Sous les eaux tumultueuses

Dora Melegari · Chapitre 7 sur 26

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Sous les eaux tumultueuses

Chapitre III

LES FAUX INTERPRÈTES

L’Eternel hait le faux témoin qui dit des mensonges, Et celui qui excite des querelles entre frères. (_Proverbes_ VI-17.)

 

Eux aussi sont des marchands de fumée et tiennent boutique à côté des escamoteurs et des brouilleurs de cartes. Sous le prétexte fallacieux de chercher la vérité, ils lui substituent le mensonge et le néant.

Leurs magasins sont fort achalandés comme ceux de leurs confrères, mais on n’y trouve aucune marchandise de bon aloi, solide et intégrale!

Ils ont un étalage de pure apparence; au lieu de réalités, ils offrent sans scrupules les créations de leur fantaisie. On les achète tout de même, tellement le faux et l’artificiel satisfont cette antipathie de la vérité dont tant de gens souffrent! Certains naissent avec l’esprit fait de telle sorte qu’ils éprouvent le besoin d’embrouiller les choses les plus claires et de voir des pièges derrière tout ce qui frappe leur regard ou leur ouïe.

Si un homme se jette à la rivière pour sauver un enfant qui se noie, vite les faux interprètes cherchent à son acte généreux un motif secret et parfois honteux. Et quand on applaudit devant eux à cette action courageuse, ils ricanent ou prennent un air profond comme s’ils étaient au courant de mystérieuses menées que les autres ignorent, alors qu’au fond ils ne savent absolument rien de spécial! Mais ils sont gens d’imagination, et ceux qui manquent de cette faculté,—et combien de personnes ne possèdent même pas une étincelle de ce don divin!—les recherchent pour se renseigner, pour apprendre à leur école l’art de tout dénigrer et de trouver aux faits les plus simples une explication tortueuse. Cela devient vite un système que l’on applique ensuite à toutes les grandes et les petites choses de l’existence humaine, causant ainsi d’infinies souffrances.

Sans l’intervention des faux interprètes, ces souffrances spéciales que nous allons examiner existeraient quand même, car nous sommes tous momentanément capables de nous tromper dans nos jugements, mais elles demeureraient exceptionnelles, tandis qu’avec les boutiques ouvertes des faux interprètes, il n’est guère de fait ou de sentiment qui soit accepté aujourd’hui avec simplicité et bonne foi.

Pour les hommes sincères et généreux, le fait d’être méconnu représente une douleur intolérable qui obscurcit pour eux la beauté des jours clairs et qui les blesse dans leur intimité profonde.

Aucun état social, pour merveilleusement organisé qu’il soit, ne protégera jamais l’homme contre les jugements de son frère ou de son voisin. Ce sont là des désagréments inévitables; mais en interdisant les pratiques auxquelles se livrent les faux interprètes, empêchant ceux-ci de faire métier de médisance, en frappant leur commerce de taxes morales considérables, on mettra peut-être un frein à la détestable propagande qu’ils font par leurs perfides et insinuantes manœuvres.

 

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Mais il en est de ceci comme de toutes les autres épreuves auxquelles l’homme est soumis: c’est en lui-même qu’il doit trouver ses meilleures et plus efficaces armes de défense. Il faut qu’il s’efforce de diminuer sa sensibilité à l’égard des fausses interprétations. Quelques individualités ont déjà réussi à éliminer ou, du moins, à atténuer ce genre de souffrance. Quand on attribue à leurs actions des motifs sublimes, elles sourient, sachant que leurs mobiles ont été médiocres; elles sourient également lorsqu’elles entendent attribuer à leurs meilleures intentions des calculs mesquins et perfides.

Ces personnes ont cessé de protester: elles acceptent, se résignent et finissent par devenir presque insensibles au fait d’être méconnues. Et comme elles croient à une justice immanente, elles éprouvent presque plus de honte à recevoir des éloges immérités qu’à être accusées des pires intentions.

Ce sont là des natures fortes et fières, bien qu’un peu froides peut-être. D’autres, au contraire, continuent à se ronger le cœur quand elles ne se sentent pas comprises et que leurs actes et leurs motifs sont faussement interprétés. Leur sensibilité s’exaspère; elles protestent, se plaignent, se défendent, essayent de remettre les choses au point, sans y réussir: elles oublient que de telles plaies ne guérissent que d’elles-mêmes, et avec l’aide toute puissante du temps.

