Sous les feux de l'Orient

Madeleine KER · Chapitre 1 sur 6

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Sous les feux de l'Orient

La neige tombait à gros flocons. De…

1.

 

La neige tombait à gros flocons. De la grotte où elle s’était abritée, Rose voyait le paysage se recouvrir d’un linceul blanc. Sur cette terre désolée de l’extrême est de la Turquie semblait souffler un vent de mort.

La jeune femme frissonna et se pelotonna près du maigre feu qu’entretenait Azdhani. Pour la première fois, elle se rendait compte du danger qui la menaçait. Elle lança un regard inquiet au vieil homme.

— Combien de temps cela va-t-il durer ?

Azdhani tira quelques bouffées de sa pipe et haussa les épaules.

— Qui sait ? Un jour... Une semaine...

Une semaine ! Désemparée, Rose songea aux provisions qu’ils avaient emportées : jamais elles ne suffiraient ! En quittant le campement, ils ne pensaient pas s’absenter aussi longtemps, et en trois jours, ils avaient épuisé la moitié de leurs réserves.

— Croyez-vous qu’ils pourraient affronter la tempête ? demanda-t-elle en désignant les deux mulets qui, couchés sur le sol, attendaient patiemment.

— C’est trop dangereux. On ne voit rien à plus d’un mètre, dit son compagnon en secouant la tête.

— Un hélicoptère viendra peut-être nous chercher, suggéra-t-elle, anxieuse.

Mais pour tout commentaire, Azdhani pointa un doigt vers le ciel. De lourds nuages s’amoncelaient, obscurcissant les montagnes alentour. Par ce temps, une mission de sauvetage par hélicoptère était inenvisageable.

Imperturbable, le vieil homme continuait à fumer paisiblement sa pipe. L’odeur âcre du tabac turc réconfortait Rose. Après tout, pourquoi aurait-elle peur ? Azdhani, lui, semblait ne pas s’inquiéter, et elle pouvait se fier à son jugement. Poussant un long soupir, elle se leva et entreprit de faire du thé.

 

La nuit tombait et la tempête n’avait toujours pas diminué. Enveloppée dans son manteau rugueux, Rose buvait à petites gorgées le liquide brûlant. Elle se sentait mieux à présent.

Elle n’ignorait pas que ce genre d’expédition comportait des risques, mais elle n’avait pas hésité à la tenter. Après trois mois de fouilles sur le site archéologique d’Igdir, Rose avait commencé à se lasser du paysage monotone des tranchées. Aussi, quand le directeur des travaux, Selman Hristaki, avait parlé des ruines d’Ispir, la jeune archéologue s’était aussitôt portée volontaire.

Bien sûr, Ispir se trouvait à plusieurs kilomètres de leur campement, dans la région d’Agri, une zone aride et peu accueillante. Mais cela convenait parfaitement à Rose : là-bas elle serait sûre de trouver le calme et la solitude qu’elle recherchait. Oui, elle avait besoin d’être seule pour réfléchir et... oublier Barry.

Azdhani la tira de ses pensées. Accroupi près du feu, il commençait à préparer du riz en guise de dîner.

— Sommes-nous loin d’Ispir ? demanda-t-elle.

— Environ deux heures de marche. Si la neige cesse de tomber, nous repartirons demain matin, ajouta-t-il avant de retomber dans son silence coutumier.

D’ailleurs les mots n’auraient servi à rien. Les chances pour que le temps s’améliore étaient bien minces; tous deux Je savaient. Au début du mois de septembre, pourtant, rien n’avait laissé présager de telles intempéries. Le ciel était resté d’un bleu très pur. Et soudain, la tempête s’était abattue comme une bête tapie dans l’ombre, surgie de derrière les montagnes, là-bas, au-delà de la frontière russe. La veille, tandis qu’ils marchaient, Azdhani avait désigné les sombres crêtes et simplement dit : « Russie ». Quelque chose dans sa voix avait fait frémir Rose.

Le même sentiment d’inquiétude l’étreignit quand le vieil homme lui tendit sa part de nourriture. La ration était si maigre que le message était clair : il fallait prévoir un long séjour dans la grotte et économiser les provisions. La jeune femme mangea en silence, fixant le feu qui mourait lentement. La solitude... Le froid... Ces épreuves effaceraient-elles Barry de sa mémoire ? Immanquablement ses pensées la ramenaient vers lui.

Barry Morrison... L’homme le plus séduisant que Rose ait jamais connu. Avec ses cheveux blonds et ses yeux clairs, il ressemblait à un ange. Il possédait un charme irrésistible, presque envoûtant, qui fascinait toutes les amies de Rose. Barry était le garçon le plus convoité du collège et obtenir ses faveurs était un privilège. Mais pour Rose c’était beaucoup plus que cela. Elle vivait son premier amour et avait mis tous ses espoirs en Barry. Les huit mois qu’ils avaient passés ensemble avaient été une merveilleuse révélation. Elle évoluait en plein rêve, heureuse, et confiante en l’avenir. Comment se serait-elle doutée de la terrible réalité ? Barry ne l’aimait pas, ne Pavait jamais aimée.

Il l’avait quittée et elle n’avait pu y croire. C’était impossible! Il allait revenir, lui dire qu’il s’était trompé, qu’elle seule comptait... Mais il ne revint pas. Une aventure de passage, une conquête parmi tant d’autres, voilà ce qu’elle représentait pour lui...

La neige continuait à tomber, implacable, glaciale. Le cœur de Rose, lui aussi, était glacé. Rien ne parviendrait plus à le réchauffer. La tristesse et l’amertume seraient désormais ses compagnes.

Elle s’allongea, baissa les paupières et croisa frileusement les bras. Elle était lasse, si lasse... Et tandis que le sommeil s’emparait d’elle, une idée tournait sans relâche dans sa tête : Jamais, plus jamais elle n’aimerait...

 

***

 

Quand elle s’éveilla, très tôt le lendemain, elle grelottait. La matinée s’annonçait terne et froide. La neige avait envahi l’entrée de la grotte à peine éclairée par une faible lumière grisâtre.

Azdhani était déjà levé. Avec quelques brindilles sèches, il avait réussi à ranimer le feu. A présent, il préparait de quoi manger : des céréales... Bien peu appétissant, mais très nourrissant.

— Bonjour, Azdhani.

