Sous l'emprise du mal

Jane Yam · Chapitre 8 sur 10

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Sous l'emprise du mal

Chapitre 16

Depuis trois mois, l’agent vit sur des montagnes russes, par moments, au sommet avec toutes ses certitudes, d’autres, au ras du sol avec le poids de ses doutes. Allez vers ce jeune blessé dans sa chair, lui demande énormément. D’ailleurs, traverser ces affres lui a permis de ressentir une nouvelle sérénité. Sans son clan, peut-être en serait-il au même point.

Au fil du temps, le jeune artiste évolue, en mieux. Il a récupéré son visage d’ange. Si quelques fois son regard se voile, son âme brille tel un soleil. Avec son parcours chaotique, beaucoup se seraient perdus, lui, pas du tout. Ce connard de Lemercier a provoqué des dégâts, ses parents l’ont renié, malgré tout il avance. Maxime, lui, ne comprend pas que des géniteurs puissent réagir de cette manière. Remerciant le ciel pour les siens, si généreux. Depuis l’explosion, ils sont présents, le soutiennent dans son équilibre parfois précaire.

Dans un besoin viscéral d’aider le jeune homme, une idée germe dans son esprit, rencontrer les parents de Raphaël.

Ceux-ci vivent toujours dans la même maison qui l’a vu grandir. Son père exerce encore dans ce village du Perche. Une question taraude Maxime. Pourquoi, le décès soi-disant accidentel d’un enfant du village, n’a-t-il interpellé personne ?

Seule Clara est avertie de sa décision d’enquêter, trouvant la démarche intéressante. Elle refuse de prévenir son patient bien trop fragile pour subir le risque d’un nouveau rejet. Elle ne peut s’empêcher d’être persuadée que ces gens ne changeront pas leur comportement de toute façon.

Il prend la route avant le réveil du jeune homme. Cette région, entre forêts et villages pittoresques, possède une beauté naturelle pour un citadin comme lui. Après deux bonnes heures, il arrive enfin, et stationne son véhicule devant un pavillon qui date des années quatre-vingt.

Il reste assis dans sa voiture, s’imprégnant des lieux. Dans la rue totalement déserte, il n’a pas croisé âme qui vive en traversant la bourgade. Tout indique la mort programmée de ce village. Une boucherie délabrée, fermée depuis longtemps, jouxte une boulangerie-café-épicerie qui vient d’ouvrir ses portes.

Maxime, légèrement tendu, se dirige vers le pavillon. Dans cet endroit lugubre, la lumière de Raphaël n’aurait pas survécu, pense-t-il. Ne sachant pas vraiment à quoi s’attendre, il a revêtu pour l’occasion son costume d’agent secret, chemise blanche sous un costume noir.

Il monte l’escalier, sonne. Comme personne ne répond, déçu, il s’apprête à repartir. Soudain, la porte s’entrebâille sur une femme ne respirant pas la joie de vivre. De ce qu’il entrevoit, elle n’a rien en commun avec son fils. Elle lève vers lui un regard morne.

— Madame Montérosi ?

— C’est bien moi. Si vous êtes représentant, nous n’avons besoin de rien, avertit-elle, sur le point de lui fermer la porte au nez.

— Je ne vends rien. Permettez-moi de me présenter, Maxime Langogne, agent du gouvernement.

La femme pâlit, ses doigts s’accrochent sur le bois.

— Agent du gouvernement ? hoquette-t-elle.

— Oui, j’aimerais voir votre mari. Je sais qu’il travaille à domicile, c’est important.

— Dans son bubu… bureau, bafouille-t-elle.

— Puis-je entrer ? martèle-t-il froidement.

— Excusez-moi, hésite-t-elle en se poussant sur le côté, l’invitant à entrer.

Maxime pénètre dans un couloir au papier défraîchi, desservant un salon aux meubles cirés, mais usés, une salle à manger en enfilade, une cuisine, d’où se dégage l’odeur d’une soupe qui se mêle à une autre indéfinissable. En tournant la tête, son regard s’arrête sur des cierges allumés près de la statue d’un saint. Putain ! Des gens accomplissent encore ce rituel ? La voix tremblotante de la femme le ramène vers elle.

— Je vais chercher mon mari. Si vous voulez bien patienter dans le salon, précise-t-elle lui désignant la pièce aux bougies.

À pas menus, il la voit se diriger vers une porte close, étonné de l’entendre frapper avant d’entrer. Ses parents n’agissent pas ainsi, plaçant l’épouse au rang de servante. Il s’avance dans la pièce qui reflète la même désolation que toute cette baraque. Jamais, il n’a ressenti un désir si pressant de fuir le plus loin possible. Sa vieille habitude d’observer son environnement lui permet de combler les blancs. Rien dans cet endroit qui évoque Raphaël, aucune photo de leur unique enfant. Une voix puissante, agressive résonne derrière lui, l’obligeant à se retourner.

— Mon épouse me dit que nous avons la visite inattendue d’un agent du gouvernement. Que voulez-vous ? Puis-je voir vos papiers ? On ne se montre jamais trop prudent.

Maxime tend sa carte que le gars examine dans tous les sens. Le regard froid et perçant ne le quitte pas, s’attendant probablement à ce qu’il baisse le sien. Il peut se brosser. D’autres avant lui, s’y sont brûlé les ailes. Chez ce fanfaron, il ne trouve aucune ressemblance avec le jeune homme. Son costume étriqué, élimé aux manches, n’est pas de première fraîcheur. L’agent est satisfait de voir que le bouffon ne semble pas aussi à l’aise qu’il y paraît. Ses doigts, longs et noueux, maculés d’encre noire, tendent à faire croire qu’il écrit toujours à la plume, ce qui ne serait pas surprenant, ou que plus simplement, son stylo fuit.

