Sous les feux de l'Orient
La pièce était d’une surprenante beauté. Tout…
3.
La pièce était d’une surprenante beauté. Tout un pan de mur était occupé par une immense bibliothèque. Des tapis de Hereke, un bureau de bois laqué, des meubles où trônaient des objets d’art en formaient le décor raffiné. Rose n’en croyait pas ses yeux. S’il s’agissait là du repère d’un bandit, celui-ci avait dû commettre des pillages extraordinairement fructueux ! A son grand étonnement, elle aperçut même un vase et une sculpture de bronze datant de la Rome antique.
Perplexe, elle se laissa tomber sur le siège que lui indiquait son hôte. Il décrocha le téléphone.
— Elia, veux-tu préparer du thé pour deux personnes ? Tu le serviras dans mon bureau, précisa-t-il avant de raccrocher.
Se renfonçant dans son fauteuil, il examina Rose quelques instants.
— Vous sentez-vous mieux, à présent ?
— Oui, merci, répondit-elle en essayant de rester calme. Qui êtes-vous ? reprit-elle aussitôt.
— Je m’appelle Zoltan Stendhal.
Une lueur amusée brillait dans ses yeux.
— Ma mère était hongroise et mon père français. Mais sa famille était d’origine allemande, c’est la raison de ce nom un peu particulier. Pourtant, il n’y a aucun Russe parmi mes ancêtres.
Rose préféra ne pas relever l’allusion.
— Et cette maison... vous appartient ?
— Bien sûr. Vous en doutez ?
— Non, mais je ne comprends pas pourquoi vous avez quitté ce luxe pour affronter une tempête au fin fond de la Turquie ! lança-t-elle en le défiant du regard.
— C’est une longue histoire, dit-il avec un sourire énigmatique.
Qu’allait-il encore inventer ? L’assurance de cet homme la troublait. Il y avait en lui une force invisible, un magnétisme auxquels elle ne pouvait échapper. Il souriait toujours, la fixant intensément, comme s’il cherchait à deviner ses plus intimes pensées.
— Peut-être ferais-je mieux de commencer par le début, poursuivit-il. Sachez que je suis archéologue, comme vous, mademoiselle Johnson, et que je connais très bien Selman Hristaki. Lui et moi sommes de vieux amis.
Les yeux de la jeune femme s’agrandirent de stupéfaction. Cette révélation dépassait toutes les autres !
— Selman a été très surpris d’apprendre que j’étais un officier russe. La réalité, mademoiselle, est beaucoup moins prestigieuse... Désolé de vous décevoir !
La porte s’ouvrit à ce moment-là et un jeune garçon entra, poussant devant lui une table roulante sur laquelle était disposé un magnifique service à thé. Zoltan congédia le domestique et fit lui-même le service. Rose en profita pour l’observer à la dérobée. Quelque chose sur son visage, une sorte de satisfaction, de conscience de son propre pouvoir, fit de nouveau douter la jeune femme. L’image du gentleman s’effaça pour laisser place à celle de l’homme cruel, insolent, qu’elle avait connu dans les montagnes d’Agri.
— Je ne crois pas que vous soyez archéologue, déclara-t-elle fermement.
— Pourquoi ? demanda-t-il d’un air faussement étonné en lui tendant une tasse de thé.
— D’abord, vous ne ressemblez pas à mes collègues. Et un archéologue n’aurait jamais menacé quelqu’un avec un fusil, répondit-elle prudemment. Vous n’allez tout de même pas prétendre que vous défendiez un fabuleux trésor de l’Antiquité ?
— Vous n’êtes pourtant pas loin de la vérité, dit-il calmement. Mais à quoi ressemblent donc les archéologues, ma chère collègue ? Y a-t-il un modèle standard ?
Ses yeux étincelaient. Rose frissonna. Elle n’arriverait donc jamais à soutenir le regard de cet homme? Il est vrai que Zoltan Stendhal possédait une sorte d’aura sensuelle qui la troublait jusqu’au plus profond d’elle-même.
