Sous l'emprise du mal
Chapitre 15
Maxime enrage. Merde ! Il n’arrive même pas à se regarder dans une glace, cette bombe a failli l’envoyer au paradis. Il surmonte plus facilement sa peur de montrer son homosexualité. Loin de s’avérer l’idiot de service, il a pigé que sa famille, totalement givrée, tente de le jeter dans les bras de Raphaël. Ce petit jeu dure depuis des semaines. Quel homme sain d’esprit s’intéresserait à ce corps sans ressentir du dégoût ?
Comment ne pas leur en vouloir d’essayer de le balancer dans l’arène sans filet ? Inutile de le nier, le jeune artiste l’attire plus que de raison, simple désir charnel. Malheureusement, face à lui, celui-ci reste mutique, apeuré. Avec sa patte folle et ses cicatrices, il n’a rien du prince charmant. Pourtant, tomber amoureux serait tellement facile.
S’il se plante, il va s’éclater la tronche au sol : scénario refusé. Il va lui transmettre ces foutues feuilles, demeurer à sa place, retourner au salon, ainsi personne ne va souffrir. Silencieusement, il se dirige vers lui, bavant littéralement sur ce corps longiligne, l’estomac envahi par une envolée de papillons. Son cœur manque un battement, son pouls décolle, il doit se calmer, retrouver sa respiration.
Sur le banc, Raphaël perdu dans ses pensées, les yeux clos, paraît ne pas l’avoir entendu. Ses longs cils frôlent ses pommettes. Son visage retrouve peu à peu sa beauté première. Comme doté d’un sixième sens, il détecte la présence de l’agent. Ses paupières s’ouvrent sur des iris d’un bleu étrange pour se perdre dans le regard du capitaine. Quelque chose que celui-ci ne s’attendait pas à voir le percute de plein fouet, lui noue le ventre. Serait-il possible que… non, il doit se planter? D’ailleurs, le jeune homme replace très vite son masque sur ses traits, se lève, patiente.
Souhaitant éviter de l’effrayer, l’agent se tient légèrement en retrait.
— Tes résultats sont arrivés.
Stressé, il attrape les papiers, y jette un œil. Max perçoit ses frissons, sa pomme d’Adam monte et descend en mouvements rapides.
— Veux-tu que je t’explique ?
Le jeune homme accepte d’un signe de tête. Sans hâte, il les lui détaille clairement. À peine a-t-il terminé qu’un poids s’écrase sur son torse, le faisant reculer légèrement. Il reste interdit quelques secondes, puis referme ses bras autour du corps mince. C’est trop beau pour être vrai. Il a tant rêvé que ça se produise sans vraiment y croire ! Il reprend ses esprits en sentant le corps de Raphaël secoué de sanglots.
— Tu peux me dire ce qui te met dans cet état ? J’espère que c’est du soulagement ? Tu sais que tu n’as rien attrapé, c’est plutôt bien, non ? Maintenant, tu as la certitude que l’on t’a drogué.
Maxime sent la tête de Raphaël frotter sa chemise. Il n’en revient pas, trop heureux de l’avoir dans ses bras. Je t’en prie, reste là, pense-t-il.
— C’est quoi l’Iboga ? demande l’artiste, le visage toujours enfoui sur son torse.
Il est prêt à répondre à ses questions tant qu’il demeure près de lui.
— C’est une racine, soi-disant médicale. On prend son côté stupéfiant pour le mélanger à de la Kétamine. Ce mélange peut provoquer des dégâts irréversibles.
Il y a un petit silence.
— La Kétamine… ce n’est pas pour les chevaux ?
— Pas seulement non, essaie-t-il de le rassurer. En médecine, on l’utilise aussi, pour ses propriétés antalgiques et anesthésiques, mais à faible dose. Ces ordures l’ont combiné à l’Iboga dans des proportions plus qu’aléatoires ! Tu aurais pu y rester. Cette saloperie t’empêchait de bouger ou même de parler. Tu n’étais plus dans ton état normal.
Raphaël ne bouge pas. Le silence s’installe entre eux. Personne en général n’ose le prendre dans ses bras au risque de le voir se replier sur lui-même. Soudain, sa voix terrifiée résonne.