La jeune femme essaya de remettre un semblant d’ordre dans sa longue chevelure blonde et vint s’asseoir à côté de son compagnon.

— Bonjour, mademoiselle Johnson.

D regardait au-dehors.

— J’ai peur que nous soyons bloqués ici pendant plusieurs jours, déclara-t-il.

— Aurons-nous assez de nourriture pour tenir ? demanda Rose d’une voix anxieuse.

— Notre principal problème sera de trouver du bois. Quant à la nourriture...

D’un geste fataliste, il désigna les deux mulets. A l’idée de tuer et de manger ces pauvres bêtes, Rose eut un haut-le-cœur. Plutôt mourir de faim !

Elle se força à avaler le contenu de son bol. Ces aliments insipides lui apporteraient les calories nécessaires pour avoir chaud et rester en vie pendant encore quelques heures. Elle comprenait à présent pourquoi Selman Hristaki avait insisté pour qu’elle prenne un guide. Quelle inconsciente elle faisait ! Beaucoup souhaitaient l’accompagner et en particulier Tom Lewis, éminent archéologue, qui semblait éprouver plus que de l’amitié pour elle. Mais la jeune femme avait refusé, elle voulait partir seule.

— Néanmoins, lui avait expliqué Hristaki, vous devriez réfléchir...

Il avait parlé doucement comme si, durant ces trois mois de travail en commun, il avait deviné le désarroi de Rose.

— Vous vous perdriez facilement et, de plus, ces routes sont dangereuses. Les bandits arméniens sont réputés pour leur cruauté. Croyez-moi, Rose, il est indispensable qu’Azdhani vous accompagne.

Elle avait lancé un regard en direction du vieil homme. Il avait au moins soixante-dix ans ! Comment pourrait-il la protéger en cas d’attaque ? Non, décidément, Hristaki avait inventé cette histoire de brigands ! Il s’inquiétait pour elle, et n’importe quel mensonge lui était bon pourvu qu’elle accepte la compagnie d’Azdhani.

La jeune femme avait souri et accepté.

Comme elle s’en félicitait à présent ! songea-t-elle en observant son compagnon. Elle lui était reconnaissante d’être là à fumer tranquillement sa pipe. Que serait-elle devenue sans lui ?

Repoussant cette idée, Rose décida de réagir. Elle fouilla dans son sac à dos et en tira un petit miroir. Puis elle appliqua consciencieusement de la crème sur ses lèvres gercées et sur ses joues. Même en ce moment de fatigue et d’inquiétude, elle était ravissante. L’ovale parfait du visage, le velouté des yeux noisette, les courbes régulières du nez et de la bouche évoquaient une beauté délicate, presque vulnérable.

Quand elle voulut se lever, ses jambes, qui commençaient à s’engourdir, se dérobèrent. Elle grimaça de douleur et Azdhani vint la soutenir. Il rabattit le capuchon du manteau sur sa tête et en resserra fermement les bords.

— Le froid est notre pire ennemi, déclara-t-il. Il nous faut lutter de toutes nos forces contre lui. Nous ne devons surtout pas rester immobiles sinon nous sommes perdus.

Il réfléchit quelques instants et soudain une lueur de triomphe passa dans ses yeux.

— Quand vous étiez à Istanbul, avez-vous déjà vu les enfants jouer à kayici ? demanda-t-il en souriant.

— Je ne crois pas, dit Rose, intriguée.

— Alors je vais vous apprendre. Ce jeu est très simple.

Il la fit asseoir près du feu et s’installa en face d’elle.

— Nous sommes des pêcheurs, expliqua-t-il, et tout en ramant, nous clamons sans cesse la même phrase : « Nous sommes des pêcheurs ! »

II la regarda d’un air comique et Rose, passé le premier instant de surprise, éclata de rire. L’idée pouvait paraître absurde, mais en ce moment, elle était excellente. Le fou rire les saisit tous les deux ; ils se mirent à chanter à tue-tête :

— Nous sommes des pêcheurs ! Nous sommes des pêcheurs !

Leurs exclamations résonnaient joyeusement dans la grotte. Cette hilarité soudaine les réchauffait, le feu semblait plus chaud, les flammes plus brillantes. Rose avait tout oublié, le froid, l’angoisse... Des larmes de joie lui montaient aux yeux tandis que son corps reprenait vie... Subitement, elle prit conscience qu’Azdhani s’était tu. Elle leva la tête. Le vieil homme, pétrifié, fixait quelque chose derrière elle. Elle se retourna pour se trouver face au canon menaçant d’un fusil.

Une imposante silhouette barrait l’entrée de la grotte. L’intrus les dévisagea longuement, puis, sans lâcher son arme, secoua son manteau alourdi de neige. Lentement, il s’avança.

Terrorisée, Rose n’osait pas bouger. Elle n’avait jamais vu un regard aussi implacable, aussi glacial. Les yeux gris de l’inconnu la paralysaient. Selman Hristaki avait donc dit la vérité ! Cet homme était certainement l’un des bandits qui écumaient la région…

Ignorant la jeune femme, il adressa quelques mots en turc à Azdhani. Le vieil homme balbutia une réponse, et Rose en profita pour détailler l’étranger à la dérobée. Il était grand et sous ses vêtements de fourrure, on devinait une impressionnante carrure. Son visage, à demi dissimulé par une capuche, paraissait taillé dans la pierre. Tout en lui dénotait une nature sauvage et puissante, aussi redoutable que les montagnes qui les cernaient... Curieusement, ses bottes étaient de bonne qualité et le fusil, qu’il pointait toujours vers eux avec une tranquille assurance, était moderne et bien entretenu.

Le vieux guide s’étant tu, l’homme tourna son regard vers Rose.

— Ainsi, vous êtes archéologue ?

Le ton était brutal, et la voix profonde fit frémir la jeune femme.

— Oui, murmura-t-elle. Nous étions à la recherche des ruines d’Ispir quand nous...

— D’où venez-vous ? l’interrompit-il sèchement.

— D’Igdir. Je fais partie d’une mission internationale...

Soudain consciente d’être maltraitée, Rose voulut se lever.

Azdhani tenta vainement de la retenir par la manche. Trop tard ! Avec une violence inouïe, le canon de l’arme la frappa en pleine poitrine.

Le souffle coupé, elle roula à terre. Sa capuche glissa, libérant la masse de ses cheveux blonds...

— Une femme ! s’exclama l’homme qui pour la première fois sembla hésiter.

