Sous les eaux tumultueuses
Chapitre II
LES ESCAMOTEURS
Examinons si ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une dette. (CONFUCIUS.)
C’est, bien entendu, au figuré que nous examinerons les livres de ce commerce spécial. Ce sont les secrets des prestidigitateurs d’ordre moral qu’il est intéressant de pénétrer. Leur bilan s’explique en peu de mots: tout individu qui ne se croit pas obligé d’apporter dans les actes moraux de sa vie une parfaite bonne foi n’est, au fond, qu’un vulgaire escamoteur. Celui-ci ne fait pas disparaître dans son gilet ou dans son chapeau, les objets les plus hétéroclites, tels qu’une poule blanche aux ailes déployées, des bouteilles de vin cachetées, des douzaines d’œufs frais pondus, un perroquet ou un singe! Ce ne seraient là que des jeux innocents. Ceux de l’escamoteur moral sont, au contraire, redoutables, et l’homme le plus avisé réussit avec peine à se défendre contre ses tours de passe-passe. Car ce malfaiteur sait en général revêtir des apparences d’honnêteté et de respectabilité, et cette façon de donner le change est un des traits caractéristiques de son trafic.
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Les façons de procéder de nos escamoteurs varient. L’une des plus communes et des plus banales dans sa brutalité, est de nier sans vergogne, au mieux de leurs intérêts, les paroles qu’ils viennent de prononcer à l’instant même, et qui flottent encore sur leurs lèvres. Dans la discussion, ce système jette l’interlocuteur hors des gonds et provoque chez lui les pires sentiments d’indignation et de colère. «Tu viens de dire ceci et cela! J’ai des témoins…—Mais non, je n’ai rien dit de semblable!» Pareille impudence ne donne-t-elle pas envie d’écraser ceux qui en font preuve entre le pouce et l’index?
Cette mauvaise foi dans les réponses envenime tous les rapports de famille et d’amitié. Elle tue l’amour!
Dans les affaires publiques, dans les discussions de profession ou de carrière, les escamoteurs de la parole troublent les eaux et peuvent provoquer les plus graves conflits. Ils donnent assurément aux autres le droit d’exercer à leur égard de terribles représailles, mais ils les subissent rarement, tellement, semblable à une couche de cire épaisse, la lâcheté encrasse les âmes.
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Les escamoteurs ont donc beau nuire et détruire, aucune pénalité ne les atteint jamais. Il n’y a pas de recours contre eux; leurs procédés sont pour ainsi dire impalpables. On ne peut les saisir sur le fait ni les convaincre, car ils manipulent le néant. Matériellement, ils vendent des marchandises frelatées; moralement, ils escamotent les situations, les obligations, les promesses faites, les engagements pris, les serments échangés. Avec un admirable sang-froid, ils opposent à tout reproche des fins de non-recevoir qui déconcertent les plus intelligents et les plus habiles. Si, devant leur évidente mauvaise foi dans les grandes comme dans les petites choses, quelqu’un s’émeut et, emporté par l’indignation, essaye de frapper leur conscience, ils échappent avec une dextérité surprenante à toute responsabilité.
Par leur escamotage des faits, des choses et des paroles, ils ont ruiné les uns, perdu la réputation des autres, empêché la réussite d’un troisième, en s’attribuant, ou en attribuant à d’indignes protégés, les mérites qui auraient pu le mettre en valeur. Mais naturellement ils nient avoir eu une part quelconque à ces désastres. Leurs mains sont si habituées à brouiller les cartes qu’ils ne s’aperçoivent même plus de la besogne que leurs doigts accomplissent. A force de jouer toujours avec des dés pipés, quelques-uns trichent presque de bonne foi.
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Ils volent tout ce qui leur tombe sous la main: les bons mots des uns, les pensées des autres. Dans l’ordre des sentiments, ils ont également sur la conscience plus d’un crime. Et le pire est qu’ils font école. On décore poliment du nom d’«habileté» et d’«adresse» leur façon d’escamoter les réalités, et de leur substituer le mensonge et le néant. Comme l’on va chez la tireuse de cartes, combien de gens vont demander conseil à ces vendeurs de fumée! Ils enseignent à brouiller les cartes dans la vie privée ou publique, ils finissent par tenir boutique ouverte de fraudes.