— Vous vivez dans un luxe auquel aucun archéologue ne peut prétendre, même après une vie entière de travail, déclara-t-elle en se ressaisissant.
Pour toute réponse, Zoltan se leva, sortit un épais livre de la bibliothèque et le lui tendit. La couverture représentait deux gigantesques chevaux sculptés dans la pierre, et au-dessus, un titre en lettres blanches annonçait : L'Empire de Babylone. Le nom de l’auteur fit sursauter Rose : Zoltan Stendhal.
Déconcertée, elle leva les yeux vers lui.
— Vous comprenez à présent d’où vient ma fortune ? sourit-il. Je suis un auteur assez célèbre, surtout dans le milieu universitaire.
— En effet, j’ai lu ce livre au cours de mes études, mais je ne me souvenais pas de votre nom, avoua-t-elle, gênée.
— Eh bien, vous me croyez maintenant ?
Un peu honteuse, Rose se faisait toute petite sur son siège, espérant que son hôte ne lui tiendrait pas rigueur de son oubli.
Visiblement, il ne lui en voulait pas, et il continua à s’adresser à elle de la même voix polie et pleine d’attentions.
— Buvez votre thé, dit-il doucement.
Ensuite, il lui expliqua qu’il travaillait en collaboration avec l’université d’Istanbul, au département d’Histoire antique.
— Il y a quelques mois de cela, précisa-t-il en marchant de long en large dans la pièce, le monde de l’archéologie fut secoué par une découverte extraordinaire. Une cité perdue, probablement de l’époque sumérienne, venait d’être mise au jour... par des contrebandiers. Des objets rares, en or et en pierres précieuses, apparaissaient sur le marché noir. Des objets comme celui-ci.
Il lui présenta une bague en or, surmontée d’un lapis-lazuli serti d’émail. Rose examina le bijou, et une intense émotion, celle qu’elle ressentait toujours à la vue des merveilleux vestiges du passé, l’envahit.
— Vraisemblablement, poursuivit-il, cette bague appartient à un trésor royal. Hélas, les bandits l’avaient découvert avant nous, et étaient en train de le vendre sans se soucier de sa valeur historique. C’est une terrible perte pour l’humanité tout entière.
— Je comprends, murmura Rose en lui rendant l’anneau.
— Il nous fallait absolument retrouver cette cité, continua-t-il. Mais les brigands arméniens sont dangereux, et surtout très malins. Il n’est pas facile de les cerner. Aussi, le gouvernement turc, en collaboration avec d’autres pays, a-t-il organisé une opération spéciale pour traquer les contrebandiers. Et j’ai été désigné pour conduire les recherches sur le terrain.
— Pourquoi vous ? ne put-elle s’empêcher de demander.
— Parce que je connais bien la région, et aussi à cause de mon âge. Contrairement à la plupart de mes collègues, je suis assez jeune et résistant pour supporter les pénibles conditions de vie en montagne.
Involontairement, Rose lança un regard sur les épaules puissantes et bien modelées, puis détourna les yeux.
— De plus, ajouta-t-il, un sourire moqueur aux lèvres, je sais tenir un fusil, et je n’hésiterais pas à m’en servir, pour la bonne cause, bien sûr !
Malgré son peu d’assurance, la jeune femme s’efforça de répondre à sa plaisanterie par un sourire.
— Le jour de notre rencontre dans la grotte, mademoiselle, mon équipe et moi étions sur le point d’aboutir dans nos recherches. Nous savions que les bandits profiteraient de la tempête pour transporter une nouvelle cargaison d’objets. Nous étions extrêmement tendus, aux aguets. Plusieurs jours à marcher dans le froid, mangeant peu, veillant beaucoup, et prêts à un cruel affrontement... L’humeur n’était pas à la confiance. Aussi, quand j’ai entendu vos voix, je n’ai même pas tenu compte du fait que vous chantiez...