 

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Certains esprits soutiennent qu’il est préférable de protester immédiatement contre les insinuations médisantes: ils ont pour théorie que les légendes une fois formées, il est excessivement difficile de les détruire; il faut donc, d’après eux, avoir toujours l’oreille tendue, et, au plus petit indice suspect, arborer son drapeau et mettre flamberge au vent. Cette méthode rend la vie très fatigante, et, la plupart du temps, ne sert à rien.

Il faudrait pouvoir remonter à la source secrète d’où proviennent les fausses interprétations. Sans parler des professionnels qui les répandent et que nous avons dénoncés, elles prennent naissance dans tous les milieux, et, si l’on cherche bien, on voit qu’un sentiment de rancune, d’envie, ou d’ambition frustrée les inspire presque toujours. Elles naissent aussi d’un manque de clairvoyance et sont souvent filles de l’ignorance. Rien n’est plus rare, du reste, que la perspicacité, dans notre société moderne. C’est même là un point sur lequel je devrai revenir fréquemment dans cette étude, car il mérite d’attirer l’attention, étant donné le développement que le besoin d’analyse a pris dans tous les esprits modernes. Cette singulière lacune est-elle imputable à la vie tumultueuse du XXᵉ siècle, où le temps d’observer, de réfléchir et de raisonner manque absolument? Quelle qu’en soit l’origine, le fait existe et doit être étudié, car il désarme l’homme devant les événements et les péripéties de la vie.

On peut remplacer la perspicacité par l’intuition, mais c’est un don rare et personnel et non une vraie science, mise à la portée de tous et qu’on puisse acquérir. Lorsqu’on possède ce don, on peut le développer par une constante communion avec les forces qui dirigent l’univers. Et nous voyons toujours le même mystérieux phénomène se répéter: c’est à celui qui a beaucoup reçu, qu’il est donné davantage. Cette promesse sent le privilège, et beaucoup d’esprits étroits se rebellent contre elle. Or, l’étroitesse de l’esprit est une forteresse inexpugnable, une montagne toute en saillie, une paroi unie et lisse qu’aucun pied, pour agile qu’il soit, ne parvient à gravir.

 

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L’obstination des sots est irréductible et, contre les gens bornés, il n’y a pas de recours possible; c’est pour cela que, si souvent, on voit ces derniers occuper de hautes situations, à l’étonnement et à l’indignation générales. Il faut aborder ici un point délicat, car il soulève un grave problème: jusqu’à quel point les gens inintelligents, ou qui manquent de perspicacité peuvent-ils être tenus pour responsables du mal qu’ils font et des douleurs qu’ils causent? On peut affirmer, en tout cas, qu’il n’y a pas de «bonnes bêtes», comme on le prétend quelquefois, la bonté, sous toutes ses formes, étant toujours une preuve d’intelligence.

Dans le cas spécial de la propagation des fausses interprétations, les sots tiennent le record, d’abord parce que, manquant de bon sens et ayant des capacités limitées, il leur arrive souvent de ne pas comprendre et de ne pas savoir discerner la réalité des sentiments et des intentions; ils se trompent, par conséquent, plus souvent que d’autres; et de plus, étant dépourvus d’idées personnelles, ils se laissent facilement égarer par les faux interprètes.

On peut donc affirmer sans démenti possible, que les cerveaux étroits sont d’émérites faiseurs de peines. On me répondra qu’on ne devrait attacher aucune valeur à leurs fausses interprétations. C’est vrai, et, en effet, s’ils nous sont indifférents, nous parvenons aisément à ne pas sentir l’écharde qu’ils ont plantée dans notre chair. Nous haussons les épaules, et nous en remettons au temps et à la justice finale des choses. Mais lorsque des jugements hasardés, blessants et faux, sortent de bouches aimées,—car nous aimons les gens pour une foule de raisons complexes où l’intelligence n’entre souvent pour rien,—toute parole prend une valeur, tout jugement erroné blesse nos sentiments intimes, et est créateur de griefs. Nous ne pouvons hausser les épaules, ni répondre par un fier silence, ou un frivole «je m’en moque» à leurs paroles malencontreuses, puisque ces fausses interprétations, partant de lèvres chéries, mettent en péril nos pauvres bonheurs.

 

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La famille, l’amour, l’amitié, au lieu d’être, comme on le voudrait, des forteresses inaccessibles sont, parfois, pour les fausses interprétations, d’admirables champs de culture où celles-ci fauchent tout ce qui, pour un cœur sensible, représente la douceur de vivre.

