Sous les feux de l'Orient
Le patron du Jardin de Soliman vint…
4.
Le patron du Jardin de Soliman vint serrer la main de Zoltan, salua Rose et leur désigna une table à l’écart, sous une tonnelle. Ils traversèrent le patio où des dîneurs étaient déjà installés. La nuit était douce et parsemée d’étoiles. Un croissant de lune se reflétait dans l’eau d’une fontaine. L’air embaumait le jasmin et les mille parfums des bosquets en fleurs.
— Comme c’est joli ! s’exclama Rose, émerveillée.
— Ceci ne représente qu’une infime partie des charmes d’Istanbul, déclara Zoltan en souriant.
Les flammes d’un chandelier faisaient danser dans ses yeux des étincelles de diamant.
— Vous êtes belle, ma Rose, murmura-t-il. Cet endroit a été conçu pour vous. Une fleur parmi les fleurs... Il y a quelque chose d’oriental en vous... le parfum de l’ambre, de la myrrhe... Parlez-moi de vous, de votre famille.
— Je n’ai plus de parents, dit-elle d’une voix altérée.
— Je suis désolé, je n’aurais pas dû...
— J’avais quinze ans quand ils sont morts, poursuivit-elle, les yeux baissés. Un accident de voiture...
Soudain elle ressentait le besoin de se confier, de raconter cet horrible épisode, comme pour l’exorciser.
— Nous étions une famille heureuse, unie. Mon frère terminait ses études de médecine — il a huit ans de plus que moi — et c’est lui qui m’a annoncé que nous ne reverrions plus nos parents... un matin... à onze heures et quart...
Sa voix se brisa.
— J’ai quitté l’école et j’ai suivi Freddy.
Elle se tut, ses lèvres tremblaient légèrement.
— N’en dites pas plus, Rose. Je sais ce qu’on ressent devant un tel malheur. Mais... comment avez-vous vécu ensuite ?
— Mon frère était interne à l’hôpital. Nous avons loué un petit appartement. Nous ne voulions pas être séparés. Nous avons lutté ensemble.
— Vous devez être très liés.
— Cet... événement nous a rapprochés. Auparavant, la différence d’âge nous éloignait plutôt.
Elle eut un faible sourire.
— Ma vie n’a rien de bien palpitant, vous voyez.
— Où est votre frère, à présent ?
— Il travaille dans un hôpital, à Chicago. Il est très occupé.
— Il vous manque ?
— Un peu, oui.
La perspicacité de Zoltan la gênait. Il comprenait trop de choses, comme s’il la connaissait depuis des années. Elle s’adossa à sa chaise, s’écartant ainsi du halo de lumière.
— Mais je manque à tous mes devoirs ! s’exclama-t-il. Vous avez certainement grand-faim. Puis-je vous conseiller pour le menu ?
— Très volontiers.
Il appela aussitôt le serveur et commanda des huîtres et du champagne. Il parlait en turc, maniant cette langue avec beaucoup d’habileté. Rose l’observait en se demandant s’il se rendait compte de l’effet qu’il produisait sur elle. Savait-il à quel point elle se sentait mise à nu, devinée par son regard, ses paroles ? Et que pensait-il d’elle ? Pourquoi s’intéressait-il à son passé, à sa vie ?
— Mon histoire doit vous paraître assez banale, n’est-ce pas ? dit-elle quand ils se retrouvèrent seuls.
— Je ne vous ai pas encore entendue prononcer mon prénom, déclara-t-il doucement.
Il lui prit la main et la caressa lentement.
— Je m’appelle Zoltan. Dites-le, Rose... Zoltan...
Il l’ensorcelait, ses paroles avaient valeur de commandement.
— Zoltan, murmura-t-elle.
Un frisson la parcourut et elle ferma les yeux, s’exhortant à se ressaisir.
— Très bien, sourit-il.
Il traça du bout des doigts le contour de sa main.
— Pourquoi tremblez-vous ?
— J’ai froid, dit-elle en se dégageant vivement.
— Pourtant la nuit est douce.
Mon Dieu, pourquoi insistait-il ? Rose se sentait tomber dans le piège de douceur et de charme que lui tendait Zoltan. Elle avait prévu qu’il tenterait de la séduire, mais elle ne s’était pas attendue à réagir ainsi.
A son grand soulagement, le serveur apporta les huîtres et le champagne.
— J’espère que vous les aimez, dit Zoltan.
Il servit le champagne, puis prépara des tranches de pain de seigle beurré, laissa tomber deux gouttes de citron sur une huître et la tendit à la jeune femme.
C’était délicieux.
— Etes-vous toujours aussi galant avec les femmes ? demanda-t-elle avant de goûter au savoureux vin pétillant.
— Seulement avec celles qui le méritent et... savent l’apprécier, répondit-il, une lueur taquine dans le regard.
Il souriait, mais Rose ne parvint pas à lui rendre son sourire. Pourquoi acceptait-elle de cet homme ce que jamais elle n’aurait accepté de quiconque ? Ce qu’il disait ou faisait frôlait souvent l’insolence et pourtant elle restait là à l’écouter, lui parler... Pourquoi ?
— A tous les bandits, dit-elle en levant son verre.
— A tous les bandits... sans qui nous ne serions pas ensemble ce soir, ajouta-t-il.
— Dirigerez-vous les travaux à Eminonu ? s’enquit-elle, préférant amener la conversation sur un sujet moins dangereux.
— Malheureusement non. Au printemps, je serai à Cambridge et un chantier m’attend cet été dans le sud de l’Espagne. On m’a proposé de partir pour le Mexique afin de travailler sur des ruines aztèques, mais j’ai refusé ; j’ai décidé de prendre des vacances.
— Ne risquez-vous pas de vous ennuyer ?
— J’espère que non. D’ailleurs, je suis en train d’écrire un livre et cela m’occupera pendant un mois ou deux.
— De quoi traite-t-il ?
— Une étude passionnante et nouvelle pour moi : la civilisation étrusque.
— Le plus mystérieux des peuples, remarqua-t-elle en souriant.
— Oui. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir sur eux. Leur religion surtout comporte bien des points obscurs. On suppose qu’ils pratiquaient des sacrifices humains... un peuple cruel et fascinant.
— J’aimerais lire votre livre, bien qu’il ne présage rien de rassurant, tenta-t-elle de plaisanter.
— Je vous le montrerai avec plaisir.
Il plongea les yeux dans les siens.
— Dites-moi, Rose, qu’est-ce qui vous a amenée à l’archéologie ? Généralement, les jolies jeunes femmes ne sont pas attirées par des activités aussi sérieuses et aussi peu confortables.
— Eh bien, je suis l’exception à la règle : depuis l’âge de seize ans, je consacre mes vacances à des chantiers. Je ne peux imaginer ma vie sans l’archéologie.
Elle sourit, songeant à l’été qu’elle avait passé en Irlande. Elle se souvenait du bonheur qu’elle avait ressenti en mettant au jour sa première découverte... Cette joie, elle la retrouvait intacte, chaque fois qu’elle déterrait, touchait un des merveilleux vestiges du passé.
— Et puis j’ai quitté le collège et...
Subitement l’image de Barry s’imposa à elle.
— ... et me voilà, conclut-elle rapidement.
Zoltan l’observait avec attention.
— Vous possédez une qualité essentielle pour être une brillante archéologue : la passion.