Mais aussitôt, comme pour souligner qu’il ne s’excusait pas, il arma son fusil.

— La prochaine fois je tirerai, dit-il tranquillement.

É

Étouffant de colère et de douleur, Rose ne put retenir ses larmes. Impassibles, les yeux gris la fixaient toujours.

— Si vous allez à Ispir, que faites-vous ici ? reprit-il.

— J’ai essayé de vous...

La souffrance l’arrêta. Réprimant une grimace, elle déclara avec véhémence :

— Nous avons été surpris par la tempête, et avons dû nous réfugier ici. Les ruines ne sont pas loin, mais...

— Vous espérez me faire croire un mensonge aussi puéril ? coupa-t-il durement.

— Ce n’est pas un mensonge ! protesta Rose. Nous ne faisons aucun mal. Pourquoi nous traitez-vous comme des criminels ?

— Des criminels... ou des fous, ajouta-t-il, une étrange lueur dans le regard.

Il les observa tour à tour puis, désignant leurs sacoches :

— Vous, commanda-t-il à Azdhani, ouvrez-les.

— Ainsi, dit doucement Rose comme le vieillard se précipitait pour obéir, voilà ce que vous êtes : un voleur...

— Mademoiselle Johnson ! murmura le guide avec anxiété, l’exhortant à plus de prudence.

La voix de l’étranger résonna avec autorité :

— Taisez-vous tous les deux !

Pensivement, il examina les maigres biens qu’Azdhani déballait : nourriture, vêtements de rechange, appareil photo, et quelques ouvrages d’archéologie.

— Mes livres ne valent rien, dit la jeune femme, froidement. Mais vous pourrez sûrement tirer quelque chose de l’appareil.

Elle soutint son regard et crut y voir briller une lueur d’ironie amusée.

Tout à coup, il leva son fusil et le posa contre le mur. Malgré elle, Rose ne put retenir un soupir de soulagement.

— Des idiots, déclara l’inconnu, ôtant sa capuche. J’ai presque envie de vous croire.

La jeune femme dut admettre qu’il avait un visage fascinant. Sous une barbe de plusieurs jours, les traits étaient durs, mais bien dessinés. Les lignes de la bouche et du menton dénotaient une volonté peu commune. Il souriait, et ce pli moqueur sur ses lèvres soulignait l’éclat des yeux gris. Il était étonnamment séduisant.

D’un mouvement souple et puissant, il s’approcha du feu.

— Voulez-vous du thé, effendi ?lui proposa Azdhani.

L’étranger ne parut même pas l’entendre.

— Dis-moi vieillard, es-tu aussi idiot que tu en as l’air ?

— Effendi ?

Ramassant une carte qui traînait sur le sol, l’inconnu la déplia sous le nez du vieux guide.

— Montre-moi où nous sommes, commanda-t-il.

— Ici, effendi.

Un doigt desséché désignait un point près du mont Ararat.

— Selon vous, mademoiselle, cet homme a raison ? demanda-t-il en se tournant vers Rose.

— Pourquoi en douterais-je ? rétorqua-t-elle sèchement.

Il la regarda quelques instants avant de hausser les épaules et de lancer avec un soupir de lassitude :

— C’est bien ce que je pensais, vous êtes complètement inconscients.

De plus en plus irritée par son attitude dominatrice et méprisante, la jeune femme ne put retenir un mouvement de révolte.

— Je ne vous permets pas de nous insulter ! Et si vous ne croyez pas ce qu’on vous dit, renseignez-vous auprès du professeur Hristaki à Igdir, s’exclama-t-elle sur un ton de défi.

Un sourire moqueur éclaira fugitivement le visage de l’étranger.

— Je n’y manquerai pas. Et si vous avez menti, vous le regretterez.

Cette fois c’en était trop ! Pour qui se prenait-il ?

— Et vous ? Que faites-vous ici ? riposta-t-elle sans entendre le « Mademoiselle Johnson ! » craintif qu’Azdhani avait prononcé pour essayer de la calmer. Nous avons autant que vous le droit d’être ici ! La Turquie est un pays libre, n’est-ce pas ?

— En effet, murmura l’homme en approchant lentement ses mains du feu. Mais vous n’êtes plus en Turquie...

Rose et Azdhani se regardèrent, les yeux écarquillés de stupeur.

— Quoi ?

La jeune femme avait l’impression de rêver. En l’occurrence, il s’agissait plutôt d’un cauchemar...

— Vous avez franchi la frontière russe, expliqua tranquillement l’inconnu. Vous êtes en territoire soviétique, insista-t-il comme pour donner plus de poids à son incroyable affirmation.

— Mais... co... comment cela est-il possible ? bégaya Rose en dévisageant le vieux guide.

Celui-ci sembla chercher dans sa mémoire.

— Le passage du col, dit-il à voix basse. J’ai dû prendre le mauvais passage... Pourtant, j’étais certain...

— Eh bien, vous aviez tort, coupa l’étranger sans même lui adresser un regard.

Il s’était mis à préparer du thé. Ses gestes lents et sûrs, son impassibilité le rendaient encore plus menaçant.

— Nous ne savions pas, affirma Rose. C’est une terrible erreur, il faut nous croire !

— C’est vrai, renchérit Azdhani. Si effendi le permet, nous retournerons en Turquie dès que possible.

— Ce n’est pas si simple, déclara l’homme.

Rose observa l’inconnu et nota que ses cheveux noirs étaient coupés très court. « Un officier ! » se dit-elle. Cela expliquait son attitude autoritaire et ses manières brutales.

— Vous êtes sur le territoire d’Erevan, poursuivit-il. Erevan est une base militaire stratégique... la plus secrète de la région, ajouta-t-il en se servant du thé.

Il souriait, comme s’il prenait plaisir à effrayer ses deux prisonniers.

Azdhani poussa un gémissement plaintif.

— Effendi, nous ne sommes pas des espions ! Nous ignorions l’existence de cette base.

Rose intervint. Ses mains tremblaient, mais elle essaya de paraître calme. Après tout, ils n’étaient pas coupables. Cet inconnu devait le comprendre.

— Vous n’engageriez pas des représailles contre deux innocents, n’est-ce pas ?

— Des représailles ? répéta-t-il en la fixant droit dans les yeux. Chère demoiselle, vous semblez considérer les Russes comme des monstres.

Un silence embarrassant s’installa.

— Je ne...