On voit souvent dans les familles un méconnu, contre lequel les autres se liguent, et il arrive que ce méconnu est le plus intelligent, le plus généreux et le plus large d’esprit de tous. Une légende se forme autour du malheureux et, sortant du cercle familial, elle se répand même au dehors.

De très hautes personnalités ont connu des mésaventures morales de ce genre. Un des grands hommes d’État de notre époque, le comte de Cavour, fait allusion dans son journal intime à une situation semblable. Dans sa jeunesse, ses parents le tenaient un peu à l’écart, et lorsqu’on discutait certaines questions de famille, on baissait la voix à son approche parce qu’on n’avait pas confiance dans son jugement!… Il en souffrit, tout en se sentant déjà, sans doute, supérieur à ceux qui le méconnaissaient.

Oh! ces voix qui se baissent à notre approche, ou qui soudain se taisent, quel symptôme non équivoque de dénigrement elles sont pour nous! Nous en recevons un petit choc au cœur, et le sentiment de solidarité qui fait la chaleur et le parfum des rapports de famille, en est diminué; le fruit a désormais perdu son duvet et sa bonne saveur.

 

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Parfois, c’est l’amitié qui nous réserve cette épreuve. Les amis qui devraient nous connaître le mieux, qui nous sont unis par des liens de choix, interprètent mal nos actions ou acceptent sans hésiter les intentions que nos adversaires nous attribuent. On n’a pas toujours d’ennemis au sens le plus grave du mot, mais chacun a des adversaires disposés à défigurer les motifs qui guident nos actes.

Les amis qui se montrent prêts à accepter les fausses interprétations suggérées par nos adversaires, commettent déjà une déloyauté; mais quand c’est d’eux-mêmes et spontanément qu’ils nous méconnaissent, le mot trahison vient tout naturellement à nos lèvres. Pour nou, le paysage se décolore, la lumière s’éteint, la joie de l’amitié disparaît: nous les aimerons encore, peut-être, les amis infidèles, mais ce ne sera plus que d’une façon grise et banale.

Une félure s’est produite au plus profond du cœur.

 

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En amour, les blessures sont plus irrémédiables encore;—et, par amour, je n’entends pas seulement celui qui lie les hommes aux femmes, mais aussi ces affections de famille ou d’amitié, si étroites et profondes qu’elles ont toute l’ardeur de l’amour. En de pareils liens, la fausse interprétation fait l’effet d’un coup de couteau en plein cœur. Elle crée des griefs qui élèvent peu à peu, entre ceux qui s’aimaient, des barrières, qui ne semblent d’abord rien et dont les effets sont formidables. Le seul fait de voir leurs motifs méconnus par l’un de ces êtres chéris, suffit à ternir, chez les natures délicates, l’image de celui ou de celle qu’elles avaient, dans leur âme, placé sur un autel.

Les époux, les amants croient avoir droit sous ce rapport à un traitement spécial, et ils sont singulièrement stricts sur ce point particulier. Trop indulgents aux mensonges, à la duplicité, à la ruse quand elles sont appliquées à autrui, ils ne consentent pas à les excuser vis-à-vis d’eux-mêmes. Que la coupable soit mère, sœur, épouse, fille, amante, amie, ils ne lui pardonnent jamais une fausse interprétation de leurs actes.

Je connais le cas d’un fils qui, adorant sa mère, s’aperçut un jour qu’elle avait attribué des motifs erronés à quelques-uns de ses actes. Leur intimité se rompit, et il fallut des années pour la rétablir. Et ce triste phénomène s’est reproduit souvent dans d’autres relations. Que de bonheurs ont été détruits par de fausses interprétations non pardonnées et qui entraînaient à leur suite beaucoup de douleurs inutiles, puisqu’elles étaient basées sur de la fumée, c’est-à-dire sur l’inexistant.

C’est là une source de souffrance dont l’humanité doit être délivrée. Le remède est dans l’homme lui-même. Quand il aura refait son éducation, il réussira à maîtriser cette sensibilité spéciale. C’est une science nouvelle qu’il doit apprendre et qui représentera une partie essentielle de sa reconstruction morale.

Pour lui faciliter sa tâche, il faut que tous les hommes de bonne volonté dénoncent les faux interprètes partout où ils les découvrent, afin de ne plus permettre à leur ombre de s’étendre sous les portiques du temple, ni à leurs mains de lâcher l’essaim pestilentiel des insectes venimeux que leurs bocaux contiennent, et qui ont nom: défiances, doutes, soupçons, calomnies, brouillards, vapeurs, fumée, poussière et cendres!