— Je manque encore d’expérience, déclara-t-elle, gênée par l’intensité de son regard.
— Igdir était votre premier vrai chantier ?
— Oui.
— Pourquoi avoir choisi de commencer par une mission aussi difficile ?
— Selman Hristaki est très compétent, répondit-elle, de plus en plus mal à l’aise.
— Certes, mais ce n’est pas une raison suffisante. Les archéologues de talent ne manquent pas, et ils ne travaillent pas tous dans des régions aussi isolées. Recherchiez-vous la solitude ?
Rose ne put se dérober.
— En partie, oui, admit-elle à contrecœur.
— Un chagrin d’amour ?
— Ça ne vous regarde pas ! lança-t-elle avec une pointe d’agressivité.
— Je comprends, dit-il comme si elle avait répondu à sa question.
— J’avais besoin de réfléchir, poursuivit-elle, tentant ainsi de devancer sa curiosité et de mettre fin à cet interrogatoire. Cette explication vous suffit-elle ? J’aimerais que nous parlions d’autre chose.
— Si vous y tenez... mais je sais à présent pourquoi vous avez peur des hommes, remarqua-t-il en souriant.
— Je n’ai pas peur des hommes !
— Vraiment ?
Ses yeux brillaient d’une malice exaspérante.
— Je n’ai pas peur, répéta-t-elle. Et je vis très bien seule, je n’ai besoin de personne.
Une fois de plus, elle se trouvait sur la défensive. Zoltan la poussait dans ses derniers retranchements. Combien de temps encore parviendrait-elle à lui tenir tête?
— Ainsi, vous êtes insensible à l’amour ?
— Je n’ai pas dit cela, murmura-t-elle. Je dis seulement que...
Le sourire moqueur de Zoltan l’arrêta net.
— J’ai vécu une expérience malheureuse et je ne tiens pas à en parler, c’est tout.
Elle sentait sa colère monter. Il avait réussi à lui faire avouer ce qu’elle souhaitait cacher, oublier.
— Pourquoi m’avez-vous invitée ? demanda-t-elle d’un ton sec.
— Parce que vous êtes belle, dit-il doucement. Et puis, vous m’intriguez. Avouez que notre rencontre est peu banale... une jeune brebis perdue dans des montagnes sauvages...
— Ne vous moquez pas de moi !
Tout en la fixant, il remplit son verre de champagne et se pencha vers elle, puis, prenant un des lys rouges qui ornaient la table, il l’accrocha à son corsage. Lentement, il disposa les pétales en corolle, sans quitter la jeune femme du regard.
— Faisons une trêve, voulez-vous ?
Elle sentait le contact de ses doigts à travers la soie, et ce simple geste de galanterie ressemblait dangereusement à une caresse, douce, sensuelle. Une trêve ? Oh, non, il ne s’agissait pas de cela! Zoltan venait bel et bien de lui déclarer la guerre et d’abattre ses premières défenses !
— D’accord pour la trêve, acquiesça-t-elle en s’efforçant de dissimuler son trouble.
A cet instant, des musiciens entrèrent dans le patio et s’installèrent près de la fontaine. Les lumières s’éteignirent presque aussitôt, et la jeune femme sursauta.
— Qu’est-ce qui se passe ? murmura-t-elle.
— Ecoutez et regardez, dit simplement Zoltan.
Le Jardin de Soliman était silencieux à présent. Soudain le son d’un instrument à cordes s’éleva, d’abord à peine audible, puis de plus en plus intense. Peu à peu, le chant mélodieux d’une flûte accompagnée des élans sourds du tar emplit l’atmosphère. Le rythme était profond, régulier... Rose sentait son cœur battre à coups redoublés.
Mal à l’aise, elle regarda Zoltan. Il semblait envoûté, et Rose eut subitement conscience d’être elle aussi victime d’un sortilège. Une langueur insidieuse l’envahissait tandis que le sang dans ses veines suivait le tempo accéléré de cette mélodie ensorcelante. Les musiciens, penchés sur leurs instruments, s’en donnaient à cœur joie. Les sons tournaient, la musique s’emballait jusqu’à atteindre un crescendo insoutenable. Rose n’en pouvait plus, tout chavirait autour d’elle, elle aurait voulu s’enfuir... mais, soudain, la musique s’arrêta.
Jaillissant de nulle part, dans ce silence stupéfiant, un cercle lumineux apparut au centre du patio. Il révéla la silhouette d’une femme allongée sur le sol. Un murmure d’admiration s’échappa de l’assistance. La musique reprit doucement, lentement...
Le souffle court, Rose chercha de nouveau Zoltan dans la pénombre. Elle saisit la main qu’il lui tendait, quelque peu rassurée...
La silhouette alanguie se mit en mouvement avec une grâce indicible. Elle semblait naître de la terre, telle une fleur sauvage. La femme était presque nue. Son corps généreux évoluait avec une maîtrise incomparable. Son visage sensuel, ses lèvres pleines étirées en un sourire étrange, ses yeux noirs sous les paupières lourdes, incarnaient le mystérieux appel de l’Orient, secret... voluptueux.
Rose croyait rêver, perdue dans un monde où elle ne reconnaissait rien. Elle n’avait conscience que d’une chose : sa main était blottie dans celle de Zoltan et il la caressait lentement.
La danseuse était tout à son art maintenant. Son corps épanoui ondulait, décrivant des courbes invraisemblables. Chaque geste, chacun de ses regards de braise étaient une promesse de délices vertigineuse. Comme la musique allait de plus en plus vite, elle s’abandonna totalement. Les yeux clos, le ventre frémissant, elle tendait les bras comme dans une étreinte.
Rose en fut horrifiée. Ce déchaînement de passion lui semblait indécent, et pourtant elle ne pouvait quitter des yeux ce spectacle fascinant. Elle aurait voulu... non, elle ne savait pas ce qu’elle voulait. Elle s’accrocha désespérément à la main de Zoltan, comme si cette vague de passion risquait de l’emporter. Subjuguée, elle vit la danseuse s’approcher de leur table. La femme s’arrêta un instant devant Zoltan. Ses hanches et sa taille tournaient en une invitation lente. Elle était si près que Rose sentait son parfum lourd, entêtant... Et tout d’un coup, ce fut fini.
Les arabesques folles de ce corps envoûtant, la musique hypnotique, tout cela s’était évanoui. Les lumières revinrent, un tonnerre d’applaudissements retentit. Puis les conversations reprirent, on entendit de nouveau le bruit de la fontaine...
Dans un état second, Rose s’adossa à sa chaise et poussa un profond soupir sans se rendre compte que Zoltan n’avait pas lâché sa main.
— Rose ? dit-il en lui effleurant la joue. Vous sentez-vous bien ?
— Oui, je suis un peu lasse...
Que lui arrivait-il ? Jamais elle n’avait ressenti cela. La Turquie, l’atmosphère particulière de cet endroit, la présence de Zoltan, tout ressemblait à de la magie. Rose était sous le charme, comme sous l’emprise d’un vin fort ou d’une mystérieuse drogue...
— J’ai peut-être eu tort de vous inviter ici, déclara doucement Zoltan. Buvez, cela vous fera du bien.
Il lui tendit son verre de champagne et elle en but une gorgée. On leur servit des chiche-kebabs et du riz pilaf, mais la jeune femme ne goûta pas la saveur de ces mets délicieux : elle était absente, encore sous le choc de ce qu’elle venait de voir.