— Le temps est notre problème majeur, pour l’instant, l’interrompit-il calmement. La neige va tomber pendant plusieurs jours encore. Si vous restez ici, vous ne résisterez pas, conclut-il.

— Mais où pouvons-nous aller ? gémit le vieux guide. Il est impossible de traverser une telle tempête !

— Ne pourriez-vous pas appeler vos hommes pour qu’ils nous viennent en aide ? suggéra Rose en affrontant le regard de l’étranger.

— Mes hommes ? demanda-t-il d’un air surpris.

— Vos soldats, précisa-t-elle. Ne sont-ils pas tout près, à l’endroit que vous appelez Erevan ?

— Non, dit-il, laconique. Il n’est pas question d’alerter les autorités. Ce simple incident prendrait des proportions gigantesques. Vous comprenez ? On vous emmènerait pour vous interroger.

Ce mot fit l’effet d’une bombe sur Rose et Azdhani. Un frisson de terreur les parcourut.

— Bien sûr, poursuivit l’autre, on vous libérerait ensuite, mais votre capture provoquerait de graves remous diplomatiques. Non, conclut-il fermement en vidant le reste de son thé dans les flammes, il vaut mieux éviter les complications de ce genre.

Il les observa du coin de l’œil avant d’ajouter :

— Le plus sage serait de regagner la frontière turque aussi vite que possible.

— Mais...

— Dans le cas contraire, poursuivit-il d’un ton sévère, j’établirai un rapport, et vous passerez plusieurs semaines en prison. La justice est très lente dans ce pays...

Il les toisa froidement, guettant leur réaction. Azdhani parla le premier :

— L’officier a raison, mademoiselle Johnson, il faut le remercier de bien vouloir nous laisser partir.

La résignation du vieux guide révolta Rose, mais quand elle croisa son regard, elle y lut une telle frayeur que son cœur se serra. Elle se souvint alors que pour les Turcs, les soldats de l’Armée Rouge représentaient un véritable fléau. Les prisons russes avaient une terrible réputation.

— Eh bien, déclara-t-elle enfin d’un ton sec, nous nous remettons entre vos mains, monsieur...

Mais l’étranger ne daigna pas se présenter. D’un mouvement souple, il se leva.

— Nous partons immédiatement, annonça-t-il.

Posant son fusil sur l’épaule, il attendit qu’ils rassemblent leurs affaires et persuadent les mulets de se mettre en route. Il ne fit pas un geste pour les aider.

La jeune femme fulminait. Cet homme se comportait réellement en goujat ! Il redoutait les incidents diplomatiques ? Eh bien, il allait être servi ! Dès son retour à Igdir, Rose ne manquerait pas de raconter sa mésaventure aux autorités compétentes. Cet odieux individu comprendrait alors à qui il avait affaire !

 

Depuis combien de temps avançaient-ils dans la tempête et où se trouvaient-ils ? Rose n’aurait su le dire. La neige masquait les points de repère et un épais brouillard empêchait toute visibilité. Transie, la jeune femme se laissait guider en silence, priant pour que ce cauchemar cesse.

Quand enfin la neige tomba moins fort et que, un peu plus tard, Azdhani déclara : « Je saurai retrouver le chemin maintenant, effendi, merci beaucoup », Rose poussa un soupir de soulagement et se sentit presque revigorée.

— Bonne chance! lança l’étranger.

Puis se tournant vers Rose, il ajouta, ironique :

— Je vous conseille d’être prudente. Les loups qui rôdent dans cette région feraient un festin d’une aussi jolie brebis !

Les yeux étincelants de rage, elle rétorqua :

— Ne vous inquiétez pas pour moi, monsieur l’officier. Je survivrai très bien sans votre aide. On ne peut pas en dire autant de vous. Notre collaboration vous a sauvé d’un incident diplomatique embarrassant, n’est-ce pas ?

— Sans moi vous seriez morts, répondit-il calmement. Vous me devez la vie, que cela vous plaise ou non.

Ses yeux gris la fixaient avec une telle intensité qu’elle fut incapable de répondre. Déjà, l’inconnu s’éloignait. Rose, comme hypnotisée, suivit du regard la sombre silhouette qui bientôt, tel un mirage, disparut dans le brouillard.

« Quelle idiote ! se sermonna-t-elle. Tu l’as laissé avoir le dernier mot ! »

— Allons ! lança-t-elle à Azdhani. Il faut partir !

— Oui, mademoiselle Johnson, acquiesça-t-il.

Mais il ne bougea pas.

— C’est étrange, murmura-t-il. Il me semblait bien que nous avions pris la bonne direction.

— Eh bien, nous nous sommes trompés, dit-elle, impatiente.

Puis se radoucissant :

— Ne vous tracassez pas pour cela, Azdhani. Il était presque inévitable de se perdre dans cette tempête.

Le vieil homme hocha la tête, mais ne paraissait pas convaincu. Et tandis qu’ils traversaient le passage du col, Rose l’entendit répéter tout bas :

— Etrange. Très étrange...

2.

 

 

A leur arrivée au campement, l’accueil de Selman Hristaki fut des plus chaleureux. Il n’avait pas osé espérer qu’ils résisteraient à une telle tempête, et les voir là, vivants, lui semblait tenir du miracle.

Il les installa près d’un bon feu dans son bungalow, l’une des constructions permanentes du camp, et leur offrit du raki.  L’eau de vie parfumée à l’anis réconforta les deux rescapés qui, peu à peu, sentirent une douce chaleur envahir leurs membres engourdis.

Quand ils racontèrent leur mésaventure, le professeur les écouta avec beaucoup de curiosité. Mais, à la fin du récit, son sourire s’était transformé en une moue dubitative.

— Il me paraît impossible que vous ayez pu passer la frontière russe, commenta-t-il. Vous l’auriez vue, elle est très clairement signalée.

Rose eut l’air si déconcertée que Selman ajouta rapidement :

— Mais bien sûr, par un temps pareil, tout est possible.

Azdhani, lui, ne fit pas preuve d’autant de délicatesse.

— Moi aussi, cela me semble incroyable, insista-t-il. Je reste convaincu que nous avons pris la bonne direction. D’ailleurs, il y a autre chose, deux détails...

— Quoi ? demanda Rose précipitamment.

— Cet homme... Il n’avait rien d’un Russe. Il ne portait pas l’uniforme de l’Armée Rouge. Et son arme était un fusil de chasse, pas de combat.

