinion de sévérité qu’on venait de prendre de lui, – car se déjuger aussitôt, n’était-ce pas fournir à tout le monde occasion de rire à ses dépens ? Il répondit donc fort tranquillement :

— Oui ! l’accusée est coupable.

Ronsin se leva à son tour. Gérard, à ce moment su-prême, eut un remords ; il aurait souhaité retarder la sen-tence ; mais déjà le capitaine répondait, revenant à son natu-rel, dès qu’il ne subissait plus de contrainte :

— Oui ! l’accusée est coupable.

– 98 –

Et Gérard enfin se leva. Ces deux arrêts l’avaient frappé, bien plus qu’ils n’avaient frappé Jacquine ; – mais par colère, par vengeance, par une de ces ironies désespérées qui sédui-sent les grandes âmes, pour bafouer sa lâcheté, et son titre de président, et son vote inutile en cette circonstance, il pro-nonça, en ricanant, d’une voix amère et hautaine :

— Oui ! l’accusée est coupable.

Alors, tandis que le greffier lisait la sentence de mort, qui portait que l’exécution aurait lieu le jour même, à trois heures, Gérard tomba sur sa chaise, accablé. Ses paupières étaient en feu ; – et il ne lui paraissait pas que tout ce qui s’était passé, fût réel.

La Jacquine avait l’air d’une femme de pierre ; les têtes des soldats nageaient dans une vapeur lumineuse. Puis, d’atroces élancements le dardèrent de ses blessures. De nouveau, sa tête tourna et il se sentit défaillir. La voix mono-tone de Gouttenoire lui arrivait lointaine et très nette, pour-tant. Une sueur glacée suinta sur sa figure ; il fit : Euh ! ses yeux se fermèrent, et enfin, il perdit connaissance.

Quand il revint à lui, l’église était déserte ; il semblait à Gérard qu’il s’était écoulé un très long espace de temps ; – le vieux Sans-Terre à ses côtés, une gourde d’eau-de-vie en main, lui frottait encore les joues.

— Quelle heure est-il ? fit le jeune homme…

— Midi et demi, mon commandant.

— Et les autres ? interrogea-t-il, en montrant l’église d’un geste.

Ils s’étaient retirés, la séance finie, – et le sergent était en train d’ajouter des explications, lorsque Gérard, qui ne

– 99 – l’écoutait guère, se leva, et tout en marchant, il s’enquit de Rose-Manon… la citoyenne Fernéal, se reprit-il.

— Elle vous attend, dit Sans-Terre.

L’air plus vif et le clair soleil rendirent des forces au jeune homme. Le ciel était devenu bleu ; des oiseaux pé-piaient sur le chaume des toits ; des fils de la Vierge flot-taient. Gérard traversa le village qui semblait désert. – Après tout, qu’importait Jacquine, puisqu’il avait sauvé Rose-Manon. Et il songeait, le cœur ému, à la douceur de la revoir, en même temps qu’il était curieux de mieux connaître enfin l’étrange jeune femme, et d’en venir aux éclaircissements.

Rose-Manon était la fille de la fameuse Fernéal, la figu-rante à l’Opéra, de qui ce grand rompu de prince de Soubise avait été si parfaitement fou, la rivale des d’Hervieux, des Guimard, des Duthé, des Laguerre. Venue on ne sait trop comment, Rose-Manon avait été la bienvenue. La Fernéal adora la petite.

L’enfant à peine hors du béguin, eut des diamants pour deux cent mille livres, un peuple de poupées superbes, maître à danser, maître à marcher, maître à chanter, sa mai-son ainsi qu’une infante, ses moindres caprices obéis, un ab-solu pouvoir sur la mère, l’ami, les amants et les parasites. Tout au milieu de ses folies, la Fernéal avait pour ambition l’éternelle ambition de ces mères, le désir de faire de sa fille une honnête femme, et quand Rose-Manon eut douze ans, il fallut songer à s’en séparer. Pauvre trésor ! où la placer ? Il n’y avait de bon pour elle que le couvent princier de la rue de Grenelle, le célèbre Panthémont ; et ce que l’impure em-ploya, pour que l’on y reçût sa fille, d’intrigues, de coquette-ries, d’audiences chez les ministres, de tête-à-tête et de dé-faites, eût fourni à Crébillon fils la matière de plusieurs

– 100 – tomes, – tant qu’enfin, Manon fut admise, entra au couvent des Altesses, avec Gredin dans son manchon, sa gouvernante et sa femme de chambre.