— J’aimerais connaître le but de cette visite. La moindre des choses aurait été de nous avertir. De plus, il est tout juste… neuf heures trente, constate-t-il regardant sa montre bon marché, de son air dédaigneux, n’associant à aucun moment sa femme à leur discussion.

— Enquête de routine, bien, attaque-t-il, le dos droit, êtes-vous les parents d’un fils prénommé « Raphaël », âgé de vingt-quatre ans ?

Une bombe vient de pulvériser l’ambiance déjà lourde du salon.

— Non, il aurait vingt-trois ans. Il est décédé l’année de ses dix-sept ans, répond l’homme sans sourciller.

Maxime, habitué aux interrogatoires, remarque l’attitude fuyante du père. Il enfonce le clou.

— Je ne vois aucune photo de votre fils ?

— Trop difficile de le voir tous les jours.

— Étonnant, insiste-t-il, l’air de rien. Le regard pénétrant plaqué sur le couple, bien décidé à les faire transpirer à grosses gouttes.

— Pourquoi étonnant ? Chacun vit son deuil comme il le sent, gronde l’homme d’un ton mordant.

— J’en connais moi, des parents si malheureux d’avoir perdu un enfant, que leur maison croule sous les portraits.

— Parfois, il faut tailler dans le vif, nous avons la foi, ça nous suffit.

— Tout cela est très perturbant. Un Raphaël Montérosi apparaît dans nos données, même âge, né lui aussi ici, qui a débuté une scolarité au collège Prévert pour la terminer à l’autre bout du département chez les jésuites. Je me rendrai au pensionnat après cette visite. Plus troublant encore, les noms et adresses des parents vous correspondent.

De sa place, Maxime entend crisser les mâchoires serrées du comptable fou de rage. Il tient à l’acculer définitivement. Peu à peu, les traits de l’homme glissent. Son front se couvre de sueur. Toujours aussi silencieuse, sa femme se tord les mains désespérément, cherchant le regard de son mari.

— Je tiens à vous signaler qu’une enquête va être ouverte. Nous devons nous trouver soit face à une usurpation d’identité, soit quelqu’un ment. Dans les deux cas, ce sont des délits passibles d’emprisonnement.

L’agent cherche à les amener à un endroit précis.

— Vous m’avez dit ne pas disposer de photos de votre fils, mais vous allez être contraints de m’en fournir une. De plus, nous allons procéder à un test ADN auquel vous ne pouvez-vous opposer.

— Si, il vous faut notre accord pour ça, s’insurge le comptable.

— Pas cette fois, non, nous ne sommes pas la police. Nous avons besoin d’un point de comparaison.

Il ressent une joie perverse à voir le couple se liquéfier sous ses yeux. Face à des coupables, il peut se montrer plus féroce, plus vicieux afin d’obtenir des réponses.

— Pas d’inquiétude, ce sont seulement des vérifications. C’est la procédure, ensuite vous serez tiré d’affaire. Ce gosse nous a raconté une vague histoire d’abandon en raison de son homosexualité. Aucun parent doué de raison ne commettrait un crime homophobe sans réfléchir à deux fois aux risques encourus. C’est invraisemblable. Moi-même, je suis gay, pas une seule seconde, mes parents n’ont envisagé une idée aussi dégueulasse.

Ses explications ne risquent pas de tenir dans un tribunal, mais eux ne le savent pas. Ils le fixent les yeux écarquillés comme s’il était le messager du diable. La femme craque la première.

— Dis-lui, marmonne-t-elle, s’écroulant un peu plus à chaque menace énoncée. Je t’en prie, larmoie-t-elle, ça suffit maintenant.

Elle semble affolée. Enfin ! Pense Maxime.

— Me dire quoi ? demande-t-il innocemment.

— Ce Raphaël que vous retenez… c’est certainement le nôtre…

— Tais-toi, vieille folle, hurle son mari.

— J’en ai assez ! Je refuse d’aller en prison, s’il y a une enquête, ils…

— Doucement, Madame, seriez-vous en train de me dire que nous avons affaire à une seule et même personne ? insiste le capitaine.

Elle secoue la tête, vaincue.

— Je ne comprends pas, il est ou il n’est pas décédé, parce que là, on aurait droit à un foutu miracle !

L’homme jette un regard terrifiant à sa femme qui se recroqueville sur sa chaise, cherchant à disparaître. Il lève la main, prêt à la frapper.

— Allez-y et je vous arrête sur le champ, gronde Maxime, le regard noir.

— Ce monstre était possédé par le démon, postillonne le mari dans des gestes amples. Dieu ne peut aimer des créatures comme vous… des erreurs de la nature. Des âmes impures telles que vous n’ont aucun droit. Quelle honte ! Vous devriez tous vous faire soigner. Notre curé souhaitait le ramener à la raison avec des sessions de prières, une thérapie de conversion, et tout reprenait sa place. Malheureusement, le diable s’était incrusté en lui, il s’est entêté dans ses choix. D’ailleurs, je n’en reviens pas que vous ayez pu accéder à un tel poste.

L’agent livide, le saisit par le col, le lève d’un coup sec, sa chaise tombant à la renverse. Sa femme s’époumone.

— Vous êtes un être immonde. Vous vivez dans le mensonge, allant jusqu’à lui donner une sépulture aussi fausse que vos convictions à la con. Tout ça, parce qu’il est différent ? Vocifère à son tour l’agent.