— Mais... il venait de la base militaire d’Erevan, rappela la jeune femme.

— Erevan ? répéta Selman en secouant la tête. Il n’y a pas de base militaire à Erevan, Rose.

— Vous en êtes sûr ?

— Tout à fait. De plus, si Erevan était réellement une base, cet homme ne vous aurait pas révélé un tel secret !

Rose resta d’abord muette de stupeur, mais l’étonnement fit bien vite place à la colère.

— Cet espèce d’abominable personnage nous a vraiment bernés! explosa-t-elle. Il avait raison de nous traiter d’idiots ! Comment avons-nous pu croire un mensonge aussi absurde ?

— Il s’agissait d’un cas de force majeure, soupira le vieux guide. Il possédait une arme, pas nous ; nous étions obligés de lui obéir.

— Azdhani a raison, déclara le professeur d’un ton apaisant. Allons, Rose, cette histoire vous fera au moins une bonne anecdote à raconter, ajouta-t-il en souriant.

— Etre menacé par un fusil... vous appelez cela une anecdote ? Il faut parler à la police...

— Comment voulez-vous qu’on retrouve cet homme par un temps pareil ? coupa Selman en lui posant doucement la main sur l’épaule. Croyez-moi, il vaut mieux vous reposer pour l’instant. Après une bonne nuit, cette aventure vous semblera plus comique que tragique. Votre sens de l’humour reprendra le dessus !

Le lendemain, Rose se réveilla d’aussi mauvaise humeur que la veille. Son sens de l’humour devait l’avoir définitivement quittée, car elle se sentait très en colère et aurait bien aimé avoir ce « Russe » en face d’elle pour lui dire ses quatre vérités !

La façon dont cet homme l’avait traitée la mettait hors d’elle. L’ironie glacée de ses yeux, son sourire dédaigneux et moqueur, son calme inébranlable, le ton de sa voix, si sûr, si tranquille, tout cela la révoltait rétrospectivement.

Pendant les jours qui suivirent, elle ne put s’empêcher de repenser à lui. Qui était-il donc ? L’opinion générale au campement faisait de lui un bandit arménien. Il serait tombé par hasard sur Rose et Azdhani et, voyant le maigre butin qu’il récolterait en les dépouillant, les aurait laissés partir. Un sursaut de pitié en quelque sorte ! Même le vieux guide était prêt à croire cette version des faits.

Rose, elle, n’était pas convaincue. L’étranger ne ressemblait en rien à un bandit. Il paraissait vraiment trop raffiné pour n’être qu’un simple brigand.

Et puis, il y avait le fameux mensonge...

— Pourquoi un voleur aurait-il raconté une telle histoire ? avait-elle demandé.

— Peut-être voulait-il vous effrayer pour vous faire fuir plus rapidement ? avait suggéré Tom Lewis.

— Mais oui ! s’était-elle exclamée. Voilà l’explication ! C’était un trafiquant de drogue... ou d’armes, et en restant là, nous le gênions certainement dans ses transactions !

La mine sceptique de Tom ne la fit pas changer d’avis. Elle alla faire sa déposition à la police de Tuzluca. Le policier l’écouta avec l’excessive politesse que les Turcs témoignent souvent envers les étrangers. Mais elle s’aperçut qu’il ne croyait pas un mot de son histoire.

— II y a beaucoup de chasseurs dans la région, avait-il déclaré. Des hommes rustres, mais pas dangereux. D’ailleurs, ne vous a-t-il pas sauvé la vie ?

— Mais il m’a presque tuée, il m’a violemment frappée !

Le policier décida de la croire sur parole et lui promit de donner suite à sa plainte. Rose ne fut pas dupe. Sa démarche n’avait servi à rien et elle se retrouvait au même point qu’avant. Enfin presque : elle sortit du bureau de police encore plus indignée que lorsqu’elle y était entrée !

 

L’hiver s’installait. D’ici peu, le camp serait levé. On avait nettoyé et catalogué les dernières découvertes et les galeries de fouilles seraient bientôt fermées jusqu’au prochain printemps.

Dans l’agitation qui précédait le départ, Rose n’avait pas eu une minute à elle. Il y avait tant de choses à régler pour clore un travail de plusieurs mois ! Curieusement, pourtant, même cette intense activité ne l’empêchait pas de penser au « Russe ». Pourquoi l’obsédait-il ainsi ? Elle se rendait compte avec un certain étonnement que depuis Barry Morrison, elle n’avait jamais été autant hantée par l’image d’un homme...

La veille du départ, elle se trouvait en compagnie de Tom Lewis devant le baraquement qui faisait office de cantine. Appuyés contre la façade, ils contemplaient en silence le soleil couchant. Tom fumait une cigarette et paraissait songeur.

— Où irez-vous ensuite, Rose ? demanda-t-il doucement.

— Je ne sais pas au juste, avoua-t-elle. Certainement en Europe. Je visiterai peut-être la Turquie d’abord.

— Vous n’avez donc aucune famille qui vous attend ?

La jeune femme secoua la tête.

— Seulement Freddy, mon frère. Il travaille à Chicago, dans un hôpital. Nous n’avons pas de parents, expliqua-t-elle.

Tom, visiblement troublé, alluma une autre cigarette. Rose le regarda d’un air gentiment réprobateur.

— Vous ne devriez pas fumer autant, dit-elle en souriant.

— Je sais, fit-il, distrait. Ecoutez, Rose, je ne voudrais pas paraître brutal, mais il nous reste si peu de temps...

Il hésita quelques instants avant de reprendre :

— Voilà. Je rentre en Australie. J’ai acheté une maison au bord de la mer, près de Bondi... Je souhaiterais que vous m’accompagniez.

Rose, gênée, détourna les yeux. Elle s’était attendue à ce moment. Durant ces trois mois de collaboration, Tom Lewis s’était attaché à elle. Intelligent, compétent dans son métier et même assez attirant, Tom possédait beaucoup de qualités. Et Rose, malgré sa douloureuse expérience avec Barry, lui avait accordé sa confiance.

— Oh, Tom, murmura-t-elle. C’est très gentil à vous, mais...

— Vous n’êtes pas obligée de me donner une réponse tout de suite, dit-il précipitamment. Je sais que quelque chose vous fait souffrir. Quelque chose que vous ne pouvez oublier.

— Je... ne pensais pas que cela se voyait.