— Nous jouions à kayici pour tenter de nous réchauffer, expliqua-t-elle en rougissant.
— C’était une excellente idée, mais imaginez ma surprise : un vieillard et une jeune femme en train de s’amuser comme des enfants dans une grotte de la région d’Agri, au milieu d’une tempête : c’était bien la seule chose à laquelle je ne pouvais pas m’attendre!
— Nous devions paraître ridicules, dit-elle, gênée. En tout cas, vous nous avez vraiment effrayés !
— Vos vêtements auraient pu être ceux des bandits que nous traquions. Quand vous avez essayé de vous lever, j’ai cru que vous aviez l’intention de vous emparer d’un couteau. Dans ce genre de situation la consigne est : « Tire d’abord, pose les questions après. »
— Mais vous n’avez pas tiré.
— Je n’étais pas certain de votre culpabilité. D’ailleurs, après vous avoir bousculée, voyant votre magnifique chevelure, j’ai compris que j’avais eu raison d’hésiter.
— Après m’avoir bousculée ! répéta-t-elle, abasourdie. Je suis heureuse d’apprendre que vous regrettez votre geste !
Le souvenir de l’humiliation subie ravivait sa colère et ses doutes. Pourquoi croirait-elle cet homme ? Pourquoi devrait-elle écouter ses explications et se laisser convaincre ?
— Je suis réellement désolé, déclara-t-il doucement, mais je n’avais pas le choix. Il fallait que je vous effraie pour vous faire fuir et vous éloigner de cette zone dangereuse. Vous comprenez ?
— Et pour nous protéger, vous nous avez obligés à traverser la tempête ! lança-t-elle avec amertume.
— Il n’existait pas d’autre solution. De toute façon, vous ne pouviez rester dans cette grotte. A l’heure actuelle, vous seriez probablement morte.
— Si je comprends bien, je vous dois donc des remerciements !
— Je vous ai sauvé la vie, aux dépens de ma mission. J’ai dû abandonner mon poste pour vous ramener au bercail, lui rappela-t-il, une lueur d’ironie dans les yeux.
— Avez-vous retrouvé la cité perdue ? s’entendit-elle demander impulsivement.
Cette fois, un sourire de triomphe illumina le visage de Zoltan.
— Oui, quelques kilomètres au-delà d’Ispir, nous avons découvert des sépultures royales. L’été prochain, nous y établirons un camp de fouilles. La cité doit être enfouie assez profondément. En fait, il s’agit peut-être de la plus fabuleuse découverte depuis celle de Pergame.
— Vraiment ?
Rose hocha lentement la tête. Peu à peu, cette histoire formait un tout cohérent, vraisemblable. Mais la jeune femme demeurait réticente. Pourquoi se méfiait-elle tant de Zoltan ? A cause de son allure de gentleman ? Elle s’était toujours tenue à distance de ce genre d’homme. Un peu trop séduisant, un peu trop aimable...
— Vous pourrez bientôt vérifier mes dires dans les journaux, déclara-t-il, remarquai« sa moue sceptique. Cet événement ne passera pas inaperçu.
— Je n’y manquerai pas, assura-t-elle sèchement. Je regrette, mais je n’arrive pas à associer l’archéologie à la violence ou au meurtre, même si c’est pour la bonne cause.
— Je ne vous ai pas convaincue, n’est-ce pas ? soupira-t-il.
Il haussa les épaules, plongea les mains dans les poches de son pantalon et se dirigea vers la fenêtre.
— Chère mademoiselle Johnson, l’archéologie peut toucher de près la violence parce que ce qui est beau et rare a besoin de protection. Protéger signifie parfois attaquer... Quand il s’agit de préserver un trésor inestimable, utile à l’humanité entière, je suis prêt à employer tous les moyens. Et si vous m’avez vu avec un fusil dans les mains, c’était uniquement pour cette raison. Je ne suis pas un assassin assoiffé de sang, seulement un homme passionné par son métier.