— Nous préférerions le savoir mort que vivant comme un sodomite.

— Mais taisez-vous donc! Vous êtes un intolérant, arrêtez de prêcher des idioties, fulmine-t-il. Vous n’avez pas cherché à le comprendre alors qu’il quémandait simplement un peu d’amour de votre part. Vous ne lui avez laissé aucune chance de vous montrer quel magnifique jeune homme il allait devenir. Il vaut mieux que vous. En fait, c’est une chance que vous l’ayez mis dehors. Contrairement à ce que vous espériez, il est devenu un bel être humain, même si je doute que ce soit un sujet de préoccupation pour vous. Une famille l’a recueilli. Il est honnête, il travaille et comble tous ceux qui l’entourent. Quand je pense que vous vous dites chrétiens ! je préfère être athée que de vous ressembler. Si je le pouvais, je vous enverrais méditer en taule. Rassurez-vous, ça peut toujours arriver, vos fichues thérapies sont interdites. Je vous laisse trois jours pour rétablir la vérité par voie de presse : un, votre fils est vivant, deux la tombe n’est qu’une vaste fumisterie montée de toute pièce avec cet alcoolique de Larsonneur. Vous avouerez aussi l’avoir renié pour ce qu’il est.

— Je vais perdre mes clients, panique le comptable.

— C’est le prix du mensonge, je m’en tape, sachez que je vais vous surveiller. Trois jours, pas un de plus, après les flics viendront vous ramasser comme les merdes que vous êtes. Croyez-moi, j’ai le bras long. Cette fois, c’est à vous d’ignorer de quoi demain sera fait. Estimez-vous heureux de rester libre. Si Raphaël était resté avec vous, il aurait fini par dépérir et mourir. Un conseil, ne me faites pas revenir, vous le regretteriez. Ne me raccompagnez pas, je connais le chemin. Avoir respiré le même air que vous me donne envie de vomir.

Il quitte le salon au pas de charge, une colère noire l’étouffe. À la moitié des marches, il entend la porte s’ouvrir derrière lui.

— Attendez, où vit-il ?

— Madame, je ne vous le dirai pas. Ce qu’il devient ne vous regarde plus. Vous avez perdu ce droit il y a six ans. Il est mieux sans vous. J’espère, que celui que vous appelez votre Dieu, vous pardonnera, parce que, moi non. Vous avez commis un crime sans aucune circonstance atténuante.

Maxime rentre chez lui frustré, énervé, épuisé, bien décidé à ne rien dire de son voyage au principal intéressé. Ces deux abrutis allaient passer des jours compliqués. Jamais ils ne l’approcheraient. Son but désormais : préserver l’homme qu’il aime. Cette idée le percute à la vitesse d’un train, c’est une telle évidence ! Peu à peu, ses sentiments ont mûri. Il espère que ce soit réciproque. Le jeune homme est devenu essentiel à sa vie, un besoin vital. Il rejoint sa mère dans son bureau, lui raconte sa journée, la laissant sans voix.

— Pauvre enfant ! j’avais espéré le contraire. Ces personnes qui se servent de la religion pour faire passer leurs idées, quelles qu’elles soient, me débectent. À cause de ces cliques infernales, tout va de travers dans le monde. En tout cas, ces deux-là ne savent pas quel trésor ils ont perdu. Tu sais qu’il t’a cherché ? Il n’a pas cessé de demander à quel moment tu revenais, s’amuse-t-elle. Je te préviens il boude dans son coin.

— Il m’a demandé ?

— Ne joue pas l’étonné, ça ne te va pas du tout, mon chéri. Nous n’en sommes plus là.

— Merci, maman, sais-tu que je t’aime ? demande-t-il la prenant dans ses bras.

— Sois rassuré, je n’en ai jamais douté. Je te fais confiance pour prendre soin de lui.

— Sans aucun problème.

— Ne le bouscule pas, sois patient.

— Tu me connais, non ?

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Tous les moments passés avec sa thérapeute lui permettent d’évacuer une infime partie de son courroux, ses frustrations, ses peurs. Petit à petit, l’artiste redevient lui-même. Ses réveils parfois, se montrent mouvementés. Maxime se sent impuissant. Clara lui a ordonné de ne rien tenter, il peut le soutenir sans interférer. De toute façon, Raphaël ne supporte presque personne. L’agent se contente d’obéir plus à la psychologue qu’à sa mère.

Il enrage toujours contre ces connards responsables de ce foutoir. Encore heureux qu’ils ne lui aient rien refilé, plus pour se protéger d’éventuelles recherches ADN, que par bonté d’âme. Il va coincer ces salauds, leur faire payer. Il attend impatiemment les moments à deux. Sans nier que ses sentiments se renforcent.

Avec lui, le jeune homme se révèle moins sauvage. Allant même jusqu’à dévoiler une force de caractère incroyable, chaque fois qu’il tente de faire entendre son point de vue. Le titiller devient son passe-temps favori.

Il se souvient du soir, où tous les deux écoutaient de la musique, surprit par sa connaissance et son expertise incroyable dans cet art. Impossible de piéger ce petit futé, son savoir s’étendant des années soixante à aujourd’hui, autant sur les chansons françaises qu’étrangères. Maxime, comme tous ceux qui l’entourent, adorerait entendre sa voix, mais depuis l’agression, pas une seule note n’a franchi ses lèvres. Clara est la seule à ne pas s’en inquiéter. Il faut attendre que les plaies se referment, que son cerveau imprime que désormais, tout va bien.