Elle y fut bientôt adorée. Elle était tout grâce, tout sen-timent, si gaie, si aimante, si naïve ! Bien que l’on vît qu’elle était née avec les passions très vives, elle s’amenda de façon qu’on n’eut plus à lui reprocher qu’un peu de fougue et d’exaltation. Elle était jalouse de ses amies et ne se lassait pas de leur prodiguer des tendresses, des embrassades, toutes sortes de mignardises.

Elle quitta le Panthémont. Elle y avait reçu l’éducation re-ligieuse et mondaine à la fois, particulière à ces maisons, où l’esprit de Dieu soufflait moins que l’esprit du siècle, et où l’on faisait au Très-Haut, en s’inclinant devant son taber-nacle, la révérence apprise par Marcel. Fort peu de temps après, la Fernéal mourait d’une rupture, et Rose-Manon res-tait seule à dix-huit ans.

Les dettes, les grivèleries, les gens de loi qui friponnè-rent, et l’épargne de l’intendant qui permit à celui-ci, deux mois plus tard, d’acheter un château en Bourgogne, rédui-saient la succession à un revenu net de quinze cents pistoles. La jeune fille en cette conjoncture, se voyait recueillie par la sœur de sa mère, mariée à Préval, l’un des premiers sujets du Théâtre-Français, bonne femme et qui lui laissa la plus en-tière liberté.

C’était l’époque où par ennui, et sans souci du ridicule, les femmes venaient de se jeter, à l’opposé des penchants de leur sexe, dans l’étude et l’amour des sciences. Les mar-quises assistaient aux leçons des chimistes ; les traités de cosmographie avaient chassé Dorat des chiffonnières. Rose-Manon suivit les cours du Collège royal, que Lalande, en

– 101 –

1786, était parvenu à ouvrir aux femmes, et il n’y eut pas d’auditeur plus fervent à ces musées payants qui remplirent Paris de physiciens en cornette, et de chirurgiens en panier, – car le goût de l’anatomie fut un tel délire que des com-tesses emportaient en voyage leur cadavre de dissection, dans le coffre de la berline. Rose-Manon apprit à se servir du scalpel et de la lancette, avec l’art des accouchements. – Ainsi l’âme de la jeunesse essaye de tous les sentiments, et veut prendre goût aux occupations les plus rebutantes et les plus stériles.

Son ardeur diminuait cependant, et le bel esprit des sciences ne suffisait plus à son cœur, quand Rose-Manon lut Rousseau. Comment dire le ravissement, le bouleversement de la jeune femme ? Un monde nouveau lui fut révélé. – C’est vers ce temps qu’elle faisait la rencontre de Camille Desmou-lins, amené chez Préval par Talma, et qui se déclara bientôt. Elle aimait à son tour le jeune homme, encore tout glorieux du 14 juillet, et lui appartenait, sans remords. L’amour était à lui-même son absolution ; la passion, cette vertu, dispensait de toutes les autres ; la femme n’avait qu’un devoir qui était d’aimer, et sa faiblesse était le vœu de la nature. Rose-Manon aima Desmoulins follement ; et celui-ci la décida à se consacrer au théâtre. Déjà Talma lui donnait des leçons, Jo-seph Chénier lui destinait des rôles dans ses tragédies, mais elle apprenait tout à coup que Camille était fiancé, et cette trahison brisa la jeune femme.

Elle quitta la maison de Préval ; elle prit un troisième étage, rue du Chantre, et s’y cloîtra, l’âme flétrie. Cependant, la société que Camille lui avait fait connaître, des poètes, des journalistes, des acteurs, des joueurs du Perron ne l’aban-donnait point. La Fernéal formait peu à peu un salon que ve-naient animer quelques femmes d’émigrés et de généraux.