Il lui tournait toujours le dos, et l’émotion qui perçait dans sa voix fit frémir Rose. Elle parcourut la pièce des yeux. Tout ce qu’elle y vit — un vase égyptien, une statuette grecque, des rangées de livres sur les civilisations anciennes — confirmait que cet endroit avait été décoré par un connaisseur en matière d’antiquités.
— Je suppose que mes doutes à votre sujet ne sont pas fondés, murmura-t-elle, hésitante. Il faut m’excuser... Je partage votre avis : l’héritage culturel doit être sauvegardé, coûte que coûte.
— C’est un combat incessant, dit-il en hochant la tête. Voilà bientôt vingt ans que je lutte contre l’ignorance, l’indifférence, l’avidité. L’avidité est bien plus dangereuse que la violence, et je préfère mille fois affronter des bandits plutôt que de me heurter à des ombres qui se cachent derrière leur fortune. Combien d’objets normalement destinés aux musées ont-ils ainsi été détournés ? Il est impossible de le dire.
D’un geste à la fois las et nerveux, il se passa une main dans les cheveux.
— Il y a aussi des entrepreneurs assez cupides pour vouloir construire un supermarché sur l’emplacement d’un terrain de fouilles. Ils seraient prêts à faire table rase du passé pour augmenter leur compte en banque...
Il s’arrêta soudain, conscient de son emportement.
— Mais je vous ennuie avec mes histoires.
— Pas du tout ! dit-elle vivement, fascinée par l’impression de puissance qui se dégageait de lui.
Il ne devait pas être facile de trouver un tel adversaire sur son chemin !
— Vivez-vous constamment en Turquie ? demanda-t-elle, désireuse d’en savoir plus.
— Seulement une partie de l’année. Je suis une sorte de nomade, plaisanta-t-il. Je participe à divers projets en Europe. Le travail sur le terrain, comme vous le savez, s’effectue à la belle saison. Pour exercer ce métier, il faut suivre la course du soleil. Je ne m’en plains pas ! ajouta-t-il en souriant.
Il s’approcha du bureau et s’assit en face de Rose.
— Si nous parlions de vous à présent ? J’ignore tout, ou presque, à votre sujet. Comment avez-vous découvert où j’habitais ?
— Par hasard... Je me promenais, quand je vous ai aperçu sortant de votre voiture. Je vous ai suivi, avoua-t-elle, et me voilà.
Il l’observa quelques instants avant de déclarer :
— Je suis heureux de vous avoir retrouvée, mademoiselle Johnson. J’ai essayé de vous joindre par téléphone à Igdir, mais vous étiez déjà partie. Sachez que je comptais vous rendre visite ce soir pour tout vous expliquer et vous présenter mes excuses.
Rose ne put réprimer un sursaut de surprise.
— Ce soir ! Mais... vous ne saviez même pas où j’étais !
— Hôtel L’Oriental, place Taxim, dit-il tranquillement. Un aimable Australien, du nom de Lewis, a accepté de me renseigner.
La jeune femme en resta bouche bée. Elle était donc condamnée à n’être qu’une marionnette entre les mains de cet homme?
Devinant sa colère, il poursuivit d’un ton conciliant :
— J’imagine que vous m’en voulez beaucoup, et il est vrai que les apparences sont contre moi. Donnez-moi une chance de me racheter...
— Où voulez-vous en venir ? demanda-t-elle froidement.
— Dînons ensemble ce soir. II reste encore certaines choses à éclaircir, et puis... nous avons au moins l’archéologie en commun.
— J’ai peur que ce ne soit pas possible.
Mais sa voix avait une nuance d’hésitation qui n’échappa pas à Zoltan.
— Pourquoi ?
Il semblait tellement certain qu’elle accepterait !
— J’ai... déjà un rendez-vous, mentit-elle.