Ce soir, les deux tourtereaux jouissent de la maison pour eux. Tous se sont rendus chez sa sœur et son beau-frère. Une aubaine pour s’offrir une belle soirée devant un bon film. Raphaël, installé entre les jambes du géant sur le canapé, le dos calé contre son torse, laisse sa tête trouver sa place dans le creux du cou de celui-ci. Le jeune artiste a agi de sa propre initiative, ne voulant pas l’affoler, le capitaine reste immobile. Son cœur tambourine fort dans sa poitrine, le bonheur lui coupe le souffle. Ce geste, si simple, doit être un effort considérable pour son compagnon. Celui-ci évolue malgré ses souffrances. Son adonis souhaite regarder Star-Wars, et poursuivre avec la comédie musicale Cabaret. Maxime s’amuse à l’embêter, sachant qu’il finira par céder.

Ayant rapporté plus tôt un saladier de pop-corn de la cuisine, il remercie son boulot de lui avoir appris à cacher ses émotions. Il sourit en pressant le corps chaud contre le sien. La séance cinéma terminée, il quitte Raphaël sur le seuil de sa chambre.

Après sa nuit agitée, la tête dans le cul, il regagne la cuisine. Il sursaute face à l’objet de ses désirs installé devant un bol de céréales, parti bien loin.

— Bonjour toi, tu rêves ? demande-t-il, tout en posant un baiser sur son crâne.

Encore une chose qui passe sans crispation.

— Oh, je suis dans la lune. Tu vas au bureau aujourd’hui ? questionne-t-il, relevant la tête vers lui.

— Oui, Dimi m’a demandé de passer. As-tu un rendez-vous avec ma mère ?

— Hum… non pourquoi ?

— Aimerais-tu venir avec moi ?

— Je crois… que j’aimerais voir où tu travailles.

— L’agence est un bureau comme les autres, tu sais. Je dois absolument apporter mon aide sur les écoutes. Alors si tu te sens d’attaque, hésite-t-il, tout en se repositionnant sur sa chaise.

— Y a-t-il un risque si je mets le nez dehors ? Je veux dire…

— Je sais, mais je ne te ferai courir aucun risque. Il y a un moyen simple de te protéger.

— Me déguiser en femme ? Lance le petit malin.

— Non, ça ne marcherait pas. Ces connards te reconnaîtraient. Je pense à autre chose, tes cheveux, c’est obligé que tu les gardes si longs ?

— Nan… pour le boulot on utilise des perruques.

— Je peux t’en mettre une, mais le problème reste le même. Je préférerais les couper.

— Tu sais faire ça toi ? demande Raphaël, un rien éberlué. Que caches-tu encore ?

— Je ne vais pas te dévoiler tous mes secrets. Tu sais déjà que Enrique cuisine comme un Dieu. Naomi est capable de plaquer un gars du double de sa taille au sol, papa peut choper des truites à la main et d’après tes pères, tu chantes aussi bien qu’un ange. Moi, mon truc c’est les tifs. Je taille ceux de mes neveux, parfois, de ma frangine quand elle est décidée.

Raphaël ressent une joie incongrue. Il réfléchit sérieusement à son compagnon. Qu’il lui coupe les cheveux le déconcentre. De plus en plus souvent, il envisage de laisser Maxime passer à la vitesse supérieure. Ils ne se lâchent pas du regard.

— Alors mon cœur ?

— Vas-y, souffle-t-il, si tu me tailles la tête à Bozo le clown, mourir tu devras, l’informe-t-il rayonnant. Je te fais confiance.

C’est la première fois qu’il entend ce terme sortir de sa bouche. Son cœur s’envole.

— Alors c’est parti ! Ne te sauve pas, je monte chercher mon matériel. Ça va te laisser le temps de réfléchir à… laisser… ta tête… entre mes mains.

Dans la salle de bain, il relâche sa respiration, cachant son besoin de cet homme au plus profond de lui. Revenir à la maison suite à l’attentat avait été compliqué. Il s’était replié sur lui-même, son caractère s’était durci, il avait perdu du poids, effrayant sa famille. Il passait ses journées au lit à ressasser. Plus rien ne le passionnait. La vie avait perdu sa saveur à l’annonce de son retrait du terrain. Il ne voyait plus son avenir si clair. Épaulés par son beau-frère, ses parents lui avaient botté les fesses. De son côté, son coéquipier avait appuyé sur les bons boutons afin d’obtenir leur nouveau poste. Ça avait suffi à le booster, tout avait repris sa place. L’arrivée de Raphaël avait clos le processus. Il attrape la trousse de coiffage maison.

Le jeune artiste effectue des progrès énormes. Il chérit tous leurs moments passés ensemble. Il sent son attirance s’épanouir de jour en jour. Il se réveille d’un très long sommeil. Il rêve de passer ses doigts dans ses cheveux blonds, de se perdre dans ses yeux. Son esprit vibre d’une véritable cacophonie de questions qu’il a du mal à gérer. Certes, il peut demander des explications à Clara, sauf que sa psychologue se trouve être la mère de l’homme qui lui met la tête à l’envers, donc invraisemblable. Le plus surprenant est qu’il passe des jours entiers sans y penser, jusqu’à ce qu’un son, un mot, une odeur lui rappelle ces foutues heures. Maxime l’a vu aussitôt après son agression et malgré tout, il semble heureux de passer du temps avec lui. Cela le déconcerte totalement. Le destin place sur sa route l’homme de ses rêves. Une petite voix lui murmure que rien n’est possible entre eux. Se glisser au creux de ses bras ressemble au paradis. Écouter cette voix chaude à son oreille, rester plaquer contre son torse solide ne provoque aucun sentiment de répulsion. Les choses auraient été toutes autres s’ils s’étaient rencontrés avant ce tsunami. La vie se montre garce parfois.