– 102 –

Alors Rose-Manon avait la fantaisie, séduite par le grand exemple de la citoyenne Roland, d’essayer de jouer un rôle. Mais tant d’agitations la fatiguaient bientôt, en sorte que cé-dant aux sollicitations, elle était presque résolue à entrer à la Comédie, quand Fabrefonds lui était présenté.

Elle éprouvait pour lui un goût très vif, et dans sa joie, car l’amour lui semblait ainsi que la grâce au chrétien, le signe de la présence d’un Dieu, envoyait à la Convention un don patriotique énorme. Elle s’abusait cependant. Elle n’aimait point Fabrefonds, pas plus qu’elle n’avait aimé Ca-mille ; la gloire de l’un l’avait fascinée, et la mâle beauté de l’autre lui avait fait espérer un grand cœur, mais son illusion durait peu. Néanmoins, par besoin de se dévouer, elle s’attachait au jeune homme ; elle le suivait en Vendée, lors-qu’il y était nommé général, et c’est ainsi qu’elle avait été prise. Amenée prisonnière à Légé, elle avait soigné M. de Charette pendant la maladie qu’il fit, puis souffrante, voyant les fureurs redoubler dans cette épouvantable guerre, et ne sachant où se réfugier, elle avait fini par rester au quartier général du chef royaliste.

Gérard trouva Rose-Manon qui l’attendait dans la salle d’en bas, longue pièce enfumée, obscure, meublée seulement d’un bahut et de quelques chaises boiteuses. Elle rougit, et lui, domptant son émotion, restait debout, à débiter des civi-lités préparées. Elle avait laissé glisser de ses doigts le capu-let de la Nanette qu’elle était en train de raccommoder, et Gérard remarqua les sabots de l’enfant qui tiédissaient sous le manteau de la cheminée, dans les cendres.

Il demanda où elle était.

— Elle dort au grenier, répondit Rose-Manon ; puis, em-portée comme par un élan :

– 103 –

— Oh ! vous êtes bon ! dit-elle soudain, voulant parler de l’hospitalité qu’il donnait à la pauvre petite.

Alors il s’enhardit à lui prendre la main, et il la baisait en répétant :

— Ah ! Rose-Manon ! Rose-Manon ! que je vous aime !

Elle ne lui répondait rien ses paupières roses battirent ; ses yeux s’obscurcirent de pleurs et Gérard s’écria en tom-bant à genoux :

— Pardonnez-moi ! je vous ai fait souffrir ; j’ai été brutal et injuste. Ah ! dites-moi que vous me pardonnez !

Il s’assit aux pieds de la jeune femme sur une manière de tabouret ; Rose-Manon penchait le front, des larmes cou-laient sur ses joues.

Alors, ils ne parlèrent plus, et se joignant les mains mol-lement, s’abîmèrent dans une extase. Ils n’entendaient aucun bruit autour d’eux ; un jour pâle arrivait par les carreaux verdâtres ; des paquets d’herbes desséchées, pendus aux poutres du plafond, ne bougeaient pas ; – et il semblait aux deux amants qu’ils étaient loin, dans quelque pays inconnu, au milieu d’une solitude.

Tout à coup, des heurts retentirent, comme d’un mar-teau sur des planches. Le jeune homme pâlit, se dressa brus-quement :

— Qu’est-ce donc ? dit Manon, en prêtant l’oreille.

— Parbleu dit-il amèrement, c’est le bruit des derniers apprêts qu’on hâte pour l’exécution.

 

– 104 –

— L’exécution ?… et l’officier, qui allait et venait à grands pas, lui répondit par un signe de tête. Il se sentait coupable maintenant de n’avoir pas sauvé la Maréchaine ; un remords lui serrait le cœur.

Rose-Manon reprit d’un ton de doute :

— La Jacquine est donc condamnée ?

— Eh ! oui ! dit-il avec emportement.

Alors elle leva la tête, et lui, les yeux baissés, gêné de ce silence, n’osait pas rencontrer son regard.

Elle dit d’une voix très basse :

— Elle vous avait sauvé, cette nuit… lui donnant par ces mots à entendre qu’il eût dû se montrer aussi généreux que la paysanne, – et il y avait dans son accent comme l’amer re-gret d’une désillusion.