— Vous ne connaissez personne à Istanbul. Votre ami, M. Lewis, m’a affirmé que vous étiez seule, sans protection...
— Je n’ai pas besoin de protection ! l’interrompit-elle avec force.
— Je n’en suis pas si sûr. Mais peu importe. Je me suis promis de vous offrir une meilleure impression de moi, et je tiens toujours mes promesses. Je passerai vous chercher à votre hôtel. Disons six heures et demie ?
Il ne manquait pas d’audace!
— Monsieur Stendhal..., commença-t-elle de son ton le plus digne.
— Je vous en prie, appelez-moi Zoltan ! Et surtout ne protestez plus, très chère Rose. Mon tempérament hongrois me fait parfois oublier la galanterie française héritée de mon père.
— Vous semblez croire qu’on ne peut rien vous refuser ! lança-t-elle, révoltée.
— Je désire vous faire découvrir Istanbul, Rose. J’aime cette ville, je sais tout d’elle. Je vous montrerai des endroits qu’aucun touriste ne verra jamais. Cela ne vous tente pas ?
Il avait parlé d’une voix chaude, presque sensuelle. Rose sentit ses joues s’empourprer et baissa la tête. Il devait être le diable en personne pour réussir à la troubler simplement en prononçant quelques mots ! Elle était comme ensorcelée, hypnotisée par le magnétisme de sa voix, de ses yeux, de... Mon Dieu ! Que lui arrivait-il ? Jamais quiconque, pas même Barry, ne l’avait autant impressionnée !
Elle savait d’instinct que cette attirance était dangereuse. Elle n’avait pas assez d’expérience, ne s’était pas suffisamment prêtée au jeu de la séduction pour sortir gagnante de celui-là.
— Ma proposition est-elle si terrible ? dit Zoltan d’un ton gentiment amusé.
Il la trouvait certainement ridicule...
— J’ignore si vous avez l’intention de me courtiser, mais...
Un éclat de rire l’arrêta.
— Vous courtiser ? Cette expression est légèrement dépassée de nos jours, lança-t-il en riant de plus belle.
Furieuse contre elle-même, Rose serra les poings.
— Quelle que soit l’expression, reprit-elle, rageuse, je tenais à vous dire qu’il est inutile d’essayer.
— Vraiment ?
— Vraiment, répéta-t-elle avec fermeté. Sachez que... je suis fiancée.
Elle avait menti sans réfléchir et n’eut pas le temps de dissimuler sa main gauche. Zoltan avait déjà remarqué qu’elle ne portait aucune bague. Son regard gris passa de sa main à ses yeux.
— Vos relations avec ce jeune homme ne doivent pas être très passionnantes.
— Pourquoi dites-vous cela ? balbutia-t-elle en rougissant.
— En tout cas, votre futur mari n’est pas très attentionné : vous laisser partir seule pendant plusieurs mois sans même vous offrir une bague de fiançailles !
Désarçonnée, Rose ne sut que répondre.
— Vous n’avez pas besoin de vous justifier, reprit-il. Si vous ne voulez pas accepter mon invitation, dites simplement non, mais ne me faites pas .croire que je vous effraie ! Vous n’avez pas peur de moi, n’est-ce pas ?
Comment pouvait-elle se sentir en sécurité avec un homme qui changeait si facilement d’apparence ?
— Vous vous méfiez de moi.
Oh, pourquoi fallait-il qu’il devine ainsi ses pensées ?
— Oui, avoua-t-elle. Il y a quinze jours, vous me menaciez avec un fusil, aujourd’hui vous me parlez d’une fabuleuse découverte à... où est-ce exactement ?
— A Eminonu, indiqua-t-il, toujours souriant.
— Officier russe, archéologue... je me demande quel sera le prochain personnage, conclut-elle en lui lançant un regard plein de rancœur.