— La danse de Saraï vous a-t-elle plu ? demanda son compagnon.
Avait-il compris la raison de son trouble ?
— Pas vraiment. C’est un peu trop démonstratif à mon goût.
— Vous êtes à ce point choquée ?
— Je pense qu’aucune femme ne devrait se montrer ainsi, comme un objet de... de désir, avoua-t-elle en affrontant le regard impassible de Zoltan.
— Vous croyez que c’était le but de Saraï ?
— Il y a un certain art dans sa... performance, admit-elle. Mais à notre époque, les femmes ont acquis le droit au respect, à la dignité. La danse de Saraï était...
— Indécente, compléta-t-il calmement.
Rose devint rouge de confusion et se remit à manger en silence.
— La danse de Saraï peut vous sembler indécente, mais exprime en réalité la sensualité qui existe en chacun de nous.
— C’est dégoûtant ! s’exclama Rose, révoltée. Cette femme s’exhibait comme si...
Elle s’interrompit brusquement.
— Comme si ?
Elle le fusilla du regard, mais garda le silence.
— Comme si elle faisait l’amour ? insista-t-il.
— Oui.
— Toutes les danses ne sont-elles pas l’évocation poétique de l’acte d’amour, ma chère Rose ?
— Mais dans ce cas précis, Saraï représentait la femme asservie au désir de l’homme. L’homme et la femme ne sont-ils pas égaux ?
— Pas toujours. L’homme, dans ce domaine, doit être indiscutablement le maître.
— Ce que vous dites est dégradant, humiliant ! cria-t-elle presque, hors d’elle.
— L’amour n’a rien de dégradant, Rose. La danse de Saraï n’exprimait pas la servitude, mais la joie d’une femme qui est aimée... vraiment aimée d’un homme.
— Pourtant, cet amour la rend dépendante, rétorqua-t-elle en détournant son regard pour dissimuler le trouble que ces paroles suscitaient en elle.
— Oui. La plus douce des dépendances... l’amour est vital, essentiel. Je crois que lui seul compte vraiment dans une vie humaine.
— Je ne suis pas d’accord. Je pense qu’il existe des choses beaucoup plus importantes, monsieur Stendhal.
— Quoi, par exemple ?
— Une vocation professionnelle, l’art, la peinture, la musique.
— Tout cela n’est rien comparé à l’amour. Les plus grands de ce monde donneraient tout pour obtenir l’amour.
Sans lui, aucune œuvre artistique n’est possible, il est l’essence même de la vie.
— Ce n’est qu’un mot, un mot inventé par l’homme pour piéger la femme et la réduire à sa merci en exigeant tout d’elle!
La voix de Rose était froide, et l’amertume se lisait dans son regard.
— Qu’exigerait-il, d’après vous ? demanda doucement Zoltan.
— Son corps pour le satisfaire, son adoration pour le flatter, sa soumission pour préserver son confort et finalement, termina-t-elle dans un souffle, sa souffrance pour assouvir sa cruauté.
— Celui qui vous a blessée ne vous a rien épargné...
Il y avait de la compassion dans ses yeux gris, et la jeune femme détourna la tête. Elle ne voulait surtout pas de sa pitié.
— Personne ne me blessera plus jamais, articula-t-elle à voix basse.
— Vous refusez d’accorder votre confiance à un autre homme, mais parviendrez-vous à vivre sans amour ?
— Je ne me pose pas ce genre de question.
Levant les yeux vers lui, elle s’aperçut qu’il souriait, d’un sourire gentiment amusé.
— Je ne compte pas vivre sans amour, reprit-elle, mais je choisirai de le vivre comme je l’entends.
Cette fois, Zoltan éclata de rire.
— Qu’y a-t-il de tellement comique ?
— Je me demande quelles conditions vous poserez à votre prochain fiancé, voilà tout.
Il s’adossa à sa chaise comme pour mieux examiner la jeune femme. Ses yeux brillaient, et Rose songea qu’il y avait quelque chose de diabolique dans le comportement de cet homme. Curieusement, elle le trouva terriblement séduisant à cet instant. « Méfie-toi, se dit-elle, tu es en train de tomber dans le piège. »
— Je tiens à préserver ma liberté, dit-elle en guise de réponse.
— Ah ! La fameuse indépendance de la femme européenne ! Ici, en Turquie, ces notions n’existent pas.
— Les Turcs vivent comme au Moyen Age : leur épouse est leur esclave, elle n’a aucun droit...
— L’amour est un partage, Rose. On ne peut pas aimer quelqu’un si on ne consent pas à lui faire confiance, à abandonner un peu de soi. La liberté dont vous parlez n’est en fait que stérilité, méfiance, solitude. Un jour peut-être comprendrez-vous cela, Rose...
— Je pense que...
Il leva la main en signe d’apaisement et lui adressa son sourire le plus charmeur.
— Ne le dites surtout pas. D’ailleurs, il y a quelqu’un id qui en sait beaucoup plus que nous sur ce sujet.
Rose se retourna et vit une femme vêtue d’une élégante robe noire s’approcher de leur table. Ses cheveux sombres étaient rassemblés en un superbe chignon. Elle avançait avec une grâce féline, et son visage avait une expression énigmatique que Rose n’eut pas de mal à reconnaître. Elle sursauta presque, mais dut se ressaisir : Zoltan faisait déjà les présentations.
— Rose, je vous présente Saraï Murât. Saraï, voilà Rose Johnson, une amie anglaise...
Saraï serra la main de Rose et embrassa Zoltan sur les joues.
— Enchantée, mademoiselle Johnson. Zoltan ! Je suis si heureuse de te revoir !
Sa voix était chaude, sensuelle.
— Enchantée, dit brièvement Rose.
— Te joindras-tu à nous pour le café ? proposa Zoltan en ignorant délibérément le regard de reproche que lui lançait sa compagne.
— Volontiers.
Elle sourit tandis qu’il lui présentait poliment une chaise, puis ses yeux de velours noir se posèrent sur Rose.
— Avez-vous apprédé le spectacle, mademoiselle Johnson ?
— Beaucoup, affirma la jeune femme sur un ton qui suggérait le contraire.
Mais Saraï fit mine de ne rien remarquer.
— J’en suis heureuse, dit-elle simplement. Les musiciens étaient bons, ce soir.
— Oui, acquiesça Zoltan. J’étais en train d’expliquer à Rose que nulle part ailleurs elle n’entendrait une musique aussi authentique, ni ne verrait une danseuse aussi belle.
— Oh, tu seras toujours aussi galant, Zoltan, le gronda-t-elle gentiment. J’ai toujours du mal à me souvenir que tu es à moitié français. Il est impossible, n’est-ce pas, mademoiselle ?
— Impossible, oui, approuva-t-elle sèchement.
— Ma mère et ma grand-mère étaient danseuses, expliqua Saraï en acceptant le verre de brandy que lui tendait un serveur. Vous voyez, c’est un art qui se lègue de génération en génération.
Elle sourit à Rose. Sa beauté était vraiment irrésistible !
— Et vous, mademoiselle, quel est votre métier ?
— Je suis archéologue. Mais je débute à peine.
— Zoltan et vous avez donc beaucoup de choses en commun ?
— Oui, admit-elle à contrecœur.