— Mais je n’ai rien pu ! Écoutez-moi, s’écria Gérard dé-sespéré, et il expliquait sa conduite, la stupidité de la vieille femme. Tous les efforts s’étaient brisés contre son inconce-vable entêtement.

— Eh bien ! il en est temps encore, dit tout à coup la Fernéal, tâchons de la faire évader.

Elle se leva, frémissante, une lueur au fond des yeux. Son imagination, cette ardeur d’aventure qui l’avait entraî-née à l’armée, à la suite de Fabrefonds, lui montrait déjà la lutte engagée, mille ruses, Jacquine en fuite. – car ce grand siècle de l’ennui avait fini par faire à ses femmes des âmes capables des plus folles audaces ; mais la réponse de Gérard coupa court à l’enthousiasme de Rose-Manon.

 

– 105 –

— Eh ! que tenter ? dit-il en pliant les épaules ; l’exécu-tion a lieu dans quelques heures.

Le sentiment d’avoir failli à son devoir le déchirait, et il était mécontent de lui-même, comme si c’eût été vraiment par lâcheté qu’il avait laissé condamner Jacquine. Sa fai-blesse lui paraissait inexcusable, humiliante ; – et roide, les sourcils froncés, et se mordant les lèvres à en tirer le sang, il marchait à pas saccadés.

Il s’arrêta et prit son chapeau pour sortir.

— Où allez-vous ? demanda-t-elle.

— À la prison, répondit-il ; je verrai s’il y a quelque chance de la pouvoir faire évader…

L’Esplanade paraissait déserte. C’était l’heure du repas des soldats cantonnés dans les maisons du village, et l’of-ficier surpris, n’entendait que ses pas, en marchant. Le soleil, très haut, dardait sur les roches, où traînaient encore les brassées de foin dont on avait voulu brûler la Maison-Rouge ; et sinistre au milieu de cette solitude, la guillotine projetait une ombre grêle et ramassée. La balustrade entou-rait le plancher ; les deux poteaux se profilaient sur le ciel clair (et l’un d’eux même, était coiffé d’un bonnet rouge) ; seul, le linteau où se fixe le glaive n’était pas mis en place, encore. Gérard, malgré lui, s’approcha. Bien qu’il vît tous les jours la hideuse machine et qu’il eût assisté à des exécutions, jamais il ne l’avait contemplée d’aussi près. Le panier des têtes était ouvert ; la lunette, large béante, semblait prête à recevoir sa proie ; et basse, massive, trapue, – car dans la hâte du départ, le charpentier, par erreur, n’avait fait son es-calier que de huit marches, au lieu des dix réglementaires, la Vorace avait l’air de l’effrayant autel d’une divinité de sang.

 

– 106 –

Le jeune homme l’examinait, fasciné malgré son dégoût. Dé-cidément l’Esplanade était vide ; Ledru, avec ses aides, était allé manger, entraînant même le Caqueux. Le monstre se gardait par sa seule terreur. Qui donc, excepté l’idiot, eût été si hardi que d’y porter la main, encore qu’on commençât à se blaser sur lui, et que l’époque fût prochaine, où les femmes allaient porter, en guise de boucles d’oreilles, de petites guil-lotines d’or.