— Tu sais… je me souviens… presque de tout… enfin presque.
— Tu as des flash-back ?
— Je pense que… oui.
— Comment se présentent-ils ? Si tu n’as pas envie de m’en parler, je comprendrai.
— C’est… affreux ! Je me revois là-bas… pire je m’entends gémir… j’ai… si honte. Je peux jurer au monde entier que je ne voulais pas.
— Quand vas-tu accepter que tu te trouvais pieds et poings liés par cette camisole chimique ? Dans ta tête, tu as résisté si fort !
— Pas assez ! Ils ont continué.
— Oh non, mon petit bonhomme, pas de ça ! Je veux t’entendre me dire que tu comprends, que tu n’y pouvais rien. Ma mère a dû te l’expliquer. Sinon, je vais me mettre en boule, crois-moi, tu n’aimeras pas. Allez ! j’attends.
De mauvaise grâce, celui-ci s’élance.
— Je… je… il se gratte la gorge… je n’y suis pour rien, sanglote-t-il.
— Bien. Maintenant, répète : je peux rencontrer un homme qui m’aimera, exhale Maxime, si doucement, que Raphaël sent l’air dans ses cheveux.
— Nan… c’est impos…
— Tu es vraiment une tête de mule toi ! Tu vas enlever ces conneries de ta caboche : allez, dis-le !
Le jeune secoue la tête, s’obstinant. L’agent gronde, lui prend le visage en coupe.
— Prenons les choses autrement, regarde-moi ! Crois-tu que quelqu’un acceptera un jour cette face de Carême ?
— Tu perds la boule ? Ça n’a rien à voir. Tu es… moi, je te trouve… beau, avoue-t-il, gêné. Pourquoi devrais-je penser qu’on peut m’aimer si pour toi c’est différent ? s’énerve l’artiste.
Maxime reste médusé. Ainsi l’agneau peut se transformer en lion ! Les yeux du jeune homme lancent des éclairs. Il se rapproche, le ramène à sa place en douceur. Il vient pour la première fois de sa vie, d’être retourné comme une crêpe. Le temps s’égrène, sans qu’aucun des deux ne songe à bouger. La main de l’agent tourne en cercles sur le dos de Raphaël dans un rythme hypnotique. Il ne souhaite pas l’effrayer, malgré son coup d’éclat, il demeure encore fragile.
— Hum… hésite le jeune homme. J’aime bien.
Un sourire glisse entre ses lèvres. Oh, bon sang ! Il aime ça, lui aussi. Lorsqu’il était petit, il soignait les animaux blessés qu’il trouvait. Il agit de même avec cet ange meurtri. Comment avait-il pu se planter sur le comportement de celui-ci ? Il n’a pas peur de lui, bien au contraire !
— Quand je passe ma main dans ton dos ?
— Ouuiii.
Raphaël n’avait pas réfléchi en se jetant dans les bras du géant. Ça semble juste logique, irréfléchi certes, mais logique. Une fois qu’il se rend compte de son geste, il se crispe, s’attendant à être repoussé. Le plus étonnant demeure ce manque de répulsion. C’est étrange d’ailleurs, car depuis l’agression, il n’a autorisé personne à le toucher. Il fantasme sur cet homme sans envisager une seule seconde que celui-ci l’apprécie. Pour l’instant, il garde ce moment précieux dans un coin de sa tête. Maxime se montre juste amical, surtout, ne pas se faire de film.
— Alors, profite et détends-toi. Reste où tu es, j’aime bien aussi, lâche l’agent d’une voix rauque.
Il le sent se détendre, l’envie de l’embrasser le démange. Il désespère de découvrir le goût de ses lèvres. S’il cède à cette impulsion, certainement l’effarouchera-t-il, l’avoir si proche relève du supplice. Malgré tout, il doit se montrer patient, ne pas brûler les étapes jusqu’à ce que le jeune homme lui fasse confiance. Celui-ci reste instable, avec ce besoin viscéral d’un cocon pour se retrouver. Le capitaine se sent capable de le lui offrir. Perdu dans ses pensées, il sursaute au son de sa voix, surpris par sa demande.