Elle n’en dit pas plus, bien décidée à ne pas faire les frais de la conversation. En regardant autour d’elle, elle s’aperçut très vite que leur table était l’objet d’une curiosité non dissimulée de la part des dîneurs. Saraï semblait subjuguer tous les hommes et l’envie se lisait dans les yeux des femmes. Rose songea avec dépit qu’elle devait paraître bien insignifiante à côté de cette beauté orientale si par-laite, si voluptueuse.
— Ma jeune collègue est une fervente adepte de l’indépendance féminine, nota Zoltan sur un ton légèrement moqueur. Elle refuse de se laisser emprisonner dans une relation sentimentale.
— C’est compréhensible, déclara Saraï d’un air grave. Seuls les fous désirent être amoureux.
Elle mima une expression pathétique avant d’ajouter :
— Les blessures du cœur, les passions, la jalousie, les tempêtes de l’amour... par Allah, seule une nature comme la mienne peut supporter tout cela !
— Vraiment ? la taquina Zoltan.
— Bon, je te l’accorde. Disons que je suis la deuxième à franchir la ligne d’arrivée... après toi.
— Tu es incorrigible ! s’exclama-t-il en éclatant de rire. Comment va ce danseur iranien dont tu étais tellement folle la dernière fois ?
— Il m’a trahie, soupira-t-elle. Il rêve entre d’autres bras. Ne faites jamais confiance à un danseur iranien, mademoiselle, dit-elle en tournant vers Rose ses yeux pleins d’une mélancolie un peu trop appuyée pour être sincère. Ah, quel dommage, il avait un corps d’athlète et le visage d’un Adonis.
Rose buvait son brandy en silence, l’air absent.
— Je ne peux pas croire que tu ne lui as pas trouvé un remplaçant ! s’exclama Zoltan.
— Je ne t’en ai pas encore parlé ? répliqua-t-elle avec malice.
— Non. Mais laisse-moi deviner. Un Grec ? Un milliardaire français ?
— Tu n’y es pas. C’est un comte, murmura-t-elle d’un ton mystérieux. Un comte belge. Et il est très riche ! Pas aussi jeune que l’iranien, ni aussi beau...
— Saraï ! la réprimanda gentiment Zoltan.
— Bon. Disons qu’il a le charme de la maturité, qui lui est tout particulier, conclut-elle en se retenant visiblement de rire.
Tout en parlant, elle effleura distraitement le magnifique collier de perles autour de son cou, attirant ainsi l’attention de ses hôtes sur ce bijou précieux. Elle leur lança un regard tellement comique que l’éclat de rire fut général.
— Ces perles sont superbes, remarqua Zoltan en se penchant pour mieux les examiner. Ce comte doit être follement amoureux de toi.
— C’est ce que je pense aussi. Et quand on parle du loup... Je dois vous laisser, mes amis.
Rose jeta un coup d’œil en direction du patio et aperçut un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu très élégamment. Il semblait hésiter et ses yeux étaient fixés avec admiration sur Saraï.
Avec une grâce exquise, la danseuse se leva de table.
— J’espère que nous nous reverrons, mademoiselle Johnson, dit-elle en souriant. Et méfiez-vous de ce Hongrois charmeur qui vous accompagne !
Elle se pencha pour embrasser Zoltan et lui chuchota à l’oreille :
— Au revoir, mon ange gardien.
Puis elle alla rejoindre son amant qui ne cherchait pas à dissimuler son adoration...
Zoltan observa la scène avec une expression à la fois ravie et attendrie.
— Parfois, je pense que Saraï a découvert le secret de l’éternelle jeunesse, dit-il en secouant la tête.
— Pourquoi vous a-t-elle appelé mon « ange gardien » ? demanda Rose, intriguée.
— Oh, c’est une complicité entre elle et moi. Un jour, je me suis occupé d’elle alors qu’elle était malade.
Visiblement, il ne souhaitait pas en dire plus.
— Parlez-moi de Saraï, insista Rose. Quand vous êtes-vous occupé d’elle ? Cette maladie était-elle grave ?
— Vous croyez que Saraï et moi avons eu une aventure ensemble, n’est-ce pas ?
— Elle est très séduisante, déclara-t-elle avec franchise. De quoi souffrait-elle ?
— Eh bien, malgré les apparences, la vie de Saraï n’a pas toujours été très gaie. Il y a trois ans, elle est même passée par une grave dépression nerveuse. Elle buvait énormément, perdant le contrôle de ses actes et faisait tout pour se détruire. Un homme était à l’origine de son désespoir. Saraï se trouvait au bord du suicide quand elle est venue me voir et m’a demandé de l’héberger pour quelque temps.
— Et vous avez accepté ?
— Elle avait besoin d’aide, et n’en trouvait nulle part. Je lui ai donné une chambre, je l’ai mise au lit, lui ai donné à manger et lui ai apporté la tendresse et la compréhension dont elle manquait tant.
— Ce n’est pas facile de s’occuper d’une personne dépressive, déclara Rose, pensive. Mon frère est médecin, et il m’a souvent parlé des difficultés qu’il rencontrait dans ce genre de cas. Je comprends à présent pourquoi Saraï vous regardait de cette manière.
— Comment me regardait-elle ?
— Elle vous dévorait des yeux !
Elle hésita un instant avant de poursuivre :
— Avez-vous eu... une aventure avec elle ?
— Votre question est très indiscrète, mademoiselle Johnson, remarqua-t-il en faisant mine d’être choqué.
Mais son regard brillait d’une lueur d’amusement et de tendresse.
— Non, il n’y a rien eu entre nous. Je l’ai accueillie pour l’aider, pas pour la séduire.
— Mais ensuite ? Après tout, Saraï est une très belle femme, et vous auriez pu être tenté...
— La tentation et le désir sont des choses bien différentes, Rose. Saraï et moi nous sommes connus ici même, il y a quelques années de cela. Notre entente a été presque immédiate et s’est ensuite transformée en une amitié solide. Il serait dommage de laisser l’attirance physique prendre le pas sur cette amitié.
— Vous admettez donc qu’il existe une attirance physique entre vous, dit aussitôt Rose.
— C’est inévitable entre un homme et une femme. Mais il y a un pas à franchir pour que l’attirance se transforme en désir et que ce désir devienne passion. Ce pas, nous ne l’avons pas franchi. Si vous aviez vu Saraï à l’époque où elle est venue chez moi, vous ne me poseriez pas ce genre de question. Elle était l’ombre d’elle-même, et le seul sentiment qu’elle inspirait était la pitié, l’envie de la protéger, de la sauver de cet enfer.
— Et vous y êtes arrivé. Cela relève du miracle !
— C’est vrai, acquiesça-t-il gravement.
Il la contempla un instant, l’air absent, comme perdu dans ses souvenirs, puis brusquement, il sourit.
— Oui, chaque fois que je vois Saraï danser ou que je l’entends rire, je me dis qu’un miracle s’est produit. Elle n’a plus peur... vous avez dû vous en rendre compte !
II éclata de rire, et Rose s’étonna une fois de plus de ce brusque changement d’expression.
— Un peu de brandy ? proposa-t-il.
— Non, merci. J’en ai déjà assez bu, décida-t-elle avec sagesse.
Elle devait se méfier du pouvoir que Zoltan exerçait sur elle. Elle ne se lassait pas de l’écouter, de le découvrir peu à peu. Et ce qu’elle découvrait lui plaisait terriblement. Zoltan était différent de tous les hommes qu’elle avait rencontrés. Toujours surprenant et fascinant, il venait de lui dévoiler une qualité rare chez un homme séduisant : la tendresse. Cette dernière révélation était certainement la plus dangereuse. Un danger contre lequel il était bien difficile de se protéger...