— Vous avez devant vous le vrai Zoltan Stendhal. Archéologue et... bandit à l’occasion, déclara-t-il d’un ton faussement solennel. Mais nous pourrions discuter de tout cela ce soir. Une simple soirée avec l’un de vos confrères ne saurait vous effrayer.
Rose se sentait étrangement émue, et cela suffisait à l’effrayer. Il n’y avait aucun doute : elle était irrésistiblement attirée par Zoltan. Depuis qu’elle l’avait rencontré, les événements s’étaient précipités, et tout se passait sans qu’elle ait le temps de prendre la moindre décision. Face à ce regard gris, si envoûtant, sa volonté s’était envolée.
— Non, dit-elle dans un sursaut de révolte. Je ne tiens pas à passer la soirée avec vous !
— Très bien.
Ses yeux brillaient d’une lueur malicieuse.
— Pourtant, vous manquez d’une occasion unique de découvrir les endroits les plus secrets d’Istanbul, remarqua-t-il d’une voix à la fois douce et persuasive.
— Tant pis, lança-t-elle, jouant l’indifférence.
Elle ne céderait pas !
— Dommage... Vous ne rencontrerez pas Saraï Murât et vous n’entendrez pas la musique d’Ali Akbari...
— Qui sont ces gens ? demanda-t-elle, poussée par la curiosité.
— Accompagnez-moi ce soir et vous le saurez.
La jeune femme avait la fâcheuse impression qu’il se moquait encore d’elle. Sans savoir pourquoi — était-ce par bravade, pour se mesurer à armes égales avec lui ? — elle déclara rapidement :
— Eh bien, je viendrai.
— Parfait, approuva-t-il sans paraître le moins du monde étonné de ce revirement. A présent, permettez-moi de vous raccompagner à votre hôtel.
Elle le remercia à contrecœur, se rendant compte soudain de l’incohérence de sa propre conduite. Devenait-elle folle ? Elle avait tout simplement joué son jeu, tombant dans le piège de la séduction. Mais il était trop tard pour s’adresser des reproches. A présent, les dés étaient jetés !
***
Un peu plus tard, plongée dans un bain chaud, Rose essaya de remettre de l’ordre dans ses pensées. La seule manière de faire face à cette situation extravagante était de garder l’esprit clair, et de savoir exactement quelle attitude adopter. Jusqu’à présent, elle n’y avait pas vraiment réussi. Elle qui connaissait, pour en avoir subi les conséquences, le dangereux pouvoir des hommes trop séduisants, venait tout bonnement d’accepter de sortir avec l’un des plus attirants qu’elle ait jamais rencontrés ! Peut-être même le plus attirant. Quelle ironie !
D’ailleurs, le but de Zoltan ne faisait aucun doute. Il voulait la séduire, l’attirer dans son lit. Et alors... Mon Dieu ! Elle devait être ensorcelée pour raisonner ainsi ! Jamais auparavant elle ne s’était souciée du comportement de ses soupirants. Confusément, elle sentait que cette fois, ce serait différent. Elle avait affaire à forte partie. Zoltan possédait une volonté de fer : ce qu’il désirait, il l’obtenait... elle en avait déjà eu la preuve.
« Qui pourrait dire ce qui se passera ce soir ? » songea-t-elle en soupirant.
Soudain, jetant un coup d’œil sur sa montre posée à côté d’elle, elle s’aperçut qu’elle était en retard et sortit précipitamment du bain. Il n’était plus temps de réfléchir ; maintenant, elle devait s’armer de tout son courage pour affronter les heures à venir. « Tu verras bien ce qui arrivera », se dit-elle, fataliste.
Elle s’enveloppa dans une large serviette et se sécha les cheveux. Elle les brossa ensuite longuement, les laissant retomber sur ses épaules. Rose ne possédait pas une beauté classique, de celle qui rend célèbre une star, mais la finesse et la douceur de ses traits avaient un charme particulier. Tout en elle, le velouté de sa peau, la chaleur de son regard, la grâce naturelle de ses mouvements, était imprégné d’une profonde et délicate féminité.