— Me revoilà, dis-moi où es-tu encore? demande Maxime, doucement.

Il sursaute en l’entendant.

— Outch ! Tu m’as fait peur.

— Tu avais l’air si triste, ça va ?

— Je n’étais pas triste, ment-il.

Max, qui le connaît bien désormais, préfère ne pas insister. Le désespoir traverse ses yeux. Il aurait aimé savoir ce qui avait provoqué ce revirement.

— Tu as réfléchi, tu te dis que ça va être une cata, s’amuse-t-il.

— Je t’ai dit que je n’avais pas peur de toi.

— Alors, je peux me lancer ?

Raphaël secoue la tête en signe d’assentiment. Clara rentre du jardin des fleurs plein les bras.

— Oh ! que fabriquez-vous les garçons ? Demande-t-elle surprise.

— Raphaël a accepté que je lui coupe les cheveux pour aller rejoindre l’Oyabun.

— L’Oyabun ?

— Ouais, Dimi m’a demandé de passer, j’ai pensé que ce jeune homme pouvait m’accompagner.

— C’est une excellente idée. Il n’est pas sorti de cette maison depuis trop longtemps. Lui couper les cheveux va me donner accès à ses superbes yeux verts. Ne lui taille pas trop court.

— Maman, bon sang ! Je ne suis pas idiot ! De plus, ça ne m’est jamais arrivé de rater, s’offusque-t-il, boudeur, ravi de voir un sourire étirer les lèvres de Raphaël.

— Maître, je vous laisse œuvrer.

— Fiche le camp alors. Tu me déconcentres.

Voir ses mèches noires au sol n’est pas douloureux, au contraire. Il ressent une sensation de libération, l’ancien Raphaël, maltraité, violé, disparaît. Même penser à ce mot ne le fait pas frissonner. Si le géant se plante, ça n’aura rien de grave, ils repousseront.

— Voilà, signale le coiffeur tout en passant ses doigts pour replacer ses cheveux. Va voir si mourir je dois mon ange.

Maxime le suit des yeux, fasciné par son pas chaloupé. Mon Dieu ! Cet homme mérite qu’on le traite avec douceur et passion.

Dans le couloir devant la glace, Raphaël ne se reconnaît pas vraiment. Il passe à son tour, ses doigts au milieu de sa tignasse. Maxime a réussi une jolie coupe. À l’intérieur, son cœur bat la chamade, pas seulement à cause de ses cheveux disparus. L’agent a pris l’habitude de l’appeler mon ange, ce qui le rend fébrile.

— Te voilà à nouveau parti loin d’ici.

L’objet de ses pensées s’est approché sans bruit, son odeur boisée envahit ses narines. Il ferme les yeux, alors que des papillons élisent domicile dans son estomac. Son regard s’accroche, se perd dans ces deux lacs d’un bleu étrange. Le temps s’arrête. Comme au ralenti, sans savoir qui s’avance en premier, leurs fronts se rencontrent. Le monde cesse d’exister lorsqu’il pose ses lèvres sur celles de Raphaël, timidement d’abord, puis plus fermement. Sa bouche s’ouvre pour lui céder le passage. Il se laisse aller, permettant à leurs langues de se goûter enfin. Maxime tremble en sentant les mains du jeune artiste s’accrocher à sa chemise, mieux, s’y retenir. Dans le millième de seconde qui suit, il décolle, alors que le corps gracile se moule au sien. Il n’ose croire à ce qui se passe. Un gémissement les ramène sur terre, rouges et essoufflés. Les barrières viennent enfin de tomber.

— Oh mon Dieu! murmure l’agent, front à front, leurs respirations se mélangeant. Mon ange je m’étais juré d’attendre. Je ne voulais pas te faire peur, continue-t-il prenant son visage en coupe. Comme un bourrin, je te saute dessus. J’en avais… j’en ai tellement envie, depuis si longtemps.

— Je n’ai pas eu peur, c’est incroyable ! susurre le jeune homme rayonnant. Avec toi, c’est… c’est vertigineux, juste… J’aime tes baisers. C’est seulement que…

— Dis-moi, demande-t-il dans un souffle, sans oser bouger.

— Je suis endommagé, tout aurait été si bien si je t’avais connu plus tôt.

Maxime regarde cette tristesse mêlée de souffrance s’inscrire sur les traits magnifiques. Il sait que derrière ses paupières closes, des tas de mauvaises pensées tournoient. La seule chose qu’il désire est de les gommer, les envoyer valser.

— Bébé, regarde-moi. Ôte toutes ces bêtises de ta jolie cervelle. J’aime chaque parcelle endommagée de toi, insiste-t-il. Ses pouces caressent la peau soyeuse le long de ses mâchoires. Regarde-moi, répète-t-il, à mes yeux, tu n’es ni abîmé, ni détérioré, ni repoussant. Tu es lumineux et je t’aim… je te garde tel que tu es, sans rien retirer, sans rien ajouter, juste toi. Tu m’acceptes avec mes cicatrices et ma patte folle. Les deux seront là jusqu’à ma mort, je dois l’admettre et…

— Moi, ça ne me gêne pas, je te trouve… le coupe Raphaël, ça te donne un côté… pirate, s’exclame-t-il le visage rougissant. Tu es élégant, beau, je t’interdis de dire le contraire, râle-t-il.