« Sauve-toi, Rose », lui murmura une petite voix. Rentre chez toi et oublie cet homme. »
— Il est tard. Je vais retourner à mon hôtel...
— Tard ? s’étonna Zoltan.
Son regard gris brillait irrésistiblement.
— La nuit commence à peine. Mais si vous le désirez, nous pouvons quitter cet endroit.
— Nous ne rentrons pas ? s’inquiéta-t-elle d’une voix faible.
Il eut un sourire plein de promesses.
— Non, Rose, la nuit nous attend.
5.
Le quai était sombre et silencieux quand Rose monta à bord du yacht.
— Mais... où m’emmenez-vous ? demanda-t-elle une nouvelle fois. Ce bateau vous appartient ?
— Cela vous étonne ?
Ils avaient quitté Le Jardin de Soliman, dépassé le Bosphore et atteint les quais sans que Zoltan consente à donner la moindre indication sur leur destination. Tout le long du parcours, il avait gardé un silence mystérieux. Rose ne parvenait pas à croire qu’ils allaient naviguer à cette heure avancée de la nuit. C’était de la folie! Mais quand elle entendit le bruit du moteur et vit la berge s’éloigner peu à peu, son cœur se mit à battre à coups redoublés.
— Où allons-nous ? répéta-t-elle en désespoir de cause.
— Prendre un bain, répliqua-t-il simplement.
Il se dirigea vers la cabine de pilotage en ajoutant :
— Le Bosphore n’est pas assez propre pour s’y baigner, alors nous allons sur la mer Noire, près d’Irva.
— Je ne vous crois pas !
— Ce n’est pas très loin, expliqua-t-il tranquillement, nous y serons dans une demi-heure environ.
L’espace de quelques secondes, elle demeura immobile, en se demandant si elle rêvait.
— Vous ne manquez pas d’audace, Zoltan ! s’exclama-t-elle. Je ne veux pas aller à Irva ! Ramenez-moi à terre !
— Pourquoi refusez-vous quelque chose avant même de savoir si vous l’apprécierez ou non ? Détendez-vous. Ce que je vous propose n’est pas si terrible.
Son calme était exaspérant !
— Je ne veux pas y aller ! répéta-t-elle avec force.
Elle sentait la panique monter en elle et était incapable de la contrôler.
— Cette situation est intolérable ! Vous vous imaginez vraiment être le maître...
— Souhaitez-vous réellement retourner à Istanbul ? l’interrompit-il en la scrutant comme s’il voulait mesurer le degré de ses émotions.
— Je souhaite au moins que vous me demandiez mon avis, déclara-t-elle avec amertume. Je ne suis pas une esclave que l’on emmène contre son gré.
— Je pensais vous faire une agréable surprise.
— Etre en votre compagnie n’est qu’un enchaînement de surprises, rétorqua-t-elle froidement.
Quel malin plaisir prenait-il à provoquer en elle ce stupide affolement ?
— Etes-vous satisfait ? Votre « surprise » a-t-elle produit l’effet désiré sur votre proie ? lança-t-elle d’un air de défi.
— Je ne suis pas aussi cruel que vous semblez le croire. Il ne s’agit pas d’un traquenard, mais d’une simple promenade en bateau.
— Vous mentez, s’obstina-t-elle. Et vous ne songez qu’à dominer !
— Très bien, dit-il en haussant les épaules, réfléchissez et donnez-moi vos ordres : continuer ou rentrer.
Rose s’assit et garda le silence. Ses nerfs étaient tendus à l’extrême.
Si elle disait oui maintenant, cela représenterait une abdication pure et simple. En l’espace de quelques heures, Zoltan avait réussi à la troubler à un point qu’elle n’aurait jamais cru possible. Devant lui, elle perdait toute maîtrise d’elle-même. Zoltan la bouleversait. Il la galvanisait et la paralysait à la fois. Ce qu’elle ressentait était dangereusement proche de l’amour...
Un frisson la parcourut, et elle eut l’impression de se réveiller brutalement d’un rêve. Avait-elle envie d’aller plus loin dans cette aventure insensée ? « Oui, c’est ce que tu désires le plus au monde, s’avoua-t-elle. Mais peux-tu courir le risque d’être blessée une fois de plus ? Souviens-toi de Barry... »
— Vous pensez encore à votre ex-fiancé ?
La voix de Zoltan résonna comme si elle sortait de sa propre conscience.
— Dites-moi, Rose. L’aimez-vous toujours ?
Il la regardait tranquillement.
— Bien sûr que non ! se défendit-elle.
Ces simples mots lui firent mal. C’était la première fois qu’elle rejetait Barry, du moins à haute voix.
— Alors pourquoi vous torturer ainsi avec son souvenir ? Pourquoi entretenir votre souffrance ?
— Je ne sais pas, avoua-t-elle, vaincue.
— Vous êtes tellement occupée à vous apitoyer sur votre sort que vous n’êtes même plus capable d’analyser vos sentiments. Vous demandez qu’on vous laisse tranquille, mais c’est pour mieux vous punir.
— J’ai réfléchi, je veux rentrer. Tout de suite, dit-elle fermement.
— Vous êtes incorrigible, murmura-t-il en lui caressant la joue. Vous semblez si vulnérable quand vous vous mettez en colère. Mais vous ne l’êtes pas réellement ? Pas contre moi, n’est-ce pas ? Vous êtes furieuse contre vous-même parce que la tragédie que vous avez vécue vient de s’achever.
— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle, méfiante.
— Le souvenir de votre fiancé s’est estompé. Il y a longtemps déjà que vous ne souffrez plus vraiment. Ce n’est plus qu’un fantôme. Il suffit que vous souffliez dessus pour qu’il disparaisse, et vous le savez.
Rose regarda l’eau qui brillait sous la lune et se mura dans un silence obstiné. Les minutes passèrent, puis lentement, un sourire, comme un faible acquiescement, se dessina sur ses lèvres.
— Vous marquez un point, murmura-t-elle. Mais cela ne signifie pas que je consens à vous accompagner en pleine mer.
— Je crois tout le contraire, souffla-t-il en se penchant pour lui poser un baiser sur le front.
Les lèvres douces, chaudes, laissèrent une marque brûlante sur sa peau. Une langueur étrange l’envahit. Elle ne protesta pas quand Zoltan s’activa aux commandes et mit le cap vers le large. Il avait raison, comme toujours. Elle n’aimait plus Barry. A présent, elle devait s’ouvrir au bonheur...
Elle sourit intérieurement et sentit, sans le voir, que Zoltan lui aussi souriait.
— Ça va mieux ? demanda-t-il.
— Oui, acquiesça-t-elle, heureuse de pouvoir répondre tout simplement « oui ».
— Bien. A présent, rien ne s’oppose à ce que nous fassions connaissance ?
— J’ai réfléchi, et finalement j’accepte de vous accompagner, dit-elle d’un ton faussement sérieux.
— Quelle audace ! s’exclama-t-il, tendrement moqueur.
— Je me tiendrai sur mes gardes, soyez-en sûr !
Ils atteignirent la mer Noire. Le spectacle était magnifique. Au loin, on apercevait la côte. Il n’y avait aucune lumière, mais la lueur de la lune suffisait à éclairer les rivages argentés...
