Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 15 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

Chapitre Premier

LES CONSCIENCES QUI CRIENT

Conscience does make cowards of us all. (SHAKESPEARE.)

 

Nous assistons aujourd’hui à l’inévitable mouvement de réaction qui devait suivre les excès et les violences, les arrogantes prétentions et les ridicules doctrines de ceux qui,—pour apprêter le problématique banquet, où tous pourront assouvir leurs convoitises, satisfaire leurs appétits, s’enivrer de liqueurs brûlantes et se gorger de nourritures azotées,—n’avaient pas hésité à détruire le travail des siècles, pas plus qu’ils n’ont reculé devant le crime de jeter le monde dans l’horrible désert de l’anarchie.

Il est curieux de constater comment, en cette heure de révolte certains droits, récemment et souvent injustement acquis, sont reconnus par ceux même qui sont prêts à réagir avec force contre la menaçante décomposition matérielle et morale du monde. C’est là un fait assez symptômatique pour qu’on le relève et que l’attention s’y arrête: l’idée de punir pour punir a cessé de dominer les cerveaux, l’instinct justicier ne s’affirme plus aussi implacable. On a même dépassé la mesure en sens contraire, comme le prouvent certaines amnisties et certaines sentences étranges des tribunaux militaires eux-mêmes, qui ont perdu de ce fait leur réputation d’inflexibilité et de rigide justice.

En ce qui concerne les pouvoirs publics, ces indulgences peuvent être taxées de déplorables faiblesses. Elles sont l’effet de causes complexes, dont plusieurs dépendent des intérêts politiques et ne se rattachent qu’indirectement à mon sujet. Mais le phénomène réellement intéressant est celui qui a pour théâtre les consciences individuelles. Aujourd’hui on voit celles-ci reculer presque toutes devant un programme qui enlèverait à la classe ouvrière, même sous forme de justes représailles, les avantages matériels, qu’elle s’est assurés par la violence de ses procédés.

La délicatesse des consciences au point de vue de l’équité économique est devenue singulière. Un de mes amis, très libéral d’idées quoique conservateur d’instinct, me disait l’année dernière, à propos du devoir qui incombait à la bourgeoisie de défendre ses droits, cette phrase étonnante: «Oui, certes, mais il faut qu’elle trouve un prétexte pour cette levée de boucliers; celui de sa défense personnelle ne suffirait pas à la justifier.»

Sans discuter la question de savoir si le scrupule était exagéré, je cite la phrase simplement parce qu’elle représente bien l’état d’esprit incertain et timide qui caractérisait la mentalité générale en 1920-21. Elle révèle, en tout cas, un travail particulier de la conscience humaine en ce qui concerne le droit au bien-être, cette poule au pot, que le bon roi Henri IV souhaitait à son peuple!

On peut y voir simplement la trace d’un faux humanitarisme tolstoïen qui, au lieu de ramener les brebis au bercail, les abandonne aux aventures et aux mésaventures du hasard, dieu frivole et cruel qui fourvoie ceux qui suivent sa direction. Mais il n’en est pas moins vrai qu’une singulière transformation s’est accomplie dans les consciences. Or, comme la conscience est la source où s’élaborent les sentiments, tous les signes de vie qu’elle donne prouvent à l’évidence que le cœur des hommes bat toujours et que leurs oreilles ne se satisfont pas uniquement du cliquetis de l’argent qui passe de main en main.

 

*

 

Dans un autre ordre d’idées encore, nous assistons aux mêmes manifestations d’indulgence. On est surpris de constater à quel point, en certains pays surtout, le droit à la jouissance pour tous est reconnu par les consciences des anciens prétendus privilégiés. La phrase du Christ aux Pharisiens, à propos de la pécheresse, qui, d’après la loi, méritait d’être lapidée: «Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre», semble retentir tardivement dans l’âme humaine. C’est malheureusement sous une forme qui peut devenir dangereuse: on ne se borne point à ne pas lancer la première pierre, on a pour certaines formes de dégénérescence de bénévoles encouragements.

Les ignorants essayent de rattacher la doctrine communiste à celle du Christ. Et lorsqu’ils entendent énoncer cette erreur profonde, certains esprits légers opinent du bonnet, comme s’ils ne percevaient pas l’immense distance qui sépare les deux doctrines; elles se trouvent même, on peut l’affirmer, aux deux pôles opposés! La seconde prêche le renoncement à toutes les catégories d’êtres humains, tandis que la première affirme le droit de tous aux richesses et aux jouissances, et a pour mot d’ordre: «_La convoitise satisfaite!_»

Mais ce n’est point le moment d’aborder cette grave question. Bornons-nous à signaler que l’on voit aujourd’hui des familles entières se soumettre de leur plein gré à de pénibles inconvénients, pour ne pas gêner les plaisirs de leurs subalternes, et leur laisser de longues heures de liberté.

«On est bien forcé de subir ce qu’on ne peut empêcher, répondra-t-on; et, ne vous y trompez pas, c’est la peur et non l’équité qui provoque ces indulgences!» Voilà encore un jugement précipité, faux et injuste. Car, en beaucoup de cas, c’est sincèrement que les classes supérieures sont arrivées à reconnaître le droit du peuple à une certaine somme de plaisir. Elles le font avec sympathie, et non plus avec le méprisant: Panem et Circences des anciens Romains. Il vaudrait peut-être mieux que les privilégiés apprennent à se priver parfois pour leur propre compte, de certains plaisirs, au lieu d’en approuver l’abus pour eux et pour les autres.

Le fait que les consciences, muettes jusqu’ici, se sont enfin éveillées sur ce point spécial de l’équité sociale, indique cependant une vitalité d’âme dont il faudrait hautement se réjouir, si ce respect exagéré des avidités et des jouissances matérielles ne prouvait pas l’importance extrême qu’a prise, dans la mentalité des hommes tout ce qui se rapporte à l’argent et aux appétits qu’il permet de satisfaire.

C’est l’ombre du tableau, et elle s’étendra, dense et obscure, sur les âmes, tant que les yeux des hommes ne se seront pas ouverts à la grande et glorieuse réalité de la vie spirituelle que la plupart d’entre eux s’obstinent à ne pas voir, à ne pas chercher, à ne pas reconnaître…

Mais comme cette forme un peu particulière d’équité qui a surgi dans certaines consciences représente, somme toute, un pas accompli sur la route qui monte, il est juste de la signaler à l’attention. Plus tard, lorsque les hommes auront appris à regarder sous la surface des eaux, ils pourront mieux enregistrer les vérités profondes que l’esprit des sources leur permettra d’apercevoir.