Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 3 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

Chapitre III

LE SILENCE

Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse (ALFRED DE VIGNY.)

Le vers admirable d’Alfred de Vigny est la condamnation de l’abondance inutile des mots. Il faut avoir une grande foi dans le silence, non le silence qui naît d’un caractère morose, d’un orgueil démesuré, d’un manque de sincérité, d’imagination, d’expansion, d’une sorte de pauvreté d’esprit ou bien simplement d’une humeur sauvage, mais le silence intuitif ou voulu de ceux qui voient, sentent et savent.

Cette force muette a toujours exercé un merveilleux pouvoir mais jamais elle n’a été plus nécessaire que dans ce moment suprême de l’histoire du monde, où l’on meurt de trop de paroles!

Avec notre organisation politique et sociale, qui admet la libre discussion sur les points les plus graves et les plus délicats, il est difficile de mettre un frein aux langues qui parlent. Aujourd’hui qu’aux voix masculines, les voix féminines s’unissent, et que dans son for intérieur, chaque homme, même le plus médiocre, se croit un stratège et un chef politique, le bruit est devenu assourdissant, et le chaos croît chaque jour davantage.

Dans ce réseau serré de mensonges, d’intérêts inavoués, d’astuce et de perfidie, il est naturel que l’esprit perde son équilibre, ne sache où se poser et soit emporté par le flux et le reflux de la pensée en désarroi.

 

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La vérité qui devait, après la guerre, surgir victorieuse, tirée du sépulcre où la fausseté et la veulerie des hommes l’avaient reléguée, dans quel puits se cache-t-elle aujourd’hui? Nous la cherchons et ne la trouvons pas! Faut-il l’inscrire, comme sur les champs de bataille, parmi les «disparus» puisqu’à l’appel désespéré de ses fervents adorateurs, elle ne répond pas: «Présente!»

Pour ceux qui avaient confiance, pour les optimistes qui avaient espéré sa résurrection prochaine, le désappointement est amer. Les autres, ceux qui, à coup de grosse caisse, avaient inscrit son nom en vedette sur leurs drapeaux, ne cachent plus aujourd’hui leur sourire dédaigneux pour les ingénus qui avaient cru de bonne foi à la mensongère devise.

La Fontaine, dans une de ses Fables, nous montre le plus sincère et le plus modeste des animaux de la création condamné à payer pour tous… L’histoire, comme la Fable, se renouvelle continuellement.

Mais il est dangereux d’insister sur les points noirs des événements contemporains: cela est contraire à cette vertu du silence que nous devons apprendre à pratiquer. Il est évident que les paroles inutilement prononcées pendant quatre années et demie de guerre et plus de trois ans de paix, ont nui à la restauration de la vérité dans le monde.

Elle ressuscitera cependant. Plus on voudra l’étouffer, l’écraser, la railler, plus puissante elle s’affirmera un jour; mais pour arriver à ce jour il faudra souffrir encore. Essayons au moins d’en accélérer la venue et de ne pas retarder, par d’imprudentes paroles pessimistes, son avènement dans le monde. Évitons soigneusement ce qui est propre à semer la discorde, à aigrir les cœurs, à décourager les bonnes volontés.

 

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Entendons-nous! Limiter nos paroles, et réfléchir à leurs conséquences ne signifie point s’isoler, cesser d’écouter, de veiller et d’être prêt à intervenir pour protester utilement. «On devrait bâillonner la presse», dira-t-on; mais la presse, qui ferait bien, certes, de se museler un peu elle-même, a une autre tâche à remplir que les individus! Elle doit informer largement le public des diverses tendances, des divers bruits, des diverses nouvelles qui courent. Ce devoir d’informateur n’incombe pas au simple citoyen: il a celui, au contraire, d’être prudent, vigilant, de ne pas exaspérer les âmes, de ne pas donner un poids exagéré aux rancœurs, aux malentendus, aux doutes…

Dans les moments angoissants que traversent certains pays, il faudrait, je ne dis pas suspendre tout jugement, mais formuler ceux qu’on porte de façon à faire comprendre leurs torts aux coupables sans les accabler de reproches qui, par leur violence, ressemblent presque à des injures.

Il est opportun aussi de ne pas exciter les victimes, afin qu’elles ne perdent pas leur sang-froid, cette suprême qualité des triomphateurs. L’habileté vraie consiste à observer toujours, à tout écouter et à se recueillir souvent. C’est là un programme auquel on peut joindre un conseil: «Élevez dans vos cœurs un temple au silence!»