— Sommes-nous encore loin ? demanda Rose.
— Nous arrivons. Regardez.
Elle rejoignit Zoltan à l’avant du bateau et, ensemble, ils regardèrent la côte s’approcher. Entre deux bras de terre, lovée comme un joyau dans un écrin, une petite baie apparut. Quand ils y pénétrèrent, Rose ne put retenir un soupir de bonheur. Sur la plage se trouvait une maison entourée de palmiers, une de ces maisons dont on rêve et que l’on ne rencontre jamais. Tout était si beau, si paisible... un vrai paradis !
— Je viens souvent ici en automne, expliqua Zoltan.
— C’est merveilleux.
Le yacht glissait lentement vers le rivage sur une mer lisse et parsemée du reflet des étoiles, comme par des milliers de facettes de diamant.
A quelques mètres du bord, Zoltan jeta l’ancre. Seuls le murmure des flots, le chant de la brise effleurant les feuilles des palmiers, troublaient la douceur de la nuit.
— Regrettez-vous de m’avoir suivi ? s’enquit Zoltan en souriant.
— Non, mais cela ne change rien à mon opinion sur vous et sur vos méthodes.
— Un bain saurait-il calmer votre colère ? proposa-t-il, feignant d’être désolé.
— Je ne sais pas, mais on peut essayer...
Elle s’interrompit brusquement.
— Mais... je n’ai pas de maillot de bain.
— Est-ce vraiment un problème ? Nous sommes seuls, et il fait nuit...
— Mais vous, vous êtes là, et la lune est très claire ! s’exclama-t-elle, choquée de son audace.
— Ce n’est pas la première fois que je verrai un corps de femme, lui fit-il remarquer en souriant.
— Là n’est pas la question ! Il n’est pas question que je me baigne nue !
— Oh, Rose, vous êtes terriblement vieux jeu ! Avez-vous à ce point peur de la vie ?
— Comment ! lança-t-elle, furieuse.
Zoltan se rendit compte de sa gêne et reprit d’un ton plus doux :
— Ce sera comme vous voudrez, Rose, mais si vous comptez vous baigner tout habillée, il faudra bien faire sécher vos vêtements ensuite !
Tout en parlant, il avait ôté sa veste. Rose se détourna et s’éloigna. A cet instant, elle se haïssait, haïssait ses propres réactions. Oui, elle avait peur de la vie, peur des hommes... Si seulement Zoltan savait à quel point il l’attirait ! Mais elle ne pouvait accepter cette attirance, elle avait encore besoin de se défendre, de se protéger. Elle était trop jeune, trop inexpérimentée pour vivre à la manière de Zoltan ou de Saraï.
Soudain elle devina la présence de Zoltan derrière elle. Il posa les mains sur ses épaules d’un geste doux, rassurant.
— Que se passe-t-il de si douloureux dans cette petite tête ? murmura-t-il gentiment.
La jeune femme se raidit.
— Etre avec vous, commença-t-elle d’une voix brisée, est au-dessus de mes forces. Je ne sais pas où je suis, ni où je vais. La seule chose dont je sois sûre, c’est que tôt ou tard je serai perdante.
— Rose...
Lentement, il l’obligea à se retourner. Il était torse nu.
— Il ne s’agit pas d’une guerre. Il suffit d’avoir confiance et d’accepter de vivre. La vie n’est pas faite pour les gens faibles, et l’amour non plus. Vos rêves d’indépendance ne sont que l’expression de vos peurs : ils partent de rien et n’arriveront jamais à rien.». Si un jour un homme vous permet d’entretenir ce genre de rêves dites-vous bien que jamais il ne sera capable de vous aimer comme une femme doit être aimée.
— Taisez-vous !
— Juste un mot encore, insista-t-il. Vous vous imaginez être de glace, mais vous êtes faite de chair et de sang. Un jour, il vous faudra accepter la féminité qui est en vous...
Lentement, il inclina la tête vers elle et prit ses lèvres.
Quand il la lâcha, Rose, stupéfaite, resta immobile. Il s’éloigna et entreprit de se déshabiller entièrement. Encore sous le choc de ce baiser inattendu, elle n’avait plus conscience de rien honnis de la présence magnétique, envoûtante de Zoltan. Elle ne pouvait détacher le regard de son corps superbe. Il ressemblait à un dieu de la mer, fier, puissant, admirablement sculpté.
— Vous venez ? lança-t-il.
Elle perçut une pointe d’ironie dans sa voix. Elle avait dû lui paraître stupide à l’observer ainsi, comme une gamine qui n’a jamais vu d'homme de sa vie !
Elle détourna les yeux et entendit le claquement de l’eau quand il plongea. Elle regarda de nouveau dans sa direction et l’aperçut, déjà loin du bateau, nageant avec souplesse et assurance.
Après une seconde d’hésitation, elle se décida. Elle ôta ses sandales, fit glisser sa robe et enleva ses sous-vêtements. La brise sur sa peau la fit frissonner. Elle noua tant bien que mal sa longue chevelure en un chignon de fortune et s’avança lentement jusqu’au bord du yacht.
Prudemment, elle toucha l’eau du bout du pied et le retira vivement : l’eau était plus froide qu’elle ne l’avait imaginé. Réprimant les frissons qui l’assaillaient, elle s’immergea peu à peu et, le premier choc passé, ce fut délicieux. Elle nagea, heureuse de sentir qu’elle se détendait progressivement.
— Zoltan !
Elle le chercha des yeux et finit par le repérer, qui nageait dans sa direction.
— Elle est bonne ! lança-t-il en souriant.
— Très !
Sans même s’en apercevoir, elle alla à sa rencontre, souriante elle aussi. Les cheveux de Zoltan, rejetés en arrière, dégageaient les lignes nettes de son visage.
— Vous êtes belle, Rose, murmura-t-il d’une voix chaude.
Il lui caressa la joue et soudain, comme si un courant profond, invisible, les poussait l’un vers l’autre, Rose se retrouva dans ses bras.
— Rose, douce Rose, souffla-t-il en l’enlaçant plus étroitement. Comme ce nom vous va bien...
Elle ferma les yeux tandis que la bouche de Zoltan lui effleurait la joue, la tempe... les lèvres, en une caresse si subtile qu’elle ferma les paupières pour mieux la goûter.
Rose eut soudain le sentiment tout à la fois exaltant et inquiétant de découvrir un monde nouveau... Au prix d’un grand effort, elle s’écarta et dit d’un ton qui se voulait détaché :
— Vous êtes passé maître en matière de galanterie, monsieur Stendhal.
La remarque sonnait faux et elle le savait. Zoltan la .regarda, d’un regard amusé où brillait une lueur qui lui donna presque le vertige, mais heureusement, il ne fit aucune réflexion et desserra son étreinte.
— Avez-vous amené beaucoup de femmes ici pour les séduire ? ne put-elle s’empêcher de lui demander.
— Je n’ai pas fait vœu de chasteté, Rose, répondit-il d’un ton railleur. J’aime les femmes.
— Et les femmes vous aiment, remarqua-t-elle avec amertume.
— Vraiment ? Et vous ?
Rose regretta d’avoir posé des questions aussi personnelles.
— Une fois de plus, répondit-elle prudemment, vous essayez de tourner la situation à votre avantage.