— Peut-être suis-je le seul à l’avoir remarqué.

Appuyant sa tête contre le mur, les yeux levés vers le ciel, il tira une longue bouffée de sa cigarette.

— Vous êtes venue ici pour oublier un cauchemar, n’est-ce pas ? demanda-t-il soudain.

— Il y a un peu de ça, avoua-t-elle, le regard perdu sur la ligne à présent presque sombre de l’horizon.

— Pourquoi avez-vous choisi Igdir ?

— Parce que l’archéologie me passionne. Et... pour trouver la solitude dont j’avais besoin.

— Et il a fallu qu’un Australien se place sur votre route ! s’exclama-t-il pour faire diversion.

— Oh, Tom, vous savez bien que je suis heureuse de vous avoir connu ! protesta-t-elle en souriant.

— Moi aussi, j’en suis heureux...

Il la regardait maintenant, et un fol espoir brillait dans ses yeux.

— Rose, venez avec moi. En Australie, vous trouverez la paix. Des kilomètres de mer bleue et de sable blanc... c’est un endroit magnifique. Vous y resterez aussi longtemps que vous le désirerez...

— Non, Tom, c’est impossible. Vous aviez raison, tout à l’heure, quelque chose ou plutôt... quelqu’un m’a blessée et... je ne l’ai pas encore oublié. Ce serait malhonnête de ma part de vous suivre alors que mon cœur est prisonnier d’un souvenir. D’ailleurs, vous ne supporteriez pas cette situation, croyez-moi...

« Et qui sait ? se dit-elle, amère. Peut-être que vous aussi, Tom, vous m’abandonneriez un jour, comme Barry ? Jamais, plus jamais tu n’aimeras. Souviens-toi de cela, Rose. »

Un silence pesant s’installa. Puis Tom sourit tristement et déclara :

— Eh bien, j’espère que nous nous rencontrerons une nouvelle fois... dans d’autres circonstances.

— Peut-être. Je suis désolée, Tom.

Elle ne voulait pas le rendre malheureux, mais que faire d’autre ? Elle ne savait pas mentir et ne voulait surtout pas laisser Tom se bercer d’illusions.

Le professeur Hristaki vint les chercher pour le dîner et mit ainsi fin à leur tête-à-tête. Le repas fut aussi gai et aussi triste que peut l’être un repas d’adieux.

Le lendemain, l’équipe se sépara. Rose, debout sur le quai de la petite gare de Tuzluca, avait peine à retenir ses larmes. Elle monta dans son compartiment et, tandis que le train s’éloignait, elle vit disparaître peu à peu le groupe de ses amis. Elle se laissa tomber sur son siège et contempla le paysage qui défilait lentement. Les paroles de Selman résonnaient encore à ses oreilles : « Adieu, tendre Rose. Et surtout suivez mon conseil : oubliez cet homme qui a brisé votre cœur. Il vous reste tout à découvrir de l’amour. »

Elle ne le croyait pas, ne pouvait pas le croire...

Un nouvel épisode de son existence venait de s’achever. Elle laissait derrière elle Igdir, la région aride et sauvage d’Agri, le vent, le froid et... cet homme étrange aux yeux gris. Ce dangereux inconnu qui l’avait tellement impressionnée, là-bas, dans la grotte cernée par la neige. Où était-il en ce moment ? Quelque part dans les montagnes, pointant son fusil sur une innocente victime et la paralysant de son regard de glace, tel un loup à l’affût ? « Qu’il aille au diable ! » songea-t-elle, furieuse.

 

Le surlendemain, Rose arrivait à Istanbul. Elle prit un taxi pour se rendre à son hôtel L’Oriental, un établissement très réputé, situé dans le centre de la cité. La jeune femme, sur les recommandations de Tom, y avait loué une chambre. Celle-ci était spacieuse, décorée dans un style ancien et disposant d’un confort appréciable après ce long voyage.

De larges baies vitrées laissaient entrer la pâle lumière de ce jour pluvieux d’octobre. Rose regarda au-dehors ; la place Taxim, l’une des plus belles du centre d’Istanbul, était encombrée par une circulation intense. La plupart des voitures dataient d’au moins une vingtaine d’années, et leur élégance désuète ajoutait une note de charme à ce décor magnifique. Le passage d’une rutilante Mercedes ou d’une Jaguar rappelait pourtant que les temps modernes n’avaient pas épargné l’ancienne cité. Ce curieux mélange de luxe et de pauvreté, d’abondance clinquante et de sobriété, donnait à l’ensemble un aspect étrange... Derrière les apparences se cachait une Turquie aux multiples facettes que Rose avait envie de découvrir.

Soudain, elle se sentit heureuse d’être là et se promit de profiter pleinement de son séjour. Pour cela, elle devait d’abord se reposer. Elle ôta ses chaussures et s’allongea sur le lit.

Ces trois mois à Igdir avaient été éprouvants, elle s’en rendait compte maintenant. Un travail intensif dans une région aussi peu accueillante... Rose venait de passer une sorte d’épreuve. Elle se l’était imposée pour aller jusqu’au bout d’elle-même, tester son endurance physique et mentale, dépasser ses peurs et... oublier. Oui, elle avait voulu oublier Barry, mais à présent, elle savait qu’autre chose l’avait poussée à accomplir ce voyage. Quelque chose d’essentiel... Les montagnes d’Agri, les paysages arides et déserts, tout cela reflétait son âme. Une jeune femme seule, prisonnière du passé, et qui recherche l’étincelle nécessaire à la vie. Comme une terre stérile qui soudain se couvre de fleurs et de fruits, et renaît...

Non, Barry n’était pas seul responsable. Rose n’avait pas pensé qu’à lui pendant tout Ce temps. Elle s’était aussi posé des questions sur elle-même, sur son avenir... Désormais, tout serait différent. Elle avait changé, et ne poserait plus jamais le même regard sur le monde.

Le pire était certainement passé, songea-t-elle en soupirant. De toute façon, il fallait réagir. Elle se trouvait à Istanbul et s’en réjouissait. Cela constituait une bonne base de départ. Se reposer, ne plus nourrir de sombres pensées, vivre de vraies vacances... Tels seraient ses nouveaux objectifs.

 

La nuit tombait. Rose se leva et réprima une grimace de douleur. Son dos, ses épaules, les muscles de ses bras et de ses jambes étaient lourds, courbatus. Le repos s’imposait vraiment !