— Je pense que tu ne te montres pas impartial, mais je te remercie. Nous sommes deux idiots, hein ? On se tourne autour depuis un moment avec toutes nos valises à traîner. Je ne t’abandonnerai pas.

— J’étais si certain que… que jamais personne ne me dirait ces choses. J’aimerais tant me libérer de ce passif si lourd.

Leurs corps se balancent l’un contre l’autre. Maxime pense en boucle à un peau à peau qui n’est pas à l’ordre du jour. Surtout ne rien précipiter. Voyant l’ampleur des sentiments qu’il ressent, il se tourne vers la seule personne capable de l’aider.

Au début, Clara souhaitait qu’il attende un peu, mais il a tenu bon. Pour elle, c’est simple, plus il se montrera franc et sûr de lui, plus son jeune patient sera rassuré. Avouer ses sentiments serait un bon début. Sa mère a raison, mais ça équivaut pour lui à se mettre à nu, à plus ou moins se jeter d’une falaise. Le train est au terminus, il ne peut pas garder tout cela enfoui au fond de lui. Alors il prend son courage à deux mains. S’il se vautre, il ramassera les morceaux. Il lui faut savoir s’il a une chance, même minime avec lui. Il apprécie le menton décidé, la peau laiteuse, les grands yeux mélancoliques. Mais ce qui le fait frémir c’est cette bouche sensuelle. Il enfouit ses doigts dans les cheveux souples. Sous un calme apparent, l’homme qu’il tient dans ses bras lui semble capable de devenir chaud bouillant. Il hume son parfum qui lui rappelle le printemps. Il doit le convaincre qu’ils ont un avenir ensemble.

— Mon ange, avant que nous allions rejoindre Dimitri, j’aimerais te parler, lance-t-il, sérieux, le ventre noué.

— N’est-ce pas ce que l’ont fait déjà ?

— Oui, mais là, c’est important.

Raphaël inquiet, acquiesce.

— Ne t’inquiète pas. Ce n’est rien de grave. Je veux… je veux juste savoir si tu…

Maxime qui ne ressentait jamais de problème pour s’exprimer en général, s’embrouille et bafouille.

— Accepterais-tu de sortir avec moi ? balance-t-il d’une traite.

— Je ne comprends pas. Je viens d’accepter, argue-t-il, le fixant troublé.

— Bébé, tu ne m’aides pas… Je ne parle pas de cette sortie, mais… de nous en tant… que couple, tu sais…, souffle-t-il les montrant du doigt l’un après l’autre.

L’air semble soudain se raréfier.

— Hum, nous ? Nous… ensemble ? Toi et moi ? demande le jeune homme abasourdi.

— C’est ça, apprendre à mieux se connaître, en avançant à ton rythme.

— Je ne rêve pas ? Tu veux vraiment… genre, comme un couple et tout ça ?

Son adonis, stupéfait, tord ses mains, semblant soudain branché sur du deux cent vingt volts. Il le regarde tourner comme un lion en cage, appréhendant la réponse. Bouleversé, il surveille sa transformation alors qu’il intègre ce qu’il vient d’entendre.

— Genre ça, oui, exactement.

— Tu veux que JE sois ton amoureux ?

Bon sang ! Comment allait-il résister à cet homme enfant ? Un ange passe, une tension s’installe, chacun refusant de voir l’éléphant dans la pièce. Maxime intervient rapidement.

— Mon seul amoureux, confirme-t-il d’une voix rauque, les yeux mouillés. Je veux te courtiser, même si ça ne se fait plus, je m’en tape. Je t’emmènerai en balade, visiter des endroits magiques. Je t’offrirai des petits cadeaux…

— Non ! Pas de cadeaux, s’il te plaît, hurle le jeune homme, reliant ce mot honni à l’autre infâme pervers.

— Oh ! Je suis désolé mon cœur, quel con ! Il me reste du chemin à parcourir avant de tout rendre parfait. Dis-moi oui, quémande-t-il plein d’espoir.

— As-tu une idée du bourbier dans lequel tu te lances ? Clara pense que ça va nécessiter du temps avant que mon esprit et mon corps soient en harmonie, continue-t-il, le regardant, une question muette au fond des yeux.

— Mettons tout à plat, tu n’imagines pas l’état de mon corps. Même si les greffes ont parfaitement réussi, les marques demeurent moches et violacées, c’est impressionnant, tu sais.

Que Raphaël voit sa carcasse mutilée l’angoisse autant que de connaître sa réponse. Comment lui faire comprendre l’étendue de ses sentiments qu’il est suffisamment amoureux pour l’attendre ? Certaines personnes cherchent toute leur vie leur âme sœur, lui l’a trouvée, et se battra contre vents et marées pour la garder. Il lui prend la main.

— Tu peux dire ou penser ce que tu veux, mais ne doute jamais de mon attachement. Mets-toi dans le crâne que tu ne braveras pas ce qui t’attend seul, nous l’affronterons ensemble. T’embrasser, te tenir dans mes bras, te câliner, suffit à mon bonheur, pour le reste, madame poignet n’a jamais refusé de m’aider, sourit Maxime. Quelque chose te tracasse ou tu ne me crois pas ?

— Bien sûr que je te crois. C’est juste que…

— Crache le morceau.

— As-tu… déjà eu quelqu’un ? Hésite-t-il

— Mon ange, ce n’est que ça ? Tu m’as fait peur. Je vais avoir trente et un ans, avec tes vingt-trois ans tu es encore jeune. Alors oui, j’ai rencontré des hommes sans importance à la fac. Ensuite, pour des raisons idiotes, je me suis tourné vers les filles. Asseyons-nous sur les marches, tu veux bien.