D’un mouvement rapide et souple, il se rapprocha d’elle et ils se retrouvèrent face à face.
— Vous ne vous en tirerez pas aussi facilement, Rose. Vous avez abordé le sujet, maintenant, il faut aller jusqu’au bout. Pourquoi vous intéressez-vous tant au nombre de mes conquêtes ?
— Simple curiosité, mentit-elle en essayant d’affronter son regard.
Mais elle ne put soutenir l’éclat de ses yeux gris et baissa la tête.
— Vous me voyez vraiment comme un monstre traquant les femmes et les obligeant à se plier à mes désirs ?
— Je n’ai pas dit cela, commença-t-elle pour se laisser le temps de réfléchir. Je... je pense que nombre de femmes doivent être sensibles à votre personnalité et à votre charme...
Il s’approcha encore plus près et lui souleva le menton, la forçant à le regarder. Ses yeux la transpercèrent comme une flamme brûlante, dévastatrice. Elle avait l’impression qu’il lisait en elle, découvrant ses plus intimes secrets, la dépouillant de son âme.
— Et vous, vous damneriez un ange, murmura-t-il. Vous êtes belle, Rose, aussi pure que l’aube naissante...
Elle sentit la main glisser le long de son dos, de sa taille, et les battements de son cœur s’accélérèrent.
— Vos yeux sont de velours, votre peau est aussi douce que de la soie... Je vous désire, Rose...
Il captura sa bouche en un baiser lent et profond. Rose, protégeant ses dernières défenses, demeura d’abord immobile, passive. Et puis, une étincelle brûlante de désir jaillit tout au fond d’elle-même, grandit, la consuma. Avant même de s’en apercevoir, elle lui rendit son baiser et noua ses bras autour du cou de Zoltan.
Effrayée par ses propres sensations, elle tenta faiblement de se dégager.
— Non, implora-t-elle.
Mais Zoltan refusa de l’entendre, et son étreinte se fit impérieuse, presque violente.
Progressivement, le baiser de Zoltan se transforma ; d’agressif il devint doux et persuasif. Ses mains glissèrent de sa taille à ses reins tandis que sa bouche effleurait la sienne, glissait sur sa joue, au creux du cou... Elle l’appela dans un murmure et ne reconnut pas sa propre voix. Elle se sentait légère, émerveillée, fluide... Zoltan la retenait toujours, mais elle ne songeait plus à s’échapper... Elle ne voulait plus résister. La capitulation était trop douce, elle voulait à présent prolonger ce moment à l’infini, laisser se dérouler la spirale du désir, s’abandonner tout entière à la découverte...
Perdue dans son rêve, elle entendit Zoltan pousser un soupir étouffé. Il s’écarta légèrement et un grand froid la saisit. Elle battit des paupières, leva les yeux vers lui, encore grisée de plaisir... puis brusquement, elle revint à la réalité.
Ils avaient dérivé et se trouvaient presque sur la plage. Pour Rose, le choc fut brutal, déchirant. Qu’avait-elle fait ? Comment avait-elle pu ? Elle se mit à trembler, comme sous l’emprise d’une violente fièvre.
— Mon Dieu, Rose, que se passe-t-il ? s’inquiéta Zoltan.
— J’ai froid, dit-elle faiblement.
— Venez. Il y a du raki à la maison et nous pourrons faire du feu.
— Et nos vêtements...? protesta-t-elle encore.
— Ne vous inquiétez pas, vous trouverez tout ce qu’il faut à l’intérieur, la rassura-t-il en souriant.
Le contact du sable et la douceur de l’air la réconfortèrent. Zoltan marchait à côté d’elle et elle ne put s’empêcher de l’observer à la dérobée. Il était superbe sous les rayons de lune, d’une beauté sauvage, indomptée.
Il surprit son regard et sourit d’un air taquin.
— Vous apprenez vite. Il y a une heure à peine, vous n’auriez pas osé me détailler ainsi.
Tout en parlant, il parcourait des yeux le corps nu de la jeune femme.
— J’étais loin de la vérité en disant que vous êtes belle, Rose, reprit-il d’une voix pleine d’admiration. Votre charme dépasse tout ce que j’avais pu imaginer. Et vous êtes ravissante quand vous rougissez...
— Vous me trouvez ridicule, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
Il lui offrit sa main pour l’aider à gravir les marches du perron.
— Rose, vous me choquez ! s’exclama-t-il en riant. Non, je vous trouve... délicieusement naïve !
Un peu plus tard, Rose sortait de la luxueuse salle de bains, les cheveux coiffés, et enveloppée dans un peignoir en éponge trois fois trop grand pour elle. Elle se dirigea vers le salon et découvrit la pièce avec émerveillement. Le sol en marbre était recouvert de tapis somptueux. Quelques meubles anciens — des splendeurs ! — ajoutaient à l’impression de luxueuse sobriété qui se dégageait de la maison.
Zoltan n’avait pas allumé les lampes, mais la clarté de la lune et la lueur du feu dispensaient une lumière douce, dorée, propice à la détente.
Rose s’installa dans un fauteuil, près de l’âtre, et pendant que Zoltan posait le pare-feu devant l’âtre, elle jeta un coup d’œil vers les baies vitrées. Au loin, elle apercevait le yacht se détachant comme un îlot blanc sur la masse sombre de la mer. Le spectacle était féerique...
— Vous vous plaisez ici ? lui demanda Zoltan avec douceur.
— Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Votre fortune semble considérable, ne put-elle s’empêcher d’ajouter.
— Certains caprices sont à ma portée, déclara-t-il en souriant.
Rose répondit à son sourire. Il était si séduisant que parfois, elle avait envie de tout accepter de lui, avec sérénité et douceur. Parfois elle oubliait presque ce qui se cachait derrière ces yeux gris tellement irrésistibles : une nature impétueuse, volontaire... dangereuse pour une jeune femme aussi inexpérimentée qu’elle.
Le feu crépitait à présent, diffusant une agréable chaleur. Zoltan se leva et alla chercher une bouteille et deux verres.
— Raki ? proposa-t-il.
Rose acquiesça, et il versa un peu de liqueur dans chaque verre. Il lui en tendit un et leva le sien.
— A vous, Rose !
Elle trinqua, puis but une gorgée du délicieux alcool anisé. Une agréable sensation l’envahit et elle s’installa plus confortablement dans le fauteuil en poussant un soupir de satisfaction.
Zoltan se dirigea vers la baie vitrée. Il resta un moment silencieux, à contempler la nuit.
— Etait-ce votre première expérience de ce genre ? demanda-t-il soudain.
Rose, prise au dépourvu, ne put réprimer un frisson.
— Oui, avoua-t-elle enfin dans un murmure.
— Je m’en doutais.
— Vraiment ? Ai-je été aussi maladroite que cela ? lança-t-elle avec une pointe d’amertume.
Il haussa les épaules.
— Maladroite ? répéta-t-il. Oh, non. Pas plus qu’un rossignol essayant ses premières notes. Ici, on raconte que la lune est une lampe autour de laquelle se réunissent les rossignols, pour apprendre la musique.
Il lui fit face et lui adressa un bref sourire avant de boire une gorgée de raki.
— A dire vrai, reprit-il, je vous trouve fascinante, Rose. Vous m’intriguez.
— Moi ! s’exclama-t-elle, ébahie. Pourtant vous avez dû rencontrer de très belles femmes dans votre vie.