Un hussard déboucha à l’extrémité de l’Esplanade ; et dans le temps que son cheval s’abreuvait à l’auge, près du puits, l’homme, en sifflant le Ça ira, battait du pied noncha-lamment, l’affût d’un canon dételé, non loin d’un caisson de gargousses ; mais, il ne vit même pas l’officier, et quand il fut parti au trot de son roussin, par la ruelle de l’église, il n’y eut plus sur la place aucun bruit. Mille pensées assaillaient le jeune homme, et peu à peu, il fut saisi d’une préoccupation singulière. – D’où vient, se demandait Gérard, que le glaive n’est point en place er ? Il songea à Charles I, pour lequel il avait failli ne se point rencontrer de bourreau, puis à l’aventure récente qui avait fait tant de bruit dans l’Ouest. Au moment d’une exécution à Fontenay, le couperet ne s’était plus trouvé ; toutes les recherches avaient été vaines. Gérard s’était assis machinalement, parmi des poutres et des bois de rechange amoncelés au bas de l’échafaud, mais en regardant mieux, le jeune homme se vit sur l’immonde panier qui reçoit les corps des suppliciés. Il se releva frissonnant. Rien ne bougeait autour de lui ; un oiseau chantait dans le cimetière. – Qu’avait pu devenir ce couperet perdu ? Dans quel coin le bourreau l’avait-il égaré ? Par quelle improbable aven-ture… ? Quoi qu’il en soit, il y avait eu sursis ; les condam-nés n’avaient pu être exécutés. – N’ont-ils pas été sauvés ? se dit-il. Il fit des efforts de mémoire afin de se le rappeler, mais le chant de l’oiseau lui troublait la cervelle. Il n’importait

– 107 – guère d’ailleurs ; ces hasards merveilleux n’arrivent qu’une fois. – Voilà pourtant ce qu’il faudrait, pensait Gérard ; avec du temps on la pourrait sauver ; je ne sais pas comment, mais je la sauverais…

Il s’était arrêté non loin de l’échafaud, rêveur, la figure penchée, et battant ses bottes de sa badine. Tout à coup, son regard tomba parmi le fouillis des madriers, sur un étui de bois triangulaire et rouge. Un gros marteau, une pipe, des clous étaient posés dessus, et on apercevait auprès une masse de plomb et des bouteilles vides. Les prunelles du jeune homme se dilatèrent, un cri s’échappa de ses lèvres. Il bondit, se baissa, souleva le couvercle. C’était cela… le cou-peret.

Alors quelque pensée formidable lui vint, car un jet de pâleur monta à son visage, et il fit un geste violent pour re-pousser la tentation. Ses mains tremblaient ; il crut qu’il al-lait défaillir. La guillotine et le bourreau étaient si grands à cette époque, la messe rouge leur donnait un caractère si ter-rible et presque si sacerdotal, que le jeune officier ressentait comme une horreur religieuse ; et cependant son œil reve-nait, malgré lui, à cet étui qui dormait sur la terre, laissé là par l’exécuteur. La tentation grandissait ; l’oiseau des tombes s’était tu, et le silence succédant à son gazouillis monotone, rendait la solitude plus profonde encore.

Il ne sortait pas un soupir de la chapelle de Saint-Jean-Décolasse, qu’on voyait se dresser au nord, avec les croix qui l’entouraient et son clocheton délabré, – et plus bas, la maison de Jacquine restait aussi fermée, toute muette et vide.

En ce moment, la face de Rose-Manon apparut derrière les carreaux ; cette vue décida Gérard. Le cœur battant à

– 108 – l’étouffer, il sauta sur l’étui de bois, le saisit, traversa la place en quelques bonds, et brusquement poussa la porte.

Rose-Manon se retourna saisie, mais Gérard déjà était devant elle, et entr’ouvrant la boîte rouge :

— Du moins, dit-il d’une voix étouffée, ce n’est pas au-jourd’hui qu’ils l’exécuteront.

Ils restèrent un moment, très pâles, face à face ; Rose-Manon, les yeux attachés sur l’acier, subissait sa fascination ; et lentement, comme un enfant qui ne peut pas se retenir, elle posa dessus le bout du doigt, qui y laissa une trace lé-gère, une buée, pendant quelques instants. Il prit à son tour, dans la gaine, l’horrible triangle d’acier. Le fil s’en détachait en une ligne claire sur le fond plus mat de la lame ; et les amants goûtaient à la considérer une volupté de terreur, mystérieuse, abominable, comme en devaient avoir les prêtres des idoles, en levant à la dérobée les voiles qui fai-saient mourir ; puis la jeune femme dit à voix basse :

— Nous ne pouvons garder cela ici.