Elle se dirigea vers la salle de bains et contempla son reflet dans le miroir. Avec ses longs cheveux bruns, ses traits fins et réguliers, sa bouche pleine et bien dessinée, la jeune femme avait souvent attiré les regards masculins. Barry lui disait souvent qu’elle ressemblait à une Madone florentine... A cette pensée, elle fronça les sourcils, décida de se préparer et de descendre dîner. Quelques instants plus tard, elle entrait dans un petit restaurant, juste à côté de l’hôtel.

Elle s’installa à une table et commanda un repas léger. Personne ne sembla s’étonner de voir une jeune femme aussi ravissante dîner seule, et personne ne l’importuna. D’ailleurs, elle avait pris soin d’emporter un roman qu’elle parcourut tout en mangeant. Ainsi, chacun pouvait comprendre qu’elle n’était pas disposée à se laisser courtiser... En fait, Rose ne lisait pas. Elle pensait à la journée du lendemain. Par où commencerait-elle sa visite de la ville ? Elle traverserait la Corne d’Or. Là, elle pourrait admirer la magnifique Mosquée Bleue, la basilique Sainte-Sophie et, des terrasses de Topkapi, admirer l’Asie si proche. Cela semblait incroyable qu’un simple pont reliant deux parties d’une même cité vous fasse passer ainsi, comme par magie, de l’Orient à l’Occident...

Cette perspective, pourtant, ne réussit pas à réjouir la jeune femme. L’amertume, tenace, lui rongeait le cœur. A vingt-quatre ans, était-elle déjà complètement désabusée ? se demanda-t-elle, effrayée par ses propres réactions. Dans un soupir, elle décida de remettre son introspection à plus tard, quand elle aurait enfin passé une bonne nuit, dans un vrai lit. Elle se sentait tellement fatiguée !

Elle paya la note, laissant un généreux pourboire, et regagna sa chambre, où elle se fit couler un bain chaud.

Quand elle se glissa dans l’eau chaude et parfumée, elle ne put réprimer un frisson de plaisir. Peu à peu, son corps se détendit. Elle ferma les yeux, savourant sans réserve cet instant précieux. Décidément, après la rude vie du campement, la civilisation lui semblait receler des trésors inestimables !

Cette nuit-là, Rose dormit d’un profond sommeil sans rêves.

***

 

Elle se réveilla très tôt le lendemain. Une belle journée s’annonçait ; la pluie avait cessé et les rayons du soleil illuminaient un ciel bleu éclatant.

La jeune femme se prépara rapidement et quitta l’hôtel alors que tout le monde dormait encore. La ville paraissait elle aussi somnoler... Le bus qui l’emmena jusqu’à la Mosquée Bleue était presque vide, et c’est dans le silence de cette matinée d’automne que Rose découvrit le magnifique monument. Elle visita aussi Sainte-Sophie, mais bientôt, son goût pour l’aventure l’éloigna des temples et des musées. Elle voulait voir l’authentique Istanbul, celle qu’on ne réservait pas aux touristes.

Elle s’engagea dans les ruelles de la vieille cité, et s’arrêta pour déjeuner dans une taverne populaire, se régalant d’un riz pilaf et de brochettes d’agneau. La salle, bondée et bruyante, était très colorée, vraiment pittoresque. Il s’en dégageait une animation chaleureuse qui réconforta la jeune femme. Pour la première fois depuis longtemps, elle commençait à se sentir un peu moins seule.

En début d’après-midi, elle se retrouva dans le quartier de Sehzadebasi, l’un des plus anciens de la ville. Les rues étroites et les maisons délabrées donnaient à l’ensemble un aspect étrange, presque irréel. Rose avait l’impression de se promener dans un autre monde, un monde fantastique et désolé.

Bientôt, elle atteignit une petite place qui débouchait sur une artère plus large, bordée de renfoncements où des marchands avaient installé leurs échoppes. Rose s’était mise à flâner lorsqu’une superbe voiture de sport gris métallisé, surprenante dans un tel décor, attira son attention. Elle observait le véhicule qui se garait un peu plus bas quand soudain son cœur bondit dans sa poitrine. Médusée, Rose fixait la haute silhouette qui venait de sortir du véhicule. Ces larges épaules, moulées dans un costume taillé à la perfection, ce profil aux lignes nettes, ces cheveux de jais... « Le Russe ! » La jeune femme en était sûre. Comment aurait-elle oublié un tel visage ? L’homme qui l’avait attaquée, menacée... ridiculisée, se trouvait là, à quelques mètres seulement !

Mais déjà, il s’éloignait de sa démarche souple et puissante.

Rose, affolée, parcourut des yeux les alentours à la recherche d’un policier. Il n’y en avait nulle part. Aussi, quand elle vit l’inconnu disparaître au coin d’une ruelle, elle n’hésita pas une seconde et se lança à sa poursuite...

Terrifiée à l’idée de ce qui lui arriverait si cet homme la surprenait, elle s’engagea dans la ruelle. Les battements de son cœur s’étaient accélérés, et elle sentait ses jambes flageoler. Elle leva les yeux et nota le nom de la rue : « La rue de la Fontaine ». « Un nom facile à retenir ! » se dit-elle pour se donner du courage.

Bientôt, elle aperçut de nouveau l’imposante silhouette et s’arrêta aussitôt, le souffle coupé. Il était en train d’acheter une gerbe de lis blancs à une vieille marchande et discutait avec elle. Pendant ce court intermède, la jeune femme put admirer la rue de la Fontaine. Elle était très belle, bordée d’arcades abritant diverses échoppes. Rose remarqua aussi une école de théologie islamique, un hôpital pour animaux et une fabrique de cercueils. « Curieuse association », songea-t-elle en souriant.

Mais lorsqu’elle vit l’inconnu repartir, son bouquet à la main, elle réagit aussitôt et se remit à le suivre, assez consternée d’y prendre un certain plaisir. « N’oublie pas, s’exhorta-t-elle, cet individu est certainement l’homme le plus dangereux que tu aies jamais rencontré ! »

Elle longeait maintenant un mur qui protégeait un immense jardin. De magnifiques arbres déployaient leur feuillage verdoyant, dissimulant une maison dont Rose distingua seulement le toit. Devant elle, l’inconnu venait de pousser le portail donnant accès à la demeure.