Ce sont des gens, en général, de médiocre intelligence et de plus médiocre culture, et comme ils sont dépourvus de passion, ils mènent souvent une vie respectable. Quelques-uns sont des escamoteurs de naissance, et je ne sais quelle maladie ou quelle tare de leur esprit les rend incapables d’accepter la responsabilité de leurs actes et de leurs paroles. Ils sont les moins dangereux de leur classe; les pires sont au contraire les escamoteurs qui se sont engagés dans la triste phalange par opportunisme, par envie ou par un besoin âcre et violent de diminuer les mérites d’autrui, afin de donner plus de lustre aux leurs propres. Des plagiaires naissent des escamoteurs, et les uns et les autres se nourrissent de fumée!
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Mais il est impossible de détruire la vérité. Pendant qu’on la nie, qu’on la déplace ou la transporte, elle est là, en face de nous, et nous regarde. On ne peut effacer cette image de la paroi, où elle se détache en lumière; mieux vaudrait tout de suite, devant elle, baisser honteusement la tête.
Tous les hommes, même les plus loyaux, sont coupables d’avoir, par bienveillance, pitié, ou politesse, altéré le vrai. Quelques-uns ont fait pire; ils ont peut-être menti une fois par intérêt personnel, mais le souvenir de ce mensonge les brûle comme un fer rouge. L’un d’eux me disait un jour: «Je plains les escamoteurs; ne les jugeons pas trop sévèrement. Pensez, quelle torture ce doit être de vivre continuellement dans ce qui n’est pas vrai! C’est comme si l’on ne pouvait jamais poser le pied sur la terre ferme, si on la sentait perpétuellement vaciller sous ses pas.» J’étais moins indulgente et je refusais de m’apitoyer, peut-être parce que les escamoteurs et les brouilleurs de cartes m’avaient fait souffrir.
Je leur reproche surtout de faire école, au lieu de se limiter à exécuter de la prestidigitation pour leur propre compte et, quand ils font les loups, de prendre une apparence d’agneaux. Quelques-uns exercent leur métier avec tant de dextérité et exécutent leurs tours avec une si merveilleuse adresse que les gens ingénus ou simplement peu perspicaces ne s’aperçoivent pas qu’ils ont affaire à des brouilleurs de cartes.
Or, il est temps que les yeux s’ouvrent et que l’on dénonce à l’opinion publique ces trafiquants, car, parmi les marchands de fumée qui déshonorent le temple, les escamoteurs doivent être mis en première ligne; ils sont les plus nombreux et les plus insinuants. C’est sur leurs épaules que le premier coup de verge doit tomber.
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L’heure a sonné de déblayer le terrain pour que les mains robustes et fermes puissent accomplir leur œuvre de reconstruction. Le monde a beaucoup souffert, en ces dernières années. Pour enfanter l’âme nouvelle de l’humanité, que de cœurs se rongent d’angoisse, que d’intelligences s’épuisent à donner tout ce qu’elles possèdent d’énergie vitale, que d’âmes de bonne volonté s’efforcent de saisir, dans le plus secret de leur être, la voix de leur subconscient pour qu’il les éclaire en vue du grand travail de la reconstitution humaine.
Au lieu de les aider dans leur tâche, comment les hommes de conscience,—il y en a encore,—permettent-ils aux escamoteurs de prendre à ceux-ci les cartes des mains pour un jeu qui est celui de la destruction? L’atmosphère que ces misérables créent autour d’eux est si énervante, si lourde et si déprimante, qu’elle fait succomber les plus fermes courages.
Dans les familles, par exemple, il suffit d’un seul escamoteur pour gâter toute possibilité de bonheur. Sa présence est l’invitation constante au découragement, à la défiance, à l’irritation intérieure, à l’amertume quotidienne. Soyons indulgents pour ces pécheurs, mais pas pour ce péché, qui est bien le plus laid et le plus vulgaire qui soit! Forçons les escamoteurs à fermer boutique et à ne plus déshonorer le portique du temple, en y projetant leur vilaine ombre.