 

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Ce n’est pas seulement dans les heures suprêmes de la vie publique, mais encore dans toutes nos relations avec les faits et les individus, qu’il y a avantage à user de peu de paroles. Dans la vie domestique et familiale, le silence est certainement plus efficace que les reproches, il touche davantage, émeut plus, il donne aux mots, quand finalement ils sont prononcés, un prestige plus grand.

Les maîtresses de maison les mieux obéies, les mères de famille les plus respectées, ont été presque toujours des silencieuses. En amour aussi, la femme qui parle peu et semble se réfugier dans sa vie intérieure, est celle qui sait retenir l’amour le plus longtemps. Il y a en elle une saveur de mystère qui fascine les âmes. A l’armée, à l’école, le prestige exercé sur les soldats et les enfants est, en général, réservé aux laconiques, des lèvres desquels ne sortent que des ordres précis, des enseignements nets et clairs.

 

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Que de fois également, dans des circonstances délicates, une situation a été sauvée uniquement par le silence! Une seule parole aurait tout gâté et tout perdu. Le silence, semblable à un baume merveilleux, a cicatrisé la plaie et a empêché la tragédie d’éclater. Tous les êtres humains ne peuvent pas être des silencieux efficaces; il faut pour cela du tact, de l’intelligence, de la finesse! Ces privilégiés sont rares; mais tous peuvent mettre un frein à leur langue pour qu’elle ne devienne pas une source d’antagonismes et d’amers mécontentements. Cela n’est pas toujours facile, quand le cœur bat d’une indignation justifiée, mais c’est pourtant obligatoire.

Nous ne devons pas oublier que toute parole acerbe est une joie pour l’ennemi qui, secrètement et incessamment, essaye de semer la haine dans les lignes des vainqueurs.

 

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Comme le poète d’Eloa, rendons un culte au silence, mais n’oublions pas cependant qu’il en peut être une mauvaise espèce: celui-là est le fruit de l’orgueil et de l’obstination; il ferme ses oreilles à la vérité, s’entête dans les fausses appréciations, refuse d’écouter les conseils de l’expérience. Dans la politique, comme dans la vie familiale, ce mutisme est souvent cause de malheurs infinis et de périlleuses rancœurs.

Nul homme, quelle que soit sa valeur intellectuelle, n’est autorisé à mépriser complètement l’échange des idées avec ses semblables.

Il faut seulement être perspicace, savoir discerner les valeurs et ne pas donner sa confiance aux médiocres qui ne la méritent pas.

 

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Si la parole trop prolixe présente des inconvénients, l’échange des mots est cependant nécessaire au bon mécanisme de la vie. Il n’y a rien de plus triste qu’une famille de silencieux moroses. Le mari, le fils rentrent au foyer, mais pas une phrase ne sort de leur bouche, ils ne racontent rien de ce qu’ils savent, de ce qu’ils ont vu!… Si on leur pose une question ils en semblent exaspérés et y répondent à peine. Combien de familles souffrent de ce système d’inique silence.

Que demandent au fond ces mères, ces épouses, ces filles? Elles n’exigent pas de longs discours, mais seulement un sourire, un mot qui les mette un peu au courant des choses; un simple regard affectueux suffit même souvent à les satisfaire, à dissiper l’oppression de ce mutisme offensant, à compenser la rareté des mots prononcés.

 

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La cause de ce mal est unique: c’est l’égoïsme orgueilleux, joint à l’habitude de ne jamais réfléchir suffisamment aux conséquences des attitudes que l’on prend ou à la signification que les autres leur attribuent.

L’heure est si grave aujourd’hui qu’une sévère discipline est devenue indispensable à tous; nous devons apprendre à contrôler notre langue, et ceux auxquels leur conscience impose un mea culpa doivent être les premiers à réparer les ennuis, et parfois les malheurs que leur trop grande impulsivité a pu causer.

Élevons donc un hymne à la noblesse du silence conscient, qui signifie sagesse, philosophie, tact, dignité, altruisme, et dénonçons le silence de l’orgueil, de l’égoïsme, de l’obstination, et ce désintéressement complet de la pensée d’autrui qui, non seulement pèse sur la vie familiale, mais peut aussi devenir dangereux dans la vie politique des peuples.