La jeune femme nota qu’elle se trouvait au numéro 37 de la rue de la Fontaine. Devait-elle se rendre au poste de police pour expliquer qu’un homme brun, grand, aux yeux gris, habitait à cette adresse, et que ce même individu l’avait agressée quinze jours plus tôt dans une grotte de la région d’Agri? Non. Personne ne croirait à son histoire. On la traiterait de folle, et elle s’attirerait certainement des ennuis.

Prenant une profonde inspiration, elle avança jusqu’au portail, lentement, sans faire de bruit. A travers les grilles, elle découvrit un jardin luxuriant et sauvage. Quelque part, un jasmin devait être encore en fleur, car son délicat parfum embaumait. Avec précaution, Rose poussa le vantail et s’engagea dans l’allée qui menait à la maison. Elle traversa le jardin et déboucha dans une cour intérieure bordée de jasmin. Celle-ci débouchait sur une arcade carrelée de bleu et de gris abritant une porte vitrée. La porte était entrouverte...

Jetant un coup d’œil à travers la vitre, Rose s’étonna de tant de beauté et de tranquillité. S’enhardissant, elle passa la tête par l’entrebâillement : un long corridor, recouvert d’un tapis persan, aboutissait à ce qui lui sembla être un salon. Un escalier, à gauche de la pièce, menait à l’étage.

La curiosité fut plus forte que la peur : retenant son souffle, la jeune femme entra. Elle parcourut la distance qui la séparait du salon, mais soudain le parquet grinça sous ses pieds et, terrifiée, elle s’arrêta net. Elle entendit des pas qui descendaient l’escalier et une voix qu’elle n’eut pas de mal à reconnaître.

— C’est toi, Elia ?

Rose, figée par la peur, ne savait quelle décision prendre. Se cacher ? S’enfuir ?

— Elia ? répéta la voix profonde au léger accent.

Inexorablement, les pas se rapprochaient et bientôt, une imposante silhouette s’encadra sur le seuil de la porte du salon. Les yeux gris s’arrêtèrent sur la jeune femme. L’homme, visiblement surpris, garda les mains immobiles sur la cravate de soie qu’il était en train de dénouer, et, l’espace d’un instant, sembla hésiter. Puis son visage reprit une expression imperturbable.

— Que puis-je pour vous ? demanda-t-il poliment. Cher-chez-vous quelqu’un ?

— Je...

Elle avait la gorge sèche et sa voix tremblait.

— Je ne voulais pas entrer, mais... j’ai vu le jardin... et j’ai senti le parfum du jasmin...

Elle s’interrompit, consciente de l’absurdité de sa réponse.

— Je suis désolée...

— Mais je vous en prie, dit-il calmement.

Pourquoi la dévisageait-il ainsi ? songea Rose, désespérée. Si seulement il la laissait partir sans plus d’explications! Peut-être ne la reconnaîtrait-il pas ? Hélas, cet espoir fut bien vite anéanti.

— Ne nous sommes-nous pas déjà vus ? s’enquit-il d’un ton courtois, en la scrutant avec encore plus d’insistance.

— Non, répondit-elle précipitamment, priant pour qu’il abandonne cette hypothèse.

Mais soudain, une étincelle s’alluma dans les yeux gris.

— Mon Dieu ! Vous êtes la jeune archéologue !

D’instinct, Rose tenta de s’enfuir. Elle avait à peine parcouru trois mètres que, d’un mouvement vif et ferme, l’homme la rattrapait, lui agrippant les épaules.

— Lâchez-moi ! hurla-t-elle, en proie à une folle panique.

— Il faut que je vous parle.

Le ton était étrangement doux, mais rien n’aurait pu la raisonner. Rose se sentait prise au piège et n’avait qu’une idée : s’échapper. Se débattant comme une furie, elle essayait désespérément de se dégager.

— Calmez-vous, ordonna-t-il. Écoutez-moi ! Je vous ai cherchée partout après l’épisode de la grotte. Vous comprenez ? Je ne veux pas vous faire de mal.

— Non ! Non ! criait-elle, sans même entendre ce qu’il disait.

— Vous êtes vraiment incroyable ! hurla-t-il plus fort qu’elle en éclatant de rire.

Le ton ironique eut pour effet immédiat de calmer Rose. Interdite, elle dévisagea l’inconnu puis, dans un geste rageur, lui lança son sac en pleine poitrine. Nullement impressionné, il parut encore plus amusé. D’une main, il enserra les poignets de la jeune femme et la força à rester immobile.

— Je vous en prie, calmez-vous, répéta-t-il. Je ne vous veux aucun mal.

Curieusement, Rose fut tentée de le croire. Quelque chose dans sa voix, dans ses yeux, avait changé, qui la rassura un peu. Toutefois, elle garda le silence.

— Vous me croyez ? demanda-t-il, comme s’il avait deviné ses pensées.

Elle baissa la tête pour ne pas affronter son regard.

— Bien, poursuivit-il, je vais vous lâcher. Vous me promettez de ne pas vous enfuir ?

— Oui, souffla-t-elle, honteuse du tour que prenait la conversation.

Elle avait l’impression d’être une enfant irresponsable à qui l’on venait d’infliger une punition. Il libéra ses poignets et elle leva les yeux vers lui. Son visage était impassible, mais Rose aurait juré que derrière ce masque se cachait un sourire moqueur.

— A présent, je serai heureux de vous offrir quelque chose à boire. Peut-être même pourrions-nous dîner ensemble? Mais, tout d’abord, je vous dois des excuses.

— Des excuses !

Décidément, il ne cesserait pas de l’étonner ! Sa manière de parler, ses vêtements, son comportement, tout en lui faisait preuve d’une excellente éducation, d’un raffinement hors du commun. La jeune femme associait difficilement ce gentleman au « Russe » sauvage et menaçant qui l’avait attaquée dans la grotte. Par quelle magie s’était-il ainsi transformé ?

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle. Vous n’êtes pas russe ?

— Pas vraiment, non...

Si ses yeux n’avaient pas pétillé de malice, elle aurait pu penser qu’il regrettait profondément son mensonge. Il se moquait encore d’elle et, une fois de plus, elle se sentait incapable de réagir !

Il s’approcha et la prit par le bras.

— Venez. Je suppose que vous apprécierez une tasse de thé. Ensuite, je vous donnerai toutes les explications que vous souhaitez, mademoiselle Johnson.

Rose se laissa guider jusqu’à son bureau.