Une fois installé, il évite le regard du jeune homme, fixe un point droit devant.

— Inutile de t’expliquer que je me sentais perdu. J’ai persisté dans une suite magistrale d’échecs et de désillusions difficiles à digérer, croyant que la suivante serait mieux que la précédente. J’ai débuté à mon entrée à l’agence. J’ai fini par lâcher l’affaire. Depuis presque deux ans, je ne me suis pas investi dans une relation. Je ne comprends toujours pas pourquoi j’ai maintenu cette comédie aux yeux de tous. Pour les miens, il était évident que je me fourvoyais. Jusqu’à toi, je m’étais résigné, j’avais loupé le coche. Je m’étais comporté comme un idiot. Je pensais terminer seul. Tu comprends, je refusais ces matins vides et désolants.

Il sent Raphaël se tendre à ses côtés. Aussitôt, il se tourne vers lui.

— Mon ange tu ne peux pas m’en vouloir d’avoir vécu avant toi. Je ne me souviens d’aucun d’eux. Ils ne m’ont pas marqué.

— Ce n’est pas ça. Je ne suis pas jaloux de ta vie avant moi, non, c’est juste que… as-tu honte d’être gay ?

— Tu sais, murmure-t-il, alpaguant son regard, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Toute ma famille a tenté de me mettre sur la voie. Naomi ne comprenait pas mon comportement. Je refusais d’en parler. Je m’entêtais à rentrer dans un moule qui n’était pas le mien, celui-là même qui convenait à la société. J’ai choisi la facilité, du moins je le croyais.

— C’est idiot, mais quelque part, je te comprends.

— J’étais terrifié à l’idée d’avouer mon homosexualité. Le monde raconte que les mentalités ont changé. C’est faux, regarde toutes ces attaques, ces chants homophobes dans les stades. Toutes ces personnes qui les uns, pour une religion, les autres, pour une doctrine crient que nous sommes dans l’erreur. Que quelque chose cloche chez nous, que l’on doive se faire soigner, tout ça me met en rogne.

— Je sais, j’ai payé le prix fort. J’ai vécu avec ces illuminés qui nous relèguent au rang d’abominations vouées à l’enfer.

— Ils nous conditionnent dans notre culpabilité. Les gens peuvent penser et dire ce qu’ils veulent, je m’en moque tant que nous sommes ensemble. J’avoue qu’il m’arrive d’être un crétin borné, mais soit rassuré, non, je n’ai pas honte. J’ai souffert du syndrome de l’agent secret qui doit parader avec des filles à la pelle. Tu sais, pouffe-t-il, montrer mon côté James Bond. C’était avant que je ne devienne accroc à un jeune petit futé. De toute évidence, j’en suis très amoureux.

Un éclair sauvage traverse le regard de Raphaël. Il n’est plus seul. L’émotion le submerge.

— Amoureux de moi ?

— Bien sûr, mon ange, tu n’imagines pas à quel point.

— Wouah ! Pour ta gouverne, moi je me fous de cette différence. Tu n’as quand même pas atteint un âge canonique, huit ans d’écart c’est que dalle ! Ça ne va pas te poser un problème, si ?

— Non, pas plus que le fait que je fréquente un homme. Avant toi, j’y aurais regardé à deux fois à cause de mon boulot. Là, je vais en rendre compte à mon boss parce que tu vas devenir mon référent de santé. De toute façon, c’est ma vie privée, je ne vais certainement pas me cacher ! L’explosion de ma voiture m’a permis de comprendre que parfois elle ne tient qu’à un fil, alors je saisis ma chance à pleine main, à plus forte raison si elle me mène vers toi.

Raphaël ne le quitte pas des yeux, luminescent, bouche ouverte.

— Tu n’imagines même pas ce que j’ai ressenti en te voyant là-bas dans le club. Je ne te connaissais pas. Te voir blessé à ce point me donnait juste envie de te prendre dans mes bras pour te dire que tout irait bien désormais, que je te protégerais. C’est à ce moment-là, même si c’était un peu brouillon dans ma tête, que j’ai su que tu m’attirais.

Il se régale de voir toute une succession d’expressions traverser la jolie frimousse de son compagnon. Le doute semble l’avoir déserté. Il doit garder la tête froide alors que son corps s’embrase.

— Là mon bébé, je préfère t’embrasser plutôt que continuer à parler, murmure-t-il.

Il place ses mains tremblantes de chaque côté du visage angélique, pose ses lèvres avec douceur sur les siennes. Il se délecte de son goût : un vrai péché. Il en redemande, comment résister ?

— Si bon, mon ange, dit-il le cœur erratique, totalement chaviré.

Il plonge à nouveau sur cette bouche tentatrice. C’est un baiser sensuel, langoureux, témoin de promesses à venir. Lorsqu’ils se séparent enfin, le jeune homme sourit d’un air béat, les pupilles dilatées. Un bout de langue rose dépasse de ses lèvres humides et gonflées, attirant son regard, heureux de se trouver assis sur une marche. L’air autour d’eux vibre d’énergie. Ils frissonnent, un courant électrique traverse l’échine de Maxime. À sa grande surprise, il sent naître une érection mutuelle entre eux.

— Encore, quémande Raphaël, perdu dans un monde de volupté.

Le géant frotte son nez sur celui de son compagnon avec regret.

— Non, nous allons devoir nous arrêter là, mon chéri. Parce que, vois-tu, si nous continuons, je ne garantis pas de te laisser partir sans en vouloir plus, beaucoup plus, c’est trop tôt. Dimitri doit m’attendre. Je ne vais pas le laisser tomber, ça me permet de reprendre pied dans mon nouveau boulot.