Ils frémirent, – et pareils à quelque sacrilège qui fuit en emportant l’hostie, et se sent lourd du poids d’un Dieu, Rose-Manon et Gérard, à cette heure, épouvantés de leur larcin, sentirent peser sur leur âme l’angoisse de la Némésis outra-gée. Ce morceau de fer s’animait ; il réveillait dans l’esprit des complices les idées qu’il représentait, les plus grandes et les plus solennelles qui soient ; – et il leur parut tout à coup qu’un flamboiement noir l’entourait. Le couteau leur brûla les mains ; ils durent en détourner les yeux. Le jeune homme le recoucha sur son capitonnage de basane rouge, dans la boîte qu’il referma ; et alors, sans dire un seul mot, tant ils s’étaient compris tous deux, il se rendit à l’écurie, sella

 

– 109 – promptement son cheval et celui de Rose-Manon. La Fer-néal, pendant ce temps, la figure collée à la vitre, regardait sur la place anxieusement, mais aucun bruit ne s’y faisait en-tendre, et l’on n’y voyait qu’un chien noir qui rôdait, reniflant la terre par endroits, puis se remettant à quêter.

— Tout est prêt ! dit Gérard, qui parut sur le seuil.

C’était une insigne imprudence que de partir ainsi à deux ; mais leur complicité, désormais, les liait tellement l’un à l’autre, qu’il ne leur vint pas à l’esprit qu’un seul pût ache-ver le crime. Gérard aida Manon à monter à cheval, et lui-même se mit en selle, en cachant avec son manteau la boîte qui posait devant lui ; – puis, les amants se glissèrent dehors par une porte charretière.

À cent pas du village, ils rendirent la main, – et ils je-taient à droite et à gauche des regards inquiets, voulant s’éloigner tout d’abord de cette Esplanade maudite, où ils avaient comme l’idée que la Vorace, avec ses bras levés, les menaçait. Ils suivaient une sente creuse que dominait des deux côtés un talus de six pieds de haut. Bien que l’on fût dans le Marais, cependant l’on sentait déjà la proximité du Bocage. D’épais buissons de plantes résistantes, en se rejoi-gnant par la cime, arrondissaient parfois un dôme de feuil-lage sur la tête des cavaliers. De l’eau coulait dans le chemin, finissant par former plus bas une grande cuve de boue, d’une fange molle et profonde, où tout tremblait quand on posait le pied.

Les étalons, le col roidi, s’en arrachaient à coups de reins, – et plus loin, leur ongle sonnait sur une pente de ro-chers, au-dessous de quelque vieux chêne, dont les ramilles emplissaient le ciel. Mais rien n’arrêtait Manon ni Gérard ; et ils éperonnaient leurs bêtes plus fiévreusement. Ils avaient

– 110 – hâte de sortir de ce sentier qui s’allongeait, pareil à un long couloir sous les branches. Quand ils se regardaient, tous les deux étaient graves et ne souriaient plus. Ils ne savaient où ils allaient ; Rose-Manon l’ignorait elle-même, quoiqu’elle connût le pays ; mais qu’importait, pourvu qu’ils allassent très loin, le plus loin possible de la Vorace !

Brusquement, le sentier s’ouvrit ; – et devant eux, à cinq cents mètres, ils aperçurent un étang, qui miroitait sous le soleil. Alors, dans un regard, les amants éperdus se jetèrent la même pensée : – C’était là qu’ils iraient noyer le couperet ; six pieds de vase et six pieds d’eau, cela valait mieux qu’un taillis, si impénétrable qu’il fût, – et ils poussèrent leurs che-vaux ; mais en débouchant dans la plaine, l’officier, ne se sentant plus abrité contre les regards, par une impulsion d’anxiété, prit un pistolet dans ses fontes. Ils tournaient la tête de tous les côtés, mais la plate campagne était solitaire. Pas une fumée n’y montait ; quelque échalier la divisait, de loin en loin ; les sabots des chevaux, sur ce sol détrempé, fai-saient jaillir des étoiles de boue. Le marais, maintenant, n’était plus qu’à cent pas ; leur inquiétude redoublait ; ils craignaient follement de n’y pouvoir atteindre. Ils y parvin-rent cependant ; ils s’arrêtèrent sur la rive, et alors, du haut de leurs chevaux, stupéfaits, ils se reconnurent.

Continuer : partie 3 sur 3