Il hocha lentement la tête.
— Je vous trouve fascinante tout simplement pour ce que vous êtes. Est-ce si extraordinaire que cela ?
Il la regardait et elle crut discerner de la tendresse dans ses yeux. Et si Zoltan disait vrai ? Oh, elle désirait tellement le croire !
— Depuis que je vous ai vue, reprit-il doucement, ce jour-là, dans la grotte, je n’ai cessé de penser à vous. L’image de votre beauté me poursuivait partout.
— Vous ne m’avez même pas reconnue quand je me suis introduite chez vous !
— Vous étiez différente de la jeune femme traquée et perdue que j’avais rencontrée deux semaines auparavant.
Pensivement, il but une gorgée de raki.
— Cette mission a été une rude épreuve. Dans les moments les plus durs, je me remémorais votre visage et tout me semblait moins cruel. Vous me réconfortiez quand j’avais froid ou peur, vous me sauviez quand j’étais en danger...
Il s’interrompit et lui adressa un bref sourire.
— Combien de fois ai-je regretté de vous avoir menti, de vous avoir laissée partir sans tout vous expliquer ! Vous aviez certainement une piètre opinion de moi...
— J’avoue que je ne vous portais pas dans mon cœur.
Ses yeux brillaient de malice, à présent. Elle se sentit tout à fait détendue.
— J’ai dû vous paraître aussi délicat que l’homme de Cro-Magnon ! plaisanta-t-il.
— Vous n’avez rien d’un homme de l’époque préhistorique, affirma-t-elle en riant. En fait, je crois bien n’avoir jamais rencontré quelqu’un d’aussi complexe, d’aussi sophistiqué que vous.
Elle appuya la tête sur le dossier du fauteuil, et poursuivit, comme si elle se parlait à elle-même :
— Comment un Français en est-il arrivé à tomber amoureux d’une Hongroise ?
L’instant de surprise passé, Zoltan sourit, puis une ombre de tristesse passa dans ses yeux.
— Pendant la guerre, ma mère et sa famille s’étaient réfugiées à Londres, pour échapper à l’invasion allemande. Son père avait été tué, en tant que résistant. Après la guerre, elle a eu l’occasion de se rendre à Paris pour un week-end, avec des amis. Mon père l’a aperçue, à la fenêtre d’un train en gare du Nord, il est monté dans le train... et voilà.
— Comme c’est romantique ! s’exclama Rose, émerveillée.
— Ils ne se comprenaient pas, leur pays, leur langue les séparaient, mais ils sont tout de suite tombés amoureux l’un de l’autre. Ils se sont mariés une semaine après, et je suis né un an plus tard, en Normandie. Ma sœur est arrivée deux ans après.
— Vous avez une sœur ?
— Elle mène à Paris une vie heureuse, entourée de son mari et de ses enfants.
— Et vos parents ?
— Ma mère est morte quand j’étais enfant.
Ses yeux s’adoucirent, comme empreints d’une tristesse lointaine, atténuée par le temps.
— Mon père a disparu dans un naufrage, il y a deux ans de cela. Il est mort comme il le souhaitait : en mer. Depuis le décès de sa femme, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Bien sûr, il s’occupait de nous, mais au fond il ne désirait qu’une chose : la rejoindre.
Pensive, Rose but une gorgée de raki. Zoltan venait de lui révéler une part de lui-même, peut-être la plus importante. Il s’était confié à elle ! Il avait parlé tendrement, avec les mots du cœur... Et l’attirance qu’elle éprouvait pour lui s’en trouvait redoublée, justifiée.
— Le jour va bientôt se lever, déclara-t-il en s’asseyant dans un fauteuil, tout près d’elle. J’ai invité quelques amis à déjeuner, demain. Saraï sera là, et aussi Andréas Jacobi, un de mes collaborateurs. Viendrez-vous ?
— Oui, répondit-elle sans hésiter. Parlez-moi de votre enfance.
— Mon enfance ? Eh bien, je me battais avec ma sœur, je grimpais aux arbres, j’avais un chien... quoi d’autre ?
— Etiez-vous heureux ?
— Absolument heureux... jusqu’à la mort de ma mère.
Il changea volontairement de sujet.
— Et vous ? Etiez-vous une adorable petite fille avec de longues tresses ?
— Et des genoux égratignés ? compléta-t-elle. Oui, j’étais une enfant heureuse. Je suivais mon frère comme son ombre : il était plus grand que moi et je voulais participer au monde des « grands ». Je crois que je l’exaspérais un peu, surtout quand il était avec ses amis, conclut-elle en riant.
— Et après la mort de vos parents ? s’enquit-il doucement.
— Rien n’a plus été pareil. C’était comme la fin du monde, souffla-t-elle.
Pendant la conversation, elle s’était laissée glisser sur le sol et avait posé la tête sur les genoux de Zoltan. D lui caressa doucement les cheveux, et Rose ferma les yeux pour mieux savourer la douceur de ce contact.
— Freddy fut ensuite l’être le plus important de mon existence. Jusqu’à ce qu’il parte pour Chicago... et que je rencontre Barry.
— Barry ?
— Il était blond et très beau, murmura-t-elle. Avec lui, j’ai cru retrouver la joie de vivre. Nous nous sommes fiancés, nous devions nous marier...
— Et alors ? l’interrompit-il d’une voix sèche.
— Alors, il est tombé amoureux d’une Américaine, rencontrée chez des amis. Au début je ne parvenais pas à y croire. Et puis, il a bien fallu me rendre à l’évidence : mon bonheur venait de s’écrouler, comme un château de cartes...
Dans le silence soudain très lourd, Rose perçut l’extrême tension de Zoltan. Surprise, elle leva les yeux vers lui.
— Je n’aime pas vous imaginer dans les bras d’un autre, répondit-il à sa question informulée.
— C’était il y a longtemps, dit-elle d’un ton apaisant. Il n’y a plus aucun homme dans ma vie.
— Faux !
Il se pencha et prit ses lèvres, dans un baiser sauvage, possessif.
— Vous êtes avec moi.
Rose noua les bras autour de son cou, et il la souleva pour l’attirer sur ses genoux.
— Zoltan...
— Chut ! murmura-t-il, comme s’il parlait à une enfant en train de s’endormir.
Il la tenait étroitement enlacée contre lui. Son peignoir s’était entrouvert, et Rose sentait la peau de son torse contre sa joue... une peau douce, chaude. Instinctivement, elle glissa une main sur sa poitrine et leva son visage vers le sien, lui offrant ses lèvres.
Il l’embrassa de nouveau, mais cette fois ce fut un baiser tendre, d’une extrême lenteur. Le cœur de la jeune femme battait à se rompre. Son corps était envahi de sensations délicieuses... Quand Zoltan abandonna ses lèvres, elle resta contre lui, un long moment, silencieuse et comblée. Elle aurait voulu que cela dure une éternité...
— Nous avons un visiteur, murmura-t-il. Regardez.
Elle tourna la tête et vit par la baie vitrée les couleurs rosées annonciatrices de l’aube. Une lumière diffuse, comme une brume dorée, se répandait dans la pièce, imprimant à l’atmosphère quelque chose de magique... d’irréel.
Rose vivait l’instant le plus précieux de sa vie, elle le savait. Aussi sûrement que le soleil allait se lever sur la mer, Rose savait qu’elle venait de tomber amoureuse de Zoltan...