Dans ses affaires elle ne trouva qu’une seule robe convenable pour ce genre de soirée. Un cadeau de son frère, se rappela-t-elle avec tendresse. Un décolleté profond révélait la naissance de ses seins ronds et fermes, et laissait ses épaules nues. La précieuse étoffe de soie moulait audacieusement son corps. Zoltan ne considérerait-il pas cette tenue comme une provocation ? Pour éviter tout malentendu, elle choisit de porter pudiquement l’écharpe de soie assortie à sa robe...
Devait-elle se maquiller ? Elle était parfaitement reposée, mais un peu pâle. Trois mois de fouilles archéologiques dans des tranchées ne favorisent pas le bronzage ! Une touche de rouge à lèvres, un peu de fard à joues lui éclaireraient le teint. Elle venait à peine de terminer quand le téléphone sonna. Le réceptionniste de l’hôtel lui annonça qu’un monsieur l’attendait.
— Dites-lui que je descends.
Elle attrapa son sac et alla rejoindre Zoltan.
Vêtu d’un costume noir à la coupe stricte et très élégante, il paraissait encore plus impressionnant et séduisant. « La beauté du diable », se dit Rose, tandis qu’il s’approchait d’elle. Il lui prit la main et y déposa un baiser qui la fit étrangement frémir. Elle s’entendit prononcer un bonsoir timide et sentit le bras de Zoltan se glisser sous le sien. Déjà, il l’entraînait au-dehors.
— Vous êtes ravissante, murmura-t-il en se penchant tout près, si près qu’elle sentit le souffle sur sa joue.
— Où m’emmenez-vous ? demanda-t-elle, tentant vainement de dissimuler son trouble.
— Dans le Jardin de Soliman le Magnifique, déclara-t-il simplement.
— On croirait le début d’un conte des Mille et Une Nuits, remarqua-t-elle en souriant.
— Vous verrez, l’endroit vous plaira.
Sa voix était chaude, profonde, pleine de promesses. Il ouvrit la portière de sa Maserati, et Rose s’installa sur le siège en cuir. Il vint ensuite s’asseoir à côté d’elle et démarra.
Dans l’espace restreint de la voiture, l’émotion de la jeune femme s’accentua. Il était trop proche d’elle ! Elle ne pouvait s’empêcher de l’observer à la dérobée : sourcils noirs bien dessinés, pommettes hautes, lèvres fermes et sensuelles... Les tempes étaient légèrement grisonnantes et de petites rides plissaient le coin de ses yeux... Quel âge pouvait-il avoir ?
— L’examen est concluant ? demanda-t-il soudain.
— D’où vient votre prénom ?
— Zoltan signifie Sultan en hongrois. Ma mère était très romantique.
— Cela vous va bien, assura-t-elle en souriant intérieurement. Le seul Sultan que j’ai connu était... un tigre du Bengale, dans un cirque !
— Il y a une petite différence : moi, je suis en liberté, déclara-t-il en lui adressant un coup d’œil malicieux.
— Votre vie est plutôt... aventureuse, n’est-ce pas ?
— Vraiment ? Me voyez-vous comme un don Juan, un séducteur décadent ?
— Oh non ! se défendit-elle, rouge de confusion. Je voulais parler de votre métier. Vous voyagez beaucoup. J’ai lu vos livres à l’université...
— Tiens, vous vous en souvenez à présent ?
— Il y a si longtemps...
— Dites tout de suite que je suis vieux !
Oh, comment se sortirait-elle de cette discussion embarrassante ?
— Je...
— J’ai trente-sept ans. Et vous ?
— Vingt-quatre, murmura-t-elle.
Ils étaient sortis de la ville et longeaient une avenue bordée d’arbres. Loin devant, dans la nuit, se détachait un arc lumineux.
— Le Jardin de Soliman, annonça Zoltan.