— Dis, tu veux bien me garder dans tes bras encore un peu ?
Maxime, le souffle coupé, le serre fort contre lui, tandis que son monde vacille.
— Aucun problème.
Il n’a jamais ressenti un tel trouble, surtout en voyant comment cet homme candide s’insinue sous sa peau. Soudain, c’est l’évidence, exactement comme le soleil qui perce un ciel d’orage. Il le veut dans son lit, dans ses bras, dans sa vie, même si ça risque de prendre du temps. Isolé dans leur monde, aucun d’eux ne bouge. Ils n’entendent pas Romain les appeler.
— Ohé, les garçons, insiste celui-ci, si vous voulez manger, c’est le moment de rentrer. Naomi arrive avec les enfants. Il ne manque plus que vous.
Ils sursautent à l’unisson. Raphaël recule doucement, une main restant sur la poitrine du géant, l’autre sur sa bouche. Il commence à s’agiter. Que vont penser les parents de Maxime de sa conduite ? L’agent déchiffre son agitation, il devine qu’une tempête éclate dans son cerveau. Aussitôt, il coince, entre son pouce et son index, le menton du jeune homme en le fixant du regard.
— Arrête ça, ne cherche pas des réponses à des questions qui n’existent pas. Je ne te laisserai pas retourner dans cet endroit sombre.
— Tu lis dans ma tête maintenant ? s’énerve Raphaël, tellement frustré qu’il puisse le percer à jour.
— Ce n’est pas très difficile. Ne te refermes pas, tu veux bien ? Qu’est-ce qui te gêne ? Plus tôt tu comprendras que tout cela est réel, que j’ai vraiment envie d’être avec toi, mieux ça va se passer. Tu n’as aucune idée de ce que je ressens. Je t’interdis de penser le contraire, continue le géant.
Bon sang ! le voir avancer d’un pas, puis reculer, lui montre que leur relation ne va pas être simple. Il n’est pas responsable. Maxime se montre peiné de l’entendre chuchoter.
— J’es… j’essaie, je te promets, mes démons sont là. Clara m’aide, ta famille m’accueille. Que vont-ils… supposer ? Je doute qu’ils soient heureux de se rendre compte que… que…
— Que, quoi ? Ma vie ne regarde que moi, qui je choisis aussi. Ils nous aiment tous les deux. Je ne sais pas pourquoi, mais je pressens que nous montrer ensemble, ne va pas leur poser la moindre réticence. Cesse ce scénario Raphi…
— Oui.
— Je suis désolé de t’avoir parlé si sèchement. N’aie pas peur de moi, s’il te plaît, tout ira bien.
— Tu es certain ?
— Évidemment, regarde comment tous se comportent avec nous. Toi et moi, certes de manière différente, on a failli laisser notre peau à cause de criminels. Le mien est mort, il ne fera plus de mal à personne. Le tien, je vais l’avoir, je te le promets. En ce qui nous concerne, avançons à petits pas. Tous sont là pour nous. Pour l’instant, es-tu partant pour cette aventure ?
— Bien sûr s’agite Raphaël, mais je ne sais pas…
— Stop ! Tu n’es pas ce que ces salauds t’ont mis dans le crâne. Et moi, je ne suis pas eux.
— Tu cries encore, s’alarme le jeune artiste.
— Excuse-moi, je te jure que jamais je ne te mentirai, lance-t-il, tentant de se montrer rassurant. Je me fous de ce qui t’aie arrivé.
Voyant sa réaction, il se reprend.
— Non, attends ! Je m’exprime mal. Je suis malade de voir ta douleur. Ça me donne des envies de vengeance. Tu n’es pas en faute, ma rage se tourne vers ces monstres. Je t’accepte comme tu es, tout comme toi, tu me prends avec mes cicatrices. Je ne peux pas poser un nom sur ce que je ressens, mais je te veux avec moi. Je ne te lâcherai pas sauf si tu m’envoies bouler. Donne-nous une chance, s’il te plaît.
— J’ai une trouille de tous les diables. Je ne sais… même pas, si un jour cette peur disparaîtra. Tu veux… de moi… tu ne sais… pas… si je retrouverai ma confiance en moi. Et si… et si… je ne peux… plus… faire… ce que… tu sais ?