— Oh ! Désolé, marmonne Romain bourru, prêt à décamper sans demander son reste.

Les jeunes gens se tournent à l’unisson vers l’homme qui rentre de sa promenade matinale. Raphaël, gêné, se mordille la lèvre inférieure. Le sang de Maxime rugit à ses oreilles.

— Je ne voulais pas vous déranger. Je pensais être seul dans la maison.

— Ce n’est pas grave papa. Tu vas être le premier à savoir que cet ange accepte de sortir avec moi. Ce petit polisson me donne une chance, enchaîne-t-il en le serrant par les épaules.

Celui-ci se blottit contre lui, les joues rouges.

— Les paris étaient lancés, on se demandait combien de temps ça vous prendrait, pour vous rendre compte de ce que vous ressentiez l’un pour l’autre. Mon garçon, inutile de te cacher on vous dirait aimantés. Savez-vous qu’à cette même place, j’ai aussi surpris Naomi et Dimitri ? Fils, tu as intérêt à bien le traiter, continue le retraité tout en tapotant l’épaule du géant.

Le père et le fils sont très émus, Maxime s’engage sur le bon chemin cette fois.

— Reçu cinq sur cinq papa.

— Et toi, mon petit? Comment te sens-tu avec ce chamboulement ?

— Si l’on ajoute la coupe de cheveux, il me semble que je renais. Disons que je suis un peu étourdi… heureux… surpris… le cœur sur avance rapide, les mains moites. En tout cas, je n’ai plus peur.

Devant le visage rosi et les yeux étincelants du jeune homme, l’éclat de rire de Romain se répercute dans l’escalier.

— Tout ça ? C’est bon signe alors, au bout de ces mois difficiles, c’est formidable. Et cette coupe te va à ravir. Pourquoi as-tu taillé ses cheveux ?

— Je dois me rendre à l’agence et j’ai proposé à Raphi de venir avec moi. On limite les risques, confie le géant. Avant qu’on parte, je vais nettoyer la cuisine.

— Certainement pas ! Notre angelot a besoin de sortir d’ici. Une casquette sur ses cheveux complétera son déguisement.

— Bien vu, vieux filou.

Maxime jette un regard à son compagnon

— Casquette ou bonnet ?

— Casquette et lunettes de soleil.

— Encore mieux, indique celui-ci en profitant de l’occasion pour déposer un baiser sur ses lèvres, heureux de le voir rougir.

Il pose le tout, recule pour juger de l’effet.

— Avec un blouson, ça sera parfait, paré ?

— Paré oui, mais j’angoisse, s’ils arrivent à me retrouver ?

— Ils devront me passer sur le corps, à notre avantage, ils te croient seul, gronde Max. Qu’ils essaient de te faire mal, je les envoie en enfer. Je te le promets sur ma vie. On y va ?

Il enfile son manteau de cuir, entrecroise leurs doigts.

— C’est parti, lâche le jeune homme en se redressant un peu pâle. Romain, pouvez-vous avertir mes pap’s que je sors ? Ils se reposent au pavillon.

— Sois tranquille, je vais leur dire aussi pour ta coiffure qu’ils ne s’étouffent pas, sourit l’homme. Soyez prudents mes enfants.

— À plus papa, crois-moi avant que ces connards ne sachent où se trouve leur proie, ils vont avoir du boulot. Au fait, maman se trouve dans son bureau.

Debout derrière la fenêtre, Romain regarde les deux tourtereaux se diriger vers le SUV. Il sourit en voyant son fils très prévenant, aider son amoureux à s’installer. Avant de claquer la portière, il lui vole un nouveau baiser.

— Bon sang ! Je le savais. Mon instinct ne m’avait pas trompé, s’exclame-t-il jovial.

— Qu’est-ce qu’il t’avait dit ton instinct ? demande sa femme en entrant dans le salon suivi des deux pères.

— Que ces deux-là finiraient ensemble, confie-t-il les yeux toujours fixés sur l’emplacement désormais vide dans la cour ! Nos deux garçons ont sauté le pas !

— Oh !...poussin vous a paru comment? Demande papinou inquiet.

— Je dirais à l’aise, heureux, stupéfait, mais partant. D’après lui, son monde a retrouvé son axe. Mon Dieu, vous auriez dû le voir, si droit, plein de forces ! C’est un nouveau Raphaël. Oh ! j’oubliais, ses cheveux sont coupés.

— Pourquoi ? hurlent les deux pap’s.

— Parce que Max l’a emmené avec lui.

— Il déploie tant d’efforts ! Quel soulagement ! nous sommes heureux, avoue Claude en se glissant dans les bras de son mari.

— Romain, vous êtes certain qu’il ne risque rien ? demande Enrique.

— Toutes les précautions pour se rendre à l’agence ont été prises, le petit est méconnaissable, rassurez-vous.

— Vous savez, il avance bien dans sa thérapie, affirme Clara. Tout n’est pas réglé, Maxou en est conscient. Il m’a posé beaucoup de questions pour ne pas commettre d’erreur. Tout ira bien. Puisque nous sommes seuls, je dois vous avertir qu’il s’est rendu chez les Montérosi. Comme je m’en doutais, ils sont égaux à eux même. Il est sorti de là-bas, remonté à la façon un coucou suisse, avec l’unique envie de les tuer. Ils vont se souvenir de lui un moment. Venez, je vais vous raconter tout cela devant une tasse de café.

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