— Moi aussi j’ai la frousse, mais on peut en faire notre force. Pour tout le reste, avançons au jour le jour, cramponne-toi à moi. Pour info, un couple ce n’est pas seulement du sexe débridé, c’est plus que ça, des rires, de l’amitié, de l’écoute.
— Si… si… si je ne me relève jamais ?
Une tristesse infinie transparaît dans ses paroles.
— Nous n’en sommes pas encore là. Crois-moi, je serai présent.
— Tu ne peux pas l’assurer. Peut-être que tu te lasseras, ou tu trouveras un autre ho…
— Tu ne me connais pas suffisamment pour avancer ça. Regarde ma bouche et mes yeux, Je. Serai. Là, articule-t-il, doucement.
Raphaël, épuisé, ferme ses yeux inondés de larmes, il serre les poings.
— Je veux qu’ils meurent, tous !
— Je sais mon ange, ils le méritent. La priorité est de les empêcher de nuire, de leur retirer une à une les choses auxquelles ils tiennent. Sois certain que ça leur fera mal. En taule, ils auront le temps d’y penser. Je n’accepte pas de les voir un seul genou à terre. Je serai satisfait lorsqu’ils seront écrasés sous le poids des preuves. Malheureusement, aucun jugement à prévoir pour ton viol, le reste de l’affaire supplante la tienne. Il n’empêche que nous ajouterons ce volet au dossier. Pas un seul de leurs avocats ne réussira à le faire sauter en raison du lien étroit. Ensuite, je passerai le mot dans les prisons où ils seront envoyés, qu’ils s’en sont pris à des enfants. Je te jure qu’à ce moment-là, ils sauront à quoi ça ressemble de subir, privé du droit à dire non.
Maxime resserre ses bras autour de lui. Ils vont s’en sortir tous les deux.
— Tu es prêt à aller les affronter ?
— Pas vraiment, répond-il. Il semble qu’on n’ait pas le choix, Romain est toujours là.
— On va lui éviter de prendre racine. Tu vas faire la connaissance de mes neveux.
— Naomi m’a parlé d’eux. Ils sont déjà venus, mais chaque fois, je me trouvais en séance avec Clara ou en visite avec le médecin. Ils sont combien ?
— Trois, Aidan, le plus futé, a douze ans. Declan, le rêveur dix, Fynn, le cascadeur huit.
— Je ne pensais pas que Dimitri était Irlandais.
— Il ne l’est pas du tout, pouffe l’oncle du trio. Il est aussi français que toi et moi. La sonorité lui plaisait.
— Je me demande ce que ça aurait donné avec la Chine ou le Japon, se moque Raphaël. Il éclate de rire pour la première fois depuis son installation.
Maxime le sent cascader le long de sa colonne vertébrale, devient dur aussitôt. Le jeune homme paraît transfiguré. Lorsqu’il parle, sa voix n’est plus aussi assurée.
— Hum… comme tu dis. Tu vas les adorer. Ce sont de chouettes gamins très éveillés. Ils ont la chance, leurs parents sont géniaux.
Voyant le visage un peu moins fermé de son compagnon, il est heureux de lui permettre d’oublier ses problèmes. Celui-ci ne montre plus ce regard traqué. À leur entrée, personne n’ose lancer une seule remarque devant leurs mains jointes. Max est satisfait de voir qu’il présente à tous, un homme debout en phase de reconstruction. Il sera son rempart contre ceux qui oseront lui vouloir du mal. Il sait, sans l’ombre d’un doute, qu’il est la personne la plus importante de sa vie, même si ça semble totalement fou. Jamais il n’aurait imaginé que ça arrivait de cette manière, comme un coup de tonnerre.
Cette réunion familiale permet de bâtir une parenthèse. Raphaël se sent mieux, il le doit à l’homme à ses côtés et tous ces gens autour de la table. C’est donc ça une vraie famille ! Il ne remarque pas les visages heureux de Romain et Clara, se tourner vers lui, trop occupé à boire les paroles de Maxime qui discute avec sa sœur.
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